‹ Œuvres;Chapitre 141 sur 236 · A SOCIÉTÉ · texte numérisé non relu

A SOCIÉTÉ

vain leurs grandes charrues , les ont jugées frappées d'une perpétuelle stérilité ; mais ces landes montrent/par d'anciennes divisions de champs, et par des ruines de masures et d'anciens fossés, qu'elles ont été autrefois cultivées. Elles sont encore entourées de métairies qui prospèrent sur le même sol. Combien d'autres seraient encore plus fécondes , telles que celles de Bordeaux , qui sont couvertes de grands pins! Une terre qui produit un grand arbre peut certainement nourrir un épi de blé. Nous avons donné , en parlant de l'ordre végétal, les moyens de reconnaître les analogies naturelles des plantes avec chaque latitude et chaque territoire. Il n'y a point de terrain , fût-il de sable tout pur ou de vase, où, par un bienfait particulier de la Providence, quelqu'une de nos plantes domestiques ne puisse réussir. Mais, avant tout , il faudrait ressemer les bois qui abritaient jadis ces lieux , exposés maintenant a l'action des vents , qui mangent les germes de tout ce qu'on y sème. Ces moyens et plusieurs autres ne peuvent être du ressort des compagnies avides, ni de leurs grands alignements , ni des corvées de la province, mais de l'assiduité locale et patiente de familles libres, qui soient propriétaires pour elles-mêmes, qui ne soient point soumises à des tyrans, et qui ne dépendent que du prince. C'est par ces moyens patriotiques que les Hollandais ont réussi à faire venir à Scheveling , village auprès !de La Haye, des chênes dans du sable marin tout pur , comme je l'ai vu moi-même. Nous le répétons , ce n'est point dans les grands domaines, c'est dans les paniers des vendangeurs et dans les tabliers des moissonneuses, que Dieu verse du ciel les fruits de la terre.

Ces grands espaces de terre perdus dans le royaume ont attiré l'attention de la cupidité; mais il y en a une bien plus grande quantité qui lui est échappée, pareequ'on n'a pu en faire ni des marquisats, ni des vicomlés, et que d'ailleurs les grandes charrues y sont tout-a-fait inutiles. Ce sont, entre autres, les lisières des chemins , qui sont en nombre infini. Nos grandes routes , a la vérité, sont fécondes pour la plupart, puisqu'elles sont bordées d'ormes. L'orme est sans doute utile, il sert au charronnage ; mais nous avons un arbre qui lui est bien préférable , pareeque l'insecte n'attaque jamais son bois, qu'il est excellent pour la charpente, et qu'il donne en abondance des fruits nourrissants : c'est le châtaignier. On pouvait juger de la durée et de la beauté de son bois , par l'ancienne charpente de la foire Saint-Germain, avant qu'elle fût brûlée : les solives en étaient

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d'une grosseur et d'une longueur prodigieuse, et parfaitement saines, quoiqu'elles eussent plus de quatre cents ans d'antiquité. On peut encore voirladurée de ce bois dans la charpentede l'ancien château de Marcoussy , qui a été bâti sous Charles VI, a cinq lieues de Paris. Nous avons tout-à-fait négligé cet arbre, qu'on ne laisse plus croître qu'en taillis dansnos forêts. Cependantson port est très majestueux , son feuillage est beau , et il porte une si grande abondance de fruits, en étages multipliés les uns sur les autres, qu'il n'y a point de terrain de la même étendue , semé en froment, qui puisse rapporter une subsistance aussi abondante. A la vérité, comme nous l'avons vu en parlant des caractères des végétaux , cet arbre ne se plaît que sur les lieux secs et élevés ; mais nous en avons un autre pour les vallées et les lieux humides, qui n'est guère moins utile par son bois et ses fruits, et dont le port est aussi majestueux : c'est le noyer. Ces beaux arbres pareraient magnifiquement nos grandes routes. On y en pourrait aussi mettre d'autres qui sont propres à chaque territoire; ils annonceraient aux voyageurs les provinces du royaume : la vigne , la Bourgogne; le pommier, la Normandie; le mûrier, le Dauphiné; l'olivier, la Provence. Leurs tiges, chargées de fruits, détermineraient bien mieux que les poteaux surmontés de carcans, et que les affreux gibets des justices criminelles, les limites de chaque province, et les douces et diverses seigneuries de la nature.

On peut m'objecter que les passants en recueilleraient les productions; mais ils ne touchent guère aux raisins des vignobles, qui bordent quelquefois leschemins. D'ailleurs, quand ils les recueilleraient, quel grand inconvénient y aurait-il? Quand le roi de Prusse fit planter plusieurs grandes routes de la Poméranie d'arbres fruitiers, on lui représenta que les fruits en seraient volés : « Les hommes au » moins en profiteront, » répondit-il. Nos chemins de traverse présentent peut-être encore plus de terrain perdu que nos grandes routes. Si vous songez que c'est par eux que communiquent les petites villes, les bourgs, les villages, les hameaux, les abbayes, les châteaux, et même de simples maisons de campagne; que plusieurs d'entre eux aboutissent au même lieu , et que chacun d'eux a au moins de largeur celle d'un chariot, vous trouverez que l'espace qu'ils emploient doit être très considérable. Il faudrait d'abord commencer par les aligner, car la plupart vont en serpentaut; ce qui leur donne quelquefois un tiers plus de longueur qu'ils n'en devraient avoir. J'avoue cependant que

je trouve leurs sinuosités agréables , surtout sur l! croupe des collines, sur la pente des montagnes! dans les lieux agrestes, etau milieu des forêts. Maf on les rendrait susceptibles d'un autre genre I beauté, en les bordant d'arbres fruitiers qui s'élij vent peu, et qui, fuyant en perspective, augment<! raient à la vue l'étendue du pays. Ces arbres doij neraient encore de l'ombre aux voyageurs. A I vérité, les laboureurs disent que ces ombres, agréables aux passants, nuisent a leurs grains. Il ont sans doute raison pour plusieurs espèces H grains; mais il y en a qui réussissent mieux daij les lieux un peu ombragés que partout ailleurs comme on peut le voir au Pré Saint-Gervais. 1 plus, les laboureurs seraient dédommagés avî usure par le bois des arbres fruitiers, et par la I coite des fruits. On pourrait même encore con lier les intérêts des laboureurs et des voyageurs, plantant seulement les chemins qui vont du no} au sud, et le côté méridional de ceux qui vontf l'est à l'ouest; de sorte que l'ombre de leurs bres ne tomberait presque point sur les terres bourées.

11 faudrait encore, pour augmenter les subsiste ces nationales, remettre en terres a blébeauco de terres qui sont en pâturages. Il n'y a presc point de prairies dans la Chine, quiestsipeupl Les Chinois sèment du blé et du riz partout, el nourrissent leurs bestiaux de la paille qui en p vient. Ils disent « qu'il vaut mieux que les fl » vivent avec l'homme, que l'homme avec les »tes. » Leurs troupeaux n'en sont pas moinsgr Les chevaux allemands, si vigoureux, nés nourris que de paille hachée, où l'on mêle un i d'orge ou d'avoine. Nos paysans adoptent de j en jour des usages tout-a-fait contraires à celte < nomie. Ils mettent, comme je l'ai observé en \ sieurs provinces, beaucoup de terres, qui jadis p duisaient du blé, en médiocres pâturages, p éviter les frais de culture, et surtout ceuxd dîme, pareeque leurs curés ne la perçoh point sur les prairies. J'ai vu , en Basse-Nom die, beaucoup de terres qui ont été ainsi d( turées , au grand détriment du bien public. V ce qu'on me raconta, à la vue d'un ancien ch; de blé qui avait subi une pareille métamorph Le curé , fâché de perdre une partie de son venu sans pouvoir s'en plaindre, dit au ms de ce champ, en forme de conseil : « Maître Pic' » il me semble que si vous ôtiez les caillou » ce terrain-là, que vous le fumiez bien » vous le labouriez bien , et que vous y semie

» blé , vous pourriez encore y faire de boil

iu;

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pissons. » Le laboureur fin et rusé , qui prestit l'intention de son décimateur , lui répond : « Vous avez raison , M. le curé ; si vous vouez faire à ce champ toutes les façons que ous dites la, je ne vous en demande que la »jlîme. »

p» ne donnera à notre agriculture toute l'acti- II dont elle est capable , qu'en lui rendant sa di-

g té naturelle. Il faut donc engager une multiple de bourgeois aisés et oisifs, qui végètent dans

n| petites villes , à aller vivre à la campagne.

Plir les y déterminer, il faut exempter les cultiva- Jrs des droitshumiliants de taille, de corvée, et ijlpe de ceux de la milice, auxquels ils sont as- "ibttis. L'état, sans doute, doit être servi dans ses ,loins ; mais pourquoi a-t-on attaché a ses serves des caractères d'humiliation? Ne peut-on pas , jfaire remplir avec de l'argent? Il en faudrait , toucoup, disent nos politiques. Oui, sans doute; f njis nos bourgeois ne paient-ils pas aussi beaucoup ^impositions dans nos villes, pour suppléer à ces . «mes services? D'ailleurs, plus la campagne au-

ri d'habitants, moins ses contribuables seraient

ciirgés. Un homme bien élevé aime encore

n-îux qu'il en coûte a sa bourse qu'à son amour-

p|)pre.

jpar quelle fatale contradiction avons-nous rendu lîplus grande partie des terres de la France rotu-

' rires, tandis que nous avons anobli celles du f»' . . . .

^Mi veau-Monde? Le même cultivateur qui paient la taille en France, et irait, la pioche à la Bin, travailler sur les grandes routes, peut faire e^rer ses enfants dans la maison du roi, s'il est ipitant d'une des îles de l'Amérique. Ce genre ennoblissement n'a pas été moins funeste a ces ell|lres étrangères, où il a introduit l'esclavage, faux terres de la patrie, aux laboureurs désignes il a enlevé une multitude de ressources.

Iuature appelait dans l'Amérique déserte la sura- 5 ifidance des peuples de l'Europe : elle y avait tout Ec posé avec des intentions maternelles, pour dé- ^cpmager les Européens de l'éloignementdeleur , Ijtrie. Il n'est pas besoin la de se brûler au soleil ||ur moissonner les grains , ou de se morfondre a

I 1 gelée pour faire paître les troupeaux, ou de fen-

II ce la terre avec de lourdes charrues pour lui 11 i re produire des aliments, ou de fouiller ses en-

ûlles pour en tirer le fer, la pierre, l'argile, et les l itières premières de nos meubles et de nos mails. La nature facile y a placé sur des arbres, à I mbre, et a la portée de la main , tout ce qui est icessaire et agréable à la vie humaine. Elle y a us le laitage et le beurre dans les noix du cocotier ,

les crèmes parfumées dans les pommes de latte , du linge de table et des mets dans les grandes feuilles satinées et dans les figues du bananier, des pains tout prêts à cuire dans les patates et les racines du manioc, du duvet plus fin que la laine des brebis dans les gousses du cotonnier, de la vaisselle de toutes les formes dans les courges du calebassier. Elle y avait ménagé des habitations impénétrables à la pluie et aux rayons du soleil sous les rameaux épais du figuier d'Inde, qui, s'élevant vers les cieux, et descendant ensuite vers la terre où ils prennent racine, forment, par leurs nombreuses arcades, des palais de verdure. Elle avait dispersé , pour les délices et le commerce le long des fleuves, au sein des rochers et dans le lit des torrents , le maïs, la canne à sucre, le cacao , le tabac, avec une multitude d'autres végétaux utiles; et par la ressemblance des latitudes de ce Nouveau- Monde avec celles de diverses contrées de l'ancien , elle promettait a ses futurs habitants d'adopter en leur faveur le café, l'indigo, et les productions végétales les plus précieuses de l'Afrique et de l'Asie. Pourquoi l'ambition de l'Europe a-t-elle fait couler le sang et les larmes des hommes dans ces heureux climats? Ah! si la liberté etla vertu en avaient rassemblé les premiers cultivateurs, que de charmes l'industrie française eût ajoutés à la fécondité du sol et a l'heureuse température des tropiques 1

11 n'y a là ni frimas ni chaleurs excessives a craindre; et quoique le soleil y passe deux fois l'année au zénith, chaque jour, lorsqu'il s'élève sur l'horizon, il amène avec lui, de dessus la mer, un vent frais qui rafraîchit jusqu'au soir les forêts, les montagnes et les vallons. Que de retraites heureuses eussent trouvées , dans ces îles fortunées , nos pauvressoldatset nos paysans sans possession! que de frais de garnison y eussent été épargnés! que de petites seigneuries y fussent devenues les récompenses ou de braves officiers , ou de bons citoyens! que d'habiles marins s'y seraient formés par la pêche des tortues dont les écueils voisins sont couverts, ou par celle des morues du banc de Terre-Neuve, encore plus abondante! Il n'en eût guère coûté à l'état que les frais d'établissement des premières familles. Avec quelle facilité on eût pu les étendre au loin successivement, en les formant, à la manière même des Caraïbes , de proche en proche, et aux frais de la communauté ! Certainement, si on eût suivi cette marche naturelle , notre puissance s'étendrait aujourd'hui jusqu'au centre du continent de l'Amérique, et y serait inexpugnable.

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On a persuadé à la cour que de la prospérité de nos colonies naîtrait leur indépendance; et on cite en preuve les colonies anglo-américaines. Mais ce n'est pas pour les avoir rendues trop heureuses quel'Angleterre les a perdues ; c'est, au contraire, pour les avoir opprimées. De plus, l'Angleterre a fait une grande faute en y introduisant trop d'étrangers. Il y a d'ailleurs beaucoup de différence du génie de l'Anglais au nôtre. L'Anglais porte partout sa patrie avec lui : s'il fait fortune dans un pays , il en embellit le séjour, il y introduit les manufactures de sa nation, il y vit et il y meurt; ou s'il revient dans sa patrie, il retourne habiter le lieu de sa naissance. Les Français ne sentent pas ainsi : tous ceux que j'ai vus aux Iles s'y regardent toujours comme des étrangers. Pendant vingt ans de séjour dans une habitation , ils ne planteront pas un arbre devant la porte de leur maison pour s'y procurer de l'ombre : a les entendre, ils s'en vont tous l'année prochaine. S'ils font en effet fortune, ils partent, et même souvent sans la faire ; et ils s'en retournent, non pas dans leur province ou dans leur village, mais à Paris. Ce n'est pas ici le lieu de développer la cause de cette haine nationale pour le lieu de la naissance, et de cette prédilection pour la capitale; elle est une suite de plusieurs causes morales, et entre autres de l'éducation. Quoi qu'il en soit, ce tour d'esprit suffirait seul pour empêcher nos colonies d'être jamais indépendantes. Les frais énormes que nous coûte leur conservation, et la facilité avec laquelle on les prend, auraient du nous faire revenir de ce préjugé. Elles sont toutes dans un tel état de faiblesse, que si leur commerce cessait quelques années avec la métropole, elles manqueraient bientôt des choses de première nécessité ; il est même très digne de remarque qu'on n'y manufacture pas une seule denrée du pays. On y cultive de très beau coton, mais on n'en fait point de toile comme en Europe; on ne sait pas même le filer comme les sauvages, ni tirer comme eux parti des fils de pite, de ceux dubananier, ou des feuilles du palmiste. Il y croît des cocotiers qui font la richesse des Indes orientales , et on n'y fait presque aucun usage de leur fruit ni de leur caire. On y recueille de l'indigo, mais on ne l'y emploie à aucune teinture. Il n'y a donc que le sucre auquel on donne les dernières façons , parcequ'il ne peut entrer dans le commerce sans être fabriqué ; encore est-on obligé de le raffiner en Europe, pour lui donner sa perfection.

11 y a eu , à la vérité, quelques séditions dans nos colonies; maisellcs ont été bien plus fréquentes

dans leur état de faiblesse que dans celui de leuj opulence. C'est le mauvais choix des sujets qu'cJ y a fait passer qui les a remplies en tout temps 1 discorde. Comment peut-on espérer que des ci toyens qui ont troublé une société ancienne puii sent concourir à en faire prospérer une nouvelle) Les Romains et les Grecs employaient la fleur I leur jeunesse et leurs meilleurs citoyens pour foi der leurs colonies; elles sont devenues des royait mes et des empires. Ce sont les célibataires mi! taires, marins, de robe et de tout état ; ce sont I états-majors, si nombreux et si inutiles, qui ren plissent les nôtres des passions de l'Europe, d goût des modes, d'un vain luxe, d'opinions cof rompues , et de mauvaises mœurs. On n'eût craif rien de semblable de la part de nos simples cull vateurs. Le travail du corps charme les soucis if l'amc ; il en fixe l'inquiétude naturelle ; il I fleurir parmi les peuples la santé, le patriotism la religion, et le bonheur. Mais je veux qu'a! longue ces colonies se fussent séparées de la Franc! La Grèce versa-t-elle des larmes quand ses coll nies florissantes portèrent sa gloire et ses lois si les côtes de l'Asie , et sur les bords du Pont-Emji et de la Méditerranée? Fut-elle dans les alarmij quand elles devinrent les tiges d'où sortirent j puissants royaumes et d'illustres républiques? Pc s'en être séparées, devinrent-elles ses ennemi et n'en fut-elle pas, au contraire, souvent protégt Quel grand inconvénient y eût-il eu que des jetons de l'arbre de la France eussent porté des en Amérique , et ombragé le Nouveau-Monde leurs majestueux rameaux?

Avouons la vérité : peu d'hommes dans les c< seils des rois s'occupent du bonheur des homm Quand on perd de vue ce grand objet , on p< bientôt de vue le bonheur national et la gloire prince. Nos politiques, en tenant nos colonies d; un état perpétuel de dépendance, d'agitation el pénurie, ont méconnu le caractère de l'homr qui ne s'attache au lieu qu'il habite que par! bonheur. En y introduisant l'esclavage des noi ils leur ont donné des liens avec l'Afrique, et rompu ceux qui devaient les attacher a leurs p vres concitoyens ; ils ont de plus méconnu le ractère européen, qui craint sans cesse , sous climat chaud, de voir son sang sedénaturer corr celui de ses esclaves, et qui soupire toujours af de nouvelles alliances avec ses compatriotes, p faire circuler dans les veines de ses peîits-enfa les couleurs vives et fraîches du sang européenH les sentiments delà patrie, encore plus intéressa I. En leur donnant perpétuellement de nouvep

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fs militaires et civils, des magistrats qui leur ut étrangers, qui les tiennent sous un joug dur, d hommes enûa avides de fortune, ils ont mécinu le caractère français, qui n'avait pas besoin A ces barrières pour le retenir dans l'amour de lèatrie, puisqu'il en regrette partout les produci! ti,is,les honneurs, et jusqu'aux désordres. Ils n'ont djic réussi à en faire ni des colons pour l'Amériqî, ni des patriotes pour la France; et ils ont n connu à la fois les intérêts de leur nation et de h rs rois, qu'ils voulaient servir.

fe me suis étendu un peu sur ces abus, parcee fils ne sont pas sans remède à plusieurs égards, s eju'il y a encore des terres dans le Nouveauftnde où on peut changer la nature de nos étalements : mais ce n'est pas ici le temps ni le niiiji d'en développer les moyens. Après avoir proil«é quelques remèdes sur le mal physique de la iion , passons à son mal moral , qui en est la p'ajrce. La principale cause est l'esprit de division q règne entre les différents ordres de l'état. Il y iieux moyens d'y remédier : le premier est de (iMTuire les motifs de division ; le second est .[lîfjgrnenter les motifs de réunion, je La plupart de nos écrivains vantent l'esprit de ftiÉfété de notre nation ; et les étrangers, en effet, ?ftaj égard en t comme celle qui est la plus sociable fiiiUPEurope. Les étrangers ont raison, pareequ'en ilrttt nous les accueillons et les recherchons avec ,|d?ressement ; mais nos écrivains ont tort. Oser* je le dire? c'est pareeque nous n'aimons point ilfitj compatriotes, que nous caressons tant les éhngers. Pour moi, je n'ai vu cet esprit d'union, IfîHjlans les familles, ni dans les corps, ni dans les dgijs de la même province ; je n'en excepte que m k habitants d'une seule province, que je ne veux loup;! nommer : dès qu'ils en sont sortis , ils se perchent avec le plus grand empressement. jtMs, puisqu'il faut le dire, c'est plutôt par anti- ; p- lie pour les autres habitants du royaume que e[|l amour pour leurs compatriotes ; car de tout es,if ps leur province a été célèbre par ses divisions e(!fefstines. En général, le véritable esprit patrioti- „i , qui est le premier sentiment de l'humanité, jn es fort rare en Europe , et principalement chez

Si * S-

,r( ans pousser plus loin ce raisonnement , cheri ns-en des preuves qui soient a la portée de tout i londe. Lorsque vous lisez quelque relation des .. C( tûmes et des mœurs des peuples de l'Asie, Hs êtes touché du sentiment d'humanité qui proche parmi eux les hommes les uns des aumalgré le flegme silencieux qui règne dans

leurs assemblées. Si , par exemple, un Asiatique en voyage prend son repas, ses valets et son chamelier viennent se ranger autour de lui, et se mettent à sa table. Si un étranger vient à passer, il s'y met aussi ; et après avoir fait une inclinaison de tête au chef de famille, et loué Dieu, il continue sa route, sans que personne lui demande qui il est, d'où il vient, et où il va. Cette coutume hospitalière est commune aux Arméniens, aux Géorgiens, aux Turcs, aux Persans, aux Siamois, aux noirs de Madagascar, et aux diverses nations de l'Afrique et de l'Amérique. Dans ces pays, l'homme est encore cher à l'homme. Si vous entrez, au contraire, a Paris, dans une salle d'auberge où il y ait une douzaine de tables, et qu'il y vienne successivement une douzaine de personnes, vous voyez chacune d'elles prendre sa place en particulier à une table séparée , sans dire un mot. S'il n'arrivait pas successivement de nouveaux convives, chacun des douze premiers mangerait seul, comme un chartreux. D'abord il règne entre eux unprofond silence, jusqu'à ce que quelque étourdi, mis de bonne humeur par son dîner , et pressé du besoin de se communiquer, s'avise d'ouvrir la conversation. Alors toute la société lève les yeux sur l'orateur , et l'examine d'un coup d'œil de la tête aux pieds. S'il a l'air dece qu'on appelle un homme comme il faut, c'est-à-dire riche, on lui laisse le dé. Il trouve même des flatteurs qui confirment sa nouvelle, et qui applaudissent à son opinion littéraire ou à son propos libertin. Mais s'il n'a rien qui le distingue, eût-il mis en avant une sentence de Socrate , à peine est-il au commencement de sa thèse , qu'on l'interrompt pour le contredire. Ses critiques sont contredits à leur tour par d'autres beaux esprits qui entrent dans la lice ; alors la conversation devient générale et tumultueuse. Les sarcasmes, les mots durs, les sous-entendus perfides, les injures grossières, mettent fin pour l'ordinaire à la séance ; et chacun des convives se retire fort content de soi et fort mécontent des autres. Vous retrouverez les mêmes scènes dans nos cafés et dans nos promenades. Ou s'y rend pour tâcher de se faire admirer, et pour critiquer les autres. Ce n'est point l'esprit de société qui nous rassemble, c'est l'esprit de division. Chez ce qu'on appelle la bonne compagnie, c'est encore pis. Si on veut y être bien reçu, il faut payer son dîner aux dépens de la maison où l'on a soupé la veille. Heureux encore si vous vous tirez d'affaire avec quelques anecdotes scandaleuses, et si, pour plaire au mari, vous n'êtes pas obligé de le tromper en faisant l'amour à sa femme !

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La première source de ces divisions vient de notre éducation : elle nous enseigne dès l'enfance a nous préférer à autrui , en nous excitant a être les premiers parmi nos compagnons d'étude. Comme celte vaine émulation ne présente à la plupart des citoyens aucune carrière à parcourir dans le monde , chacun d'eux s'y préfère par sa province, par sa'naissance, par son état, par sa figure, par son habit, par le saint de sa paroisse. De la viennent nos haines sociales, et tant de sobriquets injurieux, du Normand au Gascon, du Parisien au Champenois , du noble au vilain, de l'homme de robe à l'ecclésiasiique, du janséniste au moliniste, etc.. On se préfère surtout, en opposant ses bonnes qualités aux défauts d'autrui. Voila pourquoi la médisance est si facile, si agréable, et qu'elle est en général le mobile de toutes nos conversations.

Un homme de grande qualité me disait un jour qu'il n'y avait point d'homme, quelque misérable qu'il fût, qu'on ne trouvât supérieur à soi-même par quelque avantage où il nous surpasse, soit en jeunesse, en santé, en talents, en figure, en quelque bonne qualité, quelles que fussent d'ailleurs nos perfections. "Cela est vrai a la lettre ; mais cette manière d'envisager les membres d'une société est celle de la vertu, et ce n'est pas la nôtre. Comme la maxime contraire est également vraie , notre orgueil s'arrête a celle-là ; et il s'y trouve déterminé par les mœurs du monde et par notre édu* cation même, qui nous inspire, dès l'enfance, le besoin de cette préférence personnelle.

Nos spectacles concourent encore a augmenter parmi nous l'esprit de division. Nos comédies les plus vantées représentent, pour l'ordinaire, des tuteurs trompés par leurs pupilles, des pères par leurs enfants , des maris par leurs femmes , des maîtres par leurs valets. Les parades du peuple lui offrent à peu près les mêmes tableaux ; et comme s'il n'était pas assez porté au désordre , elles y ajoutent des scènes d'ivresse, d'obscénités, de vols, et de commissaires battus: elles lui apprennent a mépriser à la fois les mœurs et les magistrats. Les spectacles réunissent les corps des citoyens, et aliènent leurs esprits.

La comédie, dit-on , guérit les vices par le ridicule : castigat ridendo mores. Cet adage est aussi faux que tant d'autres qui font la base de notre morale. La comédie nous apprend à nous moquer d'autrui, et rien de plus. Personne n'y dit: « Le portrait de cet avare me ressemble; » mais on y reconnaît fort bien celui de son voisin. Horace a fait il y a long- temps cette remarque. Mais

quand on viendrait à s'y reconnaître, je ne voi pas que la réformation du vice s'ensuivît. Est-cjj qu'un médecin pourrait guérir un malade en H présentant un miroir, et en se moquant de lui? îj on se moque de mon vice , le rire d'autrui , loi* de m'en tirer , m'y enfonce; je m'exerce a le ci cher, je deviens hypocrite: sans compter que 1 ridicule s'adresse bien plus souvent a la vertu qu'aL vice. Ce n'est pas de la femme infidèle ou du IL libertin qu'on se moque, c'est de l'époux facile 1 du père indulgent. Pour justifier notre goût, nV citons celui des Grecs ; mais nous oublions qiL leurs vains spectacles portèrent l'attention pubfy que sur des objets frivoles, qu'on y tourna so^ vent en ridicule la vertu des plus illustres ck toyens, et qu'ils augmentèrent parmi eux 1 haines et les jalousies qui accélérèrent leur ruinl, Cen'estpasqueje blâme le rire, et quejecroiL avec Hobbes, qu'il vienne de l'orgueil. Les enfark rient, et certainement ce n'est pas d'orgueil. I rient a la vue d'une fleur, au son d'un grelot. H rit de joie, de contentement, de bien-être. M'< ^ le ridicule est bien différent du ris naturel, n'est pas, comme celui-ci, l'effet de quelque hi monie agréable dans nos sensations ou dans i sentiments ; mais il naît d'un contraste heurté t tre deux objets, dont l'un est grand et l'autre petit, dont l'un est fort et l'autre est faible, qu'il y a de singulier , c'est qu'il est produit jl les mêmes oppositions qui produisent la terrei avec cette différence que, dans le ridicule, 1| passe d'un objet redoutable a un objet frivole, dans la terreur, d'un objet frivole à un objet doutable. L'aspic de Cléopâtre dans un panier fruit , les doigts qui écrivent au milieu d'un j tin le jugement de Balthazar, le son de la clo qui annonce la mort de Clarisse, le pied d sauvage imprimé sur le sable dans une île serte, effraient plus l'imagination que toutl'ap reil des combats , des supplices, des brigands de la mort. Ainsi, pour imprimer une profoi terreur, il faut d'abord présenter un objet frii et de peu d'apparence ; et , pour exciter un gr ridicule, il faut débuter par une idée imposai On peut y joindre encore quelque autre contra comme celui de la surprise, et quelqu'un de sentiments qui nous jettent dans l'infini, cou celui du mystère : alors l'ame , ayant perdu équilibre , se précipite dans l'effroi ou dan rire, suivant la pente qu'on lui a dressée. P voyons fréquemment ces effets contraires prod par les mêmes moyens. Par exemple, si une ni rice veut faire rire son enfant, elle se masqij

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lté de son tablier; aussitôt l'enfant devient séreux : puis elle se découvre tout d'un coup, et il I met a rire. Veut-elle lui faire peur (ce qui n'argue que trop souvent), elle lui sourit d'abord , et infant pareillement à elle; puis, tout-a-coup, elle jjend un air sérieux ou se masque le visage, et Infant se met à pleurer. Je n'en dirai pas davanée sur ces oppositions violentes ; j'en tirerai seuijhent cetle conséquence, que ce sont les peuples lj: plus malheureux qui ont le plus de penchant 1 ijur le ridicule. Effrayés par des fantômes politises et moraux, ils cherchent d'abord à en perdre Respect; et ils n'ont pasde peineàen venir à bout, fisque la nature , pour venir au secours de ibmme opprimé, a mis, dans la plupart des cho- 4 d'institution humaine, les sources du ridicule "aôté de celles de la terreur. Us n'ont rien à faire [lifà renverser les objets de leur comparaison, «st ainsi qu'Aristophane renversa la religion de si pays par sa comédie des Nuées. Voyez les éco- Wf s : ils tremblent d'abord devant leur régent : la limière chose qu'ils font pour se familiariser avec % idée est de le tourner en ridicule , et c'est à f )i ils réussissent ordinairement fort bien. L'alurdu ridicule n'est donc point un signe debon- (Ér dans un peuple, mais il est une preuve de È»! malheur. Voilà pourquoi les anciens Romains vent si graves lorsqu'ils étaient heureux ; et if) leurs descendants, qui sont aujourd'hui mi- 'siables, sont renommés par leurs pasquinades, et 'ijrnîssent l'Europe d'arlequins et de comédiens. K}'e ne disconviens pas que les spectacles, tels que ^tragédies, ne pussent contribuer à rapprocher ififcjcitoyens. Les Grecs les ont souvent employés Blet usage. Mais, en adoptant leurs drames, nous clflis écartons de leur intention. Ce n'étaient pas ëmalheurs des autres nations qu'ils représentant sur leurs théâtres , c'étaient ceux qu'ils prient éprouvés, et des événements tirés de leurs lèpres histoires. Nos tragédies nous remplissent Éine pitié étrangère. Nous pleurons sur les mal- IiMrsde la famille d'Agamemnon, et nous voyons ijtfa œil sec celles qui sont misérables a notre Me. Nous n'apercevons pas môme leurs maux , ilrindu qu'elles ne sont pas sur le théâtre. Cepeniht nos héros, bien présentés sur la scène, suffitiBnt pour porter jusqu'à l'enthousiasme le pa- Wtisme du peuple. Quel concours et quels èJf-laudissements a attirés l'héroïsme d'Eustache ,l«>aint-Pierre, dans le Siège de Calais ! La mort iplfteanne d'Arc produirait encore de plus grands tftts, si un homme de génie osait effacer le ridii m dont on a couvert parmi nous celte fille res- Bernardin.

peclable et infortunée, a qui la Grèce eût élevé des autels.

J'en dirai ici ma pensée en deux mots, pour en faire naître le désir à quelque homme vertueux. Je voudrais donc que, sans s'écarter de l'histoire, on la représentât honorée delà faveur de son roi, des applaudissements de l'armée, et au comble de la gloire, délibérant de retourner dans son hameau pour y vivre en simple bergère, inconnue et ignorée. Sollicitée ensuite par Dunois, elle se détermine à s'exposer à de nouveaux dangers pour l'amour de sa patrie. Enfin , prisonnière dans un combat, elle tombe entre les mains des Anglais. Interrogée par des juges inhumains, parmi lesquels sont des évêques de sa propre nation, la simplicité et l'innocence de ses réponses la rendent victorieuse des questions insidieuses de ses ennemis. Elle est condamnée par eux à une prison perpétuelle. Je voudrais qu'on vît le souterrain où elle doit passer le reste de ses malheureux jours, avec ses longs soupiraux, ses grilles de fer, ses voûtes épaisses, le misérable grabat destiné à son repos , la cruche d'eau et le pain noir qui doivent lui servir de nourriture; qu'on entendît ses réflexions touchantes sur le néant des grandeurs, ses regrets naïfs sur le bonheur de la vie champêtre; eusuite des retours d'espérance sur le secours de son prince, et le désespoir à la vue de l'abîme affreux qui s'est fermé sur elle. On verrait ensuite le piège que ses ennemis perfides lui dressent pendant son sommeil, en mettant auprès d'elle les armes dont elle les avait combattus. Elle aperçoit à son réveil ces monuments de sa gloire. Entraînée par un amour de femme et en même temps de héros, elle couvre sa tête du casque dont le panache avait montré à l'armée française découragée le chemin de la victoire ; elle prend cette épée si formidable aux Anglais dans ses faibles mains; et, dans le temps que le sentiment de sa gloire fait couler de ses yeux des larmes de joie, ses lâches ennemis se présentent à elle tout-à-coup, et d'une voix unanime la condamnent à la plus horrible des morts. C'est alors qu'on verrait (ce qui est digne de l'attention même du ciel) la vertu aux prises avec le malheur extrême ; on entendrait ses plaintes douloureuses sur l'indifférence de son prince, qu'elle a si noblement servi ; on la verrait se troubler à l'idée du supplice affreux qui lui est préparé , et encore plus par la crainte de la calomnie qui doit flétrir à jamais sa mémoire; on l'entendrait, dans ses terribles combats , douter s'il existe une Provi dence protectrice des innocents. Cependant il faut marcher à la mort : c'est dans ce moment que je

AU

ÉTUDE TREIZIÈME

voudrais voir tout son courage se ranimer. Je voudrais qu'on la montrât sur le bûcher où elle finit ses jours, méprisant les vaines espérances que le monde prodigue à ceux qui le servent , se représentant à elle-même l'opprobre éternel dont sa mort couvrira ses ennemis, la gloire immortelle qui illustrera à jamais le lieu de sa naissance, et celui même de son supplice. Je voudrais que ses dernières paroles, animées par la religion, fussent plus sublimes que celles de Didon, lorsqu'elle s'écrie sur le bûcher :

Exorîare aliquis nostris ex ossibus ultor.

Je voudrais enfin que ce sujet, traité par un homme de génie, a la manière de Shakspeare, qui ne l'eût certainement pas manqué si Jeanne d'Arc eût été Anglaise, produisît une pièce patriotique; que cette illustre bergère devînt parmi nous la patronne de la guerre, comme sainte Geneviève l'est de la paix ; que son drame fût réservé pour les circonstances périlleuses où l'état peut se rencontrer ; qu'on en donnât alors la représentation au peuple, comme on montre à celui de Constantinople , en pareil cas , l'étendard de Mahomet ; et je ne doute pas qu'à la vue de son innocence, de ses services, de ses malheurs, de la cruauté de ses ennemis et de l'horreur de son supplice, notre peuple hors de lui ne s'écriât : « La guerre , la guerre contre les Anglais fi'* ! »

Ces moyens, quoique plus puissants que lesmilices et les engagements par force et par ruse , qui servent a nous donner des soldats, sont encore insuffisants pour faire de vrais citoyens. Ils nous accoutument à n'aimer la patrie et la vertu que quand leurs héros sont applaudis sur le théâtre. C'est de la qu'il arrive que la plupart même des gens bien élevés ne sauraient apprécier une action s'ils ne la voient rapportée dans quelque journal, ou mise en drame. Ils ne la jugent point d'après leur propre cœur , mais d'après l'opinion d'autrui , non réelle et dans son lieu , mais en image et dans un cadre. Us aiment les héros quand ils sont applaudis, poudrés et parfumés; mais s'ils en rencontrent versant leur sang dans quelque lieu obscur , et périssant dans l'ignominie, ils ne les reconnaissent plus. Tout le monde voudrait être l'Alexandre de l'Opéra, et personne celui de la ville des Malliens.

Le patriotisme ne doit pas être mis trop souvent en représentation. Il faut qu'il y ait des héros qui se fassent tuer, et dont personne ne parle. Pour remettre donc le peuple , a cet égard , sur le chemin de la nature et de la vertu , il faut qu'il se

serve de spectacle h lui-même. Il faut lui montr-j des réalités, et non des fictions ; qu'il voie des sej dats, et non des comédiens; et si on ne peut pi lui offrir le terrible spectacle d'une bataille, qu en voie au moins les manœuvres et les apprêts da des fêtes militaires.

Il faut lier davantage les soldats avec lanatio et rendre leur condition plus heureuse. Ils ne que trop souvent des sujets de querelle dans provinces qu'ils parcourent. L'esprit de corps anime à tel point, que lorsque deux régiments rencontrent dans la même ville, il en résulte pr que toujours une infinité de duels. Ces haines roces sont entièrement inconnues des régimei prussiens et russes, que je regarde, a plusiei égards , comme les meilleures troupes de l'Euro; Le roi de Prusse a inspiré à ses soldats , au lieu l'esprit de corps qui les divise , l'esprit de pat qui les réunit. Il en est venu a bout, en donnan plupart des emplois civils de son royaume com récompense du service militaire. Tels sont liens politiques dont il les attache à la patrie Russes n'en emploient qu'un , mais il est enc plus fort : c'est celui de la religion. Un soldat ri croit que servir sou prince , c'est servir Dieu marche au combat comme un néophy te au mart^j et il est persuadé que, s'il vient à être tué, il tout droit en paradis.

J'ai ouï dire a M. de Yillebois , grand-ma d'artillerie de Russie , que les soldats de son c< qui servaient une batterie à l'affaire deZorned y ayant été tués pour la plupart , ceux qui y taient, voyant arriver les Prussiens la baïonn au bout du fusil, ne pouvant plus se défendr ne voulant pas s'enfuir, embrassèrent les cat et s'y firent tous massacrer, afin d'être fidèle i serment qu'on exige d'eux en les recevant < l'artillerie, qui est qu'ils n'abandonneront jai leurs canons. Une résistance si opiniâtre ôta Prussiens la victoire qu'ils avaient gagnée, dire au roi de Prusse qu'il était plus aisé de les Russes que de les vaincre. Cette constance roïque vient de la religion. 11 serait bien dif de rétablir ce ressort parmi les troupes frança formées en partie de la jeunesse débordée d< villes. Les soldats prussiens et russes sont tin la classe des paysans, et ils s'honorent de leur Chez nous, au contraire, un paysan craint son fils ne tombe à la milice. L'administration tri bue, de son côté, à lui en donner de la fra^ S'il y a un mauvais sujet dans un village, le j délégué lui fait tomber le billet noir , comme! régiment était une galère. J'avais fait, à celt

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sion , un mémoire pour remédier à ces inconmients , et pour empêcher la désertion parmi nos Idats; mais il m'est resté inutile , comme tant autres. Les principaux moyens de réforme que I présentais étaient d'améliorer l'état de nos sol- H j comme en Prusse , par l'espoir des emplois vils ^ qui sont chez nous en nombre infini; et m empêcher les désordres où les jette leur vie libataire, je proposais de leur permettre de se iàrier 7 comme les soldats prussiens et russes, li le sont la plupart65. Ce moyen, si propre à former les mœurs , contribuerait encore a rapbcher nos provinces les unes des autres , par les jariages qu'y contracteraient nos régiments , qui i! ■$ parcourent continuellement, lis resserreraient ! il nord au raidi les liens de la nation ; et nos paysans É lisseraient de les craindre, s'ils les voyaient passer ! ij. milieu d'eux en pères de famille. Si nos soldats Nmmettent quelquefois des désordres, c'est à nos 1 ijstitutions militaires qu'il faut s'en prendre. J'en

I {(vu de mieux disciplinés, mais je n'en connais "ffint de plus généreux. J'ai été témoin d'un acte

Humanité de leur part, dont je doute que beauwup de soldats étrangers fussent susceptibles.

II était en 1 760 , a notre armée qui pour lors était * Allemagne, dans le pays ennemi, campée auprès Unie petite ville appelée Stadberg. J'étais logé <Iqs un misérable village occupé par le quartier

^éral. 11 y avait, dans la pauvre maison de fysan où je logeais avec deux de mes camarades, -t'iq ou six femmes et autant d'enfants qui s'y iliient réfugiés, et qui n'avaient rien a manger, notre armée avait fourragé leurs blés et coupé #irs arbres fruitiers. Nous leur donnions bien idelques vivres; mais c'était peu de chose pour Hjr nombre et pour leurs besoins. 11 y avait parmi a*bs une jeune femme grosse, qui avait trois ou itj^itre enfants. Je la voyais sortir tous les matins, «^revenir au bout de quelques heures avec son millier tout plein de tranches de pain bis. Elle les éd. posait dans des ficelles, et les faisait sécher à la taérainée comme des champignons. Je lui fis deinrnder un jour, par un de nos gens qui parlait îinand et français, où elle trouvait ces provi- Itctëlis, et pourquoi elle leur donnait cet apprêt, ir le me répondit qu'elle allait dans le camp deils fl'nder l'aumône parmi nos soldats ; que chacun rï'djux lui donnait des tranches de son pain de muai nion 5 et qu'elle les faisait sécher pour les conab fi'ver ; car elle ne savait où elle pourrait recouvrer du très vivres après notre départ, tout le pays i! Uni été désolé.

L'état de soldat est un perpétuel exercice de la

vertu , par la nécessité où il met l'homme d'éprouver un grand nombre de privations , et d'exposer fréquemment sa vie. Il a donc la religion, pour principal appui. Les Russes en conservent l'espritdansleurs troupes nationales, en n'y admettant aucun soldat étranger. Le roi de Prusse , au contraire , est parvenu au même but en recevant dans les siennes des soldats de toutes les religions ; mais il oblige chacun d'eux de suivre exactement celle qu'il a adoptée. J'ai vu à Berlin et à Potsdam , tous les dimanches, les officiers rassembler les soldats à la parade, sur les onze heures du matin , et les conduire en ordre par détachements particuliers, catholiques, calvinistes, luthériens, chacun à leur église, pour y assister au service divin.

Je voudrais qu'on ôtât parmi nous les autres causes de division qui obligent un citoyen a souhaiter, pour vivre , le malheur ou la mort d'autrui . Nos politiques ont multiplié ces moyens de haine à l'infini , et ils ont rendu même l'état complice de ces sentiments cruels, par l'établissement des loteries, des tontines, et des rentes viagères. « Il est » mort tant de personnes cette année; l'état a » gagné tant , » disent-ils. S'il venait une peste que emportât la moitié des citoyens, l'état serait bien riche ! L'homme n'est rien pour eux, l'or est tout. Leur art consiste a réformer les vices de la société par des injures faites a la nature : ce qu'il y a d'étrange , c'est qu'ils prétendent agir a son exemple. « Elle a voulu, disent-ils , que chaque espèce » d'êtres ne subsistât que par la ruine des autres » espèces. Le malheur particulier fait le bonheur » général. » C'est avec ces barbares et fausses maximes qu'on égare les princes. Ces lois n'existent dans la nature qu'entre les espèces contraires et ennemies : elles n'existent point dans les mêmes espèces d'animaux qui vivent en société. Certainement la mort d'une abeille n'a jamais tourné au profit de sa ruche. Bien moins encore le malheur et la mort d'un homme peut profiter a sa nation et au genre humain , dont le parfait bonheur consisterait dans une parfaite harmonie entre ses membres. Nous avons prouvé ailleurs qu'il ne peut arriver le plus petit mal à un simple particulier , que tout le corps politique ne s'en ressente. Nos riches ne doutent pas que les biens des petits ne parviennent a eux , puisqu'ils jouissent des productions de leurs arts ; mais ils participent également à leurs maux , malgré qu'ils en aient. Non-seulement ils sont les victimes de leurs maladies épidémiques et de leurs brigandages, mais de leurs opinions morales, qui se dépravent dans le sein des malheureux. Elles s'élèvent, comme les maux qui

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sortirent de la boîte de Pandore ; et , traversant malgré les gardes armés les forteresses et les châteaux, elles viennent se loger dans le cœur des tyrans. Quelque précaution qu'ils prennent pour s'en garantir, elles gagnent leurs voisins, leurs serviteurs , leurs enfants , leurs épouses , et les forcent de s'abstenir de tout au milieu de leurs jouissances.

Mais lorsque , dans une société , des corps tournent constamment a leur profit les malheurs d'autrui, ils perpétuent ces mêmes malheurs, et les multiplient à l'infini. C'est une chose aisée a remarquer , que partout où il y a beaucoup d'avocats et de médecins , les procès et les maladies sont en plus grand nombre que partout ailleurs. Quoiqu'il y ait parmi eux des hommes dont les lumières sont saines, ils ne s'opposent point a des désordres qui tournent au profit de leur corps.

Ces inconvénients ne sont pas sans remèdes; j'ai a citer, à cet égard, des exemples saus réplique. Lorsque j'entrai au service de Russie, on me retint le premier mois de mes appointements pour les frais de toute espèce de maladie que je pourrais avoir, moi, mes serviteurs et ma famille, si j'étais venu a me marier. On comprenait dans ces frais ceux du médecin, du chirurgien et de l'apothicaire. On me retint encore, pour le même objet, une petite somme montant a un ou a un et demi pour cent de mes appointements : je l'aurais payée chaque année , et, chaque fois que je serais monté en grade, j'aurais donné en sus le premier mois des appointements de ce grade. Voila la taxe des officiers, au moyen de laquelle ils sont traités, eux et leur famille, de quelque espèce de maladie qu'ils puissent avoir. Les médecins et les chirurgiens de chaque corps sont très bien appointés sur ces revenus. Je me rappelle que le médecin du corps où je servais avait mille roubles ou cinq mille livres d'appointements, et fort peu d'occupation ; car nos maladies ne lui rapportant rien , elles étaient de peu de durée. Quant aux soldats, ils sont traités, je pense, sans qu'on fasse aucune retenue sur leur paye. L'apothicairerie appartienta l'empereur; elle est à Moscou, dans un superbe bâtiment. Les remèdes sont dans des vases de porcelaine, et toujours choisis d'une bonne qualité. On les distribue de la dans le reste de l'empire, à un prix modique, au profit de la couronne. Il n'y a jamais de quiproquo â craindre a leur occasion. Les employés qui les préparent et les distribuent sont des hommes habiles, qui n'ont aucun intérêt a les falsifier, et qui, montant en grades et en appointements, sont pleins d'émulation pour bien remplir leurs devoirs CG.

On pourrait imiter chez nous Pierre le Grand et étendre, non-seulement a tout le royaume l'ol dre qu'il a établi dans ses troupes à l'égard des mJ decins et des apothicaires, ce qui rapporterait 1 revenu considérable a l'état, mais l'établir encoj parmi les gens de loi. Il serait a souhaiter que ij procureurs, les avocats et les juges fussent pay par l'état et répartis dans tout le royaume, non pj pour plaider les procès, mais pour les appointe] On pourrait étendre ces consonnances a toutes I I conditions qui vivent du malheur public: alors to les citoyens , trouvant leur repos et leur fortu dans le bonheur de l'état, contribueraient de tout leurs forces à le maintenir.

Ces causes et beaucoup d'autres divisent pan nous toutes les classes de la nation. Il n'y a poi de province, de ville et de village, qui ne disting la province, la ville et le village qui l'avoisine, j quelque injurieux sobriquet. 11 en est de mêi d'une condition a l'autre. Dïvide el misera, dis nos politiques modernes. Cette maxime a per l'Italie, d'où elle est venue. La maxime contra est bien plus véritable. Plus les citoyens ontd semble, plus la nation qu'ils composent est pi santé et heureuse. A Rome, a Sparte, a Àthèn un citoyen était a la fois avocat, sénateur, pont édile, agriculteur, homme de guerre, et mî homme de mer : voyez à quel degré de puissa ces républiques sont parvenues! Leurs citoy étaient cependant bien inférieurs a nous du < des lumières ; mais on leur apprenait deux grar sciences que nous ignorons : a aimer les dieu la patrie. Avec ces sentiments sublimes, ils éta propres à tout. Quand on ne les a pas, on r propre a rien. Malgré nos connaissances encycl diques, un grand homme parmi nous ne sert, môme en talents, que le quart d'un Grec ou (1 Romain. Il se distinguerait beaucoup pour corps, mais peu pour la patrie. C'est notre n vaise constitution politique qui produit dans tant décentres différents. Il a été un temps où i parlions d'être républicains. Certes, si nous vions pas un roi, nous vivrions dans une pe tuelle discorde. Combien de rois même ne faisons-nous pas, sous un seul et légitime me que ! Chaque corps a le sien, qui n'est pas celijde la nation. Que de projets se font et se défoi au nom du roi ! Le roi des eaux et forêts s'oppo» roi des ponts et chaussées. Le roi des coloinYp des projets, celui des finances ne veut point dojei d'argent. Parmi tous ces conflits de la même mrité, rien ne s'exécute. Le véritable roi, le r<p peuple, n'est point servi. Le même esprit de vi-

DE PARIS

on règne dans la religion des Européens. Que de laux se sont faits par eux au nom de Dieu ! Tous connaissent bien au fond le même Dieu, qui a \éé le ciel, la terre et les hommes; mais chaque -yaume a le sien, qu'il faut honorer suivant cerin rite. C'est ce dieu-là que chaque nation partiilière remercie à chaque bataille. C'est au nom î celui-là qu'on a détruit les pauvres Américains. 3 dieu de l'Europe est un dieu bien terrible et len honoré, mais où sont les autels du Dieu de la îix, du Père des hommes, de celui qu'annonce Évangile ? Que nos politiques modernes s'applaussent des fruits de ces divisions et de nos éducapns ambitieuses. La vie humaine, si courte et si iisérable , se passe dans ces troubles perpétuels ; i pendant que les historiens de chaque nation, |en payés, élèvent au ciel les victoires de leurs [lis et de Jeurs pontifes, les peuples s'adressent, ï pleurant, au Dieu du genre humain, et lui demandent où est la voie qu'ils doivent suivre pour j diriger vers lui, et pour vivre heureux et verbeux sur la terre.

M Je le répète, la cause de nos maux vient de noie éducation pleine de vanité, et du malheur du Impie, qui donné une grande influence à toutes les pinions nouvelles, pareequ'il attend toujours de ! nouveauté quelque soulagement à l'ancienneté lî ses maux. Mais lorsqu'il s'aperçoit que ces opions deviennent tyranniques à leur tour, il les >andonne aussitôt, et voilà l'origine de son inconance. Lorsqu'il trouvera facilement et abondamjent à vivre, il ne sera point sujet à ces vieissides , comme nous l'avons vu par l'exemple des Mandais, qui vendent et impriment les disputes éologiques, politiques et littéraires de toute l'Eujpe, sans qu'elles influent en rien sur leurs opijons civiles et religieuses; et lorsque l'éducation iblique sera réformée, il jouira de l'heureuse et nstante tranquillité des peuples de l'Asie. |En attendant que nous hasardions quelque idée ce sujet, nous allons proposer encore quelques pfens de réunion. Je serai suffisamment payé de es recherches, s'il s'en trouve une seule qui soit Joptée.

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Nous avons déjà observé que peu de Français binent le lieu de leur naissance. La plupart de ni qui font fortune dans les pays étrangers vienl'nt demeurer à Paris. Au fond, ce n'est pas un m pour l'état : moins ils sont attachés à leur ]|ys3 plus il est aisé de les fixer à Paris. Il faut, «jns un grand peuple, un seul point de réunion.

Tous les peuples fameux par leur patriotisme en ont fixé le centre à leur capitale, et souvent à quelque monument de cette môme capitale : les Juifs, à Jérusalem et à son temple ; les Romains, à Rome et au Capitole ; les Lacédémoniens , à Sparte et à ses citoyens.

J'aime Paris ; après la campagne, et une campagne à ma guise , je préfère Paris à tout ce que j'ai vu dans le monde. J'aime cette ville , nonseulement par son heureuse situation, pareeque toutes les commodités de la vie y sont rassemblées, pareequ'elîe est le centre de toutes les puissances du royaume, et par les autres raisons qui la faisaient chérir de Michel Montaigne, mais pareequ'elîe est l'asile et le refuge des malheureux. C'est là que les ambitions , les préjugés, les haines et les tyrannies des provinces viennent se perdre et s'anéantir. Là , il est permis de vivre obscur et libre ; là, il est permis d'être pauvre sans être méprisé; l'homme affligé y est distrait par la gaieté publique , et le faible s'y sent fortifié des forces de la multitude. Il a été un temps où, sur la foi de nos écrivains politiques, je trouvais cette ville trop grande ; mais il s'en faut beaucoup que je la trouve assez étendue et assez majestueuse pour être la capitale d'un aussi florissant royaume. Je voudrais que, nos ports de mer exceptés, il n'y eût pas d'autre ville en France ; que nos provinces ne fussent couvertes que de hameaux et de villages à petite culture ; et que, comme il n'y a qu'un centre dans le royaume, il n'y eût aussi qu'une capitale. Plût à Dieu qu'elle le fût de l'Europe entière et de toute la terre ; et que, comme des hommes de toutes les nations y apportent leur industrie, leurs passions , leurs besoins et leurs malheurs , elle leur rendît en fortune, en jouissances, en vertus et en consolations sublimes, la récompense de l'asile qu'ils y viennent chercher!

Certes, notre esprit, éclairé aujourd'hui de tant de lumières, n'a point autant de grandeur que celui de nos ancêtres. Au milieu de leurs mœurs simples et gothiques, ils pensaient, je crois, à en faire la capitale de l'Europe. Voyez les traces de ce projet aux noms que portent la plupart de leurs établissements : collège des Écossais, des Irlandais, des Quatre-Nations; et aux noms étrangers des compagnies de la gendarmerie. Voyez ce grand monument de Notre-Dame , bâti il y a plus de six cents ans, dans un temps où Paris n'avait pas la quatrième partie des habitants qui y sont aujourd'hui ; il est plus vaste et plus majestueux que tous ceux de ce genre qu'on y a élevés depuis. Je voudrais que cet esprit de Philippe-Auguste , prince

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trop peu connu dans notre siècle frivole, présidât encore à ses établissements, et en étendît l'usage à toutes les nations. Ce n'est pas que les hommes de tous les pays n'y soient bien venus pour leur argent; nos ennemis mêmes peuvent y vivre tranquillement au milieu delà guerre , pourvu qu'ils soient riches; mais, avant tout, je la voudrais rendre bonne et heureuse pour ses propres enfants. Je ne sache pas qu'il serve en rien à un Français d'être né dans ses murs, si ce n'est, quand il est pauvre, de pouvoir mourir dans quelqu'un de ses hôpitaux. Rome donnait bien d'autres privilèges à ses citoyens : le plus malheureux d'entre eux y jouissait de plus de droits et d'honneurs que les rois mêmes alliés de la république.

Ce sont les plaisirs qui attirent la plupart des étrangers à Paris; et ces vains plaisirs, si nous en examinons la source , viennent de la misère du peuple, et du bon marché auquel s'y donnent les filles du monde , les spectacles, les ouvrages de mode et les autres productions du luxe. Ces moyens ont étébien vantés par nos politiques modernes. Je ne disconviens pas qu'ils n'attirent beaucoup d'argent dans un pays; mais , à la longue , les peuples voisins les imitent; l'argent des étrangers s'en va, et leurs mauvaises mœurs restent. Voyez ce qu'est devenue Venise avec ses glaces, ses pommades, ses courtisanes, ses mascarades, et son carnaval. Les arts frivoles, dont nous nous glorifions, ont été enlevés à l'Italie , et ils font aujourd'hui sa faiblesse et son malheur.

Le plus beau spectacle qu'un gouvernement puisse offrir est celui d'un peuple laborieux, industrieux et content. On nous apprend a lire dans des livres, dans des tableaux, dans l'algèbre , dans le blason , et point dans les hommes. Des amateurs admirent une tête de Savoyard, peinte par Greuze; mais le Savoyard lui-même est au coin de la rue, pariant, marchant , à moitié gelé de froid; et personne ne le regarde. Cette mère de famille, avec ses petits enfants , forme un groupe charmant ; le tableau en est impayable : l'original est dans le grenier voisin , et n'a pas un sou pour vivre. Philosophes ! vous êtes ravis avec raison en contemplant les nombreuses familles d'oiseaux, de poissons et de quadrupèdes dont les instincts sont si variés , et auxquelles un même soleil donne la vie. Examinez les familles d'hommes qui composent les habitants de la capitale, et vous diriez que chacune d'elles a emprunté ses mœurs et son industrie de quelque espèce d'animal, tant leurs occupations sont différentes. Considérez dans ces plaines , à l'entrée de la ville , cet officier général ;

monté sur un superbe coursier; il commande ui

exercice; voyez les têtes, les épaules et les pied de ses soldats posés sur la même ligne; ils n'or. tous ensemble qu'un regard et qu'un mouvemeni Il fait un signe, et à l'instant mille baïonnette se hérissent; il en fait un autre, et mille feu sortent de ce rempart de fer. Vous croiriez, a lei précision , qu'un seul feu est sorti d'une seul! arme. Il galope autour de ces régiments couver! de fumée, au bruit des tambours et des fifres, «| vous diriez de l'aigle de Jupiter , qui porte la foi| dre , et qui plane autour de l'Etna. A cent pas | la est un insecte parmi les hommes . Regardez J petit ramoneur , de couleur de fumée , avec lanterne, sa vielle et ses genouillères de cuir; ressemble à un scarabée. Comme celui qui s'a] pelle à Surinam le porte-lanterne , il luit dansj nuit, et fait entendre le son d'une vielle. Cet el fant, ces soldats et ce général, sont les mêni hommes; et pendant que la naissance, l'orgu et les besoins établissent entre eux des différend infinies , la religion les met de niveau ; elle abai| la tête des grands en leur montrant la vanité leur puissance , et elle relève celle des infortui en leur présentant des espérances immortelh elle ramène ainsi tous les hommes à l'égalité la nature les avait fait naître , et que la soci avait rompue.

Nos sybarites croient avoir épuisé toutes manières de jouir. Nos tristes vieillards se reg dent comme inutiles au monde ; ils ne voient \ devant eux d'autre perspective que la mort. I le paradis et la vie sont encore sur la terre p qui peut y faire du bien.

Si j'avais été tant soit peu riche , j'aurais vc me donner mille jouissances nouvelles : Paris rait devenu pour moi une autre Memphis peuple immense nous est inconnu. J'aurais eu petite chambre dans un de ses faubourgs, suijss carrières; une autre a l'extrémité opposée Jiï les bords de la Seine , dans une maison ombr ie de saules et de peupliers; une autre dans un ie ses rues les plus fréquentées; une quatrième » un jardinier, dans une maison entourée d'abibtiers, de figuiers, de choux et de laitues ; une* quièmedans les avenues de la ville, chez un vi eron , etc.

Il est sans doute facile de trouver partout logements de cette espèce à bon compte; m il n'est pas si aisé d'y trouver des hôtes et des psins qui soient des honnêtes gens. Il y a beau a" de corruption dans le petit peuple ; mais plusieurs moyens d'y reconnaître les gens de H

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;st par eux que je commence les recherches de es plaisirs. Nouveau Diogcnc , je m'en vais à la lete des hommes. Comme je ne cherche que des alheureux , je n'ai pas besoin de lanterne. Je me jye au petit point du jour , et je vais à une pretière messe, dans une église encore à demi obsire; j'y trouve de pauvres ouvriers qui viennent [fier Dieu de bénir leur journée. La piété sans lîspect humain est une preuve assurée de probité : jamour du travail en est une autre. J'aperçois , I un temps de pluie et de froidure , une famille litière couchée sur la terre, et sarclant les herbes 'un jardin67 : voila encore des gens de bien. La uit même ne peut celer la vertu. Vers le minuit, [ lueur d'une lampe m'annonce , par les lucarnes il j'un grenier, quelque pauvre veuve qui prolonge 3, ^s veilles , afin d'élever par son travail ses petits (t Wants qui dorment auprès d'elle : ce seront la ni tes voisins et mes hôtes. Je m'annonce auprès r 'eux comme un passant, comme un étranger qui [f (lierche un pied-a-terre dans le quartier. Je les il rie de me céder une portion de leur logement , ou I je m'en trouver un dans leur voisinage. J'offre un lt ion prix, et m'y voila installé.

,|(! | Je me garde bien , pour «rattacher ces honnêtes I jens, de leur donner de l'argent et de leur faire i0l (aumône; j'ai des moyens plus honnêtes de gainer leur amitié. Je les charge de me faire des irovisions superflues , dont ils profiten t ; je donne jes récompenses à leurs enfants, pour de petits ervices qu'ils m'ont rendus; je mène, un jour de mê, toute la famille à la campagne, dîner sur herbe; le père et la mère retournent le soir a la ille, bien restaurés, et chargés de vivres pour le este de la semaine. A l'entrée de l'hiver, je cou-

re leurs enfants d'étoffes de laine ; et leurs petits uembres réchauffés me bénissent, pareeque mes )ienfaits superbes n'ont point glacé leur cœur. Test le parrain de leur petit frère qui leur a fait j irésent de leurs habits. Moins on étreint les liens ( i le la reconnaissance, plus ils se resserrent.

Je n'ai pas seulement le plaisir de faire du bien, ,( M de le faire a propos ; j'ai encore celui de in'amu- I te* et de m'instruire. Nous admirons dans nos li- . 'res les travaux des artisans ; mais nos livres nous mevent la moitié de uotre plaisir, et de la recon laissance que nous leur devons, ils nous séparent lu peuple , et ils nous trompent en nous montrant

es arts avec un grand appareil et de fausses lumières, comme des sujets de théâtre et de lanerne magique. D'ailleurs, il y a plus de savoir iafli la tête d'un artisan que dans son art, et plus .l'intelligence dans ses mains que dans le langage

de l'écrivain qui le traduit. Les objets portent avec eux leur expressinn : Rem verba sequunlur. L'homme du peuple a de plus une manière d'observer et de sentir qui n'est pas indifférente. Tandis que le philosophe s'élève tant qu'il peut dans les nues , il se tient, lui , au fond de la vallée , et il voit bien d'autres perspectives dans le monde. Le malheur le forme a la longue tout comme un autre. Son langage s'épure avec les années ; et j'ai remarqué souvent qu'il y avait fort peu de différence en justesse, en clarté et en simplicité, des expressions d'un vieux paysan à celles d'un vieux courtisan. Le temps efface de leur langage et de leurs mœurs la rusticité et la finesse que la société y avait introduites. La vieillesse, comme l'enfance, met tous les hommes de niveau, et les rend à la nature.

Dans un de mes campements , j'ai un hôte qui a fait le tour du monde. Il a été matelot, soldat, flibustier. 11 est circonspect comme Ulysse, mais il est plus sincère. Quand je le fais asseoir à table avec moi , et qu'il a goûté de mon vin , il me raconte ses aventures. 11 sait une multitude d'anecdotes. Combien de fois n'a-t-il pas manqué sa fortune ! C'est un autre Fernand Mendès Pinlo. Enfin, il aune bonne femme, et il vit content.

Dans un autre logement , j'ai un hôte dont la vie a été toute différente : il n'est presque jamais sorti de Paris, et bien rarement de sa boutique. Quoiqu'il n'ait pas couru le monde, il n'en a pas été moins misérable. 11 était fort à son aise ; il avait amassé de son travail cinquante doubles louis, lorsqu'une nuit sa femme et sa fille s'en allèrent avec son trésor. Il en a pensé mourir de chagrin." Il n'y pense plus, dit-il; et il pleure encore eu m'en parlant. Je le calme par de bonnes paroles, je lui donne de l'occupation ; il cherche à dissiper son chagrin par le travail. Son industrie m'amuse: je passe quelquefois des heures entières a le voir forer et tourner des pièces de chêne dures comme l'ivoire.

Je m'arrête quelquefois au milieu de la ville , devant la boutique d'un maréchal ; me voila comme le Lacédémoniea Lichès a Tégée , regardant forger et battre le fer. Dès que cet homme me verra attentif à son ouvrage, j'aurai bientôt sa confiance. Je ne cherche pas, comme Lichès, le tombeau d'Oreste*, mais j'ai besoin de l'art d'un maréchal : si ce n'est pour moi , c'est pour d'autres. Je commande à celui-ci quelques pièces solides de ménage , dont je veux faire un monu-

* Voyez, Hérodote , liv. I.

ETUDE TREIZIEME

ment pour conserver ma mémoire dans quelque pauvre famille. Je veux encore m'acquérir l'amitié d'un ouvrier; je suis bien sûr que l'attention que je donne à son travail l'engagera à y mettre tout son savoir-faire. Je ferai ainsi d une pierre deux coups. Un riche, en pareil cas, ferait l'aumône, et n'obligerait personne. « Un jour, me » disait à ce sujet J.-J. Rousseau , je me trouvai » à une fête de village, dans un château aux en- » virons de Paris. Après dîner, la compagnie fut » se promener a la foire, et s'amusa à jeter aux » paysans des pièces de monnaie, pour le plaisir » de les voir se battre en les ramassant. Pour moi, » suivant mon humeur solitaire , je m'en fus pro- » mener tout seul de mon côté. J'aperçus une petite » fille qui vendait des pommes sur un éventaire » qu'elle portait devant elle. Elle avait beau van- » ter sa marchandise, elle ne trouvait plus de » chalands. Combien toutes vos pommes? lui dis- » je. — Toutes mes pommes! reprit- elle; et la » voilà en même temps à calculer en elle-même. » — Six sous, monsieur, me dit-elle. — Je les » prends, lui dis-je , pour ce prix, a condition que » vous les irez distribuer à ces petits Savoyards » que vous voyez là-bas; ce qu'elle fit aussitôt. » Ces enfants furent au comble de la joie de se » voir régalés , ainsi que la petite fille de s'être » défaite de sa marchandise. Je leur aurais fait » beaucoup moins de plaisir si je leur avais donné » de l'argent. Tout le monde fut content, et per- » sonne ne fut humilié. » C'est un grand art de bien faire le bien. La religion nous en apprend le secret , en nous ordonnant de faire à autrui ce que nous voudrions qu'on nous fit.

Je m'en vais quelquefois sur le grand chemin , faire, comme les anciens patriarches, les honneurs de la ville aux étrangers qui y arrivent. Je me rappelle le temps où j'ai été moi-même voyageur hors de mon pays, et la bonne réception que j'ai éprouvée chez des étrangers. J'ai entendu plusieurs fois des seigneurs de Pologne et d'Allemagne se plaindre de nos grands; ils disent qu'ils les reçoivent dans leur pays en leur donnant beaucoup de fêtes, et que quand ils viennent en France à leur tour, ils en sont tout-à-fait négligés. Ils en reçoivent un dîner à leur arrivée, et un autre à leur départ : voilà à quoi se termine leur hospitalité. Tour moi , qui ne peux pas leur rendre le bon accueil qu'ils m'ont fait, je m'acquitte envers leur peuple. J'aperçois un Allemand qui chemine à pied; je l'engage à venir se reposer chez moi. Un bon souper et de bon vin le disposent à me raconter le sujet de son voyage. Il est officier; il a ser-

vi en Prusse et en Russie; il a vu le partage de la Pologne. Je l'interromps pour lui demander des nouvelles du maréchal Munich, des généraux de Villebois et Du Bosquet, du comte de Munchio, de mon ami M. de Taubenheim , du prince Czartorinski, ancien maréchal de la confédération de I Pologne, dont j'ai été le prisonnier. La plupart f sont morts, me dit-il; les autres sont vieilli, et se f sont retirés des affaires. Oh ! qu'il est triste, m ecriai-je, de voyager hors de son pays, et d'y connaître des hommes estimables qu'on ne doit revoir jamais! Oh! que la vie est une carrière rapide! Heureux qui peut l'employer à faire du bienliP Mon hôte me raconte une partie de ses aventures] f j'y prête la plus grande attention , par leur res«|sï semblance avec les miennes. Il n'a cherché qu'a i bien mériter des hommes, et il en a été calomni(| is et persécuté. 11 est malheureux; il vient se mettn en France sons la protection delà reine; ilespènj fis, beaucoup de ses bontés. Je fortifie ses espérance) m par l'idée que l'opinion publique m'a donnée dti'jjft caractère de cette princesse , et par celui que 1; m nature a imprimé dans ses traits. Je rouvre m me dit-il , son cœur à la consolation. Plein d'émo, lie tion, il me serre la main. Ma réception lui est p d'un favorable augure ; il n'en eût pas trouvé uni w semblable dans son propre pays. Oh! que de dou) 1 leurs profondes peuvent être calmées par unm simple parole, et par une faible marque de bierj veillance!

Je me souviens qu'un jour je trouvai, vers 1 grille de Chaillot, à l'entrée des champs Élysées une jeune femme assise avec un enfant sur ses gel noux , sur le bord d'un fossé. Elle était jolie, si 1 peut donner ce nom à une femme accablée de m») lancolie. Je passai dans l'allée écartée oùelleétai j et dès qu'elle m'eut aperçu elle détourna les yeij de moi ; sa timidité et sa modestie fixèrent l miens sur elle. Je remarquai qu'elle était vêuj fort décemment, et en linge très blanc; mais robe et son fichu étaient si remplis de rentrait!] res qu'on eût dit que des araignées en avaie filé les toiles. Je m'approchai d'elle avec le re pect qu'on doit aux malheureux; je la saluai d'j bord, et elle me rendit mon salut avec honnêtet j mais avec froideur. Je tâchai ensuite de lier co versation, en lui parlant de la pluie et du be:j temps : elle ne me répondit que par des monos)| labes. Enfin , m'étant avisé de lui demander elle venait de se promener à la campagne, elle mit à sangloter et à pleurer, sans me dire un m Je m'assis auprès d'elle, et j'insistai, avec toute} circonspection possible, pour savoir le sujet

DE PARIS

h peines. Elle me dit : « Monsieur, mon mari Ivient d'essuyer à Paris une banqueroute de cinq jmille livres; je viens de le reconduire jusqu'à jNeuilly ; il est allé à pied a soixante lieues d'ici , [chercher quelquè peu d'argent qu'on nous doit. iJe lui ai donné mes bagues, et tout celui que j'a- ;vais, pour faire son voyage; il ne me reste plus jjque vingt-quatre sous pour me nourrir moi et |mon enfant. — De quelle paroisse êtes-vous , lui |dis-je, madame? — De Saint-Eustache , repritjelle. — Le curé, lui repartis-je , passe pour être fort charitable. — Oui, monsieur, me dit-elle; jmais apprenez qu'il n'y a pas de charité dans les i [paroisses pour nous autres misérables Juifs. » A i m mots elle redoubla ses larmes, et se leva pour \ ilntinuer sa route. Je lui offris un bien faible seî <îurs, que je la suppliai de recevoir au moins i < mine une marque de ma bonne volonté. Elle l'acf ibta, et elle me fit plus de révérences, de remeri <|fneuts, et me combla déplus debénédictions, que l'avais rétabli sa fortune. Que de jouissances déi lieuses aurait un homme qui dépenserait ainsi (i <x mille livres de rente!

i pies différents établissements, dispersés dans la i (pitale et dans ses environs, répandent beaucoup i <j variété et d'agrément sur ma vie. L'hiver, je It lie loge dans celui qui est exposé au plein soleil du [ ijidi; l'été, j'occupe celui qui est nord, sur le bord ni I l'eau ; je suis une autre fois campé dans les enirons de la rue d'Artois, parmi les pierres de tailc , voyant s'élever autour de moi des palais , des i du tons avec des sphinx, des dômes, des kioss .tjies. Je me gardebien dem'informer quels en sont si '.$ maîtres. L'ignorance est la mère du plaisir M de l'admiration. Je suis en Egypte, àBabylone, MaChine. Aujourd'hui je soupe sous un acacia, et i ,| suis en Amérique : demain je dînerai au milieu ni s jardins potagers , sous une treille, et a l'ombre s s lilas; je serai en France, i Mais, dira-t-on, n'ya-t-il rien à craindre dans i genre de vie? Puissé-je trouver le terme de mes i ars dans l'exercice de la vertu ! J'ai bien ouï dire ( le des gens ont péri dans des parties de chasse et si plaisir et dans des voyages, mais jamais dans des tes de bienfaisance. L'or est pour le peuple un tissant porte-respect. Je lui paraîtrai assez riche i ur lui inspirer des égards , mais pas assez pour i donner la tentation de me voler. D'ailleurs , i police de Paris est dans le meilleur ordre. J'ap- | »rte la plus grande attention au choix de mes hô- 8 : et si je m'aperçois que je me suis trompé sur br compte, le terme de mon logement est payé avance, je n'y reviens plus.

Je n'ai pas besoin, dans ce plan de vie, ni d'attirail de ménage, ni de domestiques. Avec quelle tendre inquiétude je suis attendu dans chacun de mes logements! Quelle joie y inspire mon arrivée! Que d'attention et de zèle dans mes hôtes pour prévenir mes besoins ! J'y jouis des plus doux biens de la société, sans en éprouver les inconvénients. Nul ne se met a ma table pour dire du mal d' autrui ; et nul n'en sort pour en dire de moi. Je n'ai point d'enfants; mais ceux de mon hôtesse sont plus empressés de me plaire qu'à leurs parents. Je n'ai point de femme : le plus grand charme de l'amour est de faire le bonheur d'autrui. J'aide à faire des mariages heureux , ou à maintenir dans le bonheur ceux qui sont faits. Je charme ainsi mes propres ennuis , je donne le change a mes passions , en leur proposant sur la terre le plus noble but où elles puissent atteindre. Je me suis approché des malheureux pour les consoler , et ce seront peut-être eux qui me consoleront moimême.

C'est ainsi que vous pourriez vivre, ô grands ! et multiplier vos jours rapides sur cette terre où vous n'êtes que des voyageurs. C'est ainsi que vous apprendriez à connaître les hommes; que vous ne formeriez plus, avec votre nation, un peuple étranger, un peuple conquérant, qui vit de ses dépouilles. C'est ainsi que , lorsque vous sortiriez de vos palais, entourés d'une foule de clients qui vous combleraient de bénédictions, vous nous rappelleriez le souvenir des premiers patriciens, si chers aux Romains. Vous cherchez tous les jours quelque spectacle nouveau : il n'y en a point de plus nouveau que le bonheur des hommes. Vous en voulez d'intéressants : il n'y en a point de plus intéressant que celui de voir des familles de pauvres paysans répandre la fécondité dans vos vastes et solitaires domaines, ou de vieux soldats qui ont bien mérité de la patrie y trouver d'heureux asiles. Vos compatriotes valent encore mieux que des héros de tragédie , et que des bergers d'opéra-comique.

L'indigence du peuple est la cause première des maladies physiques et morales des riches. C'est à l'administration à y pourvoir. Quant aux maux de l'ame qui en résultent, je désirerais bien y trouver quelques palliatifs. Pour cet effet, je souhaiterais qu'il se formât a Paris quelque établissement semblable a ceux que de charitables médecins et de sages jurisconsultes y ont formés pour remédier aux maux du corps et de la fortune : je veux dire des conseils de consolation où un infortuné, sûr du secret et même de Yincognito, pût

ÉTUDE TREIZIÈME

porter le sujet de ses peines. Nous avons, a la vérité, des confesseurs et des prédicateurs à qui la sublime fonction de consoler les malheureux semble réservée; mais les confesseurs ne sont pas toujours à la disposition de leurs pénitents, surtout quand ceux-ci sont pauvres, et qu'ils ne leur sont pas connus. Il y a même beaucoup de confesseurs qui n'ont ni les talents ni l'expérience nécessaires pour consoler les malheureux. Il ne s'agit pas d'absoudre un homme qui s'accuse de ses péchés, mais de lui aider a supporter ceux d'autrui, qui lui pèsent bien davantage. Quant aux prédicateurs, leurs sermons sont ordinairement trop vagues, et trop mal appliqués aux différents besoins de leur auditoire. Il vaudrait bien mieux qu'ils en annonçassent les sujets au public, que les titres de leurs dignités. Ils déclameront contre l'avarice , à un prodigue; ou contre la prodigalité, à un avare. Ils parleront des dangers de l'ambition, a un jeune homme amoureux et oisif; et de ceux de l'amour, à une vieille dévote. Ils insisteront sur le précepte de faire l'aumône, à ceux qui la reçoivent; et sur l'humilité, a un porteur d'eau. Il y en a qui prêchent la pénitence à des infortunés, qui promettent le paradis à des cours voluptueuses , et qui menacent de l'enfer de'pauvres villages. J'ai vu à la campagne une misérable paysanne devenue folle par l'un de ces sermons. Elle se croyait damnée, et restait toujours couchée sans parler et sans remuer. On ne prêche point contre l'ennui, la tristesse, les scrupules, la mélancolie, le chagrin , et tant d'autres maladies qui affectent l'ame. D'ailleurs, que de circonstances changent pour chaque auditeur la nature de la peine qu'il éprouve, et rendent inutile pour lui tout l'échafaudage d'un beau discours ! Il n'est pas aisé de trouver dans une ame navrée et timide le point précis de sa douleur, et de mettre sur sa blessure le baume et la main du Samaritain. C'est un art qui n'est connu que des ames sensibles, qui ont elles-mêmes beaucoup souffert, et qui n'est pas toujours le partage de celles qui ne sont que vertueuses. Le peuple sent ce besoin de consolation ; et ne trouvant point d'hommes a qui il puisse en demander, il s'adresse à des pierres. J'ai lu quelquefois avec attendrissement, dans nos églises, des billets affichés par des malheureux au coin de quelques piliers, dans une chapelle obscure. C'étaient des femmes maltraitées de leurs maris, des jeunes gens dans l'embarras ; ils ne demandaient point d'argent, ils desiraient des prières. Ils étaient près de tomber dans le désespoir; leurs peines étaient inénarrables. Ah! si des hommes qui ont la science de la douleur se

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réunissaient de tous les états, et présentaient aux i malheureux leur expérience et leur sensibilité, plus d'un illustre infortuné viendrait chercher auprès d'eux des consolations que les prédicateurs, les livres et toute la philosophie du monde ne sau raient donner. Souvent, pour soulager les peines de l'homme du peuple, il lui suffirait de trouver \ qui s'en plaindre.

Une société formée d'hommes tels que je me le imagine s'occuperait du soin de déraciner les vice et les préjugés du peuple. Elle tâcherait, parexem pie , d'apporter quelque remède a la barbarie ave laquelle il surcharge ses misérables chevaux et le maltraite , en faisant retentir la ville de juremen horribles. Elle engagerait aussi les riches a avo pitié des hommes a leur tour. Vous voyez, dai les grandes chaleurs, des tailleurs de pierres exp< ses au plein soleil, et a la réverbération brûlan de leurs pierres blanches. Ces pauvres gens y a trapent souvent des fièvres ardentes, et des mai d'yeux qui les rendent aveugles. D'autres fois, essuient de longues pluies d'hiver ou de rud froids qui leur causent des fluxions de poitrine. 1 coûterait-il beaucoup à un entrepreneur qui a l'humanité d'établir sur ses ateliers quelque t< volant de natte ou de paille , porté sur des pique pour mettre ses ouvriers à l'abri? On leur sau^ rait a la fois, par ces précautions, plusieurs ma dies du corps et de l'esprit; caria plupart d'en eux, comme je l'ai vu, se piquent à cet ég£ d'un faux point d'honneur , et n'osent chercl des abris contre les ardeurs du soleil ou contr< mauvais temps , de peur que leurs compagne ne se moquent d'eux.

On peut encore faire goûter la morale au p pie , sans y ajouter beaucoup d'apprêt. Le dég ff sèment même lui rend la vérité suspecte. J'ai pl usieurs fois de simples ouvriers verser des lari à la lecture de nos meilleurs romans, ou a la rejl sentation de quelques tragédies. Ils demandait ensuite si le sujet qui les avait fait pleurer | bien vrai ; et quand on leur répondait qu'il € imaginé, ils n'en faisaient plus de compte étaient fâchés de s'être attendris en vain. Il des fables aux riches pour leur faire goûter la raie ; et la morale ne peut faire goûter la fabl pauvre, pareeque le pauvre attend encore bonheur de la vérité, et que le riche ne l'esj plus que de l'illusion.

Les riches cependant n'ont pas moins besoi le peuple d'affections morales. Elles sont, co nous l'avons vu , les mobiles de toutes les pass humaines. Ils ont beau rapporter le plan de

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DE PARIS

bonheur a des objets physiques , ils sont bientôt us dégoûtés de leurs châteaux , de leurs tableaux et jjpe leurs parcs, quand, au lieu de sentiments, ils tû'en éprouvent plus que des sensations. Cela est f|>i vrai, que si, au milieu de leur ennui , un étranger vient admirer leur luxe , toutes leurs jouissances sont renouvelées. Us semblent avoir consacré leur vie à une volupté obscure; mais présentezleur un rayon de gloire , au sein même de la mort, Ils vont y voler. Offrez-leur des régiments , ils "purent à l'immortalité. C'est donc le sentiment j'uoral qu'il faut épurer et diriger dans les hommes. |Ce n'est donc pas en vain que la religion nous orllonne la vertu, qui est le sentiment moral par ™|xcellence , puisqu'il est la route de notre bonheur pans ce monde et dans l'autre.

snj Cette société porterait encore ses at tentions jus- Ipie dans les asiles mêmes delà vertu. J'ai remar- 'froé qu'il se fait , vers l'âge de quarante-cinq ans, U:ine grande révolution dansla plupart des hommes; ''j ït, pour dire la vérité, que c'est alors qu'ils s'em-

I rirent, et deviennent sans principes. C'est alors ! f[ue les femmes se font hommes, suivant l'expression d'un écrivain célèbre , c'est-à-dire qu'elles se 'flépravent tout-à-fait. Cette révolution fatale est %ne suite des vices de notre éducation et de notre Société. L'une et l'autre ne nous présentent le bonheur de l'homme que vers le milieu de la vie, eBl|ïans la fortune et les honneurs. Quand nous avons -%avi cette pénible montagne , et que nous sommes Parvenus au sommet , vers le milieu de notre âge, lr( îous la redescendons les yeux tournés vers la jeuliesse, pareeque nous n'avons plus devant nous

l'autre perspective que la mort. Ainsi la carrière 'fie notre vie se trouve partagée en deux parties, 'CS ''une en espérances, l'autre en ressouvenirs ; et ai'ious n'avons saisi , dans notre route, que des illusions. Les premières au moins nous soutiennent iel'm nous donnant des désirs ; mais les autres nous Accablent en ne nous laissant que des regrets.

II Voilà pourquoi nos vieillards sont bien moins sus- ''l îeptibles de vertu que nos jeunes gens , quoiqu'ils te:jm parlent beaucoup plus ; et qu'ils sont bien plus " pistes parmi nous que chez les peuples sauvages. k'B'ils avaient été dirigés par la religion et par la

lature, ils devraient se réjouir des approches de

rc cur fin, comme des vaisseaux qui sont près d'af)! >order au port. Combien plus malheureux sont eux qui, ayant donné leur jeunesse à la vertu, ,1C réduits par cette voix trompeuse d u,'monde, regardent en arrière, et regrettent les plaisirs de la jeunesse, qu'ils n'ont pas connus 1 Le vain éclat 1,1 jui environne les méchants les éblouit; ils sentent

leur foi s'ébranler , et ils sont prêts à s'écrier , comme Brutus : « 0 vertu ! tu n'es qu'un vain » nom. » Où trouvera-t-on les livres et les prédicateurs qui les raffermissent dans ces orages qui ont troublé même les saints? Us blessent l'amede plaies secrètes et d'ulcères rongeurs que l'on n'ose découvrir. 11 n'y a que des hommes vertueux , et éprouvés par toutes les combinaisons du malheur, qui puissent venir à leur secours, et qui, au défaut des vains arguments de la raison, les rappellent au sentiment de la vertu , au moins par celui de leur amitié.

11 me semble qu'il y a à la Chine un établissement semblable à celui que je propose. Du moins quelques voyageurs , et entre autres FernandMendès Pinto , parlent d'une maison de la Miséricorde, qui plaide les causes des pauvres et des opprimés, et qui va, dans une infinité de circonstances, audevant des besoins des malheureux , bien plus loin que nos dames de Charité. L'empire a accordé les plus nobles privilèges à ses membres, et les tribunaux de justice ont la plus grande déférence pour leurs requêtes. Une pareille société , occupée à bien agir, mériterait au moins parmi nous autant de prérogatives que celles qui n'ont d'autre souci que celui de bien parler; et , en mettant en évidence les vertus de nos citoyens obscurs, elle mériterait de la patrie autant , pour le moins , que celles qui ne l'entretiennent que des sentences des sages, et souvent des forfaits brillants de l'antiquité.

Il faudrait bien se garder de donner à cette association la forme d'une académie ou d'une confrérie. Grâces à notre éducation et à nos mœurs , tout ce qui forme parmi nous corps, congrégation, secte , parti , est communément ambitieux et intolérant. Si les hommes qui les composent s'approchent d'une lumière qu'ils n'ont pas allumée, c'est pour l'éteindre ; de la vertu d'autrui , c'est pour la flétrir. Ce n'est pas que la plupart des membres de ces corps n'aient en particulier d'excellentes qualités; mais leur ensemble ne vaut rien, par cela seul qu'il leur présente des centres différents du centre commun de la patrie. Qu'est-ce qui a rendu le mot si doux d'humanité théâtral et vain? Quel sens attache-t-on aujourd'hui à celui de charité , dont le nom grec yàmt (charis) signifie attrait, grâce, amour? Y a-t-il rien de plus humiliant que nos charités de paroisse, et que l'humanité de nos philosophes ?

Je laisse ce projet à développer à quelque homme de bien qui aime Dieu et les hommes , et qui fasse les bonnes actions comme l'Evangile l'ordonne, sans que la main gauche sache ce qu'a fait la main

ÉTUDE TREIZIÈME

droite. Le bien est-il donc si difficile à faire? Prenons le contre-pied de ce que font les ambitieux et les méchants. Ils ont des espions qui leur rapportent toutes les anecdotes scandaleuses; ayonsen pour épier les bonnes œuvres secrètes. Ils vont j au-devant des hommes qui s'élèvent, pour les ran- j ger sous leurs drapeaux ou pour les abattre ; allons ! à la recherche des hommes vertueux qui sont dans ! l'oubli , pour en faire nos modèles. Ils ont des I trompettes pour prôner leurs propres actions , et j pour décrier celles des autres ; cachons les nôtres, ! et soyons les hérauts de celles d'autrui. Les vices se raffinent ; perfectionnons nos vertus.

Je sens que mes écarts me mènent loin. Mais quand je n'aurais fait naître qu'une bonne idée à quelqu'un de plus éclairé que moi; quand je ne contribuerais qu'a empêcher, un jour à venir , un homme au désespoir de s'aller noyer , ou dans une vengeance d'assommer son ennemi, ou dans la léthargie de l'ennui d'aller perdre son argent et sa santé chez des filles du monde, je n'aurai pas barbouillé du papier inutilement.

Paris offre aux malheureux beaucoup d'asiles connus sous le nom d'hôpitaux. Que Dieu récompense la charité de ceux qui les ont fondés , et les vertus encore plus grandes de ceux et de celles qui les desservent ! Mais d'abord, sans adopter les exagérations du peuple, qui croit que ces maisons ont des revenus immenses , il est certain qu'une personne bien connue , et bien instruite des finances publiques , ayant entrepris d'établir un hospice pour des malades, trouva que la dépense de chacun n'y revenait qu'a dix-sept sous par jour; qu'ils étaient beaucoup mieux entretenus a ce prix et a meilleur marché que dans les hôpitaux. Pour moi, je pense que ces mêmes dix-sept sous, distribués chaque jour dans la maison d'un pauvre malade, produiraient encore une plus grande économie , en faisant vivre sa femme et ses enfants. Un malade du peuple n'a guère besoin que de bon bouillon ; sa famille profiterait delà viande qui servirait aie faire. Mais les hôpitaux sont sujets à bien d'autres inconvénients. Il s'y formedes maladies d'un caractère particulier, souvent plus dangereuses que celles que les malades y apportent. Elles sont assez connues , particulièrement celles qu'on appelle fièvres d'hôpital. Il en résulte encore de plus grands maux pour le moral. Une personne qui a de l'expérience m'a assuré que la plupart des criminels qui finissent leurs jours au gibet ou aux galères sortaient des hôpitaux. Ceci revient a ce que j'ai déjà dit , que tous les corps sont dépravés , jaais surtout un corps de gueux. Je voudrais donc

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que, loin de rassembler les malheureux , on les dé frayât chez leurs propres parents, ou qu'on le confiât à de pauvres familles qui en prendraien soin. Il faut des prisons publiques; mais je désire rais que les hommes qui y sont enfermés fussen moins misérables. Sans doule la justice , en lei privant de la liberté , se propose non-seulement d punir leur caractère moral , mais de le réformer L'excès de la misère et la mauvaise société ne peu vent que l'altérer de plus en plus. L'expérience prouve encore que c'est là où les méchants achè vent de se dépraver. Tel y est entré faible et cou pable , qui en sort scélérat. Comme ce sujet a et traité à fond par une plume célèbre, je n'en dira pas davantage. J'observerai seulement qu'on n peut réformer les hommes qu'en les rendant plu heureux. Combien d'hommes , qui vivaient dan le crime en Europe, sont devenus gens de bie dans les îles de l'Amérique , où on les a fait passe] Ils y sont devenus honnêtes gens, pareequ'ils ont trouvé plus de liberté et plus de bonheur qu dans leur patrie. Il y a une autre classe d'homme encore plus dignes de pitié, pareequ'ils sont inne cents: ce sont les fous. On les enferme, et ils I manquent guère de devenir encore plus fous qu'i n'étaient. Je remarquerai, à cette occasion, qi je ne crois pas qu'il y ait, dans toute l'Asie, u seul lieu où on les enferme, excepté cependant 1)1 la Chine. Les Turcs les respectent singulièremen soit pareeque Mahomet était sujet lui-même a d< absences d'esprit, soit a cause de l'opinion rel gieuse où ils sont que, lorsqu'un fou met le pi< dans une maison , la bénédiction de Dieu y eut avec lui. Ils s'empressent de lui présenter à mai ger, et ils lui font toutes sortes de caresses, C n'entend jamais dire qu'ils aient offensé personn Nos fous , au contraire , sont dangereux , parc qu'ils sont misérables. Dès qu'il en paraît un da les rues , les enfants , déjà rendus malheureux I l'éducation , et ravis de trouver un être huma sur lequel ils puissent impunément exercer lei haine, le poursuivent à coups de pierres, et plaisent à le mettre en fureur. J'observerai enco que chez les sauvages il n'y a point de fous; et ne voudrais pas d'autre preuve que leur conslil tion politique les rend plus heureux que les pe pies policés , puisque le dérangement de l'esprit ! vient que de l'excès des chagrins.

Parmi nous , le nombre des fous enfermés ( très grand. Il n'y a point de ville de province i peu considérable qui n'ait une maison destinée cet objet. Leur traitement y est certainement dig de pitié, et mériterait l'attention du gouvernemei

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DE PARIS

luisque enfin, si ce ne sont plus des citoyens, ce bût encore des hommes, et des hommes innoeots. Lorsque je faisais mes études à Caen, je me appelle en avoir vu , dans la Tour-aux-Fous, qui aient renfermés dans des cachots où ils n'avaient as vu la lumière depuis quinze ans. J'accompanai un soir, dans une de ces horribles cavernes, !i bon curé de Saint-Martin , chez lequel j'étais en ension , et qui fut appelé pour administrer les erniers sacrements à un de ces malheureux qui [ait près d'expirer. Il fut obligé, ainsi que moi, e se boucher le nez pendant tout le temps qu'il it auprès de lui ; mais la vapeur qui s'exhalait de L fumier était si infecte , que mon habit en conîrva l'odeur plus de deux mois, et môme mon pge, après avoir été plusieurs fois au blanchissage. | pourrais citer des traits qui feraient horreur sur | manière dont ces malheureux sont traités. Mais I n'en rapporterai qu'un , qui est encore tout jais a ma mémoire.

| Il y a quelques années que , passant à l'Aigle , [élite ville de Normandie, je fus me promener [ors de la ville vers le coucher du soleil. J'aperçus jjir une petite colline un couvent situé dans une esition charmante. Un religieux , qui se tenait ir la porte, m'invita a entrer pour voir la maison, j me promena dans de vastes enclos, où le premier Ibjet que j'aperçus fut un homme d'environ quapte ans, la tête couverte de la moitié d'un chapu , qui s'en vint droit a moi , en me disant : 1 Donne-moi de ton couteau de chasse dans le cœur, | donne-moi de ton couteau de chasse dans le jcœur. » Le moine qui m'accompagnait me dit : ■ j Monsieur, ne soyez pas étonné ; c'est un pauvre | capitaine qui a perdu l'esprit à cause d'un passedroit qu'on lui a fait dans son régiment. » « Cette maison , lui dis-je , sert donc a renferjmer des fous? — Oui, me dit-il : j'en suis le supérieur. » II me promena d'enclos en enclos, me conduisit dans une petite enceinte où il y vait plusieurs cellules de maçonnerie , et où nous Uendions parler avec beaucoup d'action. Nous y ouvâmes un chanoine en chemise et les épaules écouvertes , qui conversait avec un homme d'une elle ligure , assis près d'une petite table devant ne de ces cellules. Le moine s'approche du malmreux chanoine, et lui donne de toutes ses forces n coup sur l'épaule nue , en lui disant de sortir, pr-le-champ son camarade prend la parole, et L au moine , en propres termes : « Homme de sang, vous faites un acte bien cruel. Ne voyezvous pas que ce pauvre misérable a perdu la raison? » Le moine, assez interdit, se mord les

lèvres , et le menace des yeux. Mais l'autre, sans s'étonner, lui dit : « Je suis votre victime, vous » pouvez faire de moi ce que vous voulez. » Alors, s'adressant à moi, il me montre ses deux poignets entamés jusqu'au vif par des menottes de fer qui les attachaient. « Vous voyez, monsieur, me dit-il, » comme je suis traité ! » Je me tourne vers ce religieux , et lui témoigue mon indignation d'un traitement aussi cruel. 11 me répond : « Ohl je le » ferai déraisonner quand je voudrai. » Cependant j'adresse quelques paroles de consolation a cet infortuné, qui, me regardant avec confiance, se mit a me dire : « Je crois , monsieur , vous avoir vu à la » Saint-Hubert chez M. le maréchal de Broglie. » — Vous vous trompez , monsieur , lui répondisse; je n'ai jamais été chez M. le maréchal de » Broglie. » Là-dessus le voila cherchant a se rappeler les différents lieux où il croyait m'avoir vu , avec des circonstances si bien détaillées et si vraisemblables , que le moine, piqué de ses reproches et de son bon sens, jugea a propos d'interrompre sa conversation en lui parlant de mariage, d'achats de chevaux, etc. Dès qu'il eut touché la corde de sa folie, il lui fit perdre la tête. Ce religieux, en sortant , me dit que ce pauvre fou était un homme très bien né. J'appris, à quelque temps de là, qu'il avait trouvé le moyen de s'enfuir de sa prison , et que la raison lui était revenue.

On se sert beaucoup de remèdes physiques pour guérir la folie ; et elle naît souvent d'une cause morale, puisqu'elle vient du chagrin. Ne pourrait-on pas employer, pour rendre la raison à ces malheureux , des moyens opposés à ceux qui la leur ont fait perdre, je veux dire la joie, les plaisirs , et surtout ceux de la musique? Nous voyons, par l'exemple de Saûl et par beaucoup d'autres, combien la musique a de pouvoir pour rétablir l'ame dans son harmonie. II faudrait y joindre les traitements les plus doux, et mettre ces infortunés, lorsqu'ils sont dans des crises de fureur, non pas dans les chaînes, mais dans des lieux matelassés, où ils ne pourraient faire aucun mal ni à eux ni aux autres. Je crois qu'en prenant ces précautions humaines, on en rétablirait beaucoup , surtout lorsque ceux qui en seraient chargés n'auraient aucun intérêt à perpétuer leur folie, comme il n'arrive que trop souvent aux familles qui jouissent de leurs biens, et aux maisons qui reçoivent leurs pensions. Il faudrait aussi , ce me semble , confier le soin des hommes dont l'esprit est égaré à des femmes, et celui des femmes aux hommes , à cause de la pitié mutuelle des deux sexes l'un pour l'autre.

ÉTUDE TREIZIÈME

Je ne voudrais pas qu'il y eût , dans le royaume, un art, ni un métier , dont les retraites et les récompenses ne fussent à Paris. Parmi les diverses classes de citoyens qui les exercent, et dont la plupart sont peu connues dans la capitale , il y en a une très nombreuse qui ne l'est point du tout, quoiqu'elle soit fort misérable, et que ce soit celle à laquelle les riches ont le plus d'obligations : ce sont les matelots. Ce sont ces gens rudes et grossiers qui vont leur chercher des voluptés jusqu'aux extrémités de l'Asie , et qui exposent sans cesse leur vie sur nos côtes pour fournir a la délicatesse de leurs tables. Leurs conversations sont au moins aussi naïves que celles de nos paysans , et incomparablement plus intéressantes par leur manière de voir , et par la singularité des pays où ils ont voyagé. Au récit de leurs misères de toute espèce , et des tempêtes où ils s'exposent pour vous apporter des objets de jouissances de toutes les parties de la terre , heureux du siècle , vous en aimeriez mieux votre repos l Votre bonheur augmenterait par ces contrastes.

Je ne sais si ce fut pour se procurer un plaisir semblable, ou pour donner au parc de Versailles un air de marine très piquant , que Louis XIV établit , sur le grand canal qui est en face du château , des gondoliers vénitiens. Leurs descendants y subsistent encore. Cet établissement , mieux dirigé, eût donné des retraites plus convenables à nos propres matelots. Mais ce grand roi , souvent mal conseillé , porta presque toujours le sentiment de sa gloire au dehors de son peuple. Quel contraste ces hommes a demi couverts de goudron , avec des visages battus des vents , et semblables a des veaux marins , les uns venant du Groenland , les autres des côtes de Guinée , eussent présenté au milieu des statues de marbre et des berceaux de verdure du parc de Versailles 1 Louis XIV eût puisé plus d'une fois, parmi ces hommes francs , des vérités et des connaissances que ni les livres , ni même les officiers généraux de sa marine ne lui ont jamais données; et, d'un autre côté , la nouveauté de leur costume , et celle de leurs réflexions sur sa propre grandeur, lui eussent préparé des spectacles plus amusants que ceux qu'imaginaient à grands frais les beaux esprits de sa cour. D'ailleurs, quelle émulation de semblables pos tes n'eussent pas excitée parmi nos matelots ! J'attribue une partie de la perfection de la marine des Anglais a la simple influence de leur capitale, et a ce qu'elle est sans cesse sous les yeux de leur cour. Si Paris était comme Londres un port de mer , que d'inven tions ingénieuses, perdues dans nos modes et dans

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nos opéra, se dirigeraient au profit de la naviga-î tion ! Si on y voyait seulement des matelots commd on y voit des soldats, le goût de la marine s'y ré-j pandrait davantage. Le sort de nos matelots, de ! venus plus intéressants a la nation et à ses chefs ; s'améliorerait; et en même temps s'affaiblirait l(j despotisme brutal de ceux qui ne les gouvernems souvent qu'a force de jurer après eux, et de le;; frapper. C'est une bonne et facile politique d'affait blir les vices en rapprochant les hommes les uni des autres , et en les rendant plus heureux. Nof gentilshommes de province n'ont cessé de battr leurs paysans que lorsqu'ils ont vu que ces hom mes si utiles devenaient des objets intéressant dans nos livres et sur nos théâtres.

Ce n'est pas que je désire pour nos matelots u établissement semblable à celui de l'Hôtel des I valides. L'architecture de ce monument me pla beaucoup , mais je plains le sort de ceux qui l bitent. La plupart sont mécontents , et murmurer 0 toujours, comme on peut s'en convaincre en coi versant avec eux : je ne crois pas que ce soit av( fondement ; mais l'expérience prouve que les hon mes , rassemblés en corps , se dépravent tôt o tard , et sont toujours malheureux. Il faut suivi les lois de la nature, et les réunir par familles, voudrais , comme font les Anglais chez eux , établ nos matelots invalides aux bacs des rivières, si w tous ces petits batelets qui traversent Paris, et I II répandre le long de la Seine, comme des tritoi » dans nos campagnes. On les verrait remonter ( chaloupe et en voiles latines le cours de nos r vières , en louvoyant; et ils y introduiraient d «i moyens de navigation plus prompte et plus coi) mode, qui y sont encore inconnus. Quant a cet que l'âge ou les blessures mettraient tout-a-fc hors de service, ils seraient défrayés convenabl ment dans une maison semblable a celle que 1 Anglais ont établie à Greenwich pour leurs mat lots invalides. Mais, pour dire la vérité, je su persuadé que l'état trouverait plus d'économie leur faire des pensions , et que ces mêmes matek seraient beaucoup mieux dans le sein de leurs 1 milles: cela n'empêcherait pas qu'on ne bâtit, da Paris , un monument majestueux et commode , q servirait de retraite a ces braves gens. La capitfj en fait peu de compte , parcequ'elle ne les conn pas ; mais il y a tel d'entre eux qui , en passa chez l'ennemi , est capable de faire réussir u descente dans nos colonies , et même sur nos côt<j Nos matelots désertent en aussi grand nombre q nos soldats , et leur désertion est bien plus co teuse a l'état ; pareequ'ii faut plus de temps po

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