‹ Œuvres;Chapitre 168 sur 236 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

Je me suis proposé de grands desseins dans ce petit ouvrage. J'ai tâché d'y peindre un sol et des végétaux différents de ceux de l'Europe. ÎSTos poètes ont assez reposé leurs amants sur le bord des ruisseaux , dans les prairies et sous le feuillage des hêtres. J'en ai voulu asseoir sur le rivage de la mer , au pied des rochers , à l'ombre des cocotiers , ^ des bananiers et des citronniers en fleurs. 11 ne manque à l'autre partie du monde que des Théocrites et des Yirgiles, pour que nous en ayons des tableaux au moins aussi intéressants que ceux de notre pays. Je sais que des voyageurs pleins de goût nous ont donné des descriptions enchantées de plusieurs îles delamerdu Sud; mais les mœursde leurs habitants, et encore plus celles des Européens qui y abordent, en gâtent souvent le paysage. J'ai désiré réunir à la beauté de la nature entre les tropiques , la beauté morale d'une petite sociéîé. Je me suis proposé aussi d'y mettre en évidence plusieurs grandes vérités, entre autres celle-ci, que notre bonheur consiste à vivre suivant la nature et la vertu. Cependant il ne m'a point fallu imaginer de roman pour peindre des familles heureuses. Je puis assurer que celles dont je vais parler ont vraiment existé, et que leur histoire est vraie dans ses principaux événements. Ils m'out été certifiés par plusieurs habitants que j'ai connus â l'Ile-de- France. Je n'y ai ajouté que quelques circonstances indifférentes, mais qui, m'étant personnelles, ont encore en cela même de la réalité. Lorsque j'eus formé , il y a quelques années , une esquisse fort imparfaite de cette espèce de pastorale, je priai une belle dame qui fréquentait le grand monde , et des hommes graves qui en vivaient loin, d'en entendre la lecture , afin de pressentir l'effet qu'elle produirait sur des lecteurs de caractères si différents : j'eus la satisfaction de leur voir verser à tous des larmes. Ce fut le seul jugement que j'en pus tirer , et c'était aussi tout ce que j'en voulais savoir. Mais comme souvent un grand vice marche à la suite d'un petit talent , ce succès m'inspira la vanité de donner à mon ouvrage le titre de Tableau delà Nature. Heureusement je me rappelai combien la nature même du climat où je suis né m'était étrangère; combien , dans des paysoùjen'aivuses productions qu'en voyageur, elle est riche, variée, aimable , magnifique , mystérieuse, et combien je suis dénué de sagacité, de goût et d'expressions, pour la connaître et la peindre. Je rentrai alors en moi-même. J'ai donc compris ce faible essai sous le nom et à la suite de mes Etudes de la TS'ature, que le public a accueillies avec tant de bonté; afin que ce titre, lui rappelant mon incapacité, le fît toujours souvenir de son indulgence.

Sur le côté oriental de la montagne qui s'élève derrière le Port-Louis de l'Ile-de-France, on voit,

dans un terrain jadis cultivé, les ruines de deuî F petites cabanes. Elles sont situées presque au mi » lieu d'un bassin, formé par de grands rochers, qu n'a qu'une seule ouverture tournée au nord. Oi#(0 aperçoit à gauche la montagne appelée le Morne d< f 11 la Découverte, d'où l'on signale les vaisseaux qui f abordent dans l'île, et , au bas de cette montagne km la ville nommée le Port-Louis; h droite, le cliemiij « qui mène du Port-Louis au quartier des Pample-j « mousses ; ensuite l'église de ce nom , qui s'élèvtl M avec ses avenues de bambous au milieu d'une! W grande plaine ; et, plus loin , une forêt qui s'étend P>Pl jusqu'aux extrémités de l'île. On distingue devant! ^ soi , sur les bords de la mer , la baie du Tombeau : M un peu sur la droite, le cap Malheureux; et au-J ^ delà, la pleine mer, où paraissent ailèur d'eaij ^ quelques îlots inhabités , entre autres le Coin d( W Mire, qui ressemble a un bastion au milieu de! flots.

A l'entrée de ce bassin , d'où l'on découvre tan! N d'objets , les échos de la montagne répèlent sanj W cesse le bruit des vents qui agitent les forets voisines, et le fracas des vagues qui brisent au loir sur les récifs ; mais , au pied même des cabanes , ob n'entend plus aucun bruit, et on ne voit autour del (l| soi que de grands rochers escarpés comme des mu-jp11 railles. Des bouquets d'arbres croissent à leun bases, dans leurs fentes , et jusque sur leurs cimes, où s'arrêtent les nuages. Les pluies que leurs pitons En attirent peignent souvent les couleurs deParc-en-pil ciel sur leurs flancs verts et bruns, et entretien nent à leur pied les sources dont se forme la petite rivière des Lataniers. Un grand silence règne dans leur enceinte, où tout est paisible, l'air, les eaux et I la lumière. A peine l'écbo y répète le murmure des ir palmistes qui croissent sur leurs plateaux élevés, et dont on voit les longues flèches toujours balancées par les vents. Un jour doux éclaire le fond de m ce bassin , où le soleil ne luit qu'à midi ; mais dès i\ l'aurore ses rayons en frappent le couronnement, dont les pics , s'éîevant au-dessus des ombres de la montagne , paraissent d'or et de pourpre sur l'azur des cieux.

J'aimais à me rendre dans ce lieu , où l'on jouit

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il la fois d'une vue immense et d'une solitude profonde. Un jour que j'étais assis au pied de ces cabanes, et que j'en considérais les ruines, un jjiomme déjà sur l'âge vint à passer aux environs. I était, suivant la coutume des anciens habitants, |n petite veste et en long caleçon. Il marchait nu- |ieds, et s'appuyait sur un bâton de bois d'ébène. |>es cheveux étaient tout blancs , et sa physionomie lioble et simple. Je le saluai avec respect. 11 me lendit mon salut; et , m'ayant considéré un raotjbent, il s'approcha de moi , et vint se reposer sur h tertre où j'étais assis. Excité par cette marque l e confiance, je lui adressai la parole: « Mon I père, lui dis-je, pourriez-vous m'apprendre a I qui ont appartenu ces deux cabanes? » 11 me épondit : « Mon fils, ces masures et ce terrain à inculte étaient habités , il y a environ vingt 1 ans , par deux familles qui y avaient trouvé le mi bonheur. Leur histoire est touchante; mais dans à cette île , située sur la route des Indes, quel Euà ropéen peut s'intéresser au sort de quelques parl| ticuliers obscurs? Qui voudrait même y vivre I heureux, mais pauvre et ignor é ? Les hommes ne 1 veulent connaître que l'histoire des grands et !; des rois, qui ne sert a personne. — Mon père , i repris-je, il est aisé de juger, à votre air et à i votre discours, que vous avez acquis une grande j expérience. Si vous en avez le temps, racontezà moi, je vous prie, ce que vous savez des anciens à habitants de ce désert, et croyez que l'homme I même le plus dépravé par les préjugés du monde I aime a entendre parler du bonheur que don- *s nent la nature et la vertu. » Alors, comme uelqu'un qui cherche à se rappeler diverses cirons tances , après avoir appuyé quelque temps ses nains sur sou front, voici ce que ce vieillard me Éoiconta:

| En 1 726 , un jeune homme de Normandie , apfclé M. de La Tour , après avoir sollicité en vain lu service en France et des secours dans sa faillie, se détermina a venir dans cette île, pour y iiercher fortune. Il avait avec lui une jeune femme |b'il aimait beaucoup, et dont il était également Mmé. Elle était d'une ancienne et riche maison de m province; mais il l'avait épousée en secret et Bas dot, parceque les parents desa femme s'étaient )posés à son mariage , attendu qu'il n'était pas întilhomme. Il la laissa au Port-Louis de cette 3, et il s'embarqua pour Madagascar, dansl'es- ;rance d'y acheter quelques noirs , et de revenir ;omptement ici former une habitation. 11 débarîa a Madagascar vers la mauvaise saison , qui )rnmence a la mi-octobre ; et , peu de temps après

son arrivée , il y mourut des fièvres pestilentielles qui y régnent pendant six mois de l'année, et qui empêcheront toujours les nations européennes d'y faire des établissements fixes. Les effets qu'il avait emportés avec lui furent dispersés après sa mort , comme il arrive ordinairement à ceux qui meurent hors de leur patrie. Sa femme, restée a l'Ilede-France , se trouva veuve , enceinte , et n'ayant pour tout bien au monde qu'une négresse, dans un paysoii elle n'avait ni crédit, ni recommandation. Ne voulant rien solliciter auprès d'aucun homme, après la mort de celui qu'elle avait uniquement aimé , son malheur lui donna du courage. Elle résolut de cultiver avec son esclave un petit coin de terre , afin de se procurer de quoi vivre.

Dans une île presque déserte , dont le terrain était à discrétion , elle ne choisit point les cantons les plus fertiles, ni les plus favorables au commerce ; mais cherchant quelque gorge de montagne , quelque asile caché , où elle pût vivre seule et inconnue , elle s'achemina de la ville vers ces rochers, pour s'y retirer comme dans un nid. C'est un instinct commun à tous les êtres sensibles et souffrants, de se réfugier dans les lieux les plus sauvages et les plus déserts : comme si des rochers étaient des remparts contre l'infortune, et comme si le calme de la nature pouvait apaiser les troubles malheureux de l'ame. Mais la Providence , qui vient a noire secours lorsque nous ne voulons que les biens nécessaires , en réservait un à madame de La Tour que ne donnent ni les richesses ni la grandeur : c'était une amie.

Dans ce lieu , depuis un an , demeurait une femme vive, bonne et sensible; elle s'appelait Marguerite. Elle était née en Bretagne, d'une simple famille de paysans dont elle était chérie, et qui l'aurait rendue heureuse, si elle n'avait eu la faiblesse d'ajouter foi à l'amour d'un gentilhomme de son voisinage, qui lui avait promis de l'épouser. Mais celui-ci, ayant satisfait sa passion , s'éloigna d'elle , et refusa même de lui assurer une subsistance pour un enfant dont il l'avait laissée enceinte. Elle s'était déterminée alors a quitter pour toujours le village où elle était née, et à aller cacher sa faute aux colonies , loin de son pays, où elle avait perdu la seule dot d'une fille pauvre et honnête, la réputation. Un vieux noir, qu'elle avait acquis de quelques deniers empruntés, cultivait avec elle un petit coin de ce canton.

Madame de La Tour , suivie de sa négresse , trouva dans ce lieu Marguerite qui allaitait son enfant. Elle fut charmée de rencontrer une femme dans une position qu'elle jugea semblable à la

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sienne. Elle lui parla, en peu de mots , de sa condition passée et de ses besoins présents. Marguerite, au récit de madame de La Tour, fut émue de pitié; et, voulant mériter sa confiance plutôt que son estime, elle lui avoua, sans lui rien déguiser, l'imprudence dont elle s'était rendue coupable. « Pour moi , dit-elle , j'ai mérité mon sort ; » mais vous, madame..., vous, sage et m al h eu - » reuse ! » Et elle lui offrit en pleurant sa cabane et son amitié. Madame de La Tour, touchée d'un accueil si tendre , lui dit, en la serrant dans ses bras : « Ah ! Dieu veut finir mes peines, puisqu'il » vous inspire plus de bonté envers moi , qui vous » suis étrangère , que jamais je n'en ai trouvé dans » mes parents. »

Je connaissais Marguerite , et , quoique je demeure à une lieue et demie d'ici , dans les bois , derrière la Montagne-Longue, je me regardais comme son voisin. Dans les villes d'Europe , une rue, un simple mur, empêchent les membres d'une même famille de se réunir pendant des années entières ; mais, dansles colonies nouvelles, on considère comme ses voisins ceux dont on n'est séparé que par des bois et par des montagnes. Dans ce temps-là surtout , où celte île faisait peu de commerce aux Indes, le simple voisinage y était un titre d'amitié ; et l'hospitalité envers les étrangers , un devoir et un plaisir. Lorsque j'appris que ma voisine avait une compagne , je fus la voir , pour tâcher d'être utile à l'une et a l'autre. Je

/trouvai dans madame de La Tour une personne d'une figure intéressante , pleine de noblesse et de

^mélancolie. Elle était alors sur le point d'accoucher. Je dis à ces deux dames qu'il convenait pour l'intérêt de leurs enfants, et surtout pour empêcher l'établissement de quelque autre habitant , de partager entre elles le fond de ce bassin , qui contient environ vingt arpents. Elles s'en rapportèrent à moi pour ce partage. J'en formai deux portions à peu près égales : l'une renfermait la partie supérieure de cette enceinte , depuis ce piton de rocher couvert de nuages, d'où sort la source delà rivière des Lataniers , jusqu'à cette ouverture escarpée que vous voyez au haut de la montagne , et qu'on appelle l'Embrasure, parcequ'elle ressemble en effet à une embrasure de canon. Le fond de ce sol est si rempli de roches et de ravins , qu'à peine on y peut marcher ; cependant il produit de grands arbres, et il est rempli de fontaines et de petits ruisseaux. Dans l'autre portion, je compris toute la partie inférieure qui s'étend le long de la rivière des Lataniers jusqu'à l'ouverture où nous sommes , d'où cette rivière commence à couler

entre deux collines jusqu'à la mer. Vous y voyez f1' quelques lisières de prairies, et un terrain assez uni, mais qui n'est guère meilleur que l'autre, i car dans la saison des pluies il est marécageux, elj dans les sécheresses il est dur comme du plomb? f: quand on y veut alors ouvrir une tranchée , on esS obligé de le couper avec des haches. Après avouh fait ces deux partages, j'engageai ces deux damef! à les tirer au sort. La partie supérieure échut p'1'1 madame de La Tour , et l'inférieure à Marguerite! il^ L'une et l'autre furent contentes de leur lot ; maif « elles me prièrent de ne pas séparer leurdemeurei îW « afin, me dirent-elles, que nous puissions touif!^ » jours nous voir, nous parler et nousentr'aider. ita Il fallait cependant à chacune d'elles une retrait*)^ particulière. La case de Marguerite se trouvait ai)!)^11 milieu du bassin , précisément sur les limites dijilil" son terrain. Je bâtis tout auprès , sur celui d|ènti madame de La Tour, une autre case; en sortfei que ces deux amies étaient à la fois dans le voisippt nage l'une de l'autre , et sur la propriété de leurpn familles. Moi-même j'ai coupé^des palissades danp la montagne; j'ai apporté des feuilles de latanieW des bords de la mer, pour construire ces deux caïfc.l banes, où vous ne voyez plus maintenant ni portait ni couverture. Hélas! il n'en reste encore que trofcs| pour mon souvenir! Le temps, qui détruit nPoi rapidement les monuments des empires, sembÉiiét respecter dans ces déserts ceux de l'amitié, pouji» perpétuer mes regrets jusqu'à la fin de ma vie. jijieii A peine la seconde de ces cabanes était achevée^ id que madame de La Tour accoucha d'une fillelœ J'avais été le parrain de l'enfant de Marguerite! l'un qui s'appelait Paul. Madame de La Tour me pri|ird aussi de nommer sa fille, conjointement avec sojfccc amie. Celle-ci lui donna le nom de Virginie. « Ellpn » sera vertueuse , dit-elle , et elle sera heureusto » Je n'ai connu le malheur qu'en m'écartant cpiep » la vertu. » ie,( Lorsque madame de La Tour fut relevée de slinipl couches , ces deux petites habitations commeneiplu rent à être de quelque rapport , à l'aide des soiilrco que j'y donnais de temps en temps, mais surtoiÉn parles travaux assidus de leurs esclaves. Celui «M Marguerite, appelé Domingue , était un noir iolo 11 encore robuste , quoique déjà sur l'âge. 11 avait <| id l'expérience et un bon sens naturel. Il cultivait iij illri différemment, sur les deux habitations, les le:! î* rains qui lui semblaient les plus fertiles, etW tapt mettait les semences qui leur convenaient le mièu Il semait du petit mil et du maïs dans les endroi i médiocres, un peu de froment dans les bonn i terres , du riz dans les fonds marécageux ; et, î

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pied des roches, des giraumonts, des courges et Iles concombres , qui se plaisent à y grimper. Il plantait dans les lieux secs des patates, qui y iennent très sucrées; des cotonniers sur les haueurs , des cannes à sucre dans les terres fortes , «les pieds de café sur les collines, où le grain est ! petit, mais excellent ; le long de la rivière et autour Mes cases, des bananiers qui donnent toute l'année me longs régimes de fruits , avec un bel ombrage ; |t enfin quelques plantes de tabac , pour charmer les soucis et ceux de ses bonnes maîtresses. Il tllait couper du bois à brûler dans la montagne, tt casser des roches çà et là dans les habitations, pour en aplanir les chemins. 11 faisait tous ces oùpages avec intelligence et activité, parcequ'il les jaisait avec zèle. Il était fort attaché a Marguerite , p il ne l'était guère moins à madame de La Tour, jlont il avait épousé la négresse à la naissance de ïirginie. 11 aimait passionnément sa femme, qui l'appelait Marie. Elle était née à Madagascar, jl'où elle avait apporté quelque industrie, surtout Jelle de faire des paniers et des étoffes appelées Itagnes, avec des herbes qui croissent dans les pis. Elle était adroite , propre , et très fidèle. Elle fvait soin de préparer à manger, d'élever quelques poules, et d'aller de temps en temps vendre ju Port-Louis le superflu de ces deux habitations, l ui était bien peu considérable. Si vous y joignez 'eux chèvres élevées près des enfants, et un gros bien qui veillait la nuit au dehors , vous aurez me idée de tout le revenu et de tout le domestique le ces deux petites métairies.

Pour ces deux amies, elles filaient du matin au pir du coton. Ce travail suffisait à leur entretien ta celui de leurs familles; mais d'ailleurs, elles liaient si dépourvues de commodités étrangères , u'elles marchaient nu-pieds dans leur habitation, jfc ne portaient de souliers que pour aller le dimanche, de grand matin, a la messe à l'église des amplemousses, que vous voyez là-bas. II y a ce- !endant.bien plus loin qu'au Port-Louis, mais elles je rendaient rarement à la ville , de peur d'y être liéprisées, parcequ'elles étaient vêtues de grosse ;)ile bleue du Bengale , comme des esclaves. Après mi, la considération publique vaut-elle le boneur domestique? Si ces dames avaient un peu à wffrir au dehors, elles rentraient chez elles avec 'autan t plus de plaisir. A peine Marie et Domingue m apercevaient- de cette hauteur, sur le chemin es Pamplemousses, qu'ils accouraient jusqu'au as de la montagne , pour les aider à la remonter. Iles lisaient dans les yeux de leurs esclaves la joie u'ils avaient de les revoir. Elles trouvaient chez

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elles la propreté , la liberté , des biens qu'elles ne devaient qu'à leurs propres travaux , et des serviteurs pleins de zèle et d'affection. Eiles-mêmes, unies par les mêmes besoins, ayant éprouvé des maux presque semblables, se donnant les doux noms d'amie , de compagne et de sœur , n'avaient qu'une volonté, qu'un intérêt, qu'une table. Tout entre elles était commun. Seulement, si d'anciens feux , plusvifs que ceux de l'amitié , se réveillaient dans leur aoie , une religion pure , aidée par des mœurs chastes, les dirigeait vers une autre vie, comme la flamme , qui s'envole vers le ciel lorsqu'elle n'a plus d'aliment sur la terre.

Les devoirs de la nature ajoutaient encore au bonheur de leur société. Leur amitié mutuelle redoublait à la vue de leurs enfants, fruit d'un amour également infortuné. Elles prenaient plaisir à les mettre ensemble dans le même bain et à les coucher dans le même berceau. Souvent elles les changeaient de lait, « Mon amie, disait madame » de La Tour , chacune de nous aura deux enfants, » et chacun de nos enfants aura deux mères. » Comme deux bourgeons qui restent sur deux arbres de la même espèce , dont la tempête a brisé toutes les branches , viennent a produire des fruits plus doux , si chacun d'eux, détaché du tronc maternel, est greffé sur le tronc voisin ; ainsi ces deux petits enfants, privés de tous leurs parants, se remplissaient de sentiments plus tendres que ceux de fils et de fille , de frère et de sœur , quand ils venaient à être changés de mamelles par les deux amies qui leur avaient donné le jour. Déjà leurs mères parlaient de leur mariage sur leurs berceaux; et cette perspective de félicité conjugale, dont elles charmaient leurs propres peines , finissait bien souvent par les faire pleurer , l'une se rappelant que ses maux étaient venus d'avoir négligé l'hymen , et l'autre d'en avoir subi les lois ; l'une , de s'être élevée au-dessus de sa condition , et l'autre d'en être descendue : mais elles se consolaient , en pensant qu'un jour leurs enfants, plus heureux, jouiraient à la fois, k>in des cruels préjugés de l'Europe , des plaisirs de l'amour et du bonheur de l'égalité.

Rien, en effet, n'était comparable à l'attachement qu'ils se témoignaient déjà. Si Paul venait à se plaindre, on lui montrait Virginie ; à sa vue, il souriait et s'apaisait. Si Virginie souffrait, on en était averti par les cris de Paul ; mais cette aimable filie dissimulait aussitôt son mal, pour qu'il ne souffrît pas de sa douleur. Je n'arrivais point de fois ici que je ne les visse tous deux tout nus , suivant la coutume du pays, pouvant à peine marcher . se

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tenant ensemble par les mains et sous les bras , comme on représente la constellation des Gémeaux. La nuit même ne pouvait les séparer : elle les surprenait souvent couchés dans le même berceau , joue contre joue, poitrine contre poitrine, les mains passées mutuellement autour de leurs cous, et endormis dans les bras l'un de l'autre.

Lorsqu'ils surent parler, les premiers noms qu'ils apprirent à se donner furent ceux de frère et de sœur. L'enfance, qui connaît des caresses plus tendres, ne connaît point de plus doux noms. Leur éducation ne fit que redoubler leur amitié, en la dirigeant vers leurs besoins réciproques. Bientôt tout ce qui regarde l'économie, la propreté, le soin de préparer un repas champêtre , fut du ressort de Virginie ; et ses travaux étaient toujours suivis des louanges et des baisers de son frère. Pour lui, sans cesse en action , il bêchait le jardin avec Domingue , ou , une petite hache à la main , il le suivait dans les bois; et si, dans ces courses, une belle fleur , un bon fruit ou un nid d'oiseau se présentaient à lui , eussent-ils été au haut d'un arbre, il l'escaladait pour les apporter à sa sœur.

Quand on en rencontrait un quelque part , on était sûr que l'autre n'était pas loin. Un jour que je descendais du sommet de cette montagne , j'aperçus , à l'extrémité du jardin , Virginie qui accour ai levers la maison, la tête couverte de son jupon, qu'elle avait relevé par derrière, pour se mettre à l'abri d'une ondée de pluie. De loin je la crus seule ; et m'étant avancé vers elle pour l'aider à marcher, je vis qu'elle tenait Paul par le bras, enveloppé presque en entier de la même couverture, riant l'un et l'autre d'être ensemble à l'abri sous un parapluie de leur invention. Ces deux têtes charmantes, renfermées sous ce jupon bouffant, me rappelèrent les enfants de Léda, enclos dans la même coquille.

Toute leur étude était de se complaire et de s'entr'aider. Au reste , ils étaient ignoranls comme des créoles, et ne savaient ni lire ni écrire. Ils ne s'inquiétaient pas de ce qui s'était passé dans des temps reculés, et loin d'eux ; leur curiosité ne s'étendait pas au-delà de cette monlagne. Ils croyaient que le monde finissait où finissait leur île, et ils n'imaginaient rien d'aimable où ils n'étaient pas. Leur affection mutuelle et celle de leurs mères occupaient toute l'activité de leurs ames. Jamais les sciences inutiles n'avaient fait couler leurs larmes ; jamais les leçons d'unetriste morale ne les avaient , remplis d'ennui. Ils ne savaient pas qu'iLne faut pas dérober , tout chez eux étant commun ; ni être ; ntempérant , ayant a discrétion des mets simples ;

sait m Elle

lel

ni menteur , n'ayant aucune vérité a dissimuler On ne les avait jamais effrayés en leur disant qu Dieu réserve des punitions terribles aux enfant: ingrats ; chez eux , l'amitié filiale était née de l'ai mitié maternelle. On ne leur avait appris de 1 religion que ce qui la fait aimer ; et s'ils n'offraien pas à l'église de longues prières , partout où il étaient, dans la maison, dans les champs, dans le bois, ils levaient vers le ciel des mains innocentes et un cœur plein de l'amour de leurs parents

Ainsi se passa leur première enfance, comm une belle aube qui annonce un plus beau jour Déjà ils partageaient avec leurs mères tous les soin du ménage. Dès que le chant du coq annonçait 1 retour de l'aurore , Virginie se levait , allait puise de l'eau a la source voisine, et rentrait dans 1 maison pour préparer le déjeuner. Bientôt après quand le soleil dorait les pilons de cette enceinte Marguerite et son fils se rendaient chez madani de La Tour : alors ils commençaient tous ensembh une prière, suivie du premier repas ; souvent ils prenaient devant la porte, assis sur l'herbe sou un berceau de bananiers , qui leur fournissait a I#" fois des mets tout préparés dans leurs fruits sub stantiels , et du linge de table dans leurs feuille larges, longues et lustrées. Une nourriture sain< 11111 et abondante développait rapidement les corps d< ces deux jeunes gens, et une éducation douce pei gnait dans leur physionomie la pureté et le conlcn lement de leur ame. Virginie n'avait que douz ans : déjà sa taille était plus qu'à demi formée ; d grands cheveux blonds ombrageaient sa tête; yeux bleus et ses lèvres de corail brillaient du plu tendre éclat sur la fraîcheur de son visage ; ils sou riaient toujours de concert quand elle parlait ; mai quand elle gardait le silence, leur obliquité natu relie vers le ciel leur donnait une expression d'un<| sensibilité extrême, et même celle d'une légère mélancolie. Pour Paul , on voyait déjà se dévelop per en lui le caractère d'un homme au milieu dei| grâces de l'adolescence. Sa taille était plus élev que celle de Virginie , son teint plus rembruni son nez plus aquilin; et ses yeux, qui étaient noirs auraient eu un peu de fierté, si les longs cils qu rayonnaient autour comme des pinceaux ne leu avaient donné la plus grande douceur. Quoiqu fût toujours en mouvement, dès que sa sœur pa raissait, il devenait tranquille, et allait s'asseoi auprès d'elle ; souvent leur repas se passait san qu'ils se dissent un mot. A leur silence, à la naïvet de leurs attitudes , à la beauté de leurs pieds nus on eût cru voir un groupe antique de marbr l blanc, représentant quelques uns des enfants

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Jviobé. Mais à leurs regards qui cherchaient à se Rencontrer, à leurs sourires rendus par de plus Jloux sourires , on les eût pris pour ces enfants du 'Jfîîel, pour ces esprits bienheureux, dont la nature jjjst de s'aimer, et qui n'ont pas besoin de rendre 31 e sentiment par des pensées , et l'amitié par des

I [paroles..

lej| Cependant madame de La Tour, voyant sa fille es :e développer avec tant de charmes , sentait augnenter son inquiétude avec sa tendresse. Elle me Jlisait quelquefois : « Si je venais à mourir , que ir I deviendrait Virginie sans fortune? » J Elle avait en France une tante , fille de qualité,

II iche , vieille et dévote , qui lui avait refusé si durement des secours lorsqu'elle se fut mariée à l(1 1. de La Tour , qu'elle s'était bien promis de n'aj [roir jamais recours à elle , à quelque extrémité 8 [u'elle fût réduite. Mais, devenue mère, elle ne ]f joignit plus la honte des refus. Elle manda a sa Jante la mort inattendue de son mari , la naissance ile sa fille, et l'embarras où elle se trouvait , loin Jjlc son pays, dénuée de support et chargée d'un Jjafant. Elle n'en reçut point de réponse. Elle, qui , tait d'un caractère élevé, ne craignit plus de s'hu- J nilier et de s'exposer aux reproches de sa parente, [mi ne lui avait jamais pardonné d'avoir épousé un lommesans naissance, quoique vertueux. Elle lui écrivait donc par toutes les occasions , afin d'exci- ,er sa sensibilité en faveur de Virginie. Mais bien Iles années s'étaient écoulées sans recevoir d'elle mcune marque de souvenir.

Enfin , en 1 758 , trois ans après l'arrivée de II. de La Bourdonnays dans cette île, madame de .a Tour apprit que ce gouverneur avait à lui remettre une lettre de la part de sa tante. Elle coul'ut au Port-Louis , sans se soucier, cette fois, d'y 'paraître mal vêtue, la joie maternelle la mettant rjiu-dessus du respect humain. M. de La Bourdonjhays lui donna en effet une lettre de sa tante. Fpelle-ci mandait à sa nièce qu'elle avait mérité Ion sort pour avoir épousé un aventurier, un libertin ; que les passions portaient avec elles leur (punition ; que la mort prématurée de son mari était m juste châtiment de Dieu ; qu'elle avait bien lait lie passer aux Iles, plutôt que de déshonorer sa famille en France; qu'elle était, après tout, dans m bon pays, où tout le monde faisait fortune, excepté les paresseux. Après l'avoir ainsi blâmée, îlle finissait par se louer elle-même. Pour éviter , lisait-elle , les suites souvent funestes du mariage, elle avait toujours refusé de se marier. La vérité est qu'étant ambitieuse , elle n'avait voulu épouser qu'un homme de grande qualité ; mais quoiqu'elle

fût très riche , et qu'à la cour on soit indifférent à tout, excepté à la fortune, il ne s'était trouvé personne qui eût voulu s'allier à une fille aussi laide et à un cœur aussi dur.

Elle ajoutait, par post-scriptum , que, toute réflexion faite, elle l'avait fortement recommandée à M. de La Bourdonnays. Elle l'avait en effet recommandée ; mais, suivant un usage bien commun aujourd'hui, qui rend un protecteur plus h craindre qu'un ennemi déclaré, afin de justifier auprès du gouverneur sa dureté pour sa nièce, en feignant de la plaindre, elle l'avait calomniée.

Madame de La Tour, que tout homme indifférent n'eût pu voir sans intérêt et sans respect, fut reçue avec beaucoup de froideur par M. de La Bourdonnays, prévenu contre elle. Il ne répondit, à l'exposé qu'elle lui fit de sa situation et de celle de sa fille, que par de durs monosyllabes : « Je

» verrai;... nous verrons; avec le temps

» II y a bien des malheureux ! Pourquoi indis-

» poser une tante respectable?.... C'est vous qui » avez tort. »

Madame de La Tour retourna à l'habitation, le cœur navré de douleur et plein d'amertume. En arrivant, elle s'assit , jeta sur la table la lettre de sa tante, et dit à son amie : « Voilà le fruit de onze » ans de patience ! » Mais, comme il n'y avait que madame de La Tour qui sût lire dans la société , elle reprit la lettre, et en fit la lecture devant toute la famille rassemblée. A peine était-elle achevée, que Marguerite lui dit avec vivacité : « Qu'a- » vons-nous besoin de tes parents? Dieu nous a-t- » ifabandonnées? C'est lui seul qui est notre père. » N'avons-nous pas vécu heureuses jusqu'à cejour? » Pourquoi donc le chagriner? Tu n'as point decou- » rage. » Et voyant madame de La Tour pleurer, elle se jeta à son cou, et, la serrant dans ses bras: « Chère amiel s'écria-t-elle, chère amie ! » Mais ses propres sanglots étouffèrent sa voix. A ce spectaele, Virginie, fondant en larmes, pressait alternativement les mains de sa mère et celles de Marguerite contre sa bouche et contre son cœur; et Paul, les yeux enflammés de colère, criait, serrait les poings, frappait du pied, ne sachant à qui s'en prendre. A ce bruit Domingue et Marie accoururent, et l'on n'entendit plus dans la case que ces cris de douleur : « Ah ! madame !... ma bonne » maîtresse!... ma mère!... ne pleurez pas. » De si tendres marques d'amitié dissipèrent le chagrin de madame de La Tour. Elle prit Paul et Virginie dans ses bras, et leur dit d'un air content : « Mes » enfants, vous êtes cause de ma peine, mais vous » faites toute ma joie. 0 mes chers enfants, le mal-

PAUL ET VIRGINIE

» heur ne m'est venu que de loin ; le bonheur est » autour de moi. » Paul et Virginie ne la comprirent pas; mais quand ils la virent tranquille, ils sourirent, et se mirent à la caresser. Ainsi, ils continuèrent tous d'être heureux, et ce nejutqu'un orage au milieu d'une belle saison.

Le bon naturel de ces enfants se développait de jour en jour. Un dimanche, au lever de l'aurore , leurs mères étant allées à la première messe a l'église des Pamplemousses, une négresse marronne se présenta sous les bananiers qui entouraient leur habitation. Elle était décharnée comme un squelette, et n'avait pour vêtement qu'un lambeau de serpillière autour des reins. Elle se jeta aux pieds de Virginie qui préparait le déjeuner de la famille, et lui dit : « Ma jeune demoiselle, ayez pitié d'une » pauvre esclave fugitive : il y a un mois que j'erre » dans ces montagues, demi morte de faim, sou- » vent poursuivie par des chasseurs et par leurs » chiens. Je fuis mon maître, qui est un riche ha- » bitant de la Rivière-Noire : il m'a traitée comme » vous le voyez. » En même temps elle lui montra son corps sillonné de cicatrices profondes, par les coups de fouet qu'elle en avait reçus. Elle ajouta : « Je voulais aller me noyer ; mais, sachant que » vous demeuriez ici, j'ai dit : Puisqu'il y a encore » de bons blancs dans ce pays, il ne faut pas en- » core mourir. » Virginie, tout émue, lui répondit: « Rassurez-vous, infortunée créature! Man- » gez, mangez. » Et elle lui donna le déjeuner de la maison, qu'elle avait apprêté. L'esclave, en peu de moments, le dévora tout entier. Virginie , la voyant rassasiée, lui dit : « Pauvre misérable ! j'ai » envie d'aller demander votre grâce à votre maî- » Ire; en vous voyant il sera touché de pitié. Vou- » lez-vous me conduire chez lui? Ange de Dieu, » repartit la négresse, je vous suivrai partout où » vous voudrez. » Virginie appela son frère, et le pria de l'accompagner. L'esclave marronne les conduisit par des sentiers , au milieu des bois, a travers de hautes montagnes qu'ils grimpèrent avec bien de la peine, et de larges rivières qu'ils passèrent à gué. Enfin, vers le milieu du jour, ils arrivèrent au bas d'un morne, sur les bords de la Rivière-Noire. Ils aperçurent là une maison bien bâtie, des plantations considérables, et un grand nombre d'esclaves occupés à toutes sortes de travaux. Leur maître se promenait au milieu d'eux, une pipe a la bouche et un rotin a la main. C'était un grand homme sec, olivâtre, aux yeux enfoncés, et aux sourcils noirs et joints. Virginie, tout émue, tenant Paul par le bras, s'approcha de l'habitant, et le pria, pour l'amour de Dieu , de par-

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donnera son enclave, qui était a quelques pas del derrière eux. D'abord l'habitant ne fît pas grani compte de ces deux enfanls pauvrement vêtus f mais, quand il eut remarqué la taille élégante d Virginie, sa belle têteblondesous une capote bleue et qu'il eut entendu le doux son de sa voix qu tremblait, ainsi que tout son corps, enluideman dant grâce, ilôla sa pipe de sa bouche, et, levan son rotin vers le ciel, il jura, par un affreux ser ment, qu'il pardonnait à son esclave, non pas pou l'amour de Dieu, maispour l'amour d'elle. Virginit aussitôt fit signe a l'esclave de s'avancer vers soi maître; puis elle s'enfuit, et Paul courut après elle Us remontèrent ensemble le revers du morn par où ils étaient descendus; et, parvenus ai sommet, ils s'assirent sous un arbre, accablé de lassitude, de faim et de soif. Ils avaient fait jeun plus de cinq lieues depuis le lever du soleil Paul dit à Virginie: « Ma sœur, il est plus de midi » tu as faim et soif , nous ne trouverons point ici » dîner; redescendons le morne, et allons deman » der à manger au maître de l'esclave. — Oh » non, mon ami, reprit Virginie , il m'a fait tro » de peur. Souviens-toi de ce que dit quelquefoi » maman: Le pain du méchant remplit la bouch ^ » de gravier. — Comment ferons-nous donc? di~ ») Paul ; ces arbres ne produisent que de mauvai » fruits; il n'y a pas seulement ici un tamarin 01 » un citron pour te rafraîchir. — Dieu aura pitié d » nous, reprit Virginie; il exauce la voix des pe » tits oiseaux qui lui demandent de la nourriture A peine avait-elle dit ces mots , qu'ils entendiren le bruit d'une source qui tombait d'un rocher voi sin. Ils y coururent; et, après s'être désaltéré avec ses eaux plus claires que le cristal, ils cueil lirent et mangèrent un peu de cresson qui croissai sur ses bords. Comme ils regardaient de côté e d'autre s'ils ne trouveraient, pas quelque nourr ture plus solide, Virginie aperçut, parmi les a bres de la forêt, un jeune palmiste. Le chou que la cime de cet arbre renferme au milieu de se feuilles est un fort bon manger; mais quoique sÊPtige ne fût pas plus grosse que la jambe, elle avai! plus de soixante pieds de hauteur. A la vérité , 1 bois de cet arbre n'est formé que d'un paquet d( p filaments; mais son aubier est si dur qu'il fait re brousser les meilleures haches, et Paul n'avait pa.1) jjj même un couteau. L'idée lui vint de mettre le fei * au pied de ce palmiste. Autre embarras: il n'avai point de briquet; et d'ailleurs , dans cette île s s! couverte de rochers , je ne crois pas qu'on puissj trouver une seule pierre à fusil. La nécessité donn de l'industrie, et souvent les inventions les plu

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eiljijes ont été dues aux hommes lesplus misérables, mj'aul résolut d'allumer du feu à la manière des J-oirs. Avec l'angle d'une pierre il fit un petit Jrou sur une branche d'arbre bien sèche, qu'il assujettit sous ses pieds; puis, avec le tranchant de jette pierre, il fit une pointe a un autre morceau J e branche également sèche, mais d'une espèce de ml ois différent. Il posa ensuite ce morceau de bois Jiointu dans un petit trou de la branche qui était Jpus ses pieds; et le faisant rouler rapidement [jjjiutre ses mains, comme on roule un moulinet ojiont on veut faire mousser du chocolat, en peu le le moments il vit sortir, du point de contact, de la BÇiUmée et des étincelles. Il ramassa des herbes sèjÉe.s et d'autres branches d'arbres, et mit le feu gm pied du palmiste, qui, bientôt après, tomba Avec un grand fracas. Le feu lui servit encore à jjllépouiller le chou de l'enveloppe de ses longues Jeuilles ligneuses et piquantes. Virginie et lui inangèrent une partie de ce chou crue, et l'autre Jpitc sous la cendre; et ils les trouvèrent égale- Jnent savoureuses. Ils firent ce repas frugal, remplis de joie par le souvenir de la bonne action ipivils avaient faite le matin; mais cette joie était Jpoublée par l'inquiétude où ils se doutaient bien iljjue leur longue absence de la maison jetterait j, leurs mères. Virginie revenait souvent sur cet obet. Cependant Paul, qui sentait sesforces rétablies, 'assura qu'ils ne tarderaient pas à tranquilliser leurs parents.

Après dîner, ils se trouvèrent bien embarrassés ; car ils n'avaient plus de guide pour les reconduire chez eux. Paul, qui ne s'étonnait de rien, dit a IVirginie : « Notre case est vers le soleil du milieu |» du jour, il faut que nous passions, comme ce i» matin, par-dessus celte montagne que tu vois là- » bas avec ces trois pitons. Allons, marchons, mon |» amie. » Cette montagne était celle des Trois- |Mamelles*, ainsi nommée pareeque ses trois pi- ,tons en ont la forme. Ils descendirent donc le morne jde la Rivière-Noire du côté du nord, et arrivèrent, 'après une heure de marche, sur les bords d'une large rivière qui barrait leur chemin. Cette grande partie de l'île, toute couverte de forêts, et si peu connue, môme aujourd'hui, que plusieurs de ses

* Il y a beaucoup de montagnes dont les sommets sont arffrondis en forme de mamelles, et qui en portent le nom dans iltoutes les langues. Ce sont en effet de véritables mamelles , car 1 c'est d'elles que découlent beaucoup de rivières et de ruisseaux Iqui répandent l'abondance sur la terre. Elles sont les sources ( des principaux fleuves qui l'arrosent , et elles fournissent constamment à leurs eaux , en attirant sans cesse les nuages autour ;du ^iton de roeber qui les surmonte à leur centre comme un mamelon. Nous avons indiqué ces prévoyances admirables de j la nature dans nos Études précédentes.

rivières et de ses montagnes n'y ont pas encore de nom. La rivière sur le bord de laquelle ils étaient coule en bouillonnant sur un lit de roches. Le bruit de ses eaux effraya Virginie ; elle n'osa y mettre les pieds pour la passer a gué. Paul alors prit Virginie sur son dos, et passa , ainsi chargé , sur les roches glissantes de la rivière , malgré le tumulte de ses eaux. « N'aie pas peur, lui disait-il, je me » sens bien fort avec toi. Si l'habitant de la Rivière- » Noire t'avait refusé la grâce de son esclave, je » me serais battu avec lui. — Comment! dit Vir- » ginie, avec cet homme si grand et si méchant? » A quoi t'ai-je exposé? Mon Dieu, qu'il est dif- » ficile de faire le bien ! il n'y a que le mal de fa- » cile à faire. » Quand Paul fut sur le rivage, il voulut continuer sa route, chargé de sa sœur, et il se flattait de monter ainsi la montagne des Trois- Mamelles, qu'il voyait devant lui à une demi-lieue de là ; mais bientôt les forces lui manquèrent, et il fut obligé de la mettre à terre, et de se reposer auprès d'elle. Virginie lui dit alors : « Mon frère, le » jour baisse ; tu as encore des forces, et les mien- » nés me manquent ; laisse-moi ici , et retourne » seul a notre case, pour tranquilliser nos mères . » — Oh! non, dit Paul ; je ne te quitterai pas. Si » la nuit nous surprend dans ces bois, j'allumerai » du feu, j'abattrai un palmiste; tu en mangeras » le chou , et je ferai avec ses feuilles un ajoupa » pour te mettre à l'abri. » Cependant Virginie, s'étant un peu reposée, cueillit sur le tronc d'un vieux arbre, penché sur le bord de la rivière, de longues feuilles de scolopendre qui pendaient de son tronc. Elle en fit des espèces de brodequins , dont elle s'entoura les pieds, que les pierres des chemins avaient mis en sang; car, dans l'empressement d'être utile, elle avaitoublié de se chausser. Se sentant soulagée par la fraîcheur de ces feuilles , elle rompit une branche de bambou, et se mit en marche, en s'appuyant d'une main sur ce roseau, et de l'autre sur son frère.

Ils cheminaient ainsi doucement a travers les bois; mais la hauteur des arbres et l'épaisseur de leurs feuillages leur firent bientôt perdre de vue la montagne des Trois-Mamelles , sur laquelle ils se dirigeaient, et même le soleil, qui était déjà près de se coucher. Au bout de quelque temps ils quittèrent, sans s'en apercevoir, le sentier frayé dans lequel ils avaient marché jusqu'alors, et ils se trouvèrent dans un labyrinthe d'arbres, de lianes et de roches, qui n'avait plus d'issue. Paul fit asseoir Virginie, et se mit à courir ça et là, tout hors de lui, pour chercher un chemin hors de ce fourré épais ; mais il se fatigua en vain. Il monta au haut

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d'un grand arbre, pourdécouvriraumoinsla montagne des Trois-Mamelles ; mais il n'aperçut autour de lui que les cimes des arbres, dont quelques unes étaient éclairées par les derniers rayons du soleil couchant. Cependant l'ombre des montagnes couvrait déjà les forets dans les vallées ; le vent se calmait, comme il arrive au coucher du soleil ; un profond silence régnait dans ces solitudes, et on n'y entendait d'autre bruit que le bramementdes cerfs, qui venaient chercher leurs gîtes dans ces lieux écartés. Paul, dans l'espoir que quelque chasseur pourrait Fen tendre, cria alors de toute sa force : « Venez, venez au secours de Virginie! » Mais les seuls échos de la forêt répondirent à sa voix, et répétèrenlà plusieurs reprises: «Virginie!... Virginie! »

Paul desceudit alors de l'arbre, accablé de fatigue et de chagrin : il chercha les moyens de passer la nuit dans ce lieu; mais il n'y avait ni fontaine, ni palmiste, ni même de branches de bois sec propres a allumer du feu. Il sentit alors, par son expérience, toute la faiblesse de ses ressources , et il se mit a pleurer. Virginie lui dit : « Ne » pleure point, mon ami, si tu ne veux m'acca- » blcr de chagrin. C'est moi qui suis la cause de » toutes tes peines, et de celles qu'éprouvent main- » tenant nos mères. Il ne faut rien faire, pas » même le bien , sans consulter ses parents. Oh ! » j'ai été bien imprudente ! » Et elle se prit à verser des larmes. Cependant elle dit à Paul : « Prions Dieu, mon frère, et il aura pitié de » nous. » A peine avaient-ils achevé leur prière, qu'ils entendirent un chien aboyer. « C'est, dit » Paul , le chien de quelque chasseur qui vient le » soir tuer des cerfs à l'affût.» Peu après, les aboiements du chien redoublèrent. « Il me semble, dit » Virginie, que c'est Fidèle, le chien de notre » case. Oui , je reconnais sa voix : serions-nous » si près d'arriver , et au pied de notre mon- » tagne? » En effet, un moment après, 'Fidèle était a leurs pieds , aboyant , hurlant , gémissant et les accablant de caresses. Comme ils ne pouvaient revenir de leur surprise, ils aperçurent Domingue qui accourait a eux. A l'arrivée de ce bon noir , qui pleurait de joie, ils se mirent aussi à pleurer, sans pouvoir lui dire un mot. Quand Domingue eut repris ses sens : « 0 mes jeunes » maîtres, leur dit-il, que vos mères ont d'in- » quiétude! comme elles ont été étonnées, quand » elles ne vous ont plus retrouvés au retour de » la messe, où je les accompagnais! Marie, qui » travaillait dans un coin de l'habitation , n'a su » nous dire où vous étiez allés. J'allais , je venais » autour de l'habitation , ne sachant moi-même

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» de quel coté vous chercher. Enfin, j'ai pris vo1 » vieux habits à l'un et à l'autre1 , je les ai fai » flairer a Fidèle; et sur-le-champ, comme s » ce pauvre animal m'eût entendu , il s'est mis » quêter sur vos pas. Il m'a conduit , toujours ei » remuant la queue, jusqu'à la Rivière-Noire » C'est là où j'ai appris d'un habilant que vou » lui aviezramenéunenégresse marronne, et qu'i » vous avait accordé sa grâce. Mais quelle grâce » il me l'a montrée attachée , avec une chaîne ai » pied, à un billot de bois , et avec un collier d » fer à trois crochets autour du cou. De là, F » dèle, toujours quêtant, m'a mené sur le morn< » de la Rivière-Noire, où il s'est arrêté encore er » aboyant de toute sa force. C'était sur le bore » d'une source, auprès d'un palmiste abattu » et près d'un feu qui fumait encore : enfin, i » m'a conduit ici. Nous sommes au pied de I » montagne des Trois-Mamelles , et il y a encore » quatre bonnes lieues jusque chez nous. Allons » mangez, et prenez des forces. » II leur présents aussitôt un gâteau, des fruits et une grande cale basse remplie d'une liqueur composée d'eau , de vin, de jus de citron, de sucre et de muscade que leurs mères avaient préparée pour les forti fier et les rafraîchir. Virginie soupira au souvenir! de la pauvre esclave, et des inquiétudes de leurs mères. Elle répéta plusieurs fois : « Oh! qu'il est' » difficile de faire le bien! » Pendant que Paul et elle se rafraîchissaient, Domingue alluma du feu et ayant cherché dans les rochers un bois tortu F qu'on appelle bois de ronde, et qui brûle tout vert en jetant une grande flamme , il en fit un flambeau qu'il alluma; car il était déjà nuit. Mais il éprouva un embarras bien plus grand quand M il fallut se mettre en route : Paul et Virginie nej ^ pouvaient plus marcher ; leurs pieds étaient en fiés et tout rouges. Domingue ne savait s'il devait aller bien loin de là leur chercher du secours, ou passer dans ce lieu la nuit avec eux. « Où est le » temps, leur disait-il, où je vous portais tous » deux à la fois dans mes bras? Mais maintenant » vous êtes grands, et je suis vieux. » Comme il était dans cette perplexité, une troupe de noirs marrons se fit voir à vingt pas de là. Le chef de cette troupe, Rapprochant de Paul et de Virginie, leur dit: «Bons petits blancs, n'ayez pas peur » nous vous avons vus passer ce matin avec une

*Ce trait de sagacité du noir Domingue et de son chien Fidèle ressemble beaucoup à celui du sauvage Téwénissa et de son chien Oniah , rapporté par M. de Crèvecœur, dans son ouvra, plein d'humanité intitulé , Lettres d'un Cultivateur ame'ri

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négresse de la Rivière-Noire; vous alliez demander sa grâce a sou mauvais maître. En reconnaissance, nous vous reporterons chez j vous sur nos épaules. » Alors il lit un signe, et aatre noirs marrons des plus robustes firent austôt un brancard avec des branches d'arbres et lès lianes , y placèrent Paul et Virginie , les mirent for leurs épaules; et Domingue marchant devant ux avec son flambeau, ils se mirent en route, bx cris de joie de toute la troupe, qui les comblait e bénédictions. Virginie, attendrie, disait a Paul : 0 mon ami ! jamais Dieu ne laisse un bienfait sans récompense. »

; Ils arrivèrent vers le milieu de la nuit au pied B leur montagne , dont les croupes étaient éclaires de plusieurs feux. A peine ils la montaient , u'ils entendirent des voix qui criaient : « Est-ce vous, mes enfants? » Ils répondirent, avec les |)irs : « Oui , c'est nous. » Et bientôt ils aperçu- Bt leurs mères et Marie qui venaient au devant feux avec des tisons flambants. « Malheureux enfants , dit madame de La Tour , d'où venez- vous? dans quelles angoisses vous nous avez jetées ! — Nous venons, dit Virginie, de la Rivière- Noire , demander la grâce d'une pauvre esclave marronne , à qui j'ai donné , ce matin , le déjeuner de la maison , parcequ'elle mourait de faim; et voila que les noirs marrons nous ont ramenés. » Madame de La Tour embrassa sa fille ns pouvoir parler; et Virginie, qui sentit son viigc mouillé des larmes de sa mère, lui dit : « Vous me payez de tout le mal que j'ai souffert! » ai guérite , ravie de joie , serrait Paul dans ses as, et lui disait : « Et toi aussi , mon fils, tu as fait une bonne action. » Quand elles furent ar- [vées dans leurs cases avec leurs enfants , elles Imnèr ent bien a manger aux noirs marrons , qui In retournèrent dans leurs bois, en leur souhaint toute sorte de prospérités.

I Chaque jour était pour ces familles un jour de Inheur et de paix. Ni l'envie ni l'ambition ne les Surmentaient. Elles ne desiraient point au dehors le vaine réputation que donne l'intrigue, et If'ôte la calomnie. Il leur suffisait d'être a ellesoemes leurs témoins et leurs juges. Dans cette île, H comme dans toutes les colonies européennes, | n'est curieux que d'anecdotes malignes, leurs |rlus et même leurs noms étaient ignorés. Seulefcnt, quand un passant demandait, sur le che- »■■» des Pamplemousses, à quelques habitants de jplaine : « Qui est-ce qui demeure là-haut dans ces petites cases? » ceux-ci répondaient, sans 5 connaître : « Ce sont de bonnes gens. » Ainsi Bernardin.

des violettes, sous des buissons épineux, exhalent au loin leurs doux parfums , quoiqu'on ne les voie pas.

Elles avaient banni de leurs conversations la médisance, qui , sous une apparence de justice , dispose nécessairement le cœur a la haine ou à la fausseté ; car il est impossible de ne pas haïr les hommes si on les croit méchants, et de vivre avec les méchants si on ne leur cache sa haine sous de fausses apparences de bienveillance. Ainsi la médisance nous oblige d'être mal avec les autres ou avec nous-mêmes. Mais, sans juger des hommes en particulier, elles ne s'entretenaient que des moyens de faire du bien à tous en général ; et quoiqu'elles n'en eussent pas le pouvoir, elles en avaient une volonté perpétuelle, qui les remplissait d'une bienveillance toujours prête à s'étendre au dehors. En vivant donc dans la solitude*^ loin d'être sauvages, elles étaient devenues plusy humaines. Si l'histoire scandaleuse de la société ne fournissait point de matière à leurs conversations, celle de la nature les remplissait de ravissement et de joie. Elles admiraient avec transport le pouvoir d'une Providence qui , par leurs mains , avait répandu au milieu de ces arides rochers l'abondance, les grâces, les plaisirs purs, simples, et toujours renaissants.

Paul, à l'âge de douze ans, plus robuste et plus intelligent que les Européens h quinze, avait embelli ce que le noir Domingue ne faisait que cultiver. 11 allait avec lui dans les bois voisins déraciner déjeunes plants de citronniers, d'orangers, de tamarins, dont la tête ronde est d'un si beau vert, et de dattiers, dont le fruit est plein d'une crème sucrée qui a le parfum delà fleur d'orange. Il plantait ces arbres déjà grands autour de cette enceinte. Il y avait semé des graines d'arbres qui, dès la seconde année , portent des fleurs ou des fruits, tels que Fagathis, où pendent tout autour, comme les cristaux d'un lustre, de longues grappes de fleurs blanches; le lilas de Perse, qui élève droit en l'air ses girandoles gris de lin ; le papayer, dont le tronc sans branches, formé en colonne hérissée de melons verts , porte un chapiteau de larges feuilles semblables à celles du figuier.

Il y avait planté encore des pepinset des noyaux de badamiers, de manguiers, d'avocats, de goyaviers, de jacqs et de jam-roses. La plupart de ces arbres donnaient déjà "a leur jeune maître de l'ombrage eldes fruits. Sa main laborieuse avait répandu la fécondité jusque dans les lieux les plus stériles de cet enclos. Diverses espèces d'aloès, la raquette chargée de fleurs jaunes fouettées de

rouge, les cierges épineux, s'élevaient sur les têtes noires des rochers, et semblaient vouloir atteindre aux longues lianes, chargées de fleurs bleues ou écarlates , qui pendaient ça et la le long des escarpements de la montagne.

Il avait disposé ces végétaux de manière qu'on pouvait jouir de leur vue d'unNseul coup d'œil. 11 avait planté au milieu de ce bassin les herbes qui s'élèvent peu, ensuite les arbrisseaux, puis les arbres moyens , et enfin les grands arbres qui en bordaient la circonférence; de sorte que ce vaste enclos paraissait, de son centre, comme un amphithéâtre de verdure , de fruits et de fleurs , renfermant des plantes potagères, des lisières de prairies, et des champs de riz et de blé. Mais en assujettissant ces végétaux à son plan, il ne s'était pas écarté de celui de la nature. Guidé par ses indications , il avait mis dans les lieux élevés ceux dont les semences sont volatiles , et sur le bord des eaux ceux dont les graines sont faites pour flotter. Ainsi chaque végétal croissait dans son site propre, et chaque site recevait de son végétal sa parure naturelle. Les eaux qui descendent du sommet de ces roches formaient, au fond du vallon , ici des fontaines , la de larges miroirs , qui répétaient, au milieu de la verdure, les arbres en fleurs , les rochers , et l'azur des cieux.

Malgré la grande irrégularité de ce terrain, toutes ces plantations étaient pour la plupart aussi accessibles au toucher qu'a la vue. A la vérité , nous l'aidions tous de nos conseils et de nos secours , pour en venir à bout. Il avait pratiqué un sentier qui tournait autour de ce bassin, et dont plusieurs rameaux venaient se rendre de la circonférence au centre. Il avait tiré parti des lieux les plus raboteux, et accordé, par la plus heureuse harmonie , la facilité de la promenade avec l'aspérité du sol , et les arbres domestiques avec les sauvages. De celte énorme quantité de pierres roulantes qui embarrassent maintenant ces chemins, ainsi que la plupart du terrain de cette île, il avait formé ça et la des pyramides , dans les assises desquelles il avait mêlé de la terre et des racines de rosiers, de poincillades, et d'autres arbrisseaux qui se plaisent dans les roches. En peu de temps , ces pyramides sombres et brutes furent couvertes de verdure, ou de l'éclat des pîus belles fleurs. Les ravins, bordés de vieux arbres inclinés sur leurs bords, formaient des souterrains voûtés inaccessibles à la chaleur, où l'on allait prendre le frais pendant le jour. Un sentier conduisait dans un bosquet d'arbres sauvages, au centre duquel croissait , àa l'abri des vents , un arbre do-

mestique chargé de fruits. La était une moisson f[(Ti ici un verger. Par cette avenue, on apercevait le maisons; par cette autre, les sommets inaccessi bles de la montagne. Sous un bocage touffu de ta ta m aq ues entrelacés de lianes , on ne distinguai en plein midi aucun objet; sur la pointe de c grand rocher voisin qui sort de la montagne, 0] découvrait tous ceux de cet enclos , avec la me au loin, où apparaissait quelquefois un vaissea qui venait de l'Europe ou qui y retournait. C'é tait sur ce rocher que ces familles se rassemblait] le soir , et jouissaient en silence de la fraîcheur d l'air, du parfum des fleurs, du murmure de fontaines, et des dernières harmonies de la lu mière et des ombres.

Rien n'était plus agréable que les noms donne a la plupart des retraites charmantes de ce labv rinthe. Ce rocher dont je viens de vous parler m, d'où l'on me voyait venir de bien loin, s'appela la découverte de l'amitié. Paul et Virginie^,, dans leurs jeux, y avaient planté un bambou, haut duquel ils élevaient un petit mouchoir blanc pour signaler mon arrivée dès qu'ils m'aperce vaient, ainsi qu'on élève un pavillon sur la mor 3S tagne voisine, a la vue d'un vaisseau en mer. L dée me vint de graver une inscription sur la tig de ce roseau. Quelque plaisir que j'aie eu dar mes voyages à voir une statue ou un monumei de l'antiquité, j'en ai encore davantage a lire ur | inscription bien faite. Il me semble alors qu'ur voix humaine sorte delà pierre, se fasse entendi à travers les siècles , et s'adressant à l'homme a milieu des déserts, lui dise qu'il n'est pas seul, que d'autres hommes, dans ces mêmes lieux , 01 senti, pensé et souffert comme lui. Que si cet inscription est de quelque nation ancienne quir subsiste plus, elle étend notre ame dans les ehamj de l'infini, et lui donne le sentiment de son in mortalité, en lui montrant qu'une pensée a sui U vécu à la ruine même d'un empire.

J'écrivis donc, sur le petit mât de pavillon c Paul et Virginie, ces vers d'Horace :

.... Fratres Helense , lucicla sidera, Ventorumque regat pater , Obstrictis aliis , praeter Iapyga.

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« Que les frères d'Hélène, astres charmants comme vous » que le père des vents yous dirigent , et ne fassent souffler q M » le zéphyr. »

Je gravai ce vers de Virgile sur l'écorce d'u tatamaque a l'ombre duquel Paul s'asseyait que quefois pour regarder au loin la mer agitée : Fortunatus et ille deos qui novit agrestes !

« Heureux , mon fils , de ne connaître que les divinités chai| pêtres ! »

PAUL ET VIRGINIE

S cet autre , au-dessus de la porte de la cabane m madame de La Tour , qui était leur lieu d'assemblée :

At secura quies , et nescia fallere viîa.

« Ici est une bonne conscience , et une vie qui ne sait pas tromper. » J

Mais Virginie n'approuvait point mon latin ; elle lisait que ce que j'avais mis au pied de sa girouette Hait trop long et trop savant. «J'eusse mieux >aimé, ajoutait-elle: toujours agitée, mais > constante. — Cette devise , lui répondis-je, \ conviendrait encore mieux à la vertu. » Ma ré- !lexion la fit rougir.

Ces familles heureuses étendaient leurs ames Sensibles à tout ce qui les environnait. Elles avaient 'lonné les noms les plus tendres aux objets en apparence les plus indifférents. Un cercle d'orangers, Ile bananiers et de jam-roses plantés autour d'une jclouse au milieu de laquelle Virginie et Paul aîaient quelquefois danser , se nommait la concorde. Un vieux arbre, à l'ombre duquel madame le La Tour et Marguerite s'étaient raconté leurs inalheurs , s'appelait les pleurs essuyés. Elles disaient porter les noms de Bretagne et de Nor- Iiandie a de petites portions de terre où elles Ivaient semé du blé , des fraises et des pois. Dolûingue et Marie, désirant, à l'imitation de leurs ■naîtresses , se rappeler les lieux de leur naissance In Afrique , appelaient Angola et Foullepointe lieux endroits où croissait l'herbe dont ils faisaient Iles paniers, et où ils avaient planté un calebassier. linsi, par ces productions de leurs climats, ces

Iamilles expatriées entretenaient les douces illuions de leur pays, et en calmaient les regrets llans une terre étrangère. Hélas! j'ai vu s'animer ■le mille appellations charmantes les arbres , les lontaines , les rochers de ce lieu maintenant si Bouleversé , et qui , semblable à un champ de la jirèce , n'offre plus que des ruines et des noms 1 jonchants.

! Mais de tout ce que renfermait cette enceinte, lien n'était plus agréable que ce qu'on appelait le iLepos de Virginie. Au pied du rocher la décou- | erte de l'amitié est un enfoncement d'où sort line fontaine qui forme, dès sa source, une petite Ilaque d'eau, au milieu d'un pré d'une herbe fine. Aorsque Marguerite eut mis Paul au monde, je lui tjis présent d'un coco des Indes, qu'on m'avait |onné. Elle planta ce fruit sur le bord de cette

laque d'eau, afin quel'arbre qu'il produirait ser- • un jour d'époque a la naissance de son fils.

Madame de La Tour, à son exemple, y en planta

un autre, dans une semblable intention, dès qu'elle fut accouchée de Virginie. Il naquit de ces deux fruits deux cocotiers, qui formaient toutes les archives de ces deux familles ; l'un se nommait l'arbre de Paul , et l'autre l'arbre de Virginie. Ils crûrent tous deux, dans la même proportion que leurs jeunes maîtres, d'une hauteur un peu inégale, mais qui surpassait, au bout de douze ans, celle de leurs cabanes. Déjà ils entrelaçaient leurs palmes, et laissaient pendre leurs jeunes grappes de cocos au-dessus du bassin de la fontaine. Excepté cette plantation , on avait laissé cet enfoncement du rocher tel que la nature l'avait orné. Sur ses flancs bruns et humides rayonnaient en étoiles vertes et noires de larges capillaires, et flottaient au gré des vents des touffes de scolopendre, suspendues comme de longs rubans d'un vert pourpré. Près de la croissaient des lisières de pervenche, dont les fleurs sont presque semblables à celles de lagirofïée rouge, et des piments, dont les gousses, couleur de sang, sont plus éclatantes que le corail. Aux environs, l'herbe de baume, dont les feuilles sont en cœur , et les basilics à odeur de girofle, exhalaient les plus doux parfums. Du haut de l'escarpement de la montagne pendaient des lianes semblables a des draperies flottantes, qui formaient sur les flancs des rochers de grandes courtines de verdure. Les oiseaux de mer, attirés par ces retraites paisibles, y venaient passer la nuit. Au coucher du soleil , on y voyait voler, le long des rivages de la mer , le corbigeau et l'alouette marine ; et au haut des airs , la noire frégate, avec l'oiseau blanc du tropique, qui abandonnaient , ainsi que l'astre du jour , les solitudes de l'océan indien. Virginie aimait à se reposer sur les bords de cette fontaine, décorée d'une pompe a la fois magnifique et sauvage. Souvent elle y venait laver le linge de la famille , a l'ombre des deux cocotiers. Quelquefois elle y menait paître ses chèvres. Pendant qu'elle préparait des fromages avec leur lait, elle se plaisait à leur voir brouter les capillaires sur les flancs escarpés de la roche, et se tenir en l'air sur une de ses corniches comme sur un piédestal. Paul , voyant que ce lieu était aimé de Virginie , y apporta de la foret voisine des nids de toute sorte d'oiseaux. Les pères et les mères de ces oiseaux suivirent leurs petits, et vinrent s'établir dans cette nouvelle colonie. Virginie leur distribuait de temps en temps des grains de riz , de maïs et de millet. Dès qu'elle paraissait , les merles siffleurs , les bengalis dont le ramage est si doux, les cardinaux dont le plumage est couleur de feu, quittaient leurs buis-

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sons ; des perruches , vertes comme des émeraudes, descendaient des lalaniers voisins; des perdrix accouraient sous l'herbe : tous s'avançaient pêle-mêle jusqu'à ses pieds, comme des poules. Paul et elle s'amusaient avec transport de leurs jeux , de leurs appétits et de leurs amours.

Aimables enfants , vous passiez ainsi dans l'innocence vos premiers jours, en vous exerçant aux bienfaits! Combien de fois, dans ce lieu, vos mères, vous serrant dans leurs bras, bénissaient le ciel de la consolation que vous prépariez a leur vieillesse, et de vous voir entrer dans la vie sous de si heureux auspices ! Combien de fois , à l'ombre de ces rochers , ai-je partagé avec elles vos repas champêtres, qui n'avaient coûté la vie a aucun animal ! Des calebasses pleines de lait, des œufs frais, des gâteaux de riz sur des feuilles de bananier, des corbeilles chargées de patates , de mangues, d'oranges, de grenades, de bananes, de dattes, d'ananas, offraient a la fois les mets les plus sains, les couleurs les plus gaies et les sucs les plus agréables.

La conversation était aussi douce et aussi innocente que ces feslins. Paul y parlait souvent des travaux du jour et de ceux du lendemain. Il méditait toujours quelque chose d'ulile pour la société. Ici, les sentiers n'étaient pas commodes; là, on était mal assis: ces jeunes berceaux ne donnaient pas .assez d'ombrage ; Virginie serait mieux là.

Dans la saison pluvieuse, ils passaient le jour tous ensemble dans la case, maîtres et serviteurs, occupés à faire des nattes d'herbes et des paniers de bambou. On voyait rangés dans le plus grand ordre, aux parois de la muraille, des râteaux, des haches , des bêches ; et auprès de ces instruments de l'agriculture, les productions qui en étaient les fruits, des sacs de riz, des gerbes de blé, et des régimes de bananes. La délicatesse s'y joignait toujours à l'abondance. Virginie, instruite par Marguerite et par sa mère, y préparait des sorbets et des cordiaux avec le jus des cannes à sucre, des citrons et des cédrats.

La nuit venue, ils soupaient à la lueur d'une lampe; ensuite madame de La Tour ou Marguerite racontait quelques histoires de voyageurs égarés la nuit dans les bois de l'Europe infestés de voleurs , ou le naufrage de quelque vaisseau jeté par la tempête sur les rochers d'une île déserte. A ces récits, les ames sensibles de leurs enfants s'enflammaient. Ils priaient le ciel de leur faire la grâce d'exercer quelque jour l'hospitalité envers de semblables malheureux. Cependant les deux familles

se séparaient pour aller prendre du repos, dam ! l'impatience de se revoir le lendemain. Quelque fois elles s'endormaient au bruit de la pluie quj tombait par torrents sur la couverture de leur $tt cases, ou à celui des vents qui leur apportaient Ii f murmure lointain des flots qui se brisaient sur lij 1,v rivage. Elles bénissaient Dieu de leur sécurit wi personnelle , dont le sentiment redoublait pal ^ celui du danger éloigné.

De temps en temps, madame de La Tour lisai! f publiquement quelque histoire touchante de l'an fP cien ou du nouveau Testament. Ils raisonnaienj ^ peu sur ces livres sacrés; car leur théologie étai| ^ toute en sentiment comme celle de la nature, ej f"1 leur morale toute en action comme celle de I'É SI" vangile. Ils n'avaient point de jours destinés ad 5(l plaisirs, et d'autres à la tristesse. Chaque jou|",sl était pour eux un jour de fête ; et tout ce qui le) îs;l environnait, un temple divin, où ils admiraient w1 sans cesse une Intelligence infinie , toute puis] f santé, et amie des hommes. Ce sentiment de conij tf fiance dans le pouvoir suprême les remplissait d(j irps consolation pour le passé , de courage pour le pré! «|l sent, et d'espérance pour l'avenir. Voilà comrmj w ces femmes, forcées par le malheur de rentre] in dans la nature , avaient développé en ellcs-mêmeij ^ et dans leurs enfants ces sentiments que donne h p nature, pour nous empêcher de tomber dans h w malheur. Ile

Mais comme il s'élève quelquefois dans l'ame I.' p mieux réglée des nuages qui la troublent , quam iel(| quelque membre de leur société paraissait triste] ipic tous les autressc réunissaient autour de lui, et l'en- isà levaient aux pensées amères, plus par des senti-! * ments que par des réflexions. Chacun y employais pi son caractère particulier: Marguerite, unegaiett lu vive; madame de La Tour , une théologie douce) irci Virginie, des caresses tendres; Paul , de la fran« k chise, de la cordialité. Marie et Domingue mêm<i m venaient à son secours. Ils s'affligeaient s'ils là é\ voyaient affligé, et ils pleuraient s'ils le voyaienl L pleurer. Ainsi des plantes faibles s'entrelacenl m ensemble pour résister aux ouragans. Lj

Dans la belle saison , ils allaient tous les dimanches à la messe à l'église des Pamplemousses.1 lui dont vous voyez le clocher là-bas dans la plaine] sc Il y venait des habitants riches, en palanquin, qui « s'empressèrent plusieurs fois de faire la connais- ^ sance de ces familles si unies, et de les inviter si ^ des parties de plaisir. Mais elles repoussèrent fcou-1 |f jours leurs offres avec honnêteté et respect, per- s| suadées que les gens puissants ne recherchent les J faibles que pour avoir des complaisants, et qu'on

PAUL ET

Ile peut être complaisant qu'en flattant les passions jï'autrui, bonnes et mauvaises. D'un autre côté , «les n'évitaient pas avec moins de soin l'accoinance des petits habitants, pour l'ordinaire jaloux, | jédisants et grossiers. Elles passèrent d'abord au près des uns pour timides , et auprès des autres Ibour fières; mais leur conduite réservée était ac- Jiompagnée de marques de politesse si obligeantes, [surtout envers les misérables, qu'elles acquirent insensiblement le respect des riches et la confiance Jïes pauvres.

I Après la messe, on venait souvent les requérir le quelque bon office. C'était une personne affligée [ui leur demandait des conseils , ou un enfant qui ;.i es priait de passer chez sa mère malade , dans un lies quartiers voisins. Elles portaient toujours avec illes quelques recettes utiles aux maladies ordinaires aux habitants, et elles y joignaient la bonne ;race , qui donne tant de prix aux petits services, îlles réussissaient surtout à bannir les peines de ^'esprit , si intolérables dans la solitude et dans un :orps infirme. Madame de La Tour parlait avec ant de confiance de la Divinité, que le malade, en

]■ 'écoutant, la croyait présente. Virginie revenait >ien souvent de là les yeux humides de larmes , . nais le cœur rempli de joie ; car elle avait eu l'occasion de faire du bien. C'était elle qui préparait {l'avance les remèdes nécessaires aux malades , et

|&[ui les leur présentait avec une grâce ineffable. Lprès ces visites d'humanité, elles prolongeaient muelquefois leur chemin par la vallée de la Montagne-Longue jusque chez moi, où je les attendais à dîner sur les bords de la petite rivière qui oule dans mon voisinage. Je me procurais , pour ;es occasions, quelques bouteilles de vin vieux, fin d'augmenter la gaieté de nos repas indiens >ar ces douces et cordiales productions de l'Eu- 'ope. D'autres fois, nous nous donnions rendez- Irous sur les bords de la mer, à l'embouchure de jiuelques autres petites rivières , qui ne sont guère Ici que de grands ruisseaux. Nous y apportions, 3e l'habitation, des provisions végétales, que nous Joignions a celles que la mer nous fournissait en ibondance. Nous péchions sur ces rivages des jabots, des polypes, des rougets, des langoustes, Iles chevrettes, des crabes , des oursins, des hui lires, et des coquillages de toute espèce. Les sites ||les plus terribles nous procuraient souvent les ! plaisirs les plus tranquilles. Quelquefois , assis sur [un rocher, a l'ombre d'un veloutier, nous voyions lies flots du large venir se briser à nos pieds avec un horrible fracas. Paul , qui nageait d'ailleurs comme un poisson , s'avançait quelquefois sur les

récifs, au devant des lames ; puis , à leur approche, il fuyait sur le rivage , devant leurs grandes volutes écumeuses et mugissantes, qui le poursuivaient bien avant sur la grève. Mais Virginie, à cette vue, jetait des cris perçants, et disait que ces jeux-là lui faisaient grand'peur.

Nos repas étaient suivis des chants et des danses de ces deux jeunes gens. Virginie chantait le bonheur de la vie champêtre et les malheurs des gens de mer , que l'avarice porte à naviguer sur un élément furieux, plutôt que de cultiver la terre, qui donne paisiblement tant de biens. Quelquefois , à la manière des noirs , elle exécutait avec Paul une pantomime. La pantomime est le premier langage de l'homme; elle est connue de toutes les nations. Elle est si naturelle et si expressive , que les enfants des blancs ne tardent pas à l'apprendre , dès qu'ils ont vu ceux des noirs s'y exercer. Virginie se rappelant, dans les lectures que lui faisait sa mère, les histoires qui l'avaient le plus touchée, en rendait les principaux événements avec beaucoup de naïveté. Tantôt, au son du tam-tam de Domingue , elle se présentait sur la pelouse , portant une cruche sur sa tète; elle s'avançait avec timidité à la source d'une fontaine voisine , pour y puiser de l'eau. Domingue et Marie, représentant les bergers de Madian , lui en défendaient l'approche, et feignaient delà repousser. Paul accourait à son secours , battait les bergers, remplissait la cruche de Virginie, et, en la lui posant sur la tôle, il lui mettait en même temps une couronne de fleurs rouges de pervenche, qui relevait la blancheur de son teint. Alors , me prêtant à leurs jeux , je me chargeais du personnage de Raguel , et j'accordais à Paul ma fille Séphora en mariage.

Une autre fois, elle représentait l'infortunée Ruth , qui retourne veuve et pauvre dans son pays , où elle se trouve étrangère , après une longue absence. Domingue et Marie contrefaisaient les moissonneurs. Virginie feignait de glaner ça et là, sur leurs pas, quelques épis de blé. Paul, imitant la gravité d'un patriarche , l'interrogeait; elle répondait en tremblant à ses questions. Bientôt ému de pitié, il accordait l'hospitalité à l'innocence, et un asile à l'infortune; il remplissait le tablier de Virginie de toutes sortes de provisions , et l'amenait devan t nous comme devant les anciens de la ville, en déclarant qu'il la prenait en mariage malgré son indigence. Madame de La Tour, à cette scène , venant à se rappeler l'abandon où l'avaient laissée ses propres parents, son veuvage, la bonne réception que lui avait faite Marguerite, suivie maintenant de l'espoir d'un mariage

PAUL ET VIRGINIE

heureux entre leurs enfants, ne pouvait s'empêcher de pleurer ; et ce souvenir confus de maux et de biens nous faisait verser a tous des larmes de douleur et de joie.

Ces drames étaient rendus avec tant de vérité, qu'on se croyait transporté dans les champs de la Syrie ou de la Palestine. Nous ne manquions point de décorations, d'iihiraiuations et d'orchestre convenables à ce spectacle. Le lieu de la scène était, pour l'ordinaire, au carrefour d'une forêt, dont les percés formaient autour de nous plusieurs arcades de feuillage. Nous étions, a leur centre, abrités de la chaleur pendant toute la journée; mais quand le soleil était descendu à l'horizon , ses layons , brisés par les troncs des arbres , divergeaient dans les ombres de la forêt en longues gerbes lumineuses quîproduisaient le plusmajestueux effet. Quelquefois son disque tout entier paraissait a l'extrémité d'une avenue , et la rendait tout étincelante de lumière. Le feuillage des arbres , éclairé en dessous de ses rayons safranés, brillait des feux de la topaze et de l'émeraude. Leurs troncs moussus et bruns paraissaient changés en colonnes de bronze antique ; et les oiseaux, déjà retirés en silence sous la sombre feuiilée pour y passer la nuit, surpris de revoir une seconde aurore, saluaient tous a la fois l'astre du jour par mille et mille chansons.

La nuit nous surprenait bien souvent dans ces fêtes champêtres ; mais la pureté de l'air et îa douceur du climat nous permettaient de dormir sous un ajoupa, au milieu des bois, sans craindre d'ailleurs les voleurs, ni de près ni de loin. Chacun, le lendemain , retournait dans sa case, et la retrouvait dans l'état où il l'avait laissée. Il y avait alors tant de bonne foi et de simplicité dans cette île sans commerce, que les portes de beaucoup de maisons ne fermaient point a la clef, et qu'une serrure était un objet de curiosité pour plusieurs créoles.

Mais il y avait dans l'année des jours qui étaient, pour Paul et Virginie, des jours de plus grandes réjouissances : c'étaient les fêtes de leurs mères. Virginie ne manquait pas, la veille, de pétrir et de cuire des gâteaux de farine de froment, qu'elle envoyait à de pauvres familles de blancs nées dans l ile, qui n'avaient jamais mangéde pain d'Europe, et qui , sans aucun secours de noirs, réduites a vivre de manioc au milieu des bois, n'avaient, pour supporter la pauvreté, ni la stupidité qui accompagne l'esclavage, ni le courage qui vient de l'éducation. Ces gâteaux étaient les seuls présents que Virginie put faire de l'aisance de l'habitation;

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mais elle y joignait une bonne grâce qui leur don nait un grand prix. D'abord, c'était Paul quiétai chargé de les porter lui-même à ces familles ; e elles s'engageaient, en les recevant, de venir 1 lendemain passer la journée chez madame de L Tour et Marguerite. On voyait alors arriver un mère de famille avec deux ou trois misérables fil les jaunes, maigres, et si timides, qu'elles n'o saient lever les yeux. Virginie les mettait bientôl a leur aise ; elle leur servait des rafraîchissements! dont elle relevait la bonté par quelque circonstanc particulière qui en augmentait, selon elle, l'agré ment: celte liqueur avait été préparée par Mar guérite; cette autre par sa mère; son frère avai cueilli lui-même ce fruit au haut d'un arbre. Eli engageait Paul a les faire danser. Elle ne les quit tait point qu'elle ne les vît contentes et satisfaites Elle voulait qu'elles fussent joyeuses de la joie d sa famille. « On ne fait son bonheur, disait-elle » qu'en s'occupant de celui des autres. » Quand el les s'en retournaient, elle les engageait d'empor ter ce qui paraissait leur avoir fait plaisir, couvran la nécessité d'agréer ses présents du prétexte d leur nouveauté ou de leur singularité. Si elle re marquait trop de délabrement dans leurs habits elle choisissait , avec l'agrément de sa mère , quel ques uns des siens, et elle chargeait Paul d'aile secrètement les déposer à la porte de leurs cases Ainsi elle faisaitle bien a l'exemple de la Divinité cachant la bienfaitrice et montrant le bienfait

Vous autres Européens , dont l'esprit se rem plit dès l'enfance de tant de préjugés contraires ai bonheur, vous ne pouvez concevoir que la natur puisse donner tant de lumières et de plaisirs. Vo tre ame, circonscrite dans une petite sphère d connaissances humaines , atteint bientôt le terni de ses jouissances artificielles; mais la nature et l cœur sont inépuisables. Paul et Virginie n'avaien ni horloges, ni alinanachs , ni livres de chronolo gie, d'histoire et de philosophie. Les périodes dij leur vie se réglaient sur celles de la nature. Il connaissaient les heures du jour par l'ombre de arbres; les saisons, par les temps où ils donnen leurs fleurs ou leurs fruits, et les années, par h nombre de leurs récoltes. Ces douces images ré pandaient les plus grands charmes dans leurs con versations. « 11 est temps de dîner, disait Virginh » à la famille , les ombres des bananiers sont » leurs pieds; » ou bien : « La nuit s'approche » les tamarins ferment leurs feuilles. — Quanc » viendrez-vous nous voir? lui disaient quelque,1 » amies du voisinage. — Aux cannes de sucre » répondait Virginie. — Votre visite nous sef.{

PAUL ET VIRGINIE

ta,| » encore plus douce et plus agréable , » reprenaient ces jeunes filles. Quand on l'interrogeait sur son âge et sur celui de Paul : « Mon frère, di- » sait-elle , est de l'âge du grand cocotier de la » fontaine, et moi de celui du petit Les man- » guiers ont donné douze fois leurs fruits, et les » orangers vingt-quatre fois leurs fleurs, depuis » que je suis au monde. » Leur vie semblait attachée a celle des arbres, comme celle des faunes et des dryades. Ils ne connaissaient d'autres époques historiques que celles de la vie de leurs mères , d'autre chronologie que celle de leurs vergers , et d'autre philosophie que de faire du bien a tout le |monde , et de se résigner à la volonté de Dieu.

Après tout, qu'avaient besoin ces jeunes gens d'être riches et savants à notre manière? leurs besoins et leur ignorance ajoutaient encore à leur félicité. Il n'y avait point de jour qu'ils ne se communiquassent quelques secours ou quelques lumières ; oui, des lumières : et quand il s'y serait Imêlé quelques erreurs, l'homme pur n'en a point Jde dangereuses à craindre. Ainsi croissaient ces [deux enfants de la nature. Aucun souci n'avait ridé leur front; aucune intempérance n'avait corrompu leur sang; aucune passion malheureuse n'avait dépravé leur cœur : l'amour, l'innocence, Tjla piété, développaient chaque"; jour la beauté de /leur ame en grâces ineffables , dans leurs traits, fleurs altitudes et leurs mouvements. Au matin de îla vie, ils en avaient toute la fraîcheur: tels dans [te jardin d'Eden parurent nos premiers parents, jlorsque, sortant des mains de Dieu, ils se virent, [s'approchèrent, et conversèrent d'abord comme Jfrère et comme sœur: Virginie, douce, modeste, confiante comme Eve ; et Paul, semblableà Adam, jayant la taille d'un homme avec la simplicité d'un I en fan t.

1 ! Quelquefois , seul avec elle ( il me l'a mille fois 'raconté) , il lui disait, au retour de ses travaux : « Lorsquejesuis fatigué, ta vue me délasse. Quand » du haut de la montagne je t'aperçois au fond de » ce vallon, tu me parais au milieu de nos vergers » comme un bouton de rose. Si tu marches vers la » maison de nos mères, la perdrix qui court vers » ses petits a un corsage moins beau et une démar- » che moins légère. Quoique je te perde de vue a » travers les arbres, je n'ai pas besoin de te voir » pour te retrouver; quelque chose de toi que » je ne puis dire reste pour moi dans l'air où tu » passes , sur l'herbe où tu t'assieds. Lorsque je » t'approche, tu ravis tous mes sens. L'azur du ciel » est moins beau que le bleu de tes yeux, le chant » des bengalis moins doux que le son de ta voix.

» Si je te touche seulement du bout du doigt, tout » mon corps frémit de plaisir. Souviens-toi du jour » où nous passâmes à travers les cailloux roulants » de la rivière des Trois-Maraelles. En arrivant » sur ses bords, j'étais déjà bien fatigué; mais » quand je t'eus prise sut mon dos, il me semblait » que j'avais des ailes comme un oiseau. Dis-moi » par quel charme tu as pu m' enchanter. Est-ce » par ton esprit? mais nos mères en ont plus que » nous deux. Est-ce par tes caresses? mais elles » m'embrassent plus souvent que toi. Je crois que » c'est par ta bonté. Je n'oublierai jamais que tu as » marché nu-pieds jusqu'à la Rivière-Noire pour » demander la grâce d'une pauvre esclave fugi- » tive. Tiens, ma bien-aimée, prends cette bran- » che fleurie de citronnier que j'ai cueillie dans la « forêt ; tu la mettras la nuit près de ton lit. Mange » ce rayon de miel; je l'ai pris pour toi au haut » d'un rocher. Mais auparavant repose-toi sur mon » sein, et je serai délassé. »

Virginie lui répondait : « 0 mon frère ! les » rayons du soleil au matin , au haut de ces ro- » chers ; me donnent moins de joie que ta pré- » sence. J'aime bien ma mère, j'aime bien la » tienne; mais quand elles t'appellent mon fils, je » les aime encore davantage. Les caresses qu'elles » te font me sont plus sensibles que celles que j'en » reçois. Tu me demandes pourquoi lu m'aimes : » mais tout ce qui a été élevé ensemble s'aime. » Vois nos oiseaux : élevés dans les mêmes nids , » ils s'aiment comme nous; ils sont toujours en- » semble comme nous. Ecoute comme ils s'appel- » lent et se répondent d'un arbre à l'autre. De » même, quand l'écho me fait entendre les airs » que tu joues sur ta flûte, au haut delà mon- » tague, j'en répèle les paroles au fond de ce val- » Ion. Tu m'es cher, surtout depuis le jour où tu » voulais te battre pour moi contre le maître de » l'esclave. Depuis ce lemps-la, je me suis dit bien » des fois : Ah ! mon frère a un bon cœur; sans » lui je serais morte d'effroi. Je prie Dieu tous les » jours pour ma mère, pour la tienne, pour toi , » pour nos pauvres serviteurs; mais quand je pro- » nonce ton nom, il me semble que ma dévotion » augmente. Je demande si instamment à Dieu » qu'il ne t'arrive aucun mal! Pourquoi vas-tu si » loin et si haut me chercher des fruits et des » fleurs? n'en avons-nous pas assez dans le jardin ? » Gomme te voilà fatigué ! tu es tout en nage. » Et, avec son petit mouchoir blanc, elle lui essuyait le front et les joues, et elle lui donnait plusieurs baisers.

Cependant, depuis quelque temps, Virginie se

PAUL ET VIRGINIE

sentait agitée d'un mal inconnu. Ses beaux yeux bleus se marbraient de noir; son teint jaunissait ; une langueur universelle abattait son corps. La sérénité n'était plus sur son front, ni le sourire sur ses lèvres. On la voyait tout-a-coup gaie sans joie, et triste sans chagrin. Elle fuyait ses jeux innocents, ses doux travaux, et la société de sa famille bien aimée. Elle errait çà et la dans les lieux les plus solitaires de l'habitation, cherchant partout du repos, et ne le trouvant nulle part. Quelquefois à la vue de Paul, elle allait vers lui en folâtrant ; puis tout-a-coup, près de l'aborder, un embarras subit la saisissait, uu rouge vif colorait ses joues pâles, et ses yeux n'osaient plus s'arrêter sur les siens. Paul lui disait: « La verdure couvre ces ro- » chers; nos oiseaux chantent quand ils te voient ; » tout est gai autour de toi : toi seule es triste. » Et il cherchait à la ranimer en l'embrassant ; mais elle détournait la tête, et fuyait tremblante vers sa mère. L'infortunée se sentait troublée par les caresses de son frère. Paul ne comprenait rien a des caprices si nouveaux et si étranges. Un mal n'arrive guère seul.

Un de ces étés qui désolent de temps a autre les terres situées entre les tropiques vint étendre ici ses ravages. C'était vers la fin de décembre, lorsque le soleil, au capricorne , échauffe pendant trois semaines l'Ile-de-France de ses feux verticaux. Le vent du sud-est, qui y règne presque toute l'année, n'y soufflait plus. De longs tourbillons de poussière s'élevaient sur les chemins, et restaient suspendus en l'air. La terre se fendait de toutes parts; l'herbe était brûlée; des exhalaisons chaudes sortaient du flanc des montagnes, et la plupart de leurs ruisseaux étaient desséchés. Aucun nuage ne venait du côté de la mer. Seulement , pendant le jour, des vapeurs rousses s'élevaient de dessus ses plaines, et paraissaient, au coucher du soleil , comme les flammes d'un incendie. La nuit même n'apportait aucun rafraîchissement a l'atmosphère embrasée. L'orbe delà lune, tout rouge, se levait, dans un horizon embrumé, d'une grandeur démesurée. Les troupeaux, abattus sur les flancs des collines, le cou tendu vers le ciel, aspirant l'air, faisaient retentir les vallons de tristes mugissements. Le Cafre même qui les conduisait se couchait sur la terre pour y trouver de la fraîcheur; mais partout le sol était brûlant, et l'air étouffant retentissait du bourdonnement des insectes, qui cherchaient a se désaltérer dans le sang des hommes et des animaux.

Dans une de ces nuits ardentes, Virginie sentit redoubler tous les symptômes de son mal. Elle se

levait, elle s'asseyait, elle se recouchait, et n

trouvait dans aucune attitude ni le sommeil ni h repos. Elle s'achemine , a la clarté de la lune, ver sa fontaine. Elle en aperçoit la source, qui, malgré' ! 1 la sécheresse, coulait encore en filets d'argent sur; les flancs bruns du rocher. Elle se plonge dans sonj

bassin. D'abord, la fraîcheur ranime ses sens, et

[oguej la tel

ICfOll

mille souvenirs agréables se présentent à son es prit. Elle se rappelle que , dans son enfance mère et Marguerite s'amusaient à la baigner avec Paul dans ce même lieu ; que Paul ensuite , réser- 1111,111 vant ce bain pour elle seule , en avait creusé le lit couvert le fond de sable , et semé sur ses bords des herbes aromatiques. Elle entrevoit dans l'eau, sur ses bras nus et sur son sein , les reflets des deux palmiers plantés à la naissance de son frère et a la [s sienne, qui entrelaçaient au-dessus de sa tête leur rameaux verts et leurs jeunes cocos. Elle pense a l'amitié de Paul, plus douce que les parfums, plus pure que l'eau des fontaines, plus forte que les palmiers unis , et elle soupire. Elle songea la nuit a la solitude; et un feu dévorant la saisit. Aussi tôt elle sort, effrayée, de ces dangereux ombrages et de ces eaux plus brûlantes que les soleils de 1 zone torride. Elle court auprès de sa mère chei cher un appui contre elle-même. Plusieurs fois voulant lui raconter ses peines, elle lui pressa lesfrc mains dans les siennes; plusieurs fois elle fut près de prononcer le nom de Paul, mais son cœur op pressé laissa sa langue sans expression; et posant sa tête sur le sein maternel, elle ne put que Pin onder de ses larmes.

Madame de La Tour pénétrait bien la cause d mal de sa fille, mais elle n'osait elle-même lui en parler. « Mon enfant, lui disait-elle, adresse-toi » Dieu, qui dispose à son gré de la santé et de la » vie. 11 t'éprouve aujourd'hui, pour te récompen- » ser demain. Songe que nous ne sommes sur la » terre que pour exercer la vertu. »

Cependant ces chaleurs excessives élevèrent de l'océan des vapeurs qui couvrirent l'île comme un vaste parasol. Les sommets des montagnes les rassemblaient autour d'eux, et de longs sillons de feu sortaient de temps en temps de leurs pitons embrumés. Bientôt des tonnerres affreux firent retentir de leurs éclats les bois , les plaines et les vallons; des pluies épouvantables, semblables k des cataractes, tombèrent du ciel. Des torrents écumeux se précipitaient le long des flancs de cette montagne; le fond de ce bassin était devenu une mer ; le plateau où sont assises les cabanes, une petite île , et l'entrée de ce vallon une écluse par où sortaient pêle-mêle, avec les eaux

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PAUL ET

is Mugissantes , les terres, les arbres et les rochers, le Toute la famille tremblante priait Dieu dans la r$ :ase de madame de La Tour, dont le toit craquait éîjiorrlblement par l'effort des vents. Quoique la irjborte et les contrevents en fussent bien fermés , ujous les objets s'y distinguaient à travers les î( jointures de la charpente, tant les éclairs étaient sirifs et fréquents! L'intrépide Paul, suivi de Do- Jningue, allait d'une case à l'autre, malgré la fureur % Ile la tempête, assurant ici une paroi avec un arc- JjÉùfcant, et enfonçant là un pieu; il ne rentrait , [ue pour consoler la famille par l'espoir prochain Jjïu retour du beau temps. En effet, sur le soir i a pluie cessa, le veut alizé du sud-est reprit son x purs ordinaire, les nuages orageux furent jetés Mers le nord-ouest, et le soleil couchant parut à l'ho- Jizon.

à ; Le premier désir de Virginie fut de revoir le lieu s le son repos. Paul s'approcha d'elle d'un air li- J nide, et lui présenta son bras pour l'aider a marjher. Elle l'accepta en souriant, et ils sortirent en- . emble de la case. L'air était fiais et sonore. Des , umées blanches s'élevaient sur les croupes de la a Inonlagne, sillonnée ça et la de l'écume des torrents ■ |[ui tarissaient de tous côtés. Pour le jardin, il était , ;out bouleversé par d'affreux ravins; la plupart des s jrbres fruitiers avaient leurs racines en haut ; de s rands amas de sable couvraient les lisières des •|rairies, et avaient comblé le bain de Virginie. Cependant les deux cocotiers étaient debout, et ■lien verdoyants. Mais il n'y avait plus aux envions ni gazons , ni berceaux, ni oiseaux, excepté linéiques bengalis qui , sur la pointe des rochers i oisins, déploraient, par des chants plaintifs, la ilerte de leurs petits.

| A la vue de cette désolation, Virginie dit à Paul : Vous aviez apporté ici des oiseaux, l'ouragan les a tués. Vous aviez planté ce jardin, il est détruit. I' Tout périt sur la terre; il n'y a que le ciel qui ne change point. » Paul lui répondit : « Que ne puis-je vous donner quelque chose du ciel ! I mais je ne possède rien , même sur la terre. » [irginie reprit en rougissant : « Vous avez à vous le portrait de saint Paul. » A peine eut-elle par- [p, qu'il courut le chercher dans la case de sa ipère. Ce portrait était une petite miniature, représentant l'ermite Paul. Marguerite y avait une rande dévotion. Elle l'avait porté long temps susendu à son cou, étant fille ; ensuite, devenue 1ère, elle l'avait mis h celui de son enfantai! était Ilême arrivé qu'étant enceinte de lui, et délaissée e tout le monde, a force de contempler l'image | je ce bienheureux solitaire, son fruit en avait

contracté quelque ressemblance; ce qui l'avait décidée à lui en faire porterie nom, et a lui donner pour patron un saint qui avait passé sa vie loin des hommes, qui l'avaient elle-même abusée, puis abandonnée. ^Virginie, en recevant ce petit portrait des mains cî?Paul, lui dit d'un ton ému : «Mon frère, il ne me sera jamais enlevé tant » que je vivrai, et je n'oublierai jamais que tu m'as » donne' la seule chose que tu possèdes au monde. » A ce ton d'amitié , à ce retour inespéré de familiarité et de tendresse, Paul voulut l'embrasser; mais, aussi légère qu'un oiseau, elle lui échappa, et le laissa hors de lui, ne concevant rien a une conduite si extraordinaire.

Cependant Marguerite disait à madame de La Tour : « Pourquoi ne marions-nous pas nos en- »» fants? Ils ont l'un pour l'autre une passion ex- » trême, dont mon fils ne s'aperçoit pas encore. » Lorsque la nature lui aura parlé, en vain nous » veillons sur eux; tout est à craindre. » Madame de La Tour lui répondit : « Ils sont trop jeunes » et trop pauvres. Quel chagrin pour nous , si Vir- » ginie mettait au monde des enfants malheureux, » qu'elle n'aurait peut-être pas la force d'élever! » Ton noir Domingue est bien cassé; Marie est » infirme; moi-même, chère amie, depuis quinze » ans je me sens fort affaiblie. Onvieillit prompte- » ment dans les pays chauds , et encore plus vite » dans le chagrin. Paul est notre unique espérance. » Attendons que l'âge ait formé son tempérament, » et qu'il puisse nous soutenir par son travail. » A présent tu le sais, nous n'avons guère que » le nécessaire de chaque jour. Mais en faisant » passer Paul dans l'Inde pour un peu de temps, » le commerce lui fournira de quoi acheter quel- » ques esclaves; et, a son retour ici, nous le » marierons à Virginie; car je crois que personne » ne peut rendre ma chère fille aussi heureuse que » ton fils Paul. Nous en parlerons a notre voisin. »

Eu effet, ces dames me consultèrent, et je fus deleuravis. « Les mers de l'Inde sont belles, leur » dis-je. En prenant une saison favorable pour » passer d'ici aux Indes, c'est un voyage de six se- » maines au plus, et d'autant de temps pour en re- » venir. Nous ferons dans notre quartier une pa- » cotille a Paul; car j'ai des voisins qui l'aiment » beaucoup. Quand nous ne lui donnerions que du » coton brut, dont nous ne faisons aucun usage, » faute de moulins pour l'éplucher; du bois d'é- » bène, si commun ici qu'il sert au chauffage, et » quelques résines qui se perdent dans nos bois ; » tout cela se vend assez bien aux Indes, et nous » est fort inutile ici. »

PAUL ET VIRGINIE

Je me chargeai de demander a M. de La Bourdormays une permission d'embarquement pour ce voyage, et, avant tout, je voulus en prévenii Paul. Mais quel fut mon étonnement, lorsque ce jeune homme me dit, avec un bon sens fort audessus de son âge : « Pourquoi 'voulez-vous que je » quitte ma famille , pour je ne sais quel projet de » fortune? Ya-t-il un commerce au monde plus » avantageux que la culture d'un champ, qui rend )) quelquefois cinquante et cent pour un? Si nous o voulons faire le commerce, ne pouvons-nous pas » le faire en portant notre superflu d'ici à la ville, » sans que j'aille courir aux Indes? Nos mères me » disent que Domingue est vieux et cassé; mais » moi, je suis jeune, et je me renforce chaque » jour. Il n'a qu'a leur arriver pendant mon ab- » sence quelque accident, surtout a Virginie, qui » est déjà souffrante. Oh non , non! je ne saurais » me résoudre à les quitter. »

La réponse me jeta dans un grand embarras; car madame de La Tour ne m'avait pas caché l'état de Virginie, et le désir qu'elle avait de gagner quelques années sur l'âge de ces jeunes gens, en les éloignant l'un de l'autre. C'étaient des motifs que je n'osais môme faire soupçonner à Paul.

Sur ces entrefaites, un vaisseau arrivé de France apporta a madame de La Tour une lettre de sa tante. La crainte de la mort, sans laquelle les cœurs durs ne seraient jamais sensibles , l'avait frappée. Elle sortait d'une grande maladie dégénérée en langueur, etque 1 âge rendait incurable. Elle mandait à sa nièce de repasser en France; ou , si sa santé ne lui permettait pas de faire un si long voyage, elle lui enjoignait d'y envoyer Virginie, h laquelle elle destinait une bonne éducation, un parti à la cour, et la donation de tous ses biens. Elle attachait, disait-elie, le retour de ses bontés à l'exécution de ses ordres.

A peine cette lettre fut lue dans la famille, qu'elle y répandit la consternation. Domingue et Marie se mirent à pleurer. Paul, immobile d'étonnement, paraissait prêt à se mettre en colère. Virginie, les yeux fixés sur sa mère, n'osait proférer un mot. « Pourriez - vous nous quitter » maintenant ? dit Marguerite a madame de La » Tour. — Non, mon amie; non, mes enfants, » reprit madame de La Tour ; je ne vous quitterai » point. J'ai vécu avec vous, et c'est avec vous que » je veux mourir. Je n'ai connu le bonheur que » dans votre amitié. Si ma santé est dérangée, » d'anciens chagrins en sont cause. J'ai été bles- » sée au cœur par la dureté de mes parents, et par

» la perte de mon cher époux. Mais, depuis, j'ai » goûté plus de consolation et de félicité avec vous » sous ces pauvres cabanes, que jamais les riches » ses de ma famille ne m'en ont fait même espère » dans ma patrie. »

A ce discours , des larmes de joie coulèrent d< tous les yeux. Paul, serrant madame de La Tou dans ses bras, lui dit : « Je ne vous quitterai pa » non plus. Je n'irai point aux Indes. Nous tra » vaillerons tous pour vous , chère maman ; riei » ne vous manquera jamais avec nous. » Mais, d toute la société, la personne qui témoigna le moin de joie, et qui y fut la plus sensible , fut Virginie Elle parut lereste du jour d'une gaieté douce, etl retour de sa tranquillité mit le comble a la satis faction générale.

Le lendemain, au lever du soleil, comme ils ve liaient de faire tous ensemble, suivant leur cou tume, la prière du matin qui précédait le déjeuner Domingue les avertit qu'un monsieur à cheval suivi de deux esclaves, s'avançait vers l'habitation C'était M. de La Bourdonnays. Il entra dans la case où toute la famille était à table. Virginie venait d servir, suivant l'usage du pays, du café , et du ri cuit a l'eau. Elle y avait joint des patates chaude et des bananes fraîches. II y avait pour toute vais selle des moitiés de calebasses , et pour linge de feuilles de bananier. Le gouverneur témoigna d'à bord quelque étonnement de la pauvreté de cettdemeure. Ensuite, s'adressant à madame de L; Tour , il lui dit que les affaires générales Tempe chaient quelquefois de songer aux particulières mais qu'elle avait bien des droits sur lui. « Vou » avez, ajouta-t-il, madame, une tante de qualit » et fort riche à Paris, qui vous réserve sa fortune » et vous attend auprès d'elle. » Madame de L Tour répondit au gouverneur que sa santé altéré ne lui permettait pas d'entreprendre un si Ion voyage. « Au moins, reprit M. de La Bourdonnays » pour mademoiselle votre fille, si jeune et » aimable, vous ne sauriez, sans injustice, la prive » d'une si grande succession. Je ne vous cach » pas que votre tante a employé l'autorité pou » la faire venir auprès d'elle. Les bureaux m'on » écrit à ce sujet d'user, s'il le fallait, de moi » pouvoir ; mais, ne l'exerçant que pour rendr » heureux les habitants de cette colonie, j'attend » de votre volonté seule un sacrifice de quelque

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» années, d'où dépend l'établissement de votr p » fillôT^Ue bien-être de toute votre vie. Pour

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» quoi vient-on aux îles? n'est-ce pas pour y fair » fortune? n'est-il pas bien plus agréable de l'aile » retrouver dans sa patrie? »

PAUL ET VIRGINIE

En disant ces mots, il posa sur la table un gros ac de piastres que portait un de ses noirs. « Voilà, ajouta-t-il, ce qui est destiné aux préparatifs de voyage de mademoiselle votre fille, de la part de votre tante. » Ensuite il finit par reprocher avec >onté à madame de La Tour de ne s'être pas dressée à lui dans ses besoins , en la louant cependant de son noble courage. Paul aussitôt prit Ja parole, et dit au gouverneur : « Monsieur, ma J> mère s'est adressée à vous , et vous l'avez mal J reçue. — Avez-vous un autre enfant, madame? dit M. de La Bourdonnays a madame de La Tour. — Non, monsieur, reprit-elle ; celui-ci est le fils de mon amie, mais lui et Virginie nous sont communs, et également chers. — Jeune homme , dit le gouverneur a Paul, quand vous aurez acquis l'expérience du monde , vous connaîtrez le malheur des gens en place ; vous saurez combien il est facile de les prévenir, combien aisément ils donnent au vice intrigant ce qui appartient au mérite qui se cache. »

M. de La Bourdonnays , invité par madame de ia Tour , s'assit à table auprès d'elle. 11 déjeuna, la manière des créoles, avec du café mêlé avec uriz cuit à l'eau, 11 fut charmé de l'ordre et delà •ropreté de la petite case, de l'union de ces deux imilles charmantes, et du zèle même de leurs ieux domestiques. « Il n'y a, dit-il, ici que des meubles de bois; mais on y trouve des visages sereins et des cœurs d'or. » Paul, charmé de la •opularilé du gouverneur, lui dit : « Je désire être votre ami, car vous êtes un honnête homme. » I. de La Bourdonnays reçut avec plaisir cette aarque de cordialité insulaire. 11 embrassa Paul n lui serrant la main, et l'assura qu'il pouvait ompter sur son amitié.

Après déjeuner, il prit madame de La Tour en iarticulier, et lui dit qu'il se présentait une occaion prochaine d'envoyer sa fille en France sur un aisseau prêt à partir ; qu'il la recommanderait à ine dame de ses parentes qui y était passagère ; Ip'il fallait bien se garder d'abandonner une fortune immense pour une satisfaction de quelques années. « Votre tante, ajouta-t-il en s'en allant, 1 ne peut pas traîner plus de deux ans : ses amis i me l'ont mandé. Songez-y bien. La fortune ne vient pas tous les jours. Consultez-vous. Tous les 1 gens de bon sens seront de mon avis. » Elle lui éponditque, « ne désirant désormais d'autrebonheur dans le monde que celui de sa fille, elle ' laisserait son départ pour la France entièrement a sa disposition. »

Madame de La Tour n'était pas fâchée de trou-

ver une occasion de séparer pour quelque temps Virginie et Paul, en procurant un jour leur bonheur mutuel . Elle prit donc sa fille à part, et lui dit : « Mon enfant , nos domestiques sont vieux ; Paul » est bien jeune; Marguerite vient sur l'âge; je » suis déjà infirme : si j'allais mourir, que devien- » driez-vous , sans fortune , au milieu de ces dé- » serts? vous resteriez donc seule, n'ayant per- » sonne qui puisse vous être d'un grand secours , » et obligée, pour vivre, de travailler sans cesse à » la terre comme une mercenaire. Cette idée me » pénètre de douleur. » Virginie lui répondit : « Dieu nous a condamnés au travail; vous m'avez » appris à travailler, et à le bénir chaque jour. » Jusqu'à présent il ne nous a pas abandonnés; il » ne nous abandonnera point encore. Sa provi- » dence veille particulièrement sur les malheu- » reux. Vous me l'avez dit tant de fois, ma mère ! » Je ne saurais me résoudre à vous quitter. » Madame de La Tour, émue, reprit : « Je n'ai d'autre » projet que de te rendre heureuse, et de te ma- » rier un jour avec Paul , qui n'est point ton » frère. Songe maintenant que sa fortune dépend » de toi. »

Une jeune fille qui aime croit que tout le monde l'ignore. Elle met sur ses yeux le voile qu'elle a sur son cœur ; mais quand il est soulevé par une main amie, alors les peines secrètes de son amour s'échappent comme par une barrière ouverte, et les doux épanchements de la confiance succèdent aux réserves et aux mystères dont elle s'environnait. Virginie, sensible aux nouveaux témoignages de bonté de sa mère, lui raconta quels avaient été ses combats, qui n'avaient eu d'autre témoin que Dieu seul; qu'elle voyait les secours de sa providence dans celui d'une mère tendre qui approuvait son inclination , et qui ia dirigerait par ses conseils; que maintenant, appuyée de son support, tout l'engageait à rester auprès d'elle , sans inquiétude pour îe présent, et sans crainte pour l'avenir.

Madame de La Tour, voyant que sa confidence avait produit un effet contraire à celui qu'elle en attendait, lui dit : « Mon enfant, je ne veux point » te contraindre; délibère à ton aise, mais cache » ton amour à Paul. Quand le cœur d'une » fille est pris, son amant n'a plus rien à lui de- » mander. »

Vers le soir, comme elle était seule avec Virginie, il entra chez elle un grand homme vêtu d'une soutane bleue. C'était un ecclésiastique missionnaire de l'île, et confesseur de madame de La Tour et de Virginie. 11 était envoyé par le gou-

PAUL ET VIRGINIE

verneur. « Mes enfants , dit-il en entrant , Dieu » soit loué ! vous voilà riches. Vous pourrez écou- » ter votre bon cœur , faire du bien aux pauvres. » Je sais ce que vous a dit M. de La Bourdonnays, » et ce que vous lui avez répondu. Bonne maman, » votre santé vous oblige de rester ici; mais vous, » jeune demoiselle, vous n'avez point d'excuse. 11 » faut obéir à la Providence, a nos vieux parents, » même injustes. C'est un sacrifice; mais c'est » l'ordre de Dieu. Il s'est dévoué pour nous; il » faut, à son exemple, se dévouer pour le bien de » sa famille. Votre voyage en France aura une fin » heureuse. Ne voulez-vous pas bien y aller, ma » chère demoiselle ? »

Virginie, les yeux baissés, lui répondit en tremblant : « Si c'est l'ordre de Dieu , je ne m'oppose » arien. Que la volonté de Dieu soit faite ! » ditelle en pleurant.

Le missionnaire sortit, et fut rendre compte au gouverneur du succès de sa commission. Cependant madame de La Tour m'envoya prier par Dominguede passer chez elle , pour me consulter sur le départ de Virginie. Je ne fus point du tout d'avis qu'on la laissât partir. Je tiens pour principes certains du bonheur qu'il faut préférer les avantages de la nature a tous ceux de la fortune, et que nous ne devons point aller chercher hors de nous ce que nous pouvons trouver chez nous. J'étends ces maximes a tout, sans exception. Mais que pouvaient mes conseils de modération contre les illusions d'une grande fortune , et mes raisons naturelles contre les préjugés du monde et une autorité sacrée pour madame de La Tour? Celte dame ne me consulta donc que par bienséance, et elle ne délibéra plus depuis la décision de son confesseur. Marguerite même, qui, malgré les avantages qu'elle espérait pour son fils de la fortune de Virginie , s'était opposée fortement a son départ, ne fit plus d'objections. Pour Paul, qui ignorait le parti auquel on se déterminait, étonné des conversations secrètes de madame de La Tour et de sa fille, il s'abandonnait à une tristesse sombre. « On trame quelque chose contre moi, dit-il, puis- » qu'on se cache de moi. »

Cependant le bruit s'étant répandu dans l'île que la fortune avait visité ces rochers , on y vit grimper des marchands de toute espèce. Ils déployèrent, au milieu de ces pauvres cabanes, les plus riches étoffes de l'Inde : de superbes basins de Goudelour, des mouchoirs de Paliacate et de Mazulipatan, des mousselines de Daca, unies, rayées, brodées, transparentes comme le jour ; des baftas de Surate d'un si beau blanc, des chitles de toutes

couleurs et des plus rares , a fond sablé et à rameaux verts. Ils déroulèrent de magnifiques étoffes de soie de la Chine , des lampas découpés à jour, des damas d'un blanc satiné, d'autres d'uni vert de prairie, d'autres d'un rouge a éblouir , des taffetas roses, des satins à pleine main, des pékins moelleux comme le drap , des nankins blancs et jaunes, et jusqu'à des pagnes de Mada gascar.

Madame de La Tour voulut que sa fille achetât tout ce qui lui ferait plaisir ; elle veilla seulement sur le prix et les qualités des marchandises , de peur que les marchands ne la trompassent. Virgn ^ nie choisit tout ce qu'elle crut être agréable à sa mère, à Marguerite et à son fils. « Ceci, disait-elle » était bon pour des meubles ; cela , pour l'usage » de Marie et de Domingue. » Enfin, le sac de piastres était employé, qu'elle n'avait pas encore songé à ses besoins. Il fallut lui faire son partage sur les présents qu'elle avait distribués à la société.

Paul , pénétré de douleur à la vue de ces dons de la fortune qui lui présageaient le départ de Virginie, s'en vint quelques jours après chez moi Il me dit, d'un air accablé : « Ma sœur s'en va » elle fait déjà les apprêts de son voyage. Passez » chez nous, je vous prie. Employez votre crédi » sur l'esprit de sa mère et de la mienne pour la » retenir. » Je me rendis aux instances de Paul, quoique bien persuadé que mes représentation seraient sans effet.

Si Virginie m'avait paru charmante en toile bleue du Bengale, avec un mouchoir rouge autoui de sa tête, ce fut encore tout autre chose quanc je la vis parée à la manière des dames de ce pays Elle était vêtue de mousseline blanche doublée d| taffetas rose. Sa taille légère et élevée se dessinail parfaitement sous son corset; et ses cheveux; blonds, tressés à double tresse, accompagnaien admirablement sa tête virginale. Ses beaux yeux bleus étaient remplis de mélancolie ; et son cœur agité par une passion combattue, donnait à son teint une couleur animée, et à sa voix des som pleins d'émotion. Le contraste même de sa parun élégante, qu'elle semblait porter malgré elle, ren daitsa langueur encore plus touchaute. Personin ne pouvait la voir ni l'entendre sans se sentir ému La tristesse de Paul en augmenta. Marguerite, af fligée de la situation de son fils , lui dit en particu lier : « Pourquoi, mon fils, te nourrir de faussa » espérances, qui rendent les privations encon » plus amères ? il est temps que je te découvre h » secret de ta vie et de la mienne. Mademoisell

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PAUL ET VIRGINIE

» de La Tour appartient, par sa mère, à une pa- » rente riche et cle grande condition ; pour toi, tu » n'es que le filsd'unepauvre paysanne, et, qui pis >) est, tu es bâtard. »

Ce mot de bâtard étonna beaucoup Paul. Il ne S'avait jamais ouï prononcer ; il en demanda la signification à sa mère, qui lui répondit : « Tu n'as i) point eu de père légitime. Lorsque j'étais fille, » l'amour me fit commettre une faiblesse dont tu | as été le fruit. Ma faute t'a privé de ta famille » paternelle; et mon repentir, de ta famille ma- » ternelle. Infortuné, tu n'as d'autres parents que ) moi seule dans le monde ! » Et elle se mit à répandre des larmes. Paul, la serrant dans ses bras, ui dit : « 0 ma mère ! puisque je n'ai d'autres > parents que vous dans le monde, je vous en ai- » merai davantage. Mais quel secret venez -vous de ) me révéler 1 Je vois maintenant la raison qui ) éloigne de moi mademoiselle de La Tour depuis 1) deux mois, et qui la décide aujourd'hui a partir, t) Ah ! sans doute elle me méprise ! » j Cependant, l'heure du souper étant venue, on lié mit à table, où chacun des convives, agité de passions différentes, mangea peu etne parla point. Virginie en sortit la première , et fut s'asseoir au lieu où nous sommes. Paul la suivit bientôt après , lîfc vint se mettre auprès d'elle. L'un et l'autre gardèrent quelque temps un profond silence. II faisait jne de ces nuits délicieuses, si communes entre îles tropiques, et dont le plus habile pinceau ne Rendrait pas la beauté. La lune paraissait au milieu ■ lu firmament , entourée d'un rideau de nuages Jme ses rayons dissipaient par degrés. Sa lumière u:e répandait insensiblement sur les montagnes de îj île et sur leurs pitons, qui brillaient d'un vert arftenté. Les vents retenaient leurs haleines. On entendait dans les bois, au fond des vallées, au haut les rochers, de petits cris, de doux murmures l'oiseaux qui se caressaient dans leurs nids, réi [ouis par la clarté de la nuit et la tranquillité de : 'air. Tous, jusqu'aux insectes, bruissaient sous l'herbe. Les étoiles étincelaient au ciel , et se réfléchissaient au sein de la mer, qui répétait leurs (mages tremblantes. Virginie parcourait avec des fegards distraits son vaste et sombre horizon, distingué du rivage de l'île par les feux rouges des techeurs. Elle aperçut, à l'entrée du port, une umière et une ombre : c'était le fanal et le corps lu vaisseau où elle devait s'embarquer pour l'Euope, et qui , prêt à mettre à la voile, attendait i Fancre la fin du calme. A cette vue elle se trouva, et détourna la tête , pour que Paul ne la vît pas pleurer.

Madame de La Tour, Marguerite et moi nous étions assis à quelques pas de là sous des bananiers , et dans le silence de la nuit nous entendîmes distinctement leur conversation , que je n'ai pas oubliée.

Paul lui dit : « Mademoiselle, vous partez, diton , dans trois jours. Vous ne craignez pas de vous exposer aux dangers de la mer.... de la mer, dont vous êtes si effrayée ? — 11 faut , répondit Virginie, que j'obéisse à mes parents, à mon devoir. — Vous nous quittez, reprit Paul , pour une parente éloignée, que vous n'avez jamais vue ! — Hélas ! dit Virginie, je voulais rester ici toute ma vie ; ma mère ne Fa pas voulu. Mon confesseur m'a dit que la volonté de Dieu était que je partisse ; que la vie était une épreuve.... Oh ! c'est une épreuve bien dure ! » « Quoi ! repartit Paul, tant de raisons vous ont décidée, et aucune ne vous a retenue ! Ah ! il en est encore que vous ne me dites pas. La richesse a de grands attraits. Vous trouverez bientôt, dans un nouveau monde, à qui donner le nom de frère , que vous ne me donnez plus. Vous le choisirez , ce frère , parmi des gens dignes de vous par une naissance et une fortune que je ne puis vous offrir. Mais, pour être plus heureuse, où. voulez-vous aller ? Dans quelle terre aborderez-vous qui vous soit plus chère que celle où vous êtes née? Où formerez-vous une société plus aimable que celle qui vous aime ? Comment vivrezvous sans les caresses de votre mère, auxquelles vous êtes si accoutumée? Que deviendra-t-elle elle-même, déjà sur l'âge, lorsqu'elle ne vous verra plus a ses côtés, a la table, dans la maison, à la promenade, où elle s'appuyait sur vous ? Que deviendra la mienne, qui vous chérit autant qu'elle? Que leur dirai-je à Tune et a l'autre, quand je les verrai pleurer de votre absence? Cruelle ! je ne vous parle point de moi : mais que deviendrai-je moi-même, quand le malin je ne vous verrai plus avec nous, et que la nuit viendra sans nous réunir ; quand j'apercevrai ces deux palmiers plantés à notre naissance, et si long-temps témoins de notre amitié mutuelle? Ah ! puisqu'un nouveau sort te touche, que tu cherches d'autres pays que ton pays natal, d'autres biens que ceux de mes travaux; laisse-moi t' accompagner sur le vaisseau où lu pars. Je te rassurerai dans les tempêtes, qui (e donnent tant d'effroi sur la terre. Je reposerai ta tête sur mon sein ; je réchaufferai ton cœur contre mon cœur ; et en France , où tu vas chercher de la » fortune et de la grandeur, je te servirai comme

PAUL ET VIRGINIE

» ton esclave. Heureux de ton seul bonheur, dans » ces hôtels où je te verrai servie et adorée , je » serai encore assez riche et assez noble pour te » faire le plus grand des sacrifices, en mourant à » tes pieds. »

Les sanglots étouffèrent sa voix, et nous entendîmes aussitôt celle de Virginie qui lui disait ces

mots entrecoupés de soupirs « C'est pour toi

» que je pars pour toi , que j'ai vu chaque

» jour courbé par le travail pour nourrir deux fa- » milles infirmes. Si je me suis prêtée a l'occasion » de devenir riche, c'est pour te rendre mille fois » le bien que tu nous as fait. Est-il une fortune di- » gne de ton amitié? Que me dis-tu de ta nais- » sance? Ah! s'il m'était encore possible de me » donner un frère , en choisirais-je un autre que » loi ? 0 Paul ! ô Paul ! tu m'es beaucoup plus » cher qu'un frère ! Combien m'en a-t-il coûté » pour te repousser loin de moi ! Je voulais que tu » m'aidasses a me séparer de moi-même , jusqu'à » ce que le ciel pût bénir notre union. Maintenant o je reste, je pars, je vis, je meurs ; fais de moi » ce que tu veux. Fille sans vertu ! j'ai pu résister » à tes caresses, et je ne puis soutenir ta dou- » leur. »

À ces mots, Paul la saisit dans ses bras ; et la tenant étroitement serrée, il s'écria d'une voix terrible : « Je pars avec elle , rien ne pourra m'en » détacher. » Nous courûmes tous à lui. Madame de La Tour lui dit : « Mon fils, si vous nous quit- » tez, qu'allons-nous devenir? »

11 répéta en tremblant ces mots: « Mon fils.... » mon fils. ... Vous, ma mère ! lui dit-il, vous qui » séparez le frère d'avec la sœur ! Tous deux nous » avons sucé votre lait ; tous deux , élevés sur vos » genoux, nous avons appris de vous a nous ai- » mer ; tous deux nous nous le sommes dit mille » fois : et maintenant vous l'éloignez de moi ! » Vous l'envoyez en Europe, dans ce pays barbare » qui vous a refusé un asile, et chez des parents » cruels qui vous ont vous-même abandonnée ! » Vous me direz : Vous n'avez plus de droits sur » elle ; elle n'est pas votre sœur. Elle est tout pour » moi, ma richesse, ma famille, ma naissance, » tout mon bien. Je n'en connais plus d'autre. » Nous n'avons eu qu'un toit , qu'un berceau ; » nous n'aurons qu'un tombeau. Si elle part, il » faut que je la suive. Le gouverneur m'en empê- » chera. M'empêchera-t-il de me jeter à la mer? » Je la suivrai a la nage. La mer ne saurait m'être » plus funeste que la terre. Ne pouvant vivre ici » près d'elle, au moins je mourrai sous ses yeux, » loin de vous. Mère barbare ! femme sans pitié !

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» puisse cet océan où vous l'exposez ne jamai » vous la rendre 1 puissent ses flots vous rapporte » mon corps, et, le roulant avec le sien parmi le » cailloux de ces rivages , vous donner , par I » perte de vos deux enfants, un sujet éternel dd » douleur ! »

A ces mots , je le saisis dans mes bras ; car 1 désespoir lui ôtait la raison. Ses yeux étincelaient la sueur coulait a grosses gouttes sur son visagf en feu; ses genoux tremblaient, et je sentais danl sa poitrine brûlante son cœur battre à coups re doublés.

Virginie effrayée lui dit : « 0 mon ami! j'attestj » les plaisirs de notre premier âge , tes maux, le! » miens, et tout ce qui doit liera jamais deu: » infortunés, si je reste, de ne vivre que pour toi » si je pars, de revenir un jour pour être à toi » Je vous prends à témoin , vous tous qui ave » élevé mon enfance, qui disposez de ma vie , e » qui voyez mes larmes. Je le jure par ce ciel qu » m'entend, par cette mer que je dois traverser » par l'air que je respire, et que je n'ai jamai » souillé du mensonge. »

Comme le soleil fond et précipite un rocher d|fS glace du sommet des Apennins , ainsi tomba I colère impétueuse de ce jeune homme à la voix d l'objet aimé. Sa tête altière était baissée, cl ui torrent de pleurs coulait de ses yeux. Sa mère mêlant ses larmes aux siennes , le tenait embrass» |' sans pouvoir parler ; madame de La Tour , horj d'elle, me dit : « Je n'y puis tenir ; mon ame es » déchirée. Ce malheureux voyage n'aura pas lieu » Mon voisin, tâchez d'emmener mon fils. 11 y » huit jours que personne ici n'a dormi. »

Je dis à Paul : « Mon ami , votre sœur restera » Demain nous en parlerons au gouverneur ; laisse » reposer votre famille , et venez passer cette nui f » chez moi. 11 est tard , il est minuit ; la croix di » sud est droite sur l'horizon. »

Il se laissa emmener sans rien dire, et aprè une nuit fort agitée , il se leva au point du jour et s'en retourna à son habitation.

Mais qu'est-il besoin de vous continuer plu long-temps le récit de cette histoire? Il n'y a ja mais qu'un côté agréable à connaître dans la vi \ J1 humaine. Semblable au globe sur lequel nous tour nous , notre révolution rapide n'est que d'un jour et une partie de ce jour ne peut recevoir la lumière que l'autre ne soit livrée aux ténèbres.

« Mon père, lui dis-je, je vous en conjure » achevez de me raconter ce que vous avez corn- » mencé d'une manière si touchante. Les image*] » du bonheur nous plaisent, mais celles du mal

Kll!'

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. heur nous instruisent. Que devint , je vous prie, ! l'infortuné Paul ? »y

/te premier objet que vit Paul , en retournant i l'habitation , fut la négresse Marie , qui , montée ur un rocher , regardait vers la pleine mer. 11 ni cria du plus loin qu'il l'aperçut : « Où est Vir- > ginie? » Marie tourna la tête vers son jeune naître , et se mit à pleurer. Paul , hors de lui , evint sur ses pas, et courut au port. Il y apprit

jjue Virginie s'était embarquée au point du jour, [ue son vaisseau avait mis a la voile aussitôt , et m'on ne la voyait plus. Il revint à l'habitation, [u'il traversa sans parler à personne.

Iej Quoique cette enceinte de rocher paraisse derrière nous presque perpendiculaire, ces plateaux rerts, qui en divisent la hauteur, sont autant

Jl'étages par lesquels on parvient , au moyen de

Jiuelques sentiers difficiles , jusqu'au pied de ce

pne de rochers incline et inaccessible qu'on ap-

)elle le Pouce. A la base de ce rocher est une es- )lanade couverte de grands arbres , mais si élevée it si escarpée , qu'elle est comme une grande forêt lans l'air, environnée de précipices effroyables, ^es nuages que le sommet du Pouce attire sans liesse autour de lui y entretiennent plusieurs uisseaux, qui tombent à une si grande profondeur iu fond de la vallée située au revers de cette monagne , que de cette hauteur on n'entend point le >ruit de leur chute. De ce lieu, on voit une grande >artie de l'île avec ses mornes surmontés de leurs )itons, entre autres Pieter-Booth et les Troisilamelles , avec leurs vallons remplis de forêts; mis la pleine mer, et l'île de Bourbon , qui est à [uarante lieues de la vers l'occident. Ce fut de :ette élévation que Paul aperçut le vaisseau qui immenait Virginie. Il le vit a plus de dix lieues au large, comme un point noir au milieu de l'Océan. Jl resta une partie du jour tout occupé à le consi- Jlérer : il était déjà disparu, qu'il croyait le voir Jmcore ; et quand il fut perdu dans la vapeur de l'horizon , il s'assit dans ce lieu sauvage , toujours

Ityattu des vents qui y agitent sans cesse les sommets les palmistes et des tatamaques. Leur murmure Jourd et mugissant ressemble au bruit lointain Jles orgues , et inspire une profonde mélancolie. Ze fut là que je trouvai Paul, la tête appuyée Dontre le rocher , et les yeux fixés vers la terre, fe marchais après lui depuis le lever du soleil ; 'eus beaucoup de peine à le déterminer à descendre, et à revoir sa famille. Je le ramenai cepen- Jant à son habitation ; et son premier mouvement, 'en revoyant madame de La Tour , fut de se plaindre amèrement qu'elle l'avait trompé. Madame de

La Tour nous dit que, le vent s'élant levé vers les trois heures du matin , le vaisseau étant au moment d'appareiller , le gouverneur , suivi d'une partie de son état-major et du missionnaire, était venu chercher Virginie en palanquin ; et que , malgré ses propres raisons , ses larmes et celles de Marguerite, tout le monde criant que c'était pour leur bien à tous , ils avaient emmené sa fille a demi mourante. « Au moins, répondit Paul, » si je lui avais fait mes adieux , je serais tran- » quille à présent. Je lui aurais dit : Virginie, si » pendant le temps que nous avons vécu ensemble » il m'est échappé quelque parole qui vous ait » offensée, avant de me quitter pour jamais, dites- » moi que vous me la pardonnez. Je lui aurais dit : » Puisque je ne suis plus destiné à vous revoir , » adieu, ma chère Virginie ! adieu ! Vivez loin de » moi , contente et heureuse ! » Et comme il vit que sa mère et madame de La Tour pleuraient : « Cherchez maintenant, leur dit-il, quelque autre » que moi qui essuie vos larmes! » Puis il s'éloigna d'elles en gémissant , et se mit à errer ça et là dans l'habitation. II en parcourait tous les endroits qui avaient été les plus chers à Virginie. Il disait à ses chèvres et à leurs petits chevreaux , qui le suivaient en bêlant : « Que me demandez- » vous? vous ne reverrez plus avec moi celle qui » vous donnait à manger dans sa main. » Il fut au Repos de Virginie; et, à la vue des oiseaux qui voltigeaient autour, il s'écria : « Pauvres oiseaux ! » vous n'irez plus au devant de celle qui était » votre bonne nourrice. » En voyant Fidèle qui flairait çà et là, et marchait devant lui en quêtant, il soupira, et lui dit : « Oh! tu ne la retrouveras » plus jamais. » Enfin, il futs'asseoir sur le rocher où il lui avait parlé la veille, et, à l'aspect de ia mer où il avait vu disparaître le vaisseau qui l'avait emmenée, il pleura abondamment.

Cependant nous le suivions pas à pas , craignant quelque suite funeste de l'agitation de son esprit. Sa mère et madame de La Tour le priaient, par les termes les plus tendres , de ne pas augmenter leur douleur par son désespoir. Enfin, celle-ci parvint à le calmer en lui prodiguant les noms les plus propres à réveiller ses espérances. Elle l'appelait son fils , son cher fils , son gendre , celui à qui elle destinait sa fille. Elle l'engagea à rentrer dans la maison, et à y prendre quelque peu de nourriture. Il se mit à table avec nous , auprès de la place où se mettait la compagne de son enfance ; et, comme si elle l'eût encore occupée, il lui adressait la parole , et lui présentait les mets qu'il savait lui être les plus agréables; mais dès qu'il

PAUL ET VIRGINIE

s'apercevait de son erreur , il se niellait a pleurer. Les jours suivants, il recueillit tout ce qui avait été a son usage particulier , les derniers bouquets qu'elle avait portés, une tasse de coco où elle avait coutume de boire; et, comme si ces restes de son amie eussent été les choses du monde les plus précieuses, il les baisait et les mettait dans son sein. L'ambre ne répand pas un parfum aussi doux que les objets touchés par l'objet que l'on aime. Enfin , voyant que ses regrets augmentaient ceux de sa mère et de madame de La Tour, et que les besoins delà famille demandaient un travail continuel, il se mit, avec l'aide de Domingue, à réparer le jardin.

Bientôt ce jeune homme, indifférent comme un créole pour tout ce qui se passe dans le monde , me pria de lui apprendre à lire et à écrire, afin qu'il pût entretenir une correspondance avec Virginie. Il voulut ensuite s'instruire dans la géographie, pour se faire une idée du pays où elle débarquerait; et dans L'histoire, pour connaître les mœurs de la société où elle allait vivre. Ainsi il s'était perfectionné dans l'agriculture, et dans l'art de disposer avec agrément le terrain le plus irrégulier, par le sentiment de l'amour. Sans doute, c'est aux jouissances que se propose cette passion ardente et inquiète que les hommes doivent la plupart des sciences et des arts; et c'est de ses privations qu'est née la philosophie, qui apprend à se consoler de tout. Ainsi la nature, ayant fait l'amour le lien de tous les êtres, l'a rendu le premier mobile de nos sociétés, et l'instigateur de nos lumières et de nos plaisirs.

Paul ne trouva pas beaucoup de goût dans l'étude de la géographie, qui, au lieu de nous décrire la nature de chaque pays, ne nous en présente que les divisions politiques. L'histoire, et surtout l'histoire moderne , ne l'intéressa guère davantage. 11 n'y voyait que des malheurs géne'raux et périodiques, dont il n'apercevait pas les causes; des guerres sans sujet et sans objet; des intrigues obscures; des nations sans caractère, et des princes sans humanité. Il préférait à cette lecture celle des romans , qui, s'occupantdavantage des sentiments et des intérêts des hommes, lui offraient quelquefois des situations pareilles à la sienne. Aussi , aucun livre ne lui fit autant de plaisir que le Télémaque, par ses tableaux de la vie champêtre, et des passions naturelles au cœur humain. 11 en lisait à sa mère et a madame de La Tour les endroits qui l'affectaient davantage : alors , ému par de louchants souvenirs , sa voix s'étouffait , et les larmes coulaient de ses yeux. 11 semblait trouver

dans Virginie la dignité et la sagesse d'Anliope avec les malheurs et la tendresse d'Eucharis. D'ui autre côté, il fut tout bouleversé par la leclur de nos romans à la mode, pleins de mœurs et d maximes licencieuses ; et quand il sut que ces ro mans renfermaient une peinture véritable de* sociétés de l'Europe, il craignit , non sans quelqui 'f1 apparence de raison , que Virginie ne vînt à si f\ corrompre et à l'oublier.

En effet, plus d'un an et demi s'était écoul.j sans que madame de La Tour eût des nouvelle de sa tante et de sa fille : seulement, elle avai appris, par une voie étrangère, que celle-ci étai arrivée heureusement en France. Enfin, elle re eut, par un vaisseau qui allait aux Indes, un paj quet , et une lettre écrite de la propre main d<! Virginie. Malgré la circonspection de son aimabL et indulgente fille, elle jugea qu'elle était for malheureuse. Cette lettre peignait si bien sa situa lion et son caractère, que je l'ai retenue presquJ mot pour mot.

« Très chère et bien aimée maman,

» Je vous ai déjà écrit plusieurs lettres de moi » écriture ; et comme je n'en ai pas eu de réponse » j'ai lieu de craindre qu'ellesjie vous soient poin » parvenues. J'espère mieux de celle-ci, par ld » précautions que j'ai prises pour vous donner d(j » mes nouvelles, et pour recevoir des vôtres.

» J'ai versé bien des larmes depuis notre sépa- » ration, moi qui n'avais presque jamais pleur] » que sur les maux d'autrui î Ma grand'tante fui » bien surprise à mon arrivée, lorsque, m'ayanl » questionnée sur mes talents , je lui dis que je ne » savais ni lire ni écrire. Elle me demanda qu'est » ce que j'avais donc appris depuis que j'étais au

» monde ; et quand je lui eus répondu que c'était]! iJ( » a avoir soin d'un ménage et a faire votre volonn' » té, elle me dit que j'avais reçu l'éducation d'uneflà » servante. Elle me mit, dès le lendemain, en » pension dans une grande abbaye auprès d< » Paris , où j'ai des maîtres de toute espèce : il » m'enseignent, entre autres choses, l'histoire » la géographie, la grammaire, la mathématique » et à monter à cheval ; mais j'ai de si faibles dis » positions pour toutes ces sciences, que je ne pro » (itérai pas beaucoup avec ces messieurs. Je sen )> que je suis une pauvre créature, qui ai peu d'es » prit, comme ils le font entendre. Cependant » les bontés de ma tante ne se refroidissent point. » Elle me donne des robes nouvelles à chaque

» saison. Elle a mis près de moi deux femmes de m » chambre, qui sont aussi bien parées que de

Coi

ton le

m gril fui soin j lui

lire

PAUL ET VIRGINIE. 545

9 grandes clames. Elle m'a fait prendre le titre de » comtesse ; mais elle m'a fait quitter mon nom » de La Tour , qui m'était aussi cher qu'à vous- » même , par tout ce que vous m'avez raconté des b peines que mon père avait souffertes pour vous n épouser. Elle a remplacé votre nom de femme » par celui de votre famille, qui m'est encore cher |) cependant, parcequ'il a été votre nom de fille. I Me voyant dans une situation aussi brillante , je ji) l'ai suppliée de vous envoyer quelques secours. ;|) Comment vous rendre sa réponse! mais vous il» m'avez recommandé de vous dire toujours i|) la vérité. Elle m'a donc répondu que peu I» ne vous servirait à rien, et que, dans la vie t simple que vous menez , beaucoup vous embar- » rasserait. J'ai cherché d'abord à vous donner de ) mes nouvelles par une main étrangère, au défaut » de la mienne. Mais n'ayant, à mon arrivée ici, ) personne en qui je pusse prendre confiance, je » me suis appliquée nuit et jour à apprendre à lire i et a écrire : Dieu m'a fait la grâce d'en venir à

> bout en peu de temps. J'ai chargé de l'envoi de

> mes premières lettres les dames qui sont autour

> de moi ; j'ai lieu de croirequ'elles les ont remises

> à ma grand'tante. Cette fois j'ai eu recours à i une pensionnaire de mes amies : c'est sous son

> adresse ci-jointe que je vous prie de me faire passer

> vos réponses. Ma grand'tante m'a interdit toute i correspondance au dehors, qui pourrait, selon

1 elle, mettre obstacle aux grandes vues quelle a |i sur moi. Il n'y a qu'elle qui puisse me voir à la i grille , ainsi qu'un vieux seigneur de ses amis , j qui a , dit-elle, beaucoup de goût pour ma peri sonne. Pour dire la vérité, je n'en ai point du tout pour lui , quand même j'en pourrais pren- I dre pour quelqu'un.

» Je vis au milieu de l'éclat de la fortune , et je il ne puis disposer d'un sou. On dit que si j'avais m de l'argent, cela tirerait à conséquence. Mes I robes même appartiennent à mes femmes de ||j chambre, qui se les disputent avant que je les || aie quittées. Au sein des richesses, je suis bien f plus pauvre que je ne l'étais auprès de vous ; car • I je n'ai rien à donner. Lorsque j'ai vu que les ii grands talents que l'on m'enseignait ne me pro- } | curaient pas la facilité de faire le plus petit bien, i j'ai eu recours a mon aiguille, dont heureuse- ; j ment vous m'avez appris à faire usage. Je vous envoie donc plusieurs paires de bas de ma façon, ' pour vous et maman Marguerite; un bonnet pour Domingue , et un de mes mouchoirs rou- J ges pour Marie. Je joins à ce paquet des pépins et des noyaux des fruits de mes collations , ayec

Bernardin

» des graines de toutes sortes d'arbres, que j'ai » recueillies, à mes heures de récréation , dans le » parc de l'abbaye. J'y ai ajouté aussi des semen- » ces de violettes, de marguerites, de bassinets, » de coquelicots, de bluets, de scabieuses, que j'ai » ramassées dans les champs. Il y a dans lesprai- » ries de ce pays de plus belles fleurs que dans les » nôtres ; mais personne ne s'en soucie. Je suis » sûre que vous et maman Marguerite serez plus » contentes de ce sac de graines que du sac de » piastres qui a été la cause de notre séparation et » de mes larmes. Cesera une grande joie pour moi, » si vous avez un jour la satisfaction de voir des » pommiers croître auprès de nos bananiers , et » des hêtres mêler leur feuillage à celui de nos » cocotiers. Vous vous croirez dans la Normandie, » que vous aimez tant.

» Vous m'avez enjoint de vous mander mes » joies et mes peines. Je n'ai plus de joie loin de » vous : pour mes peines, je les adoucis en pensant » que je suis dans un poste où vous m'avez mise » par la volonté de Dieu. Mais le plus grand cha- » grin que j'y éprouve est que personne ne m'y » parle ici de vous , et que je n'en puis parler à » personne. Mes femmes de chambre, ou plutôt » celles de ma grand'tante, car elles sont plus à » elles qu'à moi , me disent, lorsque je cherche à » amener la conversation sur des objets qui me » sont si chers : Mademoiselle , souvenez-vous que » vous êtes Française, et que vous devez oublier » le pays des sauvages. Ah ! je m'oublierais plutôt » moi-même que d'oublier le lieu où je suis née » et où vous vivez ! C'est ce pays-ci qui est pour » moi un pays de sauvages; car j'y vis seule, » n'ayant personne à qui je puisse faire part de » l'amour que vous portera jusqu'au tombeau ,

» Très chère et bien aimée maman ,

» Votre obéissaute et tendre fille , » Virginie de La Tour.

» Je recommande à vos bontés Marieet Domin- » gue , qui ont pris tant de soin de mon enfance : » caressez pour moi Fidèle, qui m'a retrouvée dans » les bois. »

Paul fut bien étonné de ce que Virginie ne parlait pas du tout de lui, elle qui n'avait pas oublié dans ses ressouvenirs le chien de la maison ; mais il ne savait pas que, quelque longue que soit la lettre d'une femme, elle n'y met jamais sa pensée la plus chère qu'à la fin.

Dans un post-scriptum, Virginie recommandait particulièrement à Paul deux espèces de grai-

PAUL ET VIRGINIE

nés : celles de violettes et de scabieuses. Elle lui donnait quelques instructions sur les caractères de ces plantes , et sur les lieux les plus propres à les semer. « La violette, lui mandait-elle, produit » une petite fleur d'un violet foncé , qui aime a se » cacher sous les buissons; mais son charmant par- » fum l'y fait bientôt découvrir. » Elle lui enjoignait de la semer sur le bord de la fontaine , au pied de son cocotier. « La scabieuse , ajoutait-elle, » donne une jolie fleur d'un bleu mourant , et à » fond noir piqueté de blanc. On la croirait en » deuil. On l'appelle aussi, pour cette raison, fleur » de veuve. Elle se plaît dans les lieux âpres et » battus des vents. » Elle le priait de la semer sur le rocher où elle lui avait parlé la nuit , la dernière fois , et de donner a ce rocher , pour l'amour d'elle , le nom de rocher des adieux.

Elle avait renfermé ces semences dans une petite bourse dont le tissu était fort simple, mais qui paru t sans prix à Paul lorsqu'il y aperçut un P et un V entrelacés , et formés de cheveux qu'il reconnut, à leur beauté, pour être ceux de Virginie.

La lettre de cette sensible et vertueuse demoiselle fit verser des larmes a toute la famille. Sa mère lui répondit , au nom de la société . de rester ou de revenir à son gré, l'assurant qu'ils avaient lous perdu la meilleure partie de leur bonheur depuis son départ, et que, pour elle en particulier , elle en était inconsolable.

Paul lui écrivit une lettre fort longue, où il l'assurait qu'il allait rendre le jardin digne d'elle, et y mêler les plantes de l'Europe à celles de l'Afrique, ainsi qu'elle avait entrelacé leurs noms dans son ouvrage. 11 lui envoyait des fruits des cocotiers de sa fontaine , parvenus a une maturité parfaite, lln'y joignait, ajoutait-il, aucune autre semence de l'île , afin que le désir d'en revoir les productions la déterminât a y revenir promptement. Il la suppliait de se rendre au plus tôt aux vœux ardents de leur famille et aux siens particuliers , puisqu'il ne pouvait désormais goûter aucune joie loin d'elle.

Paul sema avec le plus grand soin les graines européennes, et surtout celles de violettes et de scabieuses , dont les fleurs semblaient avoir quelque analogie avec le caractère et la situation de Virginie , qui les lui avait si particulièrement recommandées ; mais , soit qu'elles eussent été éventées dans le trajet, soit plutôt que le climat de cette partie de l'Afrique ne leur soit pas favorable, il n'en germa qu'un petit nombre , qui ne put venir à sa perfection.

Cependant l'envie , qui va même au devant du bonheur des hommes , surtout dans les colonies

françaises, répandit dans l'île des bruits qui donnaient beaucoup d'inquiétude à Paul. Les gens di vaisseau qui avait apporté la lettre de Virginie assuraient qu'elle était sur le point de se marier ils nommaient le seigneur de la cour qui devai l'épouser ; quelques uns même disaient que ls \f chose était faite,, et qu'ils en avaient été témoins D'abord Paul méprisa des nouvelles apportées pail \ un vaisseau de commerce, qui en répand souven de fausses sur les lieux de son passage. Mais corn me plusieurs habitants de l'île, par une pitié per fide, s'empressaient de le plaindre de cet événe ment, il commença à y ajouter quelque croyance D'ailleurs, dans quelques uns des romans qu'j |w avait lus, il voyait la trahison traitée de plaisante rie; et commeil savait que ces livres renfermaienfa des peintures assez fidèles des mœurs de l'Europe il craignit que la fille de madame de La Tour ri vînt à s'y corrompre, et a oublier ses anciens en|mli gagements. Seslumières le rendaient déjà malheu reux. Ce qui acheva d'augmenter ses craintes, c'es que plusieurs vaisseaux d'Europe arrivèrent ici dei puis, dans l'espace de six mois, sans qu'aucuij d'eux apportât des nouvelles de Virginie.

Cet infortuné jeune homme, livré à toutes le juin agitations de son cœur , venait me voir souventj m pourconfirmer ou pour bannir ses inquiétudes pa p mon expérience du monde.

Je demeure, comme je vous l'ai dit, à une lieu et demie d'ici , sur les bords d'une petite rivièr qui coule le long de la Montagne-Longue. C'est 1 que je passe ma vie, seul, sans femme, sans enfanl et sans esclaves.

Après le rare bonheur de trouver une compagn qui nous soit bien assortie, l'état le moins malheu reux de la vie est sans doute de vivre seul. Toi homme qui a eu beaucoup à se plaindre des hom mes cherche la solitude. 11 est même très remai quable que tous les peuples malheureux par leui opinions, leurs mœurs ou leurs gouvernements ont produit des classes nombreuses de citoyens ei tièrement dévoués à la solitude et au célibat, Te ont été les Egyptiens dans leur décadence , 1<| hii Grecs du Bas-Empire ; et tels sont de nos jours 1<| ê Indiens, les Chinois, les Grecs modernes, les It< \n liens, etla plupart des peuples orientaux et mér dionauxde l'Europe. La solitude ramène en part l'homme au bonheur naturel, en éloignant de li le malheur social. Au milieu de nos sociétés div sées par tant de préjugés , l'ame est dans une ag tation continuelle ; elle roule sans cesse en ell même mille opinions turbulentes et contradicto

res, dont les membres d'une société ambitieuse

PAUL ET

1 1 misérable cherchent a se subjuguer les uns les au- 'i j très. Mais dans la solitude elle dépose ces illusions I étrangères qui la troublent ; elle reprend le sentiment simple d'elle-même, de la nature et de son 1 auteur. Ainsi l'eau bourbeuse d'un torrent qui ra- : vage les campagnes, venant a se répandre dans s ; quelque petit bassin écarté de son cours, dépose •ges vases au fond de son lit, reprend sa première 1 limpidité , et, redevenue transparente, réfléchit, i avec ses propres rivages, la verdure delà terre et la lumière des cieux. La solitude rétablit aussi bien les harmonies du corps que celles de l'ame. C'est dans la classe des solitaires que se trouvent les hommes qui poussent le plus loin la carrière de la vie : tels sont les brames de l'Inde. Enfin , je la crois si nécessaire au bonheur dans le monde fjjmême , qu'il me paraît impossible d'y goûter un Q| plaisir durable de quelque sentiment que ce soit , feu de régler sa conduite sur quelque principe sta- Ible , si l'on ne se fait une solitude intérieure d'où notre opinion sorte bien rarement, et où celle d'aui trui n'entre jamais. Je ne veux pas dire toutefois ]jî que l'homme doit vivre absolument seul : il est lié I avec tout le genre humain par ses besoins ; il doit ■ donc ses travaux aux hommes; il se doit aussi au I {reste de la nature. Mais, comme Dieu a donné à a chacun de nous des organes parfaitement assortis I aux éléments du globe où nous vivons, des pieds li pour le sol, des poumons pour l'air, des yeux pour i j la lumière, sans que nous puissions intervertir l'u- !|f sage de ces sens, il s'est réservé pour lui seul, qui fil est l'auteur de la vie, le cœur, qui en est le principal organe.

1 Je passe donc mes jours loin des hommes, que j'ai voulu servir, et qui m'ont persécuté. Après « ravoir parcouru une grande partie de l'Europe et w| quelques cantons de l'Amérique et de l'Afrique, je me suis fixé dans cette île peu habitée, séduit i ; par sa douce température et par ses solitudes. Une cabaneque j'ai bâtie dans la forêt au pied d'un art bre , un petit champ défriché de mes mains , une I rivière qui coule devant ma porte, suffisent a mes h besoins et a mes plaisirs. Je joins à ces jouissances I | celle de quelques bons livres, qui m'apprennent a devenir meilleur. Us font encore servir a mon boni ' heur le monde même que j'ai quitté : ils me présentent des tableaux des passions qui en rendent les habitants si misérables; et, par la comparaison que je fais de leur sort au mien, ils me font jouir d'un bonheur négatif. Comme un homme sauvé « l du naufrage sur un rocher , je contemple de ma i > solitude les orages qui frémissent dans le reste du monde. Mon repos même redouble par le bruit

VIRGINIE. r>47

lointain de la tempête. Depuis que les hommes ne sont plus sur mon chemin, et que je ne suis plus sur le leur, je ne les hais plus ; je les plains. Si je rencontre quelque infortuné, je tache de venir à son secours par mes conseils: comme un passant, sur le bord d'un torrent, tend la main à un malheureux qui s'y noie. Mais je n'ai guère trouvé que l'innocence attentive a ma voix. La nature appelle en vain à elle le reste des hommes ; chacun d'eux se fait d'elle une image qu'il revêt de ses propres passions. Il poursuit toute sa vie ce vain fantôme qui l'égaré, et il se plaint ensuite au ciel de l'erreur qu'il s'est formée lui-même. Parmi un grand nombre d'infortunés que j'ai quelquefois essayé de ramener à la nature, je n'en, ai pas trouvé un seul qui ne fût enivré de ses propres misères. Ils m'écoutaient d'abord avec attention, dans l'espérance que je les aiderais à acquérir de la gloire ou de la fortune ; mais, voyant que je ne voulais leur apprendre qu'à s'en passer, ils me trouvaient moi-même misérable de ne pas courir après leur malheureux bonheur ; ils blâmaient ma vie solitaire; ils prétendaient qu'eux seuls étaient utiles aux hommes, et ils s'efforçaient de m'entraîner dans leur tourbillon. Mais si je me communique a tout le monde, je ne me livre à personne. Souvent il me suffit de moi pour me servir de leçon à moimême. Je repasse dans le calme présent les agitations passées de ma propre vie, auxquelles j'ai donné tant de prix : les protections, la fortune, la réputation, les voluptés, et les opinions qui se combattent par toute la terre. Je compare tant d'hommes que j'ai vus se disputer avec fureur ces chimères, et qui ne sont plus, aux flots de ma rivière qui se brisent , en écumant, contre les rochers de son lit, et disparaissent pour ne revenir jamais. Pour moi, je me laisse entraîner en paix au fleuve du temps vers l'océan de l'avenir, qui n'a plus de rivages ; et, par le spectacle des harmonies actuelles de la nature , je m'élève vers son auteur, et j'espère dans un autre monde de plus heureux destins.

Quoiqu'on n'aperçoive pas de mon ermitage, situé au milieu d'une forêt, cette multitude d'objets que nous présente l'élévation du lieu où nous sommes, il s'y trouve des dispositions intéressantes, surtout pour un homme qui, comme moi, aime mieux rentrer en lui-même que s'étendre au dehors, La rivière qui coule devant ma porte passe en ligne droite a travers les bois, en sorte qu'elle me présente un long canal ombragé d'arbres de toutes sortes de feuillages : il y a des tatamaques, des bois d'ébène, et de ceux qu'on appelle ici bois

PAUL ET VÏRGÎNÏE.

de pomme, bois d'olive et bois de cannelle; des bosquets de palmistes élèvent çà et là leurs colonnes nues, et longues de plus de cent pieds, surmontées a leurs sommets d'un bouquet de palmes ; et paraissent au-dessus des autres arbres comme une foret plantée sur une autre foret. 11 s'y joint des lianes de divers feuillages qui, s'élançant d'un arbre à l'autre, forment ici des arcades de fleurs, la de longues courtines de verdure. Des odeurs aromatiques sortent de la plupart de ces arbres , et leurs parfums ont tant d'influence sur les vêtements mêmes, qu'on sent ici un homme qui a traversé une foret quelques heures après qu'il en est sorti. Dans la saison où ils donnent leurs Heurs , vous les diriez a demi couverts de neige. A la fin de l'été, plusieurs espèces d'oiseaux étrangers viennent, par un instinct incompréhensible, de régions inconnues , au-delà des vastes mers, récolter les graines des végétaux de cette île , et opposent l'éclat de leurs couleurs a la verdure des arbres rembrunie parle soleil. Telles sont, entre autres, diverses espèces de perruches, et les pigeons bleus appelés ici pigeons hollandais. Les singes, habitants domiciliés de ces forets, sejouent dans leurs sombres rameaux, dont ils se détachent par leur poil gris et verdâtre , et leur face toute noire ; quelques uns s'y suspendent par la queue, et se balancent en l'air ; d'autres sautent de branche en branche, portant leurs petits dans leurs bras. Jamais le fusil meurtrier n'y a effrayé ces paisibles enfants de la nature. On n'y entend que des cris de joie, des gazouillements et des ramages inconnus de quelques oiseaux des terres australes, que répètent au loin les échos de ces forêts. La rivière qui coule en bouillonnant, sur un lit de roches, à travers les arbres, réfléchit çà et là dans ses eaux limpides leurs masses vénérables de verdure et d'ombre, ainsi que les jeux de leurs heureux habitants ; à mille pas de là, elle se précipite de différents étages de rocher , et forme , a sa chute, une nappe d'eau unie comme le cristal, qui se brise, en tombant, en bouillons d'écume. Mille bruits confus sortent de ces eaux tumultueuses ; et , dispersés par les vents dans la forêt, tantôt ils fuient au loin, tantôt ils se rapprochent tous à la fois, et assourdissent comme les sons des cloches d'une cathédrale. L'air, sans cesse renouvelé par le mouvement des eaux, entretient sur les bords de celte rivière, malgré les ardeurs de l'été, une verdure et une fraîcheur qu'on trouve rarement dans cette île , sur le haut même des montagnes.

A quelque distance de là est un rocher assez éloigné de la cascade pour qu'on n'y soit pas

étourdi du bruit de ses eaux, et qui en est assez voisin pour y jouir de leur vue, de leur fraîcheur et de leur murmure. Nous allions quelquefois, dans les grandes chaleurs, dîner à l'ombre de ce rocher madame de La Tour, Marguerite, Virginie, Paul, et moi. Comme Virginie dirigeait toujours au bien d autrui ses actions même les plus communes, elle ne mangeait pas un fruit à la campagne qu'elle n'en mît en terre les noyaux ou les pépins. « Il en viendra , disait-elle , des arbres qui donne- » ront leurs fruits à quelque voyageur, ou au moinsi » à un oiseau. » Un jour donc qu'elle avait mangé une papaye au pied de ce rocher , elle y planta les: semences de ce fruit. Bientôt après , il y crût plu-? sieurs papayers, parmi lesquels il y en avait un; femelle, c'est-à-dire qui porte des fruits. Cet arbre n'était pas si haut que le genou de Virginie à: son départ; mais comme il croît vite, deux ans après il avait vingt pieds de hauteur, et son tronq était entouré, dans sa partie supérieure, de plusieurs rangs de fruits murs. Paul , s'étant rendu par hasard dans ce lieu, fut rempli de joie en voyant ce grand arbre sorti d'une petite graine qu'il avait vu planter par son amie ; et , en même temps, il fut saisi d'une tristesse profonde par ce témoignage de sa longue absence. Les objets que nous voyons habituellement ne nous font pas aper cevoir de la rapidité de notre vie ; ils vieillissent' avec nous d'une vieillesse insensible ; mais ce soni ceux que nous revoyons tout-à-coup, après le; avoir perdus quelques années de vue , qui non avertissent de la vitesse avec laquelle s'écoule 1< fleuve de nos jours. Paul fut aussi surpris et aussi troublé à la vue de ce grand papayer chargé d fruils, qu'un voyageur l'est, après une longue ab sence de son pays, de n'y plus relrouver ses con temporains , et d'y voir leurs enfants , qu'il avai laissés à la mamelle, devenus eux-mêmes père de famille. Tantôt il voulait l'abattre, parcequ'i lui rendait trop sensible la longueur du temps cm s'était écoulé depuis le départ de Virginie; tan tôt , le considérant comme un monument de s bienfaisance, il baisait son tronc, et lui adressai des paroles pleines d'amour et de regrets. 0 ar bre, dont la postérité existe encore dans nos bois je vous ai vu moi-même avec plus d'intérêt et d vénération que les arcs de triomphe des Romains Puisse la nature, qui détruit chaque jour les mo numenls de l'ambition des rois, multiplier dan nos forêts ceux de la bienfaisance d'une jeune c pauvre fille I

C'était donc au pied de ce papayer que j'étai sûr de rencontrer Paul , quand il venait dans moi

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PAUL ET VIRGINIE

quartier. Un jour , je l'y trouvai accablé de mélanlj colie , et j'eus avec lui une conversation que je vais IS vous rapporter, si je ne vous suis point trop ennuyeux par mes longues digressions, pardonnables à mon âge et à mes dernières amitiés. Je vous la raconterai en forme de dialogue, afin que vous jugiez du bon sens naturel de ce jeune homme ; et il vous sera aisé de faire la différence des interlocuteurs par le sens de ses questions et de mes réponses. 11 me dit :

« Je suis bien chagrin. Mademoiselle de La Tour est partie depuis deux ans et deux mois ; et depuis huit mois et demi elle ne nous a pas donné de ses nouvelles. Elle est riche; je suis pauvre : elle m'a oublié. J'ai envie de m'embarquer ; j'irai en France, j'y servirai le roi, j'y ferai fortune, et la grand' tante de mademoiselle de La Tour me donnera sa petite-nièce en mariage quand je serai devenu un grand seigneur.

LE VIEILLARD

» 0 mon ami ! ne m'avez-vous pas dit que vous n'aviez pas de naissance?

PAUL

» Ma mère me l'a dit ; car , pour moi , je ne sais ce que c'est que la naissance. Je ne me suis jamais aperçu que j'en eusse moins qu'un autre , ni que les autres en eussent plus que moi.

LE VIEILLARD

» Le défaut de naissance vous ferme en France le chemin aux grands emplois. Il y a plus, vous ne pouvez même être admis dans aucun corps distingué.

PAUL

» Vous m'avez dit plusieurs fois qu'une des causes de la grandeur de la France était que le ".{moindre sujet pouvait y parvenir à tout; et vous |m'avez cité beaucoup d'hommes célèbres qui, ,i sortis de petits états, avaient fait honneur a leur '(patrie. Vous vouliez donc tromper mon courage?

1 » Mon fils , jamais je ne l'abattrai. Je vous ai dit lia vérité sur les temps passés ; mais les choses sont ■bien changées a présent : tout est devenu vénal en i France ; tout y est aujourd'hui le patrimoine d'un «petit nombre de familles, ou le partage des corps. jjLe roi est un soleil que les grands et les corps Jenvironnent comme des nuages; il est presque ^impossible qu'un de ses rayons tombe sur vous. lAutrefois, dans une administration moins compliquée , on a vu ces phénomènes. Alors les talents et ile mérite se sont développés de toutes parts, comme des terres nouvelles qui , venant à être défrichées, produisent avec tout leur suc. Mais les grands rois?

qui savent connaître les hommes et les choisir, sont rares. Le vulgaire des rois ne se laisse aller qu'aux impulsions des grands et des corps qui les environnent.

PAUL

» Mais je trouverai peut-être un de ces grands qui me protégera.

LE VIEILLARD

» Pour être protégé des grands, il faut servir leur ambition ou leurs plaisirs. Vous n'y réussirez jamais, car vous êtes sans naissance, et vous avez de la probité.

PAUL

» Mais je ferai des actions si courageuses, je serai si fidèle a ma parole, si exact dans mes devoirs, si zélé et si constant dans mon amitié, que je mériterai d'être adopté par quelqu'un d eux , comme j'ai vu que cela se pratiquait dans les histoires anciennes que vous m'avez fait lire.

» 0 mon ami ! chez les Grecs et chez les Romains , même dans leur décadence , les grands avaient du respect pour la vertu ; mais nous avons eu une foule d'hommes célèbres en tout genre sortis des classes du peuple , et je n'en sache pas un seul qui ait été adopté par une grande maison. La vertu, sans nos rois , serait condamnée en France à être éternellement plébéienne. Comme je vous l'ai dit, ils la mettent quelquefois en honneur, lorsqu'ils l'aperçoivent; mais, aujourd'hui, les distinctions qui lui étaient réservées ne s'accordent plus que pour de l'argent.

PAUL

» Au défaut d'un grand, je chercherai à plaire a un corps. J'épouserai entièrement son esprit et ses opinions ; je m'en ferai aimer.

LE VIEILLARD

» Vous ferez donc comme les autres hommes ; vous renoncerez à votre conscience pour parvenir à la fortune?

PAUL

» Oh non ! je ne chercherai jamais que la vérité.

LE VIEILLARD

» Au lieu de vous faire aimer , vous pourriez bien vous faire haïr. D'ailleurs, les corps s'intéressent fort peu à la découverte de la vérité. Toute opinion est indifférente aux ambitieux, pourvu qu'ils gouvernent.

PAUL

» Que je suis infortuné! tout me repousse. Je suis condamné à passer ma vie dans un travail obscur , loin de Virginie !» Et il soupira profondément.

PAUL ET VIRGINIE

LE VIEILLARD

« Que Dieu soit votre unique patron, et le genre humain votre corps. Soyez constamment attaché à l'un et à l'autre. Les familles, les corps , les peuples , les rois , ont leurs préjugés et leurs passions ; il faut souvent les servir par des vices : Dieu et le genre humain ne nous demandent que des vertus.

» Mais pourquoi voulez-vous être distingué du reste des hommes? C'est un sentiment qui n'est pas naturel, puisque, si chacun l'avait, chacun serait en état de guerre avec son voisin. Contentez-vous de remplir votre devoir dans l'état où la Providence vous a mis ; bénissez votre sort , qui vous permet d'avoir une conscience à vous , et qui ne vous oblige pas, comme les grands, démettre votre bonheur dans l'opinion des petits ; et comme les petits, de ramper sous les grands pour avoir de quoi vivre. Vous êtes dans un pays et dans une condition où, pour subsister, vous n'avez besoin ni de tromper, ni de flatter, ni de vous avilir, comme font la plupart de ceux qui cherchent la fortune en Europe ; où votre état ne vous interdit aucune vertu ; où vous pouvez être impunément bon, vrai, sincère, instruit, patient, tempérant, chaste, indulgent, pieux, sans qu'aucun ridicule vienne flétrir votre sagesse, qui n'est encore qu'en fleur. Le ciel vous a donné de la liberté, de la santé , une bonne conscience, et des amis : les rois, dont vous ambitionnez la faveur, ne sont pas si heureux

PAUL

» Ah! il me manque Virginie! Sans elle, je n'ai rien ; avec elle, j'aurais tout. Elle seule est ma naissance, ma gloire, et ma fortune. Mais puisque enfin sa parente veut lui donner pour mari un homme d'un grand nom , avec l'étude et des livres on devient savant et célèbre : je m'en vais étudier. J'acquerrai de la science ; je servirai utilement ma patrie par mes lumières, sans nuire à personne, et sans en dépendre ; je deviendrai fameux , et ma gloire n'appartiendra qu'a moi.

LE VIEILLARD

» Mon fils, les talents sont encore plus rares que la naissance et que les richesses ; et sans doute ils sont de plus grands biens, puisque rien ne peut les ôter , et que partout ils nous concilient l'estime publique. Mais ils coûtent cher. On ne les acquiert que par des privations en tout genre , par une sensibilité exquise qui nous rend malheureux au dedans , et au dehors par les persécutions de nos contemporains. L'homme de robe n'envie point , en France, la gloire du militaire, ni le militaire celle de l'homme de mer ; mais tout le monde y

traversera votre chemin , pareeque tout le monde s'y pique d'avoir de l'esprit. Vous servirez les hommes , dites-vous : mais celui qui fait produire à un terrain une gerbe de blé de plus leur rend un plus grand service que celui qui leur donne un livre.

PAUL

» Oh ! celle qui a planté ce papayer a fait aux habitants de ces forêts un présent plus utile et plus doux que si elle leur avait donné une bibliothèque. » Et, en même temps, il saisit cet arbre dans ses bras, et le baisa avec transport.

LE VIEILLARD

« Le meilleur des livres, qui ne prêche que l'égalité, l'amitié, l'humanité et la concorde, l'Evangile, a servi, pendant des siècles, de prétexte aux fureurs des Européens. Combien de tyrannies publiques et particulières s'exercent encore en son nom sur la terre! Après cela, qui se flattera d'âtre utile aux hommes par un livre? Rappelez-vous quel a été le sort de la plupart des philosophes qui leur ont prêché la sagesse. Homère, qui l'a revêtue de vers si beaux, demandait l'aumône pendant sa vie. Socrate, qui en donna aux Athéniens de si aimables leçons par ses discours et par ses mœurs , fut empoisonné juridiquementpar eux. Son sublime disciple Platon fut livré a l'esclavage par l'ordre du prince même qui le protégeait; et avant eux, Pylhagore, qui étendait l'humanité jusqu'aux animaux, fut brûlé vif par les Croloniates. Que disje? la. plupart même de ces noms illustres sont venus a nous défigurés par quelques traits de satire qui les caractérisent, l'ingratitude humaine se plaisant a les reconnaître la ; et si, dans la foule, la gloire de quelques uns est venue nette et pure jusqu'à nous, c'est que ceux qui les ont portés ont vécu loin de la société de leurs contemporains : semblables a ces statues qu'on tire entières des champs de la Grèce et de l'Italie, et qui, pour avoir été ensevelies dans le sein de la terre, ont échappé a la fureur des Barbares.

» Vous voyez donc que, pour acquérir la gloire orageuse des lettres, il faut bien de la vertu, et être prêt à sacrifier sa propre vie. D'ailleurs, croyez-vous que cette gloire intéresse en France les gens riches? Ils se soucient bien des gens de lettres, auxquels la science ne rapporte ni dignités dans la patrie, ni gouvernements , ni entrée à la cour ! On persécute peu dans ce siècle indifférent a tout, hors à la fortune et aux voluptés; mais les lumières et la vertu n'y mènent a rien de distingué, pareeque tout est dans l'état le prix de l'argent. Autrefois, elles trouvaient des recompenses

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PAUL ET VIRGINIE

liiiiissurées dans les différentes places de l'Eglise , de Jla magistrature et de l'administration ; aujour- Jl'hui , elles ne servent qu'à faire des livres. Mais d ce fruit, peu prisé des gens du monde, est toujours n ligne de son origine céleste. C'est à ces mêmes ;!ivres qu'il est réservé particulièrement de donner ie l'éclat à la vertu obscure , de consoler les malj '[heureux , d'éclairer les nations, et de dire la vérité s même aux rois. C'est, sans contredit, la fonction . la plus auguste dont le ciel puisse honorer un ^{mortel sur la terre. Quel est l'homme qui ne se console de l'injustice ou du mépris de ceux qui disposent de la fortune , lorsqu'il pense que son ouvrage ira, de siècle en siècle et de nations en nai lions , servir de barrière à l'erreur et aux tyrans ; et que , du sein de l'obscurité où il a vécu , il jaillira une gloire qui effacera celle de la plupart des [rois , dont les monuments périssent dans l'oubli, malgré les flatteurs qui les élèvent et qui les fantent?

PAUL

» Ah! je ne voudrais cette gloire que pour la Répandre sur Virginie, et la rendre chère a l'univers. Mais vous qui avez tant de connaissances, : dites-moi si nous nous marierons. Je voudrais être savant, au moins pour connaître l'avenir.

LE VIEILLARD

» Qui voudrait vivre, mon fils, s'il connaissait .l'avenir? Un seul malheur prévu nous donne tant de vaines inquiétudes ! La vue d'un malheur certain empoisonnerait tous les jours qui le précéderaient. Il ne faut pas même trop approfondir ce qui nous environne; et le ciel , qui nous donna la } réflexion pour prévoir nos besoins , nous a donné les besoins pour mettre des bornes à notre réflexion.

I PAUL

» Avec de l'argent , dites-vous, on acquiert en Europe des dignités et des honneurs. J'irai m'enrichir au Bengale, pour aller épouser Virginie à | Paris. Je vais m'embarquer.

LE VIEILLARD

» Quoi! vous quitteriez sa mère et la vôtre?

PAUL

» Vous m'avez vous-même donné le conseil de passer aux Indes.

LE VIEILLARD

» Virginie était alors ici. Mais vous êtes maintenant l'unique soutien de votre mère et de la sienne.

PAUL

» Virginie leur fera du bien par sa riche parente.

» Les riches n'en font guère qu'à ceux qui leur

font honneur dans le monde. Ils ont des parents bien plus à plaindre que madame de La Tour, qui, faute d'être secourus par eux, sacrifient leur liberté pour avoir du pain , et passent leur vie renfermés dans des couvents.

PAUL

» Quel pays que l'Europe! Oh ! il faut que Virginie revienne ici. Qu'a-t-elle besoin d'avoir une parente riche? Elle était si contente sous ces cabanes , si jolie et si bien parée avec un mouchoir rouge, ou des fleurs autour de sa tête ! Reviens , Virginie ! quitte tes hôtels et tes grandeurs. Reviens dans ces rochers , à l'ombre de ces bois et de nos cocotiers. Hélas! tu es peut-être maintenant malheureuse ! ...» Et il se mettait à pleurer. « Mon père , ne me cachez rien : si vous ne pouvez me dire si j'épouserai Virginie, au moins apprenezmoi si elle m'aime encore, au milieu de ces grands seigneurs qui parlent au roi, et qui la vont voir.

LE VIEILLARD

» 0 mon ami, je suis sûr qu'elle vous aime, par plusieurs raisons , mais surtout parcequ'elle a de la vertu. » A ces mots , il me sauta au cou , transporté de joie.

PAUL

« Mais croyez- vous les femmes d'Europe fausses , comme on les représente dans les comédies et dans les livres que vous m'avez prêtés?

LE VIEILLARD

» Les femmes sont fausses dans les pays où les hommes sont tyrans. Partout la violence produit la ruse.

PAUL

» Comment peut-on être tyran des femmes?

LE VIEILLARD

» En les mariant sans les consulter ; une jeune fille avec un vieillard , une femme sensible avec un homme indifférent.

PAUL

» Pourquoi ne pas marier ensemble ceux qui se conviennent, les jeunes avec les jeunes, les amants avec les amantes?

LE VIEILLARD

» C'est que la plupart des jeunes gens, en France , n'ont pas assez de fortune pour se marier, et qu'ils n'en acquièrent qu'en devenant vieux. Jeunes , ils corrompent les femmes de leurs voisins; vieux, ils ne peuvent fixer l'affection de leurs épouses. Ils ont trompé étant jeunes ; on les trompe à leur tour étant vieux. C'est une des réactions de la justice universelle qui gouverne le monde : un excès y balance toujours un autre excès. Ainsi la plupart des Européens passent leur vie dans ce

PAUL ET VIRGINIE

double désordre; et ce désordre augmente dans une société à mesure que les richesses s'y accumulent sur un moindre nombre de têtes. L'état est semblable à un jardin , où les petits arbres ne peuvent venir s'il y en a de trop grands qui les ombragent ; mais il y a cette différence, que la beauté d'un jardin peut résulter d'un petit nombre de grands arbres , et que la prospérité d'un état dépend toujours de la multitude et de l'égalité des sujets , et non pas d'un petit nombre de riches.

PAUL

» Mais qu'est -il besoin d'être riche pour se marier ?

LE VIEILLARD

» Afin de passer ses jours dans l'abondance , sans rien faire.

PAUL

» Et pourquoi ne pas travailler? Je travaille bien , moi !

LE VIEILLARD

» C'est qu'en Europe le travail des mains déshonore : on l'appelle travail mécanique. Celui même de labourer la terre y est le plus méprisé de tous. Un artisan y est bien plus estimé qu'un paysan.

PAUL

( » Quoi! l'art qui nourrit les hommes est méprisé en Europe? Je ne vous comprends pas.

LE VIEILLARD

» Oh ! il n'est pas possible a un homme élevé dans la nature de comprendre les dépravations de la société. On se fait une idée précise de l'ordre , mais non pas du désordre. La beauté , la vertu , le bonheur, ont des proportions; la laideur, le vice et le malheur n'en ont point.

PAUL

» Les gens riches sont donc bien heureux ! Ils ne trouvent d'obstacles a rien ; ils peuvent combler de plaisirs les objets qu'ils aiment.

)) lis sont la plupart usés sur tous les plaisirs, par cela même qu'ils ne leur coûtent aucunes peines. N'avez-vous pas éprouvé que le plaisir du repos s'achète par la fatigue; celui de manger, par la faim; celui de boire, par la soif? Eh bien ! celui d'aimer et d'être aimé ne s'acquiert que p une multitude de privations et de sacrifices. Les richesses ôtent aux riches tous ces plaisirs-là, en prévenant leurs besoins. Joignez a l'ennui qui suit leur satiété l'orgueil qui naît de leur opulence, et que la moindre privation blesse , lors même que les plus grandes jouissances ne le flattent plus. Le parfum de mille roses ne plaît qu'un instant ; mais la douleur que cause une seule de leurs épines

dure long-temps après sa piqûre. Un mal au milieu des plaisirs est pour les riches une épine au milieu des fleurs. Pour les pauvres, au contraire, un plaisir au milieu des maux est une fleur au milieu des épines : ils en goûtent vivement la jouissance. Tout effet augmente par son contraste. La nature a tout balancé. Quel état, a tout prendre , croyez-vous préférable , de n'avoir presque rien a espérer et tout à craindre, ou presque rien a craindre et tout à espérer? Le premier état est celui des riches , et le second celui des pauvres. Mais ces extrêmes sont également difficiles à supporter aux hommes, dont le bonheur consiste dans la médiocrité et la vertu.

PAUL

» Qu'entendez- vous par la vertu?

LE VIEILLARD

» Mon fils! vous qui soutenez vos parents par vos travaux, vous n'avez pas besoin qu'on vous définisse. La vertu est un effort fait sur nous-me mes pour le bien d'autrui, dans l'intention d plaire a Dieu seul.

PAUL

» Oh! que Virginie est vertueuse! C'est par vertu qu'elle a voulu être riche, afin d'être bienfaisante. C'est par vertu qu'elle est partie de cette île : la vertu l'y ramènera. »

L'idée de son retour prochain allumant l'imagination de ce jeune homme, toutes ses inquiétudes s'évanouissaient. Virginie n'avait point écrit parcequ'elle allait arriver. II fallait si peu de temps pour venir d'Europe avec un bon vent! 11 faisait l'énumération des vaisseaux qui avaient fait ce trajet de quatre mille cinq cents lieues en moins de trois mois. Le vaisseau où elle s'était embarquée n'en mettrait pas pkisdedeux; les constructeurs étaient aujourd'hui si savants , et les marins si habiles ! Il parlait des arrangements qu'il allait faire pour la recevoir, du nouveau logement qu'il allait bâtir, des plaisirs et des surprises qu'il lui ménagerait chaque jour, quand elle serait sa femme. Sa femme!... Cette idée le ravissait. Au moins, mon père, medisait-il, vous ne ferez plus rien que pour votre plaisir. Virginie étant riche, nous aurons beaucoup de noirs qui travailleront pour nous. Vous serez toujours avec nous, n'ayant d'autre souci que celui de vous amuser et de vous réjouir. Et il allait, hors de lui, porter a sa famille la joie dont il était enivré.

En peu de temps les grandes craintessuccèdent aux grandes espérances. Les passions violentes jettent toujours l'ame dans les extrémités opposées. Souvent, dès le lendemain, Paul revenait me voir,

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PAUL ET VIRGINIE

accablé de tristesse. Il me disait : « Virginie ne » m'écrit point. Si elle était partie d'Europe, elle » m'aurait mandé son départ. Ah! les bruits qui » ont couru d'elle ne sont que trop fondés! Sa » tante l'a mariée à un grand seigneur. L'amour » des richesses l'a perdue , comme tant d'autres. » Dans ces livres qui peignent si bien les femmes. » la vertu n'est qu'un sujet de roman. Si Virginie » avait eu de la vertu, elle n'aurait pas quitté sa » propre mère, et moi. Pendant que je passe ma vie » à penser a elle, elle m'oublie. Je m'afflige , et elle » se divertit. Ah! cette pensée me désespère. Tout » travail me déplaît; toute société m'ennuie. Plût » à Dieu que la guerre fût déclarée dans l'Inde ! » J'irais y mourir. »

« Mon fils, lui répondis-je, le courage qui nous » jette dans la mort n'est que le courage d'un in- » stant. Il est souvent excité par les vains applau- » dissements des hommes. Il en est un plus rare et » plus nécessaire, qui nous fait supporter chaque » jour, sans témoins et sans éloges , les traverses » de la vie : c'est la patience. Elle s'appuie, non sur « l'opinion d'autrui ou sur l'impulsion de nospas- » sions, mais sur la volonté de Dieu. La patience » est le courage de la vertu. »>

« Ah! s'écria-t-il, je n'ai donc point de vertu ! » Tout m'accable et me désespère. — La vertu, » repris-je, toujours égale, constante, invariable, n'est pas le partage de l'homme. Au milieu de » tant de passions qui nous agitent, notre raison » se trouble et s'obscurcit; mais il est des phares » où nous pouvons en rallumer le flambeau : ce sont les lettres.

» Les lettres, mon fils, sont un secours du ciel. Ce sont des rayons de celle sagesse qui gouverne » l'univers, que l'homme, inspiré par un artcé- » leste, a appris à fixer sur la terre. Semblables laf» aux rayons du soleil , elles éclairent, elles ré- » jouissent, elles échauffent; c'est un feu divin. » Comme le feu, elless'approprient toute la nature » à notre usage. Par elles, nous réunissons autour de nous les choses, les lieux , les hommes et les it » temps. Ce sont elles qui nous rappellent aux rè- » gles de la vie humaine. Elles calment les pas- » sions ; elles répriment les vices ; elles excitent les vertus par les exemples augustes des gens de bien qu'elles célèbrent, et dont elles nous présentent les images toujours honorées. Ce sont des filles du ciel qui descendent sur la terre pour nl -> charmer les maux du genre humain. Les grands C|. » écrivains qu'elles inspirent ont toujours paru Bi » dans les temps les plus difficiles à supporter à jr i toute société, les temps de barbarie et ceux de

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