‹ Œuvres;Chapitre 177 sur 236 · MÉLANGES · texte numérisé non relu

MÉLANGES

LE CAFÉ DE SURATE

11 y avait a Surate un café où beaucoup d'étrangers s'assemblaient l'après-midi. Un jour il y vint un seidre persan , ou docteur de la loi , qui avait écrit toute sa vie sur la théologie , et qui ne croyait plus en Dieu. Qu'est-ce que D:eu? disait-il; d'où vient-il ? qui est-cequi l'a créé ? où est-il ? Si c'était un corps, on le verrait; si c'était un esprit, il serait intelligent et juste; il ne permettrait pas qu'il y eût des malheureux sur la terre. Moi-même , après avoir tant travaillé pour son service, je serais pontife à Ispahan , et je n'aurais pas été forcé de m'enfuir de la Perse, après avoir cherché a éclairer les hommes. Il n'y a donc point de Dieu. Ainsi le docteur ; égaré par son ambition , a force de raisonner sur la première raison de toutes choses, était venu à perdre la sienne, et à croire que c'était non sa propre intelligence qui n'existait plus, mais celle qui gouverne l'univers. Il avait pour esclave un Cafre presque nu , qu'il laissa à la porte du café. Pour lui , il fut se coucher sur un sofa, et il prit une tasse de coquenarou d'opium. Lorsque cette boisson commença à échauffer son cerveau, il adressa la parole à son esclave, qui était assis sur une pierre au soleil , occupé a chasser les mouches qui le dévoraient, et lui dit : Misérable noir ! crois-tu qu'il y ait un Dieu ? — Qui peut en douter? lui répondit le Cafre. En disant ces mots , le Cafre tira d'un lambeau de pagne qui lui ceignait les reins un petit marmouset de bois, et dit : Voilà le Dieu qui m'a protégé depuis que je suis au monde ; il est fait d'une branche de l'arbre fétiche de mon pays. Tous les gens du café ne furent pas moins surpris de la réponse de l'esclave que de la question de son maître.

Alors un brame, haussant les épaules, dit au nègre : Pauvre imbécile ! comment, tu portes ton dieu dans ta ceinture? Apprends qu'il n'y a point d'autre Dieu que Brama , qui a créé le monde , et dont les temples sont sur les bords du Gange. Les brames sont ses seuls prêtres , et c'est par sa protection particulière qu'ils subsistent depuis cent

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vingt mille ans, malgré toutes les révolutions djLfin l'Inde. Aussitôt un courtier juif prit la parole, * fyiil dit : Comment les brames peuvent-ils croire qu| || Dieu n'a de temples que dans l'Inde , et qu' n'existe que pour leur caste? Il n'y a d'autre Dieij I que celui d'Abraham, qui n'a d'autre peuple quj L celui d'Israël. Il le conserve, quoique dispersé paj B, toute la terre, jusqu'à ce qu'il l'ait rassemblé j Jérusalem pour lui donner l'empire des nations lorsqu'il y aura relevé son temple , jadis la mer veille de l'univers. En disant ces mots, l'Israélil versa quelques larmes. 11 allait parler encore, lorsj, qu'un Italien en robe bleue lui dit en colère : Vou faites Dieu injuste en disant qu'il n'aime que 1 \ peuple d'Israël. Il l'a rejeté depuis plus de dix-sep cents ans, comme vous en pouvez juger par sa persion même. Il appelle aujourd'hui tous le hommes dans l'Église romaine, hors laquelle il n' a point de salut. Un ministre protestant , de I mission danoise de Trinquebar, répondit en pâ m lissant au missionnaire catholique : Commen ^ pouvez-vous restreindre le salut des hommes votre communion idolâtre? apprenez qu'il n' aura de sauvés que ceux qui, suivant l'Evangile adorent Dieu en esprit et en vérité, sous la loi d Jésus. Alors un Turc , ofticier de la douane d Surate , qui fumait sa pipe , dit aux deux chrétien d'un air grave: Padres, comment pouvez-vou bornerlaconnaissancede Dieu à vos églises? la loi d Jésus a été abolie depuis l'arrivée de Mahomet, 1 Paraclet prédit par Jésus lui-même, le Verbe d ij Dieu. Votre religion ne subsiste plus que dan quelques royaumes, et c'est sur ses ruines que 1 nôtre s'est élevée dans la plus belle portion dr l'Europe , de l'Afrique , de l'Asie , et de ses île Elle est aujourd'hui assise sur le trône du Mogol ^ et se répand jusque dans la Chine, ce pays d, lumières. Vous reconnaissez vous-mêmes la répn ri bation des Juifs à leur humiliation ; reconnaisse ^ donc la mission du prophète à ses victoires. 11 n aura de sauvés que les amis de Mahomet et d'Omar car pour ceux qui suivent Ali , ce sont des inf dèles. A ces mots, le seidre, qui était de Perse, o

ilir

LE CAFÉ DE SURATE

e peuple suit la secte d'Ali , se mit à sourire ; mais 1 s'éleva une grande querelle dans le café , a cause ie tous les étrangers, qui étaient de diverses reliions ; et parmi lesquels il y avait encore des hrétiens abyssins, des cophtes, des Tartares amas , des Arabes ismaélites, et des guèbres , ou dorateurs du feu. Tous disputaient sur la nature le Dieu et sur son culte, chacun soutenant que la éritable religion n'était que dans son pays.

Il y avait là un lettré de la Chine, disciple de Lfucius , qui voyageait pour son instruction. Il tait dans un coin du café , prenant du the , écoulant tout , et ne disant mot. Le douanier turc, sajlressant a lui, lui cria d'une voix forte : Bon bhinois, qui gardez le silence, vous savez que beaucoup de religions ont pénétré à la Chine. Des Marchands de votre pays, qui avaient besoin ici }le mes services , me l'ont dit , en mesurant que folle de Mahomet était la meilleure. Rendez comme ux justice a la vérité : que pensez- vous de Dieu, k de la religion de son prophète? 11 se fit alors un ,rand silence dans le café. Le disciple de Contu- •ius , ayant retiré ses mains dans leslarges manches le sa robe , et les ayant croisées sur sa poitrine , je recueillit en lui-même , et dit d'une voix douce M posée : Messieurs , si vous me permettez de vous ' e dire, c'est l'ambition qui empêche, en toutes choses , les hommes d'être d'accord ; si vous avez 1 a patience de m'enlendre , je vais vous en citer un Exemple qui est encore tout frais a ma mémoire, lorsque je partis de la Chine pour venir à Surate , le m'embarquai sur un vaisseau anglais qui avait

i ait le tour du monde. Chemin faisant , nous jeta- « nés l'ancre sur la côte orientale de Sumatra. Sur 1 e midi, étant descendus a terre avec plusieurs J ;ens de l'équipage , nous fûmes nous asseoir sur le 4ordde la mer, près d'un petit village, sous des » "ocotiers à l'ombre desquels se reposaient plud leurs hommes de divers pays. Il y vint un aveugle ,1. mi avait perdu la vue à force de contempler le soleil. Il avait eu l'ambitieuse folie d'en comprendre n ia nature, afin de s'en approprier la lumière, c Ni avait tenté tous les moyens de l'optique, de la Chimie , et même de la nécromancie , pour renferlt neruu de ses rayons dans une bouteille; n'ayant Au en venir a bout, il disait : La lumière du soleil |t 'l'est point un fluide , car elle ne peut être agitée f t>ar le vent ; ce n'est point un solide , car on ne s i)eut en détacher des morceaux ; ce n'est point un II! eu , car elle ne s'éteint point dans l'eau ; ce n'est m i)oint un esprit, puisqu'elle est visible; ce n'est

ii )oint un corps, puisqu'on ne peut la manier; ce v l'est pas même un mouvement , puisqu'elle n'agite

pas les corps les plus légers : ce n'est donc rien du tout. Enfin , a force de contempler le soleil et de raisonner sur sa lumière, il en avait perdu les yeux, et, qui pis est, la raison. Il croyait que c'était non pas sa vue, mais le soleil, qui n'existait plus dans l'univers. Il avait pour conducteur un nègre qui, ayant fait asseoir son maître à l'ombre d'un cocotier , ramassa par terre un de ses cocos , et. se mit a faire un lampion avec sa coque, une mèche avec son caire , et à exprimer de sa noix un peu d'huile pour mettre dans son lampion. Pendant que le nègre s'occupait ainsi, l'aveugle lui dit en soupirant : 11 n'y a donc plus de lumière au monde? — Il y a celle du soleil, répondit le nègre. — Qu'estce que le soleil? reprit l'aveugle. — Je n'en sais rien , répondit l'Africain, si ce n'est que son lever est le commencement de mes travaux , et son coucher en est la fin. Sa lumière m'intéresse moins que celle de mon lampion, qui m'éclaire dans ma case : sans elle , je ne pourrais vous servir pendant la nuit. Alors, montrant son petit coco, il dit : Voila mon soleil. A ce propos, un homme du village, qui marchait avec des béquilles , se mit à rire; et, croyant que l'aveugle était un aveugle-né, il lui dit : Apprenez que le soleil est un globe de feu qui s'élève tous les jours dans la mer , et qui se couche tous les soirs a l'occident , dans les montagnes de Sumatra. C'est ce que vous verriez vousmême ainsi que nous tous, si vous jouissiez de la vue. Un pêcheur prit alors la parole, et dit au boiteux : On voit bien que vous n'êtes jamais sorti de votre village. Si vous aviez des jambes, et que vous eussiez fait le tour de l'île de Sumatra, vous sauriez que le soleil ne se couche point dans ses montagnes; mais il sort tous les matins de la mer, et il y rentre tous les soirs pour se rafraîchir; c'est ce que je vois tous les jours le long des côtes. Un habitant de la presqu'île de l'Inde dit alors au pêcheur : Comment un homme qui a le sens commun peut-il croire que le soleil est un globe de feu, et que chaque jour il sort de la mer et qu'il y rentre sans s'éteindre? Apprenez donc que le soleil est unedeuta ou divinité de mon pays, qu'il parcourt tous les jours le ciel sur un char , tournant autour de la montagne d'or de Merouwa ; que lorsqu'il s'éclipse, c'est qu'il est englouti par les serpents Ragou et Kétou, dont il n'est délivré que par les prières des Indiens sur les bords du Gange. C'est une ambition bien folle a un habitant de Sumatra de croire qu'il ne luit que sur l'horizon de son île ; elle ne peut entrer que dans la tête d'un homme qui n'a navigué que dans une pirogue. Un Lascar , patron d'une barque de commerce qui était à

LE CAFÉ DE SURATE

l'ancre , prit alors la parole , et dit : C'est une ambition encore plus folle de croire que le soleil préfère l'Inde à tous les pays du monde. J 'ai voyagé dans la mer Kouge, sur les côtes de l'Arabie, a Madagascar , aux îles Moluqucs et aux Philippines: le soleil éclaire tous ces pays , ainsi que l'Inde. Il ne tourne point autour d'une montagne; mais il se lève dans les îles du Japon , qu'on appelle pour cette raison Jepon ou Gué-puen, naissance du soleil ; et il se couche bien loin a l'occident , derrière les îles d'Angleterre. J'en suis bien sûr , car je l'ai ouï dire dans mon enfance a mon grand-père, qui avait voyagé jusqu'aux extrémités de la mer. Il allait en dire davantage, lorsqu'un matelot anglais de notre équipage l'interrompit, en disant : Il n'y a point de pays où l'on connaisse mieux le cours du soleil qu'en Angleterre : apprenez donc qu'il ne se lève et ne se couche nulle part. 11 fait sans cesse le tour du monde; et j'en suis bien certain , car nous venons de le faire aussi, et nous l'avons rencontré partout. Alors, prenant un rotin des mains d'un des auditeurs, il traça un cercle sur le sable , tâchant de leur expliquer le cours du soleil d'un tropique a l'autre ; mais , n'en pouvant venir à bout, il prit a témoin de tout ce qu'il voulait dire le pilote de son vaisseau. Ce pilote était un homme sage , qui avait entendu toute la dispute sans rien dire; mais quand il vit que tous les auditeurs gardaient le silence pour l'écouter , il prit alors la parole, et leur dit : « Chacun de vous » trompe les autres , et en est trompé. Le soleil ne » tourne point autour de la terre, mais c'est la » terre qui tourne autour de lui, lui présentant » tour a tour , en vingt-quatre heures, les îles du » Japon, des Philippines, les Moluques, Sumatra, » l'Afrique, l'Europe, l'Angleterre, et biend'au- » très pays. Le soleil ne luit point seulement pour » une montagne, une île, un horizon, une mer, » ni même pour la terre; mais il est au centre de » l'univers, d'où il éclaire avec elle cinq autres » planètes qui tournent aussi autour de lui, et » dont quelques unes sont bien plus grosses que » la terre, et bien plus éloignées qu'elle du soleil. » Tel est entre autres Saturne, de trente mille » lieues de diamètre, et qui en est a deux cent » quatre-vingt-cinq millions de lieues de distance. » Je ne parle pas des lunes, qui renvoient aux pla- » nèteséloiguées du soleil sa lumière, et qui sont » en bon nombre. Chacun de vous aurait une idée » de ces vérités s'il jetait seulement, la nuit, les » yeux au ciel , et s'il n'avait pas l'ambition de » croire que le soleil ne luit que pour son pays. » Ainsi parla, au grand étonnement de ses audi-

pari

leurs, le pilote qui avait fait le tour du monde

observé les cieux.

Il en est de même , ajouta le disciple de Confij cius, de Dieu comme du soleil. Chaque hommj ?. croit l'avoir à lui seul, dans sa chapelle, ou a 1 moins dans son pays. Chaque peuple croit renfeij k mer dans ses temples celui que l'univers visible n renferme pas. Cependant, est-il un temple coin) » parable a celui que Dieu lui-même a élevé po rassembler tous les hommes dans la même cou munion? Tous les temples du monde ne sont fai qu'à l imitation de celui de la nature. On trouve dans la plupart, des lavoirs ou bénitiers, des ce lonnes, des voûtes, des lampes, des statues, d inscriptions , des livres de la loi , des sacrifices , d( \ autels , et des prêtres. Mais dans quel temple a-t-il un bénitier aussi vaste que la mer , qui n'e point renfermée dans une coquille; d'aussi belW colonnes que les arbres des forets, ou ceux d(j pi vergers chargés de fruits; une voûte aussi élevép que le ciel , et une lampe aussi éclatante que soleil? Oùverra-t-on des statues aussi intéressant^ k que tant d'êtres sensibles qui s'aiment, qui s'en tr'aidentet qui parlent? des inscriptions aussi inpei telligiblesetplusreligicuscsquclcsbienfailsmêm de la nature? un livre de la loi aussi universel qu l'amour de Dieu fondé sur notre reconnaissance et que l'amour de nos semblables sur nos propi intérêts? des sacrifices plus touchants que ceux d nos louanges pour celui qui nous a tout donné, de nos passions pour ceux avec lesquels nous d vons tout partager? enfin un autel aussi saint qu le cœur de l'homme de bien , dont Dieu même eî L le pontife? Aiusi, plus l'homme étendra loin la puisjii sance de Dieu, plus il approchera de sa connais sance; et plus il aura d'indulgence pour les hom ||o mes, plus il imitera sa bonté. Que celui donc qi; jouit de la lumière de Dieu , répandue dans tou l'univers, ne méprise pas le superstitieux qui n'e aperçoit qu'un petit rayon dans son idole, ni mêm l'athée qui en est tout-a-fait privé, de peur qu' punition de son orgueil il ne lui arrive comme ce philosophe qui, voulant s'approprier la lumièr du soleil, devint aveugle, et se vit réduit, pou se conduire , a se servir du lampion d'un nègre

Ainsi parla le disciple de Confucius ; et tous le gens du café qui disputaient sur l'excellence leurs religions gardèrent un profond silence.

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