DE L'AMOUR
firmes qu'il y ait dans l'harmonie des couleurs les formes de la figure humaine, on ne voit pas | son effet physique dût influer sur les animaux, lue s'y joignait l'empreinte de quelque puissance jjrale. L'embonpoint des formes ou la fraîcheur \ couleurs devrait plutôt exciter l'appétit des ies féroces que leur respect et leur amour. En- I comme nous distinguons leur caractère pasbné , elles distinguent pareillement le nôtre, et lent très bien juger si nous sommes cruels ou iifiques. Le gibier, qui fuit les sanguinaires jsseurs , se rassemble autour des paisibles berk.
tbn a avancé que la beauté était arbitraire chez p les peuples ; mais nous avons réfuté ailleurs le opinion par des preuves de fait. Les mutilais des nègres, leurs découpures de peau , leurs [écrasés, leurs fronts comprimés; les têtes pla- [ longues, rondes et pointues des sauvages du d de l'Amérique ; les lèvres percées des Brésis; les grandes oreilles des peuples de Laos en | et de quelques nations de la Guiane, sont des I de la superstition ou d'une mauvaise éduca- ! Les animaux féroces eux-mêmes sont frapide ces difformités. Tous les voyageurs rappor- | unanimement que quand les lions ou les tigres ïjmés (ce qui est fort rare) attaquent de nuit quel- [i caravane, ils se jettent d'abord sur les ani- |ix, et ensuite sur les Indiens ou les noirs. La tjjire européenne, avec sa simplicité, leur impose «jiicoup plus que défigurée par les caractères ftcains ou asiatiques.
iiuandeîle n'a point été altérée parles vices de Société, son expression est sublime. Un Napoli- & , appelé Jean-Baptiste Porta, s'est avisé d'y rjiver des rapports avec les figures des bêtes. Il ijit, à cette occasion, un livre dont les gravures lésentent des têtes d'hommes ressemblantes à ■têtes de chien , de cheval , de mouton , de porc tje bœuf. Son système favorise nos opinions modes , et s'allie assez bien avec les altérations Iles passions apportent à la figure humaine. If je voudrais bien savoir d'après quel animal ki|!le a fait ce charmant Mercure que j'ai vu a lin: et d'après les passions de quelles bêtes les cjpteurs grecs firent le Jupiter du Capitole, la rW$ pudique, et l'Apollon du Vatican . Dans quels njiaux ont-ils étudié ces expressions divines?
I suis persuadé , comme je l'ai dit , qu'il n'y a >ajun beau trait dans une figure qu'on ne puisse avorter à quelque sentiment moral relatif a la jb et à la Divinité. On pourrait rapporter de cnjie les traits de la laideur à quelque affection
vicieuse , comme a la jalousie , a l'avarice , à la gourmandise, et a la colère. Pour démontrer à nos philosophes combien ils s'égarent lorsqu'ils veulent faire des passions les seuls mobiles de la vie humaine, je voudrais qu'on leur présentât les expressions de toutes les passions réunies dans une seule tête : par exemple, l'air lubrique et obscène d'une courtisane , avec l'air fourbe et féroce d'un ambitieux ; et qu'on y joignît encore quelques traits de la haine et de l'envie, qui sont des ambitions négatives. Une tête qui les réunirait toutes serait plus hideuse que celle de Méduse; elle ressemblerait à celle de Néron.
Chaque passion a un caractère animal , comme l'a très bien prouvé Jean-Baptiste Porta ; mais chaque vertu a aussi le sien , et une physionomie n'est jamais plus intéressante que quand on y distingue une affection céleste combattant contre une passion. Je ne sais même s'il est possible d'exprimer une vertu autrement que par un triomphe de cette espèce. C'est ainsi que la pudeur paraît si aimable sur le visage d'une jeune personne, pareeque c'est le combat de la plus forte des passions animales avec un sentiment sublime. L'expression de la sensibilité rend aussi un visage très touchant, pareeque l'aine s'y montre dans un état de souffrance, et que cette vue excite en nous une vertu qui est le sentiment de la pitié. Si la sensibilité de cette figure est active, c'est-à-dire si elle naît ellemême de la vue du malheur d'autrui, elle nous frappe encore davantage , parcequ'elle y devient l'expression divine de la générosité.
Je crois que les tableaux et les statues les plus célèbres de l'antiquité n'ont dû leur grande réputation qu'à l'expression de ce double caractère , c'est-à-dire à l'harmonie qui naît des deux sentiments opposés delà passion et de la vertu. Ce qu'il y a de certain, c'est que les chefs-d'œuvre de la sculpture et de la peinture des anciens les plus vantés comportaient tous ce genre de contraste. On en voit assez d'exemples dans leurs statues , comme dans la Vénus pudique, et dans le Gladiateur mourant, qui conserve encore, dans sa chute, le respect de sa gloire, au moment où la mort le saisit. Tel était encore l'Amour lançant la foudre, d'après Alcibiade enfant, que Pline attribue à Praxitèle ou à Scopas.
Un enfant aimable, lançant de ses petites mains la foudre de Jupiter , devait faire naître à la fois le sentiment de l'innocence et celui de la terreur. Au caractère du dieu se joignait celui d'un homme également attrayant et redoutable. Je crois que les tableaux des anciens exprimaient encore mieux ces
ÂV2
ÉTUDE DOUZIÈME
harmonies de sentiments opposés. Pline, qui nous a conservé la mémoire des plus fameux, cite, entre autres, un tableau d'Athénion de Maronée , représentant Ulysse cauteleux et fin , qui reconnaît Achille-déguisé en fille, en lui présentant des hardes de femme, parmi lesquelles il y avait une épée. Le mouvement brusque avec lequel Achille se saisit de cette épée devait faire un contraste charmant avec ses habits et son maintien composé de nymphe; et il en devait résulter un autre dans Ulysse qui ne devait pas être moins intéressant , avec son air cauteleux et l'expression de sa joie , contenue par sa prudence, de peur qu'en découvrant Achille il ne vînt à se découvrir lui-même. Un autre plus touchant, d'Aristide de Thèbes, représentait Biblis mourante de l'amour qu'elle portait à son frère. On y devait distinguer le sentiment de la vertu , qui repoussait loin d'elle un amour criminel; et celui de l'amitié fraternelle, qui rappelait l'amour sous les apparences mêmes de la vertu. Ces cruelles consonnances , le désespoir d'être trahie par son propre cœur , le désir de mourir pour cacher sa honte, le désir de vivre pour revoir l'objet aimé , la santé flétrie par de si douloureux combats , devaient exprimer , au milieu des langueurs de la mort et de la vie , les contrastes les plus intéressants sur le visage de cette fille infortunée. Dans un autre tableau du même Aristide , on admirait une mère blessée à la mamelle au siège d'une ville, et qui donnait a téter à son enfant. Elle semblait craindre, dit Pline, qu'il ne suçât son sang avec son lait. Alexandre en faisait tant de cas , qu'il le fit transporter à Pella , lieu de sa naissance. Ce devait être une noble victoire que celle où l'amour maternel triomphait d'une douleur corporelle. Nous avons vu que le Poussin avait fait de cette vertu l'expression principale de son tableau du déluge. Rubens l'a mise d'une manière admirable dans le visage de sa Médicis , ou l'on distingue à la fois la douleur et la joie de l'enfantement. Il relève encore, d'un coté, la violence de la passion physique par l'attitude nonchalante où est jetée la reine dans un fauteuil , et par son pied nu sorti de sa pantoufle; et de l'autre, la sublimité du sentiment moral qu'elle éprouve, par les hautes destinées de son enfant qui lui est présenté par un dieu , et qui est couché dans un berceau de grappes de raisin et d'épis de blé , symbole de la félicité de son règne. C'est ainsi que les grands maîtres ne se contentaient pas d'opposer mécaniquement des groupes et des vides, des ombres et des lumières, des enfants et des vieillards , des pieds et des mains ; mais ils recher-
chaient avec le plus grand soin ces conlrajg de nos puissances intérieures qui s'expriment si] le visage de l'homme en traits ineffables , et q; devaient faire le charme éternel de leurs tableau! Les ouvrages de Le Sueur sont pleins de ces co-if trastes de sentiment; et il y fait si bien accord! ceux de la nature élémentaire, qu'il en résulte!1 plus douce et la plus profonde mélancolie. Mais* a été plus aisé à son pinceau de les rendre , qui ne l'est a ma plume de les exprimer. Je n'en cite! plus qu'un exemple, tiré du Poussin , admirai} par ses compositions, mais dont le temps a bfj maltraité les couleurs. C'est dans son tableau I l'enlèvement des Sabines. Pendant que les soldlr romains emportent à bras-le-corps les filles I frayées des Sabins, il y a un officier romain è en veut enlever une jeune et jolie qui s'est ré giée dans les bras de sa mère. Il n'ose user de v if- 1 lence envers elle , et il parle à la mère avec tf*1 l'empressement de l'amour et du respect. Il sein lui dire : « Elle sera heureuse avec moi. Que » la doive a l'amour, et non pas a la crainte! 11 » veux moins vous ôter une fille que vous don » un fils. » C'est ainsi qu'en se conformant, d les habillements de ses personnages , à la sirapli de leur siècle , qui les rendait a peu près seml bles dans toutes les conditions , il n'a pas distiu l'officier du soldat par les habits, mais par mœurs. 11 a saisi, a son ordinaire, le carac moral de son sujet , qui est d'un bien autre que celui du costume. J'aurais bien voulu voir la main de cet homme de génie , les mêmes bines , devenues épouses et mères , entre les d armées des Sabins et des Romains , « accoun » comme dit Plutarque, les unes d'un costé )) autres d'un autre, avec pleurs, cris et clame » se jettant à travers les armes et les morts gis » sur la terre, de manière qu'il sembloit qu' » fussent forcenées ou possédées de quelque es] » les unes portant leurs petits enfants de man » entre leurs bras, les autres deschevelées » toutes appellant, ores les Sabins, et ores le* » mains , par les plus doux noms qui soyent € » les hommes*. »
Les plus grands effets de l'amour naiss comme nous l'avons dit, des sentiments con res qui viennent à se confondre , comme ceiSI la haine naissent souvent des sentiments sen ables qui viennent a se choquer. Voilà pourqt I n'y a point de sentiment plus agréable que de contrer un ami dans un homme que nous
* riutarque, rie de Romulus.