‹ Œuvres;Chapitre 181 sur 236 · SERVANT DE PRÉAMBULE · texte numérisé non relu

SERVANT DE PRÉAMBULE

A L'ARCÀDIE.

Lorsqu'ils virent qu'après une si fâcheuse

expérience des hommes , je ne soupirais qu'après une vie solitaire; que j'avais des principes dont je ne me départais pas; que mes opinions sur la nature étaient contraires à leurs systèmes; que je n'étais propre à être ni leur prôneur ni leur protégé, et qu'enfin ils m'avaient brouillé avec mon protecteur, dont ils m'avaient dit souvent du mal pour m'en éloigner , et auquel ils faisaient assidûment la cour, alors ils devinrent mes ennemis. On reproche bien des vices aux grands ; mais j'en ai toujours trouvé davantage dans les petits qui cherchent à leur plaire.

Ceux-ci étaient trop rusés pour m'attaquer ouvertement auprès d'une personne à laquelle j'avais donné, au milieu même de mes infortunes, des preuves si désintéressées de mon amitié. Au contraire, ils faisaient devant elle, ainsi que devant moi, de grands éloges de mes principes, et de quelques actes faciles de modération qui en avaient été la suile; mais ils y mettaient tant d'exagération, et ils paraissaient si inquiets de l'opinion qu'en prendrait le monde, qu'il était aisé de voir qu'ils ne cherchaient qu'à m'y faire renoncer, et qu'ils ne louaient tant ma patience que pour me la faire perdre. Ainsi ils me calomnièrent en faisant semblant de me louer , et me perdirent de réputation en feignant de me plaindre : comme ces sorcières de Thessalie dont parle Pline, qui faisaient périr les moissons, les troupeaux et les laboureurs, en disant du bien d'eux.

Je m'éloignai donc de ces hommes artificieux , qui se justifièrent encore à mes dépens, en me faisant passer pour méfiant, après avoir abusé en tant de manières de ma confiance.

Ce n'est pas que je n'aie à reprendre en moi une sensibilité trop vive pour la douleur, soit physique, soit morale. Une seule épine me fait plus de mal que l'odeur de cent roses ne me fait de plaisir. La meilleure compagnie me semble mauvaise, si j'y rencontre un important, un envieux, un médisant , un méchant , un perfide. Je sais bien que de fort honnêtes gens vivent tous les jours avec tous ces gens-là , les supportent, les flattent même, et en tirent parti; niais je sais bien aussi

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que ces honnêtes gens n'apportent dans la société que le jargon du monde , et que moi j'y mets mon cœur ; qu'ils paient les trompeurs de leur propre monnaie, et que moi je les paie de tout mon avoir, c'est-à-dire de mes sentiments. Quoique mes ennemis m'aient fait passer pour méfiant , la plupart des erreurs de ma vie, surtout à leur égard , sont venues de trop de confiance ; et après tout, j'aime mieux qu'ils se plaignent que je me suis méfié d'eux sans raison, que s'ils avaient eu eux-mêmes quelque raison de se méfier de moi.

Je cherchai des amis dans des hommes d'un parti contraire , qui m'avaient témoigné le plus grand désir de m'y attirer quand je n'en étais pas , mais qui , dès que j'en fus , ne firent plus aucun compte de mon prétendu mérite. Quand ils virent que je n'adoptais pas tous leurs préjugés, que je ne cherchais que la vérité ; que , ne voulant médire ni de leurs ennemis ni des miens, je n'étais propre ni à intriguer ni à cabaler ; que mes faibles vertus, qu'ils avaient tant exaltées , ne m'avaient mené a rien d'utile; qu'elles ne pouvaient nuire a personne, et qu'enfin je ne tenais plus ni a eux, ni a leurs antagonistes, ils me négligèrent lout-à-fait, et me persécutèrent même à leur tour. Ainsi j'éprouvai que, dans un siècle faible et corrompu , nos amis ne mesurent leur considération pour nous que sur celle que nous portent leurs propres ennemis, et qu'ils ne nous recherchent qu'autant que nous leur sommes utiles ou a craindre. J'ai vu partout bien des sortes de confédérations, et j'y ai toujours trouvé la même espèce d'hommes. Ils marchent, a la vérité, sous des drapeaux de diverses couleurs ; mais ce sont toujours ceux de l'ambition. Ils n'ont tous qu'un but, celui de dominer. Cependant, l'intérêt de leur corps excepté, je n'en ai pas rencontré deux dont les opinions ne différassent comme leurs visages. Ce qui fait la joie de l'un fait le désespoir de l'autre : à l'un , l'évidence paraît absurdité ; à l'autre, l'absurdité, évidence. Que dis-je? dans l'exacte étude que j'ai faite des hommes pour y trouver un consolateur, j'ai vu les mieux renommés différer totalement d'eux-mêmes du matin au soir , a jeun ou après-dîner, en particulier ou en public. Les livres, même les plus vantés, sont remplis de contradictions. Ainsi , je sentis que les maux de famé n'avaient pas moins de systèmes pour leur guérison que ceux du corps, et que c'était bien imprudemment que j'ajoutais l'impérilie des médecins à mes propres infirmités, puisqu'il y a plus de malades en tous genres tués par les remèdes que par les maladies.

Cependant mes malheurs n'étaient pas encore m leur dernier période. L'ingratitude des hommes dont j'avais le mieux mérité, des chagrins de fa-, mille imprévus, l'épuisement total de mon faible: patrimoine dispersé dans des voyages entrepris pour le service de ma patrie, les dettes dont j'étaisi resté grevé a cette occasion , mes espérances d(j fortune évanouies, tous ces maux combinés ébranl,,, lèrent à la fois ma santé et ma raison. Je fusfrappt d'un mal étrange : des feux semblables à ceux de éclairs sillonnaient ma vue. Tous les objets se pré sentaient à moi doubles et mouvants : comm OEdipe, je voyais deux soleils. Mon cœur n'étai pas moins troublé que ma tête. Dans le plus beai jour d'été, je ne pouvais traverser la Seine er bateau sans éprouver des anxiétés intolérables, mo qui avais conservé le calme de mon arae dans un tempête du cap de Bonne-Espérance, sur un vais seau frappé de la foudre. Si je passais seulemen dans un jardin public près d'un bassin plein d'eau j'éprouvais des mouvements de spasme et d'hor reur. 11 y avait des moments où je croyais avoi été mordu , sans le savoir , par quelque chien en ragé. 11 m'était arrivé bien pis : je l'avais été pa la calomnie.

Ce qu'il y a de certain, c'est que mon mal n méprenait que dans la société des hommes. 11 m' tait impossible de rester dans un appartement oi il y avait du monde, surtout si les portes en étaie fermées. Je ne pouvais même traverser une allé de jardin public où se trouvaient plusieurs per sonnes rassemblées. Dès qu'elles jetaient les yeu sur moi, je les croyais occupées a en médire; elle avaient beau m'être inconnues, je me rappelai que j'avais été calomnié par mes propres amis, pour les actions les plus honnêtes de ma vie. Lon que j'étais seul, mon mal se dissipait; il se calma encore dans les lieux où je ne voyais que des ei fants. J'allais, pour cet effet, m'asseoir assez soi vent sur les buis du fer-a-cheval aux Tuileries pour voir des enfants se jouer, sur les gazons d parterre, avec de jeunes chiensqui couraient apr. eux. C'étaient là mes spectacles et mes tournoi Leur innocence me réconciliait avec l'espèce tu maine, bien mieux que tout l'esprit de nos dr mes et que les sentences de nos philosophes; mai à la vue de quelque promeneur dans mon vois nage , je me sentais tout agité, et je m'éloignai Je me disais souvent : Je n'ai cherché qu'à bi mériter des hommes; pourquoi est-ce que je n trouble à leur vue? En vain j'appelais la raison mon secours: ma raison ne pouvait rien contre mal qui lui était ses propres forces *. Les efforj

s ai (uses

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mêmes qu'elle faisait pour le surmonter l'affaiblissaient encore, parcequ'elle les employait contre elle-même , il ne lui fallait pas de combats, mais du repos.

A la vérité, la médecine m'offrit des secours: elle m'apprit que le foyer de mon mal était dans les nerfs. Je le sentais bien mieux qu'elle ne pouvait me le définir. Mais quand je n'aurais pas été trop pauvre pour exécuter ses ordonnances, j'étais trop expérimenté pour y croire. Trois hommes, a ma connaissance, tourmentés du même mal , périrent en peu de temps de trois remèdes différents, et soi-disant spécifiques pour la guérison du mal de nerfs. Le premier , par les bains et les saignées; le second, par l'usage de l'opium; et le ! troisième, par celui de l'éther. Ces deux derniers l étaient deux fameux médecins 2 de la Faculté de [paris, tons deux renommés par leurs écrits sur la [médecine, et particulièrement sur les maladies du i genre nerveux.

| J'éprouvai de nouveau, mais cette fois par l'ex- I périence d'autrui, combien je m'étais fait illusion en attendant des hommes la guérison de mes maux; combien vaines étaient leurs opinions et leurs doctrines, et combien j'avais été insensé, ' dans tous les temps de ma vie, de me rendre misérable en cherchant à les rendre heureux, et de me détordre moi-même pour redresser les autres, i \ Cependant je tirai de la multitude de mes infortunes un grand motif de résignation. En comparant les biens et les maux dont nos jours si rapides H étaient mélangés, j'entrevis une grande vérité 'bien peu connue; c'est qu'il n'y a rien de haïssable dans la nature, et que son auteur nous ayant mis dans une carrière où nous devons nécessairement mourir , il nous a donné autant de raisons J d'aimer la mort que d'aimer la vie.

1 Toutes les branches de notre vie en sont mortelles comme le tronc. Nos fortunes, nos réputations, nos amitiés , nos amours, tous les objets de !' nos affections les plus chères, périssent plus d une • .fois avant nous; et si les destinées les plus heu- J reuses se manifestaient avec tous les malheurs qui les ont accompagnées, elles nous paraîtraient comme ces chênes qui embellissent la terre de flteurs vastes rameaux, mais qui en élèvent vers le u ciel encore de plus grands, que la foudre a frappés. = ' Pour moi, faible arbrisseau brisé par tant d'ora- 1 liges, il ne me restait plus rien à perdre. Voyant, )l) de plus, que désormais je n'avais rien a espérer ni iW des autres ni de moi-même, je m'abandonnai a Dinu seul, et je lui promis de ne jamais rien at=

eil tendre d'essentielà mon bonheur d'aucun homme

en particulier , à quelque extrémité que je me trouvasse réduit, et dans quelque genre que ce pût être.

Ma confiance fut agréable a celui que jamais on n'implore en vain. Le premier fruit de ma résignation fut le soulagement de mes maux. Mes anxiétés se calmèrent dès que je n'y résistai plus. Bientôt il m'échut, sans la moindre sollicitation, par le crédit d'une personne que je ne connaissais pas3, et dans le département d'un ministère auquel je n'avais jamais été utile, un secours annuel du roi. Comme Virgile , j'eus part au pain d'Auguste. C'était un bienfait médiocre, annuel, incertain, dépendant de la volonté d'un ministre fort sujet lui-même aux révolutions, du caprice des intermédiaires et de la malignité de mes ennemis, qui pouvaient m'en priver tôt ou tard par leurs intrigues ; mais, après y avoir un peu réfléchi, je trouvai que la Providence me traitait précisément comme le genre humain , auquel elle ne donne, depuis l'origine du monde, dans la récolte des moissons, qu'une subsistance annuelle incertaine, portée par des herbes sans cesse battues des vents, et exposée aux déprédations des oiseaux et des insectes ; mais elle me distinguait bien avantageusement de la plupart des hommes , en ce que ma récolte ne me coûtait ni sueurs ni travaux, et qu'elle me laissait l'exercice plein de ma liberté.

Le premier usage que j'en fis fut de m'éloigner des hommes trompeurs, que je n'avais plus besoin de solliciter. Dès que je ne les vis plus, mon ame se calma. La solitude est une grande montagne d'où ils paraissent bien petits. La solitude m'était cependant contraire, en ce qu'elle porte trop a la méditation. Ce fut à Jean-Jacques Rousseau que je dus le retour de ma santé. J'avais lu dans ses immortels écrits, entre autres vérités naturelles, que l'homme est fait pour travailler, et non pour méditer. Jusqu'alors j'avais exercé mon ame et reposé mon corps; je changeai de régime, j'exerçai le corps et je reposai l ame. Je renonçai à la plupart des livres. Je jetai les yeux sur les ouvrages de la nature, qui parlait a tous mes sens un langage que ni le temps, ni les nations ne peuvent altérer. Mon histoire et mes journaux étaient les herbes def champs et des prairies. Ce n'étaient pas mes pensées qui allaient péniblement a elles , comme dans les systèmes des hommes , mais leurs pensées qui venaient paisiblement à moi, sous mille formes agréables. J'y étudiais, sans effort, les lois de cette sagesse universelle qui m'environnait dès le berceau, et à laquelle je n'avais jamais

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donné qu'une attention frivole. J'en suivais les traces dans toutes les parties du monde, par la lecture des livres de voyages. Ce furent les seuls des livres modernes pour lesquels je conservai du goût, parcequ'ils me transportaient dans d'autres sociétés que celle où j'étais malheureux , et surtout parcequ'ils me parlaient des divers ouvrages de la nature.

Je connus par leur moyen qu'il y avait dans chaque partie de la terre une portion de bonheur pour tous les hommes, dont presque partout ils étaient privés; et qu'en état de guerre dans notre ordre politique, qui les divise, ils étaient en état de paix dans l'ordre de la nature, qui les invite à se rapprocher. Ces consolantes méditations me ramenèrent insensiblement à mes anciens projets de félicité publique, non pas pour les exécuter moimême, comme autrefois, mais au moins pour eu faire un tableau intéressant. La simple spéculation d'un bonheur général suffisait maintenant a mon bonheur particulier. Je pensais aussi que mes plans imaginaires pourraient un jour se réaliser par des hommes plus heureux. Ce désir redoublait en moi à la vue des malheureux dont nos sociétés sont composées. Je sentais surtout , par mes propres privations, la nécessité d'un ordre politique conforme a l'ordre naturel. Enfin, j'en composai un d'après l'instinct et les besoins de mon propre cœur.

A portée, par mes voyages, et plus encore par la lecture de ceux d'aulrui, de choisir à la surface du globe un site propre a tracer le plan d'une société heureuse, je le plaçai au sein de l'Amérique méridionale , sur les rivages riches et déserts de l'Amazone.

Je m'étendis, en imagination, au sein de ses vastes forêts. J'y bâtis des forts, j'y défrichai des terres, je les couvris d'abondantes moissons , et de vergers chargés de toutes sortes de fruits étrangers a l'Europe. J'y offris des asiles aux hommes de toutes les nations, dont j'avais connu des individus malheureux. 11 y avait des HollandaU et des Suisses sans territoire dans leur patrie , et des Russes sans moyens pour s'établir dans leurs vastes solitudes; des Anglais las des convulsions deleur liberté populaire, et des Italiens, de la léthargie de leurs gouvernements aristocratiques; des Prussiens, de leur dt spotisme militaire, et des Polonais, de leur anarchie républicaine; des Espagnols, de l'intolérance de leurs opinions, et des Français, de l'inconstance des leurs ; des chevaliers de Malle et des Algériens, des paysans bohémiens, polonais, russes, francs-comtois, bas-bretons, échappés à la

tyrannie de leurs propres compatriotes; des esela-N ves nègres, fugitifs de nos colonies barbares ; des], protecteurs et des protégés de toutes les nations jl des gens de cour, de robe, de lettres, de guerre" l, de commerce, de finance, tous infortunés tour mentésdes maladies des opinions européennes! africaines et asiatiques ; tous, pour la plupart cherchant a s'opprimer mutuellement, et réagis sant les uns sur les autres par la violence ou h ruse, l'impiétéou la superstition. Ils abjuraient le: préjugés nationaux , qui les avaient rendus, dès 1; naissance , les ennemis des autres hommes , ej surtout celui qui est la source de toutes les haine du genre humain, et que l'Europe inspire dès 1, mamelle a chacun de ses enfants, le désir d'êtri le premier. Ils adoptaient, sous la protection immép diate de l'auteur de la nature, des principes df tolérance universelle ; et, par cet acte de justicji générale, ils rentraient, sans obstacles, dans l'exern cice libre de leur caractère particulier. Le HollanJ 1(> dais y portait l'agriculture et le commerce jusqu'à! w sein des marais; le Suisse, jusqu'au sommet de;i ,| rochers, et le Russe, habile à manier la hache! m jusqu'au centre des plus épaisses forêts; l'Anglai [m s'y livrait à la navigation et aux arts utiles, qui fon [,, la force des sociétés; l'Italien, aux arts libéraux ii,,,, qui les font fleurir; le Prussien , aux exercices mi ,,„„ litaires; le Polonais, a ceux de l'équilation; l'Ej 4 paguol solitaire, aux talents qui demandent de I v constance; le Français, à ceux qui rendent la vi ,„|| agréable, et à l'instinct social , qui le rend propr m à être le lien de toutes les nations. Tous ces hon ^ mes, d'opinions si différentes, secommuniquaier ^ par la tolérance ce que leur caractère a demei :m leur, et tempéraient les défauts des uns par h jls excès des autres. 11 en résultait, pour l'éducatioi ^ les lois et les habitudes, un ensemble d'arts, de t; ^ lenls, de vertus et de principes religieux qui n'e <|jP formait qu'un seul peuple, propre à exister au è ^ dans dans une harmonie parfaite, a résistera^, dehors aux conquérants, et à s'amalgamer ave §'§ tout le reste du genre humain. „

Je jetai donc sur le papier toutes les études qi i„(1 j'avais faites a ce sujet ; mais lorsque je voulus 1 i , rassembler, pour me donner à moi-même et ai/ , autres une idée d'une république dirigée suiva les lois de la nature, je vis qu'avec tout mon tr. , vail, je noierais jamais illusion a aucun esprit ra sonnable. ,„„

A la vérité, Platon dans son Atlantide, Xént\ phon dans sa Cyropédie, Fénelon dans son TéÛ maque, ont peint le bonheur de plusieurs sociétj i politiques qui n'ont peut-être jamais existé ; maj ;

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\ en liant leurs fictions a des traditions historiques, 8 et les reléguant dans des siècles reculés, ils leur i ont donné assez de vraisemblance pour qu'un lec- !i teur indulgent croie véritables des récits qu'il n'est plus à portée de vérifier. II n'en était pas de môme i|de mon ouvrage. J'y supposais, de nos jours, et 'i dans une partie du monde connu, l'existence d'un H peuple considérable, formé presque en entier des Ifebris malheureux des nations européennes, parvenu tout-à-coup au plus haut degré de félicité; et '3jce rare phénomène , si digne au moins de la curiosité de l'Europe , cessait de faire illusion dès 5i!qu'il était certain qu'il n'existait pas. D'ailleurs, ''Ile peu de théorie que je m'étais procurée sur un [(pays si différent du nôtre, et si superficiellement décrit par nos voyageurs, n'aurait fourni tyà mes tableaux qu'un coloris faux et des traits inctjdécis.

I J'abandonnai doncmon vaisseau politique, quoi-

II que j'y eusse travaillé plusieurs années avec consistance. Semblable au canot deRobinson, je le laissai dans la forêt où je l'avais dégrossi , faute de ' pouvoir le remuer, et le faire voguer sur la mer tes opinions humaines.

I En vain mon imagination fit le tour du globe. ! Àu milieu de tant de sites offerts au bonheur des Sommes par la nature, je n'y trouvai pas seuleifnent de quoi asseoir l'illusion d'un peuple heu- ' freux suivant ses lois ; car ni la républiquede Sain t- #âul près du Brésil, formée de brigands qui faisaient la guerre à tout le monde; nil'évangélique Œ j;ociété de Guillaume Penn , dans l'Amérique septentrionale, qui ne se défend seulement pas contre

II ;es ennemis; ni les conventuelles rédemptions4 Mies jésuites dans le Paraguay; ni les voluptueux ï insulaires de la mer du Sud, qui, au milieu de l eurs plaisirs, sacrifient des hommes à, ne me pa- Waissaient propres à représenter un peuple usant, i lans l'état de la nature, de toutes ses facultés phy- S iiques et morales.

! D'ailleurs, quoique ces peuplades m'offrissent les images de république, la première n'était } ju'une anarchie; la seconde, une simple sociélé ! |rotégée par l'état où elle était renfermée; et les taux autres ne formaient que des aristocraties i héréditaires, où une classe particulière de cii |)yens,s'étant réservé jusqu'au pouvoirde disposer je la subsistance nationale, tenait le peuple dans un tat constant de tutelle, sans qu'il pût jamais sor- [rde la classe des néophytes ou des loulous c. j Mon ame, mécontente des siècles présents, prit in vol vers les siècles anciens, et se reposa d'ajord sur les peuples de l'Arcadie.

Cette portion heureuse de la Grèce m'offrit des climats et des sites semblables àceux qui sontépars dans le reste de l'Europe. J'en pouvais faire au moins des tableaux variés et vraisemblables. Elle était rempliede montagnes fort élevées, dont quelques unes, comme celle de Phoé, couvenes de neige toute l'année, la rendaient semblable à la Suisse; d'un autre côté, ses marais, tels que celui de Stymphale, la faisaient ressembler, dans cette partie de son territoire, a la Hollande. Ses végétaux et ses animaux étaient les mômes que ceux qui sont répandus sur le sol de l'Italie, delà France et du nord de l'Europe. 11 y avait des oliviers, des vignes, des pommiers, des blés, des pâturages, des forets de chênes , de pins et de sapins; des bœufs, des chevaux , des moutons, des chèvres, des loups... Les occupations des Arcadiens étaient les mêmes que celles de nos ptysans. Il y avait parmi eux des laboureurs, des bergers, des vignerons, des chasseurs. Mais, ce qui ne ressemble pas aux nôtres, ils étaient fort belliqueux au dehors, et fort paisibles au dedans. Dès que leur état était menacédelaguerre, ils se présentaient d'euxmêmes pour le défendre, chacun à ses dépens. Il y avait un grand nombre d' Arcadiens parmi les dix mille Grecs qui firent sous Xénophon cette retraite fameuse de la Perse. Ils étaient fort religieux; car la plupart des dieux de la Grèce étaient nés dans leur pays : Mercure au mont Cyllène; Jupiter , au mont Lycée; Pan, au mont Ménale, ou, selon d'autres, dans les forêts du mont Lycée, où il était particulièrement honoré. C'était dans l'Arcadie qu'Hercule avait exercé ses plus grands travaux.

A ces sentiments de patriotisme et de religion, les Arcadiens mêlaient celui de l'amour, qui a enfin prévalu, comme l'idée principale que ce peuple nous a laissée de lui. Car les institutions politiques et religieuses varient dans chaque pays avec les siècles, et lui sont particulières; mais les lois de la nature sont de tous les temps et intéressent toutes les nations. Il estdonc arrivé queles poètes anciens et modernes ont représenté les Arcadiens comme un peuple de bergers amoureux qui excellaient dans la poésie et la musique, lesquelles sont par tout pays les principaux langages de l'amour. Virgile surtout parle fréquemment de leurs talents et de leur fébeité. Dans sa dixième églogue, qui respire la plus douce mélancolie, il introduit ainsi Gallus, fils de Pollion, qui invite les peuples d'Arcadie à déplorer avec lui la perte de sa maîtresse Lycoris :

....... Cautabitis, Arcades, induit,

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Montibus hœc vestris : soli cantare periti, Arcades. O mibi tum quam molliter ossa quiescant , Vestra meos ol:m si fistula dicat amores! Atque utinam ex vohîs unus, vestrisqne fuissem Aut custos gregis , aut maturae vinitor uvse ! « Arcadiens , djt-ii, vo:.s chanterez mes regrets sur vos mon- * tagnes : vous Seuls, Arcadiens. êtes habi es à chanter. Oh ! » que mes os reposeront mollement , si un jour vos flûtes soupi- » rent mes amours ! Et plût aux dieux que j'eusse été l'un de » vous! plût aux dieux que j eusse gardé vos troupeaux, ou » vei dangé vos raisins ! »

Gallus , fils d'un consul romain dans le siècle d'Auguste; trouve le sort des peuples de l'Arcadie si doux , qi*il n'ose désirer d'être parmi eux un ; berger maître d'un troupeau , ou un habitant propriétaire d'une vigne , mais seulement unsim- j pie gardien de troupeaux , custos gregis ; ou un de ces hommes qu'on loue en passant pour foulerla grappe lorsqu'elle est mûre : maturœ vniitor uvœ .

Virgile est plein de ces nuances délicates de sentiment , qui disparaissent dans les traductions, et surtout dans les miennes.

Quoique les Arcadiens passassent unebonne partie de leur vie a chanter et a faire l'amour, Virgile 1 ne les représente pas comme des hommes effémi- \

Dés. Au contraire, il leur assigne des mœurs sim- 1

pies, et un caractère particulier de force , de piété et de vertu, confirmé par tous les historiens qui ont parlé d'eux. 11 leur fait même jouer un rôle | fort important dans l'origine de l'empire romain : car lorsqu'Enée remonta le Tibre pour chercher des alliés parmi les peuples qui habitaient les ri- \agcs de ce fleuve, il trouva, a l'endroit où il débarqua, une petite villeappelée Pallantée, du nom de Pallas fi!s d'Évandrc , roi des Arcadiens , qui l'avait bâtie. Cette ville fut depuis renferméedans l'enceinte de la ville de Rome, a laquelle elle servit de première forteresse. C'est pourquoi Virgile appelle le roi Evandre fondateur de la forteresse romaine :

Rex Eraûdrus , roinanae conditor arci.«.

sEneirf, hh. VIII, v. 313.

Je me sens entraîner par le désir d'insérer ici j quelques morceaux de X Enéide qui ont un rap- j port direct aux mœurs des Arcadiens, et qui mon- j trent en même temps leur influence sur celles du ; peuple romain. Je sais bien que je traduirai mal j ces morceaux; mais la belle poésie de Virgile dé- j dommagera le lecteur de ma mauvaise prose. Celte digression, d'ailleurs, n'est point étrangère a l'ensemble de mon ouvrage. J'y produirai plusieurs exemples des grands effets que fontnaîirc les consonnanceset h s contrastes, que j'ai regardés, dans mes Eludes précédentes, comme les premiers mobiles de la nature Nous venons qu'à son exemple Virgile en est rempli, cl qu'ils sont les causes uni-

ques de l'harmonie de son style et de la magie d ses tableaux.

D'abord . Énée, par l'ordre du dieu du Tibre qui lui était apparu en songe , vient solliciter l'a} liance d'Évandre, pour s'établir en Italie. Il 1 fait valoir l'ancienne origine de leurs familles, qi sortaient d'Atlas , l'une par Electre, l'autre pa; Maïa. Evandre ne répond rien sur cette généalc gie; mais, a la vue d'Énée, il se rappelle avec jo les traits, la voix et les paroles d'Anchise , qu'il1 reçu chez lui dans les murs de Phéuée, lorsque* prince, venant à Salamine avec Priam, qui alla voir sa sœur Hésioue, passa jusque dans les fro des montagnes d'Arcadie:

Ut te , fort'ssime Teucrum , Accip:o agnoseoque libens ! ut verha parentis Et vocem Ancbtsae magni vultumque recordor ! >"am memini Hesionae visentem régna sororis Laomedontiaden Prijmum . Salamina petentem , Protenus Arcadiae gelidos învisere fines.

Mneid,. lib. VIII, v.

Evandre était alors a la fleur de l'âge; ilbrûl (1 1 désir de joindre sa main à celle d'Anchi dexira conjungere dexlram. Il se ressouvient témoignages d'amitié qu'il en reçut, et de ses pifsents, parmi lesquels étaient deux freins d'or, qui a donnés a son fils Pallas, sans doute comme ii symboles de la prudence si nécessaire à un jeuls prince :

Fraenaque bina meus qua? nunc habet aurea Pallas.

Et il ajoute aussitôt :

Ergo et quam pelitis juncta est mibi fœdere dextra : Et lux cnm primum terris se craslina reddet , Auxiiio la?tos dimittaui , opÎDUsque juvabo.

Mneid., tib. VIII , v. 168-171. J

• Ma ma!n a donc «cellé dès ce temps-là l'alliance que v(i » me demandez aujourd'hui: demain, des que les prentm » rayons d* l'aurore paraîtront sur la t^rre . je vous renveii • p ein de joie avec le secours que vous desirez, et je vousf » derai de tous mes moyens. »

Ainsi Evandre, quoique Grec, et par eon^ quent ennemi naturel des Troyens, donne du m cours a Énée, par le seul souvenir de l'amitié qil a portée à Anchise, son hôte. L'hospitalité qu'il exercée autrefois envers le père le détermina aider le fils.

Il n'est pas inutile d'observer ici, à la louange) Virgile et de ses héros, que toutes les fois qu'En:, dans ses malheurs, est obligé de recourir a d étrangers, il ne manque pas de leur rappeler il la gloire de Troie , ou d'anciennes alliances de mille, ou quelque raison politique propre à les)téresser; mais ceux qui lui rendent service s'yfl terminent toujours par des raisons de vertu. Quoi la tempt'le le jette à Carlhage, Didon se décid;* In! offrir un asile, par un sentiment encore ps

PRÉAMBULE DE L'ARC ADIE

magies sublimeque le souvenir de quelque hospitalité particulière, si sacrée d'ailleurs chez les anciens: r c'est par l'intérêt général que l'on doit aux malheureux. Pour en rendre l'effet plus touchant et il I plus noble, elle s'en applique le besoin , et ne fait jaillir de son cœur, sur le roi des ïroyens, que le même degré de pitié qu'elle demande pour ellemême. Elle lui dit:

8,| «Ire pi

■''iii'ii

avec jgi|

Me quoque. per multas similis fortunaslabores Jactatam, hac demiim voluit consistere terra. Non ignara mali , miseris succurrere disco.

jEneid,. lib. I, v. 628-630.

« Et moi aussi , une fortune semblable à la vôtre, m'ayant 1$ M » jetée dans beaucoup de dangers , m'a enfin permis de me » fixer sur ces rivages. Instruite par le malheur, j'ai appris à se- » courir les malheureux »

Partout Virgile préfère les raisons naturelles aux raisons politiques, et l'intérêt du genre humain à l'intérêt national. Voilà pourquoi son poëme, quoique fait à la gloire des Romains, intéresse les hommes de tous les pays et de tous les siècles.

Pour revenir au roi Évandre, il était occupé a offrir un sacrifice a Hercule, a la tête de sa colonie d'Arcadiens, lorsqu'Énée mit pied à terre. Après Savoir engagé le roi des ïroyens et ceux qui l'acïur ^'jcompagn aient a prendre part au banquet sacré que ftDimeliWn arrivée avait interrompu, il l'instruit de l'orioojjgine de ce sacrifice par l'histoire qu'il lui raconte du brigand Cacus , mis à mort par Hercule dans i„ [une caverne voisine du mont Aventin. 11 lui fait une peinture terrible du combat du fils de Jupiter avec ce monstre, qui vomissait des flammes; ensuite il ajoute:

.m ;ill)rôl| l'Ancba «rient ï

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