‹ Œuvres;Chapitre 200 sur 236 · XÉNOCRATE · texte numérisé non relu

XÉNOCRATE

Oh ! non, mon père : ce sont les vôtres , pour en profiter.

SOCRATE

Vous aimez mieux vous distinguer par de bonnes actions que par de belles paroles. Vous ressemblez au figuier, dont les fruits sont délicieux au dedans, quoiqu'ils ne montrent pas de fleurs au dehors. ( D'an air plein de joie.) Ah! voici le signal de mon départ.

CUITON.

De quoi parlez-vous, Socrate?

SOCRATE

Voyez-vous ce rayon qui entre par le soupirail , e" et se repose sur cette toile d'araignée? tous les soirs il me visite. Quand il sera environ a ma hauteur, il disparaîtra; le soleil sera couché, et je me lèves" rai pour l'éternité.

« Les disciples, émus, regardent les uns le » rayon , d'autres Socrate; d'autres mettent un pan -1 » de leur manteau sur leurs yeux. »

Ce rayon m'a souvent fait naître des réflexions consolantes, au milieu de ce noir cachot. D'abord j'y ai reconnu la bonté des dieux, qui m'y envoient e> de quoi me réjouir la vue, et les rappeler a mon 115 souvenir. Plus d'une fois, j'y ai cherché des preu- I ves palpables de leur providence, en maniant dans I les ténèbres la tige, les nœuds et l'épi vide d'une lllS: simple paille de mon lit; mais à la vue inopinée H de cette lumière céleste, je crus voir quelque chose cei de leur essence. Observez son éclat pur et vif, lre; qui fait pâlir la flamme obscure de la lampe ; vous ce| diriez d'un or volatilisé : cependant il est si léger, )U"' qu'il repose sur les fils d'une araignée sans les I mouvoir. Observez les riches couleurs qu'il tire de chacun de ceux qu'il éclaire ; il y en a six bien ra! distinctes : trois primitives, la jaune, la rouge, la bleue ; et trois intermédiaires , l'orangée, la pour-

I prée et la verte : elles sont rassemblées autour de llf chaque fil comme des anneaux de pierreries. Ce

n'est donc pas sans raison que les premiers poètes I ont feint qu'Apollon était le dieu de la musique, 1 et qu'ils ont donné, les uns trois cordes, les autres [i I six cordes à sa lyre. La lumière porte avec elle la ÎUI j joie, l'amour, l'espérance, dont ces couleurs sont

I I les emblèmes. Ce rayon est d'une nature céleste, n" ' a laquelle rien n'est comparable sur la terre; quelri | que léger qu'il soit, il vient du soleil jusqu'ici , à lij ' travers la région orageuse des vents, sans qu'au-

i I cun le détourne en chemin ; quoiqu'il paraisse a

ii la disposition des hommes, et qu'il soit d'une longueur immense, aucun art n'en peut retrancher

la plus petite partie : il est impalpable, et cependant il se fait sentir non-seulement a la vue, mais encore a la main. Mais ce qu'il y a de plus admirable , c'est qu'il fait tout voir et qu'il est lui-même invisible; quoiqu'il traverse ce cachot, nous n'apercevons point sa trace au milieu des ténèbres; nous ne voyons que le lieu où il arrive et qu'il éclaire.

Je suppose que cette nuit d'un mois que je viens d'éprouver environnât notre globe pendant une année, par l'absence subite du soleil; il n'y a pas de doute que les couleurs de son aurore et de son couchant ne se répandraient plus dans l'atmosphère ; que les feux de son midi ne se faisant plus sentir , sa chaleur ne produirait plus les vents ; que l'océan fluide se convertirait bientôt en un océan de glace. La terre serait sans fécondité, tous les végétaux et les animaux sans vie périraient, excepté peut-être quelques hommes habitants des forels , qui pourraient encore subsister quelque temps, à l'aide du feu, dans ce vaste tombeau: sans doute ce fut l'état où il trouva le berceau des mortels. Avant la création du soleil, ces éléments étaient dans un état universel d'inertie; aucun mouvement, aucune vie, aucun bruit ne se manifestait à sa circonférence; partout régnait la nuit, l'hiver, le silence et la mort. Mais a la voix de Dieu le soleil parut : aussitôt les feux de son aurore s'étendirent dans l'atmosphère, l'air attiédi et dilaté engendra les vents; les glaces de l'océan se fondirent vers l'orient, et le globe soulagé, dans cette partie, de leur énorme poids, tourna sur ses pôles et circula autour de l'astre du jour, comme le pensent les sages de la Chaldée. Ce fut alors que ses rayons minéralisèrent les montagnes, fécondèrent et développèrent les germes des végétaux , pénétrèrent de leurs flammes invisibles leurs tiges, leurs feuilles, leurs fleurs et leurs fruits; de la elles repassèrent dans l'estomac des animaux et y portèrent la chaleur, le mouvement et la vie. Tout corps vivant se paît des feux du soieil, en harmonie avec ses besoins. L'homme seul eut le privilège de les dégager, par la combustion, des corps où ils étaient renfermés, de les reproduire dans l'air, et de les fixer dans son foyer ou a l'extrémité de sa lampe. Ainsi comme le soleil, dans la volonté de Dieu , était le premier agent des ouvrages de la nature, le feu, dans les mains de l'homme, devint celui de tous les arts qu'il en avait imités.

Sans doute le soleil n'est qu'une faible image de ce grand Dieu qui ordonne les harmonies de notre univers; la lumière est son voile, la vérité est son essence . 11 y a de grandes analogies entre elle , et des différences plus grandes encore : la lumière

LA MORT DE SOCRATE

est la vérité des corps, et la vérité est la lumière dos ames. Toutes les vérités émanent de Dieu, comme tous les rayons de lumière émanent du soleil, avec cette différence que le soleil n'est que le centre de notre univers , et que Dieu en est à la fois et partout le centre et la circonférence. La vérité, comme ia lumière, est inaltérable, immortelle; mais elle pénètre où la lumière ne pénètre pas; elle est, comme elle, éblouissante à sa source, invisible dans son cours, et ne se manifeste que dans les lieux ou elle opère" : elle se décompose, dans son principe, en trois facultés primitives , la puissance, l'amour, l'intelligence; comme la lumière en trois couleurs qui en sontles emblèmes : elle embrasse a la fois les trois temps , le passé, le présent et l'avenir. Reçue par l'ame humaine; divisée comme elle en trois facultés susceptiblesd'en recevoir les impressions, la mémoire, le jugement et l'imagination , elle se joue sur les nerfs de notre entendement, plus déliés que les fils de l'insecte; là elle se réfléchit encore en facultés intermédiaires, et en tire les plus ravissantes harmonies, d'après celles qui existent dans la nature. C'est la vérité qui en a établi les lois; elle les conçut par l'amour, elle les ordonna par l'intelligence , elle les exécuta parla puissance. Ce fut elle qui , qui se mêlant à la lumière, forma le soleil, qui, aimantant )a terre de l'amour de cet astre céleste, et se couronnant de ses rayons, versa les couleurs del'aurore dans l'atmosphère, fit mouvoir les vents, circuler les nues, et germer les métaux au sommet des montagnes: elle revêtit leurs flancs d'arbres chargés de fruits, et leurs vallons de tapis de verdure et de fleurs. Elle dissémina des ames sensibles dans tous les sites où elle étendit les rayons de l'astre du jour, et leur donna de se former un corps par l'entremise des amours dans un sein maternel. Chaque genre d'animal ne futdoué (pie d'un rayon de puissance, d'amour et d'intelligence ; mais la vérité reposa avec toutes ses facultés dans l'ame de l'homme, et la rendit susceptible, avec l'aide doses semblables, d'acquérir la sphère de toutes cellesqui environnent notre globe. Chaque ame humaine eut besoin de s'en nourrir, comme chaquecorps de lumière etde feu. C'est elle qui excite en nous seuls cette curiosité naturelle qui nous porte a tout connaître, a tout entreprendre et à tout oser; elle est un besoin pour le cœur humain. C'est la vérité qui agrandit et fortifie l ame, c'est sa découverte qui fait nos délices; et quand nous ne l'apercevons point dans un discours ou dans les imitations de la nature, l'ennui s'empare de nous, comme le sommeil de nos yeux,

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dans l'absence de la lumière. Comme Dieu nous a donné de fixer dans nos lampes un feu artificiel, tiré, dans son origine, du soleil; il nous a donné de même de fixer dans des livres des vérités émanées de lui. Maisil y a autant dedifférence entre les vérités transmises par des hommes et mêlées de doutes, de fables etd'erreurs, et les vérités émanées de Dieu, qu'il y en a entre le feu matériel terrestre, mêlé de cendre et de fumée, et celui du soleil , toujours pur et inaltérable. Le feu du soleil vivifie; le feu des hommes dévore et détruit. La science de Dieui gouverne les passions; celle des hommes les excite.

Il y a de plus une telle affinité entre la lumière et la vérité, que Dieu leur a donné un sensorium commun dans le même lieu du cerveau; et que quand le soleil prive le soir notre horizon de sa lumière , il prive en même temps notre ame de ses opérations. Elle s'endort, comme s'il n'y avait! i* plus de vérités a connaître pour elle dès qu'il n'y ai loto plus d'objets à considérer. La vue de l'ame cesse avec celle de la lumière. Cependant elle reste toujours vivante dans le plus profond sommeil ; l'aurore suivante la réveille. Sans doute il en sera de I même à la mort, qui n'est que la nuit de notre vie, comme la nuit n'est que la mort d'un de nos jours. C'est alors qu'elle sera réveillée à la fois par la lumière et la vérité éternelles ; mais... (Le rayon disparait.)

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