‹ Œuvres;Chapitre 197 sur 236 · PH^DON · texte numérisé non relu

PH^DON

Pour moi , Socrate , je vous dois plus que la liberté et les richesses; je vous dois la pureté de Lame et du corps. J'ai été bien malheureux dans mon enfance; maintenant j'ai beaucoup de disciples, auxquels je répète vos principales maximes : Abstenez-vous, et supportez.

socrate.

Le temps les multipliera, infortuné Phœdon. 0 mes amis! n'ai-je pas bien sujet de remercier Dieu de ma mission sur la terre? Il m'a planté dans Athènes comme un arbre des forêts au milieu d'une place publique, pour fournir de l'ombre à ses citoyens. J'ai poussédes branches vigoureuses à l'orient, au midi, au couchant, au nord; chacun de vous ensuite a greffé ses divers talents sur ma force. Mon tronc ne vous a fourni que la

première sève, et vous l'avez couvert de fleurs et de fruits de différentes odeurs et saveurs. Des écoles nombreuses de sages sortiront un jour de mes principes. Amis, vous ne me devez rien; je n'ai jamais rien écrit; je suis la sage-femme des esprits , je ne suis venu que pour les faire accoucher,

LA MORT DE SOCRATE

CfLEREPHON.

Que dites-vous, Socrate , vous que l'oracle a déclaré le plus sage des hommes? Ce fut moi qui l'apportai de Delphes a Athènes. Je passai ma vie au théâtre , agitant , comme la plupart des Athéniens oisifs, la question : Quel était le plus grand poète, du vieux Sophocle ou du jeune Euripide? je tenais pour le premier, et mon frère Xénocrate pour le second. Cette division d'opinion ne tarda pas à nous brouiller, a tel point que je résolus d'aller à Delphes, et de la faire décider par l'oracle. Pour donner plus de poids à ma demande , je me fis nommer député par mon parti , qui était plus nombreux que l'autre. Quand je proposai à l'oracle cette question, voici la réponse qui sortit du trépied sacré : 0 frivoles Athéniens ! pourquoi demandez-vous sans cessequel est le plus grand poète de Sophocle ou d'Euripide? C'est sans doute le disciple de Socrate, pareeque Socrate lui-même est le plus sage des hommes.

Sans doute, Chœrcplion , l'oracle ne prononça ainsi que pareeque que je sais que je ne sais rien. Ce n'était guère la peine de faire un si grand voyage.

CHjEREPHON.

Et quand je ne lui devrais que de ni'êlrelié d'amitié avec Euripide !

SOCRATE

Et où est-il maintenant? que fait-il?

CtLEREPHON.

11 est a Mégare , où il s'est enfui au moment d'être arrêté par rapport a vous. J'ai été le voir il y a un mois; il s'occupe a faire une tragédie, dont le sujet est Palamède condamné à mort par la calomnie d'Ulysse : c'est Homère qui l'a fourni. Ce fut un effet delà vengeance d'Ulysse, qui contrefaisait le fou pour ne pas aller au siège de Troie; il labourait le sable sur le bord de la mer; Palamède se douta que sa folie n'était qu'une ruse, et, pour s'en convaincre il met l'enfant Télémaque, encore au maillot, au devant de la charrue de son père, qui la détourna. Ulysse, découvert par sa prudence, ne put s'exempter d'aller a Troie; mais, pour -s'en venger, il fit enfouir de l'argent dans la tente de Palamède, et, l'ayant fait accuser de l'avoir reçu des Troyens pour trahir les Grecs, il le fit lapider par ses propres soldats.

SOCRATE

Je m'en souviens très-bien, Chœrephon.

CH^REPHON.

Euripide a traité ce sujet avec tout le talent que vous lui connaissez, et que vous avez pris vous-

même le soin de former. Il m'en a lu un fragment, \ dont j'ai retenu ce vers :

Au plus juste des Grecs vous arrachez la vie.

Oui, Socrate, si les Athéniens l'entendaient, il briseraient vos fers.

SOCRATE

Ils feraient deux fautes, celle de me les avoirj donnés au nom des lois, et celle de les rompre! malgré les lois; mais maintenant j'en suis débarrassé. Je vais être libre pour toujours. (Apollodom se lève, et met en pleurant, aux pieds de Socrate J un paquet caché sous son manteau, en lui disant :\ 0 mon maître! Socrate apercevant le paquet ;<) Que m'apportez-vous la?

apollooore, pleurant.

Un bel habit que je vous prie de mettre toutj présentement.

0 bon Apollodore ! pensez-vous que celui que M porte aujourd'hui m'ait été propre a vivre, et ne me soit pas propre à mourir? Remportez donc vo-j Ire dernier présent. Mais vous me faites souvenir! qu'il est temps de laver mon corps, afin de n'en point donner la peine, après ma mort, aux fem-i mes chargées de ce dernier office. ( Il se lève : ses\ amis se jettent à ses pieds en criant : 0 Socrate ! 6 mon père ! Ils lui embrassent les genoux en soupirant et pleurant. Socrate, debout, d'un air fâché :) Qu'enlends-je? que vois-je? des gémissements, des larmes ! Amis faibles, c'est donc la le fruit des discours que nous avons tenus si souvent ! Nos paroles n'ont-ellcs été que de vains sons pour amuser nos loisirs? Comment ! ces préceptes des sages , les exemples des grands hommes sur h mépris de la vie, auxquels nous avons joint si souvent nos réflexions, ne sont-ils plus d'aucun usag( lorsqu'il faut mourir? Les principes de la sagess( ne sont pas de brillants sophismes, semblables à cef armes dorées et argentées dont on se sert au tliéàtrt pour amuser le peuple par des combats simulés et qui ne sont d'aucun usage a la guerre : ce soni de véritables armes de l'ame, plus durables et plu: solides que les boucliers et les cuirasses de fer e d'acier éprouvés dans les combats à mort. Armons nous donc de constance et de fermeté : la mor s'avance vers nous , marchons vers elle. Je sui votre chef de file, le soin de votre gloire m'es aussi cher qu'a vous. Sans doute, cliers amis, c'es votre amitié pour moi qui vous inspire ces alarmes Vous me croyez malheureux , pareeque je vai; mourir ; vous connaissez les biens de la vie, et vou: savez qu'ils sont surpassés, surtout a mon âge, pai

w i lin

lliî, kl

H S'Iju'l kir

LA MORT DE SOCRATE

de plus grands maux ; mais vous ignorez ce qui est au-delà du (repas. Rappelez-vous au moins nos discours sur l'immortalité de Famé, nos pressentiments tant de fois vérifiés ? ainsi que nos songes prophétiques. Joignez-y les exemples de ces grands hommes qui nous ont précédés dans les sentiers de la vertu. Quand ces ressouvenirs ne seraient que comme ces tableaux du printemps et de l'été, que nous suspendons a nos murailles pour nous en rappeler les fleurs et les fruits pendant l'hiver ; si cependant on présentait ces tableaux à quelques peuples des contrées boréales, et qu'on y joignît quelques-uns des fruits dont ils n'offrent que les images, et que l'Attiquc produit en abondance, ne croyez-vous pas qu'ils seraient tenlés d'abandonner leur pays stérile pour venir goûter les jouissances du nôtre? Mais si on ajoutait à ces dons quelques amphores de nos bons vins, dont ils se sentissent tout réchauffés au milieu de leurs glaces, ne douiez pas que plusieurs d'entre eux ne s'abandonnassent au courant de leurs fleuves pour aborder sur nos rivages. Pour moi , placé dès l'enfance dans les âpres montagnes de la vie, Dieu m'a fait la grâce de savourer les fruits des contrées célestes, et m'y a for tifié du vin de la vertu. J'ai donc dirigé ma navigation vers les régions qui les produisent. Maintenant que ma voile et ma rame sont usées, que ma nacelle coule bas, irai-je me remettre en mer, et m'exposer à de nouveaux orages ? Je louche au port, je n'ai plus à craindre ni les vents tempétueux, ni les écueils où la sagesse même peut échouer , ni les vers de la calomnie et de la superstition, qui rongent dans l'obscurité les plus fortes carènes. Calme, paix, repos, innocence, justice, vérité, protection divine, j'ai tout a espérer. Félicitez-moi donc de mourir. Pour celui qui cherche la sagesse, la vie est un bienfait du ciel ; mais la mort en est encore un plus grand. Laissez-moi donc purifier par un bain ce corps fatigué du voyage.

« Socrate sort, et se retire derrière un escalier » dans le fond du cachot. Ses amis se remettent a » leurs places. Ils restent quelque temps dans le » silence; ils conversent ensuite a voix basse. »

ANTISTIIÈNE.

Quelle force de caractère !

PLATON

! Quelle sublimité de sentiments !

CMTON.

Quelle tranquillité d'ame ! Quelle obligation ne lui avons-nous pas ! il nous a appris à vivre , il nous apprend encore a mourir.

LYSIAS

Je lui dois de plus les premiers principes de l'art oratoire, et surtout ceux de son invincible logique. Il a l'art inimitable de vous ramener à son sentiment de question en question ; quelque long que soit son discours, il en tient toujours les deux extrémités dans sa main. Il sait les parsemer de tant d'images inléressantes, qu'on ne se lasse point de l'entendre; et quand il a fini, son antagoniste se trouve, si j'ose dise, enchaîné par un collier de perles que Socrate lui a passé autour de l'entendement. Cependant, avec tant de supériorité, il ne sait pas comment il faut parler à un peuple furieux et à des juges corrompus. Nous en avons vu l'expérience dans l'affaire des capitaines condamnés a mort. 11 s'y montra avec bien du courage ; il voulut même enlever de vive force Théramène a ses bourreaux ; mais le peuple, comme une béte féroce à laquelle on veut enlever sa proie, fut au moment de faire sa victime de Socrate même. Ce n'est pas ainsi qu'on ramène un peuple égaré et fanatisé de politique ou de religion.

PLATON

Comment eussiez-vous parlé en pareille circonstance ?

LYSIAS

Comme dans celle de Socrate. Je commençais par convenir que Socrate avait donné lieu à l'accusation , par ses anciennes liaisons avec Alcibiade et Critias; je le justifiais ensuite par ses autres sociétés, et par ceux de ses diciples qu'il avait ramenés du vice à la vertu ; j'avais des témoins qui attestaient son respect pour Minerve, patronne d'Athènes ; son bon génie qui le guidait en toutes choses , et enfin l'oracle de Delphes qui l'avait déclaré le plus sage des hommes. Je n'aurais pas manqué d'autres témoins pour diriger les crimes dont il était accusé, et môme des crimes encore plus grands, 'contre Anytus, Lycon et Mélitus; je les accablais des sarcasmes les plus amers, et des ridicules les plus plaisants : je finissais par demander justice au peuple, et je tournais contre eux-mêmes la fureur dont ils l'avaient agité. Mais Socrate ne le voulut pas ; il me dit que ce discours était fait suivant l'esprit d'Athènes. Je vous le lirai un jour, Platon, vous en jugerez.

PLATON

Je l'entendrai avec un grand intérêt. Mes principes maintenant ne diffèrent plus des vôtres; je tiens qu'il faut tout faire pour le peuple, et rien par le peuple ; il n'est propre qu'à renverser. Autrefois je ne pensais pas ainsi : j'ai remercié souvent la Divinité de m'avoir fait homme et non ani-

LA MORT DE SOCRATE

mal, Grec et non barbare, de m'avoir introduit dans la vie dans le siècle de Socrate, et non dans un autre; mais maintenant qu'il va mourir de la propre main des Athéniens, auxquels il a rendu tant de services, je me plains au ciel de n'être pas né barbare plutôt qu'Athénien, et bête brute plu lot qu'homme. Socrate est pour moi un demidieu.

ARISTIPPE

Quoique ma philosophie diffère un peu de la sienne, je lui dois cependant beaucoup ; j'emploierai quelque jour une partie de ma fortune a lui élever unbeauinonumeniau milieu de mes jardins.

Page 1