‹ Œuvres;Chapitre 178 sur 236 · VOYAGE E · texte numérisé non relu

VOYAGE E

1 VOYAGE EN SILÉS1E.

Lorsque je revenais de Russie en France , je me ouvai, avec un bon nombre de voyageurs de a Éférentes nations , sur le chariot de poste qui î[ îène de Riga a Breslau. Nous étions rangés deux 11 deux, assis sur des bancs de bois, nos malles Hus nos pieds, le ciel sur nos têtes, voyageant 11 »ur et nuit, exposés à toutes les injures de i'air, ' | ne trouvant dans les auberges de la route que a pain noir , de l'eau-de-vie de grain , et du café. « elle est la manière de voyager en Russie; en * russe , en Pologne, et dans la plupart des pays lîju nord. Après avoir traversé, tantôt de grandes l( teêts de sapins et de bouleaux , tantôt des camjagnes sablonneuses , nous entrâmes dans des « tontagnes couvertes de hêtres et de chênes, qui ltiîparent la Pologne de la Silésie.

I« Quoique mes compagnons de voyage sussent le é ançais, langue aujourd'hui universelle en Europe, I s parlaient fort peu. Un matin , au lever de l'auif )re , nous nous trouvâmes sur une colline , auprès l'un château situé dans une position charmante. I lusieurs ruisseaux circulaient à travers ses Jouit les avenues de tilleuls, et formaient au bas des » les plantées de vergers au milieu des prairies. Au e in, autant que la vue pouvait s'étendre, nous «percevions les riches campagnes de la Silésie, llvuvertes de moissons, de villages, et de maisons 3 plaisance arrosées par l'Oder, qui les traversât comme un ruban d'argent et d'azur. « Oh belle vue ! s'écria un peintre italien qui allait a resde ; il me semble voir le Milanez. » Un astroome de l'Académie de Berlin se mit à dire : Voilà de grandes plaines; on pourrait y tracer me longue base, et par ces clochers avoir une belle iliite de triangles. » Un baron autrichien , souriant Iklaigneusement, répondit au géomètre : « Sachez me celte terre est des plus nobles d'Allemagne ; lus ces clochers que vous voyez là-bas en dépendît. — Cela étant, repartit un marchand suisse, s habitants y sont donc serfs. Par ma foi, c'est n pauvre pays. » Un officier hussard prussien, îi fumait sa pipe, la retira gravement de sa bûche, et se mit à dire d'un ton ferme : « Permne ici ne relève que du roi de Prusse. Il a dé- Ivré les Silésiens du joug de l'Autriche et de ses fpbles. Je me souviens qu'il nous a fait camper ici y a quatre ans. Oh! les belles campagnes pour mner une bataille ! j'établirais mes magasins dans château, et mon artillerie sur ces terrasses. Je ">rderais la rivière avec mon infanterie ; je metlais ma cavalerie sur les ailes; et avec trente mille

N SILÉSIE. m\

hommes j'attendrais ici toutes les forces de l'Empire. Vive Frédéric! » A peine s'était-il remis à fumer, qu'un officier russe prit la parole : « Je ne voudrais pas, dit-il , vivre dans un pays comme la Silésie, ouvert à toutes les armées. Nos Cosaques l'ontravagée dans la dernière guerre; et, sans nos troupes réglées qui les continrent , ils n'y auraient pas laissé une chaumière debout. C'est encore pis à présent. Les paysans peuvent y plaider contre leurs seigneurs. Les bourgeois y ont même de plus grands privilèges dans leurs municipalités. J'aime mieux les environs de Moscou. » Un jeune étudiant de Leipsick répondit aux deux officiers : « Messieurs, comment pouvez-vous parler de guerre dans des lieux si charmants? Permettez-moi de vous apprendre que le nom même de Siiésie vient de campi Elysii , champs Elysiens. Il vaut mieux s'écrier avec Virgile :

Lycori;

Hic ipso tecam consumer? r aevo.

0 Lycoris ! c'est ici qu'avec toi je voudrais être dissous par le temps. » A ces mots, prononcés avec chaleur, une aimable marchande de modes de Paris, que l'ennui du voyage avait endormie, se réveiila, et, à la vue de ce beau paysage, s'écria àson tour : « 0 le délicieux pays! il n'y manque que des Français. Qu'avez-vous à soupirer? dit-elle à un jeune rabbin qui était à ses côtés. — Voyez, dit le docteur juif, cette montagne là-bas avec sa pointe, elle ressemble au mont Sinaï. » Tout le monde se mit à rire. Mais un vieux ministre luthérien d'Erfurt, en Saxe, fronça le sourcil , et dit en colère : « La Silésie est une terre maudite, puisque (a vérité en est bannie. Elle est sous le joug du papisme. Vous verrez, à l'entrée de Breslau , le palais des anciens ducs de Silésie, qui sert aujourd'hui de collège aux jésuites , quoique chassés de toute l'Europe. » Un gros marchand hollandais, pourvoyeur de l'armée prussienne dans la dernière guerre, lui repartit : « Comment pouvezvous appeler maudite une terre couverte de tant de biens? le roi de Prusse a fort bien fait de conquérir la Silésie : c'est le plus beau fleuron de sa couronne. J'y aimerais mieux un arpent de jardin qu'un mille carré dans la Marche sablonneuse de Brandebourg. » Nous arrivâmes, ainsi disputant, à Breslau , où nous mîmes pied à terre dans une fort belle auberge. En attendant le dîner , on parla du maître du château. Le ministre saxon assura que c'était un scélérat qui commandait l'artillerie prussienne au siège de Dresde; qu'il avait écrasé, avec des bombes empoisonnées, cette malheureuse

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