DE P
jes former , et que leurs connaissances locales sont jilus importantes a nos ennemis que celles de nos avaliers ou de nos fantassins.
| Ce que je viens de dire sur nos matelots peut l'étendre à tous les autres états du royaume sans îxception. Je souhaiterais qu'il n'y en eût aucun lui n'eût son centre à Paris , et qui n'y trouvât un lieu d'asile, une retraite, une petite chapelle. Tous es monuments des diverses classes de citoyens qui i onnent la vie au corps politique, décorés avec les 5 ttributs particuliers à chaque industrie, y figure- I [aient parfaitement bien.
! ! Après avoir rendu la capitale très heureuse et i rès bonne pour les hommes de la nation , j'y inciterais les peuples étrangers de toutes les parties ; ju monde. 0 femmes, qui réglez nos destins, jombien devez-vous contribuer à réunir les homi pes dans la ville où vous régnez ! Ils s'occupent I je vos plaisirs par toute la terre. Pendant que vous i: 'êtes occupées qu'à jouir, un Lapon va, au milieu t es tempêtes, harponner la baleine, dont les barï |es serviront à faire bouffer vos robes ; un Chinois c jiet au four la porcelaine où vous prendrez le café, l ju'un Arabe de Moka est occupé à cueillir pour ; bus; une fille du Bengale file votre mousseline i, ir le bord du Gange , tandis qu'un Russe abat, 1 ju milieu des sapins de la Finlande , le mât du i aisseau qui vous l'apportera. La gloire d'une l irande capitale est de réunir dans ses murs des S iommes de toutes les nations , qui concourent à [ jîs plaisirs. Je voudrais voir à Paris des Samoïèi es, avec leurs habits de peau de veau marin, et ! surs bottes de peau d'esturgeon , et des nègres , nlofs , avec leurs pagnes bardées de rouge et de 'eu. J'y voudrais voir des Indiens imberbes du i érou, vêtus de plumes de la tête aux pieds, se il romener sans crainte, dans nos places publiques, , atour de la statue de nos rois , auprès des fiers a spagnols en manteau et en moustaches. J'aurais u plaisir a y voir des Hollandais s'établir sur les i roupes sèches de Montmartre ; et , se livrant à I ur inclination hydraulique, comme les castors, is ;ouver le moyen de s'y procurer des canaux pleins i 'eau ; tandis que des habitants de l'Orénoque vii raient à sec au-dessus des terrains inondés de la 3ine , dans le feuillage des saules et des aunes. Je >uhaiterais que Paris fût aussi grand et d'une opuîalion aussi diversifiée que ces anciennes villes 3 l'Asie, telles que Ninive et Suze , où il fallait nployer trois jours pour en faire le tour , et où ssuérus voyait deux cents nations s'incliner demi son trône. Je voudrais que tous les peuples ■c la terre correspondissent a cette ville ; comme
A Ri S. 447
les membres au cœur dans le corps humain. Quels secrets avaient les Asiatiques pour faire des cités si vastes et si populeuses? Ils sont , en tout genre, nos aînés. Ils permettaient a toutes les nations de s'y établir. Présentez aux hommes la liberté et le bonheur, vous les attirerez de toutes les parties du monde.
Il serait bien digne de l'humanité de quelque grand prince de proposer cette question à l'Europe : « Le bonheur d'un peuple ne dépend-il pas » de celui de ses voisins? » L'affirmative bien prouvée ferait tomber la maxime contraire de Machiavel, qui gouverne depuis long-temps notre politique européenne. Il serait fort aisé d'abord de démontrer que la simple bonne intelligence avec ses voisins ferait licencier ces armées de terre et de mer qui sont si à charge à chaque peuple. En second lieu , on ferait voir que chaque peuple a partagé les biens et les maux de ses voisins, par l'exemple des Espagnols, qui ont découvert l'Amérique , et qui en ont dispersé les biens et les maux dans le reste de l'Europe. On prouverait encore cette vérité par la prospérité et la grandeur où sont parvenus les peuples qui ont eu soin de se concilier leurs voisins, comme les Romains, qui leur accordaient le droit de bourgeoisie de proche en proche , et vinrent par ce moyen à ne faire qu'une seule nation de toutes celles de l'Italie. Ils n'auraient sans doute fait qu'un seul peuple de tout le genre humain, si leur coutume barbare de se faire servir par des esclaves étrangers n'avait mis des restrictions à une politique aussi humaine. On démontrerait ensuite le malheur des gouvernements qui , étant d'ailleurs bien ordonnés au dedans , ont vécu dans un état d'anxiété perpétuelle, toujours faibles et divisés, parcequ'ils n'étendaient pas l'humanité au-delà de leur territoire. Tels ont été les Grecs ; telle est de nos jours la Perse , qui est tombée dans un état de faiblesse extrême immédiatement après le règne brillant de Schah-Abbas , dont la maxime politique était de s'entourer de déserts; son pays à la fin en est devenu un, comme ceux de ses voisins. On en trouverait encore d'autres exemples chez les puissances de l'Asie , auxquelles des poignées d'Européens font la loi.
Henri IV avait formé le projet céleste de faire vivre toute l'Europe en paix ; mais son projet n'était pas assez étendu pour se maintenir : la guerre y serait venue des autres parties du monde. Nos destins sont liés avec ceux du genre humain. C'est un hommage qu'il faut rendre à notre religion, et qu'elle mérite seule. La nature nous dit : « Aimez* n vous vous seul ; i l'éducation domestique ; « Ai-
ETUDE TREIZIÈME
» mez voire famille ; » la nation : « Aimez la pa- » trie ; » mais la religion nous ordonne d'aimer tous les hommes , sans exception. Elle connaît mieux nos intérêts que notre instinct naturel , nos parents et notre politique. Les sociétés humaines ne sont pas partielles comme celtes des animaux. II importe fort peu aux abeilles de la France qu'on détruise des ruches en Amérique. Mais les larmes des hommes dans le Nouveau-Monde font couler leur sang dans l'ancien ; et le cri de guerre d'un sauvage , sur le bord d'un lac , a retenti plus d'une fois en Europe, et y a troublé le repos des rois. La religion, qui nous défend de nous aimer nousmêmes, et qui nous ordonne d'aimer tous les hommes , ne se contredit point . comme l'ont prétendu quelques sophistes ; elle n'exige le sacrifice de nos passions que pour les diriger vers le bonheur général ; et , en nous ordonnant d'aimer tous les hommes , elle nous donne le seul moyen véritable de nous aimer nous-mêmes.
Je souhaiterais donc que nos relations politiques avec toutes les nations du monde aboutissent a bien recevoir leurs sujets dans la capitale du royaume. Quand nous n'y emploierions qu'une partie de nos dépenses en affaires étrangères, nous ne nous en trouverions pas plus mal. Les peuples de l'Asie n'envoient ni consuls, ni ministres, ni ambassadeurs au dehors, si ce n'est dans des cas extraordinaires ; et tous les peuples de la terre viennent aborder chez eux. Ce n'est point en envoyant à grands frais des ambassadeurs chez nos voisins que nous nous concilierons leur amitié; bien souvent notre faste devient une source secrète de haine et de jalousie parmi leurs grands : c'est en accueillant chez nous leurs propres sujets, faibles, persécutés, malheureux. Ce furent nos réfugiés français qui donnèrent une partie de notre industrie et de notre puissance a la Prusse et à la Hollande. Que de relations secrètes de commerce et de bienveillance nationale se sont formées par de pareilles réceptions ! Un bon Allemand , qui se retire en Autriche après avoir fait une petite fortune en France, fait passer chez nous cent de ses compatriotes , et dispose tout le canton où il s'établit a nous vouloir du bien. C'est par de semblables liens que les amitiés nationales se forment, bien mieux que par des traités diplomatiques ; car l'opinion d'un peuple détermine toujours celle de son prince.
Après avoir rendu la ville des hommes très heureuse, je m'occuperais a embellir et à rendre commode la ville de pierre. J'y élèverais une multitude de monuments; j'y voudrais, le long des maisons, des arcades comme a Turin, et des trot-
ri
ri
toirs comme à Londres , pour la commodité dei gens de pied ; dans les rues, des arbres et des cal naux, s'il était possible, comme en Hollande; pour la facilité des transports ; dans les faubourgs des caravensérails, comme dans les villes de l'O rient, pour logera peu de frais les voyageurs étran gers ; vers le centre de la ville, des marchés vastes et entourés de maisons de six à sept étages, poui le petit peuple, qui ne sait bientôt plus où se loger Je mettrais beaucoup de variété dans leur plan e leur décoration. On verrait dans leur pourtou des temples , des palais de justice , des fontaine publiques ; les principales rues viendraient aboutir. Ces marchés, ombragés d'arbres, divisés par grands compartiments, présenteraien dans le plus grand ordre tous les dons de Flore, d Cérès et de Pomone. J'élèverais au centre la statu d'un bon roi ; car on ne saurait la placer dans ui lieu plus honorable a sa mémoire qu'au milieu d l'abondance de ses sujets.
Je ne connais rien qui me donne une idée plu précise de la police d'une ville et du bonheur d son peuple, que la vue de ses marchés. A Péten bourg, chaque marché est distribué par quartier destinés a la vente d'une seule espèce de marchan dise. Cet ordre plaît au premier coup d'œil, ma il fatigue bientôt par son uniformité. Pierre Ier a mait les formes régulières, parcequ'elles sont f; vorables au despotisme. Pour moi , je désirerais voir la plus grande concorde parmi nos marchand et les plus grands contrastes dans leurs marchai dises. En ôtantles rivalités qui naissent du con ^ merce des mêmes objets, on bannirait d'entre eu les jalousies qui y font naître tant de querelles. , voudrais que l'abondance y versât toutes ses corn pêle-mêle; on y verrait des faisans, des moru fraîches, des coqs de bruyère, des turbots, d verdures, des piles d'huîtres, des oranges, des ci nards sauvages, des fleurs, etc.. Il serait perm d'y exposer en vente toutes las espèces de ma chandises ; et ce seul privilège suffirait pour d< truire bien des monopoles.
J'élèverais dans la ville des temples en pel nombre , mais augustes, immenses, avec des g leries au dedans et au dehors, et capables de coi tenir, les jours de fête, le tiers de la population < Paris. Plus les temples se multiplient dans un éta plus la religion s'y affaiblit. Ceci paraît un par doxe; mais voyez la Grèce et l'Italie couvertes clochers, tandis que Constantinople est remplie < renégats grecs et italiens. Indépendamment dj causes politiques, et même religieuses , qui occii sionnent ces dépravations nationales, il y en aui
(fui
tu
DE PARIS
aturelle dont nous avons déjà reconnu les effets fans la faiblesse de l'esprit humain : c'est que noe affection diminue lorsqu'elle est partagée entre op d'objets. Les Juifs, si étonnants par leur attaîement pour leur religion , n'avaient qu'un seul impie, dont le souvenir excite encore leurs regrets. Je construirais dans Paris des amphithéâtres imrae à Rome, pour y rassembler le peuple, et Si donner de temps en temps des fêtes. Quel sujprbe local offrait pour cet objet la colline qui est l'entrée des champs Élysées! Qu'il eût été facile iï la creuser jusqu'au niveau de la campagne en rme d'amphithéâtre, disposé par gradins restas de simple gazon , et couronné de grands jbres à son sommet, qui se fût trouvé a plus de iiatre-vingts pieds d'élévation ! -Quel coup d'œil lagnifîque c'eût été de voir là un peuple im- Jense , rangé tout autour en famille, buvant, jaugeant, et jouissant du spectacle de son propre Jmheur!
Tous ces édifices seraient construits de pierre,
]|n pas à petites assises comme les nôtres, mais
]jr grands blocs, comme les employaient les an- 1 4ns 68, et comme il convient a la ville éternelle.
Ils rues et les places publiques seraient plantées " c! grands arbres de différentes espèces. Les ar-
Jjes sont les véritables monuments des nations. Le 1 tnps, qui altère bientôt les ouvrages de l'homme,
i fait qu'accroître la beauté de ceux de la na- 1 tfe. Cest aux arbres que nos boulevarts , dont â lpromenade est si recherchée, doivent leurs plus tl g'mds charmes. Ils réjouissent la vue par leur
vrdure. ils élèvent notre ame vers le ciel par la
fcjileur de leurs tiges ; ils ajoutent au respect des 1,1 cjnuments près desquels ils sont plantés, par la 1(1 nljesté de leurs formes. Ils contribuent plus qu'on s nlpense à nous attacher aux lieux que nous avons
bpités . Notre mémoire s'y fixe comme a des points Mréunion qui ont avec notre ame des harmonies frètes. Ils dominent sur les événements de notre lU1 y , comme ceux qui s'élèvent sur les bords de la
nr, et qui servent de renseignement aux pilotes. Une vois point de tilleuls, que je ne me rappelle Hijsitôt lâ Hollande; ni de sapins, que je ne me i'-n résente les forets de la Russie. Souvent ils nous ili aliènent à la patrie , lorsque les autres liens en m w été rompus. Je sais plus d'un homme expatrié ûf'-li dans sa vieillesse, a été ramené dans son vil- • par le souvenir de l'ormeau a l'ombre duquel ait dansé dans sa jeunesse. J'ai entendu al'Ileli France plus d'un habitant soupirer après sa ie, à l'ombre des bananiers, et me dire : « Je fii » ;rais tranquille ici, si j'y voyais seulement de
Bernardin.
» la violette. » Les arbres de la patrie ont encore de plus grands attraits quand ils se lient, comme chez les anciens, avec quelque idée religieuse, ou avec le souvenir de quelque grand homme. Des peuples entiers y ontattaché leur patriotisme. Avec quelle vénération les Grecs voyaient à Athènes l'olivier que Minerve y fit naître , et au mont Olympe l'olivier sauvage dont Hercule avait été couronné ! Plutarque rapporte que, lorsque a Rome le figuier sous lequel Romulus et Rémus avaient été allaités par une louve venait à se flétrir, le premier qui s'en apercevait criait : « A l'eau ! à l'eau ! » et tout le peuple effrayé accourait avec des marmites et des chaudrons pleins d'eau pour l'arroser. Pour moi, je pense que, quoique nous soyons déjà bien éloignés de la nature, nous ne verrions point sans émotion le prunier de la foret où notre bon Henri IV était grimpé, quand il aperçut défiler, au fond du vallon voisin, l'armée du duc de Mayenne.
Une ville, fût-elle de marbre, me paraîtrait triste si je n'y voyais des arbres et de la verdure 69 : d'un autre côté, un paysage, fût-ce l'Arcadie , fussent les rivages de l'Alphée ou les croupes du mont Lycée, me semblerait sauvage, si je n'y voyais au moins une petite cabane. Les ouvrages de la nature et ceux de l'homme se prêtent des grâces mutuelles. L'esprit d'intérêt a détruit parmi nous le goût de la nature. Nos paysans ne voient de beautés dans nos campagnes quelàoû ils voient leur revenu. Je rencontrai un jour dans le voisinage de l'abbaye delà Trappe, sur le chemin caillouteux de Notre-Dame d'Apre, une paysanne qui cheminait avec deux gros pains sous son bras. C'était au mois de mai : il faisait le plus beau temps du monde. « Voilà, dis-je à cette bonne » femme, une charmante saison. Que ces pom- » miers en fleurs sou t beaux! Gomme ces rossignols » chantent dans ces bois! — Ah! me répondit-elle, » je me soucie bien des bouquets et de ces petits » piauleux ! C'est du pain qu'il nous faut. » L'indigence serre le cœur de nos paysans , et ferme leursyeux. Mais nos bourgeois ne font pas plus de compte de la nature, pareeque l'amour de l'or dirige tons leurs goûts. Si quelques uns d'entre eux estiment les arts libéraux, ce n'est pas parceqae ces arts imitent les objets naturels; c'est par le prix qu'attachent à leurs productions la main des grands maîtres. Tel donne mille écus d'un tableau de la campagne peint par le Lorrain, qui ne mettrait pas la tête à la fenêtre pour en regarder le paysage; et tel met précieusement sur son secrétaire le buste deSocrate, qui ne recevrait pas ce philosophe dans sa maison s'il était en vie, et qui
ÉTUDE TREIZIÈME
contribuerait peut-êtreasamorts'ilétaitpersécuté.
Le goût de nos artistes a été égaré par celui de nos bourgeois. Comme ils savent que c'est moins la nature que leur travail qu'on estime, ils ne cherchent qu'à se montrer eux-mêmes. De là vient qu'ils mettent quantité de riches accessoires dans la plupart de nos monuments, et qu'ils y oublient souvent l'objet principal. Ils font, par exemple , pour les jardins, des vases de marbre, où on ne peut mettre aucun végétal; pour les appartements, des urnes et des amphores, où l'on ne peut verser aucune espèce de liqueur; pour nos villes, des colonnades sans palais , des portes dans des lieux où il n'y a point de murs , des places publiques divisées de barrières pour empêcher le peuple de s'y rassembler. C'est , dit-on , afin que l'herbe y pousse. Voilà un beau projet ! Une des plus grandes malédictions que les anciens faisaient contre leurs ennemis , c'était qu'ils pussent voir l'herbe pousser dans leurs places publiques. Si on veut voir de la verdure dans les nôtres, que n'y plante-t-on des arbres qui donneront à la fois au peuple de l'ombre et de l'abri? Il y en a qui mettent, dans les trophées qui couronnent les hôtels de nos princes, des arcs, des flèches, des catapultes, et qui ont poussé la simplicité jusqu'à y planter des enseignes romaines , où on lit S. P. Q. R. C'est ce qu'on peut voir au palais Bourbon. La postérité croira que les Romains étaient, dans le dix-huitième siècle, les maîtres de notre pays. Et comment, nous qui sommes si vains, prétendonsnous l'occuper de notre mémoire, si nos monuments , nos médailles , nos trophées , nos drames, nos inscriptions , lui parlent sans cesse des étrangers et de l'antiquité?
Les Grecs et les Romains étaient bien plus conséquents. Jamais ils ne se sont avisés de faire des monuments inutiles. Leurs beaux vases d'albâtre et de calcédoine servaient, dans les festins, à mettre du vin ou des parfums ; leurs péristyles annonçaient toujours un palais; leurs places publiques étaient uniquement destinées à rassembler les citoyens. Ils y plaçaient les statues de leurs grands hommes sans être entourés de grilles , afin que leurs images fussent encore à la portée des malheureux, et qu'ils en fussent invoqués après la mort, comme ils l'avaient été pendant leur vie. Juvénal parle d'une statue de bronze à Rome , dont le peuple avait usé les mains à force de les baiser. Quelle gloire pour la mémoire du citoyen qu'elle représentait! Si elle existait encore, sa mutilation la rendrait plus précieuse que la Vénus de Médicis avec ses proportions.
Notre peuple est , dit-on , sans patriotisme. M le crois bien , car on fait tout ce qu'on peut pouij ( le lui faire perdre. Par exemple, sur le frontoi de ce beau temple qu'on élève à sainte Geneviève! qui est trop petit, comme tous nos monument modernes, on a représenté une adoration de croix On voit, à la vérité, !a patronne de Paris dans dej bas-reliefs , sous le péristyle , au milieu des cardij naux ; mais n'eût-il pas été plus convenable d| montrer au peuple son humble patronne en habi de bergère, en petit justaucorps et en cornette avec sa panetière, sa houlette, son chien, ses brt bis , ses formes à faire des fromages , et tout 1 costume de son siècle et de son état, au milieu d fronton de l'église qui lui est dédiée? On eût pu joindre une vue de Paris, tel qu'il était de so temps. 11 en eût résulté des contrastes et des ol jets de comparaison très agréables. Le peuple, la vue de ce tableau champêtre , se fût rappe les temps anciens ; il eût conçu de l'estime poi à les vertus obscures qui lui sont nécessaires , et M eût été tenté de marcher dans les rudes sentiers < p la gloire où s'est élevée son humble patronne, qu * lui est impossible maintenant de reconnaître av fr» ses habits à la grecque , et au milieu des prélat tsd
Nos artistes s'écartent quelquefois de l'ob p principal , jusqu'à l'omettre tout-à-fait. Onmo m trait , il y a quelques années, dans un des atelie te du Louvre , le tombeau du Dauphin et de la Dah phine, destiné pour la cathédrale de la ville É Sens. Tout le monde y courait , et en revenait ( ë tasié d'admiration. J'y fus comme les autres: première chose que je cherchai à y reconnaître HU? la ressemblance du Dauphin et de la Dauphine ni la mémoire desquels ce monument était élevé m n'y en avait pas seulement les médaillons. Oi Lirai voyait le Temps avec sa faux , l'Hymen avec < i.pj urnes , et toutes les idées rebattues de rallcgor; $ qui est souvent , pour le dire en passant, le gé k<:m de ceux qui n'en ont point. Pour achever djî ni éclaircir le sujet , il y avait sur les panneaux d't nft espèce d'autel placé au milieu de ce groupe de *f \\\ gures symboliques, delongues inscriptions latin i , assez étrangères à la mémoire du grand prince u en était l'objet. Voilà , me dis-je en moi-mên l i un beau monument national ! Des inscriptions '* tines pour un peuple français, et dessymbè? ; païens pour une cathédrale 1 Si l'artiste, dp i t j'admirai d'ailleurs le ciseau, n'y voulait montp que ses propres talents , il fallait qu'il recommp dât à son successeur de laisser imparfaite une tite partie de la base de ce monument que la Km l'avait empêché lui-même d'achever, et d'ygrajr
DE PARIS
■s mots : Couslou moriensfaciebat. Cette consonance de fortune l'eût lié à ce monument royal, eût donné une grande profondeur aux réflexions If la vanité des choses humaines, que doit faire jîître la vue d'un tombeau.
Peu d'artistes saisissent l'objet moral; ils ne , erchent que le pittoresque. « 0 le beau sujet à lettre en Bélisaire! » disent-ils, quand ils entenint parler d'un de nos grands hommes malheuijux. Cependant les arts libéraux ne sont destinés |'à rappeler le souvenir de la vertu , et non pas ] vertu pour donner de l'occupation aux arts li- Iraux. J'avoue que la célébrité qu'ils procurent A un puissant moyen pour porter la plupart des liimmes aux grandes actions , quoiqu'au fond ce il soit pas le véritable; mais s'il n'en donne pas jjsentiment , il en fait faire quelquefois les actes. Jijourd'hui nous allons bien au-delà. Ce n'est às la gloire de la vertu que les corps et les partfuliers cherchent à mériter, c'est l'honneur de ijdistribuer aux autres. Dieu sait l'étrange conijsion qui en résulte! Des femmes de vertu très 5>pecte , et des filles entretenues , établissent des itères : elles donnent des prix à la virginité. Des fc fies d'opéra couronnent nos généraux victorieux. [ )| maréchal de Saxe , disent nos historiens, fut tciironné de laurier sur le théâtre de la nation : cnme si la nation était composée de comédiens, t ejque son sénat fût un théâtre ! Pour moi, je crois 1 livertu si respectable , qu'il ne faudrait qu'un seul ( s et où elle fût bien loyale pour couvrir de ridi- (! cle ceux qui osent lui distribuer ces vains et mé- { sables honneurs. Quelle danseuse, par exemiî.jf, eût eu l'impudence de couronner le front ilf ajuste de Turenne ou celui de Fénelon? s, L'Académie française serait bien plus propre à it fer , parles charmes de l'éloquence, les regards t: t la nation sur nos grands hommes, si elle cher k <|ût moins par ses éloges à faire le panégyrique w î\ morts que la satire des vivants. D'ailleurs, la w\ Btérité se méfiera autant des éloges que des sa ff tbs. D'abord le mot d'éloge est suspect de flattes! ïj : de plus, ce genre d'éloquence ne caractérise nu m. Pour peindre la vertu , il faut mettre en évi ,j! t|ice des défauts et des vices, afin d'en faire ré- . 1er des combats et des victoires. Le style qu'on jjî Emploie est plein de pompe et de luxe. H est jl; itapli de réflexions et de tableaux souvent étransa l'objet principal. 11 ressemble à un cheval , cfspagne; il fait dans sa marche beaucoup de
i »uvements , et il n'avance point. Ce genre d'élo once, indécis et vague, ne convient à aucun nid homme en particulier; pareequ'on peut
appliquer , en général , à tous ceux qui ont couru dans la môme carrière. Si vous changez seulement quelques noms propres dans l'éloge d'un général, vous pouvez y faire entrer tous les généraux passés et a venir. D'ailleurs, son ton ampoulé est si peu convenable au langage simple de la vérité et de la vertu, que lorsqu'un écrivain veut y introduire des traits de caractère de son héros, afin qu'on sache au moins de qui il veut parler, il est obligé de les reléguer dans des notes, de peur de déranger son ordre académique.
Certainement si Plutarque n'eût écrit que les éloges des hommes illustres, on ne les lirait pas plus aujourd'hui que le Panégyrique de Trajan , qui coûta tant d'années à Pline le jeune. Vous ne trouverez jamais entre les mains du peuple un éloge d'académie. On y verrait peut-être ceux de Fontenelle, et quelques autres encore, si les hommes qui y sont loués s'étaient occupés euxmêmes du peuple pendant leur vie. Mais la nation lit volontiers l'histoire. 11 y a quelque temps que, me promenant du côté de l'École Militaire , j'aperçus au loin, près d'une sablonnière , une grosse colonne de fumée. Je dirigeai ma promenade de ce côté-la, pour voir d'où elle provenait. Je trouvai dans un lieu fort solitaire, et assez ressemblant a celui où Shakspeare met la scène des trois sorcières qui apparurent à Macbeth , une pauvre et vielle femme assise sur une pierre. Elle s'occupait à lire dans un vieux livre , auprès d'un gros tas d'herbes où elle avait mis le feu. Je lui demandai d'abord pour quel usage elle brûlait ces herbes. Elle me répondit que c'était pour en recueillir les cendres, et les vendre aux blanchisseuses ; qu'elle achetait à cette fin les mauvaises herbes des jardiniers, et qu'elle attendait qu'elles fussent entièrement consumées pour en emporter les cendres, pareequ'on les lui volait en son absence. Après avoir satisfait ainsi ma curiosité, elle continua sa lecture avec beaucoup d'attention. Comme j'avais grande envie de savoir quel était le livre dont elle charmait ses peines, je la priai de m'en dire le titre. « C'est » la vie de M. de Turenne, me répondit-elle. — Et » qu'en pensez-vous? lui dis-je. — Ah! reprit- » elle avec émotion , c'était un bien brave homme, » à qui un ministre a donné bien de la peine pen- » dantsa vie. » Je me retirai, redoublant de vé nération pour la mémoire de M. de Turenne, qui servait a consoler une femme misérable. C'est ainsi que les vertus des petits s'appuient sur celles des grands hommes, comme ces plantes faibles qui, pour n'être pas foulées aux pieds, s'accrochent au tronc des chênes,
ÉTUDE TREIZIÈME