‹ Œuvres;Chapitre 143 sur 236 · DE LA NOBLESSE · texte numérisé non relu

DE LA NOBLESSE

Les anciens peuples de l'Europe imaginèrent, pour porter les hommes a la vertu , d'anoblir les descendants de leurs citoyens vertueux. Ils sont tombés dans de grands inconvénients, en rendant la noblesse héréditaire ; car ils ont interdit par-la aux autres citoyens les routes de l'illustration. Comme elle est l'apanage perpétuel d'un certain nombre de familles, elle cesse d'être la récompense nationale , sans quoi toute une nation deviendrait noble a la fin ; ce qui y produirait une léthargie fatale aux arts et aux métiers , comme il est arrivé en Espagne et a une partie de l'Italie. 11 en résulte encore bien d'autres maux, dont le principal est de former dans un état deux nations qui, a la lin, n'ont plus rien de commun; le patriotisme s'y détruit, et elles ne tardent pas a être subjuguées. Tel a été de nos jours le sort de la Hongrie, de la Bohême, de la Pologne, et d'une partie même des provinces de notre royaume , telle que la Bretagne, où la noblesse, trop nombreuse et trop altière, formait une classe absolument distincte du reste des citoyens. Il est digne de remarque que ces pays, quoique républicains, quoique si puissants, au jugement de nos écrivains politiques, par la liberté de leur constitution, ont été subjugués fort aisément par des princes despotiques, qui ne commandent, dit-on , qu'à des esclaves. C'est que le peuple, par tout pays, aime mieux avoir un souverain que mille tyrans, et que son sort décide toujours celui de ses maîtres. Les Romains affaiblirent les distinctions injustes et odieuses qui se trouvaient entre les patriciens et les plébéiens, en accordant à ces derniers des privilèges et des charges de la plus haute considération.

11 y avait encore parmi eux des moyens, a mon gré, plus puissants d'y rapprocher les deux classes de citoyens ; c'étaient les adoptions. Que de grands hommes se formèrent dans le peuple, pour mé ri ter ces sortes de récompenses , aussi illustres et plus touchantes que celles de la patrie ! C'est ainsi que s'élevèrent les Caton et les Scipion , pour être greffés dans des familles patriciennes. C'est ainsi que le plébéien Agricola obtint en mariage la fille d'Auguste. Je ne sache pas (et c'est peut-être un effet de mon ignorance ) que les adop lions aient jamais été en usage parmi nous, si ce n'est entre quelques grands seigneurs qui , faute d'héritiers, ne savaient, en mourant, à qui laisser leurs domaines. Je crois les adoptions bien préférables aux anoblissements faits par l'état.

Elles feraient revivre des familles illustres, dont! les descendants languissent aujourd'hui dans 1 plus étroite pauvreté ; elles rendraient la noblesse chère au peuple , et le peuple cher a la noblesse. Il faudrait que le privilège de les conférer devin1 un genre de récompense pour les nobles eux-mêmes. Ainsi , par exemple, un pauvre gentilhomme qui se serait illustré pourrait adopter un homm< delà bourgeoisie qui se distinguerait. Un gentilhomme serait en quête de la vertu parmi le peu pie , et un homme vertueux du peuple cherche rait un homme de bien pour patron parmi le nobles. Ces liens politiques me paraissent plu puissants et plus honorables que ceux des maria ges de finance , qui , en rapprochautdeux citoyen déclasses différentes, aliènent souvent leurs fa! milles. La noblesse, acquise ainsi, me paraîtrai bien préférable a celle que donnent les charge publiques , qui , ne s'obtenant que parla vénalité perd par cela même de son respect.

Avec tout cela, il resterait toujours l'inconvt , nient de l'hérédité, qui multiplie trop à la longu i,, la classe des nobles. On a cru y remédier, paru ^ nous , en déclarant plusieurs états nobles , tels qi le commerce maritime. D'abord c'est une questio de savoir si l'esprit du commerce peut bien s'ai corder avec la loyauté d'un gentilhomme. D'ai leurs, quel commerce fera celui qui n'a rien? I faut-il pas payer des pensions chez un négociai pour en apprendre les éléments? Et comment ( viendront à bout tant de pauvres gentilshomm qui n'ont pas seulement de quoi vêtir leurs enfanti J'en ai vu en Bretagne qui descendaient des pli anciennes maisons de la province, et qui étaie obligés, pour vivre, d'aller en journée faucher 1 foins des paysans. Plût a Dieu que tous les éta fussent nobles, et surtout l'agriculture! car c't celui-là particulièrement dont toutes les fonclio conviennent a la vertu. Pour être laboureur, n'est pas besoin de tromper, de flatter, de s'avili de faire violence à personne. On ne doit point s profits au vice ou au luxe de son siècle , mais ai bienfaits du ciel. On tient au moins à la patrie p le coin de terre qu'on y cultive. Si l'état de labo reur était anobli, il en résulterait une multitu d'avantages pour les habitants du royaume. Il si tirait même qu'il ne fût pas roturier. Mais vo une ressource que l'état peut employer au soul gement de la pauvre noblesse. La plupart des a ciennes seigneuries s'achètent aujourd'hui pard gens qui n'ont d'autre mérite que d'avoir de l'a gent; de sorte que les honneurs de ces illusuj maisons sont tombés en partage à des homrc

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jui, en vérité, n'en sont guère dignes. Le roi derai t acheter ces seigneuries lorsqu'elles sont à jendre , s'en réserver les droits seigneuriaux avec lue portion de terre, et former de ces petits do- Laines des bénéfices civils et militaires , qui sérient les récompenses des bons officiers, des ci- ;>yens utiles et des familles nobles et pauvres , à 3ii près comme sont en Turquie les timariots.

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| Les anoblissements ont encore cet inconvénient, est que tel commence par les vertus de Marius, H finit par avoir ses vices. J'ai à proposer un ioyen d'illustration qui n'entraîne point les danfers de l'hérédité et de l'inconstance des hommes; lest de n'accorder qu'a la mort les récompenses f la vertu.

La mort met le dernier sceau a la mémoire des |)mmes. On sait de quel poids étaient les jugeents que les Égyptiens prononçaient sur les cijyens après leur mort. C'était alors que les Romains en faisaient quelquefois des demi-dieux, ou lielquefois les jetaient dans le Tibre. Le peuple , 1 défaut des prêtres et des magistrats, exerce licore parmi nous une partie de ce sacerdoce. Je je suis arrêté plus d'une fois le soir a la vue d'un iperbe convoi , moins pour en voir la pompe que kir écouter les jugements portés par le peuple jr le très haut et très puissant seigneur qui en [ait l'objet. J'ai entendu souvent demander : Était-il bon maître? aimait-il sa femme et ses lenfants? était-il bon aux pauvres? » Le peuple siste beaucoup sur cette dernière question , parqu'étant sans cesse mené par son principal bein, il ne connaît guère, dans les riches, d'autre Ttu que la bienfaisance. J'ai entendu souvent rémdre : « Oh! il ne faisait de bien à personne; il était dur à sa famille et à ses domestiques. » J'ai itendu dire, a l'enterrement d'un fermier général îi a laissé plus de douze millions de bien : « Il poursuivait les pauvres de la campagne a coups de fourche, quand ils se présentaient à la grille de son château. » Vous entendez là-dessus les ectateurs jurer, et maudire la mémoire du déut. Telles sont ordinairement les oraisons funèes des riches dans la bouche du peuple. 11 ne ut pas douter que ses jugements n'eussent des ites, si la police de Paris n'était pas aussi bien nue.

11 n'y a que la mort qui assure les réputations, il n'y a que la religion qui puisse les consacrer, os grands le savent fort bien. C'est delà que vient faste de leurs monuments dans nos églises. Ce

ne sont pas les prêtres qui les obligent de s'y faire enterrer , comme bien des gens se l'imaginent. Les prêtres n'en recevraient pas moins leurs droits, si on les enterrait a la campagne; ils se feraient, comme déraison, fort bien payer de leurs voyages, et ils ne respireraient pas toute l'année, dans leurs stalles, l'odeur infecte des cadavres. Le principal obstacle à cette police nécessaire vient des grands et des riches, qui, n'allant guère a l'église pendant leur vie , veulent y être après leur mort, afin que le peuple admire leurs mausolées, et leurs vertus de marbre et de bronze. Mais, grâces aux allégories de nos artistes et aux inscriptions latines de nos savants, le peuple n'y eutend rien, et ne fait d'autre réflexion à leur vue , si ce n'est que tout cela coûte beaucoup d'argent , et que tout le cuivre qu'on y a employé servirait bien mieux h leur faire des chaudrons.

Il n'y a que la religion qui puisse consacrer d'une manière durable la mémoire de la vertu. Le feu roi de Prusse, qui connaissait si bien les giands ressorts de la politique, n'avait pas oublié celui-là. Comme la religion protestante, qui est dominante dans son pays, bannit des temples les images des saints, il y avait fait mettre les portraits des officiers qui avaient péri en se distinguant à son service. La première fois que j'entrai dans les temples de Berlin , je fus fort étonné d'y voir plusieurs portraits d'officiers en uniforme. On lisait au bas leur âge , leurs noms , celui du lieu de leur naissance, et de la bataille où ils avaient été tués. Il y a aussi, je crois, une ligne ou deux d'éloge à la fin de ces inscriptions. On ne saurait croire quel enthousiasme militaire cette vue inspiré à ses sujets. Chez nous, il n'y a si petit ordre de moines qui n'expose dans ses cloîtres et dans ses églises les tableaux de ses grands hommes , sans contredit plus fêtés et plus connus que ceux de l'état. Ces sujets , toujours accompagnés de circonstances pittoresques et intéressantes , sont les plus puissants moyens qu'ils emploient pour s'adirer des novices. Les chartreux s'aperçoivent déjà qu'ils ont moins de novices , depuis qu'ils n'ont plus dans leur cloître la mélancolique histoire de saint Bruno, si supérieurement peinte par Le Sueur. Aucun ordre de citoyens ne se soucie des portraits des hommes qui n'ont été utiles qu'à la nation et au genre humain ; il n'y a que les marchands d'estampes qui en étalent quelquefois sur des ficelles les images enluminées de bleu et de rouge C'est là où le peuple cherche à les démêler, parmi celles des Jcannotset des filles de théâtre. Nous aurons, dit on ; bientôt la vue d'un Muséum aux Tuileries;

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mais ce monument royal est plus consacré aux talents qu'au patriotisme, et, comme tant d'autres, il sera sans cloute interdit au peuple.

Je voudrais d'abord qu'aucun citoyen ne fût enterré dans les églises. Xénophon rapporte que Cyrus, maître de la plus grande partie de l'Asie , ordonna en mourant qu'on l'enterrât en pleine campagne sous des arbres , afin , disait ce grand prince, que les éléments de son corps se réunissent promptement à ceux de la nature , et contribuas- j sent de nouveau à la formation de ses beaux ouvrages. Ce sentiment était digne de l'ame sublime de Cyrus ; mais par tout pays les tombeaux, surtout ceux des grands rois , sont les monuments les plus chers aux nations. Les sauvages regardent ceux de leurs ancêtres comme des titres de possession de la terre qu'ils habitent. « Ce pays est à » nous, disent-ils ; les os de nos pères y reposent. » Quand ils sont forcés d'en sortir, ils les déterrent en pleurant, et les emportent avec le plus grand respect. Les Turcs les mettent sur le bord des grands chemins, comme faisaient les Romains. Les Chinois en font des lieux enchantés. Ils les placent aux environs des villes, dans des grottes creusées dans le flanc des collines ; ils en décorent l'entrée d'architecture , et ils plantent devant et autour des bocages de cyprès et de sapins , mêlés d'arbres qui portent des fleurs et des fruits. Ces lieux inspirent une profonde et douce mélancolie , non-seulement par l'effet naturel de leur décoration , mais par le sentiment moral qu'élèvent en nous les tombeaux, qui sont , comme nous l'avons dit ailleurs , des monuments posés sur les frontières des deux mondes.

Nos grands ne perdraient donc rien du respect qu'ils veulent attacher a leur mémoire, si on les enterrait dans des cimetières publics aux environs delà capitale. On y bâtirait une grande chapelle sépulcrale, constamment destinée aux pompes funèbres , dont les apprêts dérangent souvent le service divin dans les églises de paroisse. Les artistes pourraient se donner carrière dans la décoration de ces mausolées ; et les temples de l'humilité et de la vérité ne seraient plus profanés par la vanité et le mensonge des épitaphes.

Pendant que chaque citoyen aurait la liberté de se loger a sa fantaisie dans cette dernière et éternelle hôtellerie, je voudrais qu'on choisît auprès de Paris un lieu que consacrerait la religion, pour y recueillir les cendres des hommes qui auraient bien mérité de la patrie.

Les services qu'on peut lui rendre sont en grand nombre, et de nature bien différente. Nous n'en connaissons guère que d'une sorte, qui dérivent

de qualités redoutables, telles que la valeur. Nous] 0 ne révérons que ce qui nous fait peur. Les mar-: ques de notre estime sont souvent des témoignages! de notre faiblesse. On ne nous élève qu'a M crainte, et point à la reconnaissance. Il n'y a s petite nation moderne qui n'ait ses Àlexandres ei| 1 ses Césars, et aucune ses Bacchus et ses Cérès Les anciens , au moins aussi valeureux que nous pensaient, sans contredit, bien mieux. Plutarquij observe quelque part que Cérès et Bacchus, qui étaient des mortels , furent élevés au rang de| 4 dieux a cause des biens purs, universels et du rables qu'ils avaient procurés aux hommes ; mai qu'Hercule, Thésée et les autres héros ne furet) mis qu'au rang des demi-dieux, parceque les ser ih vices qu'ils rendirent aux hommes furent pas sagers , circonscrits, et mêlés de beaucoup dj là maux.

Je me suis étonné souvent de notre indifféreuc pour la mémoire de ceux de nos ancêtres qui nou ont apporté des arbres utiles, dont les fruits et le ombrages font aujourd'hui nos délices. Les noir de ces bienfaiteurs sont pour la plupart totalemei inconnus; cependant leurs bienfaits se perpétuel pour nous d'âge en âge. Les Romains n'en agi saient pas ainsi. Pline se gloritie de ce que, dai les huit espèces de cerises connues à Rome de se temps, il y en avait une appelée Plinienne, c nom d'un de ses parents a qui l'Italie en était r devable. Les autres espèces de ce même fruit po taient h Rome les noms des plus illustres famille et s'appelaient Aproniennes, Actiennes , Cœc Hennés , Juliennes; il dit que ce fut Lucullus qt après la défaite de Mithridate, apporta du royaur de Pont les premiers cerisiers en Italie, d'où se répandirent, en moins de cent vingt ans, da toute l'Europe, et jusqu'en Angleterre , qui éti alors peuplée de Barbares. Ils furent peut-être 1 fa premiers moyens de civilisation de cette île ; c les premières lois naissent toujours de l'agrici ture ; et c'est pour cela que les Grecs appelaie Cérès législatrice. Pline félicite ailleurs Pomf 1 et Vespasien d'avoir fait paraître a Rome l'art d'ébène et celui de baume de la Judée au mili de leurs triomphes, comme s'ils n'eussent pas al( triomphé seulement des nations, mais de la nati même de leur pays. Certainement si j'avais qu que souhait a faire pour perpétuer mon nom , j' nierais mieux le voir porté par un fruit en Frai que par une île en Amérique. Le peuple, Ai la saison de ce fruit, se rappellerait mamémoi) mon nom, dans les paniers des paysans, durer] plus que gravé sur des colonnes de marbre, Je

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pnnais point dans la maison de Montmorency de ion ument plus durable et plus cher au peuple ue la cerise qui en porte le nom. Le bon-henri, ai croît sans culture au milieu des champs , fera lurer plus long-temps la mémoire de Henri IV [ue la statue de bronze placée sur le Pont-Neuf, jialgré sa grille de fer et son corps-de -garde. Si les [raines et les génisses que Louis XV a envoyées , ;ar un mouvement naturel d'humanité, dans l'île leTaïti, viennent à s'y multiplier, elles conserveon t plus long-temps et plus chèrement sa mémoire jarmi les peuples de la mer du Sud, que la petite jyramide de brique que des académiciens flatlurs tentèrent de lui élever à Quito, et peut-être pe les statues qu'on lui a élevées dans son propre jyaume.

f Le bienfait d'une plante utile est, a mon gré, un [es services les plus importants qu'un citoyen isse rendre à son pays. Les plantes étrangères us lient avec les nations d'où elles viennent ; elles ifansportent parmi nous quelque chose de leur bnheur et de leurs soleils. Un olivier me reprénte l'heureux pays de la Grèce mieux que le vre de Pausanias , et j'y trouve les dons de Miierve bien mieux exprimés que sur des médail- Sns, Sous un marronnier en fleurs, je me repose bus les riches ombrages de l'Amérique ; le parfum j'un cilron me transporte en Arabie , et je suis au iDluptueux Pérou en flairant l'héliotrope. !i Je commencerais donc a ériger les premiers monuments de la reconnaissance publique à ceux qui sous ont apporté des plantes utiles ; pour cet effet, 3 choisirais une des îles de la Seine, dans les enirons de Paris, afin d'en faire un Elysée. Par xemple, je prendrais celle qui est au-dessous du ardipontde Neuilly, et qui ne tardera pas, avant uelques années, de se trouver dans les faubourgs e Paris; j'y ajouterais le bras de la Seine qui ne ert point à la navigation , et une grande portion u continent qui l'avoisine; je planterais autour e ce vaste terrain , et le long de ses rivages, les rbres, les arbrisseaux et les herbes dont la France été enrichie depuis plusieurs siècles. On y verait des marronniers dinde, des tulipiers, des mûfiers, des acacias de l'Amérique et de l'Asie, des bins de la Virginie et de la Sibérie, des oreillesil'ours des Alpes, des tulipes de Calcédoine, etc. j,e sorbier du Canada, avec ses grappes écarlates, je magnolia grandiflora de l'Amérique, qui proluit la plus grande et la plus odorante des fleurs, t le thuya de la Chine, toujours vert, qui n'en ►arte point d'apparentes, entrelaceraient leurs rameaux ? et formeraient ça et la des bocages enchan-

tés. On placerait sous leurs ombrages, et au milieu des tapis de plantes de différentes verdures , les monuments de ceux qui les ont apportés en France. On verrait croître autour du magnifique tombeau de Nicol , ambassadeur de France en Portugal, qui est à présent dans l'église de Saint- Paul , la fameuse plante du tabac, appelée d'abord de son nom Nicotiane, parceque ce fut lui qui, le premier, la fit connaître dans toute l'Europe. Il n'y a point de prince européen qui ne lui doive une statue pour ce service ; car il n'y a point de végétal au monde qui ait donné tant d'argent a leurs trésors, et tant d'illusions agréables à leurs sujets : le népenthès d'Homère n'en approche pas. On pourrait graver dans le voisinage, sur un socle de marbre , le nom du Flamand Auger de Busbecq , ambassadeur de Ferdinand Ier, roi des Romains, à la Porte, d'ailleurs si recommandable par l'agrément de ses lettres , et placer ce petit monument a l'ombre du lilas qu'il apporta de Constantinople, et dont il fitprésenfca l'Europe* en \ 562. La luzerne de la Médie y entourerait de ses rameaux le monument dédié a la mémoire du laboureur inconnu qui , le premier , la sema sur nos collines caillouteuses, et qui nous fit présent, dans des lieux arides, de pâturages qui se renouvellent jusqu'à quatre fois par an. A la vue du solanum de l'Amérique, qui produit à sa racine la pomme de terre , le petit peuple bénirait le nom de celui qui lui assura un aliment qui ne craint pas, comme le blé, l'inconstance des éléments et les greniers des monopoleurs. Il n'y verrait pas même sans intérêt l'urne du voyageur ignoré qui orna a perpétuité les humbles fenêtres de ses demeures obscures des couleurs brillantes de l'aurore, en lui apportant du Pérou la fleur de capucine 70.

En avançant dans ce lieu agréable, on verrait sous des dômes et sous des portiques les cendres et .les bustes de ceux qui, par l'invention des arts, nous apprirent à tirer parti des productions de la nature, et qui, par leur génie, nous épargnèrent de longs et de rudes travaux. Il n'y faudrait point d'épitaphes. Les figures du métier à faire des bas, de celui qui sert à organsiner la soie , et du moulin à vent, seraient des inscriptions aussi augustes et aussi expressives sur les tombeaux de leurs inventeurs, que la sphère inscrite au cylindre sur celui d'Archimède. On y pourrait tracer un jour le globe aérostatique sur le tombeau de Montgolfier; mais il faut savoir auparavant si cette étrange machine, qui transporte des hommes dans les airs au moyen

* Foyez Mathiolo , sur Dioseoride.

ÉTUDE TREIZIÈME

d'un globe d'air dilaté par le feu, servira au bonheur des peuples; car le nom de l'inventeur même de la poudre à canon , s'il était connu ; ne serait point admis dans l'asile des bienfaiteurs de l'humanité.

En approchant du centre de cet Elysée, on rencontrerait les monuments encore plus vénérables de ceux qui, par leur vertu, ont laissé a la postérité des fruits plus doux que ceux des végétaux de l'Asie, et ont exercé le plus sublime de tous les talents. Là seraient les tombeaux et les statues du généreux Duquesne, qui arma lui-même une escadre à ses dépens, pour la défense de la patrie ; du sage Gatinat, également tranquille dans les montagnes de la Savoie et dans l'humble retraite de Saint-Gralien ; et de l'héroïque chevalier d'Assas, se sacrifiant la nuit pour le salut de Tannée française , dans les bois de Klostercamp. La seraient les illusires écrivains qui enflammèrent leurs compatriotes de l'amour des grandes actions : on y verrait Amyot , appuyé sur le buste de Plutarque. Et vous , qui avez donné a la fois le précepte et l'exemple de la vertu, divin auteur du Télémaque , nous révérerions vos cendres et votre image, dans une image de ces champs Elysées que vous avez si bien décrits.

Il y aurait aussi des monuments de femmes vertueuses, car il n'y a point de sexe pour la vertu : on y verrait les statues de celles qui , avec de la beauté, préférèrent une vie laborieuse et cachée aux vaines joies du monde ; des mères de famille qui rétablirent l'ordre dans une maison dérangée; qui, lidèles a la mémoire d'un époux souvent infidèle, gardèrent encore la foi conjugale après sa mort, et sacrifièrent leur jeunesse a l'éducation de leurs chers enfants; ctenfinles effigies vénérables de celles qui atteignirent au plus haut degré de l'illustration par l'obscurité même de leurs vertus. On y transporterait le tombeau d'une dame de Lamoignon , de la pauvre église de Saint-Leu- Saint-Gilles , où il est ignoré : sa touchante épitaphel'en rendrait encore plus digne que le ciseau de Girardon , dont il est le chef-d'œuvre : on y lit qu'on avait dessein d'enterrer son corps dans un autre endroit; mais les pauvres de la paroisse, a qui elle avait fait beaucoup de bien pendant sa vie, l'enlevèrent par force, et le déposèrent dans leur église : sans doute ils transporteraient eux-mêmes les restes de leur bienfaitrice, et viendraient les exposer dans ce lieu à la vénération publique.

Hic manu?, o!> patriarn pugoando vnlnera passi, tjuique saeerdotes castt duta vita nianebat,

Quique pii vates et Phœbo digna locuti , Inventas aut qui vitam excoluere per artes , Quique sui memores alios fecere merendo.

JSneid., lib. vi.

« Là seraient les guerriers qui prodiguèrent leur sang pour 1» ■ » défense de la patrie ; les prêtres qui turent chastes pendant5 » le cours de leur vie ; les poètes pleins de piété qui chantèrent! » des vers dignes d'Apollon ; ceux qui contribuèrent au bon | » heur de la vie par l'invention des arts , et tous ceux qui mé-; » ritèrent par leurs bienfaits de vivre dans la mémoire des » hommes, b

Il y aurait Fa des monuments de toute espèce, distribués suivant les différents mérites : des obé-j u lisques , des colonnes , des pyramides , des urnes,! | des bas-reliefs , des médaillons , des statues, des? ,v socles, des péristyles, des dômes : ils n'y seraient! pas entassés comme dans un magasin , mais dis-j persés avec goût ; ils ne seraient pas tous de marbrej blanc, comme s'ils sortaient de la même carrière,) mais de marbre, et de pierres de toutes les cou- | leurs, line faudrait dans ce vaste terrains, auquel f je suppose au moins un mille et demi de diamètre.] 111111 ni alignement, ni terre bêchée, ni boulingrins M ni arbres taillés et émondés, ni rien qui ressem 'j 11 blât a nos jardins. Il n'y aurait de même ni in j m scriptions latines , ni expressions mythologiques ! ni rien qui sentît son académie. Il y aurait encorn Jeu moins des titres de dignités ou d'honneurs qui raph* pellent les vaines idées du monde; on en retran jpj citerait toutes les qualités que la mort détruit; oi n'y tiendrait compte que des bonnes actions qu survivent aux citoyens , et qui sont les seuls ti très dout la postérité se soucie , et que Dieu ré compense. Les inscriptions en seraient simples et naîtraient de chaque sujet. Ce ne seraient pa les vivants qui y parleraient inutilement au morts et aux objets inanimés, comme dans les ne très; mais les morts et les objets inanimés qui pai leraient aux vivants pour leur instruction, comm chez les anciens. Ces correspondances d'une na ture invisible à la nature visible, d'un temps élo gnéau temps présent, donnent a l ame l'extensio céleste de l'infini , et sont les sources du charm que nous font éprouver les inscriptions antiques Ainsi, par exemple, sur un rocher planté a milieu d'une touffe de fraisiers du Chili, on lirai ces mots ;

J'ÉTAIS INCONNUE A L'EUROPE ; MAIS, EN TELLE ANNÉE , UN TEi NE EN TEL LIEU, M A TRANSPLANTEE DES HAUTES MONTAGNI DU CHILI ; LT MAINTENANT JE PORTE DES FLEURS ET DI FRUITS DANS L HEUREUX CLIMAT DE LA FRANCE.

Au-dessous d'un bas-relief de marbre de couleu qui représenterait des petits enfants buvant mangeant et se réjouissant , on lirait celte inscription :

D'UN ELYSÉE

US ÉTIONS EXPOSÉS DANS LES BUES AUX CHIENS, A LA FAIM jST Al) FROID : UNE TELLE , DE TEL LIEU, NOUS A LOGÉS, NOUS L VÊTUS, ET NOUS A BENDU LE LAIT REFUSÉ PAB NOS MÈRES.

I pied de la statue de marbre blanc d'une jine et belle femme assise, et s'essuyant les lux , avec les symptômes de la douleur et de la

JTAIS ODIEUSE AU CIEL ET AUX HOMMES ; MAIS, TOUCHEE DE IEPENT1R , J'AI APAISÉ LE CIEL PAU MES LARMES, ET J AI ItÉPARÉ LE MAL QUE j'Ai FAIT AUX HOMMES EN SERVANT LES IALHEUREUX.

]ès de là on lirait , sous celle d'une jeune fille ni vêtue, filant au fuseau, et regardant le ciel ;ec ravissement :

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