LES ENFANTS
fous ne sortirons pas. (Ils font résistance.) Bernardin.
MELITUS.
Que chacun de nous emmène un des enfants , la mère sera bien forcée de les suivre.
« Anytus, Lycon, le geôlier, Mélitus, poussent » tous ensemble la famille de Socrate vers un au- » tre souterrain. »
xantippe marche après eux.
Pauvres enfants , vous n'avez plus de père ! LES enfants.
0 mon père î
socrate.
Mes bien-aimés, je vous laisse le mien. mélitus , au geôlier.
En rentrant tu ôteras les fers de Socrate, tu ouvriras à ses amis, et tu lui présenteras la ciguë au moment très précis , prescrit par la loi , où le soleil se couche.
le geôlier.
Oui, seigneur.
SOCRATE
Je me sens troublé. 0 Dieu , ma force unique, prenez soin de mes enfants !
« I! reste dans le silence, les yeux levés au ciel. » On entend les voix de Xantippe et de ses enfants » qui crient : Mon époux! mon père! Ces voix » vont en diminuant à mesure qu'ils descendent » dans le souterrain ; l'écho des voûtes les répète » à plusieurs reprises : Socrate frémit. »
LE GEÔLIKR ClCCOlirt.
Ils ont voulu eux-mêmes les renfermer. Soyez sûr, Socrate, que j'en aurai grand soin. socrate, au geôlier qui se jette à ses pieds. Que faites- vous?
LE GEÔLIER
Je me hâte d'ôter vos fers pour ouvrir la porte à vos amis.
Commencez par mes amis; je souffre plus de leur absence que du poids de mes fers.
« Le geôlier court leur ouvrir la porte ; ils en- » trent d'un air triste. 11 revient ensuite auprès de » Socrate , et commence par lui ôter ses menottes. » Les amis de Socrate se rangent aulour de son » lit: ce sont Criton, l'orateur Lysias, Platon, » Antisthène, Aristippe, Phaedon, Eschine, Xéno- » crate , Chaerephon , Apollodore.
» Socrate, ayant la main droite libre, la leur » tend tour a tour d'un air rianl; pendant ce temps, » le geôlier débarrasse ses jambes de leurs en » traves. »
SOCRATE
Bonjour , Criton , mon père nourricier ; je vous salue , orateur Lysias , et vous aussi, éloquent Pla
LA MORT DE SOCRATE
Ion, infatigable Antisthène, cher Esehine, infor- I tune Phœdou , modeste Xénocrale , vertueux Cha> rephon, bon Apoilodore, et vous aussi joyeux Aristippe ; je vous salue tons , mes chers amis. Asseyez-vous ; vous devez être bien fatigués d'être restés si long-temps debout a la porte.
le geôlier , ayant ôté les entraves.
Socrate vous êtes dégage de tous vos fers.
SOCRATE
Je vous remercie , mon ami. {En se frottant les jambes.) Quel plaisir vous m'avez fait ! (Le geôlier le salue, et sort. ) socrate , continuant à se frotter les jambes.
Ésope dit que Jupiter voulut un jour mêler ensemble la volupté et la douleur , et que n'ayant pu en venir a bout , il ordonna qu'elles se suivraient mutuellement : ainsi quand la douleur précède , la volupté la suit, et réciproquement. Je crois qu'il en sera de même des félicités de la vie future ; elles succéderont aux misères de la vie présente.
CRITON
0 Socrate, ne songez point encore à quitter vos amis ! Tout est prêt pour votre liberté ; nous avons gagné le geôlier ; il va vous faire sortir de la prison par un long souterrain : il vous mènera de la dans une rue détournée, chez un de nos amis, qui vous fera ensuite traverser la ville à la faveur de la nuit. Allons, levez-vous, il n'y a pas un moment à perdre.
socrate, riant.
Où me mènera-t-on ensuite?
CRITON
En Thessalic, où je vous ai préparé une retraite; Apoilodore y conduira vos femmes et vos enfants. 0 Socrate, vous vivrez encore pour notre bonheur.
socrate, riant.
Criton , croyez-vous que la mort ne puisse franchir les haules montagnes de la Thessalie? Mais quand j'y devrais vivre autant que Nestor, je n'ai garde de recourir a ce moyen : les lois me le défendent.
CRITON
Ce ne sont pas les lois, ces sont des juges iniques qui vous ont condamné.
Ce sont les lois qui ont nommé les juges qui m'ont condamné a la mort : je dois la subir. La république est sous la tutelle de lois; si je les violais, je serais criminel.
CRITON
0 Socrate , rendez-vous h nos vœux! Amis,
pour sauver Socrate de luij
joignez-vous a moi même.
socrate, d'un air sévère.
0 mes amis! au nom du ciel , je vous ai déjf> priés de ne plus me parler de mon déshonneur' ,
ARISTIPPE
Acceptez, Socrate, ces deux cents écus poui servir a votre fuite, ou a vos derniers besoins. Il tk
SOCRATE
Et d'où vous vient cet argent , Aristippe?
ARISTIPPE
De la même source que votre pauvreté ; c'est W fruit de vos leçons que je transmets à mes disci-j pies. J'emploie la même méthode, qui les porte i la volupté des sens, que vous pour disposer à celk; del'ame. Je n'exclus ni l'une ni l'autre, mais j(| préfère la première.
SOCRATE
Votre école sera nombreuse. Mais , mon
pau-
vre ami, gardez vos écus; c'est vous qui en ave?i besoin.
LYSIAS
0 Socrate, si vous aviez voulu vous servir d^ mon discours à la tribune, vous ne seriez pas ici j'aurais confondu tous vos ennemis.
SOCRATE
Votre discours était très bien fait; jel'ailuavc plaisir : mais pareequ'il était écrit plutôt selonle règles de la rhétorique et l'esprit du monde qu<|| d'après les sentiments d'un philosophe, il ne m< convenait pas. Je n'en suis pas moins redevable votre amitié.
LYSIAS
Mais comment, s'il était bien fait, ne vous con venait-il pas ?
SOCRATE
Comme on peut faire un très-bel habit et d( très-beaux souliers qui ne m'iraient pas bien.
PLATON
Et moi aussi, Socrate, j'ai voulu vous défen dre devant le peuple; mais après avoir prépan votre défense selon l'harmonie constante de vo; principes et de vos actions , les juges m'ont em péché de monter a la tribune , sous prétexte que j n'avais pas l'âge de trente ans requis pour les ora teurs
SOCRATE
Si Dieu n'a pas destiné votre éloquence aux ora ges de la tribune , il vous en fera faire un usag< plus étendu et plus utile pour les hommes, dan le repos du cabinet. Aucun magistrat ne pourn empêcher vos écrits de se répandre dans le monde et de montrerai!* républiques la routedu bonheur
LA MORT DE SOCRATE
PLATON
0 Socrate! c'est à vous que j'en dois les éléments. Je m'étais d'abord livré à la poésie, et vous me conseillâtes d'embrasser la philosophie. Combien ne vous suis -je pas redevable ! Vous êtes mon bon génie.
SOCRATE
Chacun a le sien; vous serez un jour l'Homère des philosophes. Y a-t-il long-temps que vous n'avez reçu des lettres de notre ami Xénophon? Quel charme dans son style ! le miel d'une abeille altique n'est pas plus doux.
PLATON
Il m'a écrit il y a un mois . des environs de Babylone; il me mande que tout est perdu , excepté sa confiance dans les dieux. L'armée du jeune Cyrus, a la solde duquel il s'était mis avec dix mille Grecs, a été entièrement détruite par celle d'Artaxercès , son frère aîné ; Cyrus lui-même est tué. Les Grecs seuls ont échappé au carnage , mais ils sont poursuivis par l'armée entière des Perses, qui brûle autour d'eux les villages et les moissons. Xénophon commande la retraite de ses compatriotes; l< c'est là qu'il aura l'occasion de mettre en pratique vos sublimes leçons. Il me prie instamment de lui donner de vos nouvelles dans le plus grand détail , ce pour fortifier son courage. Hélas ! il ignore que lesj nous éprouvons des malheurs plus grands que les [4|iens. Qu'est-ce que la perte d'un prince auprès m de celle d'un sage!
le à
socrate , soupirant.
Pourquoi ce jeune ami de la philosophie a-t-il pris parti dans les querelles des rois, et surtout COB'!dans celle des rois frères? Peut-être est-ce que, né chez les Athéniens, il a préféré le gouvernement [monarchique à leurs dissensions; peut-être aimezei il vous mieux, Platon, le gouvernement républicain, i. Mais je vous exhorte a ne jamais vous diviser pour des opinions politiques. Pourvu que les peuples ft jîoient heureux, qu'importe après tout qu'ils soient "épaiifcouvernés par les lois d'une monarchie ou d'une cpublique?
ANTISTHÈNE
Pour moi, Socrate , je n'aime ni l'un ni l'autre ;ouverneinenl; je tâche, a votre exemple, de leur chapper, me privant de tout pour me rendre inlépendant de tout.
SOCRATE
Cependant je ne manque de rien, et ma vie n'a ien d'extraordinaire. Pourquoi, par exemple, inatigable Antisthène, faites-vous tous les jours 111 inq milles du Pirée a Athènes , et cinq milles d'Al«* lieues au Pirée?
ANTISTHENE.
Pour le plaisir de vous entendre, Socrate, je resterais jour et nuit couché à la porte de votre prison , si je n'avais aussi mes disciples au Pirée, auxquels je porte tous les jours de vos nouvelles.
Je suis bien sensible à ces témoignages d'attachement ; mais
ANTISTHÈNE
Socrate , je vous dois les biens de Lame , qui font mépriser toutes les jouissances du corps, et. cependant le fortifient. Je vous réponds que j'ai des disciples plus robustes que ceux d'Aristippe, qui prétend les conduire d'après vos principes.
ARISTIPPE
Sans doute. Je dois aussi a Socrate de ne pas mépriser les jouissances des sens. Ne l'avons-nous pas vu souvent dans les festins? n'est-il pas toujours simplement, mais proprement vêtu? Après tout, j'ai plus de disciples que vous.
socrate , riant.
Il me semble que votre philosophie est comme vos manteaux: celui d' Antisthène est trop court et percé de trous, et celui d'Aristippe est brodé et trop long. Amis, souvenez-vous de l'oracle de Delphes : Rien de trop, ni de trop peu. Bannissons toute espèce de vanité.