‹ Œuvres;Chapitre 158 sur 236 · FACE · texte numérisé non relu

FACE

Cette loi des contrastes est, à mon gré, une sou délicieuse d'observations et de découvertes. Les femru je le répète , toujours plus près que nous de la nature , font un usage perpétuel dans les couleurs dont elles ass tissent leur pirure , sans que jamais aucun naturalis que je sache, ait observé que la nature l'employait ell même dans l'harmonie de tous ses ouvrages. On peut s c invaincre sans sortir de sa maison. Par exemple , qu qu'il y ait parmi les chiens une variété singulière couleurs , jamais on n'en a vu de verts , de rouges ou bleus; mais ils sont, pour l'ordinaire, de deux teint opposées , l'une claire et l'autre rembrunie , afin qu quelque part qu'ils soient dans la maison , ils puissent ét aperçus. Mais quoique les couleurs de ces animaux soiei prises , ainsi que celles de la plupart des quadrupèd dans les deux extrêmes de la progression des couleur c'est-à-dire le noir et le blanc, je ne me rappelle pas ave

NOTES DE L'AUTEUR

la des chiens fout-à-fait blancs ou tout-à-fait noirs. Les lianes ont toujours quelques mouchetures sur la peau, ne ,t-ce que le bout de leur museau , qui est noir. Ceux qui sont loirs ou bruns ont des jabots blancs ou des taches couleur te feu; en sorte que, quelque part qu'ils soient, on les perçoit aisément. J'ai remarqué encore en eux cet insnct, surtout dans les chiens de couleur rembrunie .-c'est lu'ils vont se coucher partout où ils voient une étoffe tanche, préférablement à celles de toutes les autres couurs. C'est ce qu'éprouvent souvent les dames ; car s'il y un petit chien de couleur sombre dans un appartement , ne manque guère d'aller se reposer à leurs pieds et sur leurs iipes. L'instinct qui porte le chien à chercher le repos sur js étoffes blanches vient du sentiment qu'il a lui-même du pntraste que cherchent les puces, dont il est souvent tourjienté. Les puces se jettent, partout où elles sont , sur les ouleurs blanches. Si vous entrez dans un lieu où il y en ait eaucoup, avec des bas blancs, ils en seront bientôt couverts. Mes se jettent même sur une simple feuille de papier blanc, oilà pourquoi les chiens blancs en sont bien plus incomlodés que les autres. J 'a i observé aussi que, partout où il y a es chiens de cette couleur, les noirs et les bruns leur font lté, et les préfèrent aux autres pour jouer avec eux , sans Me pour se délivrer des puces à leurs dépens. Ceci soit dit ^pendant sans vouloir rendre leur amitié suspecte de trahiion. Sans l'instinct de ces petits insectes noirs, légers et nocjrnes pour la couleur blanche, il serait impossible de les îpercevoiref de les attraper. La mou he commune, de cou- ;ur sombre , se porte de même sur tout ce qui est blanc et rillant. Voilà pourquoi elle ternit toutes les glaces et les dosres des appartements. La mouche à viande aime , au conraire,à se poser sur les couleurs livides des viandes qui se âtent. Son corselet bleu l'y fait aisément remarquer. Si on tend ces contrastes plus loin , on trouvera que non-seuîeîent tous les insectes sanguivores ont l'instinct d'opposer urs couleurs à celles des sites où ils vivent , mais même tus les animaux carnassiers ; tandis que , comme nous avons vu, tous les animaux faibles, doux et innocents nt des moyens et des instincts de consonnances avec les mds qu'ils habitent : ainsi Fa voulu la nature, afin que ;s premiers pussent être aperçus de leurs ennemis, et ue les seconds pussent leur échapper.

Oa peut tirer de ces lois naturelles une foule de con- 3quences utiles et agréables pour la propreté et la comîodité de nos appartements. Par exemple, pour détruire isément les insectes qui troublent notre sommeil , et qui mt si communs à Paris , il faut que les alcôves , les tenjres et les bois de lit soient de couleurs blanches u tendres; alors on les y apercevra aisément. Quant à la ommodité, on sent qu'il est nécessaire de faire contraster ;s couleurs de nos meubles, pour les distinguer les ns des autres avec facilité. Il m'arrive souvent , par xemple,de ne savoir ce que devient ma tabatière , parceu'elle est noire comme la table où je la pose . Si la nature 'avait pas eu plus d'intelligence que moi , la plupart de es ouvrages disparaîtraient à notre vue. Il est bien étonnant ueles philosophes, qui ont fait de si curieuses recherches ur la nature des couleurs, n'aient point parlé de leurs ontrastes , sans lesquels nous ne distinguerions rien ; ou ,'lutôt leur oubli n'est point surprenant : l'homme pourjuit sans cesse l'illusion qui lui échappe, et néglige Futile êrité qui repose à ses pieds.

Les harmonies des couleurs ont encore de grandes inlucnces sur les passions; mais je n'ai rien à dire, à cet gard , dans un pays où les femmes les emploient avec ant d'empire ; c'est aux femmes que je dois la première

idée que j'ai eue d'étudier les éléments des lois par lesquelles la nature elle-même cherche à nous plaire.

Des écrivains célèbres ont avancé que les nègres trouvaient leur couleur plus belle que celle des blancs , mais ils se sont trompés. J'ai interrogé à ce sujet des noirs que j'avais à mon service à l'Ile-de France , qui me parlaient avec assez de liberté pour me dire leur sentiment , surtout sur une matière aussi indifférente à des esclaves que la beauté des blancs. Je leur ai demandé quelquefois laquelle ils aimaient le mieux d'une femme blanche ou d'une femme noire : ils n'ont jamais hésité à donner la préférence à la première. J'ai vu même un nègre , qui avait été déchiré de coups de fouet dans une habitation, se réjouir de ce quel es cicatrices de ses plaies blanchissaient, parce qu'il espérait, par ce moyen , cesser d'être nègre. Le misérable se serait fait écorcher pour devenir blanc. Cette préférence , dira-t-on , est , dans ce cas , l'effet de la supériorité qu'ils trouvent aux Européens. Mais la tyrannie de leurs maîtres devrait leur en faire détester la couleur. D'ailleurs, les noirs, et les négresses de nos colonies témoignent les mêmes goûts que nos paysans pour les étoffes qui ont des couleurs vives et tranchées. Leur suprême luxe est de s'entourer la tête d'un mouchoir rouge. La nature n'a point donné à la rose de l'Afrique d'autre teinte qu'à celle de l'Europe.

Si le jugement des esclaves noirs est suspect sur ce point , on peut s'en rapporter à celui des souverains de leur pays, qui n'ont point d'intérêt à dissimuler leur goût. Ils se reconnaissent à ce sujet co nme en d'autres, plus mal partagés que les Européens. Des rois d'Afrique se sont adressés plusieurs fois aux chefs des comptoirs anglais , hollandais et français, pour avoir des femmes blanches, leur promettant en récompense des privilèges considérables. Lamb, facteur anglais d'Ardra, prisonnier du roi de Damohé, mandait, en 1724, au gouverneur du fort anglais de Juida, que s'il pouvait envoyer à ce prince quelque femme blanche, ou seulement mulâtre, elle acquerrait le plus grand pouvoir sur son esprit \ Un autre roi d'une autre partie de la côte d'Afrique promit un jour à un missionnaire capucin, qui lui prêchait l'Evangile, de renvoyer son sérail et de se faire chrétien, s'il voulait lui faire avoir une femme blanche. Le zélé missionnaire se rendit sur-le-champ dans l'établissement portugais le plus voisin, et. s'étant informé d;ms ce lieu s'il y avait quelque demoiselle pauvre et vertueuse, on lui indiqua la nièce d'un gentilhomme fort pauvre , qui vivait dans la plus grande retraite. Il l'attendit un dimanche matin à la porte de l'église , lorsqu'elle sortait de la messe avec son oncle : et , s'adressa nt à celui-ci devant tout le peuple, il Je somma, au nom de Dieu et pour le bien de la religion , de donner sa nièce en mariage au roi nègre. Le gentilhomme et sa nièce y ayant consenti , le prince noir épousa celle-ci , après avoir renvoyé toutes ses femmes , et s'être fait baptiser **. Les voyageurs les plus éclairés rapportent plusieurs de ces traits de préférence dans les souverains noirs de l'Afrique et de l'Asie méridionale. Thomas Rhoé , ambassadeur d'Angleterre auprès du Mogol Sélim-Schah , raconte que ce puissant monarque faisait beaucoup d'accueil aux jésuites portugais, missionnaires à sa cour , dans l'intention d'avoir quelques femmes de leur pays dans son

* Histoire générale des Voyages, par l'abbé Prévost, liv. VIII, page 96.

** Histoire de l'Éthiopie, par Labat.

NOTES DE L'AUTEUR

sérail. Il les combla d'abord de privilèges , les logea dans le voisinage de son palais, et les admit à sa familiarité; mais comme il pressentit que ces pères étaient bien éloignés de servir ses passions , il mit en usage une ruse fort adroite pour les y obliger. Il leur témoigna du penchant pour embrasser le christianisme; et , feignant qu'il n'était retenu que par des raisons de politique , il ordonna à deux de ses neveux d'assister assidûment aux catéchismes des missionnaires. Quand ils furent suffisamment instruits , il leur enjoignit de se faire baptiser; après quoi il leur dit : « Maintenant vous ne pouvez plus épouser de femmes » païennes de ce pays , puisque vous êtes chrétiens ; c'est » aux pères qui vous ont baptisés à vous marier. Ditcs- » leur qu'ils vous fassent venir pour femmes des demoi- » selles portugaises. » Ces jeunes gens ne manquèrent pas d'en faire les demandes aux pères jésuites, qui, se doutant bien que le Mogol ne voulait voir ses neveux mariés avec des demoiselles portugaises que pour avoir des femmes blanches dans son sérail, refusèrent de se mêler de cette négociation. Ce refus leur attira une infinité de pérsécutions de la part de Séliui-Schah , qui commença par faire renoncer ses neveux au christianisme *.

La couleur noire de la peau est un bienfait du ciel envers les peuples méridionaux , parce qu'elle éteint les reflets du soleil brûlant sous lequel ils vivent. Mais ces peuples n'en trouvent pas moins les femmes blanches plus belles que les noires , par la même raison qui leur fait trouver le jour plus beau que la nuit, pareeque les harmonies des couleurs et des lumières se font sentir dans le teint des blanches , au lieu qu'elles disparaissent presque entièrement dans celui des noires , qui ne peuvent entrer avec elles en comparaison de beauté que parles formes et la taille.

Les proportions de la figure humaine , après avoir été prises , comme nous venons de le voir , des plus belles formes de la nature , sont devenues , à leur tour , des modèles de beauté pour l'homme. Qu'on y fasse attention , et l'on verra que les formes qui nous plaisent davantage dans les arts, comme celles des vases antiques, et les rapporls de la hauteur et de la largeur dans les monuments, ont été tirés de la figure humaine. On sait que la colonne ionique , avec son chapiteau et ses cannelures , fut imitée d'après la taille , la coiffure et la robe des filles grecques.

Ainsi , la couleur blanche augmente l'effet des rayons du soleil , et la noire l'affaiblit. Les habitants de Malte blanchissent l'intérieur de leurs appartements, afin, disent-ils, qu'on puisse apercevoir les scorpions , qui y sont assez communs. En cela ils font deux fautes , à mon avis : la première , de se méprendre de couleur; car les scorpions, qui y sont gris, paraîtraient encore mieux sur un fond sombre ; la seconde , plus importante , c'est d'y augmenter tellement la réverbération de la lumière , que la vue en est sensiblement affectée. C'est à cette cause que j'attribue les maux d'yeux qui sont très communs dans cette île. Nos bourgeois mettent, en été, des chapeaux blancs à la campagne , et ils se plaignent de maux de tète. Tous ces accidents arrivent faute d'étudier la nature. A l'Ile-de-France, ils emploient pour lambris du bois du pays, qui devient tout noir avec le temps; mais cette teinte est trop triste. Il semble que la nature ait prévu , à cet égard, les services que l'homme devait tirer de Tinté—

* Mémoires de Thomas Rhoë, collection de Thévenot.

rieur des arbres : leur bois est brun dans la plupart ceux des pays chauds , et blanc dans ceux des pays nord, comme les sapins et les bouleaux.

4° page 519.

En réfléchissant sur ces compensations , qui sont t nombreuses, et, entre autres , sur celle de la lumière soleil, qui rembrunit les corps pour en affaiblir les refle j'ai pensé que le feu devait pareillement produire la n tièrela plus propre à diminuer sa propre activité. C'est, effet , ce que j'ai éprouvé plusieurs fois , en jetant sur flamme de mon foyer un peu de cendre. Je suis parven par ce moyen, à l'amortir tout-à-coup presque sans fum Je me rappelle à ce sujet avoir vu un jour , dans un de mer, le feu prendre à une grande chaudière pleine goudron , qu'on faisait chauffer pour espalmer des va seaux. Des gens sans expérience, y jetèrent d'abord l'eau; mais la matière bouillante et boursouflée serépan aussitôt en torrents de feu au-dessus des bords de la cl dière. Je croyais qu'il n'en resterait pas une cuillerée fond, lorsqu'un vieux matelot accourut, et l 'éteignit si le-champ en y jetant quelques pelletées de cendre. Jecr donc qu'en un ssantee moyen avec celui de l'eau, on pourrait tirer un grand secours dans les incendies; car rendre non-seulement amortirait la flamme, sans exci ces fumées affreuses qui s'en élèvent lorsque les pompes co mencen t à jouer ,mais lorsqu'elle serai tune fois mouillée ( retarderait l'évaporation de l'eau , qui est presque sub quand le feu a fait de grands progrès. Je serais char que cette observation méritât l'attention de ceux qui p' vent lui donner, par leur expérience et leurs lumièr toute l'utilité dont elle est susceptible.

4' page 525.

Le père Du Tertre n'est pas moins heureux dans descriptions des animaux que dans ses descriptions taniques. Voici comme il commence celle du crabe terre : « Tout le corps de cet animal semble n'être co » posé que de deux mains tronquées par le milieu, » rejointes ensemble ; car des deux côtés vous y vo » les quatre doigts, et les deux mordants qui serv » comme des pouces. » Histoire des Ant. , tome ^ chap. ni , sect. r.

4 2 page 528.

La tulipe, par sa couleur, est, en Perse, l'emblè des parfaits amants. Chardin dit que quand un jei homme présente , en Perse , une tulipe à sa maîtresse veut lui donner à entendre que , comme cette fleur , i le visage en feu et le cœur en charbon. Il n'y a p( d'ouvrage de la nature qui ne fasse naître dans l'hom quelque affection morale. La société nous en ôte à longue le sentiment, mais on le retrouve chez les peufS qui vivent encore près de la nature. Plusieurs alphal ont été imaginés à la Chine, dans les premiers tem d'après les ailes des oiseaux, les poissons, les coquilla et les fleurs ; on en peut voir les caractères très curil dans la Chine illustrée du père Kircher. C'est par | suite de ces mœurs naturelles que les Orientaux emploi! tant de similitudes et de comparaisons dans leurs langa£j Quoique notre éloquence métaphysique n'en fasse grand cas , elles ne laissent pas de produire de graj effets. J.-J. Tiousseau a parlé de celui que fit sur Daiî l'ambassadeur des Scythes, qui lui présenta , «ans lui r| dire, un oiseau, une grenouille, une souris, et cinq flèclij Hérodote rapporte que le même Darius fit dire aux Gr

NOTES DE L'AUTEUR

el'Ionie, qui en ravageaient les côtes, que s'ils ne cessaient i3urs brigandages, il les traiterait comme des pins. Les ijrecs, qui commençaient à devenir de beaux esprits, et I perdre de vue la nature , ne savaient ce que cela signiait. EnQn, ils apprirent que Darius leur donnait à en- 'jndre qu'illes exterminerait entièrement, pareeque, quand bs pins sont une fois coupés, ils ne repoussent plus.

1 1 Je suis persuadé que le port de la plupart des fleurs est 1 jDordonné aux pluies, et que c'est pour cette raison que 1 lusieurs d'entre elles ont des formes de mufles où de na- 1 elles qui abritent les parties de la fécondation. J'ai remar- 1 Jué que plusieurs espèces de fleurs, entre autres les pavots, j'j|s anémones et la plupart des fleurs en rose, ont, si j'ose 1 ire, l'instinct de se refermer quand l'air est humide ; et j lue les pluies font avorter plus de fruits que les gelées. , Jette observation est essentielle pour les jardiniers, qui

.nt souvent couler les fleurs des fraisiers en les arrosant. f \ me semble qu'il vaudrait mieux arroser les plantes en ^ purs par rigoles, à la manière des Indiens, que par as-

brsion.

tg f 44 page 552.

1 Sans doute, quand ils mettent sur un fond vert des ta-

* ieaux de plantes ou de paysage, ces tableaux s'en détaxent mal. Il y a, à mon gré, une teinte plus favorable ; • 'iur le fond d'un salon de peinture; c'est le gris. Cette 'f jinte , formée du blanc et du noir , qui sont les extrêmes *1 j la chaîne des couleurs, s'harmonie avec toutes les autres,

(jps exception. La nature remploie souvent dans les cieux dans les horizons, au moyen des vapeurs et des nuages, ji sont généralement de cette couleur.

il jlls m'ont servi quelquefois à expliquer le sens moral des îiéroglyphes gravés sur les obélisques de l'Egypte à la m, ji)ire de ses rois conquérants. En voyant leurs caractères

• Il ces à droite et à gauche, avec des [êtes, des becs et des ifnftes, ils me rappelaient les petits preneurs de mouches it1 liimes palmiers.

46 page 562.

Ifoyez sur la valisneria le Voyage anonyme d'un AngÀis, fait eu \ 750 , en France, en Italie, et aux îles de , 1,1'Chipel , quatre petits vol. , tom. I. Il est rempli d'obm Ovations judicieuses en tout genre. Voyez aussi, sur le ul, iiipa et les divers fruits , plantes et animaux des pays j é-idionaux, le naïf père Du Tertre, le patriote père ,! ..(îrlevoix , l'historien Jean de Laet , et tous les voyageurs ont écrit sur la nature , sans esprit de système , avec feules lumières de la raison.

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