‹ Œuvres;Chapitre 192 sur 236 · ARGUMENT · texte numérisé non relu

ARGUMENT

« Socrate, le plus sage des Athéniens, s'étant » fait beaucoup d'ennemis parmi les superstitieux » et les athées, en soutenant l'existence d'un seul » Dieu, fut condamné a mort, sur l'accusation de » Mélitus, magistrat, appuyée par Anytus, prêtre » de Cérès , et par Lycon, sophiste. L'accusation » était conçue en ces termes :

« Mélitus, fils de Mélitus du peuple de Pithos, » accuse Socrate, filsdeSophronisque, du peuple, » d'Alopécé.

» Socrate est criminel, parcequ'il ne reconnaît » point les dieux que la république reconnaît, et » qu'il introduit de nouvelles divinités. Il esten- )) core criminel, parcequ'il corrompt la jeunesse. » Pour sa punition, la mort. »

« Socrate fut condamné par des juges tirés de » toutes les sections, de toutes les tribus ainsi que » de tous les peuples qui composaient les habitants » d'Athènes, quoiqu'il leur eût prouvé la fausseté » de cette accusation.

» Je suppose que, le jour où il mourut, ses trois » accusateurs s'introduisirent dans sa prison en lui » promettant la vie, la liberté, de la fortune et des » honneurs, s'il voulait s'avouer coupable. Quant » aux paroles de Socrate et aux raisonnements de » ses ennemis, on les trouve presque en entier dans » Platon, Xénophon etPlutarque; je n'ai guère eu » d'autre mérite que de les mettre en ordre.

» Je suppose donc qu' Anytus , Méiïtus, Lycon, » entrent dans le vestibule intérieur de la prison, » éclairé par une lampe. »

ANYTUS

Cher Mélitus, la mort de Socrate va nous faire beaucoup d'ennemis ; je connais l'inconstance des Athéniens: ils se réjouissent à présent de sa condamnation , ils le pleureront dès qu'ils le verront mort.

MÉLITUS

Vous avez raison, sage Anytus. Offrons-lui la vie , et tout ce qui peut la lui rendre agréable, pourvu qu'il se reconnaisse criminel. Par cet aveu, il perdra son crédit, et nous serons tranquilles ; nous n'avons a craindre que son innocence.

LYCON

Son innocence ! je vous le garantis coupable. J'ai préparé contre lui de nouveaux arguments auxquels je le défie de répondre.

ANYTt'S.

Holà, quelqu'un!

Si

J'i ri

J je

« Le geôlier paraît, avec un grand trousseau de; » clefs à sa ceinture. »

LE GEÔLIER

Que souhaitez-vous, illustres seigneurs?

MÉLITUS

Qui es-tu?

LE GEÔLIER

Je suis le geôlier , le valet des Onze.

MÉLITUS

Mène-nous où est Socrate.

le geôlier, d'un ton attendri. 11 est au cachot et aux fers.

mélitus, d'un ton courroucé.

11 est où il doit être.

le geôlier.

Il n'était pas besoin de tant de précautions; c'est le plus tranquille de mes prisonniers. mélitus.

Tais-toi, et obéis.

« Le geôlier prend la lampe, et ouvre la porte » d'un souterrain au fond duquel on aperçoit So-Î » cratc les fers aux mains, et les jambes engagées » dans une grosse pièce de bois. »

mélitus, au geôlier.

Va- t'en . ( Le geôlier sort.)

anytus, à Socrate.

Dansquel état nous vous trouvons, grand homme! Il y a ici beaucoup de prisonniers, mais nous ne venons voir que vous seul; c'est un sentiment d'humanité qui nous amène.

socrate , souriant.

C'est l'humanité du cyclope qui promit à ic Ulysse de le manger le dernier.

ANYTUS

Socrate, vous aimez a railler jusque dans les iè fers. Qui peut donc vous rendre si gai au milieu m

de ces épaisses ténèbres?

socrate.

Je n'étais pas privé de lumière. Je viens d'a; chever un hymne à Apollon et a Diane.

mélitus.

Cependant vous ne reconnaissez pas les dieux de la république!

Je reconnais pour agents de la Divinité tous ceux de la nature ; il n'y en a point qui en soit une imagej aussi vive que le soleil.

ANYTUS

Hélas! je viens vous apprendre une bien triste nouvelle. Vous savez que le vaisseau que nous envoyons tous les ans à l'île de Déîos, pour y célébrer par des sacrifices la naissance des enfants de La tone, est parti du Pirée depuis trente jours. Vous

'pi m

■iïSl

LA MORT DE SOCRÀTE

savez aussi qu'on ne peut faire mourir personne a Athènes pendant son absence.

SOCRATE

Je sais tout cela. J'aurais trouvé son retour bien long, si je n'en eusse employé le temps a faire un hymne au soleil et à la lune ; mais est-ce que ce vaisseau a péri ?

MÉLITUS

Non, il vient d'arriver.

SOCRATE

J'avais bien raison de célébrer l'astre des nuits; il vient me délivrer précisément après un mois révolu de son cours. 0 l'heureuse nouvelle ! elle confirme le songe que j'ai fait il y a deux nuits. Une femme d'une beauté excellente m'est appais; I rue, et m'a dit ce vers d'Homère :

Tu seras dans trois jours à Phthia la fertile.

LYCON

Laissez-là vos hymnes et vos rêves ; ne songez qu'à la vie, qui est une réalité.

ANYTUS

Socrate, votre sort est bien digne de compassion : vous êtes au moment de perdre ce que vous avez de plus cher, votre femme, vos enfants, l'estime publique. Vous allez mourir haï du peuple, flétri par la religion et les magistrats. . .

LYCON

Et méprisé des savants.

MÉLITUS

Lorsque le soleil sera ce soir a la fin de sa carrière, vous finirez la vôtre. Ouvrez les yeux sur le précipice effroyable où vous allez tomber, il en est encore temps. Obéissez aux lois, reconnaissez qu'elles vous ont justement condamné; nous vous sauverons la vie : vous connaissez notre crédit sur lepeuple et sur vos juges. Vous avez d'ailleurs par la loi le pouvoir de demander la diminution de la peine portée dans l'accusation : vous n'avez point usé de votre privilège, vous n'avez été jugé que par un seul jugement.

Les lois m'ont jugé, je leur obéis en mourant.

LYCON

Si les moyens proposés par Mélitus ne vous plaident pas, nous nous chargerons nous-mêmes de voire évasion. Nous avons des amis dans tous les Ipays où fleurissent les sciences ; nous vous recommanderons à eux : mais il faut avouer auparavant que vous avez eu tort de ne pas croire a leurs systèmes.

SOCRATE

Croyez-vous, Lycon, qu'il y aithors deTAlliquc

quelque lieu où l'on ne meure pas? Quant à vos amis, je ne doute point qu'ils n'aient le pouvoir de faire sortir un de leurs ennemis de prison, et même de la vie ; mais ils n'ont pas celui de l'y retenir long-temps. J'ai ri quelquefois de leurs systèmes; cependant je ne les ai jamais ni calomniés ni offensés.

MÉLITUS

Songez ce que c'est que d'être condamné a la mort. A la mort !

SOCRATE

La nature m'y avait condamné avant vous. Mais, après tout, cette mort, dont vous voulez me faire peur, va me délivrer , sans aucune recommandation, des fers, des persécutions, des calomnies, de tous les soucis de la vie , et des infirmités de la vieillesse, à laquelle je touche. La mort est un bien pour moi.

ANYTUS

Ce n'est pas la mort que vous devez craindre; c'est cette vie sans fin où vous allez entrer, où vous serez à jamais puni dans les enfers par des tourments horribles , si vous n'expiez pas vos erreurs et vos crimes par un prompt repentir. Hâtez- vous, la loi vous accorde encore une heure ; croyez-en, Socrate, un ministre des dieux, qui ne vient ici que pour votre salut éternel.

SOCRATE

Je vous sais bon gré, Anytus, de votre zèle. Après m'avoir livré aux bourreaux, vous me donnez en proie aux démons. Mais, croyez-moi , qui ne craint que Dieu ne craint point les mauvais génies: il n'y a d'autres démons que les méchants, et d'autre enfer que leur cœur.

ANYTUS

Impie! il vous sied bien de réclamer un Dieu, auquel vous ne croyez pas , et de nier les enfers, que tant de témoignages attestent! Voyez ces écritures, écoutez, et tremblez : (Il déroule un volume qu'il portait sous son manteau.) « Du temps de » Deucalion, fils de Minos, il y avait dans l'At- » tique...»

socrate , souriant.

Je crois bien qu'il y avait, dès ce temps-la, des hommes intéressés a faire peur aux autres.

ANYTUS

Comment ! vous ne croyez point à des écritures d'une antiquité si reculée ! Sachez qu'il faut être très savant pour pouvoir même y lire.

SOCRATE

Les écritures ne sont point pour moi des témoignages divins : tout livre est l'art d'un homme. Les lois de Dieu ne sont point écrites sur des par-

LA MORT DE SOCRATE

chemins intelligibles aux seuls savants ; mais elles sont tracées dans la nature et dans le cœur de tous les hommes. Je n'ai jamais lu dans le mien qu'il y eût des enfers, mais j'y ai éprouvé le sentiment d'une Providence très bonne, dont les bienfaits remplissent l'univers.

LYCON

Où est-elle cette Providence? dans des atomes.

ANYTUS

Lycon , mon cher Lycon , il n'est pas question de philosopher; gardez ces questions pour le Portique. Pour vous, Socrate, dites-moi comment vous honorez cette Providence. Vous voit-on fréquenter les temples des dieux?

SOCRATE

Je m'y suis souvent présenté aux jours solennels; j'ai enseigné aux jeunes gens a vivre entre eux comme des frères, adorant tous ensemble le Dieu qui est le père commun des hommes. J'ai toujours respecté la religion de mon pays.

ANYTUS

Que comptez-vous devenir, impie, qui vous êtes fait une religion à vous-même? Où sont vos autorités ?

SOCRATE

Dans la nature. Ma religion se manifeste à (ous les hommes : ils n'ont qu'a ouvrir les yeux et consulter leur cœur.

MÉLITUS

Celle d'Athènes en réunit les habitants : elle est d'une si haute antiquité qu'elle commence avant ses premiers rois.

SOCRATE

La mienne commence avec le monde, et ne finira qu'avec lui : c'est d'elle que sortent toutes les autres religions. Elles ne s'en seraient jamais séparées, si des politique sne les avaient altérées pour leurs propres intérêts. Voyez celles de la Thrace, de la Perse, de l'Egypte : chaque cité y a son dieu, qui en met les habitants en guerre : j'adore celui de l'univers , qui fait vivre tous les hommes en paix.

ANYTUS

Où est donc son temple ? où sont ses autels, ses statues , ses oracles, ses ministres? quels sacrifices lui faites-vous? quelles lampes brûîez-vous en son honneur, vous qui jamais n'avez mis une goutte d'huile dans les nôtres ?

SOCRATE

Il n'a pas besoin du pauvre Socrate pour enrichirses autels. Son temple est l'univers, et la terre est un de ses autels; la lampe qui l'éclairé, le so-

leil ; les sacrifices qu'il me demande sont ceux de mes passions; ses statues sont les animaux et les| hommes, qui se meuvent, agissent, s'entr'ai-j dent , et ne sont pas morts, comme les ouvrages] des sculpteurs ; enfin ses oracles et ses ministres; sont les sages qui m'instruisent , et surtout mon; bon génie.

MÉLITUS

Que dites-vous de bon génie ? Il n'y a de bons génies que les magistrats des républiques; ce n'est) qu'a ceux-là qu'il faut obéir.

SOCRATE

Il faut obéir avant tout aux lois de la nature ; mais je n'ai pas moins été fidèle à celles d'Athènes.} J'ai combattu dans ma jeunesse pour leur défense et j'accepte avec plaisir la mort qu'elles me don-j nent dans ma vieillesse.

ANYTUS

Puisque la religion est une loi de votre patrie,! pourquoi ne vous y soumettez-vous donc pas ?

SOCRATE

J'en ai rempli les principaux actes. Tout citoye doit respecter non-seulement celle de son pays mais celles des autres nations.

ANYTUS

Ainsi tout culte vous est indifférent. Vous ado reriez le vent avec les Thraccs , le feu avec le:| Perses, l'eau avec les Indiens, et vous immole! riez des hommes chez les habitants de la Cher!

sonèse.

SOCRATE

Non , certes. C'est pour cela que j'ai dit qu' fallait obéir avant tout aux lois de la nature. J m'opposerais a une religion injurieuse à Dieu et aux hommes, comme j'ai fait au gouvernemen des Trente. Je tâcherais de ramener peu a peij mes concitoyens a un culte pur.

ANYTUS

Cependant vous ne croyez pas à la pluralité d dieux.

Non ; je ne crois qu'a un seul Dieu. Mais parce queje m'éclaire de la lumière du soleil , je n'em pêche personne de se servir de celle des lampes

ANYTUS

Subtilité, sophisme, absurdité, hypocrisie dotes table ! Comme la raison humaine, livrée a ell même, s'égare !

LYCON

Ce n'est pas la raison qui nous égare, c'est l'or gueil.

SOCRATE

Sans doute la raison est le plus beau don qu

LA MORT DE SUCRAT E

nous ayons reçu du ciel : elle ne se trouble que par nos passions. Prenez garde que l'ambition et l'intérêt particulier n'égarent la vôtre.

ANYTUS

Impiété manifeste ! Quand on ne croit pas aux ! dieux, on regarde leurs ministres comme des imposteurs. Vous me traitez donc d'imposteur, Socrate ?

socrate .

Vous me faites dire ce que je ne dis pas. Vous i pouvez n'être qu'un homme égaré. D'ailleurs, on ! doit respecter les ministres de tous les cultes qui . ne sont pas inhumains, parceque dans leur origine | ce sont des rayons de la Divinité, qui se propose pour but le bonheur des hommes. Je me suis honoré de l'estime et de l'amitié de plusieurs de leurs j ministres.

ANYTUS

1 j Mais quelle est donc votre religion ?

SOCRATE

Je vous l'ai déjà dit : celle de tous les temps et 1 de tous les lieux.

ANYTUS

; A quoi vous a-t-elle servi?

SOCRATE

8 j A vivre tranquille, et a mourir content.

ANYTUS

f j Et qui vous assure d'un heureux avenir ?

SOCRATE

Ma conscience.

ANYTUS

Qui vous l'a dit?

SOCRATE

Ma raison.

LYCON

Mais s'il n'y a pas de Dieu ?

S'il n'y a pas de Dieu , je n'ai rien à craindre ; s'il y en a un, comme me le dit toute la nature, j'ai tout a espérer.

LYCON

]Queme fera-t-il pour vous après votremort, puisqu'il n'a rien fait pour vous pendant votre vie ? SOCRATE.

11 a tout fait pour moi, en me faisant marcher 1 dans les sentiers delà vertu ; après la mort, il est assez puissant pour me récompenser. Le passé et le présent sont dans ses mains ; pourquoi non l'avenir? L'univers est rempli de ses bienfaits.

ANYTUS

La religion d'Athènes est pleine de ses miracles. Voyez Jupiter et ses métamorphoses; l'Olympe, où l'on boit le nectar; les champs Élysées, ou sont

rassemblés tous les plaisirs. Croyez , Socrate , croyez. Les dieux pour récompense vous donneront une Hébé, comme à Hercule.

socrate, souriant.

A quoi me serviront tous les plaisirs des champs Elysées après ma mort , lorsque je n'aurai plus ni langue ni palais pour savourer leurs fruits, ni sexe pour leurs Hébés? Si vous me dites que les hommes y recouvrent tous leurs sens, ils y auront donc les mêmes besoins et les mêmes passions que sur la terre ; car Dieu ne fait rien en vain : on y serait donc sujet aux mômes infirmités? quelle félicité î

LYCON

Quel bien résultera donc pour vous delà mort?

SOCRATE

Celui de connaître les lois de la nature, quenous n'apercevons ici qu'à travers un voile.

ANYTUS

Belle contemplation, vraiment ! La physique vous a perdu , Socrate. Cher Mélitus , les magistrats devraient défendre l'étude de la physique : elle corrompt les meilleurs esprits.

LYCON

La physique ne dit rien de semblable. 11 faudrait au contraire une loi qui constatât les opinions reçues en physique, et défendît à toute personne de s'en écarter, sous peine de punition. La physique devrait être réservée aux seuls physiciens, comme la religion aux prêtres. La science est aussi un sa cerdoce.

SOCRATE

Cependant l'étude de la nature et de la religion appartient à tous les hommes. Je ne les ai étudiées que pour mes besoins et ceux de mes enfants ; je n'en connais point les lois primitives, mais j'en ai recueilliquelques résultats utiles à mes semblables. J'ignore comment une paille se forme , et encore plus comment le soleil a été formé pour mouvoir, éclairer et animer tant de mondes ténébreux; mais je sais que cet astre, si éloigné de nous, fait mûrir l'épi qui me nourrit : et j'en ai conclu qu'un être très intelligent, très puissant et très bon pourvoyait aux besoins de la terre , de la plante et de l'homme.

MÉLITUS

Si vous croyez que cet être existe, que ne songez-vous à profiter vous-même des biens qu'il a répandus ici -bas ? Vous êtes père de famille, vous jouissez encore d'une vieillesse vigoureuse, vous persuadez tout ce que vous voulez ; il n'est rien où vous ne puissiez parvenir.

LYCON

Faites comme les autres: flattez les grands, in-

LA MORT DE SOCRATE

triguez parmi les petits. Nous vous servirons de tout notre crédit, pourvu que vous soyez des nôtres; vous deviendrez riche et heureux : mais, auparavant, il faut avouer que vous vous êtes trompé.

SOCRATE

Plutôtmourir qued'agir contre ma conscience !

LYCON

Quel bonheur espérez-vous donc dans un autre monde, privé de tous vos sens? la mort, selon vous-même , va vous les enlever.

SOCRATE

Oui , je perdrai mes sens corporels; mais je conserverai ceux de l'intelligence. Cette ame, qui ne mange ni ne boit, que vos fers n'ont point enchaînée; cette ame , qui se transporte par la pensée où il lui plaît , ira se réunir a ce qu'il y a de conforme à sa nature. Les éléments de mon corps retourneront a ceux de la terre, et mon ame intelligente a l'intelligence suprême; la, elle connaîtra dans sa source l'ordre admirable de l'univers. Croyez-vous que Dieu , qui m'a donné dans ce monde des sens merveilleux pour goûter des plaisirs dont jamais je n'aurais eu d'idée, ne puisse dans une autre vie m'admetlre a un système de bonheur au-dessus de toutes vos conceptions? Quand je n'y goûterais que les jouissances que ma raison a éprouvées ici-bas, n'y suffiraient-elles pas à ma félicité éternelle? Peut-être que je connaîtrai ces astres, dont l'éclat ne semble briller pour nous , au sein des nuits, que pour élever nos pensées vers les cieux. Parmi vous, les uns croient que le soleil n'estqu'une pierre embrasée, et à demi fondue; les autres, que c'est un homme monté sur un char de feu , qui se promène sans cesse autour de nous , d'orient en occident. Peut-être est-ce une habitation céleste, placée au centre de notre univers pour en vivifier les mondes; peut-être, comme il est pour leurs habitants la source de tous biens pendant leur vie , est-il destiné après leur mort pour récompense à ceux qui ont été vertueux , comme un prix au milieu du jeu pour les vainqueurs. Les meilleurs esprits, pour connaître la vérité sur la terre , ne se traînent que sur des lignes, et n'en entrevoient que des points. Mon ame, dégagée de son corps, en embrassera des sphères dans les cieux ; je connaîtrai l'auteur de la nature, au sein de la lumière qui le voile à nos yeux. Notre ame, ici-bas, quoique troublée et agitée par les passions , est dérivée de la sienne, comme la flamme nébuleuse et ondoyante d'une lampe agitée par les vents fut originairement empruntée d'un rayon du soleil.

Yous me demandez ce que je ferai dans un au-

Ifll

tre monde. Dieu , qui a créé sur ce globe de bouc tant de créatures ravissantes, mais passagères e| fugitives, n'en a-t-il pu former d'autres plus ai-i niables , plus durables et plus heureuses dans hj soleil lui-même, source de tous nos biens? Man, que-t-il d'emplois a distribuer dans tant d'astrejj innombrables qui nous environnent? Peut-être i deviendrai-je un des ministres de sa bonté sur la terre , comme j'ai tâché de l'être pendant ma vie peut-être serai-je un de ces médiateurs invisible? qui inspirent les bonnes pensées , qui consolent e fortifient la vertu malheureuse, le bon génie d'uij autre Socrate. Je parlerai à la raison des peuplej égarés , et même à la vôtre , Mélitus. Je vous feraj lft sentir que, s'il faut une grande intelligence pouij 1 ' gouverner la république d'Athènes, il en faut un<| bien plus étendue pour gouverner le monde. J<jl "v vous ferai connaître , Anytus , qu'un dieu ne peu]rie avoir les passions d'un homme; et à vous , LyconJ i que rien n'est plus aimable que la vérité. En vou»^1 détachant de vos ambitions , vous connaîtrez qu'i |îllfl y a dans l'univers une puissance bien supérieure if i 1 la vôtre : sans doute je vous rapprocherai d'elle, s P je peux ouvrir vos cœurs au repentir. C'est ainsi i que mon bon génie m'a préservé souvent moi] f) to| même de mes passions. (On entend à travers li porte des voix de femmes et d'enfants qui crient Mon mari ! mon père ! Socrate ! Socrate Iroublt baisse la tête. )

MÉLITUS

Hola , geôlier. Maudit geôlier , où es-tu ?

LE GEÔLIER

Seigneur , me voici.

MÉLITUS

Que fais-tu donc ?

LE GEÔLIER

Seigneur, je broie la ciguë. Le soleil va bientôi * se coucher; je viens de tourner le dernier sable d<i !« l'horloge. ( Socraterelève saleté elsesyeux pleiné feu d'espérance vers le ciel.)

mélitus , au geôlier.

Va voir quels sont ceux qui viennent a la porte (Le geôlier sort. )

LYCON

Je demande qu'on ne laisse entrer personne *ai avant que j'aie proposé a Socrate tous mes arguments; ceux qui me restent sont péremptoires , i n'y a rien a répondre.

MÉLITUS

Nous avons trop de plaisir à vous entendre pour ne pas vous donner toute notre attention. anytus , à Lycon.

11 faut avouer que les dieux ont réuni en vous

loi foi

nei

LA MORT DE SOCRATE

jj toutes les forces de la raison humaine. Quelle tête !

J quelle conception ! (Le geôlier rentre. )

j]h le geôlier , à Mélitus.

]e Seigneur , ce sont la femme et les enfants de So-

tt. crate qui demandent qu'on les laisse entrer.

J MÉLITUS

y Cela ne se peut à présent.

]a LE GEÔLIER.

e; Us vous en supplient au nom des dieux et de la es nature ; ils pleurent.

et MÉLITUS.

la Je ne connais point d'autre nature que la loi.

es LE GEÔLIER.

<aj I Ses disciples demandent la même faveur ; ils dissent que la loi le permet.

n(j MÉLITUS.

jc Dis-leur que le magistrat le défend. Les voila utjnou veaux interprètes des loiscommedela religion. D Tel maître , tels disciples ; ils mériteraient bien lU8tde passer le pas avec lui. (Au geôlier. ) Dis-leur (il (d'attendre, et a la garde de repousser toute cette ea populace loin de la porte, au-delà du vestibule sj et de la barrière.

asj LE GEÔLIER.

0j. Seigneur, vous allez être obéi. ( 11 sort. ) jj mélitus, à Lycon.

t Vous pouvez commencer, docte Lycon, et pareil 1er tant qu'il vous plaira.

lycon , à Socrate.

Vous dites donc , Socrate, que la terre est couverte des bienfaits de la Divinité ; mais d'où viennent, je vous prie, les orages, les grêles, les tonnerres, les débordements de rivières, les tremblements de terre , les pestes , les maladies , les calomnies , les jalousies, les incendies, les procès, !es querelles, les guerres, les famines, les banqueroutes, et la mort? (îl se met à lire. ) En ai-je ,| îommé assez? Je crois bien que ce sont de véritaji pies maux que ceux-là. Répondez , si vous le pouvez. ( Il se met à rire aux éclats, et} à son exemple, Mélitus et Anytus. ) I socrate , souriant.

i Ces prétendus maux , Lycon , entretiennent l'harmonie générale de cette terre; ils y sont né- 3 îessaires; la plupart y sont rares. Mais jetez un «i |;oup d'œil sur les biens que la Divinité y répand à :haque instant : le soleil en est le dispensateur. >on char d'or , comme dit Homère , est attelé tous es matins par les Heures, qui conduisent ses quatre 'oursiers, le lumineux, l'empourpré, Tardent, et amoureux. La plus jeune des Heures, à demi fveillée, sort la première de dessous le manteau a franc de l'Aurore ; éblouie du premier éclat du

jour, elle frotte en souriant ses yeux encore humides. Ses sœurs, de différents âges, la suivent parées d'argent, de vermillon et de pourpre. Elles s'élèvent au plus haut des cieux, en formant toutes en» semble des chœurs de danses et de concerts autour du soleil , leur père. Chemin faisant , elles ensemencent la terre de fleurs brillantes, mais fugitives comme elles. Bientôtces filles célestes viennent tour a tour se réfugier sous le voile constellé de la nuit. A peine Apollon a-t-il disparu pour éclairer d'autres horizons , que Diane , sa sœur , portée sur un char d'argent attelé de deux chevaux noirs, vient réfléchir sur le nôtre une partie des rayons fraternels. Elle soulève de son sceptre le crêpe des nuits; à la faveur de sa lumière sororale, elle fait encore apparaître les monts escarpés, les vallées profondes, et leurs eaux réverbérantes sous un firmament étincelant de mille et mille feux. Des nymphes, couronnées de mousse, tournent autour d'elle en silence, versant sur la terre des corbeilles de pavots.

Pendant qu'elle parcourt le cercle oblique des nuits , elle trace celui des semaines et des mois qui accompagnent le soleil dans le cours des saisons et de l'année. Elle est la mère des mois, semblables aux différents âges de la vie et à leurs périodes. Le premier de tous , entouré de neiges , de pluies et de vents nébuleux, comme un enfant dans ses premiers langes , ne verse que des pleurs, et ne fait entendre que de tristes vagissements. Ses frères le suivent, l'un couronné de verdure dans une enfance déjà riante; l'autre, déboutons, defleurs, dans son adolescence; un autre, des roses éclatantes, mais épineuses , de l'ardente jeunesse; les suivants apportent les différents fruits de la virilité. Le dernier se traîne après eux, et ferme l'année; semblable a un vieillard chauve et a barbe blanche , c'est lui qui dépouille les forêts de leurs feuilles , et les couvre de frimas.

Ainsi la reine des nuits , dans sa course inégale, roule dans les cieux son disque chargé d'une lumière versatile. Comme une navette céleste , elle entrelace de ses rais d'argent les rayons du soleil, et en forme ce réseau de la vie, dont les nœuds merveilleux produisent les amours et les générations. Le soleil en engendre les chaînes éternelles; la lune en fournit les trames passagères, dont le temps coupe tour a tour les fils pour en faire renaître de nouveaux. Pour l'astre du jour, il répand sur tous les mondes qui l'environnent d'autres concerts de lumières, de couleurs, de mouvements et de vie, en se conjuguant avec d'autres Phébcs. Semblable a la Divinité, dont il est la plus vive

LA MORT DE SOCliATE,

image , il ne se communique à nous que par des bienfaits ; et si nous voulons porter nos contemplations jusque dans son sein , il éblouit notre vue, comme celles que nous osons hasarder sur la Divinité éblouissent notre entendement.

LYCON

C'est la sans doute un fragment de votre hymne a Apollon et à Diane. Je hais toutes ces longueurs, qu'on appelle de l'éloquence ; c'est un langage indigne d'un philosophe. Pour moi, je n'emploie que celui de la physique. Je préfère a ces vaines bouffissures le simple squelette de la pensée.

La nature ne nous montre de squelette que dans les corps qu'elle a livrés a la mort. Elle revêt de couleurs et de formes ravissantes ceux qu'elle remplit de vie : c'est sans doute pour plaire principalement aux hommes, qui sont les seuls des animaux auxquels elle a donné le sentiment de toutes les beautés. Les philosophes doivent suivre son exemple quand ils parlent de ses ouvrages.

LYCON

Si la nature avait voulu plaire aux hommes, elle se serait trompée dans son but comme dans ses moyens. En effet, a peine sont-ils entrés dans la vie, qu'ils sont forcés de la quitter. Les uns meurent dans le sein de leur mère, d'autres en venant au monde ; ceux-ci dans l'enfance , ceux-là dans l'adolescence : il en est fort peu qui parviennent à la vieillesse; et, quand ils vivraient tous autant que Nestor, que serait-ce, après tout, qu'une carrière aussi courte? S'il y avait des dieux dispensateurs de la vie humaine, ils seraient inconséquents.

SOCRATE

Croyez-moi, Lycon, la vie est un bienfait des dieux, et la mort en est un aussi. Le monde où la vie nous donne entrée est une fête bien plus magnifique et plus solennelle que celle des jeux olympiques; nous y sommes a la fois acteurs, spectateurs, et juges. La Divinité nous y introduit tour à tour, comme des étrangers qui au fond n'y ont aucun droit. Elle permet aux uns d'y rester un jour , a d'autres deux jours , à d'autres davantage : devons-nous trouver mauvais qu'elle nous appelle ensuite à d'autres scènes , sans doute pour y jouer d'autres rôles? A quelque âge que nous mourions, nous devons sortir de cette vie comme d'un banquet, en remerciant et bénissant la Divinité, qui nous y invite gratuitement. (Après une pause, il sourit.) Mais, Lycon , il paraît que vous vous y plaisez bien plus que vous ne dites, puisque vous voudriez y rester toujours.

Ot

liid i voi

on a

LYCON

Moi , m'y plaire ! comme un malheureux à 1 galère où il est enchaîné. Eh! qui jouit de ce pré tendu festin ? Il semble que les mets qu'on y sei soient livrés au pillage; ils sont la proie du plu fort ou du plus rusé ; on ne les conserve qu'à fore d'artifices, au milieu des procès , des impôts, de guerres et des superstitions , monstres toujour prêts a les enlever, comme des harpies. Enfin , le peuples mêmes ne se procurent le plus simple ne cessaire qu'à force de travaux. Ah! s'il y avai des dieux, ils seraient méchants.

SOCRATE

Vous n'avez cherché la Providence que dans 1 société des hommes; encore, si vous les aviez ob servés avec quelque attention , vous verriez qu le méchant seul y vit dans de continuelles alàrl mes ; le juste, au contraire, quel que soit son sorti1 passe sa vie dans un cercle perpétuel de jouissanj ces. Le travail, dont vous vous plaignez au seiif da vos loisirs , en est une source constante pour lui. lj est d'abord le frein le plus assuré de ses passions |}lK|J il développe les facultés de son ame, ou au moin*111 celles de son corps ; il les fortifie par de continuel exercices. C'est par lui qu'il jouit des production de tous les éléments , et de l'amitié de ses sem blables, auxquels est-il utile: lui enlève-t-on le fruits de ses travaux , il est privé des biens le plus communs , il tourne ses yeux vers l'avenir et son cœur vers cette Providence que vous mé 11111 connaissez. La mort, qui effraie tant les méchants j p ne lui parait qu'un passage à un état plus heu reux, ou au moins plus tranquille. Il juge, par ci que la Divinité a fait pour le bonheur des hom mes dans ce monde, de ce qu'elle peut faire poui I eux dans un autre; il s'endort en paix sur son sein |sc comme un enfant qui souffre sur le sein maternel

LYCON

Mais où est donc cette Providence dont vous par lez sans cesse? Dans des atomes. Ce monde, s magnifique selon vous, n'en est qu'un assemblagi fortuit , réuni et mu par les lois éternelles du mou vement, puisqu'enfin il faut le dire.

SOCRATE

Mais d'où viennent ces atomes ? Quelle main pris d'abord la peine de les réduire en poussièr impalpable, et leur a donné ensuite les moyenjjsi de s'accrocher de mille manières différentes, l'aide d'un simple mouvement? Où est l'origint de ce mouvement?

LYCON

En eux-mêmes. L'attraction est inhérente à li matière , et la matière est éternelle.

LA MORT DE SOCRATE

SOCRATE

Mais s'il est ainsi, comment la matière s'estelle d'abord divisée en atomes? ils ne devaient ( jamais se séparer les uns des autres, puisqu'ils s'attirent toujours.

LYCON

Cela est ainsi, Démocrite l'a dit.

SOCRATE

0 Lycon ! un athée est dans la nature comme un aide-manœuvre dans un superbe palais, oiiil litjne voit tout au plus que l'équerre et le niveau qui en ont élevé les murs ; il ne fait aucune attention aux proportions des colonnes, aux belles formes des statues , à la distribution des appartements convenables aux divers besoins de ses habitants , et à aucune des harmonies et concordances du plan dont un habile architecte a tracé l'ensemble; son intelligence, toujours attachée à son mortier, ne peut plus s'élever au-dessus de ses ^conceptions grossières : ainsi le matérialisme Il abrutit l'esprit et endurcit le cœur. Quoi! il ne «n'est jamais élevé dans le vôtre le plus petit mouus! vement de reconnaissance, d'amour et de religion, a la vue d'un arbre chargé de fruits , d'une us vierge belle et modeste, ou du lever de l'aurore? ^{Lycon se met à rire. ) Grand Dieu ! l'athéisme est la plus terrible punition de l'athée.

lycon , à demi fâché.

Quoi 1 ce ne sont pas des atomes éternels qui ont tout formé, en s'attirant et s'accrochant mutuellement?

SOCRATE

Si ces atomes s'attirent et s'accrochent sans cesse, ils ont dû faire un bloc unique de tout l'u- « aivers; il serait h présent impossible d'en trouver im séparé des autres, qui pût en donner au moins une idée.

LYCON

Mais ils se repoussent aussi.

SOCRATE

S'ils s'attirent et se repoussent à la fois , ils devraient tenir le monde en perpétuelle dissolution ; m devrait voir les corps célestes tantôt se réunir n masses informes, tantôt se dissiper en poudre. ,e soleil et la lune n'auraient pas cette forme phérique, si propre au mouvement ; il n'y aurait >as de raison pour qu'ils fussent plutôt en globe [n'en pyramide ou en cube.

LYCON

Si fait, si fait; pareeque ces astres ayant été originairement dans un état de mollesse , les atohes du centre ont dû attirer ceux de la circonirence vers eux, et en former une boule.

SOCRATE

Mais pourquoi ceux de la circonférence n'auraîent-ils pas attiré aussi bien ceux du centre vers eux, puisqu'ils étaient à la même distance ? ils auraient dû tourner des astres en formes de coupes ou de fuseaux. D'ailleurs, comme vous dites qu'ils se repoussent* en môme temps , ils n'ont donc jamais dû se réunir. Mais si les astres ont été dans un état de mollesse qui les a arrondis par une attraction centrale , pourquoi sont-ils maintenant dans un état de sécheresse qui les maintient dans leur rondeur? Les vapeurs dont ils étaient imbibés n'ont jamais dû s'évaporer puisqu'elles étaient attirées au centre aussi bien que les parties solides.

LYCON

Toutes vos réponses ne sont que du verbiage.

SOCRATE

Passez-m'en encore une. Si les atomes ont formé autrefois sur la terre des corps de formes si différentes et si bien organisés, sans les faire tous sphériques ou circulaires comme dans les cieux, pourquoi n'en produisent-ils pas encore de nouveaux sur de nouveaux plans, puisqu'ils sont mus par le hasard? Que diriez-vous, en jouant aux dés , s'ils amenaient toujours les mêmes points? vous diriez qu'ils sont pipés. Qu'est-ce qui a donc pipé les projections de la nature?

LYCON

Je ne réponds pointa des sophismes. Le système de l'univers est tel que je vous l'ai dit ; et il n'y a plus à en douter, car il est calculé.

SOCRATE

Permettez-moi de vous faire à mon tour quelques questions.

LYCON

A la bonne heure.

SOCRATE

Qui est-ce qui a fait la statue de Vénus au Prytanée ?

LYCON

On dit que c'est le sculpteur Lysias.

SOCRATE

N'est-elle pas très belle?

LYCON

Je n'en sais rien , car moi je ne vois dans une Vénus que des lignes droites et des courbes.

SOCRATE

Où Lysias a-t-il pris le modèle de la sienne?

* Il y a plus ; celui qui est au centre n'ayant pas plus de force pour attirer que les autres, c'est lui qui doit être attiré par ceux de l'enceinte et de la circonférence dont il est environné , et qui sont en bien plus grand nombre.

mi

LA MORT DE SOGRATE

LYCON

On dit que c'est d'après les plus belles filles d'Athènes, et je le crois.

SOCRATE

Et a qui ces filles devaient-elles leur beauté?

LYCON

Sans doute à la nature.

SOCRATE

Lysias , qui a imité leur bonne grâce et leurs belles formes, a-t-il de l'intelligence?

LYCON

Sans doute ; il en faut beaucoup pour bien faire une Vénus.

SOCRATE

Pourquoi Lysias n'a-t-il pas rendu sa Vénus capable de se mouvoir , de marcher , de parler , et de danser, comme ses modèles?

LYCON

Cela surpassait son art.

SOCRATE

Et si je vous disais maintenant que ce sont des atomes de marbre qui , s'accrocha nt dans l'atelier de Lysias , ont formé sa Vénus!

LYCON

Je dirais que c'est une absurdité. Ne voudriczvous pas me le faire croire? vous n'êtes pas encore un assez habile sophiste.

SOCRATE

Quoi! vous ne croyez pas que des atomes puissent former une statue, et vous croyez qu'ils ont formé le sculpteur lui-même! Vous voulez que ces atomes aveugles, insensibles, sans intelligence, mus au hasard, aient composé les mondes, avec les êtres qui les habitent, clairvoyants, sensibles, intelligents, qui se meuvent, s'aiment et se reproduisent! Reconnaissez donc qu'il y a une intelligence infinie dans l'auteur de la nature, puisque Lysias y a trouvé l'image d'une Vénus d'après ses plus beaux ouvrages, sans approcher que de bien loin des moindres de leurs perfections.

LYCON

Dans vos comparaisons vous supposez toujours un Dieu qui agit comme un homme.

SOCRATE

N'est-ce pas vous plutôt , homme faible et aveugle , qui voulez toujours agir comme un dieu? Vous voulez créer un monde a votre manière, et moi je ne vous parle que du monde qui a déjà été fait par une Providence très sage, très puissante et très bonne. 0 Lycon ! si vous avez le malheur de n'en plus éprouver le sentiment, servez-vous au moins de vos yeux et de votre bon sens , comme font les plus simples des hommes.

LYCON

Je ne verrai et ne penserai jamais comme 1 multitude.

ANYTL1S.

C'en est assez , et trop , en vérité. Lycon , perj mettez- moi de vous dire que vous abusez de votr raison.

lycox, en colère.

11 vous sied bien de me faire ce reproche , vou qui ne vous êtes jamais servi de la vôtre!

ANYTUS

Comment, impie, vous refusez de pense!

comme le peuple ! vous ne croyez pas même au dieux! Sans doute vous ne faites aucun cas de I bonne Cérès, qui nous donne les moissons, i dont j'ai l'honneur d'être grand-prêtre?

LYCON

Y crois-tu toi-même , orgueilleux, hypocrite?

ANYTUS

Misérable sophiste, tu mériterais a ton tou que je te dénonçasse aux Athéniens.

MÉL1TUS

Est-ce donc la le respect que vous portez tou deux au magistrat? n'avez-vous pas honte de vou injurier en sa présence? Vous n'avez que faire d <| vous reprocher vos vérités ; je vous connais tou deux de longue main.

ANYTUS

Qu'est-ce a dire? {lise lève. ) Lycon, il n insulte.

Quel scandale vous allez donner ! Par respec pour vous-mêmes...

MÉLITUS

11 suffit. Puisque Socrate se refuse a l'autorit des lois , de la religion et de la raison , employon d'autres moyens. Holà! geôlier.

le geôlier, accourant.

Plaît-il, seigneur?

MÉLITUS

Fais entreries femmes et les enfants de Socratq w.

SOCRATE

Ah ! vous m'attaquez par les armes les pl dangereuses.

« Xantippe entre avec trois enfants , dont deuj » en bas âge, et le troisième dans l'adolescence » Lampsaque , Lamproclès , et une petite fille ap » pelée Sophronisca. Le premier est fils de Xan » tippe , les deux autres sont de Myrto. Le geôli » sort. »

SOCRATE

Mes pauvres enfants, comme vous êtes chan gés!

fous fou

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LA MORT DE SOC RATE

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