OBSERVATIONS SUR LA MER ET LES POISSONS
Il n'y a guère de vue plus triste que celle de la pleine mer. On s'impatiente bientôt d'être toujours au centre d'un cercle dont oa n'atteint jamais la
circonférence. Elle offre cependant des scènes intéressantes : je ne parle pas seulement des tempêtes; pendant le calme, et surtout la nuit dans les climats chauds , on est surpris de la voir étincelante. J'ai pris dans un verre de ces points lumineux dont elle est remplie; je les ai vus se mouvoir avec beaucoup de vivacité. On prétend que c'est du frai de poisson. On en voit quelquefois des amas semblables à des lunes. La nuit, lorsque le vaisseau fait route et qu'il est environné de poissons qui le suivent, la mer paraît comme un vaste feu d'artifice tout brillant de serpenteaux et d'étincelles d'argent.
Je vous laisse méditer sur la quantité prodigieuse d'êtres vivants dont cet élément est la patrie: je me borne à quelques observations sur différentes espèces de poissons que nous avons rencontrés en pleine mer.
Le bonnet-flamand, que les anciens appelaient, je crois, poumon marin, est une espèce d'animal formé d'une substance glaireuse: il ressemble assez à un champignon. Son chapiteau a un mouvement de contraction et de dilatation par le moyen duquel il avance fort lentement. Je ne lui connais aucune propriété. Cet animal est si commun que nous eu avons trouvé la mer couverte pendant plusieurs journées. Il varie beaucoup pour la grosseur et la couleur , mais la forme est la même. On en trouve de fort gros en été sur les côtes de Normandie.
La galère est de la même substance, mais cet animal paraît doué de plus d'intelligence et de malignité. Son corps est une espèce de vessie ovale, surmontée dans sa longueur d'une crête ou voile qui est toujours hors de la mer, dans la direction du vent. Quand le flot le renverse, il se relève fort vite , et présente toujours au vent la partie la plus ronde de son corps. J'en ai vu beaucoup à la fois rangés comme une flotte dans la même direction. Peut-être construirait-on quelque voilure sur ce mécanisme, au moyen de laquelle une barque avancerait dans le vent contraire. De la partie inférieure de la galère pendent plusieurs longs filets bleus, dont elle saisit ceux qui croient la prendre. Ces filets brûlent sur-le-champ, comme le plus violent caustique. J'ai vu un jour un jeune matelot qui s'étaut mis à la nage pour en prendre une, en eut les bras tout brûlés, et de frayeur pensa se noyer. La galère a de belles couleurs pendant qu'elle est en vie. J'en ai vu de bleu céleste et de couleur de rose. Le bonnet- flamand se trouve dans nos mers, et la galère en approchant des tropiques.
Dans le parage des Açores , j'ai vu une espèce de coquillage flottant et vivant dans l'écume de la
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mer, de la forme du fer d'une flèche ou d'un bec d'oiseau : il est petit, transparent, et très aisé à rompre; c'est peut-être celui qu'on trouve dans l'ambre gris.
A cette même latitude nous trouvâmes des limaçons bleus flottant à la surface de l'eau, au moyen de quelques vessies pleines d'air : leur coque était fort mince et très fragile; ils étaient remplis d'une liqueur d'un beau bleu purpurin. Ce n'est pas cependant le coquillage appelé pourpre par les anciens.
Une espèce de coquillage beaucoup plus commun est celui qui s'attache à la carène même du vaisseau, au moyen d'un ligament qu'il raccoureitdans le mauvais temps. 11 est blanc , de la forme d'une amande , et composé de quatre pièces ; il met dehors plusieurs filaments qui ont un mouvement régulier. Il se multiplie en si grande quantité, que la course du vaisseau en est sensiblement retardée.
Le poisson volant est fort commun entre les deux tropiques; il est de la grosseur d'un hareng; il vole en troupe et d'un seul jet aussi loin qu'une perdrix; il est poursuivi dans la mer par les poissons, et dans l'air par les oiseaux. Sa destinée paraît fort malheureuse de retrouver dans l'air le danger qu'il a évité dans l'eau ; mais tout est compensé, car souvent aussi il échappe comme poisson aux oiseaux, et comme oiseau aux poissons. C'est dans les orages qu'on le voit devancer les frégates et les thons , qui font après lui des sauts prodigieux.
L'encornet est unepetite sèche qui fait h peu près la même manœuvre. Elle a de plus la faculté d'obscurcir l'eau, en y versant une encre fort noire. Peut-être aussi ne nage-t-elle pas si bien. Elle est de la forme d'un cornet. Ces deux espèces de poissons tombent souvent à bord des vaisseaux. Us sont bons a manger.
Le thon de la pleine mer m'a paru différer, pour le goût, de celui de la Méditerranée. Il est fort sec, et n'a de graisse qu'à l'orbite de l'œil. Il a peu d'intestins; sa chair paraîtà l'étroit dans sa peau. Huit muscles, quatre grands et quatre petits , forment son corps, dont la coupe transversale ressemble à celle de plusieurs arbres sciés. On le pêche au lever et au coucher du soleil, parcequ'alors l'ombre des flots lui déguise mieux l'hameçon, qui est figuré en poisson volant.
Cette flotte de thons nous accompagne depuis six semaines. Il est facile de les reconnaître. 11 y en a un entre autres qui a une plaie rouge sur le dos, pour avoir été harponné il y aquinzejours.Sa tourse n'en est pas retardée*
Le poisson peut-il vivre sans dormir , et l'eau marine serait-elle favorable aux plaies? J'ai lu quelque part que M. Chirac guérit M. le duc d'Orléans d'une blessure au poignet, en le lui faisant mettre dans des eaux de Balaruc.
La chair du thon est saine , mais elle altère. On m'assura qu'il était dangereux d'user du thon de ces parages qui a été salé. J'en vis l'expérience sur un matelot qui s'y exposa. Sa peau devint rouge comme l'écarlale, et il eut une fièvre de vingt-quatre heures.
Nous prenons aussi avec les thons beaucoup de bonites. C'est une sorte de maquereau, dont quelques uns approchent de la grosseur des thons. Je leur ai trouvé à la fois de la laite et des œufs ; et dans la chair de plusieurs, des vers vivants de la grosseur d'un grain d'avoine. Ce poisson n'en paraissait pas incommodé.
La grande-oreille est une espèce de bonite.
Les requins se trouvent en grande quantité aux environs de la ligne. Dès qu'il fait calme, le vaisseau en est entouré. Ce poisson nage lentement et sans bruit. Il est devancé par plusieurs petits poissons appelés jrilotuis , bariolés de noir et de jaune. S'il tombe quelque chose a la mer, en un clin d'œil ils viennent le reconnaître, et retournent au requin, qui s'approche de sa proie, se tourne et l'engloutit. Si c'est un oiseau , il n'y touche point: mais lorsque la fin le presse, il avale jusqu'à des clous.
Le requin est le tigre de la mer. J'en ai vu de plus de dix pieds de longueur. La nature lui a donné une vue très faible. Il nage fort lentement' par la forme arrondie de sa tête , ce qui, joint à la position de sa gueule qui l'oblige de se tourner sur le dos pour avaler, préserve la plupart des poissons de sa voracité. Il n'a ni os, ni arêtes, mais des cartilages , ainsi que tous les poissons de mer voraces, comme le chien de mer, la. raie, le polype, qui, comme lui, voient mal , sont mauvais nageurs, et ont la gueule placée en bas; ils sont de plus vivipares. Ainsi leur gloutonnerie a été compensée dans leur vitesse, leur vue, leur forme et leur génération. Les mâchoires du requin sont armées de cinq ou six rangs de dents en haut et en bas. Elles sont plates, tranchantes sur les côtés, aiguës , et taillées comme des lancettes. Il n'en a que deux rangs perpendiculaires ; les autres sont couchées, ef disposées de manière qu'elles remplacent par un mécanisme admirable celles qu'il est souvent exposé a rompre. On l'amorce avec une pièce de chair embrochée d'un croc de 1er, Avant de le tirer de l'eau, on lui pusse a la queue un nœud
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I ! coulant; et lorsqu'il est sur le pont et qu'il s'ef- ! force d'estropier les matelots, on la lui coupe à i coups de hache. Cettequeuen'a qu'un aileron, taillé j comme une faux. Les Chinois en font cas comme d'un remède aphrodisiaque. Au reste, la pêche de , ce poisson n'est d'aucune utilité. J'ai goûté de sa ; chair, qui a un goût de raie avec une forte odeur j d'urine. On dit qu'elle est fiévreuse. Les marins ; ne pèchent ce poisson que pour le mutiler. On lui crève les yeux, on l'éventre, on en attache plu- I sieurs par la queue, et on les rejette à la mer; specj tacle digne d'un matelot. Le requin est si vivace, que j'en ai vu remuer long-temps après qu'on leur avait coupé la tête. Cependant j'en ai vu noyer fort S vite, en les plongeant plusieurs fois lorsqu'ils sont accrochés à l'hameçon.
On trouve presque toujours sur le requin un poisson appelé sucet. il est gros comme un hareng. Il a sur la tête une surface ovale un peu concave , ls l avec laquelle il s'attache en formant Je vide , au 1 j moyen de dix-neuf lames qui y sont disposées ! comme les tringles d'une jalousie. J'en ai mis de ï vivants sur un verre uni , d'où je ne pouvais les I arracher. Ce poisson a cela de très singulier, qu'il ; nage le ventre et les ouïes en l'air. Sa peau est
I grenelée , et sa gueule armée de plusieurs rangs
II de petites dents. Nous avons plusieurs fois mangé I des sucets , et nous leur avons trouvé le goût d'ar- ! tichauts frits.
Outre le pilotin et le sucet , le requin nourrit | encore sur sa peau un insecte de la forme d'un J demi-pois, avec un bec fort allongé. C'est une H espèce de pou.
1 j Le marsouin est un poisson fort connu. J'en ai 1 vu une espèce dont le museau était fort pointu. l! Les matelots l'appellent la flèche de la mer, à 1 cause de sa vitesse. J'en ai vu caracoler autour du >' ! vaisseau , tandis qu'il faisait deux lieues à l'heure. 1 | On darde cet animal , qui souffle lorsqu'il est pris * ; et semble se plaindre : c'est une mauvaise pêche; 1 * sa chair est noire, dure/lourde, et huileuse.
J'ai vu aussi une dorade, le plus léger, dit-on, i des poissons. On prétend, mais à tort, que c'est [ le dauphin des anciens , dont Pline nous a donné
une ample description : quoi qu'il en soit, nous
n'éprouvâmes point son amitié pour les hommes.
Nous vîmes à une grande profondeur briller ses 1 ailerons dorés, et son dos du plus bel azur.
Quelquefois nous avons vu à une demi lieue des
baleines lancer leur jet d'eau. Elles sont plus pe- 1 fîtes que celles du nord. Elles me paraissaient, de
loin , comme une chaloupe renversée.
Telles sont les espèces de poissons que j'ai vus
jusqu'à présent. On voit des requins dans le calme; ordinairement les dorades les suivent ; les marsouins paraissent quand le vent fraîchit. Pour les thons, nous les avons depuis six semaines. Si ce détail vous a ennuyé, songez quels doivent être mes plaisirs. Il n'en est point pour l'homme sur un élément étranger, dont aucun des habitants n'a de relation avec lui.
Du -Ier. Au lever du soleil, un vaisseau se trouva dans nos eaux ; et nous ayant gagnés insensiblement, vers les dix heures du matin il était par notre travers. Nous remarquâmes que toutes ses voiles étaient fort vieilles, et qu'il avait fait branlebas, c'est-à-dlrc que les coffres et les lits de l'équipage étaient sur son pont. Il nous questionna en anglais : Bonjour; comment s'appelle le vaisseau? d'oh vient-il? ou va-t-il? Nous lui répondîmes et l'interrogeâmes dans la même langue. II venait de Londres, d'où il élait parti il y avait soixante-quatre jours ; il allait en Chine. Le vent nous empêcha d'en entendre davantage. 11 était percé a vingt-quatre canons , et paraissait du port de cinq cents tonneaux. Il nous souhaita bon voyage, et continua sa route.
Vu des frégates, thons et bonites.
Les 2 et 5 , nous vîmes encore le vaisseau anglais. Les thons, qui nous accompagnaient depuis si long-temps , nous abandonnèrent et le suivirent Nous eûmes des grains violents de l'ouest. Ces variations viennent, a mon avis, du voisinage de la baie de Tous-les-Saints. J'estime que les courants et la dérive nous ont portés plus près que nous ne croyions de l'Amérique.
Les 4 et 5 , le vent fut violent et variable. Nous vîmes un fouquet , oiseau gris et noir , des frégates et des fous, qui plongeaient pour attraper du poisson.
Les 6 et 7 , bon frais et belle mer. La nuit dernière, nous eûmes des grains violents. Nous vîmes des frégates prenant le soir leur route au nord-est
Du 8 et du 9. Hier, le vent fut très violent, la mer grosse. On amena les perroquets et les petites voiles. On prit un ris dans les huniers. Ce matin, pendant le déjeuner, nous fûmes chargés d'un grain très violent avec toutes les voiles dehors. Le vaisseau se coucha, et l'eau entra dans les sabords. Vers le soir, le temps se calma, ce qui arrive d'ordinaire lorsque le soleil se trouve dans la partie opposée au vent. Nous virais une quantité considérable de goélettes blanche- t de fouquets ) signes
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du voisinage delà terre, d'où viennent ces orages.
Les -10, H et 12, bon frais et belle mer. Vu des fouquets ou taille-vents, des goélettes et des bonites.
Le 1 5 , il fît calme. On calfeutra la chaloupe. À neuf heures du soir, étant en conversation avec le capitaine dans la galerie, je vis tout l'horizon éclairé d'un feu très lumineux courant de l'est au nord , et répandant des étincelles rouges. Pendant le jour, les nuages étaient arrêtés, et représentaient une terre du côté du sud.
Le 1 4 , nous eûmes des grains violents et un peu de tonnerre. Ici finissent communément les vents de sud-est, qui quelquefois vont jusqu'au 28e degré de latitude. Nous attendons les vents d'ouest, avec lesquels on double le cap de Bonne-Espérance.
Nous vîmes des fauchets ou taille-vents.
Les \ 5 et \ 6, grosse mer et grains pluvieux. Nous vîmes les mêmes oiseaux.
Les \ 7 , \ 8 et 1 9 , le temps fut beau , quoique mêlé de brume. Nous distinguons une lame venant de l'ouest , qui présage ordinairement que le vent doit en venir. Nous vîmes hier au soir un second météore lumineux, et dans l'après-midi une baleine au sud-ouest, a une lieue et demie. On prétendit le malin avoir vu un oiseau de mer appelé mouton-du-Cap. Cet oiseau se trouve dans les parages du cap de Bonne-Espérance.
Les 20 et 21 , temps pluvieux , vent variable. L'air est froid. Nous vîmes une baleine à portée de pistolet. On prétendit avoir vu des damiers, oiseaux voisins du Cap. Nous vîmes des taille-vents.
Les 22 et 25 , vent froid et violent. Grosse mer. Le vent déchira les huniers lorsqu'on y voulait prendre des ris. On en mit de neufs , ce qui nous tint plus de trois heures sous nos grandes voiles. Je vis distinctement des damiers et quantité de taille-mers.
Le 24 , nous vîmes une envergure, autre oiseau marin. Grosse mer, bourrasques fréquentes , mêlées de pluie. On prétend que ces orages viennent du voisinage de l'île de Trislan-da-Cunha.
Le 25, je vis un mouton-du-Cap ; les vents tournèrent à l'ouest, mais furent toujours orageux.
Le 26, vent violent. Vers le soir , un grain nous surprit avec toutes nos voiles dehors. Le vaisseau ne put arriver , il vint au vent et fut coiffé. Vous ne sauriez imaginer notre désordre. Enfin, on manœuvra si heureusement qu'on échappa de ce danger, où il pouvait nous en coûter au moins nos mâts. Nous vîmes les mêmes oiseaux. Nos pauvres matelots sont bien fatigués : après un orage ; on m leur donne aucun rafraîchissement.
Les 27 et 28, les vents furent variables et froids. La carène du vaisseau est couverte d'une herbe verte , qui n'a gardé sa couleur que du côté exposé au soleil.
Les 29 et 50 , temps frais mêlé de grains violents. Nous prîmes des ris dans les huniers.
Nous vîmes les mêmes oiseaux, des alcyons et des marsouins. Ils étaient petits , marbrés de brun sur le dos et de blanc sous le ventre.
Le d\ , les vents tournèrent a l'ouest. On s'estime a deux cents lieues du Cap , et par notre point a trois cents. Nous vîmes les mêmes oiseaux.