‹ Œuvres;Chapitre 134 sur 236 · DE L'AMOUR · texte numérisé non relu

DE L'AMOUR

ns notre ennemi ; ni de peine plus sensible que econnaître pour ennemi celui que nouscroyions î notre ami. Ce sont ces effets harmoniques rendent souvent un service passager plus reîmandable que de longs bons offices , et l'ofied'un moment plus odieuse que l'inimitié de m une vie ; pareeque , dans le premier cas , sentiments très opposés viennent a se réunir; ,ans le second , des sentiments très unis vient à se heurter. De là vient encore qu'un seul iut , au milieu des bonnes qualités d'un homme bien , nous paraît souvent plus déplaisant que & les vices d'un libertin où il apparaît une tu; pareeque, par l'effet des contrastes, ces x qualités sortent davantage, et dominent sur laulres dans les deux caractères. C'est aussi , la faiblesse de notre esprit, qui, s'attachant jours à un point unique dans toutes ses consistions, s'arrête à la qualité la plus saillante I déterminer son jugement. On ne saurait dire s combien d'erreurs nous tombons , faute d'éier ces principes élémentaires de la nature. On irrait , sans doute , les étendre bien plus loin ; I il me suffit d'en dire assez pour démontrer I existence, et pour donner a d'autres le désir a faire l'application.

"les harmonies acquièrent plus d'énergie par contrastes voisins qui les détachent, parles sonnancesqui les répètent , et par les autres lois nentaires dont nous avons parlé; mais quand I joint quelqu'un des sentiments moraux dont is donnons ici une faible esquisse, alors il en ulte un effet ravissant. Ainsi, par exemple, une rmonie devient en quelque sorte céleste quand I renferme un mystère, qui suppose toujours îlque chose de merveilleux et de divin. J'en couvai un jour un effet très agréable en parlant un recueil d'estampes anciennes qui ressentaient l'histoire d'Adonis. Vénus avaitenlevé puis enfant à Diane, et l'élevait avec l'Amour, me voulut le ravoir, pareequ'il était fils d'une jses nymphes. Un jour donc que Vénus , desidue de son char attelé de colombes , se promet avec ces deux enfants dans une vallée de Cyre3 Diane, à la tête de ses nymphes armées, jmit en embuscade dans une forêt où Vénus det passer. Vénus , apercevant son ennemie qui bail à elle , et ne pouvant ni s'enfuir , ni s'oppo- , a ce qu'elle lui enlevât Adonis , s'avisa sur-lennp de lui faire venir des ailes , et , le présentant pe l'Amour a Diane , elle lui dit de prendre celui 3 deux enfants qu'elle croyait lui appartenir. Tous ni étant également beaux , tous deux de môme

âge , tous deux ailés , la chaste déesse des bois n'osa choisir ni l'un ni l'autre, et ne prit point Adonis , de peur de prendre l'Amour.

Il y a plusieurs beautés sentimentales dans cette fable. Je la racontai un jour à J.-J. Rousseau , à qui elle fit le plus grand plaisir. « Rien ne me plaît » tant, dit-il, qu'une image agréable qui renferme » un sentiment moral. » Nous étions alors dans la plaine de Neuilly, près d'un parc où l'on voyait un groupe de l'Amour et de l'Amitié, sous les formes d'un jeune homme et d'une jeune fille de quinze à seize ans qui s'embrassaient sur la bouche. A cette vue il me dit : « On a fait une image obscène d'a- » près une idée charmante. Rien n'eut été plus » agréable que de représenter l'un et l'autre dans » leur état naturel, l'Amitié, comme une grande » fille qui caresse l'Amour enfant. » Comme nous étions sur ce sujet intéressant, je lui citai la fin de cette fable louchante de Philomèle et Progné :

Le désert est-il fait pour des talents si beaux? Venez faire aux cités éclater leurs merveilles.

Aussi bien , en voyant les bois , Sans cesse il vous souvient que Térée autrefois , .

Parmi des demeures pareil'es , Exerça sa fureur sur vos divins appas. — Et c'est le souvenir d'un si cruel outrage Qui fait , reprit sa sœur , que je ne vous suis pas :

En voyant les hommes , hélas !

Il m'en souvient bien davantage.

« Quelle série d'idées! s'écria-t-il ; que cela est » touchant! » Sa voix s'étouffa, et les larmes lui vinrent aux yeux. Je sentis qu'il était encore ému par des convenances secrètes entre les talents et les destinées de cet oiseau, et sa propre situation.

On peut donc voir dans les deux sujets allégoriques de Diane et d'Adonis, de l'Amour et de l'Amitié, qu'il y a réellement en nous deux puissances distinctes , dont les harmonies exaltent l'ame quand l'image physique nous jette dans un sentiment moral, comme dans le premier exemple; et la rabaissent , au contraire, quand un sentiment moral nous ramène a une sensation physique, comme dans l'exemple de l'Amour et de l'Amitié.

Les sous-entendus ajoutent encore aux expressions morales, pareequ'ils sont conformes a la nature expansive de l'ame ; ils lui font parcourir un vaste champ d'idées. Ce sont ces sous-entendus qui donnent tant d'effet à la fable du Rossignol. Joignez-y encore une multitude d'oppositions que je n'ai pas le loisir d'analyser.

Plus l'image physique est éloignée de nous, plus le sentiment moral a d'étendue ; et plus la première est circonscrite, plus le sentiment a d'énergie. Voila, sans doute, ce qui rend nos affections si profondes lorsque nous regrettons la mort de nos

ÉTUDE DOUZIÈME

amis. Noire douleur alors se porte d'un monde à l'autre, et d'un objet plein de charmes a un tombeau. Voila pourquoi ce passage de Jérémie * renferme une mélancolie sublime :

Vox in Rama audita est , ploratus et ululatus multus : Rachel plorans filios suos ; et noluit consolari , quia non sunt. »

Toutes les consolations qu'on peut donner sur la terre viennent se briser contre ce mot de la douleur maternelle , non suni.

Le jet unique de Saint-Cloud me plaît plus que toutes ses cascades. Cependant , quoique l'image physique n'aille pas se perdre dans l'infini, elle peut y porter la douleur quand elle réfléchit le même sentiment. Je trouve dans Plutarque un grand effet de cette consonnance progressive. « Brutus, dit-il, désespérant que ses affaires se » pussent bien porter, délibéra de sortir de l'Italie, » et s'en alla a pied par le pays de Lucanie , en la » ville d'Elée, qui est assise sur le bord de la mer, » la où Porcie, estant sur le point de se despartir » d'avec lui pour s'en aller a Rome, taschoit , le » plus qu'elle pouvoit, à dissimuler la douleur » qu'elle en porloit en son cœur ; mais un tableau » la descouvrit a la fin quoiqu'elle se fust au demeu- » rant jusque-là toujours constamment et vertueu- » sèment portée. Le sujet de la peinture csloit pris • des narrations grecques : comment Andromaque » accompagnoit son mari Hector , ainsi qu'il sor- » toit de la ville de Troye pour aller à la guerre, et » comment Hector lui rebailloit son petit enfant ; » mais elle avoit les yeux et le regard lousjours fi- » chés sur lui. La conformité de cette peinture » avec sa passion la fit fondre en larmes ; et re- » tournant plusieurs fois le jour à revoir cette » peinture, elle se prenoit toujours à pleurer; ce » que voyant, Acilius, l'un des amis de Brutus , » recita les vers qu'Audromaque dit a ce propos » en Homère :

» Hector, tu tiens lieu de pere et de mere » En mon endroit , de mari et de frère.

» Adonc Brutus , en se soubsriant Voire mais , » dit-il , je ne puis de ma part dire a Porcie ce t) que Hector respondit a Andromaque au mesme » lieu du poëte :

» line te faut d'autre chose mesler » Que d'enseigner tes femmes à filer.

» Car il est bien vrai que la naturelle foiblesse de » son corps ne lui permet pas de pouvoir faire les » mesmes actes de prouesses que nous pourrions

*Chap.xxxi , \. 13.

» faire ; mais de courage elle se porta aussi vo » tueusement en la défense du pays comme n » de nous. »

Cette peinture était sans doute sous le périst* de quelque temple bâti sur le bord de la mer. Bi tus était au moment de s'embarquer sans faste sans suite. Sa femme , fille de Caton , l'avait < compagné peut-être a pied. Près de le quitter, t jette, pour se consoler, ses regards sur cette pei ture consacrée aux dieux : elle y voit les adu d'Hector et d'Andromaque, qui devaient êpli éternels : elle se trouble ; et, pour se rassurer, < ramène ses yeux sur son époux. La comparai; s'achève, son courage l'abandonne, ses larw1 débordent, l'amour conjugal l'emporte sur l'anut* de la patrie. Deux vertus en opposition. Joigne'!' les caractères d'une nature sauvage , qui s'allii11" si bien avec la douleur humaine; une profonde W*8 litude, les colonnes et la coupole de ce temple il*' tique rongées de l'air marin, et marbrées de mèf^ ses qui les rendent semblables à du bronze vc|P un soleil couchant qui en dore le faîte ; une r qui brise au loin , le long des côtes de la Lucai les tours d'Elée, qu'on aperçoit dans la gorge d vallon entre deux montagnes escarpées; et c douleur de Porcie qui nous élance au siècle d' dromaque : quel tableau à faire à l'occasion <3 tableau ! Artistes, si vous pouvez le rendre , I cie à son tour fera verser des larmes.

Tout ce qu'on dit des femmes romaines, j retrouve dans nos temps modernes. Rien ne paraît plus beau que ce trait de la femme de 1 fortuné Barncveldt. 11 était mort, comme on t pour la liberté de sa patrie. Ses deux enfants < spirèrent pour le venger du stathouder. La con ration fut découverte; l'un s'enfuit, l'autre fut et condamné à mort. Sa mère demanda sa gi au prince Maurice , qui lui dit : « Comment { » vez-vous faire pour votre fils ce que vous i » refusé de faire pour votre mari? — Je n'ai » lui dit -elle, demandé grâce pour mon mari, » cequ'il était innocent; mais je la demande p » mon fils, pareequ'il est coupable. » Bép( pleine a la fois de grandeur, de dignité et de dresse maternelle.

Je pourrais multiplier à l'infini les preuvesps deux puissances qui nous gouvernent. J'en a it assez sur une passion dont l'instinct est si aveu *, pour faire voir que nous y sommes régis et at és par d'autres lois que celles de la digestion. Nomfections prouvent que notre ame est immorbk puisqu'elles s'étendent dans toutes les circons fiées où elles sentent les attributs de la DivhfS

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