‹ Œuvres;Chapitre 183 sur 236 · II . Dixit, et angusti subter fastigia tecti · texte numérisé non relu

II . Dixit, et angusti subter fastigia tecti

Ingentem ^Enean duxit, stratisque locavit Effultum foliis et pelle lybistidis utsae.

JEneid., lib. VIII, v. 339-368.

j « Pendant ces entretiens, ils s'approchaient de l'humble toit

. » d'Évandre; ils voyaient çà et là des troupeaux de bœufs errer » dans le lieu où est aujourd hui le magnifique quartier des Ca- » rênes, et ils les entendaient mugir dans la place où l'on ha-

j » raugua depuis le peuple romain. Dès qu'ils furent arrivés à la » petite maison d'Évandre : Voici , lui dit ce prince , la porte » par où Alcide victorieux est entré; voici le palais royal qui

' » l'a reçu. Mon hôte , osez , comme lui , mépriser les richesses ; » ni >ntrez-vous , <x rame lui , digne fils d'un dieu , et approchez

» sans répugnance de notre pauvre demeure. 11 dit, et il intro- » duit le roi des Troyens sous son humble toit. 11 le place sur un » lit de feuillage , couvert de la peau d'un ours de Libye. »

On voit qu'ici Virgile est pénétré de la simplicité des mœurs arcardiennes , et que c'est avec plaisir qu'il fait mugT les troupeaux d'Évandre dans le Forum Romanum , et qu'il les fait paître dans le superbe quartier des Carènes, ainsi appelé pareeque Pompée y avait fait bâtir un palais orné de proues de vaisseaux en bronze. Ce contraste champêtre est du plus agréable effet. Certainement l'auteur des Eglogues s'est ressouvenu en cet endroit de son chalumeau. Maintenant il va quitter la trompette, et prendre la flûte. Il va opposer au terrible tableau du combat de Cacus, à l'hymne d'Hercule, aux traditions religieuses des monuments romains, et aux mœurs austères d'Evandre, l'épisode le plus voluptueux de tout son ouvrage : c'est celui de Vénus qui vient demander h Vulcain des armes pour Énée.

Nox ruit, et fuscis tellurrm amplectitur alis.

At Venus haud animo nequidquam exterrita mater, Laurentnmque minis et duro mota turnultu . Vulcanum alloquitur. thalamoque haec conjugis aureo Incipit , et dictis divinnm adsph at amorem : Dum bello Argolici vastabaut Pergama reges Débita, oasurasqne inimicis ignibus arces, Non ulhim auxilium miseris, non arma rogavi Artis opi^que tuae; nec te, carissime conjux, Incassumve tuos volui exercere labores ; Quamvis et Priami deberem plurima natis , Et durum ^Eneae flevissem saepe laborem. Nuuc, Jous imperiis. Rutulorum constitit oris : Ergo eadem supplex venio, et sanctum mihi numen Arma rogo genitrix nato. Te filia Nerei , Te potuit lacrymis Tithonia flectere conjux. Adspice qui coeant populi , quae mœnia clausis Ferrum acuant portis in me excidiumque meorum. Dixerat; et niveis hinc atque hinc diva lacertis Cunctantem amplexu molli fovet : ille repente Accepit solitam flammam. notusque medullas Intravit calor, et labefacta per ossa cucurrit : Non secus atque olim tonitru quum rupta corusco Ignea rima micans percurrit lumine nimbos. Sensit laeta dolis et forma? conscia conjux. Tum pater aeterno fatur devinctus amore ; Qnid causas petis ex alto? fiducia cessit Quo tibi, diva, mei? similis si cura fuisse', Tum quoque fas nobis Teucros armare fuisset ; Nec pater omnipotens Trojam nec fata vetabant Stare, decemque alios Priamum superesse per annos* Et nuuc, si bellare paras, atque hase tibi mens est, Quidquid in arte mea possum promittere curae, Qiiod fieri ferro liqnidove potest electro, Quantum ignés animaeque valent ; ab>iste precando Viribus indubitare tuis. Ea verba locutus, Optatos dédit amplexus, placidumque petivit Conjugis infusus gremio per membra soporem.

JEneid., lib. VIII, v. 369-406.

c La nuit vient, et couvre la terre de ses sombres ailes. Ce- » pendant Vénus, dont le cœur maternel est elfrayé de.* mena- » ces des Laurentins et des terribles préparatifs de la guerre, » s'adresse à Vulcain; et. couchée sur le lit d'or de son époux , » elle ranime toute sa tendres?>e par ces paroles divines : Tandis » que les rois de la Grèce ravageaieut les environs de Pergame » et ses ivmparts destinés à périr par des feux ennemis , je n'ira*

PRÉAMBULE DE L'ARC AD1E

» plorai point votre secours ponr un peuple malheureux ; je ne » vous demandai point d'armes de votre main. Non, cher époux, » je ne voulus point employer en vain vos divins travaux , quoi- » que je dusse beaucoup aux enfants de Priam, et que le sort » cruel d'Énée m'eût fait souvent verser des pleurs. Maintenant, » par les ordres de Jupiter, il est sur les frontières des Rutules. » Toujours aussi inquiète, je viens à vous, comme suppliante, » implorer votre protection . qui m'est sacrée. Une mère vous » demande des armes pour un fils. La fille de Nérée et l'épouse » de Tiihon ont pu vous fléchir par leurs larmes. Voyez com- » bien de peuples se liguent , quelles villes redoutables ferment » leur portes et aiguisent le fer contre moi , et pour la destruc- » tion des miens.

» Elle dit; et, comme il balance, la déesse passe cà et là » autour de lui ses bras blancs comme la neige, et le réchauffe » d'un doux embrassemeist, Aussitôt Vulcain sent renaître son » ardeur accoutumée; un feu qu'il connaît le pénètre, et court » jusque dans la moelie de ses os. Ainsi un éclair brille dans la » nuée fendue parle tonnerre, et parcourt de ses rubans de » feu les nuages épars dans la région de l'air. Son épouse , qui » connaît le pouvoir de ses charmes , s'aperçoit avec joie du suc- » ces de sa ruse. Alors le père des arts, subjugué par les feux » d'un amour éternel , lui adresse ces mots ; Pourquoi chercher j » si loin tant de raisons? Quoi! ma déesse, avez-vous perdu j » toute confiance en moi? Si un semblable soin vous eût autre- » fois occupée, il nous était permis de faire des armes pour les » Troyens. Ni Jupiter avec toute sa puissance, ni les destins » n'auraient pas empêche que Troie ne fût encore debout, et » que Priam ne régnât dix autres années. Si maintenant vous » vous préparez à la guerre, si tel est votre plaisir, tout ce que » mon art peut vous promettre de soin, tout ce qui peut se fa- » briguer avec le fer, les métaux Ips plus rares, les soufflets et » les feux . vous devez l'attendre de moi. Cessez , en me priant , » de douter de votre empire. Ayant dit. ces mots , il donne à son » épouse les embrassemeuts qu'elle attend , et, couché sur son » seiu , il s'abandonne tout entier aux charnr.es d'un paisible » sommeil. »

Virgile emploie toujours les consoiinances naturelles parmi les contrastes. II choisit le temps de la nuit pour introduire Vénus auprèsde Vulcain, parceque c'est la nuit que la puissance de Vénus est la plus grande. Je n'ai pu faire sentir dans ma faible traduction les grâces du langage de la déesse de la beauté. Il y a dans ses paroles un mélange charmant d'élégance, de négligence , de finesse et de timidité. Je ne m'arrêterai qu'a quelques traits de son caractère, qui me paraissent les plus faciles a saisir. D'abord , elle appuie beaucoup sur les obligations qu'elle avait aux enfants de Priam. La principale , et je crois la seule , était la pomme que Paris, fils de Priam, lui avait adjugée au préjudice de Minerve et de Junon. Mais cette pomme, qui l'avait déclarée la plus belle, et qui de plus avait humilié ses rivales, était beaucoup de choses pour Vénus : aussi l'appelle-l-elle plurïma; et elle en étend la reconnaissance nonseulement a Paris, mais à tous les enfants de Priam :

Quamvis et Pria mi deberem piurima natis.

Pour Enée, son Ois naturel , quoiqu'il soit ici l'objet unique de sa démarche, elle ne parle que des larmes qu'elle a versées sur ses malheurs, et

encore elle n'y emploie qu'un seul vers. Elle ne le nomme qu'une fois, et le désigne dans le vers suivant avec tant d'amphibologie, qu'on pourrait rapporter a Priam ce qu'elle dit d'Énée , tant elle craint de répéter le nom du fils d'Anchise devant son époux! Quant a Vulcain, elle le flatte , le supplie, l'implore , l'amadoue. Elle appelle son sa-, voir-faire « sa sainte protection , » sanctum numen. Mais lorsqu'elle en vient au point principal, l'armure d'Enée , elle s'exprime en quatre mots, littéralement: « Des armes, je vous prie; une » mère pour un fils : » Arma rogo genïlrix nalo. Elle ne dit pas : « pour son fils ; » elle s'exprime en général , pour éviter des explications trop particulières. Comme le pas est glissant, elle s'appuie de l'exemple de deux honnêtes femmes, de Thétis et de l'Aurore , qui avaient obtenu de Vulcain des armes pour leurs fils : la première pour Achille , la seconde pour Memnon. A la vérité, les enfants de ces déesses étaient légitimes , mais ils étaient mortels comme Enée, ce qui suffit pour le moment. Elle essaie ensuite d'alarmer son époux par rapport à elle-même. Elle lui fait entendre qu'elle court aussi de grands risques. « Une foule » de peuples , lui dit-elle , et des villes formida- » bles aiguisent le fer contre moi. » Vulcain est ébranlé, mais il balance : elle le décide par un coup de maître ; elle l'entoure de ses beaux bras, elle l'embrasse. Qu'un autre rende, s'il le peut, Cunctantem aniplexu molli fovet... , Saisit lœta dolis... et surtout, formœ conscia, que je n'ai point rendu.

La réponse de Vulcain présente des convenances parfaites avec la situation où l'ont mis les caresses de Vénus.

Virgile lui donne d'abord le titre de père : Tum pater seterno fatur devictus amore.

J'ai traduit ce mot de pater par père des arts, mais improprement. Cette épithète conviendrait mieux a Apollon qu'à Vulcain : il signifie ici le bon Vulcain. Virgile emploie souvent le mot de père comme synonyme de bon. Il l'applique fréquemment a Énée, et a Jupiter même: Pater JEneas, Pater omnipotens. Le caractère principal d'un père étant la bonté, il qualifie de ce nom son héros et le souverain des dieux. Ici le mot de père signifie, dans le sens le plus littéral , bon homme , car Vulcain parle et agit avec beaucoup de bonhomie. Mais le mot de père, isolé , n'est pas assez relevé dans notre, langue, où il emporte la même signification d'une manière triviale. Le peu-

PREAMBULE DE LARCADIE.

pie l'adresse familièrement aux vieillards et aux bonnes gens.

Des commentateurs ont observé que, dans ces mots :

Fiducia cessit

Quo tibi, diva, mei?

il y avait un renversement de construction grarnmalicale; et ils n'ont pas manqué de l'attribuera une licence poétique. Ils n'ont pas vu que le désordre du langage de Vulcain venait de celui de sa tête, et que non-seulement Virgile le faisait manquer aux règles de la grammaire , mais à celles du sens commun, lorsqu'il lui fait dire que si un semblable soin eût occupé autrefois Vénus y il lui eût été permis de faire des armes pour les ïroyens ; que Jupiter et les destins n'empêchaient point que Troie ne subsistât, et que Priam ne régnât dix autres années :

Similis si cura fuisset ,

Tum quoque fas nobis Teucros armare fuisset. Nec pater omnipotens Trojam, nec fata vetabant Stare , decemque aiios Priamum superesse per annos.

11 était clair que le destin avait décidé que Troie périrait dans la onzième année de son siège , et que sa volonté s'était manifestée par plusieurs oracles et augures, entre autres par le présage d'un serpent qui avait dévoré dix petits oiseaux dans leur nid , avec leur mère. 11 y a dans le discours de Vulcain beaucoup de forfanterie , pour ne pas dire quelque chose de pis; car il donne a entendre que ce sont les armes qu'il aurait faites par les ordres de Vénus qui auraient rompu les ordres du destin et ceux de Jupiter même, auquel il ajoute l'épithète de tout puissant, comme par une espèce de déO. Remarquez encore, en passant, la rime de ces deux fins de vers , où le même mot est répété deux fois de suite sans nécessité :

Si cura fuisset, Armare fuisset.

Vulcain , enivré d'amour , ne sait ni ce qu'il dit, ni ce qu'il fait. 11 déraisonne dans son langage, : dans ses pensées et dans ses actions, puisqu'il se détermine à faire des armes magnifiques pour le fils naturel de son infidèle épouse. 11 est vrai qu'il se garde bien de le nommer. Elle n'a prononcé son nom qu'une seule fois, par discrétion ; et lui le tait , par jalousie. C'est à Vénus seule qu'il rend service. 11 semble croire que c'est elle qui va se battre . « Si vous vous préparez à la guerre , lui » dit-il, si tel est votre plaisir : »

• Si bellarc paras , atque hajc tibi mens est.

Le désordre total de sa personne termine celui de son discours. Embrasé des feux de l'amour dans les bras de Vénus, il se fond comme un métal :

Conjugis infusus gremio

Remarquez la justesse de cette consonnance métaphorique, infusus, « fondu, » si convenable au dieu des forges de Lemnos. Enfin , il perd tout sentiment :

Placidumqne petivit Per membra soporem.

Sopor veut dire ici beaucoup plus que sommeil. II présente encore une consonnance de l'état des métaux après leur fusion, une stagnation parfaite.

Mais pour affaiblir ce que ce tableau a de licencieux, et de contraire aux mœurs conjugales, le sage Virgile oppose immédiatement après, à la déesse delà volupté, qui demande a son mari des armes pour son fils naturel , une mère de famille chaste et pauvre, occupée des arts de Minerve pour élever ses petits enfants ; et il applique cette image touchante aux mêmes heures de la nuit, pour présenter un nouveau contraste des différents usages que font du même temps le vice et la vertu :

Inde ubi prima quies , medio jam noctis abactse Curriculo, expulerat somnum; quum femina primum, Cui tolerare coio viiam tenuique miuerva Impositum, cinerem et sopitos suscitât ignés, Noctem addens operi, famulasque ad lumina longo Exercet penso, castum ut servare cubite Conjugis , et possit parvos educere natos.

JEneid., iib. VIII, v. 407-413.

« Vulcain ava:t à peine goûté le premier ? ommeil , et la nuit , » sur son cbar, n'avait encore parcouru que la moitié de sa car- » riérë : c'était le temps auquel une femme qui, pour soutenir » sa vie, n'a d'autre ressource que ses fuseaux et une faible in- » duslriedans les arts de Minerve, écarte la cendre de son foyer, » en rallume les charbons, pour donner au travail le reste de » la nuit, et (iistribuer de longues tâches à ses servantes qu'elle » occupe à la lueur d'une lampe, afin que le besoin ne la force » pas de manquer à la foi conjugale , et qu'elle puisse élever ses » petits enfants. »

Virgile tire encore de nouveaux et sublimes contrastes des humbles occupations de cette mère de famille vertueuse. II oppose tout de suite à sa faible industrie , « lenui minerva , » l'ingénieux Vulcain ; à ses charbons qu'elle rallume, a sopitos ignés, » le cratère toujours enflammé d'un volcan; à ses servantes auxquelles elle distribue des pelotons de laine , « longo exercel penso, » les C y dopes forgeant un fondre pour Jupiter, un char pour Mars, une égide pour Minerve , et qui , à Tordre de leur maître, quittent leurs célestes ouvrages

PREAMBULE DE L ARCADIE

pour faire l'armure d'Énée, sur le bouclier duquel devaient être graves les principaux événements de l'empire romain :

Haud secus ignipotens, nec lempore segnior illo. Mollibus e stratis opéra ad fabrilia surgit. Insula Sicanium juxta latus .Eoliamque Erigitur Liparen , fumantibus ardua saxis ; Quam subter specus et Cyclopum exesa camînis ADtra ^Etnaea tonant, validique incudibus ictus Auditi referunt gemitum , striduntque cavernis Stricturae, ebalybum , et fornacibns ignis anhelat : Vulcani domus, et Vulcania nomine tellns. Hoc tune ignipotens cœlo descendit ab alto. Ferrum exercebant vasto Cyc opes in antro, Brontesqne, Sferopesque, et nudus membra Pyracmon. His informatum manibus . jam parte polita , Fulmen erat , toto genitor quae plurima cœlo Dejicit in te rras , pars impet fecta manebat. Très imbris torti radios , très nubis aquosae Addiderant, rutili très ignis, et alitis Austri. Fulgores nunc terrificos, sonitumque , metumque, Miscebant operi , flammisque sequacibus iras. Parte alia Marti currumque rotasqne volucres Instabant, quibus ille viros, qwibns excitât urbes : jEgidaque horriferam , turbata? Palladis arma. Certatim squamis serpentnm auroque polibant, Connexosque angues, ipsamque in pectore divae Gorgona . desecto vertentem lumina eollo. Tollite cuncta, inquit. cœptosque auferte labores. jEtnaei Cyclopes, et hue adverlite mentem. Arma acri facienda viro : nuuc virions usus, Nunc manibus rapidis. omni nunc arte magistra ; Praecpitate moras. îS'ec plnra effatus : et illi Ocius incubuere omnes . pariterque laborem Sortiti : Huit ses rivis, aurique metallum; Vulnificusque ebalybs vasta foruace liquescit. Ingenîem clypeum informant, unum omnia contra Tela Latinorum; septenosque orbibus orbes Imptdiunt : alii ventosis follibus auras Accipiunt redduntque; alii stiïdentia tingunt ,Era lacu : gémit impositis incudibus antrum. Illi inter sese multa vi brachi 1 tolluut In numerum , versantque tenaci forcipe massam.

JEueid,, lib. VIII, v. 414-453.

t Alors le dieu du feu, aussi diligent, sort de sa couche voit luptueuse, pour veiller aux travaux qui lui sont commandés.

» Entre les côtes de Sicile et de Lipari , une des Éoliennes , i s'élève une île formée de rochers escarpés , toujours fumants , » sous lesquels son les cavernes des Cyclopes . aussi bruyantes » et aussi enflammées que les antres et les cheminées de l'Etna. » Elles retentissent sans cesse du gémissement des enclumes » sous les coups des marteaux , du pétillement de l'acier qui » étincelle, et du bruit pesant des soufflets qui animent les feux » dans leurs fourneaux. Cette île est la demeure de Vulcain , » et s'appelle Vulcanie. Ce fut dans ces souterrains que le dieu » du fe-j descendit du ciel. Les cyclopes Brontès , Stéropes et » Pyracmon, les membres nus, battaient alors le fer au milieu > d'une vaste caverne. Ils tenaient dans leurs mains un foudre » à demi formé. C'était un de ces foudres que Jupiter lance sou- » vent des cieux sur la terre. Une partie était finie, et l'autre » était encore imparfaite. Ils y avaient mis trois rayons de grêle, » trois d'une pluie orageuse , trois d'un feu éblouissant . et trois » d'un vent impétueux : ils ajoutaient alors à leur ouvrage d'é- » pouvantabîes éclairs, des éclats, la peur, la colère céleste, et » les flammes qui la suivent. D'un autre côté , l'on se hâtait de » forger un char à Mars avec des roues rapides, dont le bruit » alarme 'es hommes et les viiles. D'autres Cyclopes, pour ar- » mer Pallas dans les combats, polissaient à l'envi une égide » horrible, hérissée d écailles de serpent en or; et pour couvrir » le sein de la déesse . une chevelure de serpents , avec la tête » de Gorgone séparée du cou , et jetant des regards affreux.

» Enfant de l'Etna , Cyclopes, leur dit Vulcain, cessez tous j » ces travaux, transportez-les ailleurs, et fûtes attention à ce; » que je vais vous dire. Il s'agit d'armer un homme redoutable. » C'est ici qu'il faut la force des bras , la diligence des mains, et » l'art des plus grands maîtres : ne perdez pas un moment. Il j » dit ; aussitôt tous se mettent en besogne, et se partagent le ! » travail. L'airain et l'or coulent par ruisseaux; l'acier le plus » pur se fond dans une vaste fournaise : ils en forment un bou-j » clier énorme , capable de résister seul à tous les traits des La- > tins. Ils couvrent sa circonférence de sept autres lames de j » métal. Les uns font mouvoir les soufflets , les autres trempent s » l'airain qui siffle au fond des eaux; l'antre retentit des coups j » dont gémissent les enclumes. Tour à tour ils élèvent les bras! » avec de grands efforts, et tour à tour les laissent retomber » sur la masse embrasée que tournent en tous sens de mor- 1 i dantes tenailles. »

On croit voir travailler ces énormes enfants de l'Etna, et entendre le bruit de leurs lourds marteaux , tant l'harmonie des vers de Virgile est imitalive!

La composilion du foudre mérite attention. Elle est pleine de génie , c'est-à-dire d'observations neuves de la nature. Virgile y fait entrer et contraster les quatre éléments à la fois : la terre et l'eau , le feu et l'air :

Très imbris torti radios , tros nubis aquosae Addiderant, rutili très ignis, et alitis Austri.

A la vérité , il n'y a pas de terre proprement dite ; mais il donne de la solidité à l'eau pour en tenir lieu, 1res imbris torti radios, mot à mot, « trois rayons de pluie torse, » pour dire de la grêle- Cette expression métaphorique est ingénieuse : elle suppose que les Cyclopes ont tordu des gouttes de pluie pour en faire des grains de grêle. Remarquez aussi la convenance de l'expression alitis Austri, «l'Auster ailé : » l' Alisier est le vent du midi ; c'est lui qui amène presque tou jours les tonnerres en Europe.

Le poëte ose mettre ensuite des sensations métaphysiques sur l'enclume des Cyclopes : metum « la peur; » iras, « des courroux. t> Il les amal garae avec la foudre. Ainsi il ébranle à la fois le système physique par le contraste des éléments, et le système moral par la consonnance de l'ame et la perspective de la Divinité :

Flammisque sequacibus iras.

11 fait gronder le tonnerre, et montre Jupiter dans la nue.

Virgile oppose encore à la tête de Pallas celle de Méduse ; mais c'est un contraste qui lui est commun avec tous les poêles. En voici un qui lui est particulier : Vulcain oblige les Cyclopes de quitter leurs ouvrages divins , pour s'occuper de l'armure d'un homme. Ainsi il met dans la même balance , d'un côté , la foudre de Jupiter , le char

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PRÉAMBULE DE 1A4RCADIE.

de Mars, l'égide et la cuirasse de Pallas; et de ( l'autre, les destinées de l'empire romain , qui doi- ' I vent être gravées sur le bouclier d'un homme, j j Mais s'il donne la préférence a ce nouvel ouvrage, 1 1 c'est pour l'amour de Vénus , et non pas pour la M gloire d'Enée. Observez que le dieu jaloux ne nomme point encore ici le fils d'Anchise, quoiî [ qu'il y semble forcé. II se contente de dire vague- Il ment aux Cyclopes : « Arma acti facienda viro. » « j L'épithète de « acer » peut se prendre en bonne et en mauvaise part. Elle peut signifier méchant, dur, ne peutguère s'appliquer au sensible Énée, auquel Virgile donne si souvent le nom de pieux. ! Enfin Virgile, après le tableau tumultueux des ' forges éolieunes, nous ramène, par un nouveau contraste, a la demeure paisible du bon roiEvandre , presque aussi matinal que la bonne mère de

c I famille et que le dieu du feu :

Haec pater iEoliis properat dum Lemnius oris , Evdtidrum ex hutnili tecto lux suscitât aima , Et matutiui vulucrum sub culmine camus.

Consurgit senior, tunicaque inducitur arius. Et Tynhena pedum circumdat vincula planlis. Tum lateri atque humeris Tegeaeum subligat ensera . Demissaab laeva pantherae terga rétorquent. Necnon et gemini custodes limine ab alto Prascedunt, gressumque canes coniitantur herilem, Hospilis iEneae sedem et sécréta prlebat, Strraunum memor et promissi muneris , héros. Nec minus iEneas se matulinus agebat.

Filius huic Pallas , illi cornes ibat Achat es.

JEneid., lib. VIII, v. 454-466.

« Tandis que le dieu de Lemnos presse son ouvrage dans ses * forges éoliennes , Évandre est réveillé sous son humble toit 1 » par les premiers rayons de l'aurore et par le chant matinal i i v des oiseaux nichés sous le chaume de sa couverture. Il se lève, , » malgré son grand âge. H se revêt d'une tunique , et attache I » à ses pieds une chaussure tyrrhénienne. Il met sur ses épaules » un baudrier, d'où pend à son côté une épée d'Arcadie , et il [a ramène sur sa poitrine une peau de panthère qui descend de j i » son épaule gauche. Deux chiens qui gardaient sa porte mar- » chent devant lui, et accompagnent les pas de leur maître. Il I » allait trouver dans l'intérieur de sa maison Énée, son hôte, U pour s'entretenir avec lui des secours qu'il lui avait promis la » veille. Énée, non moins matinal, s'avançait aussi vers Évan- ! ! » dre. L'un était accompagné de son fils Pallas , et l'autre de son i » fidèle Achate. »

Voici un contraste moral très intéressant : Le bon roi Évandre , n'ayant pour gardes du jcorps que deux chiens, qui servaient encore à garder la porte de sa maison , va, dès lé point du jjour, s'entretenir d'affaires avec son hôte. Ne Icroyez pas que, sous son toit couvert de chaume, il s'agisse de bagatelles. Il y est question du rétablissement de l'empire de Troie dans la personne i'Énée, ou plutôt de la fondation de l'empire romain. 11 s'agit de dissiper une grande confédération de peuples. Pour en venir à bout, le roi Évandre offre a Énée quatre cents cavaliers. A la

vérité, ils sont choisis et commandés par Pallas, son fils unique. J'observerai ici une de ces convenances délicates, par lesquelles Virgile donne de grandes leçons de vertu aux rois, ainsi qu'aux autres hommes, en feignant des actions en apparence indifférentes : c'est la confiance d'Évandre dans son fils. Quoique ce jeune prince ne fût qu'a la fleur de son âge, son père l'amène à une conférence très importante, comme son compagnon : cornes ibat. 11 faisait porter son nom à la ville de Pallantée, qu'il avait lui-même fondée. Enfin, dans les quatre cents cavaliers qu'il promet au roi des Troyens, sous les ordres de Pallas , il y en a deux cents qu'il a choisis dans la fleur de la jeunesse, et deux cents autres que son fils doit mener en son propre nom.

Arcadas huiç équités bis centum , robora pubis Lecta , dabo , totidemque suo tibi nomine Pallas.

JEneid., lib. VIII, v. 518-519.

Les exemples de confiance paternelle sont rares parmi les souverains, qui regardent souvent leurs successeurs comme leurs ennemis. Ces traits peignent la bonne foi et la simplicité des mœurs du roi d'Arcadie.

On pourrait peut-être taxer le roi d'Arcadie d'indifférence pour un fils unique, en ce qu'il l'éloigné de sa personne et l'expose aux dangers de la guerre; mais c'est positivement par une raison contraire qu'il en agit ainsi : c'est pour le former à la vertu , en lui faisant faire ses premières armes sous un héros tel qu'Énée :

Hune tibi praeterea , spes et solatia nostrl , Pallanta adjungam. Sub te tolerare magistro 3Iilitiam et gr.ive Martis opus , tua cernere facta , Assuescat , primis et te miretur ab annis.

jEneid., lib. VIII, v. 514-517.

« J'enverrai de plus avec vous mon fils Pallas. qui est tonte » mon espérance et ma consolation. Qu'il s'accoutume, sous » un maîfre tel que vous, à supporter les rudes travaux de la » guerre , à se former sur vos exploits , et à vous admirer dès » ses premières années. »

On peut voir, dans le reste de YÉnêide, le rôle important qu'y joue ce jeune prince. Virgile en a tiré de grandes beautés : tels sont, entre autres, les tendres adieux que lui fait Évandre ; les regrets de ce bon père, sur ce que sa vieillesse ne lui permet pas de l'accompagner dans les combats ; ensuite, la valeur imprudente de son fils, qui , oubliant les leçons des deux freins d'Anchise, s'attaque au redoutable Turnus, et en reçoit le coup de la mort; les hauts faits d'armes d'Énée pour venger la mort du fils de son hôte et de son allié; ses regrets à la vue du jeune Pallas, tué à la fleur

PRÉAMBULE DE L'ARCADIE

de son âge, et le premier jour qu'il avait combattu ; enfin, les honneurs qu'il rend a son corps, en l'envoyant a son père.

C'est ici qu'on peut remarquer une de ces comparaisons touchantes 1 dont Virgile, a l'exemple d'Homère , affaiblit l'horreur de ses tableaux de batailles, et en augmente l'effet en y établissant des consonnances avec des êtres d'un autre ordre. C'est à l'occasion de la beauté du jeune Pallas , dont la mort n'a point encore terni l'éclat.

Qualem virgineo demessum pollice florera,

Sen mollis violae , s^u languentis hyacinlhi ,

Oui neque fùigor adhuc, nec dura sua forma recessit;

Non jam mater alit tellus, viresque ministrat.

JEneid., lib. XI. v. 68-71.

« Comme une tendre violette ou une languissante hyacinthe » que les doigts d'une jeune fille ont cueillie : ces fleurs n'ont » encore perdu ni leur éclat ni leur forme; mais on voit que la » terre leur mère ne les soutient plus , et ne leur donne plus de » nourriture. »

Remarquez une autre consonnance avec la mort de Pallas. Pour dire que ces fleurs n'ont point souffert lorsqu'on les a détachées de leur tige, Virgile les fait cueillir par la main d'une jeune fille : virgineo demessum pollice; mot a mot « moissonnée par le pouce d'une vierge. » Et il résulte de celle douce image un contraste terrible avec le javelot de Turnus, qui avait cloué le bouclier de Pallas contre sa poitrine, et l'avait tué d'un seul coup.

Enfin Virgile, après avoir représenté la douleur d'Évandre à la vue du corps de son fils , et le dés espoir de ce malheureux père, qui implore la vengeance d'Énée , tire de la mort même de Pallas la fin de la guerre et de l' Enéide; car Turnus , vain eu dans un combat particulier par Énée , lui cède la victoire , l'empire, la princesse Lavinie , et le supplie de se contenter de si grands sacrifices ; mais le roi des Troyens , sur le point de lui accorder la vie, apercevant le baudrier de Pallas, dont Tur nus s'était revêtu après avoir tué ce jeune prince, lui plonge son épée dans le corps, en lui disant :

Pallas te hoc vulnere , Pallas

Immolât, et pœnam sceleratoex sanguine sumit.

Mneid., lib. XII , v. 948-949.

« Pallas , c'est Pallas qui t'immole par ce coup , et qui se » venge dans ton sang criminel. »

Ainsi les Arcadiens ont influe de toute manière sur les monuments historiques , les traditions religieuses , les premières guerres et l'origine de l'empire romain.

On voit que le siècle où je parle des Arcadiens n'est point un siècle fabuleux. Je recueillis donc

sur eux et leur pays les douces images que nous en ont laissées les poëtes , avec les traditions les plus authentiques des historiens , que je trouvai en bon nombre dans le Voyage de la Grèce de Pausanias, les OEuvres de Plutarquc, et la Retraite des dix mille de Xénophon ; en sorte que je rassemblai sur l'Arcadie tout ce que la nature a de plus aimable dans nos climats , et l'histoire de plus vraisemblable dans l'antiquité.

Pendant que je m'occupais de ces agréables recherches, je me trouvai lié personnellement avec J.-J. Rousseau. Nous allions assez souvent nous promener, pendant l'été, aux environs de Paris. Sa société me plaisait beaucoup ; il n'avait point la vanité de la plupart des gens de lettres, qui veu lent toujours occuper les autres de leurs idées ; el encore moins celle des gens du monde , qui croien qu'un homme de lettres est fait pour les tirer de leur ennui par son babil. Il partageait les béné fices et les charges de la conversation , parlant el laissant parler chacun à son tour ; il laissait menu aux autres le choix de l'entretien , se réglant à leui mesure avec si peu de prétention, que, parm ceux qui ne le connaissaient pas, les gens simple le prenaient pour un homme ordinaire , et les gen du bon ton le regardaient comme bien inférieur \ eux ; car, avec ceux-ci , il parlait peu , ou de pet] de choses ; il a été quelquefois accusé d'orgueil a cette occasion par les gens du monde, qui taxen de leurs propres vices les hommes libres et san fortune qui refusent de courber la tête sous leui joug ; mais, entre plusieurs traits que je pourrai citer a l'appui de ce que j'ai dit précédemment que les gens simples le prenaient pour un homm< ordinaire, en voici un qui convaincra le lecteui de sa modestie habituelle.

Le jour même que nous fûmes dîner chez les er mites du mont Valérien, ainsi que je l'ai rapporh daiis la dernière note sur mes Etudes, en re venant l'après-midi à Paris, nous fûmes suri pris de la pluie près du bois de Boulogne , vis-à-vij la porte Maillot ; nous y entrâmes pour nous mel tre a l'abri sous des marronniers qui commençaieni a avoir des feuilles, car c'était dans les fêtes d< Pâques. Nous trouvâmes sous ces arbres beaucouj de monde qui, comme nous, y cherchait du cou vert. Un des garçons du Suisse, ayant aperçu Jean Jacques , s'en vint à lui plein de joie, et lui dit « Hé bienl bon homme, d'où venez- vous donc » il y a un temps infini que nous ne vous avon » vu. » Rousseau lui répondit tranquillement « C'est que ma femme a élé long-temps malade » et moi-même j'ai été incommodé. — Oh! moi

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PRÉAMBULE DE L'ARCADIE

t j » pauvre bon homme, reprit ce garçon, vous j j » n'êtes pas bien ici ; venez , venez , je vais vous u j » trouver une place dans la maison. » | j En effet, il s'empressa de nous mener dans une i { chambre haute, où , malgré la fouie , il nous pro- |1 cura des chaises, une table , du pain et du vin. j ; Pendant qu'il nous y conduisait, je dis a Jean-Jaci. ! ques : « Ce garçon me paraît bien familier avec

! » vous"; il ne vous connaît donc point ? — Oh ! si, J j » me répondit-il , nous nous connaissons depuis J I » plusieurs années; nous venions de temps en temps |1 » ici, dans la belle saison, ma femme et moi, | j » manger le soir une côtelette. » ! Ce mot de bon homme , dit de si bonne foi par | ! ce garçon d'auberge, qui sans doute prenait depuis j long-temps Jean-Jacques pour un homme de quelj que état mécanique ; sa joie en le revoyant , et son 1 empressement a le servir, me firent connaître comj \ bien le sublime auteur d'Emile mettait en effet de j [bonhomie jusque dans ses moindres actions. I [ Loin de chercher à briller aux yeux de qui que i me fût , il convenait lui-même , avec un sentiment i d'humilité bien rare, et -selon moi bien injuste, , qu'il n'était pas propre aux grandes conversations. ! « line faut, me disait-il un jour , que le plus petit

[» argument pour me renverser; je n'ai d'esprit I j» qu'une demi-heure après les autres; je sais ce

j » qu'il faut répondre précisément quand il n'en , ; » est plus temps. »

j i Cette lenteur de réflexion ne venait pas « d'une t | » pesanteur maxillaire, » comme le dit, dans le | prospectus d'une édition nouvelle des OEuvres de | Jean-Jacques , un écrivain d'ailleurs très estimable , mais de son équité naturelle , qui ne lui permettait pas de prononcer sur le moindre sujet sans j l'avoir examiné ; de son génie , qui le considérait [sur toutes ses faces pour le connaître à fond; et enfin de sa modestie, qui lui interdisait le ton théâtral et les sentences d'oracles 8 de nos conversations. Il était au milieu de nos beaux esprits avec sa simplicité, comme une fille avec ses couleurs naturelles parmi des femmes qui mettent du blanc iet du rouge. Encore moins aurait-il cherché à se j donner en spectacle chez les grands ; mais dans le tête-a-tête, dans la liberté de l'intimité, et sur les objets qui lui étaient familiers , surtout ceux qui intéressaient le bonheur des hommes , son ame prenait l'essor, ses sentiments devenaient touchants , ses idées profondes , ses images sublimes, et ses discours aussi véhéments que ses écrits.

Mais ce que je trouvais de bien supérieur a son génie, c'était sa probité: il était du petit nombre d'hommes de lettres éprouvés par l'infortune, aux-

quels on peut sans risque communiquer ses pensées les plus intimes. On n'avait rien à craindre de sa malignité s'il les trouvait mauvaises, ni de son infidélité si elles lui semblaient honnes.

Une après-midi donc que nous étions à nous reposer au bois de Boulogne , j'amenai la conversation sur un sujet qui me tenait au cœur depuis que j'avais l'usage de ma raison. Nous venions de parler des hommes illustres de Plutarque, de la traduction d'Amyot, ouvrage dont il faisait un cas infini , où on lui avait appris à lire dans l'enfance, et qui , à mon avis, a été le germe de son éloquence et de ses vertus antiques : tant la première éducation a d'influence sur le reste de la vie ! Je lui dis donc :

J'aurais bien voulu voir une histoire de votre façon.

Jean- Jacques. « J'ai eu bien envie d'écrire celle » de Corne de Médicis 9. C'était un simple parti- » culier qui est devenu le souverain de ses conci- » toyens , eu les rendant plus heureux ; il ne s'est » élevé et maintenu que par des bienfaits. J'avais » fait quelques brouillons a ce sujet-là , mais j'y ai » renoncé; je n'avais pas de talent pour écrire » l'histoire. »

Pourquoi vous-même, avec tant d'amour pour le bonheur des hommes, n'avez-vous pas tenté de former une république heureuse? J'ai connu bien des hommes de tous pays et de toutes conditions qui vous auraient suivi.

« Oh ! j'ai trop connu les hommes! » Puis me regardant , après un moment de silence, il ajouta d'un ton demi- fâché : « Je vous ai prié plusieurs » fois de ne me jamais parler de cela. »

Mais pourquoi n'auriez-vous pas fait, avec quelques Européens sans patrie et sans fortune, dans quelque île inhabitée de la mer du Sud , un établissement semblable à celui que Guillaume Penn a formé dans l'Amérique septentrionale, au milieu des Sauvages ?

« Quelle différence de siècle! on croyait du temps » de Penn ; aujourd'hui on ne croit plus à rien. » Puis , se radoucissant : « J'aurais bien aimé à vivre » dans une société telle que je me la figure, com- » me un de ses simples membres; mais pour rien » au monde je n'aurais voulu y avoir quelque » charge , encore moins en être le chef. Je me suis » rendu justice il y a long-temps : j'étais incapable » du plus petit emploi. »

Vous auriez trouvé assez de personnes qui auraient exécuté vos idées.

« Oh! je vous en prie, parlons d'autre chose. »

Je me suis avisé d'écrire l'histoire des peuples

PRÉAMBULE DE L'ARCADIE

d'Arcadie. Ce ne sont pas des bergers oisifs comme ceux du Lignon.

Il se mit à sourire. « A propos des bergers du » Lignon , me dit-il . j'ai fait une fois le voyage du » Forez, tout exprès pour voir le pays de Céladon o et d'Astrée, dont d'Urfé nous a fait de si char- » mants tableaux. Au lieu de bergers amoureux, » je ne vis, sur les bords du Lignon , que des ma- » réchaux, des forgerons et des taillandiers. »

Comment! dans un pays si agréable?

« Ce n'est qu'un pays de forges. Ce fut ce voyage »> du Forez qui m'ôta mon illusion. Jusqu'à ce » temps-la, il ne se passait point d'année que je » ne relusse YAslrée d'un bout a l'autre; j'étais » familiarisé avec tous ses personnages. Ainsi la » science nous ôte nos plaisirs. »

Oh I mes Arcadiens ne ressemblent point à vos forgerons, ni aux bergers imaginaires de d'Urfé, qui passent les jours et les nuits uniquement occupés a faire l'amour, exposés au dedans à toutes les suites de l'oisiveté , et au dehors, aux invasions des peuples voisins. Les miens exercent tous les arts de la vie champêtre. 11 y a parmi eux des bergers, des laboureurs, des pécheurs, des vignerons ; ils ont tiré parti de tous les sites de leur pays, diversifié de montagnes, de plaines, de lacs et de rochers. Leurs mœurs sont patriarcales, comme aux premiers temps du monde. Il n'y a dans leur république ni prêtres, ni soldats, ni esclaves ; car ils sont si religieux, que chaque père de famille en est le pontife ; si belliqueux , que chaque habitant est toujours prêta défendre sa patrie sans en tirer de solde; et si égaux, qu'il n'y a pas seulement parmi eux de domestiques. Les enfants y sont élevés à servir leurs parents. On se garde bien de leur inspirer , sous le nom d'émulation , le poison de l'ambition , et de leur apprendre à se surpasser les uns les autres ; mais , au contraire , on les exerce a se prévenir par toutes sortes de bons offices; a obéir a leurs parents; à préférer son père, sa mère, son ami , sa maîtresse , a soi-même , et la patrie à tout. Là il n'y a point de querelle entre les jeunes gens, si ce n'est quelques débats entre amants, comme ceux du Devin du Village ; mais la vertu y appelle souvent les citoyens dans les assemblées du peuple, pour délibérer entre eux de ce qu'il est utile de faire pour le bien public. Ils élisent , a la pluralité des voix, leursmagistrals, qui gouvernent l'état comme une famille , étant chargés à la fois des fonctions de la paix, de la guerre et de la religion ; il résulte une si grande force de leur union, qu'ils ont toujours repoussé toutes les puissances qui ont entrepris sur leur liberté.

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On ne voit dans leur pays aucun monument in utile, fastueux, dégoûtant ou épouvantable; poin de colonnades, d'arcs de triomphe , d'hôpitaux n de prisons ; point d'affreux gibets sur les collines à l'entrée de leurs bourgs; mais un pont sur m torrent , un puits au milieu d'une plaine aride, ui bocage d'arbres fruitiers sur une montagne in culte, autour d'un petit temple dont le péristyl sert d'abri aux voyageurs, annoncent, dans le lieux les plus déserts, l'humanité des habitants Des inscriptions simples sur Fécorce d'un hêtre ou sur un rocher brut , conservent a la postérité L m mémoire des grands citoyens et le souvenir de bonnes actions. Au milieu de ces mœurs bienfai santés , la religion parle à tous les cœurs un lan gage inaltérable. Il n'y a pas une montagne ni ui fleuve qui ne soit consacré à un dieu , et qui n'el porte le nom ; pas une fontaine qui n'ait sa naïade^ pas une fleur ni un oiseau qui ne soit le résultai de quelque ancienne et louchante métamorphose! Toute la physique y est en sentiments religieux, ej toute la religion en monuments de la nature. L| mort même, qui empoisonne tant de plaisirs, n'i offre que des perspectives consolantes. Les tom^ s beaux des ancêtres sont au milieu des bocages d myrtes, de cyprès et de sapins. Leurs descendants dont ils se sont fait chérir pendant leur vie, vien nent , dans leurs plaisirs ou leurs peines, les déco rer de fleurs et invoquer leurs mânes, persuadé, ,n qu'ils président toujours à leurs destins. Le passé f]„, le présent, l'avenir, lient tous les membres d< ,| cette société des chaînons de la loi naturelle; ei sorte qu'il est également doux d'y vivre et d'] mourir.

Telle fut l'idée vague que je donnai du dessein d< ,t |, mon ouvrage a Jean-Jacques. Il en fut enchantéj jfn Nous en fîmes plus d'une fois, dans nos prome- (|l nades, le sujet de nos plus douces conversations.! imaginait quelquefois des incidents d'une simpli- ^ cité piquante, dont je tirais parti. Un jour même ij ^ m'engagea a en changer tout le plan. « Il faut, m<i gp| » dit-il , supposer une action principale dans votnj n » histoire, telle que celle d'un homme qui voyagt m » pour connaître les hommes ; il en naîtra des évé-j » nemeuts variés et agréables: de plus, il faut op-j [)f » poser à l'état de nature des peuples d'Arcad.ej j » l'état de corruption d'un autre peuple , afin d(j % » faire sortir vos tableaux par des contrastes. « m Ce conseil fut pour moi un rayon de lumièn i qui en produisit un autre ; ce fut, avant tout, d'op poser a ces deux tableaux celui de barbarie d'un troisième peuple, afin de représenter les trois étal* successifs par où passent la plupart des nations;

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PRÉAMBULE DE L ARCADiE.

celui de barbarie, de nature et de corruption. J'eus ainsi une harmonie complète des trois périodes ordinaires aux sociétés humaines.

Pour représenter un élat de barbarie, je choisis !a Gaule, comme un pays dont les commencements jen tout genre devaient le plus nous intéresser, parceque le premier état d'un peuple influe sur toutes les périodes de sa durée, et se fait sentir jusque dans sa décadence , comme l'éducation que recuit un homme dès la mamelle influe jusque !)Ur sa décrépitude. 11 semble même qu'a cette prnière époque les habitudes de l'enfance reparaissent avec plus de force que celles du reste de ja vie , ainsi que je l'ai observé dans les Etudes Wécédentes. Les premières impressions effacent les dernières. Le caractère des nations se forme Iles le berceau, ainsi que celui de l'homme. Rome, jlans sa décadence, conserva l'esprit de dominaion universelle qu'elle avait eu dès son origine. | Je trouvai les principaux caractères des mœurs jt de la religion des Gaulois tout tracés dans les Commentaires de César, dans Pîutarque, dans les lœurs des Germains de Tacite, et dans divers -ailés modernes de la mythologie des peuples du ord.

l \ Je reculai plusieurs siècles avant Jules César 1 état des Gaules , afin d'avoir à peindre un carac-

* hre plus marqué de barbarie , et approchant de s iîlui que nous avons trouvé aux peuples sauvages

* j; l'Amérique septentrionale. Je fixai le commen-

* !;ment de la civilisation de nos ancêtres a la desf uction de Troie , qui fut aussi l'époque et sans À mte la cause de plusieurs grandes révolutions

.jir toute la terre. Les nations qui composent le ù [nre humain , quelque divisées qu'elles paraisil nt en langages, religions, coutumes et climats, i nt en équilibre entre elles, comme les diffés rites mers qui composent l'Océan sous diverses ift ptudes. Il ne peut arriver quelque grand mount !ment dans une de ces mers , qu'il ne se commu- J l^ue plus ou moins à chacune des autres; elles i tjident toutes a se mettre de niveau. Une nation 4: <ji encore, par rapport au genre humain, ce un homme est par rapport à sa nation. Si cet m me y meurt, un autre y renaît dans le même nps. De même , si un état se détruit sur la terre, autre s'y reforme à la même époque. C'est ce t< (je nous avons vu de nos jours, quand la plus i Jjinde partie de la république de Pologne ayant fr f démembrée dans le nord de l'Europe , pour 'Me confondue dans les trois états voisins, la sfi iissie, la Prusse et l'Autriche, peu de temps après il 3 plus grande partie des colonies anglaises du

I Bfjwarmn.

nord de l'Amérique s'est détachée des trois états d'Angleterre, d'Irlande et d'Ecosse, pour former une république ; et comme il y a eu en Europe une portion de la Pologne qui n'a pas été démembrée , il y a eu de même en Amérique une portion des colonies anglaises qui ne s'est pas séparée de l'Angleterre.

On trouve les mêmes réactions politiques dans tous les pays et dans tous les siècles. Lorsque l'empire des Grecs fut renversé sur les bords du Pont- Euxin en 1455, celui des Turcs le remplaça aussitôt ; et lorsque celui de Troie fut détruit en Asie, sous Priam, celui de Rome prit naissance en Italie, sous Enée.

Mais il s'ensuivit de cette ruine totale de Troie beaucoup de petites révolutions dans le reste du genre humain, et surtout en Europe.

J'opposai à l'état de barbarie des Gaules celui de corruption de l'Egypte, qui était alors à son plus haut degré de civilisation. C'est a l'époque du siège de Troie que plusieurs savants assignent le règne brillant de Sésostris. D'ailleurs, cette opinion, adoptée par Fénelon dans son Télémaqae, était une autorité suffisante pour mon ouvrage. Je choisis aussi mon voyageur en Egypte, par le conseil de Jean-Jacques, d'autant que, dans l'antiquité , beaucoup d'établissements politiques et religieux ont reflué de l'Egypte dans la Grèce, dans l'Italie, et même directement dans les Gaules, ainsi que l'histoire et plusieurs de nos anciens usages en font foi. C'est encore unesuiledes réactions politiques. Lorsqu'un état est à son dernier degré d'élévation , il est à son premier degré de décadence, parceque les choses humaines commencent a déchoir dès qu'elles ont atteint le faîte de leur grandeur. C'est alors que les arts, les sciences, les mœurs, les langues, commencent à refluer des états civilisés dans les états barbares ainsi que le démontrent les siècles d'Alexandre chez les Grecs, d'Auguste chez les Romains, et de Louis XIV parmi nous.

Ainsi j'eus des oppositions de caractères entre les Gaulois, les Arcadiens et les Égyptiens. Mais l'Arcadie seule m'offrit un grand nombre de contrastes avec le reste de la Grèce encore à demi barbare ; entre les mœurs paisibles de ses cultivateurs, et les caractères discordants des héros de Pylos, de Mycènes et d'Argos; entre les douces aventures de ses bergères simples et naïves , et les épouvantables catastrophes dTphigénie, d'Electre et de Clytemneslre.

Je renfermai les matériaux de mon ouvrage en douze livres, et j'en fis une espèce de poème épi-

L'ARCADIE

que, non suivant les lois d'Àristote et celles de nos modernes, qui prétendent, d'après lui, qu'un poème épique ne doit contenir qu'une action principale de la vie d'un héros, mais suivant les lois de la nature, et à la manière des Chinois, qui y mettent souvent la vie entière d'un héros , ce qui, à mon gré, satisfait davantage. D'ailleurs, je ne m'éloignai pas pour cela de l'exemple d'Homère ; car si je m'écartai du plan de son Iliade, je m: rapprochai de celui de son Odyssée.

Mais pendant que je m'occupais du bonheur du genre humain , le mien fut troublé par de nouvelles infortunes.

Ma santé et mon expérience ne me permettaient plus de solliciter dans ma patrie les faibles ressources que j'étais au moment d'y perdre, ni d'en aller chercher au dehors. D'ailleurs, le genre de mes Iravaux ne pouvait intéresser en ma faveur aucun ministre. Je songeai à en mettre au jour de plus propres a me mériter les bienfaits du gouvernement. Je publiai mes Etudes de la Nature. J'ose croire y avoir détruit de dangereuses erreurs, et démontré d'importantes vérités. Leur succès m'a valu, sans sollicitations, beaucoup de compliments du public, et quelques grâces annuelles de la cour ; mais si peu solides, qu'une simple révolution dans un ministère me les a enlevées la plupart, et avec elles (ce qu'il y a de plus fâcheux) d'autres plus considérables dont je jouissais depuis quatorze ans. La faveur a fait semblant de me faire du bien. La bienveillance publique a accueilli mon ouvrage avec plus de constance. Je lui dois un peu de calme et de repos. C'est sous son ombre que je fais paraître ce premier livre, intitulé Les Gaules, qui devait servir d'introduction à l'Arcadie. Je n'ai pas eu la satisfaction d'en parler a Jean-Jacques. Ce sujet était trop rude pour nos entretiens. Mais, tout âpre ettout sauvage qu'il est, c'est une gorge de rochers d'où l'on entrevoit le vallon où il s'est quelquefois reposé. Lorsqu'il partit même, sans me dire adieu, pour Ermenonville où il a flni ses jours, je cherchai à me rappeler a lui par l image de l'Arcadie et le souvenir de nos anciennes conversations, en finissaut la lettre que je lui écrivais par ces deux vers de Virgile , où je n'avais changé qu'un mot :

Atque utinam ex vobîs unns , tpcnmque fuisscm Aut custos gregis, aut matune viuitor uvœ!

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