‹ Œuvres;Chapitre 187 sur 236 · A 11 CAD I E · texte numérisé non relu

A 11 CAD I E

i| deresterjusqu'àlaûndecettehisloire. Mon père, jp je suis auprès de vous ; je n'aurai pas peur. »

Tirtée regarda sa fille en souriant; et s'excuetsantà Amasis de l'avoir interrompu, il le pria de ojcontinuer.

Nous sortîmes de la cabane , reprit Amasis, au pailieu d'une nuit obscure , à la lueur enfumée des itorches de sapin. Nous traversâmes d'abord un a vaste champ de pierres, où l'on voyait ça et la des djçqueleltes de chevaux et de chiens fichés sur des esipieux; de là, nous arrivâmes à l'entrée d'une eigrande caverne, creusée dans le flanc d'un rocher iijtout blanc19. Des caillots d'un sang noir, répandu B aux environs, exhalaient une odeur infecte, et annonçaient que c'était le temple de Mars. Dans J'ineitérieur de cet affreux repaire étaient rangés, le lejlong des murs, des têtes et des ossements hudjmains ; et au milieu , sur une pièce de roc , s'éél fevait jusqu'à la voûte une statue de fer représentant le dieu Mars. Elle était si difforme, Qu'elle ressemblait plutôt à un bloc de fer rouillé [juau dieu de la guerre. On y distinguait cepent, lant sa massue hérissée de pointes , ses gants garer lis de têtes de clous, et son horrible baudrier, ;rsi)ù était figurée la mort. A ses pieds était assis le [•roi du pays, ayant autour de lui les principaux trjp l'état. Une foule immense de peuple , répandu ] jiu dedans et au dehors de la caverne , gardait un dporne silence, saisi de respect, de religion et i, l'effroi.

n\ Tor-Tir leur adressant la parole à tous , leur coi lit : « 0 roi, et vous iarles, rassemblés pour la .en défense des Gaules , ne croyez pas triompher de m vos ennemis sans le secours du dieu des batailles. » Vos pertes vous ont fait voir ce qu'il en coûte de mit» négliger son culte redoutable. Le sang donné k ) aux dieux épargne celui que versent les mortels, uis ) Les dieux ne fout naître les hommes que pour » les faire mourir. Oh! que vous êtes heureux Cj » que le choix de la victime ne soit pas tombé isl ) sur l'un d'entre vous ! Lorsque je cherchais fj » en moi-même quelle tête parmi nous leur sei ) rait agréable , prêt a leur offrir la mienne pour il» le bien delà patrie, Niorder, le dieu des mers, .ri > m'apparut dans les sombres forêts de Charlel » très; il était tout dégouttant de l'onde marine, ii» Il me dit, d'une voix bruyante comme celle des m tempêtes : J'envoie, pour le salut des Gaules, yil) un étranger sans parents et sans amis. Je l'ai ;t) jeté moi-même sur les rivages de l'occident. A Son sang plaira aux dieux infernaux. Ainsi lu » parla Niorder. Niorder vous aime, ô enfants pj !» de Pluton ! %

A peine Tor-Tir avait achevé ces mots effroyables, qu'un Gaulois assis auprès du roi s'élança jusqu'à moi; c'était Céphas. « 0 Amasis! ô mon » cher Amasis! s'écria-t-il. 0 cruels compatriotes 1 » vous allez immoler un homme venu des bords » du Nil pour vous apporter les biens les plus pré- » cieux de la Grèce et de l'Egypte? Vous com- » mencerez donc par moi , qui lui en donnai le » premier désir, et qui le touchai de pitié pour » vous, si cruels envers lui. » En disant ces mots , il me serrait dans ses bras et me baignait de ses larmes. Pour moi , je pleurais et je sanglotais, sans pouvoir lui exprimer autrement les témoignages de ma joie. Aussitôt la caverne retentit de murmures et de gémissements. Les jeunes druides pleurèrent et laissèrent tomber de leurs mains les instruments de mon sacrifice; car la religion se tut dès que la nature parla. Cependant, personne de l'assemblée n'osait encore me délivrer des mains des sacrificateurs, lorsque les femmes, sejetant au milieu deux, m'arrachèrent mes liens, mon bâillon et ma couronne funèbre. Ainsi ce fut pour la seconde fois que je dus la vie aux femmes dans les Gaules.

Le roi, me prenant dans ses bras, me dit : «Quoi! c'est vous, malheureux étranger, que » Céphas regrettait saus cesse ! O dieux ennemis » de ma patrie, ne nous envoyez-vous des bien- » faiteurs que pour les immoler! » Alors il sadressa aux chefs des nations , et leur parla avec tant de force des droiU de l'humanité, que d'un commun accord ils jurèrent de ne plus réduire à l'esclavage ceux que les tempêtes jetteraient sur leurs côtes, denesacrifier à l'avenir aucun homme innocent, et de n'offrir à Mars que le sang des coupables. Tor-Tir, irrité, voulut en vain s'opposer à cette loi : il se retira, en menaçant le roi et tous les Gaulois de la vengeance prochaine des dieux.

Cependant le roi, accompagné de mon ami, me conduisit, au milieu des acclamations du peuple, dans sa ville, située dans l'Ile voisine. Jusqu'au moment de notre arrivée dans l'île, j'avais été si troublé, que je n'avais été capable d'aucune réflexion. Chaque espèce de circonstance nouvelle de mon malheur resserrait mon cœur et obscurcissait mon esprit. Mais dès que j'eus repris l'usage de mes sens, et que je vins à envisager le péril extrême auquel je venais d'échapper, je m'évanouis. Oh ! que l'homme est faible dans la joiel il n'est fort qu'à la douleur. Céphas me fit revenir , à la manière des Gaulois, en mf agitant la tête eten soufflant sur mon visage.

LARCADIE.

Dès qu'il vit que j'avais recouvré l'usage de mes sens, il me prit les mains dans les siennes, et me dit : « 0 mon ami, que vous m'avez coûté de lar- » mes ! Dès que les flots de l'Océan , qui renver- » sèrent notre vaisseau , nous eurent séparés , je » me trouvai jeté, je ne sais comment, sur la » rive droite de la Seine. Mon premier soin fut de » vous chercher. J'allumai des feux sur le rivage; » je vous appelai ; j'engageai plusieurs de mes com- » patriotes , accourus à mes cris , de visiter dans » leurs barques les bords du fleuve, pour voir s'ils » ne vous trouveraient pas: tous nos soins furent » inutiles. Lejour vint et me montranotre vaisseau » renversé, la carène en haut, tout près du ri- » vage, où j'étais. Jamais il ne me vint dans la pen- » sée que vous eussiez pu aborder sur le rivage » opposé, dans le Belgium, ma patrie. Ce ne fut » que le troisième jour que, vous croyant péri, » je me déterminai à y passer pour y voir mes pa- » rents. La plupart étaient morts depuis mon ab- » sence : ceux qui restaient me comblèrent d'a- » mitiés; mais un frère même ne dédommage pas » delà perte d'un ami. Je retournai presque aus- » sitôt de l'autre côté du fleuve. On y déchargeait » notre malheureux vaisseau , où rien n'avait péri » que les hommes. Je cherchais votre corps sur le » rivage de la mer et je le redemandais le soir, le » matin et au milieu de la nuit , aux nymphes de » l'Océan , afin de vous élever un tombeau près » de celui d Héva. J'aurais passé , je crois , ma vie » dans ces vaines recherches, si le roi qui règne » sur les bords de ce fleuve, informé qu'un vais- » seau phénicien avait péri dans ses domaines , » n'en avait réclamé les effets , qui lui apparte- » naient , suivant les lois des Gaules. Je fis donc » rassembler tout ce que nous avions apporté de » l'Egypte, jusqu'aux arbres mômes, qui n'a- » vaient pas été endommagés par l'eau ; et je me » rendis avec ces débris auprès de ce prince. Bé- » nissons donc la providence des dieux, qui nous » a réunis, et qui a rendu vos maux encore plus » utiles à ma patrie que vos présents. Si vous » n'eussiez pas fait naufrage sur nos côtes, on n'y » eût pas aboli la coutume barbare de condam- » ner a l'esclavage ceux qui y périssent ; et si vous » n'eussiez pas été condamné à être sacrifié je ne » vous aurais peut-être jamais revu , et le sang des » innocents fumerait encore sur les autels du dieu » Mars. »

Ainsi parla Céphas. Pour le roi, il n'oublia rien de ce qui pouvait me faire oublier le souvenir de mes malheurs. Il s'appelait Bardus. Il était déjà avancé en âge, et il portait, comme son peuple,

la barbe et les cheveux longs. Son palais était bâ de troncs de sapins , couchés les uns sur les a très. Il n'y avait pour portes 20 que de grands cui de bœuf qui enfermaient les ouvertures. Personn; n'y faisait la garde, car il n'avait rien à craindr de ses sujets; mais il avait employé toute son ir dustrie pour fortiGer sa ville contre les ennemi du dehors. Il l'avait entourée de murs faits d troncs d'arbres entremêlés de mottes de gazon avec des tours de pierre aux angles et aux portes Il y avait au haut de ces tours des sentinelles qi veillaient jour et nuit. Le roi Bardus avait ei cette île de la nymphe Lulétia , sa mère , dont ellj portait le nom. Elle n'était d'abord couverte quj d'arbres, et Bardus n'avait pas un seul sujet, s'occupait à tordre , sur le bord de son île , des c bles d'écorce de tilleul, et à creuser des aun pour en faire des bateaux. Il vendait les ouvrage ,1 de ses mains aux mariniers qui descendaient oi }r|n remontaient la Seine. Pendant qu'il travaillait , chantait les avantages de l'industrie et du com merce, qui lient tous les hommes. Les batelier s'arrêtaient souvent pour écouter ses chansons Ils les répétaient et les répandaient dans toutes le Gaules, où elles étaient connues sous le nom d<j vers bardes. Bientôt il vint des gens s'établir daiii; son île, pour l'entendre chanter, et pour y vivr< avec plus de sûreté. Ses richesses s'accrurent ave< ses sujets. L'île se couvrit de maisons, les fo rets voisines se défrichèrent, et des troupeau? nombreux peuplèrent bientôt les deux rivages voil sins. C'est ainsi que ce bon roi s'était formé uii empire sans violence. Mais lorsque son île n'étai pas encore entourée de murs, et qu'il songeaii déjà à en faire le centre du commerce dans toute* les Gaules, la guerre pensa en exterminer les ha-j bitants.

Un jour, un grand nombre de guerriers qui remontaient la Seine en canots d'écorce d'orme dé- i,, barquèrentsur son rivage septentrional, tout vis-j » à-vis de Lutétia. Us avaient à leur tête le iarlé lt;;p; Carnut , troisième fils de Tendal , prince du nordJ , , Carnut venait de ravager toutes les côtes de la mer Hyperborée , où il avait jeté l'épouvante et la dé solation. Il était favorisé en secret, dans les Gau-t , les , par les druides, qui , comme tous les hommes; ; faibles, inclinent toujours pour ceux qui se rendent redoutables. Dès que Carnut eut mis pied à terre, il vint trouver le roi Bardus, et lui dit : « Combattons, toi et moi, à la tête de nos guer- » riers : le plus faible obéira au plus fort ; car la » première loi de la nature est que tout cède à la force. » Le roi Bardus lui répondit : « 0 Car-,

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» nut! s'il ne s'agissait que d'exposer ma vie pour » défendre mon peuple, je le ferais très volontiers; » mais je n'exposerais pas la vie de mon peuple , » quand il s'agirait de sauver la mienne. C'est la » bonté , et non la force , qui doit choisir les rois. » La bonté seule gouverne le monde , et elle em- » ploie , pour le gouverner, l'intelligence et la » force, qui lui sont subordonnées, comme toutes » les puissances de l'univers. Vaillant fils de Ten- » dal, puisque tu veux gouverner les hommes, » voyons qui de toi ou de moi est le plus capable » de leur faire du bien. Voila de pauvres Gaulois » tout nus. Sans reproche, je les ai plusieurs fois » vêtus et nourris, en me refusant à moi-même » des habits et des aliments. Voyons si tu sauras » pourvoir à leurs besoins. »

Carnut accepta le défi. C'était en automne. Il tut à la chasse avec ses guerriers ; il tua beaucoup Me chevreuils, de cerfs, de sangliers et d'élans. Il lonimensuite, avec la chair de ces animaux, un çrand festin à tout le peuple de Lutétia, et vêtit »\e leurs peaux ceux des habitants qui étaient nus. e roi Bardus lui dit : « Fils de Tendal , tu es un grand chasseur : tu nourriras le peuple dans la M» saison de la chasse ; mais au printemps et en été il mourra de faim. Pour moi , avec mes blés, la 4 laine de mes brebis et le lait de mes troupeaux, A je puis l'entretenir toute Tannée. »

o| Carnut ne répondit rien ; mais il resta campé Jvec ses guerriers sur le bord du fleuve, sans vouoiibir se retirer.

u| Bardus, voyant son obstination, fut le trouver m son tour , et lui proposa un autre défi. « La valait leur, lui dit-il , convient à un chef de guerre; itejj mais la patience est encore plus nécessaire aux M rois. Puisque tu veux régner, voyons qui de I nous deux portera !e plus long-temps cette lonrelgue solive. » C'était le tronc d'un chêne de fiente ans. Carnut le pris sur son dos ; mais, impatient, il le jeta promptement par terre. Bardus le iariiargea sur ses épaules, et le porta, sans remuer, ;0rd. ksqu'après le coucher du soleil , et bien avant im ms la nuit.

^ j Cependant , Carnut et ses guerriers ne s'en a llaient point. Ils passèrent ainsi tout l'hiver, îcupés de la chasse. Le printemps venu, ils meîçaient de détruire une ville naissante, qui refuit de leur obéir; et ils étaient d'autant plus à aindre , qu'ils manquaient alors de nourriture, tfdus ne savait comment s'en défaire, car ils {aient les plus forts. En vain il consultait les plus Itciensdeson peuple; personnenepouvaitluidon- 1 de conseils. Enfin , il exposa son embarras à sa

Bernarwn.

mère Lutétia, qui était fort âgée, mais qui avait un grand sens.

Lutétia lui dit : « Mon fils , vous savez quan- » lité d'histoires anciennes et curieuses que je )y vous ai apprises dès votre enfance : vous excel- » lez à les chanter : défiez le fils de Tendal aux » chansons. »

Bardus fut trouver Carnut, et lui dit : « Fils de ?) Tendal, il ne suffit pas à un roi de nourrir ses » sujets, et d'être ferme et constant dans les tra- » vaux; il doit savoir bannir de leur pensée les opi- » nions qui les rendent malheureux, car ce sont » les opinions qui font agir les hommes, et qui les » rendentbons ou méchants. Voyonsqui de toi ou » de moi régnera sur leurs esprits. Ce ne fut point » par des combats qu'Hercule se fit suivre dans les » Gaules; mais par des chants divins qui sortaient » de sa bouche comme des chaînes d'or, enchaî- » naientles oreilles de ceux qui l'écoutaient, et les » forçaient à le suivre. »

Carnut accepta avec joie ce troisième défi. 11 chanta les combats des dieux du nord sur les glaces , les tempêtes de Niorder sur les mers, les ruses de Vidar dans les airs, les ravages de Thor sur la terre, et l'empire de Hoder dans les enfers. 11 y joignit le récit de ses propres victoires; et ses chants firent passer une grande fureur dans le cœur de ses guerriers, qui paraissaient prêts à tout détruire.

Pour le roi Bardus, voici ce qu'il chanta :

« Je chante l'aube du matin; les premiers rayons » de l'aurore qui ont lui sur les Gaules, empire » de Piuton ; les bienfaits de Cérès, et le malheur w de l'enfant Lois. Ecoutez mes chants > esprits » des fleuves, et répétez-les aux esprits des mon- » ta g nés bleues.

» Cérès venait de chercher par toute la terre sa » fille Proserpine. Elle retournait dans la Sicile, où » elle était adorée. Elle traversait les Gaules sau- » vages, leurs montagnes sans chemins, leurs val- » lées désertes et leurs sombres forêts, lorsqu'elle » se trouva arrêtée par les eaux de la Seine . sa » nymphe , changée en fleuve.

» Sur la rive opposée de la Seine, se baignait » alors un bel enfant aux cheveux blonds , appelé » Lois. Il aimait à nager dans ses eaux transpa- » renies, et à courir lout nu sur ses pelouses soii- » taires. Dès qu'il aperçut une femme, il fut se » cacher sous une touffe de roseaux.

» Mon bel enfant , lui cria Cérès en soupirant , » venez à moi, mon bel enfant! A la voix d'une » femme affligée, Lois sort des roseaux. Il met en » rougissant sa peau d'agneau , suspendue à un

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» saule. Il traverse la Seine sur un banc de sable , » et , présentant la main a Cérès, il lui montre un » chemin au milieu des eaux.

» Cérès ayant passé le fleuve, donne a l'enfant » Loïs un gâteau , une gerbe d'épis , et un baiser ; » puis lui apprend comment le pain se fait avec le » blé, et comment le blé vient dans les champs. » Grand merci, belle étrangère, lui dit Lois; je » vais porter à ma mère vos leçons et vos doux » présents.

» La mère de Loïs partage avec son enfant et » son époux le gâteau et le baiser. Le père, ravi, » cultive un champ, sème le blé. Bientôt la terre » se couvre d'une moisson dorée , et le bruit se ré- » pand dans les Gaules qu'une déesse a apporté » une plante céleste aux Gaulois.

» Près delà vivait un druide. 11 avait l'inspec- » tion des forets. Il distribuait aux Gaulois, pour » leur nourriture, les faînes des hêtres et les » glands des chênes. Quand il vit une terre la- » bourée et une moisson : Que deviendra ma » puissance, dit-il, si les hommes vivent de » froment?

» Il appelle Loïs. Mon bel ami, lui dit-il, où » éticz-vous quand vous vîtes l'étrangère aux beaux » épis? Loïs, sans malice, le conduit sur les bords » de la Seine. J'étais , dit-il , sous ce saule argenté ; » je courais sur ces blanches marguerites; je fus » me cacher sous ces roseaux, car j'étais nu. Le » traître druide sourit : il saisit Lois, et le noie au » fond des eaux.

» La mère de Loïs ne revoit plus son fils. Elle » s'en va dans les bois, et s'écrie : Où êtes-vous , » Loïs, Loïs, mon cher enfant! Les seuls échos » répèlent: Loïs, Lois, mon cher enfant! Elle court » tout éperdue le long de la Seine. Elle aperçoit » sur son rivage une blancheur : Il n'est pas loin, » dit-elle : voila ses fleurs chéries, voila ses blan- » ches marguerites. Hélas I c'était Loïs, Lois son » cher enfant!

)) Elle pleure, elle gémit, elle soupire; elle » prend dans ses bras tremblants le corps glacé de » Loïs; elle veut le ranimer contre son cœur : mais » le cœur de la mère ne peut plus réchauffer le » corps du fils , et le corps du fils glace déjà le cœur » de la mère : elle est près de mourir. Le druide, » monté sur un roc voisin, s'applaudit de sa ven- » geance.

» Les dieux ne viennent pas toujours à la voix » des malheureux ; mais aux cris d'une mère affli- » gée, Gérés apparut. Lois , dit-elle , sois la plus » belle fleur des Gaules. Aussitôt les joues pâles de » Lois se développent en calice plus blanc que In

» neige , ses cheveux blonds se changent en fileté » d'or. Une odeur suave s'en exhale. Sa taille lé- » gère s'élève vers le ciel; mais sa tête se penche » encore sur les bords du fleuve qu'il a chéri. Loïij J » devient lis.

)) Le prêlre de Pluton voit ce prodige, et n'en esi » point touché. II lève vers les dieux supérieurs ur » visage et des yeux irrités. Il blasphème, il me » nace Cérès; il allait porter sur elle une mait » impie, lorsqu'elle lui cria : Tyran cruel et dur » demeure.

» A la voix de la déesse il reste immobile. Mai » le roc ému s'entr'ouvre; les jambes du druide! » s'y enfoncent; son visage barbu et enflammé d< » colère se dresse vers le ciel en pinceaux de pour » pre, et les vêtements qui couvraient ses bra » meurtriers se hérissent d'épines. Le druide de » vient chardon.

» Toi , dit la déesse des blés ? qui voulai » nourrir les hommes comme les bêtes, devien » toi-même la pâture des animaux. Sois l'ennemi » des moissons après ta mort, comme tu le fu » pendant ta vie. Pour toi, belle fleur de Lois » sois l'ornement de la Seine , et que, dans la mai) » de ses rois , ta fleur victorieuse l'emporte ui » jour sur le gui des druides.

» Braves suivants de Carnut , venez habiter m » ville. La fleur de Loïs parfume mes jardins » de jeunes filles chantent jour et nuit son aven » ture dans mes champs. Chacun s'y livre à u » travail facile et gai; et mes greniers, aimés d » Cérès, rompent sous l'abondance des blés. »

A peine Bardus avait fini de chanter , que le guerriers du nord, qui mouraient de faim, aban donnèrent le fils de Tendal, et se firent habitanl de Lutétia. « Oh! me disait souvent ce bon roi » que n'ai-je ici quelque fameux chantre de 1 » Grèce ou de l'Egypte, pour policer l'esprit d » mes sujets ! Rien n'adoucit le cœur des homme » comme de beaux chants. Quand on sait faire d » vers et de belles fictions, on n'a pas besoin » sceptre pour régner. »

Il me mena voir avec Géphas le lieu où il ava fait planter les arbres et les graines réchappées d notre naufrage. C'était sur les flancs d'une collir exposée au midi. Je fus pénétré de joie quand vis les arbres que nous avions apportés pleins c suc et de vigueur. Je reconnus d'abord l'arbre aii coings de Crète, à ses fruits cotonneux et od< 1

rants ; le noyer de Jupiter , d'un vert lustré ; H

elinier, le figuier, le peuplier, le poirier d

filin

mont Ida, avec ses fruits en pyramide : tous ci arbres venaient de l'île de Crète. Il y avait cncoi

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des vignes de Thasos et de jeunes châtaigniers de l'île de Sardaigne. Je voyais un grand pays dans un petit jardin. Il y avait, parmi ces végétaux, quelques plantes qui étaient mes compatriotes , entre autres le chanvre et le lin. C'étaient celles qui plaisaient le plus au roi, à cause de leur utilité. Il avait admiré les toiles qu'on en faisait en Egypte , plus durables et plus souples que les peaux dont s'habillaient la plupart des Gaulois. Le roi prenait plaisir a arroser lui-même ces plantes, et à en ôter les mauvaises herbes. Déjà le chanvre, d'un beau vert, portait toutes ses têtes égales a la hauteur d'un homme, et le lin en fleur couvrait la terre d'un nuage d'azur.

Pendant que nous nous livrions, Céphas et moi , au plaisir d'avoir fait du bien, nous apprîmes que les Bretons , fiers de leurs derniers succès , non contents de disputer aux Gaulois l'empire de la mer qui les sépare, se préparaient a les attaquer par terre et a remonter la Seine, afin de porter le fer et le feu jusqu'au milieu de leur pays. Ils étaient partis, dans un nombre prodigieux de barques, d'un promontoire de leur île, qui n'est séparé du continent que par un petit détroit. Ils côtoyaient le rivage des Gaules , et ils étaient près d'entrer dans la Seine, dont ils savent franchir les dangers en se mettant dans des anses à l'abri des fureurs de Neptune. L'invasion des Bretons fut sue dans toutes les Gaules, au moment où ils commencèrent à l'exécuter; car les Gaulois allument des feux sur les montagnes , et , par le nombre de ces feux et l'épaisseur de leur fumée, ils donnent des avis qui volent plus promptement que les oiseaux.

A la nouvelle du départ des Bretons , les troupes confédérées des Gaules se mirent en route pour défendre l'embouchure de la Seine. Elles marchaient sous les enseignes de leurs chefs ; c'étaient des peaux de loup, d'ours , de vautour, d'aigle, ou de quelque autre animal malfaisant, suspendues au bout d'une gaule. Celle du roi Bardus et de son île était la figure d'un vaisseau, symbole du commerce. Céphas et moi, nous accompagnâmes le roi dans cette expédition. En peu de jours, touîes les troupes gauloises se rassemblèrent sur le bord de la mer.

Trois avis furent ouverts pour la défense de son rivage. Le premier fut d'y enfoncer des pieux pour empêcher les Bretons de débarquer, ce qui était d'une facile exécution, a tien du que nous étions en grand nombre, et que la forêt était voisine. Le deuxième fut de les combattre au moment où ils débarqueraient. Le troisième, de ne pas exposer les

troupes a découvert a la descente des ennemis, mais de les attaquer lorsque, ayant mis pied à terre, ils s'engageraient dans les bois et les vallées. Aucun de ces avis ne fut suivi; car la discorde était parmi les chefs des Gaulois. Tous voulaient commander, et aucun d'eux n'était disposé à obéir. Pendant qu'ils délibéraient, l'ennemi parut, et il débarqua au moment où ils se mettaient en ordre.

Nous étions perdus sans Céphas. Avant l'arrivée des Bretons , il avait conseillé au roi Bardus de diviser en deux sa troupe, composée des habitants de Lutétia , et de se mettre en embuscade avec la meilleure partie dans les bois qui couvraient le revers de la montagne d'Héva ; tandis que lui Céphas combattrait les ennemis avec l'autre partie, jointe au reste des Gaulois. Je priai Céphas de détacher de sa division les jeunes gens , qui brûlaient, comme moi, d'en venir aux mains, et de m'en donner le commandement. Je ne crains point les dangers, lui dis-je ; j'ai passé par toutes les épreuves que les prêtres de Thèbes font subir aux initiés, et je n'ai point eu peur. Céphas balança quelques moments. En Du , il me confia les jeunes gens de sa troupe , en leur recommandant , ainsi qu'a moi , de ne pas s'écarter de sa division.

L'ennemi cependant mit pied à terre. A sa vue, beaucoup de Gaulois s'avancèrent vers lui , en jetant de grands cris ; mais comme ils l'attaquaient par petites troupes , ils en furent aisément repoussés ; et il aurait été impossible d'en rallier un seul, s'ils n'étaient venus se remettre en ordre derrière nous. Nous aperçûmes bientôt les Bretons qui marchaient pour nous attaquer. Les jeunes gens que je commandais s'ébranlèrent alors, et nous marchâmes aux Bretons, sans nous embarrasser si le reste des Gaulois nous suivait. Quand nous fûmes à la portée du trait, nous vîmes que les ennemis ne formaient qu'une seule colonne , longue, grosse et épaisse , qui s'avançait vers nous à petits pas , tandis que leurs barques se hâtaient d'entrer dans le fleuve pour nous prendre à revers. Je l'avoue , je fus ébranlé à la vue de cette multitude de barbares demi-nus, peints de rouge et de bleu, qui marchaient en silence dans le plus grand ordre. Mais lorsqu'il sortit tout-à-coup de cette colonne silencieuse des nuées de dards, de flèches de cailloux et de balles de plomb, qui renversèrent plusieurs d'entre nous en les perçant de part en part, alors mes compagnons prirent la fuite. J'allais oublier moi-même que j'avais l'exemple à leur donner, lorsque je vis Céphas à mes côtés; il était suivi de toute l'armée. « Invoquons Herl

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,) cule, me dit-il, et chargeons. » La présence de mon ami me rendit tout mon courage. Je restai a mon poste, et nous chargeâmes , les piques baissées Le premier ennemi que je rencontrai fut un habitant des îles Hébrides. Il était d'une taille gigantesque. L'aspect de ses armes inspirait l'horreur; ses épaules et sa tête étaient couvertes d'une peau de raie épineuse ; il portait au cou un collier de mâchoires d'hommes, et il avait pour lance le tronc d'un jeune sapin, armé d'une dent de baleine. « Que demandes-tu à Hercule? me » dit-il. Le voici qui vient à toi. » En même temps il me porta un coup de son énorme lance avec tant de furie , que , si elle m'eût atteint , elle m'eût cloué a terre , où elle entra bien avant. Pendant qu'il s'efforçait de la ramener a lui , je lui perçai la gorge de l'épieu dont j'étais armé : il en sortit aussitôt un jet de sang noir et épais, et ce Breton tomba en mordant la terre et en blasphémant les dieux.

Cependant nos troupes, réunies en un seul corps,

étaient aux prises avec la colonne des ennemis. Les massues frappaient les massues, les boucliers poussaient les boucliers , les lances se croisaient avec les lances. Ainsi deux fiers taureaux se disputent l'empire des prairies : leurs cornes sont entrelacées; leurs fronts se heurtent; ils se poussent en mugissant ; et soit qu'ils reculent ou qu'ils avancent, ces deux rivaux ne se séparent point. Ainsi nous combattions corps a corps. Cependant cette colonne , qui nous surpassait en nombre , nous accablait de son poids , lorsque le roi Bardus la vint charger en queue , a la tête de ses soldats, qui jetaient de grands cris. Aussitôt une terreur panique saisit ces barbares, qui avaient cru nous envelopper et qui l'étaient eux-mêmes. Ils abandonnèrent leurs rangs et s'enfuirent vers les bords de la mer, pour regagner leurs barques qui étaient loin de là. On en fit alors un grand massacre, et on en prit beaucoup de prisonniers.

Après la bataille, je dis a Céphas : Les Gaulois doivent la victoire au conseil que vous avez donné au roi; pour moi, je vous dois l'honneur. J'avais demandé un poste que je ne connaissais pas. Il fallait y donner l'exemple, et j'en étais incapable, lorsque votre présence m'a rassuré. Je croyais que les initiations de l Egypte m'avaient fortifié contre tous les dangers; mais il est aisé d'être brave dans un péril dont on est sûr de sortir. Céphas me répondit: «OAmasis! il y a plus de force a avouer » ses fautes, qu'il n'y a de faiblesse à les commet- » tre. C'est Hercule qui nous a donné la victoire; » mais après lui, c'est la surprise qui a ôté le

» courage à nos ennemis, et qui avait ébranlé îe » vôtre. La valeur militaire s'apprend par l'exer- » cice , comme toutes les autres vertus. Nous de- » vous , en tout temps, nous méfier de nous- » mêmes. En vain nous nous appuyons sur notre » expérience ; nous ne devons compter que sur » le secours des dieux. Pendant que nous nous » cuirassons d'un côté, la fortune nous frappe de » l'autre. La seule confiance dans les dieux cou- » vre un homme tout entier. »

On consacra à Hercule une partie des dépouilles des Bretons. Les druides voulaient qu'on brûlât les ennemis prisonniers , pareeque ceux-ci en usent de même à l'égard des Gaulois qu'ils ont pris dans les batailles. Mais je me présentai dans l'assemblée des Gaulois , et je leur dis : « 0 peu- » pies ! vous voyez par mon exemple si les dieux » approuvent les sacrifices humains. Ils entremis » la victoire dans vos mains généreuses : les souil- » lerez-vous dans le sang des malheureux? N'y a- » t-il pas eu assez de sang versé dans la fureur du » combat? En répandrez-vous maintenant sans » colère, et dans la joie du triomphe? Vos ennemis » immolent leurs prisonniers : surpassez-les en » générosité, comme vous les surpassez en cou- » rage. » Les iarles et tous les guerriers applaudirent à mes paroles. Ils décidèrent que les prisonniers de guerre seraient désormais réduits à l'esclavage.

Je fus donc cause qu'on abolit la loi qui les condamnait au feu. C'était aussi à mon occasion qu'on avait abrogé la coutume de sacrifier des innocents à Mars, et de réduire les naufragés en servitude. Ainsi, je fus trois fois utile aux hommes dans les Gaules ; une fois par mes succès, et deux fois par mes malheurs : tant il est vrai que les dieux tirent le bien du mal quand il leur plaît !

Nous revînmes à Lutétia, comblés par les peuples d'honneurs et d'applaudissements. Le premier soin du roi, a son arrivée, fut de nous mener voir son jardin. La plupart de nos arbres étaient en rapport. Il admira d'abord comment la nature avait préservé leurs fruits de l'attaque des oiseaux. La châtaigne, encore en lait, était couverte de cuir et d'une coque épineuse. La noix tendre était protégée par une dure coquille et par un brou amer. Les fruits mous étaient défendus avant leur maturité parleur âpreté, leur acidité ou leur verdeur. Ceux qui étaient mûrs invitaient a les cueillir. Les abricots dorés, les pêches veloutées et les coings cotonneux exhalaient les plus doux parfums. Les rameaux du prunier étaient couverts de fruits violets, saupoudrés de poudre blanche.

L'ARCADIE

Les grappes, déjà vermeilles, pendaient à la vigne; et sur les larges feuilles du figuier, la figue entr'ouverte laissait couler son suc en gouttes de miel et de cristal. « On voit bien, dit le roi, que » ces fruits sont des présents des dieux. Ils ne sont » pas, comme les semences des arbres de nos fo- » rets, aune hauteur où on ne puisse atteindre21. » Ils sont à la portée de la main. Leurs riantes » couleurs appellent les yeux, leurs doux parfums » l'odorat, et ils semblent formés pour la bouche, » par leur forme et leur rondeur. » Mais quand ce bon roi en eut savouré le goût : « 0 vrai pré- » sent de Jupiter ! dit-il; aucun mets préparé par i » l'homme ne leur est comparable : ils surpassent » en douceur le miel et îa crème. 0 mes cher s » amis 1 mes respectables hôtes ! vous m'avez » donné plus que mon royaume: vous avez ap- » porté dans les Gaules sauvages une portion de | » la délicieuse Egypte. Je préfère un seul de ces » arbres à toutes les mines d'étain qui rendent » les Bretons si riches et si fiers. »

Il fit appeler les principaux habitants de la cité, et il voulut que chacun d'eux goûtât de ces fruits merveilleux. 11 leur recommanda d'en conserver précieusement les semences, et de les mettre en terre dans leur saison. A la joie de ce bon roi et j de son peuple, je sentis que le plus grand plaisir | de l'homme était défaire du bien à ses semblables. | Céphas me dit: « Il est temps de montrer a mes | » compatriotes l'usage des arts de l'Egypte. J'ai j » sauvé du vaisseau naufragé la plupart de nos » machines, mais jusqu'ici elles sont restées inu- I » tiles, sans que j'osasse même les regarder; car I » elles me rappelaient trop vivement le souvenir j » de votre perte. Voici le moment de nous en ser- ! » vir. Ces froments sont mûrs ; cette chenevière l » et ces lins ne tarderont pas a l'être. »

Quand on eut recueilli ces plantes, nous apprîmes au roi et à son peuple l'usage des moulins pour réduire le blé en farine, elles divers apprêts qu'on donne à la pâte pour en faire du pain22. Avant notre arrivée, les Gaulois mondaient le blé, l'avoine et l'orge de leurs écorces, en les battant avec des pilons de bois dans des troncs d'arbres creusés, et ils se contentaient de faire bouillir ces grains pour leur nourriture. Nous leur montrâmes ensuite à faire rouir le chanvre dans l'eau, pour le séparer de son chaume, à le sécher, a le briser, a le teiller, à le peigner, à le filer, et a tordre ensemble plusieurs de ses fils pour en faire des cordes. Nous leur fîmes voir comme ces cordes, par leur force et leur souplesse, deviennent propres à être les nerfs de toutes les machines. Nous leur ensei-

gnâmes a tendre les fils du lin sur des métiers , pour en faire de la toile au moyen de la navette ; et comment ces doux travaux fontpasser aux jeunes filles les longues nuits de l'hiver dans l'innocence et dans la joie.

Nous leur apprîmes l'usage de la tarière, de l'herminelte, du rabot, et de la scie inventée par l'ingénieux Dédale ; comment ces outils donnent a l'homme de nouvelles mains, et façonnent à son usage une multitude d'arbres dont les bois se perdent dans les forêts. Nous leur enseignâmes à tirer de leurs, troncs noueux de grosses vis et de lourds pressoirs, propres à exprimer le jus d'une infinité de fruits et a extraire des huiles des plus durs noyaux. Ils ne recueillirent pas beaucoup de raisin de nos vignes; mais nous leur donnâmes un grand désir d'en multiplier les ceps, non-seulement par l'excellence de leurs fruits, mais en leur faisant goûter des vins de Crète et de l'île de Thasos, que nous avions sauvés dans des urnes.

Après leur avoir montré l'usage d'une infinité de biens que la nature a placés sur la terre à la vue de l'homme, nous leur apprîmes â découvrir ceux qu'elle a mis sous ses pieds : comment on peut trouver de l'eau dans les lieux les plus éloignés des fleuves, au moyen des puits inventés par Danaùs; de quelle manière on découvre les métaux ensevelis dans le sein de la terre ; comment, après les avoir fait fondre en lingots, ou les forge sur l'enclume pour les diviser en tables et en lames ; comment, par des travaux plus faciles, l'argile se façonne, sur la roue du potier, en figures et en vases de toutes les formes. Nous les surprîmes bien davantage, en leur montrant des bouteilles de verre faites avec du sable et des cailloux, lis étaient ravis d'étonnement de voir la liqueur qu'elles renfermaient se manifester a la vue et échappera la main. Mais quand nous leur lûmes les livres de Mercure ïrismégiste, qui traitent des ar ts libéraux et des sciences naturelles, ce fut alors que leur admiration.n'eut plus de bornes. D'abord ils ne pouvaient comprendre que îa parole pût sortir d'un livre muet, et que les pensées des premiers Egyptiens eussent pu se transmettre jusqu'à eux sur des feuilles fragiles de papyrus. Quand ils entendirent ensuite le récit de nos découvertes, qu'ils virent les prodiges de la mécanique, qui remue avec de petits leviers les plus lourds fardeaux, et ceux de la géométrie, qui mesure des distances inaccessibles, ils étaient hors d'eux-mêmes. Les merveilles delà chimie et de la magie, les divers phénomènes de physique, les faisaient passer de ravissement en ravissement. Mais , lorsque nous leur eûmes

L AJ1CAD1K.

prédit une éclipse de lune, qu'ils regardaient avant notre arrivée comme une défaillance accidentelle de cette planète, et qu'ils virent, au moment que nous leur indiquâmes, l'astre de la nuit s'obscurcir dans un ciel serein, ils tombèrent a nos pieds j en disant : « Certainement vous êtes des dieux! » ! Omfi, ce jeune druide qui avait paru si sensible à mes malheurs, assistait a toutes nos instructions, j Il nous dit : « A vos lumières et a vos bienfaits , | » je suis tenté de vous prendre pour quelques uns j » des dieux supérieurs; mais aux maux que vous » avez soufferls , je vois que vous n'êtes que des | » hommes comme nous. Sans doute vous avez ; » trouvé quelque moyen de monter dans le ciel; j » ou les habitants du ciel sontdescendusdansl'heu- i » reuse Egypte, pour vous communiquer tant de | » biens et tant de lumières. Vos sciences et vos » arts surpassent notre intelligence , et ne peuvent » être que les effets d'un pouvoir divin. Vous êtes » les enfants chéris des dieux supérieurs: pour » nous, Jupiter nous a abandonnés aux dieux in- » fcrnaux. Notre pays est couvert de stériles forêts » habitées par des génies malfaisants, qui sèment » notre vie de discordes , de guerres civiles , de » terreurs, d'ignorances et d'opinions malheureu- » ses. Notre sort est mille fois plus déplorable que » celui des bêtes qui, vêtues , logées et nourries » par la nature, suivent leur instinct sans s'égarer, » et ne craignent point les enfers. »

» Les dieux, lui répondit Céphas, n'ont éléin- » justes envers aucun pays, ni à l'égard d'aucun » homme. Chaque pays a des biens qui lui sont par- » licnliers, etqui servent a entretenir la communi- » cation entre tous les peuples par des échanges » réciproques. La Gaule a des métaux que l'E- » gyple n'a pas : ses forêts sont plus belles ; ses )) troupeaux ont plus de lait, et ses brebis plus de » toison. Mais, dans quelque lieu que l'homme ha- » bite, son partage est toujours fort supérieur a » celui des bêtes, pareequ'il a une raison qui se )> développe a proportion des obstacles qu'elle sur- )) monte; qu'il peut, seul des animaux, appliquer » a son usage des moyens auxquels rien ne peut » résister, tels que le feu. Ainsi Jupiter lui a donné » l'empire sur la terre, en éclairant sa raison de » l'intelligence même de la nature, et en ne con- » fiant qu'a lui l'élément qui en est le premier » moteur. »

Céphas parla ensuite a OmO et aux Gaulois des récompenses réservées dans un autre monde à la vertu et a la bienfaisance, et des punitions destinées au vice et a la tyrannie ; de la métempsycose et des autres mystères de la religion de rEgypte,

autant qu'il est permis à un étranger de les connaître. Les Gaulois , consolés par ses discours et par nos présents , nous appelaient leurs bienfaiteurs, leurs pères, les vrais interprètes des dieux. Le roi Bardus nous dit: « Je ne veux adorer que » Jupiter. Puisque Jupiter aime les hommes, il » doit protéger particulièrement les rois, qui sont » chargés du bonheur des nations. Je veux aussi » honorer Isis, qui a apporté ses bienfaits sur la » terre, afin qu'elle présente au roi des dieux les » vœux de mon peuple. » En même temps il ordonna qu'on élevât un temple23 à Isis a quelque distance de la ville, au milieu de la forêt; qu'on y plaçât sa statue avec l'enfant Orus dans ses bras, telle que nous l'avions apportée dans le vaisseau ; qu'elle fut servie avec toutes les cérémonies de l'Egypte; que ses prêtresses, vêtues de lin , l'honorassent nuit et jour par des chants, et par une vie pure qui approche l'homme des dieux.

Ensuite il voulut apprendre à connaître et a tracer les caractères ioniques. 11 fut si frappé de l'utilité de l'écriture, que, dans un transport de sa joie, il chanta ces vers :

« Voici des caractères magiques, qui peuvent » évoquer les morts du sein des tombeaux. Ils » nous apprendront ce que nos pères ont pensé il » y a mille ans; et dansmille ans ils instruiront nos » enfants de ce que nous pensons aujourd'hui. Il » n'y a point de flèche qui aille aussi loin , ni de » lance aussi forte. Ils atteindraient un homme » retranchéauhaut d'une montagne; ils pénètrent » dans la tête malgré le casque , et traversent le » cœur malgré la cuirasse. Ils calment les sédi- » tions, ils donnent de sages conseils, ils font ai- » mer, ils consolent, ils fortifient; mais, si quel- » que homme méchant en fait usage, ils produisent » un effet contraire.

» Mon fils, me dit un jour ce bon roi, les lunes » de ton pays sont-elles plus belles que les nôtres? » Te reste-t-il quelque chose a regretter en Egypte? » Tu nous en as apporté ce qu'il y a de meilleur : » les plantes, les arts et les sciences. L'Egypte » tout entière doit être ici pour toi. Reste avec » nous : tu régneras après moi sur les Gaulois. Je » n'ai d'autre enfant qu'une fille unique, qui s'ap- » pelle Gotha : je te la donnerai en mariage. Crois » moi, un peuple vaut mieux qu'une famille; et » une bonne femme, qu'une patrie. Gotha demeure » dans celte île la-bas, dont on aperçoit d'ici les » arbres : car il convient qu'une jeune fille soit » élevée loin des hommes , et surtout loin de la » cour des rois. »

Le désir de faire le bonheur d'un peuple suspen

L'ARGÀDÏË,

dit en moi l'amour de la patrie. Je consultai Céphas, qui approuva les vues du roi. Je priai donc ce prince de me faire conduire au lieu qu'habitait sa fille, afin que, suivant la coutume des Egyptiens, je pusse me rendre agréable a celle qui devait être un jour la compagne de mes peines et de mes plaisirs. Le roi chargea une vieille femme, qui venait chaque jour au palais chercher des vivres pour Gotha, de me conduire chez elle. Celte vieille me fit embarquer avec elle dans un bateau chargé de provisions; et, nous laissant aller au cours du fleuve, nous abordâmes en peu de temps dans l'île où demeurait la fille du roi Dardus. On appelait cette île l'île aux Cygnes, parceque ces oiseaux venaient au printemps faire leurs nids dans les roseaux qui bordaient ses rivages, et qu'en tout temps ils paissaient Vamerina potenlilla2'', qui y croît abondamment. Nous mîmes pied à terre, et nous aperçûmes la princesse assise sous des aunes, au milieu d'une pelouse toute jaune des fleurs de l'anserina. Elle était entourée de cygnes, qu'elle appelait à elle en leur jetant des grains d'avoine. Quoiqu'elle fût à l'ombre des arbres, elle surpas- : sait ces oiseaux en blancheur par l'éclat de son 1 teint et de sa robe, qui était d'hermine. Ses che- I veux étaient du plus beau noir ; ils étaient ceints, 1 ainsi que sa robe, d'un ruban rouge. Deux fem- | mes, qui l'accompagnaient à quelque distance, | vinrent au-devant de nous. L'une attacha notre ba- I teau aux branches d'un saule, et l'autre, me pre- ; nant par la main, me conduisit vers sa maîtresse. " ; La jeune princesse me fit asseoir sur l'herbe, au- I près d'elle; après quoi elle me présenta de la farine de millet bouillie, un canard rôti sur des écor- I ces de bouleau , avec du lait de chèvre dans une I corne d'éian. Elle attendit ensuite, sans me rien dire, que je m'expliquasse sur le sujet de ma visite.

Quand j'eus goûté, suivant l'usage, aux mets ; qu'elle m'avait offerts, je lui dis : « 0 belle Gotha! I » je désire devenir le gendre du roi, votre père; , » et je viens, de son consentement, savoir si ma ' » recherche vous sera agréable. »

I La fille du roi B ardu s baissa les yeux, et me ré- ' i pondit : « 0 étranger ! je suis demandée en ma- : » riage par plusieurs iarles qui font tous les jours î » a mon père de grands présents pour m'oblenir , ' » mais je n'en aime aucun. Ils ne savent que se » battre. Pour loi, je crois, si tu deviens mon j » époux, que tu feras mon bonheur, puisque tu » fais déjà celui de mon peuple. Tu m'apprendras l » les arts de l'Egypte , et je deviendrai semblable » a la bonne Isis de ton pays, dont on dit tant de » bien dans les Gaules. »

Après avoir ainsi parlé, elle regarda mes habits, admira la finesse de leur tissu , et les fit examiner à ses femmes, qui levaient les mains au ciel de surprise ; elle ajouta ensuite en me regardant : « Quoique tu viennes d'un pays rempli de toute » sorte de richesse et d'industrie, il ne faut pas » croire que je manque de rien, et que je sois » moi-même dépourvue d'intelligence. Mon père » m'a élevée dans l'amour du travail , et il me fait » vivre dans l'abondance de toutes choses. »

En même temps elle me fit entrer dans son palais , où vingt de ses femmes étaient occupées a lui plumer des oiseaux de rivière, et a lui faire des parures et des robes de leur plumage ; elle me montra des corbeilles et des nattes de jonc très fin, qu elle avait elle-même tissues ; des vases d'élain en quanlité ; cent peaux de loup , de martre et de renard, avec vingt peaux d'ours. « Tous ces biens, » me dit-elle, t'appartiendront, si tu m'épouses; » mais ce sera a condition que tu n'auras point » d'autre femme que moi , que tu ne m'obligeras » point de travailler à la terre , ni d'aller chercher » les peaux des cerfs et des bœufs sauvages que » tu auras tués dans les forêts; car ce sont des » usages auxquels les maris assujettissent leurs )) femmes dans ce pays, et qui ne me plaisent point » du tout : que si tu t'ennuies un jour de vivre » avec moi , tu me remettras dans cette île où tu » es venu me chercher, et où mon plaisir est de » nourrir des cygnes, et de chanter les louanges » de la Seine, nymphe de Cérès. »

Je souris en moi-même de la naïveté de la fille du roi Bardus , et a la vue de tout ce qu'elle appelait des biens ; mais comme la véritable richesse d'une femme est l'amour du travail, la simplicité, la franchise , la douceur, et qu'il n'y a aucune dot qui soit comparable à ces vertus , je lui répondis : « 0 belle Gotha ! le mariage chez les Egyptiens » est une union égale, un partage commun de » biens et de maux. Vous me serez chère comme » la moitié de moi-même. » Je lui fis présent alors d'un écheveau de lin, crû et préparé dans les jardins du roi son père. Elle le prit avec joie , et me dit : « Mon ami , je filerai ce lin, et j'en ferai » une robe pour le jour de mes noces. » Elle me présenta à son tour ce chien que vous voyez , si couvert de poils qu'à peine on lui voit les yeux. Elle me dit : « Ce chien s'appelle Gallus; il des- » cent! d'une race très fidèle ; il te suivra partout , » sur la terre, sur la neige et dans l'eau ; il t'ac- » compagnera a la chasse , et même dans les com- » bals ; il te sera en tout temps un fidèle compa- » gnon, et un symbole de mon amour, » Comme la

L'ARC À DIE

fin du jour approchait, elle m'avertit de me retirer, de ne point descendre à l'avenir par le fleuve ; mais d'aller par terre le long du rivage , jusque vis-à-vis de son île, où ses femmes viendraient me chercher, afin de cacher notre bonheur aux jaloux. Je pris congé d'elle , et je m'en revins chez inoj en formant dans mon esprit mille projets agréables.

Un jour que j'allais la voir par un des sentiers de la foret, suivant son conseil , je rencontrai un des principaux iarles , accompagné de quantité de ses vassaux ; ils étaient armés comme s'ils eussent été en guerre. Pour moi j'étais sans armes, comme un homme qui est en paix avec tout le monde, et qui ne songe qu'a faire l'amour. Cet iarle s'avança vers moi d'un air fier, et me dit : « Que viens-tu » faire dans ce pays de guerriers , avec tes arts de » femmes? Prétends-tu nous apprendre à filer le » lin, et obtenir pour ta récompense la belle Go- » tha? Je m'appelle Torstan; j'étais un des com- » pagnons de Carnut ; je me suis trouvé à vingt- » deux combats de mer et à trente duels ; j'ai » combattu trois fois contre Witikind, ce roi fa- » meux du nord ; je veux porter (a chevelure aux » pieds du dieu Mars, auquel tu as échappé, et » boire dans ton crâne le lait de mes troupeaux. »

Après un discours si brutal , je crus que ce barbare allait m'assassiner ; mais , joignant la loyauté à la férocité , il ôta son casque et sa cuirasse , qui étaient de peau de bœuf, et me présenta deux épées nues, en m'en donnant le choix.

li était inutile de parler raison a un jaloux et à un furieux. J'invoquai en moi-même Jupiter, le protecteur des étrangers; et, choisissant l'épée la plus courte, mais la plus légère, quoiqu'à peine je pusse la manier, nous commençâmes un combat terrible, tandis que ses vassaux nous environnaient comme témoins , en attendant que la terre rougît du sang de leur chef, ou de celui de leur hôte.

Je songeai d'abord à désarmer mon ennemi , pour épargner sa vie ; mais il ne m'en laissa pas le maître; la colère le mettait hors de lui. Le premier coup qu'il voulut me porter fit sauter un grand éclat d'un chêne voisin ; j'esquivai l'atteinte de son épée en baissant la tête. Ce mouvement redoubla son insolence. « Quand tu t'inclinerais, » me dit-il , jusqu'aux enfers , tu ne saurais m'é- » chapper. » Alors, prenantsonépéeàdeux mains, il se précipita sur moi avec fureur; mais Jupiter donnant le calme a mes sens , je parai du fort de mon épée le coup dont i! voulait m'accabler; et lui en présentant la pointe, il s'en perça lui-même bien avant dans la poitrine. Deux ruisseaux de

sang sortirent a la fois de sa blessure et de sa bouche; il tomba sur le dos; ses mains lâchèrent son épée, ses yeux se tournèrent vers le ciel , et il ex- I pira. Aussitôt ses vassaux environnèrent son corps en jetant de grands cris ; mais ils me laissèrent al- I 1er sans me faire aucun mal ; car il règne beaucoup de générosité parmi ces barbares. Je me retirai à j la cité , en déplorant ma victoire.

Je rendis compte a Céphas et au roi de ce qui venait de m'arriver. « Ces iarles, dit le roi, me » donnent bien du souci; ils tyrannisent mon peu- » pie. S'il y a quelque mauvais sujet dans le pays, » ils ne manquent pas de l'attirer à eux , pour » fortifier leur parti. Ils se rendent quelquefois re- » doutables à moi-même ; mais les druides le sont » encore davantage. Personne ici n'ose rien faire » sans leur aveu. Comment m'y prendre pour af- » faiblir ces deux puissances? J'ai cru qu'en aug- » mentant celle des iarles, j'opposerais une digue » a celle des druides ; mais le contraire est arrivé. » La puissance des druides est augmentée, il sem- » ble que l'une et l'autre s'accordent pour étendre » leur oppression sur mon peuple, et jusque sur » mes hôtes. 0 étranger! me dit-il , vous ne l'avez » que trop éprouvé! » Puis se tournant vers Céphas : « 0 mon ami! ajouta-t-il, vous qui avez »

acquis dans vos voyages l'expérience nécessaire au gouvernement des hommes, donnez quelques conseils a un roi qui n'est jamais sorti de son pays! Oh ! je sens que les rois devraient voyager. » « 0 roi! répondit Céphas, je vous dévoilerai une partie de la politique et de la philosophie de l'Egypte. Une des lois fondamentales de la nature est que tout soit gouverné par des contraires. C'est des contraires que résulte l'harmonie du monde; il en est de même de celles des nations. La puissance des armes et celle de la re- )) ligion se combattent chez tous les peuples. Ces » deux puissances sont nécessaires pour laconser- » vation de l'état. Lorsque le peuple est opprimé par ses chefs , i! se réfugie vers ses prêtres; et lorsqu'il est opprimé par ses prêtres , il se réfugie vers ses chefs. La puissance des druides a donc augmenté chez vous par celle même des iarles ; car ces deux puissances se balancent partout. Si vous voulez donc diminuer l'une des deux, loin d'augmenter celle qui lui est opposée, ainsi que vous l'avez fait, il faut, au contraire, l'affaiblir.

» H y a un moyen encore plus simple et plus sûr de diminuer à la fois les deux puissances qui vous font ombrage : c'est de rendre votre peuple heureux ; car il n'ira plus chercher de protection

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