L'ARC
ADÎE.
» Tirtée , je ne sais point où est Argos. Vous êtes » en Arcadie, sur !e chemin de Tégée; et ces tours » quevous voyez là-bas sont celles de Belléminc.» Pendant qu'ils parlaient, un barbet jeune et folâtre, qui accompagnait cet étranger, ayant aperçu dans le troupeau une chèvre toute blanche , s'en approcha pour jouer avec elle ; mais la chèvre, effrayée a la vue de cet animal, dont les yeux étaient tout couverts de poils, s'enfuit vers le haut de la montagne, où le barbet la poursuivit. Ce jeune ) homme rappela son chien, qui revint aussitôt a i ses pieds , baissant la tête et remuant la queue; il i lui passa une laisse autour du cou , et, priant le I berger de l'arrêter, il courut lui-même après la } chèvre, qui s'enfuyait toujours : mais son chien, le voyant partir , donna une si rude secousse à Tir- 1 tée, qu'il lui échappa avec la laisse, et se mit à I courir si vite sur les pas de son maître , que bien- | tôt on ne vit plus ni la chèvre , ni le voyageur , ni son chien.
il L'étranger , resté sur le grand chemin , se dis- ! posait à aller vers son compagnon , lorsque leber- ; ger lui dit : « Seigneur, le temps est rude, la nuit j » s'approche , la forêt et la montagne sont pleines I » de fondrières où vous pourriez vous égarer. Ve- { » nez prendre un peu de repos dans ma cabane , ; » qui n'est pas loin d'ici. Je suis bien sûr que ma ' » chèvre, qui est fort privée, y reviendra d'elîe- ;! » même, et y ramènera votre ami, s'il ne la perd » point de vue. » En même temps il joua de son chalumeau, et le troupeau se mit a défiler, par jun sentier, vers le haut de la montagne. Un ! grand bélier marchait à la tête de ce troupeau ; il était suivi de six chèvres, dont les mamelles pendaient jusqu'à terre; douze brebis, accompagnées de leurs agneaux déjà grands, venaient [après; une ânesse avec son ânon fermaient la | marche.
L'étranger suivit Tirtée sans rien dire. Ils montèrent environ six cenls pas, par une pelouse découverte, parsemée ça et là de genêts et de romarins; et comme ils entraient dans la forêt de chênes qui couvre le haut du mont Lycée, ils entendirent les aboiements d'unchien; bientôt après, ils virent venir au devant d'eux le barbet, suivi de son maître , qui portait la chèvre blauchesur ses épaules. jTirtée dit à ce jeune homme : « Mon tiîs, quoique j» cette chèvresoit la plus chérie de mon troupeau, j» j'aimerais mieux l avoir perdue que de vous ;» avoir donné la fatigue de la reprendre à la cour- |» se : mais vous vous reposerez , s'il vous plaît , '» cette nuit chez moi , et demain , si vous voulez » vous mettre en route, je vous montrerai leche-
» min de Tégée, d'où l'on vous enseignera celui » d' Argos. Cependant, seigneurs, si vous m'en » croyez l'un et l'autre , vous ne partirez point de- » main d'ici. C'est demain la fête de Jupiter, au » mont Lycée; on s'y rassemblede toute l'Arcadie » et d'une grande partie de la Grèce. Si vous y ve- » nez avec moi , vous me rendrez plus agréable à » Jupiterquand je me présenterai à son autel, pour » l'adorer , avec des hôtes. » Le jeune étranger répondit : « 0 bon berger! nous acceptons volontiers » votre hospitalité pour cette nuit; mais demain, » dès l'aurore, nous continuerons notre route » pour Argos. Depuis long-temps nous luttons » contre la mer pour arriver a cette ville, fameuse » dans toute la terre par ses temples , par ses » palais , et par la demeure du grand Agamem- » non. »
Après avoir ainsi parlé, ils traversèrent une partie de la forêt du mont Lycée vers l'orient, et ils descendirent dans un petit vallon abrité des vents. Une herbe molle et fraîche couvrait les flancs de ses collines. Au fond coulait un ruisseau appelé Achéloiis 1 , qui allait se jeter dans le fleuve Alphée, dont on apercevait au loin, dans la plaine, les îles couvertes d'aunes et de tilleuls. Le tronc d'un vieux saule renversé par le temps servait de pont a l'Achélous , et ce pont n'avait pour gardefous que de grands roseaux, qui s'élevaient à sa droite et à sa gauche ; mais le ruisseau , dont le lit était semé de rochers, était si facile à passer à gué , et on faisait si peu d'usage de son pont, que des convoi vu lus le couvraient presque en entier de leurs festons de feuilles en cœur et de fleurs en cloches blanches.
A quelque distance de ce pont était l'habitation de Tirtée. C'était une petite maison couverte de chaume, bâiieau milieu d'une pelouse. Deux peupliers l'ombrageaient du côté du couchant. Du côté du midi , une vigne en entourait la porte et les fenêtres de ses grappes pourprées et de ses pampres déjà colorés de feu. Un vieux lierre la tapissait au nord, et couvrait de son feuillage toujours vert une partie de l'escalier qui conduisait par dehors à l'étage supérieur.
Dès que le troupeau s'approcha delà maison, il se mit à bêler , suivant sa coutume. Aussitôt on vit descendre par l'escalier une jeune fille, qui portait sous son bras un vase à traire le lait. Sa robe était de laine blanche; ses cheveux châtains étaient retroussés sous un chapeau d'écorce de tilleul ; elle avait les bras et les pieds nus , et pour chaussure des soques, suivant l'usage des tilles d'Arcadie. A sa taille, on l'eût prise pour une nymphe de Diane ;
L ÀRCAD1E.
à son vase , pour la naïade du ruisseau ; mais, à sa timidité, on voyait bien que c'était une bergère. Dès qu'elle aperçut des étrangers, elle baissa les yeux et se mit à rougir.
Tirtéeluidit : « Cyanée, ma fille, hâtez-vous de » traire vos chèvres et de nous préparer a manger, » tandis que je ferai chauffer de l'eau pour la ver les » pieds de ces voyageurs que Jupiter nous envoie.» En attendant, il pria ces étrangers de se reposer au pied de la vigne, sur un banc de gazon. Cyanée s'élant mise a genoux sur la pelouse, tira le lait des chèvres , qui s'étaient rassemblées autour d'elle; et quand elle eut fini , elle conduisit le troupeau dans la bergerie, qui était à un bout de la maison. Cependant Tirtée fit chauffer de l'eau , vint laver les pieds de ses hôtes, après quoi il les invita d'entrer.
11 faisait déjà nuit ; mais une lampe suspendue au plancher , et la flamme du foyer placé, suivant l'usage des Grecs, au milieu de l'habitation , en éclairaient suffisamment l'intérieur. On y voyait, accrochées aux murs, des flûtes, des panetières, des houlettes , des formes à faire des fromages; et sur des planches attachées aux solives, des corbeilles de fruits et des terrines pleines de lait. Audessus de la porte d'entrée était une petite statue de terre de la bonne Cérès ; et sur celle de la bergerie, la figure du dieu Pan, faite d'une racine d'olivier.
Dès que les voyageurs furent introduits, Cyanée mit la table et servit des choux verts, des pains de froment , un pot rempli de vin , un fromage a la crême, des œufs frais, et des secondes figues de l'année, blanches et violettes. Elle approcha delà table quatre sièges de bois de chêne. Elle couvrit celui de son père d'une peau de loup qu'il avait tué lui-même a la chasse. Ensuite, étant montée à l'étage supérieur, elle en descendit avec deux toisons de brebis ; mais pendant qu'elle les étendait sur les sièges des voyageurs, elle se mit a pleurer. Son père lui dit : « Ma chère fille , serez-vous toujours » inconsolable de la perte de votre mère? et ne » pourrez-vous jamais rien toucher de tout ce qui » a été à son usage, sans verser des larmes? » Cyanée ne répondit rien ; mais se tournant vers la muraille , elle s'essuya les yeux. Tirtée fit une prière et une libat ion à Jupiter hospitalier ; et faisant asseoir ses hôtes, ils se mirent tous a manger, en gardant un profond silence.
Quand les mets furent desservis, Tirtée dit aux deux voyageurs: « iMes chers hôtes, si vous fussiez » descendus chez quelque autre habitant de l'Ar- » cadie, ou si vous fussiez passés ici il y a quelques
» années, vous eussiez été beaucoup mieux reçus; » mais la main de Jupiter m'a frappé. J'ai eu sur » lecoteau voisin un jardin qui me fournissait, dans » toutes les saisons , des légumes et d'excellents » fruits: il est maintenant confondu dans la forêt. » Ce vallon solitaire retentissait du mugissement » de mes bœufs. Vous n'eussiez entendu, du ma- |il » tin au soir, dans ma maison, quedes chants d'al » légresse et des cris de joie. J'ai vu , autour de » cette table, trois garçons et quatre filles. Le plus » jeune de mes fils était en état de conduire un i'1 » troupeau de brebis. Ma fille Cyanée habillait ses » petit es sœurs, et leur tenait déjà lieu de mère. Ma » femme, laborieuse et encore jeune, entretenait » toute l'année, autour de moi, la gaieté, la paixj ^ » et l'abondance. Mais la perle de mon fils aîné » entraîné celle de presque toute ma famille. 11 ai » mait, comme un jeune homme, a faire preuve » de sa légèreté, en montant au haut des plus' ;> grands arbres. Sa mère, a qui de pareils exer-j » cices causaient une frayeur extrême, l'avait prie] » plusieurs fois de s'en abstenir. Je lui avais prédit » » qu'il lui en arriverait quelque malheur. Hélas l! » les dieux m'ont puni de mes prédictions indis- » crêtes, en les accomplissant. Un jour d'été que » mon fils était dans la forêt à garder les troupeaux » avec ses frères , le plus jeune d'entre eux eut en » vie de manger des fruits d'un merisier sauvage » Aussitôt l'aîné monta dans l'arbre pour en cueil- » lir; et quand il fut au sommet, qui était très- » élevé, il aperçut sa mère aux environs, qui , h » voyant a son tour, jeta un cri d'effroi, et se » trouva mal. A celte vue, la peur ou le repentiij » saisit mon malheureux fils; il tomba. Sa mère. » revenue a elle aux cris de ses enfants, accouru » vers lui : en vain elle essaya de le ranimer dan; » ses bras; l'infortuné tourna les yeux vers elle » prononça son nom et le mien, et expira. Ladou » leur dont mon épouse fut saisie la mena en pei » de jours au tombeau. La plus tendre union ré] » gnait entre mes enfants, et égalait leur affectioi » pour leur mère, lis moururent tous du regre » de sa perte, et de celle les uns des autres. Avei » combien de peine n'ai-je pas conservécelle-ciL.i Ainsi parla Tirtée, et, malgré ses efforts, des pleur inondèrent ses yeux. Cyanée se jeta au cou de so^ père, et, mêlant ses larmes aux siennes, elle 1 pressait dans ses bras sans pouvoir parler. Tirté lui dit : « Cyanée, ma chère fille, mon unique con » solation , cesse de t'affliger. Nous les reverron » un jour; ils sont avec les dieux. » II dit, et I sérénité reparut sur son visage et sur celui de si fillo. Elle versa, d'un air tranquille , du vin dan
If m'
LA RCA DIE.
; toutes les coupes; puis, prenant un fuseau avec une quenouille chargée de laine , elle vint s'as- > seoir auprès de son père, et se mit à filer en le rei gardant, et en s'appuyant sur ses genoux.
Cependant les deux voyageurs fondaient en lart mes. Enfin, le plus jeune, prenant la parole, dit à
■ Tirtée: « Quand nous aurions été reçus dans le
■ » palais et a la table d'Agamemnon , au moment M » où, couvert de gloire, il reverra sa fille lphigénie s » et son épouse Glytemnestre, qui soupirent depuis » » si long-temps après son retour, nous n'aurions s » pu ni voir ni entendre des choses aussi touî » chantesque celles dont nous somraesspectateurs. il » 0 bon berger ! il faut l'avouer, vous avez éprouvé sj») de grands maux; mais si Céphas que vous voyez, al» qui a beaucoup voyagé, voulait vous entretenir •p de ceux qui accablent les hommes par toute la il» terre, vous passeriez la nuit à l'entendre et a béni]» nir votre sort. Que d'inquiétudes vous sont inr|» connues au milieu de ces retraites paisibles ! i|» Vous y vivez libre; la nature fournit a tous vos II» besoins; l'amour paternel vous rend heureux, et if» une religion douce vous console de toutes vos is •> peines. »
ni Céphas, prenant la parole, dit à son jeune ami : m Mon fils, racontez-nous vos propres malheurs: il) Tirtée vous écoutera avec plus d'intérêt qu'il ne m m'écouterait moi-même. Dans l'âge viril, la vertu il i> est souvent le fruit de la raison ; mais dans la jeum nesse, elle est toujours celui du sentiment. » If I Tirtée, s'adressant au jeune étranger , lui dit : s j> A mon âge, on dort peu. Si vous n'êtes pas trop i i pressé du sommeil , j 'aurai bien du plaisir à vous e entendre. Je ne suis jamais sorti démon pays, J ma«s j'aime et j'honore les voyageurs. Ils sont m sous la protection de Mercure et de Jupiter. On If apprend toujours quelque chose d'utile avec eux. ol Pour vous, il faut que vous ayez éprouvé de ! I grands chagrins dans votre patrie , pour avoir ri quitté si jeune vos parents, avec lesquels il est si je i doux de vivre et de mourir. »
;ti j Quoiqu'il soit difficile, lui répondit ce jeune i omme, de parler toujours de soi avec sincérité, !.. jous nous avez fait un si bon accueil, que je vous i jaconterai volontiers toutes mes aventures, bonnes si t mauvaises.
f Je m'appelle Amasis. Je suis né à Thèbes, en rl jgypte, d'un père riche. 11 me fit élever parles i jrêlresdu temple d'Osi ris. Ils m'enseignèrent toutes les sciences dont TÉgypte s'honore; la langue !l jitcrée, par laquelle on communique avec les sièles passés , et la langue grecque qui nous sert à ntretenir des relations avec les peuples de l'Eu-
rope. Mais ce qui est au-dessus des sciences et des langues, ils m'apprirent à être juste, à dire la vérité, à ne craindre que les dieux, et a préférer a tout la gloire qui s'acquiert par la vertu.
Ce dernier sentiment crût en moi avec l'âge. On ne parlait depuis long-temps en Egypte que de la guerre de Troie. Les noms d'Achille, d'Hector et des autres héros, m'empêchaient de dormir. J'aurais acheté un seul jour de leur renommée par le sacrifice de toute ma vie. Je trouvais heureux mon compatriote Memnon, qui avait péri sur les murs de Troie, et pour lequel on construisait a Thèbes un superbe tombeau2. Que dis-je? j'aurais donné volontiers mon corps pour être changé dans la statue d'un héros , pourvu qu'on m'eût exposé sur une colonne a la vénération des peuples.
Je résolus donc de m'arracher aux délices de l'Egypte et aux douceurs de la maison paternelle, pour acquérir une grande réputation. Toutes les fois que je me présentais devant mon père: « En- » voyez-moi au siège de Troie, lui disais-je, afin » que je me fasse un nom illustre parmi les » hommes. Vous avez mon frère aîné, qui vous » suffit pour assurer votre postérité. Si vous vous >> opposez toujours à mes désirs dans la crainte » de me perdre, sachez que si j'échappe a la » guerre, je n'échapperai pas au chagrin. » En effet, je dépérissais à vue d'œil ; je fuyais toute société, et j'étais si solitaire, qu'on m'en avait donné le surnom de Monéros. Mon père voulut en vain combaltre un sentiment qui était le fruit de l'éducation qu'il m'avait donnée.
Un jour il me présenla a Céphas, en m'exhortant à suivre ses conseils. Quoique je n'eusse jamais vu Céphas, une sympathie secrète m'attacha d'abord à lui. Ce respectable ami ne chercha point a combattre ma passion favorite ; mais , pour l'affaiblir, il lui fit changer d'objet. « Vous aimez la » gloire, me dit-il ; c'est ce qu'il y a de plus doux » dans le monde, puisque les dieux en ont fait » leur partage. Mais comment comptez- vous l'ac- » quérir au siège de Troie? Quel parti prendrez- » vous, des Grecs ou des Troyens? La justice est » pour la Grèce ; la pitié et le devoir pour Troie. » Vous êtes Asiatique 3 : combattrez-vous en fa- » veur de l'Europe contre l'Asie? Porlerez-vous » les armes contre Priam, ce père et ce roi infor- » tuné, près de succomber avec sa famille et son » empire sous le fer des Grecs? D'un autre côté , » prendrez-vous la défense du ravisseur Paris et » de l'adultère Hélène contre Ménélas, son époux? » Il n'y a point de véritable gloire sans justice. » Mais quand un homme libre pourrait démêler,
LÂRCADiE,
» dans les querelles des rois, le parti le plus juste, » croyez-vous que ce serait à le suivre que con- » siste la plus grande g'oire qu'on puisse aequé- » rir? Quels que soient les applaudissements que » les victorieux reçoivent de leurs compatriotes, » croyez-moi, le genre humain sait bien les met- » tre un jour à leur place. Il n'a placé qu'au rang w des héros et des demi-dieux ceux qui n'ont » exercé que la justice, comme Thésée, Hercule, » Pirithoûs, etc.. Mais il a élevé au rang des » dieux ceux qui ont été bienfaisants: tels sont » Isis, qui donna des lois aux hommes; Osiris, » qui leur apprit les arts et la navigation ; Apollon, » la musique ; Mercure, le commerce ; Pan, a con- » duire des troupeaux ; Bacchus, à planter la vi- » gne ; Cérès, a faire croître le blé. Je suis né dans » les Gaules, continua Céphas; c'est un pays na- » turellement bon et fertile , mais qui , faute de » civilisation, manque de ia plupart des choses né- » cessairesau bonheur. Allons-y porter les arts et » les plantes utiles de l'Egypte, une religion hu- » maine et des lois sociales : nous en rapporterons » peut-être des choses utiles a votre patrie. Il » n'y a point de peuple sauvage qui n'ait quelque » industrie, dont un peuple policé ne puisse tirer » parti, quelque tradition ancienne, quelque pro- » duction rare et particulière a son climat. C'est » ainsi que Jupiter, le père des hommes, a voulu » lier par un commerce réciproque de bienfaits » tous les peuples de la terre, pauvres ou riches, » barbares ou civilisés. Si nous ne trouvons dans » les Gaules rien d'utile à l'Egypte, ou si nous » perdons, par quelque accident, les fruits de » notre voyage, il nous en restera un que ni la mort » ni les tempêtes ne sauraient nous enlever; ce » sera le plaisir d'avoir fait du bien. »
Ce discours éclaira lout-a-coup mon esprit d'une lumière divine. J'embrassai Céphas, les larmes aux yeux. « Partons, lui dis je; allons faire du » bien aux hommes; allons imiter les dieux! »
Mon père approuva notre projet; et, comme je prenais congé de lui, il me dit, en me serrant dans ses bras : « Mon Ois, vous allez entreprendre la » chose la plus difficile qu'il y ait au monde, puis- » que v^iis allez travailler au bonheur des hom- » mes. Mais, si vous pouvez y trouver le vôtre, » soyez bien sûr que vous ferez le mien. »
Après avoir fait nos adieux , Céphas et moi nous nous embarquâmes à Canope sur un vaisseau phénicien , qui allait chercher des pelleteries dans les Gaules, et de l'élain dans les îles Britanniques. Nous emportâmes avec nous des toiles de lin, des modèles de chariots , de charrues et de divers mé-
tiers ; des cruches de vin , des instruments de mu- j sique, des graines de toute espèce, entre autres celles du chanvre et du lin. Nous fîmes attacher dans des caisses, autour de la poupe du vaisseau, sur son pont et jusque dans ses cordages, des ceps de vigne qui étaient en fleur, et des arbres fruitiers de plusieurs sortes. On aurait pris notre vaisseau, couvert de pampres et de feuil lages, pour celui de Bacchus allant a la conquête des Indes.
Nous mouillâmes d'abord sur les côtes de l'île! de Crète , pour y prendre des plantes convenables au climat des Gaules. Cette île nourrit une plus grande quantité de végétaux que l'Egypte, dont elle est voisine, par la variét é de ses températures qui s'étendent depuis les sables chauds de ses ri vages, jusqu'au pied des neiges qui couvrent le |IS mont Ida, dont le sommet se perd dans les nues Mais, ce qui doit être encore bien plus cher à se habitants , elle est gouvernée par les sages lois dd f Minos.
Un vent favorable nous poussa ensuite de U Crète à la hauteur de Mélile4. C'est une petite îl^ sifS dont les collines de pierre blanche paraissent d( loin sur la mer comme des toiles tenduesau soleil Nous y jetâmes l'ancre pour y faire de l'eau, qu l'on y conserve très pure dans des citernes. Nous aurions vainement cherché d'autres secours : cett< îie manque de tout, quoique par sa situation entn la Sicile et l'Afrique, et par la vaste étendue de soi port qui se partage en plusieurs bras, elle dût etn le centre du commerce entre les peuples de l'Eu rope, de l'Afrique et même de l'Asie. Ses habitant ne vivent que de brigandages. Nous leur fîmes pré sent de graines de melon et de celle du xylon5 C'est une herbe qui se plaît dans les lieux les plu arides, et dont la bourre sert à faire des toiles trè blanches et très légères. Quoique Mélite, qui n'es qu'un rocher, ne produise presque rien pour I subsistance des hommes et des animaux, on y pren< nie chaque année, vers Téquinoxe d'automne6, un quantité prodigieuse de cailles qui s'y reposentet passant d'Europe en Afrique. C'est un speelael curieux de les voir, toutes pesantes qu'elles sont traverser la mer en nombre presque infini. Elle attendent que le vent du nord souffle; et, dressan en Pair une de leurs ailes comme une voile battant de Paulrc comme d'une rame , elles rasen les flots de leurs croupions chargés de gr aisse Quand elles arrivent dans l'île, el es sont si fali guées , qu'on îes prend à la main. Un homme ci peut ramasser dans un jour plus qu'il n'en peu manger dans une année.
LÀRCÀDIE,
De Mélite, les vents nous poussèrent jusqu'aux îles d'Enosis 7 , qui sont à l'extrémité méridionale de la Sardaigne. La, ils devinrent cont raires, et nous obligèrent de mouiller. Ces îles sont des éeueiîs sablonneux qui ne produisent rien; mais, par une merveille de la providence des dieux, qui dans les lieux les plus stériles sait nourrir les hommes de mille manières différentes, elle a donné des thons à ces sables , comme elle a donné des cailles au rocher de Mélite. Au printemps, les Ihons, qui entrent de l'Océan dans la Méditerranée , passent en si grande quantité entre la Sardaigne et les îles d'Enosis, que leurs habitants sont occupés nuit et jour à les pécher, à les saler, et a en tirer de l'huile. J'ai vu, sur leurs rivages, des monceaux d'os brûlés de ces poissons, plus haut que cette maison. Mais ce présent delà nature ne rend pas les insulaires plus riches. Us pèchent pour le profit des habitants de la Sardaigne. Ainsi nous ne vîmes que des esclaves aux îles d'Enosis et des tyrans à Mélite.
Les vents étant devenus favorables, nous partîmes après avoir fait présent aux habitants d'Enosis de quelques ceps de vigne, et en avoir reçu de jeunes plants de châtaigniers, qu'ils tirent de la Sardaigne, ou les fruits de ces arbres viennent d'une grosseur considérable.
Pendant le voyage, Céphas me faisait remarquer les aspects variés des terres, dont la nature n'a fait aucune semblable en qualité elen forme, afin que diverses plantes et divers animaux pussent trouver, dans le même climat, des températures différentes. Quand nous n'apercevions que le ciel et l'eau, il me faisait observer les hommes. Il me disait: « Voyez » ces gens de mer, comme ils sont robustes! Vous » les prendriez pour des Tritons. L'exercice du » corps est l'aliment de la santé8. 11 dissipe une » infinité de maladies et de passions qui naissent » dans le repos des villes. Les dieux ont planté la » vie humaine comme les chênes de mon pays. » Plus ils sont battus des vents, plus ils sont vigou- » reux. La mer, me disait-il encore, est une école » de toutesles vertus. On y vit dans des privations » et dans des dangers de toute espèce. On est force » d'y être courageux, sobre, chaste, prudent, pa- » tient, vigilant, religieux. » 'fiais, lui répondis-je, pourquoi la plupart de nos compagnons de voyage n'ont-ils aucune de ces qualités-la? ils sont presque tous intempérants, violents, impies, louant ou blâmant sans discernement tout ce qu'ils voient faire.
« Ce n'est point la mer qui les a corrompus, re- » prit Cephàs, Ils y ont apporté leurs passions de
» la terre. C'est l'amour des richesses, la paresse, » le désir de se livrer à toutes sortes de désordres » quand ils sont à terre, qui déterminent un grand » nombre d'hommes à voyager sur la mer pour » s'enrichir ; et comme ils ne trouvent qu'avec » beaucoup de peine les moyens de se satisfaire » sur cet élément, vous les voyez toujours inquiets, » sombres et impatients, pareequ'il n'y a rien de » si mauvaise humeur que le vice, quand il se » trouve dans le chemin de la vertu. Un vaisseau » est le creuset où s'éprouvent les qualités mora- » les. Le méchant y empire, et le bon y devient » meilleur. Mais la vertu lire parti de tout. Profi- » lez de leurs défauts. Vous apprendrez ici a mé- » priser également l'injure et les vains applaudis- » sements, à mettre votre contentement en vous- » même , et à ne prendre que les dieux pour » témoins de vos actions. Celui qui veut faire du » bien aux hommes doit s'exercer de bonne heure » à en recevoir du mal. C'est par les travaux du » corps et par l'injustice des hommes, que vous » fortifierez à la fois votre corps et votre aine. » C'est ainsi qu'Hercule a acquis ce courage etcelle » force prodigieuse qui ont porté sa gloire jus- » qu'aux astres. »
Je suivais donc , autant que je le pouvais, fes conseils de mon ami, malgré mon extrême jeunesse. Je travaillais à lever les lourdes antennes et a manœuvrer les voiles; mais à la moindre raillerie de mes compagnons, qui se moquaient de mon inexpérience, j'étais tout déconcerté. Il m'était plus facile de m'exercer contre les tempêtes que contre les mépris des hommes ; tant mon éducation m'avait déjà rendu sensible a l'opinion d'aulruh
Nous passâmes le détroit qui sépare l'Afrique de l'Europe, et nous vîmes, à droite et à gauche, les deux montagnes Calpé et Abiîa qui en fortifient l'entrée. Nos matelots phéniciens ne manquèrent pas de nous faire observer que leur nation était la première , de toutes celles de la terre, qui avait osé pénétrer dans Se Vaste Océan, et côtoyer ses rivages jusque sous l'Ourse glacée. Ils mirent sa gloire fort au-dessus de celle d'Hercule, qui avait planté, disaien l-ils, deux colonnes h ce passage, avec l'inscription : on ne va roiNf au-dela ; comme si le terme de ses travaux devait être celui des courses du genre humain. Céphas, qui ne négligeait aucune occasion de rappeler les hommes à la justice , et de rendre hommage à la mémoire des héros, leur disait : « J'ai toujours ouï dire qu'il » fallait respecter les anciens. Les inventeurs en »> chaque science sont les plus dignes de louange ,
L'ARC A DIE
» pareequ'ils en ouvrent la carrière aux autres » hommes. II est peu difficile ensuite à ceux qui » viennent après eux d'aller plus avant. Un en- » fant raonlé sur les épaules d'un grand homme, » voit plus loin que celui qui le porte. » Mais Céphas leur parlait en vain : ils ne daignèrent pas rendre le moindre honneur à la mémoire du fils d'Alcmcne. Pour nous , nous vénérâmes les rivages de l'Espagne, où il avait tué Géryon a trois corps; nous couronnâmes nos têtes de branches de peuplier, et nous versâmes en son honneur du vin de Thasos dans les flots.
Bientôt nous découvrîmes les profondes et verdoyantes forets qui couvrent la Gaule cellique. C'est un fils d'Hercule, appelé Galatès , qui donna à ses habitants le surnom de Galates , ou de Gaulois. Sa mère, fille d'un roi des Celles, était d'une grandeur prodigieuse. Elle dédaignait de prendre un mari parmi les sujets de son père; mais quand Hercule passa dans les Gaules, après la défaite de Géryon , elle ne put refuser son cœur et sa main au vainqueur d'un tyran. Nous entrâmes ensuite dans le canal qui sépare la Gaule des îles Britanniques, et en peu de jours nous parvînmes à l' embouchure de la Seine, dont les eaux vertes se distinguent en tout temps des flots azurés de la mer. J'étais au comble de la joie. Nous étions près d'arriver. Nos arbres étaient frais , et couverts de feuilles. Plusieurs d'entre eux, entre autres les ceps de vigne, avaient des fruits mûrs. Je pensais au bon accueil qu'allaient nous faire des peuples dénués des principaux biens de la nature, lorsqu'ils nous verraient débarquer sur leurs rivages, avec les plus douces productions de l'Egypte et de la Crète. Les seuls travaux de l'agriculture suffisent pour fixer les peuples errants et vagabonds, et leur ôler le désir de soutenir, par la violence, la vie humaine, que la nature entrelient partant de bienfaits. Il ne faut qu'un grain de blé, me disais-je, pour policer tous les Gaulois par les arts que l'agriculture fait naître. Cette seule graine de lin suffit pour les vêtir un jour. Ce ceps de vigne est suffisant pour répandre a perpétuité la gaieté et la joie dans leurs festins. Je sentais alors combien les ouvrages de la nature sont supérieurs a ceux de", hommes. Ceux-ci dépérissent dès qu'ils commencent a paraître; les autres, au contraire, portent en eux l'esprit de vie qui les propage. Le temps, qui détruit les monuments des arts, ne fait que multiplier ceux de la nature. Je voyais , dans une seule semence, plus de vrais biens renfermés, qu'il n'y en a, en Egypte, dans les trésors des rois.
Je me livrai à ces divines et humaines spécula- s H1' lions; et, dans les transports de ma joie, j'einbrassais Céphas, qui m'avait donné une ti juste idée des biens des peuples et de la véritable gloire. Cependant mon ami remarqua que le pilote se
préparait a remonter la Seine , a l'embouchure ,#
de laquelle nous étions alors. La nuit s'approchait; le vent soufflait de l'occident , et l'horizon était fort chargé. Céphas dit au pilote : « Je vous » conseille de ne point entrer dans le fleuve; » mais plutôt de jeter l'ancre dans ce port aimé » d'Amphitrite, que vous voyez sur la gauche. » Voici ce que j'ai ouï raconter à ce sujet à nos » anciens :
» La Seine, fille de Bacchus et nymphe de Cé- » rès, avait suivi dans les Gaules la déesse des » blés , lorsqu'elle cherchait sa fille Proserpine par » toute la terre. Quand Cérès eut mis fin a ses » courses , la Seine la pria de lui donner, en ré » compense de ses services, ces prairies que vous » voyez la-bas. La déesse y consentit, et accorda » de plus à la fille de Bacchus de faire croître des » blés partout où elle porterait ses pas. Elle laissa » donc la Seine sur ces rivages, et lui donna pour » compagne et pour suivante la nymphe Héva, » qui devait veiller près d'elle , de peur qu'elle ne » fût eulevée par quelque dieu de la mer, comme » sa fille Proserpine l'avait été par celui des en- » fers. Un jour que la Seine s'amusait à courir sur » ces sables en cherchant des coquilles, et qu'elle » fuyait, en jetant de grands cris, devant les flots » de la mer, qui quelquefois lui mouillaient la » plante des pieds, et quelquefois 1 atteignaient » jusqu'aux genoux, Héva, sa compagne, aper » çut sous les ondes les cheveux blancs, le visage » empourpré et la robe bleue de Neptune. Ce » dieu venait des Orcades après un grand trem » blementde terre, et il parcourait les rivages de » l'Océan , examinant, avec son trident, si leurs 0 fondements n'avaient point été ébranlés. A sa vue, » Héva jeta un grand cri , et avertit la Seine, qui » s'enfuit aussitôt vers les prairies. Mais le dieu » des mers avait aperçu la nymphe de Cérès, et, » touché de sa bonne grâce et de sa légèreté, il » poussa sur le rivage ses chevaux marins après » elle. Déjà il était près de l'atteindre, lorsqu'elle » invoqua Bacchus son père, et Cérès sa mai » tresse. L'un et l'autre l'exaucèrent : dans le » temps que Neptune tendait les bras pour la sai- » sir, lout le corps de la Seine se fondit en eau ; son » voile et ses vêtements verts , que les vents pous- » saient devant elle, devinrent des flots couleur » d'émeraude ; elle fut changée en un fleuve de
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L A R C A D IE
» cette couleur , qui se plaît encore à parcourir les » lieux qu'elle a aimés étant nymphe. Ce qu'il y a ;» déplus remarquable, c'est que Neptune, mal- » gré sa métamorphose , n'a cessé d'en être amou- » reux, comme on dit que le fleuve Alphée l'est i » encore en Sicile de la fontaine Arélliuse. Mais si » le dieu des mers a conservé son amour pour la !» Seine , la Seine garde encore son aversion pour » lui. Deux fois par jour il la poursuit avec de |» grands mugissements, et chaque fois la Seine |i) s'enfuit dans les prairies en remontant vers sa » source, contre le cours naturel des fleuves. En 1 i) tout temps elle sépare ses eaux vertes des eaux » azurées de Neptune.
» Héva mourut du regret de la perle de sa mai- > > tresse. Mais les Néréides, pour la récompenser ' > de sa fidélité, lui élevèrent sur le rivage un s j» tombeau de pierres blanches et noires , qu'on • > aperçoit de fort loin. Par un art céleste, elles y i ) enfermèrent même un écho, afin qu'Héva, après M sa, mort, prévînt par l'ouïe et par la vue les s 1 marins des dangers de la lerre, comme, pen- 1 i dant sa vie, elle avait averti la nymphe de Cé- 1 rès des dangers de la mer. Vous voyez d'ici son
i tombeau. C'est cette monlagne escarpée, formée e j de couches funèbres de pierres blanches et noig ; res. Elle porte toujours le nom de Héva9. Vous " I voyez, à ces amas de cailloux dont sa base est r couverte, les efforts de Neptune irrité pour en 6 1 ronger les fondemenls ; et vous pouvezentendre s|j d'ici les mugissements de la montagne, qui averti lit les gens de mer de prendre garde à eux. Pour il| Amphitrite, touchée du malheur de la Seine et '• J de l'infidélité de Neptune, elle pria les Néréides ;î de creuser cette petite baie que vous voyez sur e ( votre gauche , à l'embouchure du fleuve ; et elle i- voulut qu'elle fût en tout temps un havre assuré Ifi | contre les fureurs de son époux. Entrez-y donc s maintenant , si vous m'en croyez, pendant qu'il 5) , fait jour. Je puis vous certifier que j'ai vu sou-
ii vent le dieu des mers poursuivre la Seine bien il avant dans les campagnes, et renverser tout ce t, qui se rencontrait sur son passage. Gardez-vous i donc de vous trouver sur le chemin d'un dieu ès que l'amour met en fureur. »
li ; « Il faut, répondit le pilote à Céphas, que vous i ime preniez pour un homme bien stupide, de me Iî faire de pareils contes à mon âge. 11 y a quarante i ans que je navigue. J'ai mouillé de nuit et de il jour dans la Tamise, pleine d'écueils, et dans s le Tage, qui est si rapide : j'ai vu les cataractes il du Nil, qui font un bruit affreux; et jamais je I (n'ai vu ni ouï rien dire de semblable à ce que
» vous venez de me raconter. Je ne serai pas as- » sez fou de m'arrêter ici a l'ancre, tandis que le » vent est favorable pour remonter le fleuve. Je » passerai la nuit dans son canal, et j'y dormirai » bien profondément. »
Il dit, et, de concert avec les matelots, il fit une huée, comme les hommes présomptueux et ignorants ont coutume de faire, quand on leur donne des avis dont ils ne comprennent pas le sens.
Céphas alors s'approcha de moi, et me demanda si je savais nager. Non , lui répondis-je. J'ai appris en Egypte tout ce qui pouvait me faire honneur parmi les hommes, et presque rien de ce qui pouvait m'être utile à moi-même. Il me dit : « Ne » nous quittons pas : tenons-nous près de ce banc » de rameurs , et mettons toute notre confiance » dans les dieux. »
Cependant le vaisseau , poussé par le vent, et sans doute aussi par la vengeance d'Hercule, entra dans le fleuve à pleines voiles. Nous évitâmes d'abord trois bancs de sable, qui sont à son embouchure ; ensuite nous étant engagés dans son canal, nous ne vîmes plus autour de nous qu'une vaste forêt qui s'étendait jusque sur ses rivages. Nous n'apercevions dans ce pays d'autres marques d'habitation que quelques fumées qui s'élevaient ça et la au-dessus des arbres. Nous voguâmes ainsi jusqu'à ce que, la nuit nous empêchant de rien distinguer, le pilote laissa tomber l'ancre.
Le vaisseau, chassé d'un côté par un vent frais, et de l'autre par le cours du fleuve, vint en travers dans le canal. Mais, malgré cette position dangereuse , nos matelots se mirent a boire et à se réjouir , se croyant a l'abri de tout danger, parcequ'ils se voyaient entourés de la terre de toutes parts. Ils furent ensuite se coucher, sans qu'il en restât un seul pour veiller a la manœuvre.
Nous étions restés sur le pont, Céphas et moi, assis sur un banc de rameurs. Nous bannissions le sommeil de nos yeux, en nous entretenant du spectacle majestueux des astres qui roulaient sur nos têtes. Déjà la constellation de l'Ourse était au milieu de son cours, lorsque nous entendîmes au loin un bruit sourd, mugissant, semblable à celui d'une cataracte. Je me levai imprudemment, pour voir ce que ce pouvait être. J'aperçus 10 , à la blancheur de son écume , une montagne d'eau qui venait a nous du côté de la mer , en se roulant sur elle-même. Elle occupait toute la largeur du fleuve, et, surmontant ses rivages à droite et à gauche, elle se brisait avec un fracas horrible parmi les troncs des arbres de la forêt. Dans l'instant elle
L'ARCADIE
fut sur noire vaisseau , et , le rencontrant en travers, elle le coucha sur le côté : ce mouvement me fit tomber dans Peau. Un moment après, une seconde vague, encore plus élevée que la première, fit tourner le vaisseau tout-a-fait. Je me souviens qu'alors j'entendis sortir une multitude de cris sourds et étouffés de cette carène renversée; mais, voulant appeler moi-même mon ami à mon secours, ma bouche se remplit d'eau salée, mes oreilles bourdonnèrent, je me sentis emporter avec une extrême rapidité, et bientôt après je perdis toute connaissance.
Je ne sais combien de temps je reslai dans l'eau ; mais quand je revins à moi, j'aperçus, vers l'occident , l'arc d'Iris dans les cieux ; et du côté de l'orient les premiers feux de l'aurore, qui coloraient les nuages d'argent et de vermillon. Une troupe de jeunes filles fort blanches, demi-vêtues de peaux , m'entouraient. Les unes me présentaient des liqueurs dans des coquilles, d'autres m'essuyaient avec des mousses, d'autres me soute- ! naient la têle avec leurs mains. Leurs cheveux blonds, leurs joues vermeilles, leurs yeux bleus, et je ne sais quoi de céleste que la pitié met sur le visage des femmes , me firent croire que j'étais dans les cieux, et que j'étais servi par les Heures, qui en ouvrent chaque jour les portes aux malheureux mortels. Le premier mouvement de mon cœur fut de vous chercher, et le second fut de vous demander , ô Céphas ! Je ne me serais pas cru heureux, même dans l'Olympe, si vous eussiez manqué h mon bonheur. Mais mon illusion se dissipa lorsque j'entendis ces jeunes tilles prononcer de leur bouche de rose un langage inconnu et barbare. Je me rappelai alors peu à peu les circonstances de mon naufrage. Je me levai. Je voulus vous chercher : mais je ne savais où vous retrouver. J'errais aux environs, au milieu des bois. J'ignorais si le fleuve où nous avions fait naufrage était près ou loin , à ma droite ou a ma gauche ; et, pour surcroît d'embarras, je ne pouvais interroger personne sur sa position.
Après y avoir un peu r* fl chi, je remarquai que les herbes étaient humides, et le feuillage des arbres d'un vert brillant; d'où je conclus qu'il avait plu abondamment la nuit précédente. Je me confirmai dans cette idée, a la vue de l'eau qui coulait encore en torrents jaunes le long des chemins. Je pensai que ces eaux devaient se jeter dans quelque ruisseau , et le ruisseau dans le fleuve. J'allais fuivre ces indications, lorsque des hommes, sortis d'une cabane voisine, me forcèrent d'y entrer d'un ion menaçant. Je m'aperçus alors que je n'étais
plus libre . et que j'étais esclave chez des peuple où je m'étais flatté d'être honoré comme un Dieu!
J'en atteste Jupiter, ô Céphas! le déplaisir d'à [ voir fait naufrage au port, de me voir réduit ei servitude par ceux que j'étais venu servir de si fji'i' loin, d'être relégué dans une terre barbare 01 je ne pouvais me faire entendre de personne, loi du doux pays de l'Egypte et de mes parents , n'M * gala pas le chagrin de vous avoir perdu. Je m l" rappelais la sagesse de vos conseils , votre cocf fiance dans les dieux, dont vous me faisiez senti la providence au milieu même des plus grand ^ maux ; vos observations sur les ouvrages de la n ture , qui la remplissaient pour moi de vie et d '* bienveillance ; le calme où vous saviez tenir tout< mes passions ; et je sentais, par les nuages qui s levaient dans mon cœur, quej'avais perdu en voif 1 le premier des biens, et qu'un ami sage est le plii; grand présent que la bonté des dieux puisse aceoi «
der a un homme.
Je ne pensais donc qu'au moyen de vous retroi i|ff ver, et je me flattais d'y réussir en m'enfuyanta milieu de la nuit, si je pouvais seulement m ni rendre au bord de la mer. Je savais bien que je ri ± pouvais pas en être fort éloigné ; mais j'ignora de quel côté elle était. Il n'y avait point aux env t ronsde hauteur d'où je pusse la découvrir. Que quefois je montais au sommet des plus grands ai bres; mais je n'apercevais que la surface de forêt qui s'étendait jusqu'à l'horizon. Souvent j' tais attentif au vol des oiseaux, pour voir si t n'apercevrais pas quelque oiseau de marine venat 4 à terre faire son nid dans la forêt, ou quelque p geon sauvage allant picorer le sel sur les bords c |,:, la mer. J'aurais préféré mille fois d'entendre 1 cris perçanls des mauves, lorsqu'elles viennei
dans les tempêtes se réfugier sur les rochers doux chant des rouges-gorges, qui annonçaie déjà, dans les feuilles jaunies des bois, la lin d< |
beaux jours.
Une nuit que j'étais couché , je crus entend! ^ au loin le bruit que font les flots de la mer, lor qu'ils se brisent sur ses rivages ; il me semb même que je distinguais le tumulte des eaux de Seine poursuiviepar Neptune. Leursmugissemenl qui m'avaient transi d'horreur, me comblère alors de joie. Je me levai : je sortis de la cabane je prêtai une oreille attentive; mais bientôt d rumeurs, qui venaient de diverses parties de l'h rizon, confondirent tous mes jugemenls, et je r; connus que c'étaient les murmures des vents q
agitaient au loin les feuillages des chênes et d fieirés*.
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