VOYAGE EN SILESIE
ville, dont la moitié des maisons était encore abattue, et qu'il n'avait acquis sa terre que par des contributions levées en Saxe. « Vous vous trompez, répondit le baron ; il ne l'a eue que par son mariage avec une comtesse autrichienne, qui s'est mésalliée en l'épousant. Sa femme est aujourd'hui bien a plaindre : aucun de ses enfants ne pourra entrer dans les chapitres nobles de l'Allemagne, car leur père n'est qu'un officier de fortune. — Ce que vous dites la, reprit le hussard prussien, lui fait honneur , et il en serait comblé aujourd'hui en Prusse , s'il ne l'avait perdu en sortant , a la paix, du service du roi. C'est un officier qui ne peut plus se montrer. » L'hôte , qui faisait mettre le couvert, dit : « Messieurs, on voit bien que vous ne connaissez pas le seigneur dont vous parlez : c'est un homme aimé et considéré de tout le monde : il n'y a pas un mendiant dans ses domaines. Quoique catholique, il secourt les pauvres passants ? de quelque pays et religion qu'ils soient. S'ils sont Saxons , il les loge et les nourrit pendant trois jours , en compensation du mal qu'il a été obligé de leur faire pendant la guerre. 11 est adoré de sa femme et de ses enfants. — Apprenez, réponditàl'hôte le minisire luthérien , qu'il n'yani charité ni vertu dans sa communion. Tout son fait est pure hypocrisie, comme les vertus des païens et des papistes. »
Nous avions parmi nous plusieurs catholiques qui allaient élever une terrible dispute, lorsque l'hôte, s'étant mis ala principale place de la table, suivant l'usage de l'Allemagne, fit servir le dîner. Alors on garda un profond silence, et chacun se mit a boire et à manger en voyageur. On fît fort bonne chère. On servit au dessert des pêches, des raisins et des melons. L'hôte dit alors a sa femme d'apporter, en attendant le café , quelques bouteilles de vin de Champagne , dont il voulait régaler la compagnie en l'honneur, dit-il , du seigneur du château, auquel il avait des obligations particulières. Les bouteilles étant arrivées, il les posa auprèsdela dame française, en la priantd'en faire les honneurs. La joie parut alors sur tous les visages , et la conversation se ranima. Ma compatriote présenta à l'hôte le premier verre de son vin , en lui disant qu'on était aussi bien traité chez lui que dans les meilleures auberges de Paris , et qu'elle n'avait point connu de Français qui le surpassât en galanterie. L'officier russe convint qu'il y avait plus de fruits a Breslau qu'a Moscou ; il compara la Silésie à la Livonie pour la fertilité , et il ajouta que la liberté des paysans rendait un pays mieux cultivé, et leur seigneur plus heureux. L'astro-
nome observa que Moscou était à peu près a Ù même latitude que Breslau , et par conséquen susceptible des mêmes productions. L'officier hussard dit : « En vérité, je trouve que le seigneur dt château sur les terres duquel nous avons passé .* fort bien fait de quitter le service. Après tout, no tre grand Frédéric , après avoir fait glorieusemen la guerre , passe une partie de son temps a jardine et à cultiver lui-même des melons a Sans-Souci, i Tout le monde fut de l'avis du hussard. Le niinis tre saxon même se mit a dire que la Silésie élai une belle et bonne province, que c'était dommag qu'elle fut dans l'erreur; mais qu'il ne doutait pa que la liberté de conscience étant établie dans le états du roi de Prusse, tous les habitants, et sur tout le maître du château , ne se rendissent à 1 vérité, et n'embrassassent la confession d'Augs bourg : « car , ajouta-t-il , Dieu ne laisse point un bonne action sans récompense, et c'en est un qu'on ne peut trop louer dans un militaire qui fait du mal aux gens de mon pays pendant 1 guerre, de leur faire du bien pendant la paix, ï^' hôte alors proposa de boire a la santé de ce brav seigneur, ce qui fut exécuté aux applaudissement de toute la compagnie.
II n'y eut pas jusqu'au jeune rabbin qui ne von lût aussi trinquer avec elle. Il dînait seul et tris tement, de ses provisions, dans un coin de la salle suivant la coutume des Juifs en voyage; il se leva et vint présenter sa grande tasse de cuir à la dame qui la lui remplit jusqu'au bord. 11 la vida d'ui seul trait : alors elle lui dit : « Que vous en sem ble, docteur? la terre qui produit de si bon vi ne vaut-elle pas bien la terre promise? — San doute, madame, répondit-il d'un air riant, sur tout quand ce bon vin est versé par d'aussi jolie mains. — Souhaitez donc , lui dit-elle , que votr Messie naisse en France , afin qu'il y rassembl vos tribus de toutes les parties du monde. — Pli à Dieu! repartit l'Israélite; mais auparavant faudrait qu'il fît la conquête de l'Europe, où noi sommes presque partout si misérables. Il faudra que ce fût un nouveau Cyrus , qui en forçât le différents peuples de vivre en paix entre eux avec le genre humain. — Dieu vous entende! s't crièrent la plupart des convives. »
J'admirais la variété d'opinions de tant de per sonnes qui disputaient avant de se mettre à tabh et qui étaient d'un si parfait accord lorsqu'ellçse sortaient. J'en conclus que l'homme était méchar dans le malheur, car c'en est un pour bien de gens d'être à jeun ; et qu'il était bon dans le bor heur, car , quand il a bien dîné , il est en m
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