PROPOS
L'ignorance est donc aussi nécessaire à la vérité que l'ombre l'est à la lumière, puisque c'est des premières que se forment les harmonies de notre intelligence, comme des secondes se composent celles de notre vue.
Les moralistes, comme je l'ai déjà observé dans mes Etudes , ont presque toujours confondu l'ignorance avec l'erreur. L'ignorance , à la considérer seule et sans la vérité, avec laquelle elle a de si douces harmonies, est le repos de notre intelligence; elle nous fait oublier les maux passés, nous dissimule les présents, et nous cache ceux de l'avenir ; enfin elle est un bien , puisque nous la tenons de la nature. L'erreur, au contraire, est l'ouvrage de l'homme; elle est toujours un mal ; c'est une fausse lumière qui luit pour nous égarer. Je ne puis mieux la comparer qu'à la lueur d'un incendie , qui dévore les habitations qu'elle éclaire. 11 est remarquable qu'il n'y a pas un seul mal moral ou physique qui n'ait pour principe une erreur. Les tyrannies, l'esclavage , les guerres , sont fondés sur des erreurs politiques et même sacrées; car les tyrans, qui les ont répandues pour établir leur puissance, les ont toujours dérivées de la Divinité ou de quelque vertu, afin de les faire respecter des hommes.
Il est cependant bien facile de distinguer l'erreur de la vérité. La vérité est une lumière naturelle qui luit d'ellemême par toute la terre , parcequ'elle vient de Dieu; l'erreur est une lueur artificielle qui a besoin sans cesse d'être alimentée, et qui ne peut jamais être universelle , parcequ'elle n'est que l'ouvrage des hommes. La vérité est utile à tous les hommes ; l'erreur n'est profitable qu'à quelques uns, et est nuisible à tous, pareeque l'intérêt particulier est l'ennemi de l'intérêt général , quand il s'en sépare.
Il faut bien prendre garde de confondre la fable avec l'erreur. La fable est le voile de la vérité , et l'erreur en est le fantôme. Ce fut souvent pour le dissiper que la fable fut imaginée; cependant, quelque innocente qu'elle soit dans son principe , elle devient dangereuse lorsqu'elle prend le caractère principal de l'erreur, c'est-à-dire lorsqu'elle tourne au profit particulier de quelques hommes. Par exemple, il importait peu qu'on eût fait jadis de la lune, sous le nom de Diane , une déesse toujours vierge, qui présidait à la chaise. Cette allégorie signifiait que la lumière de la lune était favorable aux chasseurs pour tendre des pièges aux bêtes fauves, et que l'exercice de la chasse détruisait la passion de l'amour. Il n'y eut pas un grand mal quand on lui dédia le pin 1 dans les forêts ; cet arbre devint un rendez-vous de chasse. Il n'y eut pas encore un grand ma! quand un chasseur, pour s'attirer la protection de Diane, y suspendit la tête d'un loup. Mais, quand il y mit la peau tout entière , il se trouva des gens qui songèrent à en profiter; ils bâtirent à la déesse une chapelle, où l'on offrit non seulement la peau d'un loup, mais des moutons , afin dj préserver des loups le reste du troupeau. Les offrandes s'y multiplièrent à l'occasion de la hure de quelque monstrueux sanglier qui avait bouleversé les vignes, et qui avait mis à ses trousses tous les chiens et toute la jeunesse du voisinage. Les chasseurs y attirèrent les pèlerins, et les pèlerins les marchands. Il se forma bientôt un bourg ausour de la chapelle, qui, parmi tant de gens crédules , ne tarda pas d'avoir ses oracles. Comme on y prédisait des victoires , les rois y envoyèrent des présents; alors la chapelle devint un temple , et le bourg une ville qui eut des pontifes, des magistrats, des territoires. Bientôt on leva des impôts sur les peuples pour lui
1 Voyez la note 3, à la fin de la Chaumière.
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bâtir des temples magnifiques, comme celui d'Éphèse ; et comme la crainte a encore plus de pouvoir que la con- I fiance sur l'esprit humain, pour rendre le culte de Diane redoutable , on lui sacrifia des hommes dans la Tauride. Ainsi concourut au malheur des peuples une allégorie imaginée pour leur bonheur , parcequ'elle tourna au profit d'une ville ou d'un temple.
La vérité même est funeste aux hommes quand elle devient le patrimoine d'une tribu. Il y a certainement bien loin de la tolérance de l'Evangile à l'intolérance de l'inquisi- ! tion , et du précepte donné par Jésus à ses apôtres , de se- | couer de leurs pieds la poussière des maisons où l'on refu- I sait de les recevoir , et de son indignation lorsqu'ils lui | proposèrent d'y faire tomber le feu du ciel, à la destruction i des anciens Indiens de l'Amérique et aux bûchers des autoj da-fé.
Il y a à la galerie des Tuileries , à droite en entrant | dans le jardin , une colonne ionique , que le célèbre Blondel, professeur d'architecture , montrait comme un modèle à ses élèves : il leur faisait observer que toutes celles qui la ] suivaient allaient en diminuant de plus eu plus en beauté.
La première, disait- il, est l'ouvrage d'un fameux sculpteur, I èt les autres ont été faites successivement par des artistes I qui se sont écartés de ses grâces et proportions , à mesure j qu'ils s'en éloignaient. Celui qui a sculpté la seconde a ! assez bien imité la première ; mais celui qui a fait la troii sième ne copiait plus que la seconde. Ainsi, de copie en ! copie , la dernière se trouve fort au-dessous de l'original.
J'ai comparé bien des fois l'Évangile à cette belle colonne i des Tuileries , et les ouvrages des commentateurs anciens S à celles du reste de la galerie. Mais, si on mettait de suite les commentateurs modernes jusqu'à nos jours, quelles coi lonnes informes offriraient leurs volumes ! et qui , dans les I tempêtes de la vie , oserait s'y appuyer ?
Puisque la vérité est un rayon de la lumière céleste , elle luira toujours pour tous les hommes , pourvu qu'on ne j mette pas d'impôts sur leurs fenêtres; mais, dans tous les genres , combien de corps fondés pour la propager , par cela même qu'elle tourne à leur profit , y substituent celle de leurs bougies ou de leurs lanternes ? ils en viennent bientôt, quand ils sont puissants, à persécuter ceux qui la trouvent; et quand ils ne le sont pas, ils leur opposent | une force d'inertie qui les empêche de la répandre : voilà pourquoi ceux qui l'aiment s'éloignent souvent des hom- 1 mes et des villes. Telle est la vérité que j'ai voulu prouver dans ce petit ouvrage. Heureux si je puis contribuer, dans ma patrie, au bonheur d'un seul infortuné, en peiguant aux Indes celui d'un paria dans sa chaumière !
Ce n'est qu'à vous, auguste assemblée des représentants de la France , qu'il appartient de faire du bien à tous les hommes , en détruisant les obstacles qui s'opposent à la vérité , puisqu'elle est la source de tous les biens , et qu'elle se répand par toute la terre. Rome et Athènes ne défeni dirent que leur liberté. Les peuples modernes n'ont combattu que pour étendre leur religion et leur commerce. Tous ont opprimé l'univers; vous seule avez défendu ses droits en sacrifiant vos privilèges. Un jour il s'intéressera à votre bonheur, comme vous vous êtes intéressée à ses destins. Puisse le monarque vertueux qui vous a convoquée, et a sanctionné vos laborieux travaux, en partager la gloire à jamais ! Son nom sera immortel comme vos lois. Les peuples anciens ont fixé leur principale époque à celle qui importait le plus à leurs plaisirs , à leur puissance ou à leur liberté; les Grecs, si amoureux des fêtes, à leurs olympiades ; les Romains , si patriotes , à la fondation de Rome; les peuples opprimés, à la naissance de leur religion : mais
les peuples que vous rappelez au bonheur auquel la nature les destinait dateront les droits de l'homme, aussi anciens que le monde , du règne de Louis XVI.
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Le début de ce petit ouvrage a été marqué par trois sortes de succès.
Le premier, c'est que , dès qu'il a été publié sous format in-18 , il en a paru plusieurs contrefaçons au Palais-Royal. C'est sans doute me faire beaucoup d'honneur ; mais aussi c'est me le faire payer assez cher, et tromper le public en lui présentant des éditions fautives.
Le second succès de la Chaumière indienne est de m 'avoir attiré des éloges des journalistes les plus distingués, et des lettres pleines d'intérêt de beaucoup de mes lecteurs. Rien n'est agréable comme une amitié nouvelle. Toutes les primeurs plaisent, et surtout celles du cœur. Quelque sensible que j'y sois, il ne m'est pas possible de les cultiver toutes. Parmi les personnes qui me font l'honneur de rechercher ma correspondance , il y en a , et ce ne sont pas toujours des dames, qui, de peur, me disent-elles, de m'importuner , m'écrivent de petites lettres qui demandent de grandes réponses : le contraire m'arrangerait beaucoup mieux. C'est sans doute la plus douce de mes jouissances , de voir les sentiments sortis de mon ame y retourner avec ceux des amis qu'ils m'ont conciliés ; mais c'est une de mes plus grandes peines de ne pouvoir suffire à des relations si intéressantes. Je suis seul , ma santé est mauvaise, et je ne puis écrire que quelques heures de la matinée ; j'ai des matériaux considérables à arranger, que je n'ai ni la force ni le temps de mettre en ordre: ma fortune même est un obstacle à mes correspondances, car beaucoup de ces lettres in'arrivent de fort loin sans être affranchies. J'espère que ces considérations , qui me forcent de tant de manières au laconisme ou au silence , me serviront d'excuse auprès de la plupart de mes lecteurs, dont les suffrages d'ailleurs sont la plus agréable récompense de mes travaux.
Le troisième succès de la Chaumière indienne est d'avoir excité l'envie. Des journalistes m'ont attaqué dan; leurs feuilles. Un abbé , déguisé sous le nom d'un Anglais , a prétendu, dans son journal, que sous le nom de brames je voulais tourner nos prêtres en ridicule. A la vérité , il a dit à une dame de ses souscripteurs, qui lui en faisait des reproches, que s'il avait su qu'elle fût de mes amies, il n'aurait pas publié cette lettre : tant il est vrai que c'est l'intérêt et non la vérité qui guide un écrivain mercenaire !
Un journaliste académicien s'est plaint avec amertume d'une note de mon avant-propos, où je parle de l'aplatissementdes pôles comme d'une erreur. Un autre journaliste du même ordre , n'ayant rien à voir ni à ma religion , ni aux pôles du monde , a senti réveiller sa jalousie naturelle par des succès qu'il n'avait pas préparés. N'ayant rien à reprendre dans ma Chaumière indienne, il a attaqué avec amertume mes principes sur l'éducation. Accoutumé à ne répéter que les idées d'autrui, il ne veut pas que j'aie les miennes ; il me blâme d'interdire l'ambition aux enfants , qu'il veut élever , comme lui , avec des hochets académiques. Il trouve mauvais que je leur défende de chercher à être les premiers ; que je substitue , dans leurs jeunes aines, l'amour de l'humanité à l'amour de soi , l'intérêt général à l'intérêt particulier, et que je les fasse vivre en paix dans l'âge de l'innocence , afin de les disposer à la concorde dans celui des passions. Certainement, si j'avais besoin de quelque preuve bien frappante des mauvais effets de l'édu-
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cation ancienne, pour rendre les hommes jaloux, injurieux, à grandes prétentions et à petit talent , je ne voudrais pas lui en alléguer d'autre exemple que lui-même.
11 y a des êtres méchants saus nécessité. J'ai vu des pies tourner autour des cages des pigeons, uniquement pour leur crever les yeux. Ces oiseaux babillards et malfaisants se saisissent de tout ce qui brille , pour le cacher dans leurs trous. J'ai balancé si je ne mets rais pas les détracteurs de mes ouvrages dans le préambule de ma Chaumière, comme on cloue des pies sur la porte d'un colombier; mais je me suis ressouvenu de ce précepte de Pythagore : «Ne charge pas tes enfants de ta vengeance. » Pensées de ma solitude , filles de la nature, vous n'êtes point renfermées dans des cages , et l'envie ne pourra vous crever les yeux; libres comme votre mère , vous parcourrez un jour les diverses régions de la terre , vous reposant près des cœurs sensibles, et leur portant, comme des colombes, l'amour et la paix.
En défendant la vérité de mes ennemis , je tairai donc leurs noms, quoique dans leurs journaux ils aient nommé ou désigné le mien. Ces trompettes de différents partis se sont rendus les dispensateurs de la louange et du blâme; mais ils ne sont redoutables qu'aux ames énervées par notre éducation ambitieuse. On ne donne à un homme le pouvoir de nous déshonorer que quand on lui a donné celui de nous honorer. Tout flatteur est calomniateur. Pour moi , je n'attends mon jugement que de l'opinion publique; c'est à elle à faire justice de ces petits tribunaux qui s'élèvent de leur propre autorité pour lui donner des lois. Elle a détruit des aristocraties qui s'étaient emparées de l'honneur, de la justice, de la conscience des peuples : c'est à elle à réformer celles qui ont envahi les arts, les sciences, les lettres , et les plus nobles facultés de la raison humaine: le tout , souvent pour le profit d'un entrepreneur qui trafique de leur politique , de leur philosophie et de leur théologie.
Mettant donc à part tout ce qui m'est personnel , je ne répondrai qu'à quelques objections faites contre des vérités morales , qui sont les premiers principes de l'amour que nous devons à Dieu et aux hommes Cette réponse servira de sui!e aux Études de la Rature et aux Vœux d'un Solitaire, dans lesquels je me suis particulièrement occupé des bases fondamentales de la société humaine, relativement à notre nouvelle constitution. Quant aux vérités physiques, d'où dépendent , selon moi , les premières connaissances du globe , je veux dire l'allongement de ses pôles , et la circulation de ses mers qui en découlent tour à tour, je les réserve pour un autre ouvrage , où j'espère , grâces à Dieu, après avoir réfuté les systèmes contraires, ajouter de nouvelles preuves à ma théorie, et les mettre avec les anciennes dans un ordre qui ne laissera rien à désirer.
En attendant , je répondrai à ceux qui m'accusent d'avoir voulu , dans ma Chaumière indienne , faire la satire de uos prêlres sous le nom de brames , que si c'eût été mon intention, j'aurais fait voyager le docteur anglais, non chez les brames , mais chez le dalaï-lama , l'image vivante du dieu Fo , dont le clergé a une hiérarchie , des cérémonies et des dogmes si semblables à ceux de l'Église romaine , que lesmissionnairesjésuites Grebner,Desideri, Gerbillon et le P. Horace de la Penna , capucin, qui y ont voyagé , et nous en ont donné des relations , croient que le christianisme y a été autrefois prêché. On peut consulter sur ces conformités le septième tome de l'Histoire générale de l'abbé Prévost ; mais , suivant l'observation même de ce rédacteur, les usages religieux des prêtres lamas paraissent beaucoup plus anciens , puisque Fo ou La , le fonda-
teur de leur religion , est né 1026 ans avant Jésus-Christ, h* Je n'ai donc voulu peindre dans les brames que les brames; j et c'est ce que savent tous ceux qui ont été dans l'Inde, ou qui en ont lu les relations.
Il y a bien plus; c'est que, loin d'avoir voulu attaquerj i la religion chrétienne , j'ai représenté un homme rempli de son esprit , dans le respectable habitant de la chau- 111 mière indienne. Le paria est l'homme de l'Évangile ; iljj aime tous les hommes , et il fait du bien même à ses en- *« nemis; il ne se fie qu'à Dieu seul. A la vérité, il n'a point de foi aux livres; en quoi il est fort excusable, i puisqu'il ne sait point lire. Mais ce n'était point avec desj W livres que Jésus, qui n'en a jamais fait, appelait ses apô- (»« très , qui n'étaient guère plus savants que le paria ; c'était Si 1 par sa bonté, sa charité, et la sublimité de sa morale,! t:*1 dont les premières lois ne sont point imprimées dans desj nul' livres, mais dans le cœur humain, et dont la lumière Iji M' éclaire, suivant saint Jean, tout homme venant en cej «M monde. Jésus n'a rien écrit qu'à l'occasion des docteurs islsi de la loi , qui accusaient la femme adultère. Ou a sup- pa, posé, avec vraisemblance, que c'étaient leurs propres| W's péchés; mais il est digne de remarque qu'il ne les écrivitj! ite que sur le sable. J'ai donc tâché, par l'exemple du pa- uw ria, et conformément à la doctrine de Jésus, de rap- i|urc procher les infortunés de Dieu et des hommes , en leur m montrant que Dieu a mis dans leur propre cœur unej ita source de vérités éternelles, où chacun d'eux pût puiser! n>i pour ses besoins, et que les méchants ne peuvent trou-i ipn» bler. C'est à ce sujet que le paria , interrogé par le doc- l'ioi teur anglais s'il faut dire la vérité aux hommes , répond, l'im comme Jésus , qu'il ne faut pas la dire aux méchants; et , j 1,2, se servant d'une similitude semblable, il compare la vé-j »rï rité à une perle fine, et le méchant au crocodile. « Ne ne » jetez pas, dit Jésus, les perles devant les pourceaux ,i ^ » de peur qu'ils ne les foulent aux pieds , et que, se tour- » » nant contre vous, ils ne vous déchirent. » Nallh.. ^ ch. vu, f. ti. Enfin , c'est aux hommes semblables au iHi paria , pauvres d'esprit , doux , affligés , victimes dej i|i l'injustice, charitables, purs, pacifiques et persécutés,! g dit que Jésus a promis les huit béatitudes de la terre et du « ciel , quoiqu'ils ne sachent pas lire; tandis qu'il menace J ii des huit malédictions de l'enfer ceux qui , prenant le j » nom de docteurs , qu'il interdit à ses disciples, ferment! J'ai aux hommes le royaume des cieux, dévorent les maisons j H des veuves sous prétexte de leurs prières, courent la ,'E\; mer et la terre pour faire des prosélytes, dispensent desj ir serments, sacrifient la justice , la miséricorde et la cou-| m fiance en Dieu à de simples règlements de discipline , ne! « nettoient que les dehors de leur coupe , sont semblables | ires à des sépulcres blanchis , et élèvent avec faste des rao- te numenls religieux, pour en imposer aux hommes. Matth,. \ H; ch. v et xxin. ™
Je ne dissimulerai pas qu'en venant au secours desi «H malheureux, suivant la devise de mes écrits, j'ai tâché?!! 0 de renverser leurs tyrans , de quelque espèce qu'ils puis- » sent être. Celle de leurs maximes la plus universelle- a ment répandue est que les enfants sont héritiers des l vertus et des vices de leurs pères. C'est ainsi que l'am- n bition a tendu ses chaînes , non-seulement dans le pré- « sent , mais dans le passé et dans l'avenir. Toute tyrannie I est fondée sur une erreur souvent consacrée par la reli-! gion; c'est à l'influence prétendue de la naissance que; sont attachés la plupart des maux du genre humain. C'est sur elle que sont fondés, d'un côté, la haine et lcj mépris qui accablent une foule d'hommes utiles , et même des peuples entiers, l'esclavage des nègres, les per-
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' sécutions faites aux Juifs , l'ancienne servitude féodale ' j de nos paysans, l'oppression des Guèbres chez les Turcs, '[l'infamie des parias chez les Indiens, etc....; et, d'un [autre côté, les prérogatives et les respects accordés aux I castes nobles et religieuses de l'Asie et de l'Europe , | telles que les naïres, les brames, etc.... Cette opinion
fait irrévocablement le malheur des hommes , lorsqu'elle I ! se combine avec la religion ; car elle inspire aux uns un
orgueil intolérable, en leur persuadant qu'ils sont rei vêtus d'une origine et d'une puissance céleste ; et elle i jette les autres dans le désespoir, en les empêchant d'oser
lever les yeux vers une divinité implacable dont ils se
I croient les victimes de père en fils.
| Si les armes de la raison m'eussent manqué pour
I I combattre une erreur si injurieuse à Dieu et si funeste | aux hommes , j'en eusse trouvé dans les livres mêmes i l dont des docteurs de mauvaise foi se sont servis pour i l'établir parmi nous. Du temps du prophète Ezéchiel , i les Israélites, accablés de maux, accusaient d'injustice ! Dieu, qui, selon eux, leur faisait porter la peine des i l fautes de leurs pères. Ils disaient : « Les pères ont mangé 1 » des raisins verts , et les dents des enfants en sont aga-
j» cées. » Ezéchiel leur répond au nom de Dieu : « Je » jure par moi-même , dit le Seigneur , que cette para- » bole ne passera plus parmi vous en proverbe dans ! » Israël ; car toutes les ames sont à moi : l'ame du fils 1 » est à moi comme l'ame du père. Le fils ne portera » point l'iniquité du père , et le père ne portera point m l'iniquité du fils. La justice du juste sera sur lui , et , x» l'impiéiéde l'impie sera sur lui. » Ézéchiel, ch. xvm, , nk 2,3, 20. On ne peut rien de plus précis pour prou- • [ver l'innocence naturelle de l'homme. La même vérité ! jse retrouve dans l'Evangile. Quoique les Juifs fussent il alors fort corrompus, Jésus regarde leurs enfants comme innocents. Il dit à ses disciples, qui les repoussaient avec Ides paroles rudes : « Laissez venir à moi les petits enfants, i [» et ne les en empêchez point , car le royaume du ciel est I» pourceux qui leur ressemblent. »Matlh. ch. xvm, jr. 16. i II dit ailleurs : « Quiconque reçoit un enfant en mon ils nom me reçoit. » Certainement il n'eût pas parlé îi ainsi des enfants , si les vices des pères les eussent entai ichés.
il- J'ai fait raisonner le paria comme le prophète Ézés chiel , et je l'ai fait agir comme un disciple de Jésus, i L'Évangile n'est que l'expression des lois sublimes delà s nature. Quand nous n'aurions pas l'autorité de ce livre Isacré , nous avons celle de la nature même. Nous voyons tous les jours les enfants différer essentiellement de leurs s pères. Si les quali;és morales se transmettaient par la . naissance , on verrait des races invariables de Socrates , de Catons , de ÎNérons, de Tibères; ou plutôt tous les hommes seraient absolument semblables, puisqu'ils sor- ; lent tous du premier homme.
1 C'est cependant sur cette opinion , si réfutée par l'ex- . pcrience , que les aristocraties fondent leurs préroga- . jlives. Dans nos écoles , qui ont flatté toutes les tyrannies , s pn les soutient par des raisonnements subtils. Tous les . 'hommes, y dit-on, ont été contenus de pères en fils . lans le premier homme, comme des gobelets renfermés ! les uns dans les autres. Leur naissance n'est que leur léveloppement. Il en est de même de tous les êtres organisés. Chaque individu sort de son premier germe , pu il était enclos avec toute sa postérité. Le premier *land renfermait tous les chênes de l'univers. On cite min preuve visible un oignon de tulipe, qui renferme sa peur déjà toute formée; et si on n'aperçoit pas, dit-on,
dans les semences de cette fleur une seconde génération de tulipes , c'est que l'œil de l'homme ne peut pas porter plus loin ses observations. Nos docteurs, non contents de resserrer une quantité infinie de matière dans un espace très petit , étendent avec la même facilité une très petite portion de matière dans un espace infiniment grand. Si vous mettez, disent- ils , un grain de carmin dissoudre dans une pinte d'eau , toute cette eau sera colorée de rouge. Si vous la mêlez à l'eau d'un tonneau , chaque goutte d'eau du tonneau aura une portion d'eau carminée. Si vous videz le tonneau dans un lac , chaque goutte d'eau du lac contiendra une portion de l'eau rougie du tonneau. Enfin , si vous faites écouler le lac dans la mer , chaque goutte d'eau de la mer renfermera une portion de l'eau carminée du lac. Ainsi un grain de carmin s'étend dans tout l'Océan. Voilà comme se prouve , selon eux , la divisibilité de la matière à l'infini, en descendant du grand au petit, et en remontant du petit au grand. J'ai passé de beaux jours de ma jeunesse à combattre ces chimères dans nos écoles dites de philosophie. Quand je rejetais l'incompréhensibilité de ces raisonnements , on m'objectait l'insuffisance de ma raison. On m'opposait l'autorité géométrique , en me citant, dans les asymptotes de l'hyperbole , deux lignes qui vont toujours s'approchant de la courbe sans jamais la rencontrer. Ce n'était qu'un sophisme de plus. Le mal est que, de cette descendance à l'infini, on tire des conséquences dangereuses pour le malheur de plusieurs tribus, et surtout pour celui du genre humain. . .
J'aurais pu me démontrer la fausseté de ce principe , d'après l'injustice de ses conséquences ; car tout mal a pour racine quelque erreur , comme tout bien émane de quelque vérité. Ainsi Dieu n'est la source de l'intelligence , que pareequ'il est celle de la bonté. Mais il s'agissait moins de régler mon cœur que d'éclairer mon esprit. Il fallait donc le débarrasser des subtilités de l'école. Je ne le croyais pas d'une qualité différente de celui de nos docteurs , qui prétendaient concevoir et expliquer leur mystère : et , puisque je voyais des contradictions où ils assuraient apercevoir l'évidence, j'en concluais que leur raison ou la mienne était dans l'erreur. Pour rectifier en moi cette règle de nos jugemeuis, je ne l'appliquai pas sur des lois écrites dans des livres, ces ouvrages des hommes sujets comme moi à se tromper , mais sur les lois de la nature , cet ouvrage de Dieu qui ne s'égare jamais. C'est le senliment de ses lois qui forme l'évidence, ce nec plus ultra de la raison humaine.
D'abord il me parut certain que toute progression infinie descendante devait se terminer à zéro. Je pris pour comparaison une échelle formée de deux montants inclinés l'un vers l'autre. 11 me parut évident que ces deux montants , prolongés du côté où ils se rapprochent , devaient nécessairement se rencontrer , et que les échelons compris entre eux devaient aussi aller toujours en diminuant, de sorte qu'au point où les deux montants se toucheraient , le dernier échelon se trouverait réduit à rien. Je suppose donc que les deux montants représentent le premier mâle et la première femelle dans chaque espèce d'être , et les échelons les générations descendantes du père et de la mère; il est clair que ces généraiions iront en diminuant , puisque la première renferme la seconde, la seconde la troisième, etc.. Ainsi la dernière génération enclose dans le père et la mère, comme le dernier échelon compris entre les deux
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montants de l'échelle, doit, au bout de quelques degrés, se réduire à rien.
Cette démonstration me parut bien autrement sensible , quand j'eus étudié les lois mêmes de la nature. J'y vis clairement que , si Dieu eût renfermé toutes les générations de chaque être dans un premier germe , il eût contrevenu aux lois qu'il a établies lui-même pour engendrer successivement les générations , et les rendre productives à leur tour. Ces lois sont celles de l'amour, qui existent pour les hommes , les animaux , les végétaux, et peut-être pour des êtres d'un autre règne» L'exemple d'un oignon de tulipe , qui renferme sa fleur toute formée, en est une preuve. Cette fleur enclose n'est composée que d'embryons floraux, dont les pétales ont besoin d'être développés par le concours des éléments. Ses anthères ou parties mâles ont besoin pareillement de devenir fécondantes par l'action du soleil , et les stygmates du pistil ou parties femelles de la fleur , d'être fécondées par les poussières séminales des anthères, pour que les setnences enfermées dans l'ovaire puissent produire des tulipes. Ainsi toute l'échelle de cette prétendue descendance infinie de tulipes se termine au premier oignon. D'ailleurs la semence de la tulipe n'est pas même un oignon, puisque, pour parvenir à cet état, il faut qu'elle soit mise en terre , et que chaque lune la couvre d'une nouvelle couche concentrique , comme les plantes bulbeuses, et plusieurs autres racines. En prenant pour exemple un gland, et en supposant qu'on puisse y apercevoir un chêne renfermé , certainement on n'y verrait pas les rudiments de ses noueuses racines ? qui doivent percer le lit des rochers , ni ceux dè son tronc , ouvrage des siècles , auquel chaque année solaire ajoute un cercle , comme chaque mois lunaire ajoute un cercle aux plantes bulbeuses. Il est d'ailleurs impossible que ce chêne embryon porte actuellement des glands : car la génération de ces glands dépend de la fécondation de leurs fleurs mâles et femelles qui n'existent pas encore, puisqu'elles ne paraissent sur l'arbre même qu'après un certain nombre d'années , lorsqu'il est en quelque sorte adulte. Ainsi la prétendue suite infinie de chênes, renfermée dans un premier gland , se termine tout au plus à un premier chêne embryon. Il en est de même des générations successives des hommes. En supposant que le premier de tous ait renfermé un embryon humain , cet embryoti a eu besoin du sein malernel pour parvenir à la vie élémentaire , et de douze à quatorze ans pour se développer , et former eu lui-même les molécules séminales qui doivent renfermer une seconde génération. L'anatomie n'a jamais découvert les molécules séminales dans les enfants morts avant l'âge de puberté ; elles n'existent donc pas dans le premier embryon , qui a besoin lui-même du concours de deux sexes pour recevoir la vie élémentaire et développer ses organes. Ainsi la nature n'a pu renfermer toutes les générations de chaque être dans leur premier germe , puisque chaque génération ne peut recevoir l'existence que par l'action combinée d'un père et d'une mère , et qu'elle ne peut la donner , à son tour , à la génération su vante que par les mêmes moyens. Dire que tous les chênes étaient renfermés dans le premier gland , et toutes les générations de tous les hommes dans le premier embryon , c'est dire que tous les siècles du monde étaient renfermés dans la première minute. Ainsi un fils n'est pas plus contenu actuellement dans son père , que demain n'est renfermé dans aujourd'hui , et l'année prochaine dans l'année présente. Chaque enfant doit
son existence au concours d'un mâle et d'une femellle comme chaque année doit la sienne au mouvement com biné du soleil et de la terre ; et l'enfant , comme l'année ne devient capable d'engendrer que par une su;te périodique de jours et de saisons , que l'astre de la lumière image de Dieu , produit successivement.
C'est cependant en soutenant que tous les hommel étaient renfermés dans leurs ancêtres, que nos écoles onf égaré les esprits pendant des siècles. Combien de consé-B quences dangereuses n'a-t-on pas tirées de cette métaphyjl 1 sique pour le malheur des hommes ! car , je le répète, i] Jl' n'y a point d'erreur qui ne produise de mal, ni de mal qu ne provienne de l'erreur. Des écrivains ont de plus rendu des familles , des tribus, des peuples entiers, infâmes ou * illustres, vicieux ou vertueux , uniquement à cause deleui origine; d'autres, et souvent les mêmes, ont étendu unef proscription universelle sur tout le genre humain, sani s'embarrasser même de se contredire par leurs exceptions Cependant la nature leur faisait voir que , dans les même! 1 familles , il y avait des hommes bons et méchants , ce qu ne serait pas arrivé , s'ils avaient tous la même empreinte f originelle, comme des pièces de métal frappées au mêm coin : d'ailleurs , si les vices et les vertus se transmettaient il en serait de même des talents , des arts et des sciences Un père savant engendrerait des enfants savants, comme on suppose qu'un père vertueux produit un enfant ver tueux ; mais l'expérience prouve que les lumières et le* erreurs, ainsi que les vertus et les vices , sont les fruits de l'éducation et des habitudes.
Je crois que tous les hommes sont sortis d'un premiei homme; mais qu'ils sont formés successivement par le concours des deux sexes. La loi merveilleuse par laquelle on les suppose renfermés les uns dans les autres ne serait au bout du compte, qu'une loi très mécanique; mai! celle qui les produit par l'harmonie des amours est une loi divine.
C'est une loi toujours vivante, toujours aimante, e digne seule de l'auteur de l'univers. 11 a engendré autre fois les genres, il engendre encore les individus; il agit à ^ chaque instant ; il fait intervenir tour à tour les harmonies élémentaires, filiales, végétales, animales, fraternelles conjugales , maternelles , tributives , nationales , et jusqu'à 11 celles de tout le genre humain, pour former un seul homme. Il faitmiître des harmonies physiques, les harmonies morales ; des élémentaires, les premiers sentiments]!1™ d'amour et de haine dans les enfants; des filiales, leur Kl' reconnaissance et leur piélé envers leurs parents ; des vé gétales et des animales, l'intelligence de la nature et de ¥ son auteur dans les adolescents ; des fraternelles , le senti ment de l'amitié et de l'égalité dans les jeunes gens ; des « conjugales, la foi, la constance, la générosité , et toutes 1' les affections des amants; des paternelles, l'économie, la prudence , la force, et toutes les vertus domestiques qui honorent l'âge viril ; des tributives, l'amour de la gloire qui naît du désir de servir ses semblables ; des nationales, l'amour delà patrie, qui, dans un âgeavancé, étend ses affec tions à toutes les tribus: et des harmonies du genre humain, la philanthropie qui embrasse toutes les nations, et qui résulte de l'expérience et de la sagesse des vieillards. Toutes ces harmonies physiques et morales sont encore divisées en actives et en passives , en positives et en négatives; et résulte de leur accord le concert admirable de l'univers e' du genre humain.
Dira-t-on maintenant qu'un homme renferme en lui toute sa postérité? Par la seule harmonie des sexes, cha que génération se trouve modifiée , de manière que, pour
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PRÉAMBULE
(ordinaire , les mâles tiennent de la mère, et les filles du 1ère, leur caractère et leur physionomie. Ainsi la nature k perpétue en se variant sans cesse. J'ai présenté dans mes ludes quelques anneaux de la chaîne admirable de ces armonies; mais si Dieu me donne un jour, loin des villes, loisir et la grâce de parcourir ce cercle d'amours et de ertus , je ferai voir que c'est à ces lois harmoniques que oivent se fixer toutes les lois sociales, puisque ce sont 3lles de la nalure même. J'espère au moins y attacher bîl.es de l'éducation nationale , car l'éducation ne doit être u'un apprentissage de la vie humaine.
|j Nous tenons donc le premier germe de nos corps de nos jarents , et souvent notre constiîution physique, bonne ou lauvaise; mais il n'en est pas de même de notre constitujon morale. Nos ames nous sont données innocentes et près, parcequ'elles viennent de Dieu, et qu'elles sont à lui oui , comme le dit Ézéchiel; c'est à nous, avec son aide , j les conserver bonnes et justes. Il avait tracé , pour les 3velopper, un cercle d'amours et de vertus: si nous en Irons été rejetés par les dépravations de la société, nous y tiendrons en rentrant en nous-mêmes : le bonheur d'un sul homme est fondé sur les mêmes lois qui assurent celui m genre humain.
I C'est d'après ce sentiment naturel que le paria se déige des préjugés de son pays. J'ai regardé souvent comme Ip des plus grands malheurs de la condiiion humaine que | superstition vînt envahir , dès l'enfance , une ame innolinte , sans qu'elle puisse s'en préserver ; mais considérant imbien les superstitieux étaient, par tout pays, opiniâtres, tolérants , durs et cruels , malgré les moyens que la nare leur présente dans le cours delà vie pour les ramener fia vérité et à la vertu, j'ai reconnu que la superstition ait, comme l'athéisme, une suite de l'ambition; et que, iimme lui, elle en était la punition. En effet, on ne rend >int un enfant superstitieux, sans lui inspirer une ambim positive ou négative de sa religion : on commence abord par lui en faire peur; bientôt il cherche à en efiver les autres à son tour. Chacun volontiers fait part de »bjet de sa crainte , et garde pour soi celui de ses espérées '. Les religions les plus tyranniques ont toujours jjit le plus de prosélytes. Il faut donc préparer une ame nocente avec quelque vice étranger, pour y faire mordre superstition , comme on ronge une laine blanche avec lun, pour la teindre en noir. Le paria, en rentrant en i-mème, se dépouille des préjugés des brames, et se reï)uve tel que la nature l'a fait, comme un sauvage qui ,
I déposant l'habit dont les Européens l'avaient revêtu , happe à la fois à la vanité qu'ils lui avaient inspirée, et la servitude où ils voulaient le réduire.
Plusieurs personnes , considérant les erreurs et les terurs qui se saisissent de nous dès la naissance , et nous veloppent pendant tout le cours de notre vie, ont dejé, pour en être préservées, la solitude profonde du ,ria sous le beau climat de l'Inde; mais nous en trouvées de plus inaccessibles que les rochers, et de plus douces le les figuiers des Banians , si nous rentrons en nous-
; Le superstitieux passe souvent à l'athéisme, car ses probajités de salut étant en très petit nombre, et celles de damnail étant infinies, il s'ensuit qu'il a beaucoup plus à craindre
II espérer; et dans cette inquiétude, il se détermine, à la igue , à ne rien croire du tout. Il aime mieux croire que Dieu xiste pas , que de croire qu'il est un tyran éternel. L'athée sse rarement à la superstition , par la raison qu'un homme ne ombe point eu maladie quand une fois il est mort. La vraie igion est entre la superstition et l'athéisme; elle est la santé l'ame.
mêmes. Le sort pouvait nous faire naître du temps des druides ou sous la tyrannie des brames , ou , ce qui renferme tous les maux, sous la peau d'un noir d'Afrique, livré en Amérique aux fouets et aux opinions des Européens , et adorant jusqu'aux erreurs qui le rendent misérable : dans toutes ces modifications de la misère humaine, nous aurions reçu de la nature, pour contre-poids des maux des sociétés , une ame amie de la vérité. Cherchons donc eu nous-mêmes, et dans la nature, qui ne nous trompe point , la vérité qui doit nous éclairer. O homme , qui croyez qu'il n'y a dans l'univers d'autre livre que celui où on vous a appris à lire, et d'autre clarté que celle de votre lampe , regardez le livre de la nature, et l'astre du jour qui l'éclairé, pour l'instruction de tous les mortels! Lisez dans la nature , et vous verrez que toutes les vérités viennent de Dieu, comme toutes les lumières du soleil. Que vous faut-il donc pour les recueillir et les conserver? Un cœur pur, qui s'ouvre à la vérité et se ferme aux préjugés. La nature vous l'a donné en naissant, comme elle vous a donné des yeux pourvoir la lumière, et des paupières pour les couvrir.
LA CHAUMIERE INDIENNE
Il y a environ trente ans qu'il se forma à Londres une compagnie de savants anglais , qui entreprit d'aller chercher, dans diverses parties du monde , des lumières sur toutes les sciences , afin d'éclairer les hommes et de les rendreplus heureux. Elle était défrayée par une compagnie de souscripteurs de la même nation , composée de négociants; de lords, d'évêques , d'universités , de la famille royale d'Angleterre, à laquelle se joignirent quelques souverains du nord de l'Europe. Ces savants étaient au nombre de vingt; et la Société royale de Londres avait donné à chacun d'eux un volume contenant l'état des questions dont il devait rapporter les solutions. Ces questions montaient au nombre de trois mille cinq cents. Quoiqu'elles fussent toutes différentes pour chacun de ces docteurs, et convenables au pays où ils devaient voyager, elles étaient toutes liées entre elles, en sorte que la lumière répandue sur l'une devait nécessairement s'étendre sur toutes les autres. Le président de la Société royale, qui les avait rédigées, à l'aide de ses confrères, avait fort bien senti que l'éclaircissement d'une difficulté dépend souvent de la solution d'une autre, et celle-ci d'une précédente ; ce qui mène , dans la recherche de la vérité, bien plus loin qu'on ne pense. EnGn, pour me servir des expressions mêmes employées par le président dans leurs instructions, c'était le plus superbe édifice encyclopédique qu'aucune nation eût encore élevé aux progrès des connaissances humaines; ce qui prouve bien, ajoutait-il, la nécessité des corps académiques, pour mettre
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de l'ensemble dans les vérités dispersées par toute la terre.
Chacun de ces savants voyageurs avait, outre son volume de questions à éclaircir, la commission d'acheter, chemin faisant, les plus anciens exemplaires de la Bible et les manuscrits les plus rares en tout genre, ou au moins de ne rien épargner pour s'en procurer de bonnes copies. Pour cela, leurs souscripteurs leur avaient procuré à tous des lettres de recommandation pour les consuls , ministres et ambassadeurs de la Grande-Bretagne , qu'ils devaient trouver sur leur route , et , ce qui vaut encore mieux, de bonnes lettres de change, endossées par les plus fameux banquiers de Londres.
Le plus savant de ces docteurs, qui savait l'hébreu, l'arabe et l'indou , fut envoyé par terre aux Indes orientales, le berceau de tous les arts et de toutes les sciences. II prit d'abord son chemin par la Hollande , et visita successivement la synagogue d'Amsterdam et le synode de Dordrecht ; en France , la Sorbonne et l'Académie des Sciences de Paris; en Italie, quantité d'académies, de muséum et de bibliothèques , entre autres le muséum de Florence, la bibliothèque de Saint- Marc, à Venise; et a Rome, celle du Vatican. Etant a Rome , il balança si , avant de se diriger vers l'orient, il irait en Espagne consulter la fameuse université de Salamanque; mais, dans la crainte de l'inquisition , il aima mieux s'embarquer tout droit pour la Turquie. Il passa donc à Constantinople, où, pour son argent, un effendi le mit à même de feuilleter tous les livres de la mosquée de Sainte-Sophie. De la il fut en Egypte, chez les Cophtes; puis chez les Maronites du mont Liban , les moines du mont Carmel ; de là à Sana , en Arabie; ensuite à Ispahan , a Kandahar, Delhi, Agra : enfin , après trois ans de course , il arriva sur les bords du Gange, a Bénarès, l'Athènes des Indes, où il conféra avec les brames. Sa collection d'anciennes éditions , de livres originaux , de manuscrits rares , de copies , d'extraits et d'annotations en tout genre, se trouva alors la plus considérable qu'aucun particulier eût jamais faite. 11 suffit de dire qu'elle composait quatre-vingt-dix ballots , pesant ensemble neuf mille cinq cent quarante livres, poids de troy1. Il était sur le point de s'embarquer pour Londres avec une si riche cargaison de lumières, plein de joie d'avoir surpassé les espérances de la Société royale , lors-
1 Le poids de troy, autrement dit livre de troy ou troycnne ( en anglais Poitncl-Troy ) e&t de douze onces , poids de mare.
qu'une réflexion toute simple vint l'accabler d chagrin.
Il pensa qu'après avoir conféré avec les rabbiq juifs, les ministres protestants, les surintendant des églises luthériennes , les docteurs catholiques les académiciens de Paris, de la Crusca, des Ar cades, et de vingt-quatre autres des plus célèbre académies d'Italie, les papas grecs, les molha turcs, les verbiests arméniens, les seidrcs et h
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casys persans, les scheics arabes, les ancie parsis , les pandects indiens, loin d'avoir éclain aucune des trois mille cinq cents questions de I Société royale, il n'avait contribué qu'à en mul ^ tiplier les doutes; et, comme elles étaient tout( liées les unes aux autres, il s'ensuivait, au conj traire , de ce qu'avait pensé son illustre président que l'obscurité d'une solution obscurcissait l'év dence d'une autre , que les vérités les plus clain étaient devenues tout-à-fait problématiques, qu'il était même impossible d'en démêler aucun dans ce vaste labyrinthe de réponses et d'autorité contradictoires.
Le docteur en jugeait par un simple aperçu Parmi ces questions , il y en avait à résoud deux cents sur la théologie des Hébreux, quati cent quatre-vingts sur celle des diverses commi nions de l'Église grecque et de l'Eglise romaint trois cent douze sur l'ancienne religion des brame cinq cent huit sur la langue hanscrit ou sacrée trois sur l'état actuel du peuple indien; deux cei onze sur le commerce des Anglais aux Indes ; se cent vingt-neuf sur les anciens monuments d îles d'Éléphanta et de Salsette, dans le voisinaj de l'île de Bombay ; cinq sur l'antiquité du rnond
six cent soixante-treize sur l'origine de l'amb
gris, et sur les propriétés de différentes espèces ( bézoards; une sur la cause non encore examina du cours de l'Océan indien , qui flue six mois ve l'orient et six mois vers l'occident ; et trois cei soixante-dix-huit sur les sources et les inondatios périodiques du Gange. A celte occasion, le do< leur était invité de recueillir, sur sa route, toi ce qu'il pourrait touchant les sources et lesinoi dations du Nil, qui occupaient les savants ( l'Europe depuis tant de siècles. Mais il jugea cet * matière suffisamment débattue, et étrangère d'ai leurs à sa mission. Or, sur chacune des questioi proposées par la Société royale , il apportait , l'ur dans l'autre, cinq solutions différentes, qui, poi les trois mille cinq cents questions, donnaient dû sept mille cinq cents réponses; et, en supposai que chacun de ses dix-neuf confrères en rapport autant de son côté, il s'ensuivait que la Sociél
viril
île Me ni ml.
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oyale aurait trois cent cinquante mille difficultés résoudre avant de pouvoir établir aucune vérité ur une base solide. Ainsi, toute leur collection, bin de faire converger chaque proposition vers m centre commun, suivant les termes de leur astruction , les ferait au contraire diverger l'une M l'autre , sans qu'il fût possible de les rapprocher. Ine autre réflexion faisait encore plus de peine au octeur: c'est que, quoiqu'il eût employé, dans es laborieuses recherches , tout le sang-froid de on pays, et une politesse qui lui était particulière, il s'était fait des ennemis implacables de la jlupart des docteurs avec lesquels il avait argumenté. Que deviendra donc, disait-il, le repos e mes compatriotes, quand je leur aurai rapporté dans mes quatre-vingt-dix ballots, au lieu !e la vérité , de nouveaux sujets de doutes et de jisputes?
Il était au moment de s'embarquer pour l'Anjleterre , plein de perplexité et d'ennui , lorsque tas brames de Bénarès lui apprirent que le brame jupérieur de la fameuse pagode de Jagrenat, ou : agernat, située sur la côte d'Orixa, au bord de i mer , près d'une des embouchures du Gange , tait seul capable de résoudre toutes les questions Ile la Société royale de Londres. C'était en effet e plus fameux pandect , ou docteur, dont on eût amais ouï parler : on venait le consulter de toutes es parties de l'Inde, et de plusieurs royaumes de 'Asie.
i Aussitôt le docteur anglais partit pour Calcutta , jit s'adressa au directeur de la compagnie anglaise les Indes, qui, pour l'honneur de sa nation et la iloire des sciences, lui donna, pour le porter à agrenat , un palanquin à tendelets de soie cranoisie, à glands d'or, avec deux relais de vigoueux coulis , ou porteurs , de quatre hommes :hacun ; deux portefaix ; un porteur d'eau , un )orteur de gargoulette, pour le rafraîchir; un lorteur de pipe, un porteur d'ombrelle pour le •ouvrir du soleil le jour; un masaîchi, ou portelambeau , pour la nuit; un fendeur de bois ; deux Cuisiniers ; deux chameaux et leurs conducteurs X)ur porter ses provisions et ses bagages; deux lions ou coureurs, pour l'annoncer; quatre ci )ayes, ou reispoutes, montés sur des chevaux persans, pour l'escorter ; et un porte-étendard (ivcc son étendard aux armes d'Angleterre. On eût bris le docteur, avec son bel équipage, pour un ommis de la compagnie des Indes. Il y avait ce- )cndant cette différence que le docteur, au lieu l'aller chercher des présents, était chargé d'en aire. Comme on ne paraît point aux Indes les
mains vides devant les personnes constituées en dignité, le directeur lui avait donné, aux fiais de sa nation , un beau télescope et un tapis de pied de Perse, pour le chef des brames; des chittes superbes pour sa femme ; et trois pièces de tafetas de la Chine, rouge, blanche et jaune, pour faire des écharpes a ses disciples. Les présents chargés sur les chameaux , le docteur se mit en route dans son palanquin , avec le livre de la Société royale.
Chemin faisant, il pensait à la question par laquelle il débuterait avec le chef des brames de Jagrenat, s'il commencerait par une des trois cent soixante-dix-huit qui avaient rapport aux sources et aux inondations du Gange , ou par celle qui regardait le cours alternatif et semi-annuel de la mer des Indes, qui pouvait servir a découvrir les sources et les mouvements périodiques de l'Océan par tout le globe. Mais , quoique cette question intéressât la physique infiniment plus que toutes celles qui avaient été faites depuis tant de siècles sur les sources et les accroissements mêmes du Nil , elle n'avait pas encore attiré l'attention des savants de l'Europe. Il préférait donc d'interroger le brame sur l'universalité du déluge, qui a excité tant de disputes; ou, en remontant plus haut , s'il est vrai que le soleil ait changé plusieurs fois son cours , se levant a l'occident et se couchant a l'orient , suivant la tradition des prêtres de l'Egypte, rapportée par Hérodote ; et même sur l'époque de la création de la terre, à laquelle les Indiens donnent plusieurs millions d'années d'antiquité. Quelquefois il trouvait qu'il serait plus utile de le consulter sur la meilleure sorte de gouvernement à donner à une nation , et même sur les droits de l'homme , dont il n'y a de code nulle part ; mais ces dernières questions n'étaient pas dans son livre.
Cependant, disait le docteur, avant tout il me semblerait à propos de demander au pandect indien par quel moyen on peut trouver la vérité; car si c'est avec la raison , comme j'ai tâché de le faire jusqu'à présent , la raison varie chez tous les hommes : je dois lui demander aussi où il faut chercher la vérité ; car si c'est dans les livres , ils se contredisent tous : et enfin , s'il faut communiquer la vérité aux hommes ; car dès qu'on la leur fait connaître, on se brouille avec eux . Voila trois questions préalables auxquelles notre illustre président n'a pas pensé. Si le brame de Jagrenat peut me les résoudre, j'aurai la clef de toutes les sciences, et, ce qui vaut encore mieux ? je vivrai en paix avec tout le monde.
C'est ainsi que le docteur raisonnait avec luimême. Après dix jours de marche, il arriva sur
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les bords du golfe du Bengale; il rencontra sur sa route quantité de gens qui revenaient de Jagrenat, tous enchantés de la science du chef des pandects qu'ils venaient de consulter. Le onzième jour , au soleil levant , il aperçut la fameuse pagode de Jagrenat , bâtie sur le bord de la mer, qu'elle semblait dominer avec ses grauds murs rouges et ses galeries, ses dômes et ses tourelles de marbre blanc. Elle s'élevait au centre de neuf avenues d'arbres toujours verts , qui divergent vers autant de royaumes. Chacune de ces avenues est formée d'une espèce d'arbre différente, de palmiers arecs, des tecques , de cocotiers , de manguiers , de lataniers, d'arbres de camphre, de bambous, de badamiers, d'arbres de sandal, et se dirige vers Ceylan, Golconde, l'Arabie, la Perse, le Thibet , la Chine, le royaume d'Ava, celui de Siam, et les îles de la mer des Indes. Le docteur arriva à la pagode par l'avenue de bambous qui côtoie le Gange et les îles enchantées de son embouchure. Cette pagode, quoique bâlie dans une plaiue, est si élevée, que, l'ayant aperçue le matin , il ne put s'y rendre que vers le soir. Il fut véritablement frappé d'admiration quand il considéra de près sa magnificence et sa grandeur. Ses portes de bronze étincelaientdes rayons du soleil couchant, et les aigles planaient autour de son faîte , qui se perdait dans les nues. Elle était entourée de grands bassins de marbre blanc , qui réfléchissaient au fond de leurs eaux transparentes ses dômes, ses galeries et ses portes: tout autour régnaient de vastes cours, et des jardins environnés de grands bâtiments où logeaient les brames qui la desservaient.
Les pions du docteur coururent l'annoncer , et aussitôt une troupe déjeunes bayadères sortit d'un des jardins , et vint au devant de lui en chantant et en dansant au son des tambours de basque. Elles avaient pour colliers des cordons de fleurs de mougris , et pour ceintures des guirlandes de fleurs de frangipanier. Le docteur , entouré de leurs parfums, de leurs danses et de leur musique, s'avança jusqu'à la porte de la pagode , au fond de laquelle il aperçut , à la clarté de plusieurs lampes d'or et d'argent, la statue de Jagrenat , la septième incarnation de Brama, en forme de pyramide, sans pieds et sans mains , qu'il avait perdus en voulant porter le monde pour le sauver A ses pieds étaient prosternés, la face contre terre, des pénitents, dont les uns promettaient , à haute voix , de se faire accrocher, le jour de sa fête, a son char par les épaules ; et les autres , de se faire écraser sous ses
1 Voyez Kircher.
roues. Quoique le spectacle de ces fanatiques , M poussaient de profonds gémissements en pronori çant leurs horribles vœux, inspirât une sorte cf terreur, le docteur se préparait à entrer dans | f« pagode , lorsqu'un vieux brame , qui en gardait \ porte, l'arrêta, etlui demanda quel étaitle sujetqi ' l'amenait. Lorsqu'il l'eut appris, il dit au docteur « Qu'attendu sa qualité de frangui, ou d'impui » il ne pouvait se présenter ni devant Jagrenat » devant son grand-prêtre, qu'il n'eût été lavé tro » fois dans un des lavoirsdu temple, et qu'il n'ei » rien sur lui qui fût de la dépouille d'aucun an 1 » mal , mais surtout ni poil de vache, parcequ'el » est adorée des brames ; ni poil de porc , parc » qu'il leur est en horreur. — Comment ferai » donc? lui répondit le docteur. J'apporte en pr » sent, au chef des brames , un tapis de Perse , < » poil de chèvre d'Angora, et des étoffes de » Chine , qui sont de soie. — Toutes choses , r » partit le brame , offertes au temple de Jagrena| » ou à son grand-prêtre, sont purifiées par le d( » même ; mais il n'en peut être ainsi de vos habp11'1 » lements. » Il fallut donc que le docteur ôtât s( surtout de laine d'Angleterre, ses souliers de pe< de chèvre, et son chapeau de castor. Ensuite, vieux brame l'ayant lavé trois fois, le revêtit d'ui toile de coton couleur de sandal , et le conduisit l'entrée de l'appartement du chef des brames. 1 docteur se préparait à y entrer , tenant sous s( bras le livre des questions de la Société royal lorsque son introducteur lui demanda de quel matière ce livre était couvert. « Il est relié en vea répondit le docteur. — Comment 1 dit le branla hors de lui , ne vous ai-je pas prévenu que la vac était adorée des brames? et vous osez vous pr m senter devant leur chef avec un livre couvert la peau d'un veau ! » Le docteur aurait été obli d'aller se purifier dans le Gange, s'il n'eût abré; toute difficulté en présentant quelques pagodes pièces d'or à son introducteur. Il laissa donc livre des questions dans son palanquin ; mais s'en consolait en lui-même, en disant : « Au bo du compte, je n'ai que trois questions à faire a docteur indien. Je serai content s'il m'apprei par quel moyen on doit chercher la vérité , où peut la trouver , et s'il faut la communiquer ai hommes. »
Le vieux brame introduisit donc le docteur a « glais, revêtu de sa toile de coton , nu-tête et n pieds, chez le grand-prêtre de Jagrenat, dans i vaste salon , soutenu par des colonnes de bois sandal. Les murs en étaient verts, étant corroy de stuc mêlé de bouze de vache , si brillant et
uni
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ooîi qu'on pouvait s'y mirer. Le plancher était couvert de nattes très fines , de six pieds de long sur iUtant de large. Au fond du salon était une estrab|, entourée d'une balustrade de bois d'ébène ; et far cette estrade on entrevoyait, a travers un ireillis de cannes d'Inde vernies en rouge , Je véîérable chef des pandects avec sa barbe blanche , 1 trois fiis de coton passés en bandoulière, suivant 'usage des brames. Il était assis sur un tapis jaule, les jambes croisées, dans un état d'immobilité I parfaite, qu'il ne remuait pas même les yeux, jjjuelques uns de ses disciples chassaient les mouthés autour de lui avec des éventails de queue de jiiaon ; d'autres brûlaient dans des cassolettes d'arlent des parfums de bois d'aloès; et d'autres Jouaient du tympanon sur un mode très doux. Le leste, en grand nombre, parmi lesquels étaient les faquirs, des joguis et des santons, était rangé fer plusieurs files , des deux côtés de la salle , dans In profond silence, les yeux fixés en terre, et les ■ras croisés sur la poitrine.
1 Le docteur voulut d'abord s'avancer jusqu'au .nef des pandects, pour lui faire son compliment ; i i/iais son introducteur le retint a neuf nattes de la, In lui disant que les omrahs, ou grands seigueurs îjadiens, n'allaient pas plus loin ; que les rajahs, it u souverains de l'Inde, ne s'avançaient qu'à six il iiattes ; les princes, fils du Mogol , a trois ; et qu'on
I Raccordait qu'au Mogol l'honneur d'approcher jusqu'au vénérable chef, pour lui baiser les pieds, jlilj Cependant plusieurs brames apportèrent , jusqu'au pied de l'estrade, le télescope, les chittes, su >s pièces de soie et le tapis, que les gens du doçlèur avaient déposés à l'entrée de la salle ; et le aiieux brame y ayant jeté les yeux, sans donner ;: ucunc marque d'approbation, on les emporta ; 'ans l'intérieur des appartements.
I I Le docteur anglais allait commencer un fort beau i, liscours en langue indou , lorsque son introduces pr le prévint qu'il devait attendre que le grandoc jrêtre l'interrogeât. Il le fit donc asseoir sur ses ais liions , les jambes croisées comme un tailleur, suite ;ant l'usage du pays. Le docteur murmurait en eî ji-même de tant de formalités ; mais que ne faitf jn pas pour trouver la vérité , après être venu la à\ ihercher aux Indes?
jï S Dès que le docteur se fut assis , la musique se ut , et après quelques moments d'un profond si- \U fcnce, le chef des pandects lui fit demander poureti uoi il était venu à Jagrenat.
lis \ Quoique le grand-prêtre de Jagrenat eût parlé è u langage indou assez distinctement pour être mf Intendu d'une partie de l'assemblée , sa parole fut
portée par un faquir qui la donna à un autre , et cet autre à un troisième , qui la rendit au docteur. Celui-ci répondit dans la même langue : « Qu'il était venu à Jagrenat consulter le chef des brames, sur sa grande réputation , pour savoir de lui par quel moyen on pourrait connaître la vérité. »
La réponse du docteur fut rapportée au chef des pandects par les mêmes interlocuteurs qui avaient été chargés de la demande. Il en fut ainsi du reste du colloque.
Le vieux chef des pandects , après s'être un peu recueilli, répondit : « La vérité ne se peut connaître que par le moyen des brames. » Alors toute l'assemblée s'inclina , en admirant la réponse de son chef.
« Où faut-il chercher la vérité? reprit assez vivement le docteur anglais. — Toute vérité, répondit le vieux docteur indien , est renfermée dans les quatre beths , écrits il y a cent vingt mille ans dans la langue hanscrit, dont les seuls brames ont l'intelligence. »
A ces mots, tout le salon retentit d'applaudissements.
Le docteur , reprenant son sang-froid , dit au grand-prêtre de Jagrenat : « Puisque Dieu a renfermé la vérité dans des livres dont l'intelligence n'est réservée qu'aux brames, il s'ensuit donc que Dieu en a interdit la connaissance à la plupart des hommes, qui ignorent même s'il existe des brames : or, si cela était , Dieu ne serait pas juste. »
« Brama l'a voulu ainsi, reprit le grand-prêtre. On ne peut rien opposer a la volonté de Brama. » Les applaudissements de l'assemblée redoublèrent. Dès qu'ils se furent apaisés, l'Anglais proposa sa troisième question : « Faut-il communiquer la vérité aux hommes? »
« Souvent, dit le vieux pandect, c'est prudence de la cacher a tout le monde; mais c'est un devoir de la dire aux brames. »
« Comment ! s'écria le docteur anglais en colère, il faut dire la vérité aux brames, qui ne la disent à personne ! En vérité, les brames sont bien injustes. »
A ces mots , il se fit un tumulte épouvantable dans l'assemblée. Elle avait entendu sans murmurer taxer Dieu d'injustice ; mais il n'en fut pas de même quand elle s'entendit appliquer ce reproche. Les pandects , les faquirs , les santons , les joguis, les brames et leurs disciples , voulaient argumenter tous à la fois contre le docteur anglais ; mais le grand-prêire de Jagrenat fit cesser le bruit en frappant des mains , et disant d'une voix très distincte : « Les brames ne disputent point comme les
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docteurs de l'Europe. » Alors s? étant levé, il se retira aux acclamations de toute l'assemblée, qui murmurait hautement contre le docteur, et lui aurait peut-être fait un mauvais parti, sans la crainte des Anglais, dont le crédit est tout puissant sur les bords du Gange. Le docteur étant sorti du salon, son introducteur lui dit : « Notre très vénérable père vous aurait fait présenter , suivant l'usage, le sorbet , le bétel et les parfums ; mais vous l'avez fâché. — Ce serait a moi a me fâcher, reprit le docteur, d'avoir pris tant de peines inutiles. Mais de quoi donc votre chef a-t-il à se plaindre ? — Comment , reprit l'introducteur , vous voulez disputer contre lui ! Ne savez-vous pas qu'il est l'oracle des Indes , et que chacune de ses paroles est un rayon d'intelligence? — Je ne m'en serais jamais douté, » dit le docteur , en prenant son surtout, ses souliers et son chapeau. Le temps était à l'orage, et la nuit s'approchait ; il demanda à la passer dans un des logements de la pagode; mais on lui refusa d'y coucher, à cause qu'il était frangui. Comme la cérémonie l'avait fort altéré, il demanda à boire. On lui apporta de l'eau dans une gargoulette ; mais dès qu'il y eut bu , on la cassa, parceque, comme frangui, il l'avait souillée en buvant à même. Alors le docteur , très piqué , appela ses gens prosternés en adoration sur les degrés de la pagode; et étant remonté dans son palanquin , il se remit en route par l'allée des bambous , le long de la mer, à l'entrée de la nuit, et sous un ciel couvert de nuages. Chemin faisant, il se disait a lui-même : « Le proverbe indien est bien vrai : Tout Européen qui vient aux Indes gagne de la patience , s'il n'en apas ; et il la perd , s'il en a. Pour moi , j'ai perdu la mienne. Comment ! je ne pourrai savoir par quel moyen on peut trouver la vérité , où il faut la chercher , et s'il faut la communiquer aux hommes ! L'homme est donc condamné par toute la terre et aux erreurs et aux disputes : c'était bien la peine de venir aux Indes consulter les brames ! »
Pendant que le docteur raisonnait ainsi dans son palanquin, il survint un de ces ouragans qu'on appelle aux Indes un typhon. Le vent venait de la mer, et faisant refluer les eaux du Gange, les brisait en écume contre les îles de son embouchure. Il enlevait de leurs rivages des colonnes de sable, et de leurs forêts des nuées de feuilles, qu'il emportait pêle-mêle a travers le fleuve et les campagnes, jusqu'au haut des airs. Quelquefois il s'engouffrait dans l'allée des bambous; et quoique ces roseaux indiens fussent aussi élevés que les plus grands arbres, il les agitait comme l'herbe des
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prairies. On voyait, à travers les tourbillons m poussière et de feuilles, leur longue avenue tou ondoyante, dont une partie se renversait à droite! , et à gauche jusqu'à terre, tandis que l'autre s< relevait en gémissant. Les gens du docteur, dan la crainte d'en être écrasés, ou d'être submergé; par les eaux du Gange qui débordaient déjà leur rivages, prirent leur chemin à travers les champs en se dirigeant au hasard vers les hauteurs voisi nés. Cependant la nuit vint ; et ils marchaient de puis trois heures dans l'obscurité la plus profonde ne sachant où ils allaient, lorsqu'un éclair, fendan les nues et blanchissant tout l'horizon, leur fit voi bien loin sur leur droite la pagode de Jagrenat, le îles du Gange, la mer agitée; et tout près, de vant eux , un petit vallon et un bois entre deu collines. Ils coururent s'y réfugier, et déjà le ton ;,fi nerre faisait entendre ses lugubres roulements lorsqu'ils arrivèrent à l'entrée du vallon. Il étai flanqué de rochers, et rempli de vieux arbre ^ d'une grosseur prodigieuse. Quoique la tempêt courbât leurs cimes avec d'horribles mugisse ments, leurs troncs monstrueux étaient inébranl bles comme les rochers qui les environnaient Celte portion de forêt antique paraissait l'asile d repos, mais il était difficile d'y pénétrer. Desrc tins, qui serpentaient a son orée, couvraient le pie de ces arbres , et des lianes , qui s'enlaçaient d'u tronc à l'autre, ne présentaient de tous côte qu'un rempart de feuillages où paraissaient quel ques cavernes de verdure, mais qui n'avaiet point d'issue. Cependant les reispoutes s'y étar ouvert un passage avec leurs sabres, tous les gec de la suite y entrèrent avec le palanquin. Ils s croyaient à l'abri de l'orage, lorsque la pluie qi tombait a verse forma autour d'eux mille torrent Dans cette perplexité, ils aperçurent sous les ar bres , dans le lieu le plus étroit du vallon , une lu mière et une cabane. Le masalchi y courut pou allumer son flambeau ; mais il revint un peu apri hors d'haleine, criant : « N'approchez pasd'ici y a un paria ! » Aussitôt la troupe effrayée cria « Un paria! un paria! » Le docteur, croyant qu c'était quelqueanimal féroce, mitla main sur s( pistolets. « Qu'est-ce qu'un paria ? demanda-t-il son porte-flambeau. — C'est, lui répondit celu ci, un homme qui n'a ni foi ni loi. — C'est, ajoul le chef des reispoutes, un Indien de caste si ipfame qu'il est permis de le tuer si on en est seulemei touché. Si nous entrons chez lui, nous ne pouvon de neuf lunes , mettre le pied dans aucune pi gode; et pour nous purifier, il faudra nous baigné neuf fois dans le Gange, et nous faire laver autai
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jde fois, delà tête aux pieds, d'urine de vache , I par la main d'un brame. » Tous les Indiens s'é- ! crièrent : « Nous n'entrerons point chez un paria. ' — Comment, dit le docteur à son porte-flambeau, ! avez-vous su que votre compatriote était paria , I c'est-à-dire sans foi ni loi? — C'est, répondit le 1 porte-flambeau, que, lorsque j'ai ouvertsa cabane, j'ai vu qu'il était couché avec son chien sur la Imême natte que sa femme, à laquelle il présentait a boire dans une corne de vache. » Tous les jgensdelasuitedudocleurrépétèrent: « Nousn'en- ! trerons point chez un paria. — Restez ici si vous voulez , leur dit l'Anglais ; pour moi, toutes les castes de l'Inde me sont égales lorsqu'il s'agit de me mettre a l'abri de la pluie. »
En disant ces mots , il sauta en bas de son palanquin; et prenant sous son bras son livre de [questions avec son sac de nuit, et à la main ses
I j pistolets et sa pipe, il s'en vint tout seul à la porte I de la cabane. A peine il y eut frappé, qu'un homme d'une physionomie fort douce vint lui en ouvrir la porte, et s'éloigna de lui aussitôt, en lui disant ; « Seigneur, je ne suis qu'un pauvre paria, qui ne
! suis pas digne de vous recevoir; mais si vous jugez à propos de vous mettre a l'abri chez moi, vous (m'honorerez beaucoup. — Mon frère, lui réponf dit l'Anglais, j'accepte de bon cœur votre hospitalité. » Cependant le paria sortit avec une torche ! ; à la main , une charge de bois sec sur son dos , et Un panier plein de cocos et de bananes sous son bras; il s'approcha des gens de la suite du docteur, qui étaient à quelque distance de là sous un arbre, et leur dit : « Puisque vous ne voulez pas ppe faire l'honneur d'entrer chez moi, voilà des j fruits enveloppés de leurs écorcesque vous pouvez [manger sans être souillés, et voilà du feu pour ! vous sécher et vous préserver des tigres. Que ' Dieu vous conserve ! » Il rentra aussitôt dans sa cabane, et dit au docteur : « Seigneur, je vous le
II | répète, je ne suis qu'un malheureux paria ; mais , comme à votre teint blanc et à vos habits je vois
11 que vous n'êtes pas Indien, j'espère que vous n'au- ^ rez pas de répugnance pour les aliments que vous ; présentera votre pauvre serviteur. » En même 1 temps il mit à terre, sur une natte, des mangues,
des pommes de crème, des ignames, des patates 1 cuites sous la cendre, des bananes grillées, et un 9 pot de riz accommodé au sucre et au lait de coco ; Jt après quoi il se retira sur sa natle, auprès de sa 1 femme et de son enfant, endormi près d'elle dans ! un berceau. « Homme vertueux, lui dit l'Anglais, ' vous valez beaucoup mieux que moi, puisque vous
faites du bien à ceux qui vous méprisent. Si vous
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ne m'honorez-pas de votre présence sur cette même natte, je croirai que vous me prenez moi-même pour un homme méchant , et je sors à l'instant de votre cabane, dussé-je être noyé par la pluie, ou dévoré par les tigres. »
Le paria vint s'asseoir sur la même natte que son hôte, et ils se mirent tous deux à manger. Cependant le docteur jouissait du plaisir d'être en sûreté au milieu de la tempête. La cabane était inébranlable : outre qu'elle était dans le plus étroit du va- Ion , elle était bâtie sous un arbre de war ou figuier des banians, dont les branches, qui poussent des paquets de racines à leurs extrémités, forment autant d'arcades qui appuient le tronc principal. Le feuillage de cet arbre était si épais, qu'il n'y passait pas une goutte de pluie ; et quoique l'ouragan lit entendre ses terribles rugissements entremêlés des éclats de la foudre , la fumée du foyer qui sortait par le milieu du toit et la 1 umière de la lampe n'étaient pas même agitées. Le docteur admirait autour de lui le calme de l'Indien et de sa femme , encore plus profond que celui des éléments. Leur enfant, noir et poli comme l'ébène , dormait dans son berceau ; sa mère le berçait avec son pied, tandis qu'elle s'amusait à lui faire un collier avec des pois d'angole rouges et noirs. Le père jetait alternativement sur l'un et sur l'autre des regards pleins de tendresse. Enfin, jusqu'au chien prenait part au bonheur commun : couché avec un chat auprès du feu, il entr'ouvrait de temps en temps les yeux, et soupirait en regardant son maître.
Dès que l'Anglais eut cessé de manger, le paria lui présenta un charbon de feu pour allumer sa pipe; et ayant pareillement allumé la sienne, il fit un signe à sa femme, qui apporta sur la natte deux tasses de coco et une grande calebasse pleine de punch qu'elle avait préparé , pendant Je souper, avec de l'eau , de l'arrack , du jus de citron, et du jus de canne de sucre.
Pendant qu'ils fumaient et buvaient alternativement, le docteur dit à l'Indien : « Je vous crois un des hommes les plus heureux que j'aie jamais rencontrés, et par conséquent un des plus sages. Permettez-moi de vous faire quelques questions. Comment êtes-vous si tranquille au milieu d'un si terrible orage ? Vous n'êtes cependant à couvert que par un arbre, et les arbres attirent la foudre. Jamais, répondit le paria, la foudre n'est tombée sur un figuier des banians. — Voilà qui est fort curieux , reprit le docteur ; c'est sans doute pareeque cet arbre a une électricité négative, comme le laurier.— Je ne vous comprends pas, repartit le paria ; mais ma femme croit que c'est pareeque le
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dieu Brama se mit un jour a l'abri sous son feuillage ; pour moi, je pense que Dieu, dans ces climats orageux, ayant donné au figuier des banians un feuillage fort épais, et des arcades pour y mettre les hommes à l'abri de l'orage , il ne permet pas qu'ils y soient atteints du tonnerre. — Votre réponse est bien religieuse, repartit le docteur. Ainsi c'est votre confiance en Dieu qui vous tranquillise. La conscience rassure mieux que la science. Dites-moi, je vous prie, de quelle secte vous êtes ; car vous n'êtes d'aucune de celles des Indes , puisque aucun Indien ne veut communiquer avec vous. Dans la liste des castes savantes que je devais consulter sur ma route, je n'y ai point trouvé celle des parias. Dans quel canton de l'Inde est votre pagode? — Partout, répondit le paria : ma pagode c'est la nature ; j'adore son auteur au lever du soleil, et je le bénis à son coucher. Instruit par le malheur, jamais je ne refuse mon secours à un plus malheureux que moi. Je tâche de rendre heureux ma femme, mon enfant, et même mon chat et mon chien. J'attends la mort à la fin de ma vie, comme un doux sommeil à la fin du jour. —Dans quel livre avez-vous puisé ces principes? demanda le docteur. — Dans la nature, répondit l'Indien; je n'en connais pas d'autre. — Ah ! c'est un grand livre, dit l'Anglais : mais qui vous a appris a y lire? — Le malbeur , reprit le paria: étant d'une caste réputée infâme dans mon pays, ne pouvant être Indien, je me suis fait homme; repoussé par la société, je me suis réfugié dans la nature.— Mais dans votre solitude vous avez au moins quelques livres? reprit le docteur. —Pas un seul , dit le paria : je ne sais même ni lire ni écrire. — Vous vous êtes épargné bien des doutes, dit le docteur en se frottant le front. Pour moi, j'ai été envoyé d'Angleterre, ma patrie, pour chercher la vérité chez les savants de quantité de nations, afin d'éclairer les hommes et de les rendre plus heureux ; mais , après bien des recherches vaines et des disputes fort graves , j'ai conclu que la recherche de la vérité était une folie, parceque, quand on la trouverait, on ne saurait à qui la dire sans se faire beaucoupd' ennemis. Parlez-moisincèrement, ne pensez-vous pas comme moi? — Quoique je ne sois qu'un ignorant, répondit le paria, puisque vous me permettez de dire mon avis, je pense que tout homme est obligé de chercher la vérité pour son propre bonheur; autrement, il sera avare, ambitieux, superstitieux, méchant, anthropophage même, suivant les préjugés ou les intérêts de ceux qui l'auront élevé. »
Le docteur, qui pensait toujours aux trois ques-
tions qu'il avait proposées au chef des pandects, ravi de la réponse du paria. « Puisque vous croy lui dit-il, que tout homme est obligé de cherche la vérité, dites-moi donc d'abord de quel moye on doit se servir pour la trouver ; car nos sensnou trompent , et notre raison nous égare encore da vantage. La raison diffèrepresque chez tousleshom mes ; elle n'est, je crois, au fond, que l'intérêt par ticulier de chacun d'eux : voila pourquoi elle est variable par toute la terre. Il n'y a pas deux re ligions, deux nations, deux tribus, deux familles que dis-je? il n'y a pas deux hommes qui pensen de la même manière. Avec quel sens donc doitchercher la vérité, si celui de l'intelligence n peut servir ? — Je crois, répondit le paria, que c'es avec un cœur simple. Les sens et l'esprit peuven se tromper; mais un cœur simple, encore qu puisse être trompé, ne trompe jamais. »
« Votre réponse est profonde, dit le docteur, faut d'abord chercher la vérité avec son cœur, non avec son esprit. Les hommes sentent tous la même manière, et ils raisonnent différemment parceque les principes de la vérité sont dans nature, et que les conséquences qu'ils en tiren sont dans leurs intérêts. C'est donc avec un cœu simple qu'on doit chercher la vérité ; car un cœui simple n'a jamais feint d'entendre ce qu'il n'en tendait pas, et de croire ce qu'il ne croyait pas. n'aide point a se tromper , ni à tromper ensuite autres : ainsi un cœur simple, loin d'être faibh comme ceux de la plupart des hommes, séduits pa leurs intérêts, est fort, et tel qu'il convient pou chercher la vérité et pour la garder. — Vous ave développé mon idée bien mieux que je n'aurai fait, reprit le paria. La vérité est comme la rose du ciel : pour la conserver pure, il faut la recuei lir dans un vase pur. »
« C'est fort bien dit, homme sincère, reprit l'A gïais; mais le plus difficile reste a trouver. Où fau il chercher la vérité? Un cœur simple dépend nous, mais la vérité dépend des autres hommes Où la trouvera-t-on, si ceux qui nous environne sont séduits par leurs préjugés, ou corrompus pa leurs in térêts, comme ilslesont pour la plupart? J voyagé chez beaucoup de peuples; j'ai fouillé leu bibliothèques, j'ai consulté leurs docteurs, et je n trouvé partout que contradictions , doutes et opi nions mille fois plus variés que leurs langages, donc on ne trouve pas la vérité dans les plus cél bres dépô s des connaissances humaines, où fa dra-t-il l'aller chercher? a quoi servira d'avoir cœur simple , parmi des hommes qui ont l'espr faux et le cœur corrompu? — La vérité me sera
suspecte, répondit le paria , si elle ne venait à moi que par le moyen des hommes : ce n'est point parmi eux qu'il faut la chercher, c'est dans la nature, l ia nature est la source de tout ce qui existe; son langage n'est pointiuinlelligiMeetvarialjle, comme celui des hommes et de leurs livres. Les hommes font des livres, mais la nature fait des choses. Fon- Ider la vérité sur un livre, c'est comme si on la fondait sur un tableau, ou sur une statue, qui ne peut intéresser qu'un pays, et que le temps altère ! chaque jour. Tout livre est l'art d'un homme, mais la nature est l'art de Dieu. »
« Vous avez bien raison, reprit le docteur, la nature est la source des vérités naturelles; mais où . est, par exemple, la source des vérités historiques, m ce n'est dans les livres ? comment donc s'assurer f aujourd'hui de la vérité d'un fait arrivé il y a deux |i mille ans ? Ceux qui nous l'ont transmis étaient-ils Ijlsans préjugés, sans esprit de parti? avaient-ils un > cœur simple? D'ailleurs, les livres mômes qui nous f ie transmettent n'ont-ils pas besoin de copistes , ^d'imprimeurs, de commentateurs, de traducteurs; I et tous ces gens-là n' allèrent-ils pas plus ou moins il la vérité? Comme vous le diles fort bien, un livre iiljn'est que l'art d'un homme. 11 faut donc renoncer itla toute vérité historique, puisqu'elle ne peut nous )• parvenir que par le moyen des hommes, sujets à 1! l'erreur. — Qu'importe à notre bonheur, dit l'In- Di dien , l'histoire des choses passées? L'histoire de ce iligai est l'histoire de ce qui a été et de ce qui sera. » m « Fort bien, dit l'Anglais; mais vous convieniii Irez que les vérités morales sont nécessaires au ,ei bonheur du genre humain. Comment donc les afc:rouver dans la nature? Les animaux s'y font la sÉperre, s'entretuent et se dévorent; les éléments illuômes combattent contre les éléments : les bouillies en agiront-ils de même entre eux? — Oh! ion, répondit le bon paria ; mais chaque homme mttrouvera la règle de sa conduite dans son propre lijjîœur, si son cœur est simple. La nature y a mis Jîetteloi : Ne faites pas aux autres ce que vous ne iJi/oudriez pas que les autres vous fissent. — Il est ptwrai, reprit le docteur, elle a réglé les intérêts du •j'îfeenre humain sur les nôtres ; mais les vérités religieuses, comment les découvrira-t-on parmi tant A traditions et de cultes qui divisent les nations? J|— Dans la nature môme, répondit le paria : si ; iious la considérons avec un cœur simple, nous y ^ferrons Dieu dans sa puissance, son intelligence fan' - t sa bonté ; et comme nous sommes faibles, ignoim lants et misérables, en voilà assez pour nous engager à l'adorer, à le prier et à l'aimer toute notre ,ffi fie , sans disputer. »
« Admirablement! repartit l'Anglais. Mais maintenant, dites-moi , quand on a découvert une vérité , faut-il en faire part aux autres hommes? Si vous la publiez, vous serez persécuté par une infinité de gens qui vivent de l'erreur contraire en assurant que cette erreur môme est la vérité, et que tout ce qui tend à la détruire est l'erreur ellemême. — Il faut, répondit le paria, dire la vérité aux hommes qui ont le cœur simple, c'est-à-dire aux gens de bien, qui la cherchent; et non aux méchants , qui la repoussent. La vérité est une perle fine , et le méchant un crocodile qui ne peut la mettre à ses oreilles, pareequ'il n'en a pas. Si vous jetez une perle à un crocodile , au lieu de s'en parer, il voudra la dévorer : il se cassera les dents , et de fureur il se jettera sur vous. »
« Il ne me reste qu'une objection à vous faire, dit l'Anglais : c'est qu'il s'ensuit de ce que vous venez de dire , que les hommes sont condamnés à l'erreur , quoique la vérité leur soit nécessaire ; car, puisqu'ils persécutent ceux qui la leur disent, quel est le docteur qui osera les instruire? — Celui, répondit le paria, qui persécute lui-même les
hommes pour la leur apprendre, le malheur.
Oh ! pour cette fois, homme de la nature, reprit l'Anglais , je crois que vous vous trompez. Le malheur jette les hommes dans la superstition ; il abat le cœur et l'esprit. Plus les hommes sont misérables, plus ils sont vils, crédules et rampants.
C'est qu'ils ne sont pas assez malheureux, repartit le paria. Le malheur ressemble à la Montagnej Noire de Bember, aux extrémités du royaume \ brûlant de Lahor : tant que vous la montez, vous : ne voyez devant vous que de stériles rochers ; ; mais quand vous êtes au sommet, vous apercevez ! le ciel sur votre tôte, et à vos pieds le royaume de Cachemire. »
| « Charmante et juste comparaison ! reprit le | docteur : chacun, en effet, a dans la vie sa montagne à grimper. La vôtre, vertueux solitaire, a dû être bien rude, car vous êtes élevé par-dessus tous les hommes que je connais. Vous avez donc été bien malheureux? Mais, dites-moi d'abord pourquoi votre caste est-elle si avilie dans l'Inde et celle des brames si honorée ? Je viens de chez le supérieur de la pagode de Jagrenat, qui ne pense pas plus que son idole, et qui se fait adorer comme un dieu. — C'est, répondit le paria, parceque les brames disent que dans l'origine ils sont sortis de la tôte du dieu Brama, et que les parias sont descendus de ses pieds. Ils ajoutent de plus qu'un jour Brama, en voyageant, demanda à manger a un paria , qui lui présenta de la chair hu-
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maine: depuis cettetradilionleurcasleesthonorée, et la nôtre est maudite dans toute l'Inde. II ne nous est pas permis d'approcher des villes; et tout naïre ou reispoute peut nous tuer, si nous l'approchons seulement à la portée de notre haleine. — Par saint Georges ! s'écria l'Anglais, voilà qui est bien fou et bien injuste ! Comment les brames ont-ils pu persuader une pareille sottise aux Indiens? — En la leur apprenant dès l'enfance, dit le paria, et en la leur répétant sans cesse : les hommes s'instruisent comme les perroquets. — Infortuné ! dit l'Anglais, comment avez-vous fait pour vous lirer de l'abîme de l'infamie ou les brames vous avaient jeté en naissant ? Je ne trouve rien de plus désespérant pour un homme que de le rendre vil à ses propres yeux : c'est lui ôter la première des consolations ; car la plus sûre de toutes est celle qu'on trouve a rentrer en soi-même. »
« Je me suis dit d'abord, reprit le paria : L'histoire du dieu Brama est-elle bien vraie? il n'y a que les brames, intéressés à se donner une origine céleste, qui la racontent. Ils ont sans doute imaginé qu'un paria avait voulu rendre Brama ?inthropophage, pour se venger des parias, qui refusaient de croire a ce qu'ils débitaient de leur sainteté. Après cela je me suis dit : Supposons que ce fait soit vrai; Dieu est juste, il ne peut rendre toute une caste coupable du crime d'un de ses membres , lorsque la caste n'y a pas participé. Mais en supposant que toute la caste des parias ait pris part à ce crime, leurs descendants n'en on t pas été complices. Dieu ne punit pas plus dans les enfants les fautes de leurs aïeux, qu'ils n'ont jamais vus, qu'il ne punirait dans les aïeux les fautes de leurs petits-enfants, qui nesont pas encore nés. Mais supposons encore que j'aie part aujourd'hui à la punition d'un paria perfide envers son dieu il y a des milliers d'années, sans avoir eu part a son crime : est-ce que quelque chose pourrait subsister haï de Dieu , sans être détruit aussitôt? Si j'étais maudit de Dieu , rien de ce que je planterais ne réussirait. Enfin je me dis : Je suppose que je sois haï de Dieu , qui me fait du bien , je veux tâcher de me rendre agréable à lui en faisant , h son exemple, du bien à ceux que je devrais haïr. »
« Mais, lui demanda l'Anglais, comment faisiezvous pour vivre, étant repoussé de tout le monde? — D'abord, dit l'Indien, je me dis : Si tout le monde est ton ennemi , sois à toi-même ton ami. Ton malheur n'est pas au-dessus des forces d'un homme. Quelque grande que soit la pluie, un petit oiseau n'en reçoit qu'une goutte à la fois. J'allais dans les bois et le long des rivières cher-
cher à manger; mais je n'y recueillais le plus souvent que quelque fruit sauvage, et j'avais à craindre les bêles féroces : ainsi je connus que la nature n'avait presque rien fait pour l'homme seul, et qu'elle avait attaché mon existence à cette même société qui me rejetait de son sein. Je fré quentai alors les champs abandonnés, qui sont en grand nombre dans l'Inde, et j'y rencontrais toujours quelque plante comestible qui avait survécu à la ruine de ses cultivateurs. Je voyageais ainsi de province en province , assuré de trouver partout ma subsistance dans les débris de l'agriculture. Quand je trouvais les semences de quelque végétal utile, je les ressemais, en disant : Si ce n'est pas pour moi , ce sera pour d'autres. Je me trouvais moins misérable en voyant que je pouvais faire quelque bien. Il y avait une chose que je desirais passionnément, c'était d'entrer dans quelques villes. J'admirais de loin leurs remparts et leurs tours, le concours prodigieux de barques sur leurs rivières et de caravanes sur leurs chemins , chargées de marchandises qui y abordaient de tous les points de l'horizon ; lei troupes de gens de guerre qui y venaient monter la garde du fond des provinces; les marches des; ambassadeurs avec leurs suites nombreuses, qu y arrivaient des royaumes étrangers pour y notifier des événements heureux, ou pour y faire des alliances. Je m'approchais le plus qu'il m'était permis de leurs avenues, contemplant avec éton nement les longues colonnes de poussière que tant de voyageurs y faisaient lever , et je tressaillais de désir à ce bruit confus qui sort des grandes villes, et qui, dans les campagnes voisines, ressemble! au murmure des flots qui se brisent sur les riva-
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ges de la mer. Je me disais : Une congrégation