‹ Œuvres;Chapitre 169 sur 236 · IS · texte numérisé non relu

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» dépravation. Mon fils, les lettres ont consolé » une infinité d'hommes plus malheureux que » vous : Xénophon, exilé de sa patrie après y avoir » ramené dix mille Grecs; Scipion l'Africain, lassé » des calomnies des Romains ; Lucullus, de leurs » brigues; Catinat, de l'ingratitude de sa cour. » Les Grecs, si ingénieux, avaient réparti a cha- » cune des Muses qui président aux lettres une » partie de notre entendement pour le gouverner : » nous devons donc leur donner nos passions à » régir, afin qu'elles leur imposent un joug et un » frein. Elles doivent remplir, par rapport aux » puissances de notre ame, les mêmes fonctions » que les Heures qui attelaient et conduisaient les » chevaux du Soleil.

» Lisez donc, mon fils. Les sages qui ont écrit » avant nous sont des voyageurs qui nous ont pré- » cédés dans les sentiers de l'infortune, qui nous » tendent la main, et nous invitent a nous joindre » à leur compagnie, lorsque tout nous abandonne. » Un bon livre est un bon ami. »

« Ah! s'écriait Paul, je n'avais pas besoin de » savoir lire quand Virginie était ici. Elle n'avait » pas plus étudié que moi; mais quand elle mere- » gardait en m'appelant son ami, il m'était im- » possible d'avoir du chagrin. »

« Sans doule, lui disais-je, il n'y a point d'ami » aussi agréable qu'une maîtresse qui nous aime. » Il y a de plus dans la femme une gaieté légère » qui dissipe la tristesse de l'homme. Ses grâces » font évanouir les noirs fantômes de la réflexion. » Sur son visage sont les doux attraits et la con- » fiance. Quelle joie n'est rendue plus vive par sa » joie? Quel front ne se déride a son sourire? » Quelle colère résiste a ses larmes? Virginie re- » viendra avec plus de philosophie que vous n'en » avez. Elle sera bien surprise de ne pas retrouver » le jardin tout-à-fait rétabli, elle qui ne songe » qu'à l'embellir, malgré les persécutions de sa » parente, loin de sa mère et de vous. »

L'idée du retour prochain de Virginie renouvelait le courage de Paul, et le ramenait à ses occupations champêtres : heureux au milieu de ses peines, de proposer à son travail une fin qui plaisait à sa passion.

Un matin, au point du jour ( c'était le 24 décembre 1744), Paul, en se levant, aperçut un pavillon blanc arboré sur la montagne de la Découverte. Ce pavillon élait le signalement d'un vaisseau qu'on voyait en mer. Paul courut à la ville pour savoir s'il n'apporfait pas des nouvelles de Virginie. Il y resta jusqu'au retour du pilote du port, qui s'était embarqué pour aller le reconnaî-

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tre, suivant l'usage. Cet homme ne revint que le soir. Il rapporta au gouverneur que le vaisseau signalé était le Saïnl-Géran , du port de sept cents tonneaux, commandé par un capitaine appelé M. Aubin ; qu'il était à quatre lieues au large, et qu'il ne mouillerait au Port-Louis que le lendemain dans l'après-midi , si le vent était favorable. Il n'en faisait point du tout alors. Le pilote remit au gouverneur les lettres que ce vaisseau apportait de France. Il y en avait une pour madame de La Tour, de l'écriture de Virginie. Paul s'en saisit aussitôt, la baisa avec transport, la mit dans son sein, et courut à l'habitation. Du plus loin qu'il aperçut la famille, qui attendait son retour sur le rocher des adieux, il éleva la lettre en l'air sans pouvoir parler ; et aussitôt tout le monde se rassembla chez madame de La Tour pour en entendre la lecture. Virginie mandait à sa mère qu'elle avait éprouvé beaucoup de mauvais procédés de la part de sa grand'tante , qui l'avait voulu marier malgré elle, ensuite déshéritée , et enfin renvoyée dans un temps qui ne lui permettait d'arriver à l'Ile-de-France que dans la saison des ouragans; qu'elle avait essayé en vain de la fléchir en lui représentant ce qu'elle devait à sa mère et aux habitudes du premier âge; qu'elle en avait été traitée de fille insensée , dont la tête était gâtée par les romans; qu'elle n'était maintenant sensible qu'au bonheur de revoir et d'embrasser sa chèee famille; et qu'elle eût satisfait cet ardent désir dès le jour même, si le capitaine lui eût permis de s'embarquer dans la chaloupe du pilote; mais qu'il s'était opposé à son départ, à cause de l'éloignement de la terre, et d'une grosse mer qui régnait au large, malgré le calme des vents.

A peine cette lettre fut lue, que toute la famille, transportée de joie, s'écria : « Virginie est arri- » vée! » Maîtres et serviteurs, tous s'embrassèrent. Madame de La Tour dit à Paul : « Mon fils, allez » prévenir notre voisin de l'arrivée de Virginie. » Aussitôt Domingue alluma un flambeau de bois de ronde, et Paul et lui s'acheminèrent vers mon ha bitation.

Il pouvait être dix heures du soir. Je venais d'éteindre ma lampe et de me coucher, lorsque j'aperçus, a travers les palissades de ma cabane , une lumière dans le bois. Bientôt après , j'entendis la voix de Paul qui m'appelait. Je me lève ; et à peine j'étais habillé, que Paul, hors de lui et tout essoufflé, me saute au cou, en me disant : « Allons, allons, Virginie est arrivée! Allons au » port; le vaisseau y mouillera au point du jour. » Sur-le-champ nous nous mettons en roule.

Comme nous traversions les bois de la Montagne- H$ Longue , et que nous étions déjà sur le chemin qui i i mène des Pamplemousses au port, j'entendis quel- j |»sf qu'un marcher derrière nous. C'était un noir qui I M s'avançait à grands pas. Dès qu'il nous eut at-*«^)k teints, je lui demandai d'où il venait , et où il allait en si grande hâte. 11 me répondit : « Je viens » du quartier de l'île appelé la Poudre-d'Or : on » m'envoie au port avertir le gouverneur qu' un vais- » seau de France est mouillé sous l'île d'Ambre. » Il tire du canon pour demander du secours ; car » la mer estbien mauvaise. » Cet homme ayantainsi i11111'1 parlé , continua sa route sans s'arrêter davantage, jp» Je dis alors a Paul : « Allons vers le quartier |iïl^ » de la Poudre-d'Or, au devant de Virginie; il» H' » n'y a que trois lieues d'ici. » Nous nous mîmes»1'» donc en route vers le nord de l'île. Il faisait une] P chaleur étouffante. La lune était levée: on voyait |w autour d'elle trois grands cercles noirs. Le ciel était d'une obscurité affreuse. On distinguait, a la lueur fréquente des éclairs, de longues files de nuages épais , sombres , peu élevés , qui s'entassaient vers le milieu de l'île , et venaient de la mer avec une grande vitesse , quoiqu'on ne sentît pas le moindre vent aterre. Chemin faisant, nousjjiih crûmes entendre rouler le tonnerre; mais ayant prêté l'oreille attentivement, nous reconnûmes que c'étaient des coups de canon répétés par les échos. Ces coups de canon lointains, joints à l'as pect d'un ciel orageux , me firent frémir. Je ne pouvais douter qu'ils ne fussent les signaux de détresse d'un vaisseau en perdition. Une demi-heure Ida après, nous n'entendimës plus tirer du tout, e| il ce silence me parut encore plus effrayant que lepi bruit lugubre qui l'avait précédé

Nous nous hâtions d'avancer sans dire un mot, et sans oser nous communiquer nos inquiétudes Vers minuit, nous arrivâmes tout en nage sur lej bord de la mer, au quartier de la Poudre-d'Or Les flots s'y brisaient avec un bruit épouvantable ils en couvraient les rochers et les grèves d'écu-||nr. mes d'un blanc éblouissant, et d'étincelles de feu Malgré les ténèbres , nous distinguâmes , a ces lueurs phosphoriques , les pirogues des pêcheurs, qu'on avait tirées bien avant sur le sable.

A quelque distance de la , nous vîmes , a Tenait tréedu bois , un feu autour duquel plusieurs habitants s'étaient rassemblés. Nous fûmes nous y reposer en attendant le jour. Pendant que nous étions assis auprès de ce feu , un des habitants nous raconta que, dans l'après-midi, il avait vu un vaisseau en pleine mer , porté sur l'île par les courants ; que la nuit l'avait dérobé a sa vue ; que,

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eux heures après le coucher du soleil , il l'avait ntendu tirer du canon pour appeler du secours ; mis que la mer était si mauvaise, qu'on n'avait u mettre aucun bateau dehors pour aller à lui ; lie, bientôt après , il avait cru apercevoir ses faaux allumés , et que , dans ce cas , il craignait ue le vaisseau , venu si près du rivage , n'eût lassé entre la terre et la petite île d'Ambre , pre- ■jant celle-ci pour le Coin-de-Mire, près duquel lassent les vaisseaux qui arrivent au Port-Louis : lue si cela était, (ce qu'il ne pouvait toutefois Affirmer), ce vaisseau était dans le plus grand pé- Jil. Un autre habitant prit la parole, et nous dit

Iu'il avait traversé plusieurs fois le canal qui séare l'île d'Ambre de la côte ; qu'il l'avait sondé; ue la tenure et le mouillage en étaient très bons, t que le vaisseau y était en parfaite sûreté, ijomme dans le meilleur port. « J'y mettrais toute

Ima fortune, ajouta-b-il, et j'y dormirais aussi tranquillement qu'à terre. » Un troisième habitant dit qu'il était impossible que ce vaisseau en- Irât dans Ce canal , où à peine les chaloupes pouaiaient naviguer. 11 assura qu'il l'avait vu mouiller au-delà de l'île d'Ambre ; en sorte que , si le slent venait à s'élever au matin , il serait le maître de pousser au large , ou de gagner le port. |)'autres habitants ouvrirent d'autres opinions, ifendant qu'ils contestaient entre eux , suivant la i outume des créoles oisifs , Paul et moi nous garerions un profond silence. Nous restâmes la jus- !• [u'au petit point du jour ; mais il faisait trop peu elle clarté au ciel pour qu'on pût distinguer aucun i ibjet sur la mer, qui d'ailleurs était couverte de e >rume : nous n'entrevîmes au large qu'un nuage i ombre, qu'on nous dit être l'île d'Ambre, située igi un quart de lieue de la côte. On n'apercevait, Jlans ce jour ténébreux , que la pointe du rivage If iii nous étions , et quelques pitons des montagnes le l'intérieur de l'île, qui apparaissaient de temps s; jq temps au milieu des nuages qui circulaient autour.

i j Vers les sept heures du matin , nous entendîmes Mans les bois un bruit de tambour; c'était le gouverneur, M. de La Bourdonnays, qui arrivait à |:heval , suivi d'un détachement de soldats armés i 'le fusils , et d'un grand nombre d'habitants et de i ijioirs. Il plaça ses soldats sur le rivage , et leur |»rdonna de faire feu de leurs armes tous à la fois, f i peine leur décharge fut faite , que nous aperçûmes sur la mer une lueur , suivie presque aussi- ; ôt d'un coup de canon. Nous jugeâmes que le jraisseau était a peu de distance de nous, et nous pour urnes tous du côté ou nous avions vu son

signal. Nous aperçûmes alors, à travers le brouillard, le corps et les vergues d'un grand vaisseau. Nous en étions si près, que, malgré le bruit des flots , nous entendîmes le sifflet du maître qui commandait la manœuvre , et les cris des matelots , qui crièrent trois fois vive le roi ! car c'est le cri des Français dans les dangers extrêmes, ainsi que dans les grandes joies ; comme si, dans les dangers , ils appelaient leur prince à leur secours, ou comme s'ils voulaient témoigner alors qu'ils sont prêts à périr pour lui.

Depuis le moment où le Saint- Géran aperçut que nous étions à portée de le secourir , il ne cessa de tirer du canon de trois minutes en trois minutes. M. de La Bourdonnays fit allumer de grands feux de distance en distance sur la grève, et envoya chez tous les habitants du voisinage chercher des vivres , des planches , des câbles, et des tonneaux vides. On en vit arriver bientôt une foule, accompagnée de leurs noirs chargés de provisions et d'agrès qui venaient des habitations de la Poudre-d'Or , du quartier de Flaque, et de la rivière du Rempart. Un des plus anciens des habitants s'approcha du gouverneur, et lui dit : « Monsieur, » on a entendu toute la nuit des bruits sourds » dans la montagne. Dans les bois, les feuilles des » arbres remuent sans qu'il fasse de vent. Les » oiseaux de marine se réfugient a terre : certai- » nement tous ces signes annoncent un ouragan. » — Eh bien ! mes amis , répondit le gouverneur, » nous y sommes préparés, et sûrement le vais- » seau l'est aussi. »

En effet, tout présageait l'arrivée prochaine d'un ouragan. Les nuages qu'on distinguait au zénith étaient a leur centre d'un noir affreux, et cuivrés sur leurs bords. L'air retentissait des cris des pailles-en-culs, des frégates, des coupeurs d'eau, et d'une multitude d'oiseaux de marine, qui, malgré l'obscurité de l'atmosphère, venaient de tous les points de l'horizon chercher des retraites dans l'île.

Vers les neuf heures du matin , on entendit du côté de la mer des bruits épouvantables , comme si des torrents d'eau, mêlés à des tonnerres, eussent roulé du haut des montagnes. Tout le monde s'écria : « Voilà l'ouragan! » et dans l'instant un tourbillon affreux de vent enleva la brume qui couvrait l'île d'Ambre et son canal. Le Saint-Gêran parut alors à découvert, avec son pont chargé de monde, ses vergues et ses mâts de hune amenés sur le tillac, son pavillon en berne , qua- ! ère câbles sur son avant, et un de relenue sur son arrière ; il était mouillé entre l'île d'Anibre et la

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terre, en deçà de la ceinture de récifs qui entoure l'Ile-de-France, et qu'il avait franchie par un endroit où jamais vaisseau n'avait passé avant lui. 11 présentait son avant aux flots qui venaient de la pleine mer , et à chaque lame d'eau qui s'engageait dans le canal , sa proue se soulevait tout entière, de sorte qu'on en voyait la carène en l'air ; mais, dans ce mouvement, sa poupe, venant à plonger, disparaissait à la vue jusqu'au couronnement , comme si elle eût été submergée. Dans cette position où le vent et la mer le jetaient à terre , il lui était également impossible de s'en aller par où il était venu , ou, en coupant ses câbles , d'échouer sur le rivage, dont il était séparé par de hauts-fonds semés de récifs. Chaque lame qui venait briser sur la côte s'avançait en mugissant jusqu'au fond des anses, et y jetait des galets a plus de cinquante pieds dans les terres; puis, venant à se retirer, elle découvrait une grande partie du lit du rivage , dont elle roulait les cailloux avec un bruit rauque et affreux. La mer , soulevée par Je vent , grossissait à chaque instant, et tout le canal compris entre cette île et l'île d'Ambre n'était qu'une vaste nappe d'écumes blanches , creusées de vagues noires et profondes. Ces écumes s'amassaient dans le fond des anses, a plus de six pieds de hauteur, et le vent qui en balayait la surface les portait par-dessus l'escarpement du rivage à plus d'une demi-lieue dans les terres. A leurs flocons blancs et innombrables qui étaient chassés horizontalement jusqu'au pied des montagnes, on eût dit d'une neige qui sortait de la mer. L'horizon offrait tous les signes d'une longue tempête; la mer y paraissait confondue avec le ciel. Il s'en détachait sans cesse des nuages d'une forme horrible, qui traversaient le zénith avec la vitesse des oiseaux , tandis que d'autres y paraissaient immobilescomme de grands rochers. On n'apercevait aucune partie azurée du firmament ; une lueur olivâtre et blafarde éclairait seule tous les objets de la terre, de la mer et des cieux.

Dans les balancements du vaisseau , ce qu'on craignait arriva. Les câbles de son avant rompirent ; et comme il n'était plus retenu que par une seule ansière, il fut jeté sur les rochers , à une demi-encâblure du rivage. Ce ne fut qu'un cri de douleur parmi nous. Paul allait s'élancer à la mer, lorsque je le saisis par le bras. « Mon fils, lui dis- » je, voulez-vous périr? — Que j'aille à son se- » cours , s'écria-t-il , ou que je meure ! » Comme le désespoir lui ôtait la raison , pour prévenir sa perte, Domingue et moi nous lui attachâmes à la

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ceinture une longuecorde, dontnoussaisîmesl'un des extrémités. Paul s'avança vers le Saint-Géran, tantôt nageant, tantôt marchant sur les récifs Quelquefois il avait l'espoir de l'aborder ; car le mer, dans ses mouvements irréguliers, laissaii le vaisseau presque a sec, de manière qu'on en eût pu faire le tour a pied ; mais bientôt après revenant sur ses pas avec une nouvelle furie, ell le couvrait d'énormes voûtes d'eau qui soulevaient ,j tout l'avant de sa carène, et rejetaient bien loin ,,, sur le rivage le malheureux Paul , les jambes en] sang, la poitrine meurtrie, et à demi noyé peine ce jeune homme avait-il repris l'usage de ses jf sens, qu'il se relevait , et retournait avec une nou velle ardeur vers le vaisseau , que la mer cependant entr'ouvrait par d'horribles secousses.

Tout l'équipage, désespérant alors de son salut, se précipitait en foule a la mer , sur des vergues, des planches , des cages à poules , des tables et des tonneaux. On vit alors un objet digne d'une éter nelle pitié : une jeune demoiselle parut dans la galerie de la poupe du Saint-Gêran> tendant les bras vers celui qui faisait tant d'efforts pour la joindre. C'était Virginie. Elle avait reconnu son amant a son intrépidité. La vue de cette aimable personne , exposée à un si terrible danger , nous remplit de douleur et de désespoir. Pour Virginie d'un port noble et assuré, elle nous faisait signe de la main , comme nous disant un éternel adieu. Tous les matelots s'étaient jetés a la mer. 11 n'en restait plus qu'un sur le pont , qui était tout nu et nerveux comme Hercule. 11 s'approcha de Virginie avec respect : nous le vîmes se jeter à ses ge noux , et s'efforcer même de lui ôler ses habits ; mais elle, le repoussant avec dignité, détourna de lui sa vue. On entendit aussitôt ces cris redou blés des spectateurs : « Sauvez-la, sauvez-la ; ne la quittez pas ! » Mais, dans ce moment, une montagne d'eau d'une effroyable grandeur s'engouffra entre l'île d'Ambreetla côte, ets'avança en rugissant vers le vaisseau , qu'elle menaçait de ses flancs noirs et de ses sommets écumants. A cette terrible vue, le matelot s'élança seul à la mer; et Virginie, voyant la mort inévitable, posa une main sur ses habits, l'autre sur son cœur, et levant en haut des yeux sereins, parut un ange qui prend son vol vers les cieux.

0 jour affreux ! hélas! tout fut englouti. La lame jeta bien avant dans les terres une partie des spectateurs qu'un mouvement d'humanité'avait portés à s'avancer vers Virginie , ainsi que le matelot qui l'avait voulu sauver a la nage. Cet homme, échappe a une mort presque certaine, s'agenouilla sur le

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[sable, en disant: « 0 mon Dieu! vous m'avez sauj» vé la vie; mais je l'aurais donnée de bon cœur L pour cette digne demoiselle qui n'a jamais voulu L se déshabiller comme moi. » Domingue et moi, nous retirâmes des flots le malheureux Paul sans connaissance, rendant le sang par la bouche et /par les oreilles. Le gouverneur le fit mettre entre les mains des chirurgiens; et nous cherchâmes , de noire côté, le long du rivage, si la mer n'y apporterait point le corps de Virginie; mais le vent feant tourné subitement, comme il arrive dans | I les ouragans , nous eûmes le chagrin de penser [que nous ne pourrions pas même rendre a cette i fille infortunée les devoirs delà sépulture. Nous nous éloignâmes de ce lieu, accablés de consternation , tous l'esprit frappé d'une seule perte , dans un naufrage où un grand nombre de personnes i avaient péri , la plupart doutant, d'après une fin aussi funeste d'une fille si vertueuse , qu'il existât I une Providence ; car il y a des maux si terribles I et si peu mérités, que l'espérance même du sage I en est ébranlée.

Cependant on avait mis Paul, qui commençait â reprendre ses sens, dans une maison voisine, jusqu'à ce qu'il fût en état d'être transporté à son habitation. Pour moi, je m'en revins avec Domingue, afin de préparer la mère de Virginie et son amie à ce désastreux événement. Quand nous fûmes à l'entrée du vallon de la rivière des Lataniers, des noirs nous dirent que la mer jetait beaucoup de débris du vaisseau dans la baie vis-a-vis. Nous y descendîmes ; et un des premiers objets que j'aperçus sur le rivage fut le corps de Virginie; elle était a moitié couverte de sable, dans l'attitude où nous l'avions vue périr ; ses traits n'étaient point sensiblement altérés; ses yeux étaient fermés; mais la sérénité était encore sur son front; seulement les pâles violettes de la mort se confondaient sur ses joues avec les roses de la pudeur. Une de ses mains était sur ses habits; et l'autre, qu'elle appuyait sur son cœur, était fortement fermée et roidie. J'en dégageai avec peine une petite boîte; mais quelle fut ma surprise, lorsque je vis que c'était le portrait de Paul , qu'elle lui avait promis de ne jamais abandonner tant qu'elle vivrait! A cette dernière marque de i la constance et de l'amour de cette fille infortunée , je pleurai amèrement. Pour Domingue , il se frappait la poitrine , et perçait l'air de ses cris douloureux. Nous portâmes le corps de Virginie dans une cabane de pêcheurs, où nous le donnâmes a garder à de pauvres femmes malabares , qui prirent soin de le laver.

Pendant qu'elles s'occupaient de ce triste office , nous montâmes en tremblant à l'habitation ; nous y trouvâmes madame de La Tour et Marguerite en prières, en attendant des nouvelles du vaisseau. Dès que madame de La Tour m'aperçut , elle s'écria : « Où est ma fille , ma chère fille , mon en- » fant? » Ne pouvant douter de son malheur a mon silence et a mes larmes, elle fut saisie touta-coup d'étouffements et d'angoisses douloureuses; sa voix ne faisait plus entendre que des soupirs et des sanglots. Pour Marguerite, elle s'écria : « Où » est mon fils? Je ne vois point mon fils! » et elle s'évanouit. Nous courûmes a elle, et, l'ayant fait revenir, je l'assurai que Paul était vivant, et que le gouverneur en faisait prendre soin ; elle ne reprit ses sens que pour s'occuper de son amie, qui tombait de temps en temps dans de longs évanouissements. Madame de La Tour passa toute la nuit dans ces cruelles souffrances; et, par leurs longues périodes, j'ai jugé qu'aucune douleur n'était égale a la douleur maternelle. Quand elle recouvrait la connaissance, elle tournait des regards fixes et mornes vers le ciel. En vain son amie et moi nous lui pressions les mains dans les nôtres, en vain nous l'appelions par les noms les plus tendres; elle paraissait insensible a ces témoignages de notre ancienne affection, et il ne sortait de sa poitrine oppressée que de sourds gémissements.

Dès le matin, on apporta Paul couché dans un palanquin ; il avait repris l'usage de ses sens; mais il ne pouvait proférer une parole. Son entrevue avec sa mère et madame de La Tour, que j'avais d'abord redoutée , produisit un meilleur effet que tous les soins que j'avais pris jusqu'alors., Un rayon de consolation parut sur le visage de ces deux malheureuses mères; elles se mirent l'une et l'autre auprès de lui, le saisirent dans leurs bras, le baisèrent ; et leurs larmes , qui avaient été suspendues jusqu'alors par l'excès de leur chagrin , commencèrent à couler. Paul y mêla bientôt les siennes. La nature s'étant ainsi soulagée dans ces trois infortunés , un long assoupissement succéda à l'état convulsif de leur douleur, et leur procura un repos léthargique, semblable, a la vérité, à celui de la mort.

M. de La Bourdonnays m'envoya avertir secrètement que le corps de Virginie avait été apporté a la ville par son ordre, et que de là on allait le transférer à l'église des Pamplemousses. Je descendis aussitôt au Port-Louis, où je trouvai des habitants de tous les quartiers, rassemblés pour assister à ses funérailles, comme si l'île eût perdu en elle ce qu'elle avait de plus cher. Dans le port ?

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les vaisseaux avaient leurs vergues croisées , leurs pavillons en berne, et tiraient du canon par longs intervalles. Des grenadiers ouvraient la marche du convoi; ils portaient leurs fusils baissés; leurs tambours, couverts de longs crêpes, ne faisaient entendre que des sons lugubres, et on voyait rabattement peint dans les traits de ces guerriers, qui avaient tant de fois affronté la mort dans les combats sans changer de visage. Huit jeunes demoiselles des plus considérables de l'île , vêtues de blanc , et tenant des palmes à la main , portaient le corps de leur vertueuse compagne, couvert de fleurs. Un chœur de petits enfants le suivait en chantant des hymnes ; après eux venait tout ce que l'île avait de plus distingué dans ses habitants et dans son état-major, a la suite duquel marchait le gouverneur, suivi de la foule du peuple.

Voila ce que l'administration avait ordonné, pour rendre quelques honneurs a la vertu de Virginie. Mais quand son corps fut arrivé au pied de cette montagne , à la vue de ces mêmes cabanes dont elle avait fait si long-temps le bonheur, et que sa mort remplissait maintenant de désespoir, toute la pompe funèbre fut dérangée; les hymnes et les chants cessèrent; on n'entendit plus dans la plaine que des soupirs et des sanglots; on vit accourir alors des troupes de jeunes filles des habitations voisines, pour faire toucher au cercueil de Virginie des mouchoirs , des chapelets et des couronnes de fleurs , en l'invoquant comme une sainte. Les mères demandaient a Dieu une fille comme elle ; les garçons, des amantes aussi constantes; les pauvres, une amie aussi tendre; les esclaves, une maîtresse aussi bonne.

Lorsqu'elle fut arrivée au lieu de sa sépulture , des négresses de Madagascar et des Cafres de Mozambique déposèrent autour d'elle des paniers de fruits, et suspendirent des pièces d'étoffes aux arbres voisins , suivant l'usage de leurs pays ; des Indiennes du Bengale et de la côte malabare apportèrent des cages pleines d'oiseaux , auxquels elles donnèrent la liberté sur son corps : tant la perte d'un objet aimable intéresse toutes les nations 1 et tant est grand le pouvoir de la vertu malheureuse puisqu'elle réunit toutes les religions autour de son tombeau !

11 fallut mettre des gardes auprès de sa fosse, et en écarter quelques filles de pauvres habitants, qui voulaient s'y jeter a toute force , disant qu'elles n'avaient plus de consolation a espérer dans le monde, et qu'il ne leur restait qu'à mourir avec celle qui était leur unique bienfaitrice.

On l'enterra près de l'église des Pampîe mousses , sur son côté occidental , au pied d'un<| touffe de bambous, où, en venant à la mess avec sa mère et Marguerite , elle aimait à se re poser, assise à côté de celui qu'elle appelait alorj i son frère.

Au retour de cette pompe funèbre, M. de L: f J Bourdonnays monta ici, suivi d'une partie de soi 11 nombreux cortège. Il offrit a madame de La Toui! et a son amie tous les secours qui dépendaient dij lui. Il s'exprima en peu de mots , mais avec indif 'ltle" gnation, contre sa tante dénaturée; et s'appro| chant de Paul, il lui dit tout ce qu'il crut propre $ ïg' le consoler. « Je desirais, lui dit-il, votre bonheu » et celui de votre famille : Dieu m'en est témoin

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» Mon ami , il faut aller en France ; je vous y fe » rai avoir du service. Dans votre absence, j'aura » soin de votre mère comme de la mienne. » eB1'21 en même temps il lui présenta la main ; mai Paul retira la sienne, et détourna la tête pour n<| llBS le pas voir.

Pour moi , je restai dans l'habitation de me amies infortunées, pour leur donner ainsi qu'i Paul tous les secours dont j'étais capable. Au bon

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de trois semaines, Paul fut en état de marcher #: mais son chagrin paraissait augmenter a mesur i que son corps reprenait des forces. Il était insenj m sible à tout; ses regards étaient éteints, et il ni ?tti répondait rien à toutes les questions qu'on pouvai w lui faire. Madame de La Tour, qui était mourante! Ma lui disait souvent: « Mon fils, tant que je vou » verrai, je croirai voir ma chère Virginie. » ce nom de Virginie , il tressaillait et s' éloignai ail£ d'elle, malgré les invitations de sa mère, qui il 'S1 rappelait auprès de son amie. Il allait seul se re ![u tirer dans lejardin, et s'asseyait au pied du cocotiei de Virginie, les yeux fixés sur sa fontaine. Le chi rurgiendu gouverneur, qui avait prisle plusgrani soin de lui et de ces dames, nous dit que, pour 1 tirer de sa noire mélancolie, il fallait lui laisse; faire tout ce qu'il lui plairait, sans le contrarier ei rien; qu'il n'y avait que ce seul moyen de vaincrj le silence auquel il s'obstinait.

Je résolus de suivre son conseil. Dès que Pau» sentit ses forces un peu rétablies, le premier usag qu'il en fit fut de s'éloigner de l'habitation. Comm je ne le perdais pas de vue , je me mis en marchj après lui , et je dis à Domingue de prendre des vi vres , et de nous accompagner. A mesure que c« jeune homme descendait cette montagne , sa joi et ses forces semblaient renaître. Il prit d'abor le chemin des Pamplemousses ; et quand il fut au près de l'église, dans l'allée des bambous, il s'ei

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. fut droit au lieu où il vit de la terre fraîchement 6 remuée : là , il s'agenouilla , et, levant les yeux au I ciel , il fit une longue prière. Sa démarche me pa- .jrut de bon augure pour le retour de sa raison, il puisque cette marque de confiance envers l'Être [suprême faisait voir que son ame commençait à J reprendre ses fonctions naturelles. Domingue et a moi, nous nous mîmes à genoux a son exemple, et r nouspriâmes avec lui. Ensuite Use leva, et prit sa ejroute vers le nord de l'île, sans faire beaucoup . d'attention a nous. Comme je savais qu'il ignorait . non-seulement où on avait déposé le corps de Virginie, mais même s'il avait été retiré de la mer, je j lui demandai pourquoi il avait été prier Dieu au , pied de ces bambous; il me répondit : « Nous y il avons ete si souvent ! »

d II continua sa route jusqu'à l'entrée de la foret, ;i où la nuit nous surprit. Là , je l'engageai par mon J exemple à prendre quelque nourriture ; ensuite ? nous dormîmes sur l'herbe , au pied d'un arbre. Le [lendemain, je crus qu'il se déterminerait à reve- Jnr sur ses pas. En effet, il regarda quelque temps «ans la plaine l'église des Pamplemousses avec ses ,i longues avenues de bambous , et il fit quelques jmouvements comme pour y retourner; mais il s'en- Jfonça brusquement dans la forêt, en dirigeant toujours sa route vers le nord. Je pénétrai son intention, et je m'efforçai en vain de l'en distraire, lipous arrivâmes sur le milieu du jour au quartier e de laPoudre-d'Or. Il descendit précipitamment au ■tord de la mer, vis-à-vis du lieu où avait péri le kSaint-Géran. A la vue de l'île d'Ambre, et de son ipanal alors uni comme un miroir, il s'écria : « Virlj» ginie! ô ma chère Virginie! » et aussitôt il tomba elen défaillance. Domingue et moi nous le portâmes «ans l'intérieur de la forêt, où nous le fîmes reveinir avec bien de la peine. Dès qu'il eut repris ses njjsens , il voulut retourner sur les bords de la mer; limais l'ayant supplié de ne pas renouveler sa doubleur et la nôtre par de si cruels ressouvenirs, il prit lune autre direction. Enfin, pendant huit jours, il Jse rendit dans tous les lieux où il s'était trouvé • avec la compagne de son enfance. Il parcourut le :r sentier par où elle avait été demander la grâce de Jl'esclave de la Rivière-Noire ; il revit ensuite les rii bords de la rivière des Trois-Mamelles , où elle jljjs'assit ne pouvant plus marcher, et la partie du «bois où elle s'était égarée. Tous les lieux qui lui (j (rappelaient les inquiétudes , les jeux , les repas , la i bienfaisance de sa bien-airaée, la rivière de la k jMontagne-Longue, ma petite maison, la cascade j; jvoisine, le papayer qu'elle avait planté , les pelou- ( -ses où elle aimait à courir, les carrefours de la

forêt où elle se plaisait à chanter, firent tour à tour couler ses larmes ; et les mêmes échos qui avaient retenti tant de fois de leurs cris de joie communs, ne répétaient plus maintenant que ces mots douloureux : « Virginie! ô ma chère Virginie ! »

Dans cette vie sauvage et vagabonde , ses yeux se cavèrent, son teint jaunit, et sa santé s'altéra de plus en plus. Persuadé que le sentiment de nos maux redouble par le souvenir de nos plaisirs, et que les passions s'accroissent dans la solitude, je résolus d'éloigner mon infortuné ami des lieux qui lui rappelaient le souvenir de sa perte , et de le transférer dans quelque endroit de l'île où il y eût beaucoup de dissipation. Pour cet effet, je le conduisis sur les hauteurs habitées du quartier de Williams, où il n'avait jamais été. L'agriculture et le commerce répandaient dans cette partie de l'île beaucoup de mouvement et de variété. Il y avait des troupes de charpentiers qui équarrissaient des bois, et d'autres qui les sciaient en planches; des voitures allaient et venaient le long de ses chemins; de grands troupeaux de bœufs et de chevaux y paissaient dans de vastes pâturages, et la campagne y était parsemée d'habitations. L'élévation du sol y permettait en plusieurs lieux la culture de diverses espèces de végétaux de l'Europe. On y voyait çà et là des moissons de blé dans la plaine, des tapis de fraisiers dans les éclaircis des bois , et des haies de rosiers le long des routes. La fraîcheur de l'air , en donnant de la tension aux nerfs , y était même favorable à la santé des blancs. De ces hauteurs situées vers le milieu de l'île, et entourées de grands bois, on n'apercevait ni la mer, ni le Port-Louis, ni l'église des Pamplemousses, ni rien qui pût rappeler à Paul le souvenir de Virginie. Les montagnes mêmes qui présentent différentes branches du côté du Port-Louis n'offrent plus, du côté des plaines de Williams, qu'un long promontoire en ligne droite et perpendiculaire , d'où s'élèvent plusieurs longues pyramides de rochers où se rassemblent les nuages.

Ce fut donc dans ces plaines que je conduisis Paul. Je le tenais sans cesse en action, marchant avec lui au soleil et à la pluie , de jour et de nuit , l'égarant exprès dans les bois , les défrichés , les champs , afin de distraire son esprit par la fatigue de son corps, et de donner le change à ses réflexions par l'ignorance du lieu où nous étions, et du chemin que nous avions perdu. Mais l'ame d'un amant retrouve partout les traces de l'objet aimé. La nuit et le jour , le calme des solitudes et le bruit des habitations, le temps même, qui emporte tant de souvenirs, rien ne peut l'en écarter. Comme l'aiguille

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touchée de l'aimant', elle a beau être agitée , dès qu'elle rentre dans son repos , elle se tourne vers le pôle qui l'attire. Quand je demandais à Paul, égaré au milieu des plaines de Williams : « Où » irons-nous, maintenant? » il se tournait vers le nord, et me disait : « Voila nos montagnes; re- » tournons-y. »

Je vis bien que tous les moyens que je tentais pour le distraire étaient inutiles, et qu'il ne me restait d'autre ressource que d'attaquer sa passion en elle-même , en y employant toutes les forces de ma. faible raison. Je lui répondis donc : « Oui , voila » les montagnes où demeurait votre chère Virgi- » nie, et voila le portrait que vous lui aviez donné, et » qu'en mourant elle portait sur son cœur, dont les » derniers mouvements ont encore été pour vous. » Je présentai alors à Paul le petit portrait qu'il avait donné a Virginie au bord de la fontaine des cocotiers. A cette vue , une joie funeste parut dans ses regards. 11 saisit avidement ce portrait de ses faibles mains , et le porta sur sa bouche. Alors sa poitrine s'oppressa, et, dans ses yeux a demi sanglants , des larmes s'arrêtèrent sans pouvoir couler.

Je lui dis : « Mon fils , écoutez-moi, qui suis vo- » tre ami , qui ai été celui de Virginie, et qui, au » milieu de vos espérances, ai souvent lâché de » fortifier votre raison contre les accidents impré- » vus de la vie. Que déplorez-vous avec tant d'a- » mertume? Est-ce votre malheur? est-ce celui » de Virginie?

» Votre malheur? Oui , sans doute, il est grand. » Vous avez perdu la plus aimable des filles, qui » aurait été l'a plus digne des femmes. Elle avait » sacrifié ses intérêts aux vôtres, et vous avait pré- » féré à la fortune, comme la seule récompense » digne de sa vertu. Mais que savez-vous si l'objet » de qui vous deviez attendre un bonheur si pur » n'eût pas été pour vous la source d'une infinité » de peines? Elle était sans bien, et déshéritée; » vous n'aviez désormais à partager avec elle que » votre seul travail. Revenue plus délicate par son » éducation , et plus courageuse par son malheur » même, vous l'auriez vue chaque jour succom- » ber, en s'efforçant de partager vos fatigues. » Quand elle vous aurait donné des enfants , ses » peines et les vôtres auraient augmenté , par la » difficulté de soutenir seule avec vous de vieux » parents et une famille naissante.

» Vous me direz : Le gouverneur nous aurait » aidés. Que savez-vous si , dans une colonie qui » change si souvent d'administrateurs , vous aurez » souvent des LaBourdonnays? s'il ne viendra pas

jiis]

» ici des chefs sans mœurs et sans morale ? si » pour obtenir quelque misérable secours , votrdi » épouse n'eût pas été obligée de leur faire ss » cour? Ou elle eût été faible , et vous eussiez étc » a plaindre; ou elle eût été sage , et vous fussie: » resté pauvre : heureux si , a cause de sa beau M » et de sa vertu , vous n'eussiez pas été persécut* » par ceux mêmes de qui vous espériez de la pro » tection !

» Il me fût resté , me direz-vous , le bonheur » indépendant de la fortune , de protéger l'obje » aimé qui s'attache a nous a proportion de sa fai » blesse même ; de le consoler par mes propres in » quiétudes ; de le réjouir de ma tristesse , et d'ac » croître notre amour de nos peines mutuelles » Sans doute la vertu et l'amour jouissent de ce » plaisirs amers. Mais elle n'est plus ; et il vou » reste ce qu'après vous elle a le plus aimé, s » mère et la vôtre , que votre douleur inconsolabl » conduira au tombeau. Mettez votre bonheur » les aider, comme elle l'y avait mis elle-même » Mon fils, la bienfaisance est le bonheur de 1 » vertu; il n'y en a point de plus assuré et de plu » grand sur la terre. Les projels de plaisirs, d » repos, de délices, d'abondance, de gloire, m » sont point faits pour l'homme, faible, voyageur » et passager. Voyez comme un pas vers la for » tune nous a précipités tous d'abîme en abîme » Vous vous y êtes opposé, il est vrai; mais qu » n'eût pas cru que le voyage de Virginie devait s » terminer par son bonheur et par le vôtre? Le » invitations d'une parente riche et âgée, les con » seils d'un sage gouverneur, les applaudissement » d'une colonie, les exhortations et l'autorité d'ui » prêtre, ont décidé du malheur de Virginie. Ains » nous courons a notre perte , trompés par la pru » dence même de ceux qui nous gouvernent. 1 » eût mieux valu sans doute ne pas les croire, » se fier a la voix et aux espérances d'un mond » trompeur; mais enfin, de tant d'hommes qu » nous voyons si occupés dans ces plaines, de tan » d'autres qui vont chercher la fortune aux Indes » ou qui , sans sortir de chez eux , jouissent en re » pos , en Europe , des travaux de ceux-ci , il n' » en a aucun qui ne soit destiné à perdre un jou » ce qu'il chérit le plus, grandeurs, fortune » femme, enfants, amis. La plupart auront à join » dre à leur perte le souvenir de leur propre im » prudence. Pour vous, en rentrant en vous-même » vous n'avez rien a vous reprocher; vous avez ét » fidèle a votre foi. Vous avez eu, à la fleur de I » jeunesse, la prudence d'un sage , en ne vous écar » tant pas du sentiment de la nature. Vos vue

ihili gral den fcrl mm

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«seules étaient légitimes, parcequ'elles étaient |» pures, simples, désintéressées, et que vous aviez y Sur Virginie des droits sacrés qu'aucune fortune » ne pouvait balancer. Vous l'avez perdue; et ce » n'est ni votre imprudence , ni votre avance , ni » votre fausse sagesse qui \ous l'ont fait perdre ; j» mais Dieu même , qui a employé les passions 1 d'autrui pour vous ôter l'objet de votre amour ; I Dieu , de qui vous tenez tout , qui voit tout ce j qui vous convient , et dont la sagesse ne vous I laisse aucun lieu au repentir et au désespoir qui » marchent à la suite des maux dont nous avons ,i) été la cause.

» Voila ce que vous pouvez vous dire dans votre

> infortune: Je ne l'ai pas méritée. Est-ce donc le !) malheur de Virginie , sa fin , son état présent , |> que vous déplorez? Elle a subi le sort réservé a j la naissance, a la beauté, et aux empires mêmes.

> La vie de l'homme, avec tous ses projets, s'élève ) comme une petite tour dont la mort est le cou-

> ronnement. En naissant, elle était condamnée a \ j mourir. Heureuse d'avoir dénoué lesliens de la | vie avant sa mère , avant la vôtre , avant vous , | c'est-à-dire de n'être pas morte plusieurs fois 'J avant la dernière !

\ » La mort, mon fils, est un bien pour tous les • hommes ; elle est la nuit de ce jour inquiet qu'on i appelle la vie. C'est dans le sommeil de la mort i que reposent pour jamais les maladies, les dou- ! leurs, les chagrins, les craintes, qui agitent sans ! cesse les malheureux vivants. Examinez les home nies qui paraissent les plus heureux : vous ver- D ! rez qu'ils ont acheté leur prétendu bonheur bien ûl! chèrement; la considération publique, par des U' maux domestiques ; la fortune, par la perte de US • la santé ; le plaisir si rare d'être aimé , par des ™ sacrifices continuels : et souvent, à la fin d'une vie sacriûée aux intérêts d'autrui, ils ne voient '! autour d'eux que des amis faux et des parents in- ! grats. Mais Virginie a été heureuse jusqu'au dernier moment. Elle l'a été avec nous par les lal | biens de la nature ; loin de nous, par ceux de la ^S vertu: et même dans le moment terrible où r| nous l'avons vue périr, elle était encore heu- ,D reuse ; car, soit qu'elle jetât les yeux sur une co- ! lonie entière, a qui elle causait une désolation [1DÎ | universelle, ou sur vous, qui couriez avec tant lol!| d'intrépidité à son secours, elle a vu combien 1) elle nous était chère a tous. Elle s'est fortifiée *ll contre l'avenir, par le souvenir de l'innocence !Zt| de sa vie ; et elle a reçu alors le prix que le ciel réserve à la vertu, un courage supérieur au ^ danger. Elle a présentéà la mort un visage serein.

Bernardin.

» Mon fils, Dieu donne à la vertu tous les évé- » nementsde la vie a supporter, pour faire voir » qu'elle seule peut en faire usage, et y trouver » du bonheur et de la gloire. Quand il lui réserve » une réputation illustre , il l'élève sur un grand » théâtre, et la met aux prises avec la mort ; alors » son courage sert d'exemple , et le souvenir de » ses malheurs reçoit a jamais un tribut de larmes » delà postérité. Voila le monument immortel qui » lui est réservé sur une terre où tout passe, et où. » la mémoire même de la plupart des rois est bien- » tôt ensevelie dans un éternel oubli.

» Mais Virginie existe encore. Mon fils, voyez » que tout change sur la terre, et que rien ne s'y » perd. Aucun art humain ne pourrait anéantir la » plus petite particule de matière ; et ce qui fut rai- » sonnable, sensible, aimant, vertueux, religieux, » aurait péri, lorsque les éléments dont il était re- » vêtu sont indestructibles ! Ah ! si Virginie a été » heureuse avec nous, elle l'est maintenant bien » davantage. 11 y a un Dieu, mon fils : toute la » nature l'annonce ; je n'ai pas besoin de vous le » prouver. 11 n'y a que la méchanceté des hommes » qui leur fasse nier une justice qu'ils craignent. » Son sentiment est dans votre cœur, ainsi que ses » ouvrages sont sous vos yeux. Croyez-vous donc » qu'd laisse Virginie sans récompense? Croyez- » vous que cette même puissance, qui avait revêtu :> cette ame si noble d'une forme si belle où vous » sentiez un art divin, n'aurait pu la tirer des » flots? que celui qui a arrangé le bonheur actuel » des hommes par des lois que vous ne connaissez » pas, ne puisse en préparer un autre à Virginie » par des lois qui vous sont également inconnues? » Quand nous étions dans le néant, si nous eus- » sions été capables de penser, aurions-nous pu » nous former une idée de notre existence? Et » maintenant que nous sommes dans cette exis- » tence ténébreuse et fugitive, pouvons-nous pré- » voir ce qu'il y a au-delà de la mort, par où nous » en devons sortir? Dieu a-t-il besoin, comme » l'homme , du petit globe de notre terre pour » servir de théâtre à son intelligence et a sa bonté; » et n'a-t-ii pu propager la vie humaine que dans » les champs de la mort? Il n'y a pas dans l'Océan » une seule goutte d'eau qui ne soit pleine d'êtres » vivants qui rassortissent a nous; et il n'existerait » rien pour nous parmi tant d'astres qui roulent » sur nos têtes! Quoi! il n'y aurait d'intelligence » suprême et de bonté divine précisément que 1k » où nous sommes ! et dans ces globes rayonnants » et innombrables, dans ces champs infinis delu- » mière qui les environnent , que ni les orages ni

» les nuits n'obscurcissent jamais , il n'y aurait » qu'un espace vain et un néant éternel! Si nous, » qui ne nous sommes rien donné, osions assigner » des bornes a la puissance de laquelle nous avons » tout reçu, nous pourrions croire que nous somn mes ici sur les limites de son empire , où la vie » se débat avec la mort , et l'innocence avec la » tyrannie!

» Sans doute, il est quelque part un lieu où la : » vertu reçoit sa récompense. Virginie maintenant » est heureuse. Ah ! si du séjour des anges elle >; pouvait se communiquer a vous, elle vous dirait, « comme dans ses adieux : 0 Paul ! la vie n'est » qu'une épreuve. J'ai été trouvée fidèle aux lois » de la nature, de l'amour et de la vertu. J'ai tra- » versé les mers pour obéir à mes parents ; j'ai re- » noncé aux richesses pour conserver ma foi ; et » j'ai mieux aimé perdre la vie que de violer la » pudeur. Le ciel a trouvé ma carrière suffisam- » ment remplie. J'ai échappé pour toujours à la » pauvreté, à la calomnie, aux tempêtes, au spec- » tacle des douleurs d'autrui. Aucun des maux » qui effraient les hommes nej>eut plus désormais » m'atteindre ; et vous me plaignez ! Je suis pure et » inaltérable comme une particule de lumière; et » vous me rappelez dans la nuit de la vie ! 0 Paul ! » ô mon ami ! souviens-toi de ces jours de bon- » heur où dès le matin nous goûtions la volupté » des cieux, se levant avec le soleil sur les pitons » de ces rochers, et se répandant avec ses rayons » au sein de nos forêts. Nous éprouvions unravis- » sèment dont nous ne pouvions comprendre la » cause. Dans nos souhaits innocents, nous desi- » rions être tout vue, pour jouir des riches cou- » leurs de l'aurore; tout odorat, pour sentir les » parfums de nos plantes; tout ouïe, pour enten- )> dre les concerts de nos oiseaux ; tout cœur, pour » reconnaître ces bienfaits. Maintenant, a la source » de la beauté d'où découle tout ce qui est agréable » sur la terre, mon ame voit, goûte, entend, » touche immédiatement ce qu'elle nepouvaitsen- » tir alors que par de faibles organes. Ah! quelle » langue pourrait décrire ces rivages d'un orient » éternel, que j'habite pour toujours? Tout ce » qu'une puissance infinie et une bonté céleste ont » pu créer pour consoler un être malheureux ; tout » ce que l'amitié d'une infinité d'êtres, réjouis de » la même félicité, peut mettre d'harmonie dans » des transports communs, nous l'éprouvons sans » mélange. Soutiens donc l'épreuve qui t'est don- » née , afin d'accroître le bonheur de ta Virginie » par des amours qui n'auront plus de terme, par » un hymen dont les flambeaux ne pourront plus

» s'éteindre. Là , j'apaiserai tes regrets ; là, j'es* » suierai tes larmes. 0 mon ami ! mon jeune} ;) » époux ! éiève ton ame vers l'infini , pour sup- l! » porter des peines d'un moment. »

Ma propre émotion mit fin à mon discours. Pouni !, Paul, me regardant fixement, il s'écria: « Elle! H » n'est plus ! elle n'est plus ! » et une longue fai-f 1111 blesse succéda à ces douloureuses paroles. Ensuite J f 11 revenant à lui, il dit: « Puisque la mort est un 0 » bien, et que Virginie est heureuse, je veux!' » aussi mourir pour me rejoindre à Virginie. »? Ainsi mes motifs de consolation ne servirent qu's î"111 nourrir son désespoir. J'étais comme un hommd qui veut sauver son ami coulant à fond au milieu] F' d'un fleuve, sans vouloir nager. La douleur l'avaitf m submergé. Hélas ! les malheurs du premier âgej W préparent l'homme à entrer dans la vie; et Paul p' n'en avait jamais éprouvé;

Je le ramenai à son habitation. J'y trouvai sa! Sl1"' mère et madame de La Tour dans un état de lan- |ïf gueur qui avait encore augmenté. Marguerite étaij ^ la plus abattue. Les caractères vifs, sur lesquels Sl111 glissent les peines légères, sont ceux qui résistent ta le moins aux grands chagrins.

Elle me dit : « 0 mon bon voisin ! il m'a sem j |I » blé, cette nuit, voir Virginie vêtue de blanc, ai ^" » milieu de bocages et de jardins délicieux. Ell< *vo » m'a dit : Je jouis d'un bonheur digne d'envie m » Ensuite , elle s'est approchée de Paul d'un aii Pc » riant, et Ta enlevé avec elle. Comme je m'effor W » çais de retenir mon fils, j'ai senti que je quittai: I'11ISI » moi-même la terre, et que je le suivais avec ui Q' » plaisir inexprimable. Alors j'ai voulu dire adieij m » à mon amie ; aussitôt je l'ai vue qui nous suivaij ¥(: » avec Marie et Domingue. Mais ce que je trouv< 1)111 » encore de plus étrange, c'est que madame de L| foli » Tour a fait , cette même nuit , un songe accomi fiïl » pagné des mêmes circonstances. » fp Je lui répondis : « Mon amie, je crois que rieij Pi » n'arrive dans le monde sans la permission dil p )> Dieu. Les songes annoncent quelquefois la vél I111' » ri té. » foi Madame de La Tour me fit le récit d'un songj m tout-à-fait semblable, qu'elle avait eu cette mêm| Lt nuit. Je n'avais jamais remarqué dans ces deu ïari dames aucun penchant à la superstition; je fu bi donc frappé de la concordance de leur songe , € kw je ne doutai pas en moi-même qu'il ne vînt à s m < réaliser. Cette opinion, que la vérité se présenlf J quelquefois à nous pendant le sommeil, est répai II ! due chez tous les peuples de la terre. Les plu) ii grands hommes de l'antiquité y ont ajouté foi, en tre autres Alexandre, |César, les Scipions, le

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deuxCatonsetBrutus, qui n'étaient pas des esprits faibles. L'ancien et le nouveau Testament nous fournissent quantité d'exemples de songes qui se sont réalisés. Pour moi, je n'ai besoin à cet égard que de ma propre expérience ; et j'ai éprouvé plus d'une fois que les songes sont des avertissements que nous donue quelque intelligence qui s'inléî resse a nous. Que si l'on veut combattre ou défendre avec des raisonnements des choses qui surpassent la lumière de la raison humaine, c'est ce qui n'est pas possible. Cependant , si la raison de l'homme n'est qu'une image de celle de Dieu , puisque l'homme a bien le pouvoir de faire parvenir ses intentions jusqu'au bout du monde par des i moyens secrets et cachés, pourquoi l'intelligence | qui gouverne l'univers n'en emploierait-elle pas de semblables pour la même fin? Un ami console son j ami par une lettre qui traverse une multitude de . royaumes, circule au milieu des haines des naji lions, et vient apporter de la joie et de l'espérance A à un seul homme : pourquoi le souverain protec- A teur de l'innocence ne peut-il venir, par quelque voie secrète, au secours d'une ame vertueuse qui J ne met sa confiance qu'en lui seul? A-t-il besoin u d'employer quelque signe extérieur pour exécuter |e sa volonté, lui qui agit sans cesse dans tous ses e,j ouvrages par un travail intérieur?

il Pourquoi douter des songes? La vie, remplie de r, tant de projets passagers et vains, est-elle autre ,1 chose qu'un songe?

i Quoiqu'il en soit, celui de mes amies infortu- J nées se réalisa bientôt. Paul mourut deux mois ajlj après la mort de sa chère Virginie, dont il prononçait sans cesse le nom. Marguerite vit venir sa I ; fin huit jours après celle de son fils, avec une joie m.ï qu'il n'est donné qu'à la vertu d'éprouver. Elle fit

Iles plus tendres adieux à madame de La Tour, « dans l'espérance, lui dit-elle, d'une douce et éternelle réunion. La mort est le plus grand des biens, T£ ;ajouta-t-elle ; on doit la désirer. Si la vie est une punition, on doit en souhaiter la fin ; si c'est une ^épreuve, on doit la demander courte. » îJ Le gouvernement prit soin de Domingue et de I JMarie, qui n'étaient plus en état de servir, et qui fine survécurent pas long-temps a leurs maîtresses. iJPour le pauvre Fidèle, il était mort de langueur 'a|à peu près dans le même temps que son maître. jJI| J'amenai chez moi madame de La Tour, qui se : soutenait au milieu de si grandes pertes avec une ^grandeur d'ame incroyable. Elle avait consolé-Paul i et Marguerite jusqu'au dernier instant, comme si \ elle n'avait eu que leur malheur asupporter. Quand telle ne les vit plus, elle m'en parlait, chaque jour,

comme d'amis chéris qui étaient dans le voisinage. Cependant , elle ne leur survécut que d'un mois. Quant à sa tante, loin de lui reprocher ses maux , elle priait Dieu de les lui pardonner , et d'apaiser les troubles affreux d'esprit où nous apprîmes qu'elle était tombée immédiatement après qu'elle eut renvoyé Virginie avec tant d'inhumanité.

Cette pareute dénaturée ne porta pas loin la punition desa dureté. J'appris, par l'arrivée successive de plusieurs vaisseaux, qu'elle était agitée de vapeurs qui lui rendaient la vie et la mort également insupportables. Tantôt elle se reprochait la fin prématurée de sa charmante petite-nièce, et la perte de sa mère qui s'en était suivie. Tantôt elle s'applaudissait d'avoir repoussé loin d'elle deux malheureuses qui, disait-elle, avaient déshonoré sa maison par la bassesse de leurs inclinations. Quelquefois , se mettant en fureur à la vue de ce grand nombre de misérables dont Paris est rempli : « Que n'envoie-t-on, s'écriait-elle, ces fainéants » périr dans nos colonies? » Elle ajoutait que les idées d'humanité, de vertu, de religion, adoptées par tous les peuples, n'étaient que des inventions de ia politique de leurs princes. Puis, se jetant tout-a-coup dans une extrémité opposée , elle s'abandonnait à des terreurs superstitieuses qui la remplissaient de frayeurs mortelles. Elle courait porter d'abondantes aumônes à de riches moines qui la dirigeaient, les suppliant d'apaiser la Divinité par le sacrifice de sa fortune : comme si des biens qu'elle avait refusés aux malheureux pouvaient plaire au père des hommes ! Souvent son imagination lui représentait des campagnes de feu, des montagnes ardentes, où des spectres hideux erraient en l'appelant a grands cris. Elle se jetait aUx pieds desesdirecteurs , et elle imaginait contre elle-même des tortures etdes supplices; car le ciel, le juste ciel, envoie aux ames cruelles des religions effroyables.

Ainsi elle passa plusieurs années, tour a tour athée et superstitieuse , ayant également en horreur la mort et la vie. Mais ce qui acheva la fin d'une si déplorable existence, fut le sujet même auquel elle avait sacrifié les sentiments de la nature. Elle eut le chagrin de voir que sa fortune passerait , après elle, à des parents qu'elle haïssait. Elle chercha donc a en aliéner la meilleure partie ; I mais ceux-ci, profitant des accès de vapeurs auxquels elle était sujette, la firent enfermer comme folle, et mettre ses biens en direction. Ainsi ses richesses mêmes achevèrent sa perte ; et comme elles avaient endurci le cœur de celle qui les possédait, elles dénaturèrent de même le cœur de

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ceux qui les desiraient. Elle mourut donc; et, ce qui est le comble du malheur, avec assez d'usage de sa raison pour connaître qu'elle étaitdépouillée et méprisée par les mêmes personnes dont l'opinion l'avoit dirigée toute sa vie.

On a mis auprès de Virginie, au pied des mêmes roseaux , son ami Paul, et autour d'eux leurs tendres mères et leurs fidèles serviteurs. On n'a point élevé de marbres sur leurs humbles tertres, ni gravé d'inscriptions a leurs vertus; mais leur mémoire est restée ineffaçable dans le cœur de ceux qu'ils ont obligés. Leurs ombres n'ont pas besoin de l'éclat qu'ils ont fui pendant leur vie ; mais si elles s'intéressent encore a ce qui se passe sur la terre, sans doute elles aiment a errer sous les toits de chaume qu'habite la vertu laborieuse; à consoler la pauvreté mécontente de son sort , à nourrir dans les jeunes amants une flamme durable, le goût des biens naturels, l'amour du travail, et la crainte des richesses.

La voix du peuple, qui se tait sur les monuments élevés à la gloire des rois, a donné a quelques parties de cette île des noms qui éterniseront la perte de Virginie. On voit près de l'île d'Ambre, au milieu des écueils, un lieu appelé la passe du Saint- Géran, du nom de ce vaisseau qui y périt en la ramenant d'Europe. L'extrémité de cette longue

pointe de terre que vous apercevez à trois lieues d'ici, a demi couverte des flots de la mer, que lè\ Saint- Géran ne put doubler, la veille de l'oura-j gan, pour entrer dans le port, s'appelle le cap Malheureux; et voici devant nous, au bout de ce vallon , la baie du Tombeau, où Virginie fut trouvée ensevelie dans le sable ; comme si la mer eût voulu rapporter son corps à sa famille, et rendre les derniers devoirs à sa pildeur sur les mêmes rivages qu'elle avait honorés de son innocence.

Jeunes gens si tendrement unis ! mères infortunées! chère famille! ces. bois qui vous donnaient leurs ombrages, ces fontaines qui coulaient poudlj^i vous , ces coteaux où vous reposiez ensemble, dé plorent encore votre perte. Nul, depuis vous, n'a osé cultiver cette terredésolée, ni relever ces humbles cabanes. Vos chèvres sont devenues sauvages; vos vergers sont détruits; vos oiseaux sont enfuis et on n'entend plus que les cris des éperviers qui volent en rond au haut de ce bassin de rochers. Pour moi, depuis que je ne vous vois plus, je suis comme un ami qui n'a plus d'amis, comme un pè» equi a perdu ses enfants, comme un voyageur F qui erre sur la terre, où je suis resté seul.

En disant ces mots, ce bon vieillard s'éloigna en versant des larmes ; et les miennes avaient coule! plus d'une fois pendant ce funeste récit.

FIN DE PAUL ET VIRGINIE

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