‹ Œuvres;Chapitre 193 sur 236 · DU · texte numérisé non relu

DU

SOPHRONISCA.

Mon bon papa, nous avons passé toute la nuit et tout le jour à pleurer.

mélitus , les arrêtant.

Allez plus loin L la loi défend d'approcher des ^prisonniers qui sont dans les chaînes.

SOPHRONISCA.

Oh ! les méchants qui vous ont couvert de fers !

LAMPSAQUE

Nous ne sommes pas assez forts pour les rompre.

SOPHRONISCA.

Nous voulons seulement les baiser.

SOCRATE

Respectez les lois, chers enfants I

XANTIPPE

Te voilà encore, avec ton respect pour les lois. Elles te font mourir innocent.

socrate, souriant.

Bonne Xantippe, /voudrais-tu qu'elles me fissent mourir coupable? Où est Myrto?

SOPHRONISCA.

Ma mère? Elle est malade.

1 XANTIPPE

4 Ta douce Myrto ! elle est restée a la maison. Elle lit qu'elle a vu mourir son grand-père en prison, it qu'elle n'a pas la force de t'y voir mourir aussi. }'est elle qui t'a porté malheur. Tu as eu bien tort |le me donner une pareille compagne; n'avais-tu

«bas assez de moi donc?

SOCRATE

1 Ce furent les lois qui , après la bataille de Fotift lée , et la mort de tant de nos citoyens, m'obligèent, comme les autres pères de famille, d'épouer deux femmes.

il XANTIPPE.

)i| Celle-ci t'a été d'un grand secours! elle ne -rend pas soin même de ses enfants; il faut que je 1 p traîne partout avec moi; elle est comme une imbécile. Au moins, à ta place, j'aurais cherché ■me femme riche , puisque tu en voulais une dé- If cate.

SOCRATE

I j J'ai consulté non mon goût , mais mon devoir, file était petite-fille du juste Aristide , et fortpau- [ re; j'ai dû la secourir. Après tout, chère Xan- | Ippe, ne devais-je pas du respect aux lois ?

XANTIPPE

j Elles t'ont bien respecté elles-mêmes ! Elles te iennent au cachot, enchaîné comme un criminel, )i qui n'es qu'un trop bon citoyen.

ANYTUS

Ma chère Xantippe , votre mari n'a point de région. Il veut faire de nouveaux dieux.

MELITUS.

II corrompt les jeunes gens ; il en veut faire de nouveaux citoyens , en les ramenant aux anciennes lois de la nature.

LYCON

C'est un orgueilleux qui veut endoctriner les doctes. II croit tout savoir.

XANTIPPE

0 mes nobles seigneurs! vous ne le connaissez pas ; c'est un homme simple, et sans esprit. Vous le croyez un grand génie ; c'est un bon homme. Il parle comme tout le monde ; on entend tout ce qu'il dit. Ah ! sauvez-îui la vie.

ANYTUS

Nous sommes venus ici uniquement pour cela. 11 ne tient qu'à lui de se sauver : il n'a qu'à se reconnaîlre coupable.

SOCRATE

Je neveux pas manquer à la vérité et à la justice à mon égard, plus qu'envers tout autre citoyen. Je reconnais que j'ai bien mérité de la patrie, et qu'attendu ma pauvreté, elle doit me nourrir jusqu'à la fin de mes jours, que j'ai employés à l'éclairer et à la servir.

LYCON

Quel opiniâtre ! il me met en fureur.

MÉLITUS

Vous allez vous perdre à jamais, si vous ne vous repentez dans l'instant.

ANYTUS

Vous allez tomber dans les enfers pour l'éternité.

xantippe , pleurant.

0 mon bon mari ! songe que tu vas me laisser veuve, trois enfants en bas âge, sans fortune et sans protecteur.

SOCRATE

Je te laisse, ainsi qu'à mes enfants, celui qui m'a protégé moi-même.

XANTIPPE

Malheureux! il t'abandonne, puisqu'il te livre à tes ennemis.

SOCRATE

Il me délivre des infirmités de la vieillesse par une mort honorable et douce. Quel secours, Xantippe, eusses-tu trouvé dans un vieillard de soixante-dix ans? Bientôt tu aurais été obligée de me protéger moi-même. Devenu caduc , les mains, la tête et les genoux tremblants, il te faudrait me veiller et me soigner comme le plus petit des enfants. L'âge, qui m'affaiblit de jour en jour, fortifie les nôtres : ils n'ont maintenant ni industrie ni force, mais la nature les a revêtus d'innocence:

LA MORT DE SOCRATE

c'est une égide qui les défend contre les plus barbares. Quand les vents de l'adversité soufflent sur la terre, la Pitié descend du ciel, et couvre les orphelins de ses ailes; partout les lois humaines viennent à leur secours, partoulleurs bienfaiteurs prospèrent, et leurs tyrans font tôt ou tard une fin malheureuse. Mais quand il serait possible que les lois d'Athènes abandonnassent les miens , crois-tu que celui qui revêt les petits animaux de douces fourrures, et qui les met en naissant dans des nids maternels, ne prenne pas soin des enfants del'homme, son plus bel ouvrage? Dieu protège ceux que la société repousse ; il étend leur esprit et fortiûe leur cœur; il leur inspire de grands talents, ou, ce qui vaut encore mieux, de grandes vertus. Les hommes célèbres et les sages de tous les pays ont été des enfants malheureux.

XANTIPPE

Pauvre bon homme ! tu as donc été bien heureux dans ton enfance , car lu n'es guère sage dans ta vieillesse. Tu veux mourir, quand tes enfants ont le plus besoin de tes conseils.

soc HATE.

Je leur laisse pour conseils l'exemple de ma mort.

XANTIPPE

A quoi leur seras-tu utile quand tu ne seras plus?

SOCRATE

Si Dieu donne aux enfants de se rappeler le souvenir de leurs ancêtres pour se conduire dans la vie , crois-tu qu'il ne donne pas aux ancêtres d'influer sur les destins de leurs enfants? Une chaîne éternelle lie les enfants et les pères, les époux et les épouses; c'est elle qui remue notre sensibilité à la vue des tombeaux où reposent les objets de nos affections ; c'est à elle que sont attachés nos ressouvenus et nos espérances. Fidèle compagne de ma vie, je ne t'abandonnerai point, après ma mort, dans le soin de nos orphelins : la bonté divine me permettra de réparer dans un monde plus heureux les fautes que j'ai pu commettre dans celuici. Dégagé de mes propres passions, je viendrai au secours des tiennes ; je le ranimerai par de bons sentiments, je calmerai tes chagrins. Quand ton caractère, impatient de l'infortune, t'emportera hors des bornes de la raison, je me rappellerai à ton souvenir , et, en pensant a moi, lu te diras : « Socrate eût dissipé ma colère par un sourire. »

XANTIPPE

Ah I (e voilà à ton ordinaire, riant de tes propres maux. Encore, si je n'avais que les miens à supporter ! mais vois tes pauvres enfants fondant en

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larmes. Que leur répondrai-jc demain au lever d l'aurore , a l'heure où tu avais coutume delesprer! dre dans tes bras, quand chacun d'eux , en ser veillant , me dira : « Ma mère ! où est mon père ? I 0 dieux, ô dieux ! que je suis malheureuse !

SOPHRONISCA.

Mon papa , depuis un mois nous vous demai dons aux dieux tous les jours , le matin, le soii et encore la nuit.

LAMPSAQUE

Maudits soient les cruels qui vous causent tai de maux !

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