‹ Œuvres;Chapitre 188 sur 236 · L ARC · texte numérisé non relu

L ARC

» hors de vous, et ces deux puissances se détruiront » bientôt, puisqu'elles ne doivent leur influence » qu'à l'opinion de ce même peuple. Vous en vien- » drez a bout en donnant aux Gaulois des moyens » abondants de subsistance, par l'établissement des ' » arts qui adoucissent la vie , et surtout en hono- » rantet favorisant l'agriculture, qui en est le sou- » tien. Votre peuple vivant dans l'abondance, les » iarles et les druides s'y trouveront aussi. Lorsj » que ces deux corps seront contents de leur sort, » ils ne chercheront point a troubler celui des au- » très; ils n'auront plus à leur disposition cette » foule d'hommes misérables , demi-nus et à moij » tie morts de faim, qui, pour avoir de quoi vivre, j » sont toujours prêts à servir la violence des uns, ! » ou la superstition des autres ; il résultera de cette j» politique humaine que votre propre puissance, j» fortifiée de celle d'un peuple que vous rendrez F» heureux par vos soins , anéantira celle des iarles j » et des druides. Dans toute monarchie bien ré- !» glée , le pouvoir du roi est dans le peuple , et ce- » lui du peuple dans le roi. Vous ramènerez alors J» vos nobles et vos prêtres a leurs fonctions natu- » relies. Les iarles défendront la nation au dehors, !» et ne l'opprimeront plus au dedans ; et les drui- :» des ne gouverneront plus les Gaulois par la ter- ! :j» reur; mais ils les consoleront et les aideront, i|) parleurs lumières et leurs conseils, a supporter lit) les maux de la vie, ainsi que doivent faire les i 9 ministres de toute religion, i » C'est par cette politique que l'Egypte est pare j) venue à un degré de puissance et de félicité qui ■ ) en a fait le centre des nations ; et que la sagesse •m de ses prêtres s'est rendue recommandable par «m toute la terre. Souvenez-\ous donc de celte i- j) maxime, que tout excès dans îe pouvoir d'un ) corps religieux ou militaire vient du malheur 3 j> du peuple, parceque toute puissance vient de r-H» lui. Vous ne détruirez cet excès qu'en rendant i I le peuple heureux.

el J » Lorsque voîre autorité sera suffisamment il- établie, conférez-en une partie a des magistrats 5 j choisis parmi les plus gens de bien. Veillez suri tout sur l'éducation des enfants de votre peuple; h mais gardez-vous de la confier au premier venu I qui voudra s'en charger , et encore moins à aut cun corps particulier , tel que celui des druides, a dont les intérêts sont toujours différents de ceux de l'état. Considérez l'éducation des enfants de iî votre peuple comme la partie la plus précieuse |i de votre administration. C'est elle seule qui j forme les citoyens : les meilleures lois ne sont in ) rien sans elle.

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» En attendant que vous puissiez jeter d'une » manière solide les fondements du bonheur des » Gaulois, opposez quelques digues à leurs maux. » Instituez beaucoup de fêtes, qui les dissipent par » des chants et par des danses. Balancez l'influence » réunie des iarles et des druides par celle des » femmes. Aidez celles-ci à sortir de leur escla- » vage domestique. Qu'elles assistent aux festins, » aux assemblées, et même aux fêtes religieuses. » Leur douceur naturelle affaiblira peu à peu la » férocité des mœurs et de la religion. »

Le roi répondit a Céphas : « Vos observations » sont pleines de vérité, et vos maximes de sa- » gesse. J'en profiterai. Je veux rendre cette ville » fameuse par son industrie. En attendant , mon » peuple ne demande pas mieux que de se réjouir » et de chanter ; je lui ferai moi-même des chan- » sons. Quant aux femmes , je crois véritablement » qu'elles peuvent m'aider beaucoup : c'est par » elles que je commencerai à rendre mon peuple » heureux, au moins par les mœurs, si je ne le » puis par les lois. »

Pendant que ce bon roi parlait, nous aperçûmes , sur le bord opposé de la Seine , le corps de Torstan. Il était tout nu, et paraissait sur l'herbe comme un monceau de neige. Ses amis et ses vasseaux l'entouraient, et jetaient de temps en temps des cris affreux. Un de ses amis traversa le fleuve dans une barque, et vint dire au roi : « Les ang se » paie par le sang; que l'Egyptien périsse! » Le roi ne répondit rien a cet homme; mais quand il fut parti, il me dit : « Votre défense a été légi- » time; mais ce serait ma propre injure, que je » serais obligé de m'éloigner. Si vous restez , vous » serez , par les lois , obligé de vous battre succes- » si v cm eut avec tous les parents de Torstan , qui » sont nombreux, et vous succomberez tôt ou tard. « D'un autre côté, si je vous défends contre eux, » ainsi que je le ferai, vous entraînerez cette ville » naissante dans votre perte; car les parents, les » amis et les vassaux de Torstan ne manqueront » pas de l'assiéger , et il se joindra à eux beaucoup » de Gaulois que les druides irrités contre vous » excitent a la vengeance. Cependant soyez sûr » que vous trouverez ici des hommes qui ne vous » abandonneront pas dans le plus grand danger. »

Aussitôt iî donna des ordres pour Ja sûreté de la ville, et on vit accourir sur ses remparts tous les habitants , disposés a soutenir un siège en ma faveur. Ici , ils faisaient des amas de cailloux; là, ils plaçaient de grandes arbalètes et de longues poutres armées de pointes de fer. Cependant , nous voyions arriver le long de la Seine une grande foule

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de peuple. C'étaient les amis , les parents , les vassaux de Torslan ; avec leurs esclaves ; les partisans des druides, ceux qui étaient jaloux de l'établissement du roi, et ceux qui, par inconstance, aiment la nouveauté. Les uns descendaient le fleuve en barques ; d'autres traversaient la foret en longues colonnes. Tous venaient s'établir sur les rivages voisins de Lutétia, et ils étaient en nombre infini. 11 m'était impossible désormais de m'échapper. Il ne fallait pas compter d'y réussir a la faveur des ténèbres ; car, dès que la nuit fut venue, les mécontents allumèrent une multitude de feux, dontle fleuve était éclairé jusqu'au fond de son canal.

Dans cette perplexité , je formai en moi-même une résolution qui fut agréable a Jupiter. Comme je n'attendais plus rien des hommes , je résolus de me jeter entre les bras de la vertu, et de sauver celte ville naissante en allant me livrer seul aux ennemis. A peine eus-je mis ma confiance dans les dieux, qu'ils vinrent à mon secours.

Omfi se présenta devant nous, tenant a la main une branche de chêne, sur laquelle avait crû une branche de gui. A la vue de cet arbrisseau qui avait pensé nrêtre si fatal, je frissonnai ; mais je ne savais pas que l'on doit souvent son salut a qui Ton a dû sa perte, comme aussi l'on doit souvent sa perte a qui l'on a dû son salut. « 0 roi ! dit Omfi, » ô Céphas! soyez tranquilles ; j'apporte de quoi » sauver votre ami. Jeune étranger, me dit-il, » quand toutes les Gaules seraient conjurées con- » tre toi , voici de quoi les traverser sans qu'aucun » de tes ennemis ose seulement te regarder en » face. C'est ce rameau de gui qui a crû sur cette » branche de chêne. Je vais te raconter d'où vient » le pouvoir de cette plante , également redouta- » ble aux hommes 25 et aux dieux de ce pays. Un » jour Balder raconta a sa mère Friga qu'il avait » songé qu'il mourait. Friga conjura le feu, les » métaux , les pierres, les maladies , l'eau , les ani- » maux, les serpents , de ne faire aucun mal à son » fils ; et les conjurations de Friga étaient si piîis- » santés que rien ne pouvait leur résister. Balder » allait donc dans les combats des dieux , au milieu » des traits, sans rien craindre. Loke, son en- » nemi, voulut en savoir la raison. 11 prit la forme » d'une vieille, et vint trouver Friga. Il lui dit : » Dans les combats, les traits et les rochers tom- » bent sur votre fils Balder, sans lui faire de mal. » Je le crois bien , dit Friga , toutes ces choses me » l'ont juré. Il n'y a rien dans la nature qui puisse » l'offenser. J'ai obtenu cette grâce de tout ce qui » aquelquepuissance.il n'y a qu'un petit arbuste » à qui je ne l'ai pas demandée, pareequ'il m'a

» paru trop faible. 11 était sur l'écorced'un chêne; » à peine avait-il une racine. Il vivait sans terre. » Il s'appelle Mislilten. C'était le gui. Ainsi parla » Friga. Loke aussitôt courut chercher cet ar » buste; et venant a l'assemblée des dieux pendan » qu'ils combattaient contre l'invulnérable Balde » (car leurs jeux sont des combats), il s'approcha dd » l'aveugle Hoder: Pourquoi, lui dit-il , ne lances-} » tu pas aussi des traits a Balder? Je suis aveugle1 )> répondit Hoder, et je n'ai point d'armes. Loko , » lui présente le gui de chêne, et lui dit : Baldei i » est devant loi. L'aveugle Hoder lance le gui » Balder tombe percé, et sans vie. Ainsi le fils in » vulnérable d'une déesse fut tué par une brancln b » de gui lancée par un aveugle. Voila l'origine di » respect porté dans les Gaules à cet arbrisseau.

» Plains, ô étranger! un peuple gouverné par 1 f> crainte, au défaut de la raison. J'avais cru, a tor » arrivée , que tu en ferais naître l'empire par le » arts de l'Egypte, et voir l'accomplissement d'ui » ancien oracle fameux parmi nous , qui prédit ; » cette ville les plus grandes destinées; que se » temples s'élèveront au-dessus des forêts; qu'ell » réunira dans son sein des hommes de toutes le » nations ; que l'ignorant viendra y chercher de » lumières, l'infortuné des consolations, et que le » dieux s'y communiqueront aux hommes coram » dans l'heureuse Egypte. Mais ces temps sont en » core bien éloignés. »

Le roi nous dit, a Céphas et à moi : « 0 m » amisl profitez promptement du secours qu'Om » vous apporte. » En même temps , il nous fit pré parer une barque armée de bons rameurs. 11 nou donna deux demi-piques de bois de frêne, qu avait ferrées lui-même , et deux lingots d'or , qi étaient les premiers fruits de son commerce.

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chargea ensuite des hommes de confiance de non

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conduire chez les Yénétiens » les meilleurs navigateurs des Gaules. Ils vou » donneront les moyens de retourner dans votr )> pays ; car leurs vaisseaux vont dans la Méditer » ranée. C'est d'ailleurs un bon peuple. Pour vou

» ô mes amis ! vos noms seront a jamais célèbn; » dans les Gaules. Je chanterai Céphas et Amasis » et pendant que je vivrai , leurs noms retentiroi » souvent sur ces rivages. »

Ainsi nous prîmes congé de ce bon roi, etd'Om mors libérateur. Ils nous accompagnèrent jusqu'à bord de la Seine, en versant des larmes , ainsi qt nous. Pendant que nous traversions la ville, ur foule de peuple nous suivait, en nous donnant 1< plus tendres marques d'affection. Les femmes po taient leurs petits enfants dans leurs bras et si

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! urs épaules , et nous montraient en pleurant les jièces de lin dont ils étaient vêtus. Nous dîmes lieu au roi Bardus et à Omû, qui ne pouvaient I résoudre à se séparer de nous. Nous les vîmes )ng- temps sur la tour la plus élevée de la ville , lui nous faisaient signe des mains pour nous dire [dieu.

[ A peine nous avions débordé l'île, que les amis e Torstan se jetèrent dans une multitude de arques, et vinrent nous attaquer en poussant des ris effroyables. Mais , à la vue de l'arbrisseau icré que je portais dans mes mains , et que j'éleais en l'air, ils tombaient prosternés au fond e leurs bateaux , comme s'ils eussent été frappés ar un pouvoir divin; tant la superstition a de )rce sur des esprits séduits ! Nous passâmes insi au milieu d'eux, sans courir le moindre isque.

Nous remontâmes le fleuve pendant un jour. Insuite, ayant mis pied a terre, nous nous dirigeâmes vers l'occident, à travers des forets presque impraticables. Leur sol était çà et là couvert l'arbres renversés par le temps. 11 était tapissé jtartout de mousses épaisses et pleines d'eau , où !ious enfoncions quelquefois jusqu'aux genoux. Les hemins qui divisent ces forêts , et qui servent de limites à différentes nations des Gaules , étaient si >eu fréquentés , que de grands arbres y avaient lioussé. Les peuples qui les habitaient étaient neore plus sauvages que leur pays. Ils n'avaient l'autres temples que quelque if frappé de la fouire, ou un vieux chêne dans les branches duquel (uelque druide avait placé une tête de bœuf avec es cornes. Lorsque, la nuit, le feuillage de ces rbres était agité par les vents et éclairé par la umière de la lune , ils s'imaginaient voir les esprits et les dieux de ces forêts. Alors, saisis d'une ^erreur religieuse, ils se prosternaient à terre, et idoraient en tremblant ces vains fantômes de leur imagination. Nos conducteurs mêmes n'auraient jamais osé traverser ces lieux, que la religion leur endait redoutables, s'ils n'avaient été rassurés

>ien plus par la branche de gui que je portais, [ue par nos raisons.

Nous ne trouvâmes, en traversant les Gaules, ucun culte raisonnable de la Divinité , si ce n'est Itt'un soir, en arrivant sur le haut de la montagne ouverte de neige, nous y aperçûmes un feu au miieu d'un bois de hêtres et de sapins. Un rocher

noussu , taillé en forme d'autel , lui servait de

loyer. Il y avait de grands amas de bois sec, et des >eaux d'ours et de loup étaient suspendues aux ameaux des arbres voisins. On n'apercevait d'ail-

leurs autour de cette solitude , dans toute l'étendue de l'horizon , aucune marque du séjour des hommes. Nos guides nous dirent que ce lieu était consacré au dieu des voyageurs. Ce mot de consacré me fit frémir. Je dis a Céplias : Eloignonsnous d'ici. Tout autel m'est suspect dans les Gaules. Je n'honore désormais la Divinité que dans les temples de l'Egypte. Céphas me répondit: « Fuyez toute religion qui asservit un homme a » un autre homme au nom de la Divinité, fût-ce » même en Egypte ; mais partout où l'homme est » servi, Dieu est dignement honoré, fût-ce même » dans les Gaules. Partout le bonheur des hommes »> fait la gloire de Dieu. Pour moi, je sacrifie a » tous les autels où l'on soulage les maux du genre » humain. » Alors il se prosterna, et fit sa prière ; ensuite, il jeta dans le feu un tronçon de sapin et des branches de genévrier, qui parfumèrent les airs en pétillant. J'imitai son exemple; après quoi nous fûmes nous asseoir au pied du rocher, dans un lieu tapissé de mousse et abrité du vent du nord; et , nous étant couverts des peaux suspendues aux arbres, malgré la rigueur du froid , nous passâmes la nuit fort chaudement. Le matin venu, nos guides nous dirent que nous marcherions jusqu'au soir sur des hauteurs semblables, sans trouver ni bois, ni feu, ni habitation. Nous bénîmes une seconde fois la Providence de l'asile qu'elle nous avait donné; nous remîmes religieusement nos pelleteries aux rameaux de sapins ; nous jetâmes de nouveau bois dans le foyer ; et, avant de nous mettre en route , je gravai ces mots sur l'écorce d'un hêtre :

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