‹ Œuvres;Chapitre 189 sur 236 · CÉPHAS ET AMASIS ONT ADORÉ ICI LE DIEU QUI PREND SOIN DES VOYAGEURS · texte numérisé non relu

CÉPHAS ET AMASIS ONT ADORÉ ICI LE DIEU QUI PREND SOIN DES VOYAGEURS

Nous passâmes successivement chez les Car mites, les Cénomanes, les Diablinthes, les Redons, les Curiosolites , les habitants de Dariorigum , et enfin nous arrivâmes à l'extrémité occidentale de la Gaule, chez les Véné tiens. Les Y en é tien s sont les plus habiles navigateurs de ces mers, ils ont même fondé une colonie de leur nom , au fond du golfe Adriatique26. Dès qu'ils surent que nous étions les amis du roi Bardus, ils nous comblèrent d'amitiés. Ils nous offrirent de nous ramener directement en Egypte, où ils ont porté leur commerce; mais, comme ils trafiquaient aussi dans la Grèce , Céphas me dit : « Allons en Grèce , nous » y aurons des occasions fréquentes de retourner » dans votre patrie. Les Grecs sont amis des Egyp- » liens. Ils doivent à l'Egypte les fondateurs les

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» plus illustres de leurs villes; Cécrops a donné des » lois à Athènes, et Inachus à Argos. C'est à Ar- » gos que règne Agamemnon , dont la réputation » est répandue par toute la terre. Nous l'y verrons » couvert de gloire au sein de sa famille, et entouré » de rois et de héros. S'il est encore au siège de » Troie , ses vaisseaux nous ramèneront aisément » dans votre patrie. Vous avez vu le dernier degré » de civilisation en Egypte, la barbarie dans les » Gaules; vous trouverez en Grèce une politesse » et une élégance qui vous charmeront. Vous au- » rez ainsi le spectacle des trois périodes quepar- » courent la plupart des nations. Dans la première, » elles sont au-dessous de la nature; elles y allei- » gnent dans la seconde; elles vont au-delà dans la » troisième. »

Les vues de Céphas flattaient trop mon ambition pour la gloire, pour ne pas saisir l'occasion de connaître des hommes aussi fameux que les Grecs, et surtout qu'Agamemnon. J'attendis avec impatience le retour des jours favorables à la navigation ; car nous étions arrivés en hiver chez les Vénétiens. Nous passâmes cette saison dans des festins continuels, suivant l'usage de ces peuples. Dès que le printemps fut venu, nous nous embarquâmes pour Argos. Avant de quitter les Gaules , nous apprîmes que notre départ de Lutétia avait fait renaître la tranquillité dans les états du roi Bardus ; mais que sa fille , la belle Gotha , s'était retirée avec ses femmes dans le temple d'Isis, a laquelle elle s'était consacrée , et que nuit et jour elle faisait retentir la forêt de ses champs harmonieux.

Je fus très sensible au chagrin de ce bon roi, qui perdait sa fille par un effet même de notre arrivée dans son pays, qui devait le couvrir un jour de gloire ; el j'éprouvai moi-même la vérité de cette ancienne maxime , que la considération publique ne s'acquiert qu'aux dépens du bonheur domestique.

Après une navigation assez longue, nous rentrâmes dans le détroit d'Hercule. Je sentis une joie viveâla vue du ciel de l'Afrique, qui me rappelait le climat de ma patrie. Nous vîmes les hautes montagnes de la Mauritanie; Abila, située au détroit d'Hercule , et celle qu'on nomme les Sept-Frères , parcequ'elles sont d'une égale hauteur. Elles sont couvertes depuis leur sommet jusqu'au bord de la mer de palmiers chargés de dattes. Nous découvrîmes les riches coteaux de la Numidie , qui se couronnent deux fois par an de moissons qui croissent a l'ombre des oliviers , tandis que des haras de superbes chevaux paissent en toute saison dans

leurs vallées toujours vertes. Nous côtoyâmes bords de la Syrte, où croît le fruit délicieux lothos, qui fait, dit-on, oublier la patrie a étrangers qui en mangent. Bientôt nous aperçun les sables de la Libye, au milieu desquels so placés les jardins enchantés des Hespérides; com si la nature se plaisait a faire contraster les co trées les plus arides avec les plus fécondes. No entendions la nuit les rugissements des tigres des lions , qui venaient se baigner dans la mer ; au lever de l'aurore, nous les voyions se relir vers les montagnes.

Mais la férocité de ces animaux n'approchait p de celle des hommes de ces régions. Les uns i molent leurs enfants a Saturne ; d'autres ensevel sent les femmes toutes vives dans les tombeaux leurs époux. Il y en a qui, a la mort de leurs roi égorgent tous ceux qui les ont servis. D'autr tâchent d'attirer les étrangers sur leurs rivage pour les dévorer. Nous pensâmes un jour être proie de ces anthropophages ; car, pendant q nous étions descendus a terre, et que nous écha gions paisiblement avec eux de l'étain et du pour divers fruits excellents qui croissent dans lei pays , ils nous dressèrent une embuscade dont noi ne sortîmes qu'avec bien de la peine. Depuis événement, nous n'osâmes plus débarquer sur côtes inhospitalières, que la nature a placées vain sous un si beau ciel.

J'étais si irrité des traverses de mon voyage entrepris pour le bonheur des hommes , et surto de cette dernière perfidie , que je dis â Cépha Je crois toute la terre, excepté l'Egypte, couver de barbares. Je crois que des opinions absurde des religions inhumaines et des mœurs féroce sont le partage naturel de tous les peuples ; et sai doute la volonté de Jupiter est qu'ils y soient aba donnés pour toujours, car il les a divisés en tai de langues différentes , que l'homme le plus hier faisant, loin de pouvoir les réformer, ne peut seulement s'en faire entendre.

Céphas me répondit : « N'accusons point Ju » ter des maux des hommes. Notre esprit est » borné , que quoique nous sentions quelquefo )> que nous sommes mal, il nous est icnpossib » d'imaginer comment nous pourrions être mien » Si nous ôlions un seul des maux naturels » nous choquent, nous verrions naître de son » sence mille autres maux plus dangereux. » peuples ne s'entendent point; c'est un mal, » Ion vous : mais s'ils parlaient tous le même la » gage, les impostures, les erreurs, les préjug I » les opinions cruelles, particulières â chaque

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tion , se répandraient par toute la terre. La coni fusion générale qui est dans les paroles serait alorsdans les pensées. » 11 me montra une grappe |8 raisin : « Jupiter, dit-il, a divisé le genre hu- | main en plusieurs langues, comme il a divisé en S1 plusieurs grains cette grappe, qui renferme un ! grand nombre de semences, afin que si une partie de ces semences se trouvait attaquée par la corruption, l'autre en fût préservée 27 '. » Jupiter n'a divisé les langages des hommes ' qu'afîn qu'ils pussent toujours entendre celui de ; la nature. Partout la nature parle à leur cœur, éclaire leur raison, et leur montre le bonheur dans un commerce mutuel de bons offices. Partout, au contraire, les passions des peuples dépraventîeur cœur, obscurcissent leurs lumières, jles remplissent de haines, de guerres, de discordes et de superstitions, en ne leur montrant le bonheur que dans leur intérêt personnel et dans la ruine d' autrui.

' » La division des langues empêche ces maux

'particuliers de devenir universels ; et s'ils 1 jsont permanents chez quelques peuples, c'est ' qu'il y a des corps ambitieux qui en profitent ; tjcar l'erreur et le vice sont étrangers a l'homme. 1 L'office de la vertu est de détruire ces maux.

•Sans le vice, la vertu n'aurait guère d'exercice ifcfr la terre. Vous allez arriver chez les Grecs. iJ p ce qu'on a dit d'eux est véritable, vous trou- [tërez dans leurs mœurs une politesse et une 'Élégance qui vous raviront. Rien ne doit être 1 liai a la vertu de leurs héros , exercés par de

> ongs malheurs. »

Wout ce que j'avais éprouvé jusqu'alors de la marie des nations redoublait le désir que j'a- "l's d'arriver à Argos, et de voir le grand Agami non heureux au milieu de sa famille. Déjà |is apercevions le cap de ïénare, et nous étions 'lié de le doubler, lorsqu'un vent d'Afrique nous ïi sur les Strophades. Nous voyions la mer se J»er contre les rochers qui environnent ces îles. Sitôt en se retirant elle en découvrait les fondemts caverneux; tantôt s'élevant tout-à-coup elle mouvrait, en rugissant, d'une vaste nappe d'é- ' c6e. Cependant nos matelots s'obstinaient, mal- )!>'gi] la tempête , a atteindre le cap de Ténare, "liqu'un tourbillon de vent déchira nos voiles. Elilts nous avons été forcés de relâcher a Sténi-

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e ce port, nous nous sommes mis en route 1 ! r nous rendre a Argos par terre. C'est en allant i séjour du roi des rois que nous vous avons ( 'oniré , ô bon berger ! Maintenant nous desi-

rons vous accompagner au mont Lycée , afin de voir l'assemblée d'un peuple dont les bergers ont des mœurs si hospitalières et si polies. En disant ces dernières paroles, Amasis regarda Céphas, qui les approuva d'un signe de tête.

Tirtée dit à Amasis : « Mon fils, votre récit nous » a beaucoup touchés ; vous avez dû en juger par » nos larmes. Les Arcadiens ont été plus malheu- » reux que les Gaulois 28. Nous n'oublierons ja- » mais le règne de Lycaon, changé jadis en loup, » en punition de sa cruauté. Mais, a celte heure], » ce sujet nous mènerait trop loin. Je remercie » Jupiter de vous avoir disposé, ainsi que votre » ami, à passer demain la journée avec nous » au mont Lycée. Vous n'y verrez ni palais, ni » ville royale, et encore moins des sauvages et des » druides ; mais des gazons , des bois , des ruis- » seaux, et des bergers qui vous recevront de bon » cœur. Puissiez-vous prolonger long-temps votre » séjour parmi nous! Vous trouverez demain, à » la fête de Jupiter, des hommes de toutes les par- » ties de la Grèce, et des Arcadiens bien plus in- » struits que moi , qui connaîtront sans doute la » ville d'Argos. Pour moi, je vous l'avoue, je n'ai » jamais ouï parler du siège de Troie , ni de la » gloire d'Agamemnon, dont on parle, dites-vous, » par toute la terre. Je ne me suis occupé que du » bonheur de ma famille et de celui de mes voisins. » Je ne connais que les prairies et les troupeaux. » Jamais je n'ai porté ma curiosité hors de mon » pays. La vôtre, qui vous a jeté si jeune au mi- » lieu des nations étrangères, est digne d'un dieu » et d'un roi. »

Alors Tirtée, se retournant vers sa fille, lui dit : « Cyanée, apportez-nous la coupe d'Hercule. » Cyanée se leva aussitôt, courut la chercher, et la présenta à son père d'un air riant. Tirtée la remplit de vin, puis s'adressant aux deux voyageurs, il leur dit : « Hercule a voyagé comme vous, mes » chers hôtes. 1! est venu dans cette cabane; il s'y » est reposé lorsqu'il poursuivit, pendant un an, » la biche aux pieds d'airain du mont Érimanthe. » 11 a bu dans cette coupe : vous êtes dignes d'y » boire après lui. Aucun étranger n'y a bu avant » vous. Je ne m'en sers qu'aux grandes fêtes, et » je ne la présente qu'à mes amis. » il dit, et il offrit la coupe à Céphas. Elle était de bois de hêtre, et tenait une cyathe de vin. Hercule la vidait d'une haleine ; mais Céphas, Amasis et Tirtée eurent assez de peine à la vider en y buvant deux fois tour à tour.

Tirtée ensuite conduisit ses hôtes dans une chambre voisine. Elle était éclairée par une fene-

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