AVANT-PROPOS
Voici un petit conte indien qui renferme plus de vérités que bien des histoires. Je l'avais destiné à augmenter la relation d'un voyage à i'Ile-de-France , publié en 1773, et que je me pr opose de faire réimprimer avec des additions. Comme j'y parle des Indiens qui sont dans cette île, j'avais voulu y joindre un tableau des mœurs de ceux qui sont dans l'Inde , d'après des notes assez intéressantes que je m'étais procurées. J'en avais donc formé un épisode, que j'avais lié à une anecdote historique qui en fait le commencement. C'est à l'occasion d'une compagnie de savants anglais , envoyés , il y a une trentaine d'années , dans diverses parties du monde , pour y recueillir des lumières sur plusieurs objets des sciences; j'y parle d'un d'entre eux , qui vint aux Indes pour concourir aux progrès de la vérité. Mais comme cet épisode formait un hors-d'œuvre dans mou ouvrage, j'ai jugé à propos de le publier séparément.
Je proteste ici que je n'ai eu aucune intention de jeter quelque ridicule sur les académies, quoique j'aie beaucoup à m'en plaindre, non par rapport à ma personne, mais à cause des intérêts de la vérité ', qu'elles persécutent souvent quand elle contrarie leurs syslèmes. Je suis d'ailleurs trop redevable à plusieurs savants anglais qui , sans me connaître , et par le seul amour des sciences, ont honoré mes Éludes de la Nature de leurs plus glorieux suffrages, qu'ils n'ont pas craint de publier , comme on peut le voir, entre autres, dans un extrait de leurs journaux, rapporté par le Moniteur français le 9 février 1790. Le caractère que j'ai douné à uu de leurs confi ères est une preuve non équivoque de mon estime pour eux. Certainement j'ai dû regarder comme une démarche qui mérite toute la reconnaissance de leur nation, d'avoir cherché à importer des lumières des pays étrangers en Angleterre, ainsi que je considère celle d'en avoir exporté d'Angleterre dans des pays sauvages , par les voyag< s de Cook et de Bauks, comme digne de toute celle du genre humain. La première a été imitée depuis par le Danemark, et la seconde par la France2; mais toutes deux bien malheureusement, puisque de douze savants voyageurs danois il n'en est revenu qu'un seul dans sa pairie, et que l'on n'a aucune nouvelle des deux vaisseaux de guerre français employés à celte mission d'humanité, et commandés par l'infortuné de La Pérouse. Ce n'est donc point la science en elle-même que je blâme; mais j'ai voulu faire voir que les corps savants, par leur ambition, leur jalousie et leurs préjugés, ne servent que trop souvent d'obstacles à ses progrès.
Je me suis proposé un but encore plus utile : c'est de remédier aux maux dont l'humanité est affligée aux In-
» Voyez la note première, à la fin de la Chaumière. 2 Voyez la note seconde, ibid.
des. Ma devise est de secourir les malheureux; et j'étends ce sentiment à tous les hommes. Si la philosophie est venue autrefois des Indes en Europe , pourquoi ne retournerait-elle pas aujourd'hui de l'Europe civilisée aux Indes, devenues barbares à leur tour ? Il vient de se former à Calcutta une société de savants anglais qui déiruiront peut-être un jour les préjuges de l'Inde , et par ce bienfait compenseront les maux qu'y ont apportés les guerres et le commerce des Européens. Pour moi, qui n'influe sur rien , afin de donner plus de faveur et de grâces à mes arguments , j'ai taché de les revêtir de celles d'un conte. C'est avec des contes qu'on rend partout les hommes attentifs à la vérité.
Nous sommes tous d'Athène en ce point ; et moi-même , Au moment que je fais cette moralité ,
Si Peau-d'Ane m'était conté,
J'y prendrais un plaisir extrême.
La Fontaine , liv. VIII , fab. iv.
On a dit, avec plus d'esprit que de raison, que la fable était née dans les pays despotiques de l'Orient, et qu'on y avait voilé la vérité, afin qu'elle pût s'approcher des tyrans. Mais je demande si un sultan ne se trouverait pas plus offensé de se voir peint sous l'emblème d'un chathuant ou d'un léopard , que d'après nature ; et si des vérités de réflexion ne le blesseraient pas pour le moins autant que des vérités directes? Thomas Rhoé, ambassadeur d'Angleterre aupr ès de Sélim-Sohah , empereur du Mogol , rapporte que ce prince très despotique ayant fait ouvrir devant lui des coffres qui arrivaient d'Angleterre, afin d'y prendre quelques présents qui lui étaient destinés, fut fort surpris d'y trouver un tableau représentant un Satyre qu'une Vénus menait par le nez. « Il s'imagina , » dit il, que cette peinture était faite en dérision des peu- » pies de l'Asie; qu'ils y étaient figurés par le Satyre a noir et cornu, comme étant d'une même complexion; » et que la Vénus qui menait le Satyre par le nez repré- » sentait le grand empire que les femmes de ce pays-là » ont sur les hommes. »
Thomas Rhoé , à qui ce tableau était adressé , eut bien de la pe ne à en détruire l'effet dans l'esprit du Mogol, eu lui donnant une idée de nos fables, 11 recommande à cette occasion bien expressément aux directeurs de la compagnie des Indes , en Angleterre , de n'envoyer à l'avenir aucune peinture allégorique aux Indes, pareeque les princes , dit-il, y sont très soupçonneux. C'est en effet le caractère des despotes. Je crois donc que nulle part les fables n'ont été imaginées pour eux , si ce n'est pour les flatter.
En général , le goût pour les fables est répandu par toute la terre; mais bien plus dans les pays libres que dans les despotiques. Les peuples sauvages fondent leurs traditions sur des fables : il n'y a point de pays où elles aient été plus communes que dans la Grèce , où tous les