AVANT
objets de la nature, de la politique et de la religion n'étaient que des résultats de quelques métamorphoses. Il n'y avait guère de famille illustre qui n'eût quelque animal au nombre de ses ancêtres, et qui ne comptât: parmi ses cousins ou ses cousines, des taureaux, des cygnes, des rossignols, des tourterelles, des corneilles ou des pies. On peut observer que les Anglais, dans leur littérature, ont uu goût tout particulier pour l'allégorie, quoique la vérité puisse se dire chez eux fort librement. Les Asiatiques ont été dans le même cas du temps d'Ésope et de Lokman ; mais on ne trouve plus aujourd'hui chez eux de fabulistes , quoique leur pays soit rempli de sultans.
Ce sont les peuples les plus rapprochés de la nature, et par conséquent les plus libres, qui ont le plus aimé à orner la vérité de fables: c'est par un effet de l'amour même de la vérité, qui est le sentiment des lois de la nature. La vérité est la lumière de l'âme, comme la lumière physique est la vérité des corps. L'une et l'autre réunies donnent la science de ce qui est : celle-ci éclaire les objets, celle-là nous en montre les convenances; et comme, dans le principe, toute lumière tire son origine du soleil, toute vérité tire la sienne de Dieu, dont cet astre est la plus sensible image. Peu d'hommes peuvent supporter la lumière pure du soleil. C'est à cause de la faiblesse de nos yeux que la nature nous a donné des paupières, pour les voiler au degré qui nous convient; qu'elle a planté la terre de forêts, dont les feuillages verts nous offrent des ombrages doux et transparents ; et qu'elle répand dans les cieux des vapeurs et des nuages, pour affaiblir les rayons trop vifs de l'astre du jour. Peu d'hommes aussi peuvent saisir les vérités purement métaphysiques. C'est à cause de la faiblesse de notre intelligence que la nature nous a donné l'ignorance pour servir de paupière à notre ame : c'est par son moyen que l'ame s'ouvre par degrés à la vérité , qu'elle n'en admet que ce qu'elle en peut supporter , qu'elle s'entoure de fables , qui sont comme autant de berceaux à l'ombre desquels elle la contemple; et lorsqu'elle veut s'élever jusqu'à la Divinité même, elle la voile d'allégories et de mystères pour en soutenir l'éclat.
Nous ne verrions pas la lumière du soleil, si elle ne s'arrêtait sur des corps, ou au moins sur des nuages. Elle nous échappe hors de notre atmosphère, et nous éblouit à sa source. Il en est de même de la vérité; nous ne la saisirions pas , si elle ne se fixait sur des événements sensibles , ou au moins sur des métaphores et des comparaisons qui la réfléchissent; il lui faut un corps qui la renvoie Notre entendement n'a point de prise sur les vérités purement métaphysiques, il est ébloui par celles qui émanent de la Diviniié, et il ne peut saisir celles qui ne se reposent pas sur ses ouvrages. C'est par c^tte dernière raison que le langage des peuples civilisés ne peint rien, parcequ'il est plein d'idées vagues et d'abstractions , et que celui des peuples simples et naturels est très expressif , parcequ'il est rempli de similitudes et d'images. Les premiers sont habitués à cacher leurs sentiments; les seconds à les étendre. Mais comme souvent les nuages , dispersés sous mille formes fantastiques , décomposent les rayons du soleil en teintes plus riches et plus variées que celles qui colorent les ouvrages réguliers de la nature; ainsi les fables réfléchissent la vérité avec plus d'étendue que les événements réels : elles la transportent dans tous les règnes; elles l'approprient aux animaux, aux arbres, aux éléments, et en font jaillir mille reflets. Ainsi les rayons du soleil se jouentsans s'éteindre, au fonddes eaux, y reflètent les objets de la terre et des cieux , et redoublent leurs I beautés par des consonnances. I