‹ Œuvres;Chapitre 204 sur 236 · ID · texte numérisé non relu

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VOEUX D UN SOLITAIRE

troubles ont été excités par ses ennemis , qui cherchent â i le diviser afln de l'armer contre lui-même. Ce qu'il y a de certain , c'est que partout il s'oppose de toutes ses forces à ces désordres.

Maintenant que le peuple français a recouvré sa liberté par son courage, il doit s'en montrer digne par sa sagesse. 11 doit rejeter avec horreur ces proscriptions illégales qui le feraient tomber lui-même dans les crimes de lèse-nation [ qu'il veut punir : il doit-être en garde contre le zèle qui l'anime, et invoquer, pour son propre intérêt, la pru- | dence des lois ; car il ne faut qu'une calomnie jetée par ! ses ennemis dans son sein exalté de l'amour du bien public , pour lui faire abattre de ses propres mains la tète j du meilleur citoyen.

0 peuple de Paris, qui servez d'exemple aux peuples des provinces ; peuple ingénieux , facile , bon, généreux, qui attirez dans votre sein les hommes de toutes les nations par l'urbanité de vos mœurs, songez que c'est à cette ! urbanité que vous avez dû en tout temps votre liberté mo- ! raie , préférée même par des républicains à leur liberté ; civile! Vous venez de briser les liens du despotisme; ne ijvous en donuez point de plus insupportables par ceux de J l'anarchie. Ceux-là ne tirent que d'un côté, ceux-ci de i tous les côtés à la fois. C'est votre ensemble qui a fait ( votre force, à laquelle rien n'a pu résister. Mais ce n'est point à la force que Dieu a donné un empire durable, I c'est à l'harmonie. C'est parleur harmonie que les petites j choses se rassemblent et deviennent grandes; et c'est sou- ! veut à cause de leurs forces que les grandes se séparent, se heurtent, se brisent et deviennent petites. D'où vien- ! nent tant de prétentions d'individus, de corps, de districts, ! tant de motions et d'émotions? Voulez-vous faire soixante cités dans une seule cité? Et, à votre exemple, les provinces feront-elles soixante républiques dans le royaume? Que deviendrait alors la capitale? Communes de Paris, en multipliant vos lois, vous multiplierez vos liens; en i vous divisant , vous vous affaiblirez; en courant chacune là part à la liberté, vous pouvez tomber tour à tour dans l'esclavage, ou, ce qui est encore pis, dans la tyrannie! iQu'avez-vous à craindre aujourd'hui pour vous , sinon ivous-mêmes? Vos ennemis principaux sont dispersés; voire grand ministre des finances a été rendu à vos vœux , et avec lui travaillent dans le plus parfait concert les autres ministres du roi, remplis du même zè!e pour votre bonheur; les deux premiers ordres de l'état vous ont fait des sacrifices qui ont été au-delà de vos désirs; les troupes royales vous ont prêté serment de fidélité, et vous-avez des troupes nationales entièrement à vos ordres ; votre roi mérite toute votre confiance, non-seulement pour avoir ordonné ou préparé ces dispositions, mais pour s'être abandonné sans réserve à la vôtre, en venant sans garde et sans défense, au milieu de votre capitale pleine de troubles , vous redemander votre amour , comme un père qui ne vous avait jamais ôté le sien , et qui, en vous voyant armées de toutes sortes d'armes, pouvait douter s'il retrouverait eu vous ses enfants. Pour l'amour de f harmonie, sans laquelle il n'y a point de salut pour les peuples, reposez-vous de vos intérêts, sur la vigilance de vos districts composés de vos comités; que vos districts , de leur côté, s'en rapportent, sur l'ensemble de leurs opérations, à la sagesse de votre assemblée municipale, formée de vos députés, dont la prévoyance, le zèle et le courage, si bien dirigés par les deux chefs vertueux que vous avez vous mêmes choisis, vous ont préservées du brigandage et de la famine dont vous étiez menacées. Que votre assemblée municipale se confie à son tour aux lu-

mières et à la justice de l'assemblée nationale , que vous avez, conjointement avec les communes du royaume, chargée de vos doléances et revêtue du pouvoir législateur. C'est surtout sur cette assemblée auguste que vous devez établir votre sécurité , parcequ'elle s'occupe du bonheur de tout le royaume , en liant à vos intérêts ceux des corps, des provinces et des nations, par une constitution sanctionnée du roi, chef auguste et nécessaire de la monarchie , dont votre capitale est le centre. Enfin, vous devéz mettre toute votre confiance dans la providence de l'Auteur de la nature, qui prépare souvent par des infortunes la félicité des grandes nations , comme la fécondité de l'automne parla rigueur des hivers; et qui , en vous donnant, après l'année la plus calamiteuse, la moisson la plus abondante qu'on ait vue de mémoire d'homme, verse déjà ses bénédictions sur une constitution qui sera fondée sur ses lois. Heureux si, du sein de ma solitude et des orages qui l'ont troublée , je fournis à ce vaisseau chargé de nos destins, et déjà mis sur le chantier, pour voguer sur la mer des siècles, je ne dis pas une voile ou un mât, mais seulement la plus simple manœuvre !

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Le 1er mai de cette année 1789 , je descendis , au lever du soleil, dans mon jardin, pour voir l'état où il se trouvait, après ce terrible hiver où le thermomètre a baissé, le 51 décembre, de 19 degrés au-dessous de la glace. Chemin faisant , je pensais a la grêle désastreuse du 15 juillet, qui avait traversé tout le royaume , mais qui , par la grâce de Dieu , avait passé sur le faubourg où je demeure sans y faire de mal. Je me disais : « Pour » cette fois, rien ne sera échappé dans mon petit » jardin à un hiver de Pétersbourg. »

En y entrant je ne vis plus ni choux , ni artichauts, ni jasmins blancs, ni narcisses; presque tous mes œillets et mes hyacinthes avaient péri ; mes figuiers élaientmorts, ainsi que mes lauriersthyms, qui avaient coutume de fleurir au mois de janvier. Pour mes jeunes lierres, ils avaient pour la plupart leurs branches sèches, et leur feuillage couleur de rouille.

Cependant le reste de mes plantes se portait bien , quoique leur végétation fût retardée de plus de trois semaines. Mes bordures de fraisiers, de violettes , de thyms et de primevères étaient toutes diaprées de vert, de blanc , de bleu et de cramoisi; et mes haies de chèvre-feuille, de framboisiers, de groseillers, de rosiers et de lilas étaient toutes verdoyantes de feuilles et de boutons de fleurs. Pour mes allées de vignes, de pommiers, de poiriers, de pêchers, de pruniers, de cerisiers et d'abricotiers, elles étaient toutes fleuries. A la vérité les vignes ne commençaient qu'à enlr'ouvrir leurs bourgeons; mais les abricotiers avaient déjà des fruits noués,

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A cette vue je me dis : « À quelque chose malheur est bon. Les calamités d'un pays peuvent servir aux prospérités d'un autre. Si toutes les plantes du midi de l'Europe ne peuvent supporter les hivers de la France , il est évident que plusieurs arbres à fruits de la France peuvent résister aux hivers du nord. On peut cultiver dans les jardinsde Pétersbourg des cerises, des pêches précoces, des prunes de reine-claude, des abricots , des abricotspêches, et tous les fruits qui peuvent mûrir dans le cours d'un été; car l'été y est encore plus chaud qu'a Paris.» Cette réflexion me fit d'autant plus de plaisir , que je n'avais vu , eu 1 765 , a Pétersbourg, d'autres arbres que des pins, des sorbiers, des érables et des bouleaux.

Quoique je n'aie sur le globe d'autre propriété foncière qu'une petite maison et son petit jardin d'un demi-quart d'arpent que j'habite dans le faubourg Saint-Marceau , j'aime à m'y occuper des intérêts du genre humain , car il s'est occupé des miens dans tous les temps et dans tous les lieux. 11 est certain que mes cerisiers viennent originairement du royaume de Pont, d'oii Lucullus les apporta a Rome après avoir défait Mithridate. Je ne doute pas que mes abricotiers, dont le fruit s'appelle en latin malum armeniacum, ne descendent de greffes en greffes d'un arbre de leur espèce apporté d'Arménie par les Romains. Suivant le témoignage de Pline, mes vignes tirent leur origine de l'Archipel , mes poiriers du mont Ida , et mes pêchers de la Perse , après que ces contrées eurent été subjuguées par les Romains, qui avaient coutume d'amener dans leur pays non-seulement les rois , mais les arbres de leurs ennemis , en triomphe. Quant aux choses qui sont a mon usage habituel , je dois certainement mon tabac , mon sucre et mon café aux pauvres nègres d'Afrique, qui les cultivent en Amérique sous les fouets des Européens. Mes manchettes de mousseline viennent des bords du Gange si souvent désolés par uos guerres. Pour mes livres, ma plus douce jouissance , j'en ai obligation a des hommes de tous les pays, et sans doute aussi a leurs infortunes. Je dois donc m'intéresser à tous les hommes, puisqu'ils travaillent pour moi par toute la terre, et que j'ai lieu d'espérer que ceux qui m'y ont devancé ayant principalementcontribuéa mon bonheur par leurs maux, je puis aussi concourir par les miens au bonheur de ceux qui doivent m'y survivre.

11 n'est pas douteux que je ne doive les premiers témoignages de ma reconnaissance aux hommes auxquels je suis redevable des premiers besoins de la vie; par exemple à ceux qui me préparent

Lfinstii

D'abor iaol

mon pain et mon vin, qui filent mon linge et inc^ Liispii babils, qui défendent mes possessions, etc. 3; c'est-à-dire aux hommes de ma nation.

En pensant donc aux révolutions de la natur qui avaient désolé la France l'année dernière , j songeai a celles de l'état qui les avaient aceompa gnées, comme si tous lesmalheurs s'entre-suivaien t.| ^ni * Je me rappelai l'édit imprudent qui avait permis ^rei l'exportation des grains, lorsque nous n'en avions pas notre provision assurée ; cette banqueroute pu-j blique qui avait plané sur nos fortunes dans le ^ même temps que ce nuage affreux de grêle traver-j sait nos campagnes ; l'épuisement total de nos!: ^ finances, qui avait fait périr plusieurs branchesde îK , notre commerce, comme ce terrible hiver plusieurs! ^Hrfi de nos arbres fruitiers : enfin ce nombre infini del ^J!ni pauvres ouvriers que le concours de tant de fléaux, ^ aurait fait mourir de misère , de froid et de faim J §^ sans les secours de leurs compatriotes. Lt

Je pensai alors au ministre des finances dont le lp retour a rétabli le crédit public , et a été pour nous! I $ comme celui de l'étoile du matin après une nuilly orageuse ; aux états-généraux , qui allaient avec lel lu printemps faire renaître de plus beaux jours; et jejL)r|] me dis : Les royaumes ont leurs saisons comme lesjL',1 campagnes; ils ont leur hiver et leur été, leurs grêles et leur rosée. L'hiver de la France estj passé, son printemps va revenir. Alors, plein d'espérance, je m'assis au bout de mon jardin sur un petit banc de gazon et de trèfle, a l'ombre d'un pommier en fleurs, vis-à-vis une ruche dont les abeilles voltigeaient en bourdonnant de tons côtés

A la vue de ces abeilles si actives, dont la ruche n'avait eu d'autre abri pendant l'hiver que le creux d'un rocher, je me rappelai qu'elles n'avaient point essaimé au mois de juin, et qu'il en était arrivé de même à la plupart de celles du royaume, comme si elles avaient prévu qu'elles auraient besoin d'ê tre rassemblées en grand nombre pour se tenir chaudement pendant la rigueur d'un hiver extra ordinaire. D'un autre côté , comme je n'ai enlevé aux miennes aucune portion de leur miel, et que jamais elles n'en exportent , elles ont passé dans l'abondance des vivres une saison où quantité de mes compatriotes en ont manqué. En voyant que l'instinct de ces petits animaux avait surpassé l'intelligence humaine , je me dis : « 0 heureuses les » sociétés des hommes, si elles avaient autant de » sagesse que celles des abeilles ! » Et je me mis à faire des vœux pour ma patrie.

Je me représentai les vingt-quatre millions d'hommesqui composent, dit-on, lepeuple français, non comme de sages abeilles qui naissent avec tout

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leur instinct , mais comme un seul homme qui vit depuis plus de trois mille ans, et qui n'acquiert son expérience qu'en passant comme l'homme par un long cercle de maux, d'erreurs et d'inflrrnités. :, D'abord enfant du temps des Gaulois, il a été pendant plusieurs siècles au maillot, entouré par les druides des bandes de la superstition; puis adolescent sous les Romains , qui le conquirent et le policèrent , il s'instruisit , sous le joug grave de ses maîtres , des arts , des sciences, de la langue et des lois qui le régissent encore aujourd'hui ; ensuite , devenu un jeune homme sous les Francs indisciplinés qui se confondirent avec lui , il s'est livré 1 pendant leur anarchie à toute la fougue de la jeu-

I nesse , et a passé un grand nombre d'années dans ' les fureurs des guerres civiles. Enfin, depuis Char- ^•lemagne, éclairé de quelques lumières par le retour des lettres, qui commencèrent a se naturaliser bous François Ier, comme un jeune homme qui se ferme pour le commerce du monde , il a cherché e|es plaisirs de l'amour et de la gloire. Son goût •ie galanterie et d'héroïsme s'est épuré sous feenri IV , et s'est perfectionné sous Louis XIV. A nette dernière époque, l'amour des conquêtes utiles m paru l'occuper principalement; il est devenu s|imbitieux, comme un homme dont la jeunesse se s basse, et qui cherche à s'établir d'une manière solide. Mais, bientôt convaincu par son expérience ' jm'on ne peut trouver son bonheur dans le mal-

II |ieur d'autrui, il a commencé a s'occuper de ses 11 Véritables intérêts , de son agriculture, de ses manufactures, de son commerce, de ses grands che-

j nins, de ses établissements aux colonies, etc Il

! i cherché alors a se délivrer des préjugés de son

II enfance , des fausses vues de son adolescence , des "! Unités de sa jeunesse, et il est entré ainsi dans ] 'âge mûr. Sa raison a fait d'années en années j Ile nouveaux progrès. 11 sent aujourd'hui , sous ! Louis XVI , que la gloire de ses rois ne consiste

III nie dans son bonheur. De son coté il s'occupe plus \ lu soin de rendre sa vie tranquille que brillante, fi >t commode que fastueuse.

11 On peut suivre , dans tous les siècles , les pério- 1 les de son caractère par celles de son costume. Du ' emps des Gaulois , presque nu comme un enfant 1 it coiffé de sa simple chevelure , il ne portait que les savons. Il s'est vêtu, sous les Romains, de îo- ! ;es et de robes écourtées, comme un étudiant. Touours armé sous les Francs, il s'est couvert de brasarts, de cuissarts , de cottes de mailles et de cas- [ues. Depuis François 1er jusqu'à Henri IV, et nême jusqu'à Louis XIV , il s'est mis en pourpoint lécoupé en fraises , en plumes ? en trousses et en

rubans, sans toutefois quitter son épée , comme un jeune homme qui fait l'amour. Sous Louis XiY, devenu plus grave, il a ajouté a sa parure d'amples canons et une énorme perruque. Aujourd'hui , comme un homme mûr qui cherche ses commodités , il préfère un chapeau sur sa tête à un chapeau sous le bras, une canne à une épée, et un manteau à une armure.

Pendant que le peuple français se disposait par les mœurs et la philosophie à une vie plus heureuse et a un ensemble national, l'administration, soumise à d'anciennes formes , suivait toujours son ancien cours. A chaque révolution de l'esprit public, elle avait adopté des lois nouvelles sans abroger les anciennes, des besoins nouveaux sans retrancher les superflus , et s'était plus occupée de la fortune des courtisans que de celle des sujets. Ainsi, d'incohérences en incohérences, d'impôts en impôts , de dettes en dettes , elle s'est trouvée sans argent et sans crédit , avec un peuple sans moyens. Alors elle s'est vue dans la nécessité de convoquer les états-généraux , pour préserver d'une ruine universelle la nation , dont le peuple est partout la base fondamentale.

Cependant ce peuple, devenu majeur par tant de siècles d'expérience et d'infortune , traîne encore après lui les lisières de son enfance. Des corps se sont présentés, se disant chargés de sa tutelle, et ont prétendu le ramener aux anciennes formes de la monarchie, c'est-à-dire le remettre, avec ses lumières, son étendue et sa puissance, dans le même berceau où il a été si long-temps faible , trompé et misérable.

Mais quel corps de la monarchie pourrait être rappelé aujourd'hui à ses anciennes formes? A commencer par celui qui en est le chef auguste , le roi pourrait-il être ramené au temps où le peuple, joint à l'armée, l'élisait au champ de Mars, en l'élevant sur un bouclier ? Et quand Louis XVI lui-même voudrait descendre du trône pour rétablir le peuple dans ses anciens droits , ne se jetterait-il pas à ses pieds pour le supplier de ne pas le livrer aux fureurs des guerres civiles qui ont ensanglanté les premiers temps de la monarchie, par l'élection de ses rois? Le clergé voudrait-il revenir aux anciens temps où il prêcha l'Evangile dans les Gaules comme les apôtres, pieds nus, vêtu d'une seule robe, et un bâton de voyageur à la main, devenu, par la munificence de ce même peuple, une crosse pontificale? Les nobles voudraient-ils voir renaître ces temps anciens, où ils se mettaient au service des grands pour avoir de la protection et I du pain, toujours prêts à verser leur sang pour des

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querelles qui leur étaient étrangères? Qu'ils jugent de l'état de leurs ancêtres sous le régime féodal , par celui des nobles polonais de nos jours ! Enfin, le parlement lui-même voudrait-il revenir à ces temps , qui ne sont pas bien anciens , où la plupart de ses membres n'étaient que les scribes et les gens d'affaires des grands, qui alors ne savaient pas même écrire , et s'en faisaient honneur !

L'homme faible cherche partout le repos. S'il manque de lois, il se repose de sa législation sur un législateur. S'il a besoin de lumières, il se repose de sa doctrine sur un docteur. Partout il établit des bases pour reposer sa faiblesse; mais partout la nature les renverse, et le force, a son exemple, de se lever et de combattre. Elle-même n'a composé ce globe et ses habitants que de contraires qui luttent sans cesse. Notre sol est formé de terre et d'eau ; notre température, de chaud et de froid; notre jour, de lumière et de ténèbres; l'existence des végétaux et des animaux, de leur jeunesse et de leur vieillesse, de leurs amours et de leurs guerres, de leur vie et de leur mort. L'équilibre des êtres n'est établi que sur leurs combats. 11 n'y a de durable que leur écoulement, d'immuable que leur mobilité, de permanent que leur ensemble; et la nature, qui varie a chaque instant leurs formes, n'a de lois constantes que celles de leur bonheur.

Pour nous, déjà si éloignés des antiques lois de la nature par les lois mêmes de nos sociétés, où les anciens droits de l'homme sont méconnus, nos opinions, nos mœurs et nos usages varient d'année en année. Les siècles nous roulent et nous déforment sans cesse, en nous poussant vers l'avenir. Rappeler aux anciennes formes de son origine un peuple éclairé , puissant, immense, c'est vouloir renfermer un chênedans le gland d'où il est sorti.

Comment donc nos rois voudraient-ils rappeler le peuple français à ses anciennes formes, c'est-àdire a ses anciennes erreurs et a son ancienne ignorance? N'est-ce pns à ce qu'il a produit dans les derniers siècles, c'est-à-dire aux derniers fruits de son industrie, que nos rois, qui buvaient jadis dans des cornes d'élan, qui erraient ça et là dans les forêts des Gaules, parcourant de temps en temps leur capitale sans pavé dans un charriot traîné par des bœufs,] doivent aujourd'hui les délices de leurs châteaux et la magnificence de leurs équipages? N'est-ce pas par les leçons tardives de son expérience qu'ils ne craignent plus d'être détrônés par les maires de leurs palais? N'est-ce pas à ces leçons qu'ils doivent, ainsi que leurs descendants, leur permanence sur le trône, suivant des lois inébranlables comme l'amour de ce peuple

éclairé? 0 Henri IV! que seraient devenus vo droits attaqués par Rome, par l'Espagne, et pa des grands ambitieux de votre royaume , sans l'a mour de votre peuple, qui, malgré les ancienne formes qu'on vous opposait à vous-même, vousap pelait à le délivrer de ses tyrans? Comment (i clergé, ministre d'une religion amie du genre huj main, voudrait-il soumettre aux anciennes forme] du druidisme le peuple français sous le règne dé Louis XYl? C'est ce même peuple qui, se rangcanj en foule autour des premiers missionnaires de! Gaules , fit ployer ses chefs barbares sous le jouj du christianisme. Ce fut le peuple qui, parle pou voir tout puissant de ses opinions, éleva l'abbay à l'opposite du château, et le clocher à celui de 1| tour. 11 opposa la crosse à la lance, la cloche à l;j trompe, et les légendes des saints aux archives dej barons; monument contre monument, bronzf contrebronze, tradition contre tradition. Commen les nobles de nos jours pourraient-ils regarder il peuple comme flétri, de tout temps, par la puis! sance féodale de leurs ancêtres, eux qui comptenj dans leur propre sein si peu de familles qui re) montent au-delà du quatorzième siècle? Mais s'i était vrai que leurs ancêtres eussent réduit jadij le peuple en servitude , comment oseraient-ils auj jourd'hui faire valoir leurs anciens privilèges au près de ce même peuple, non pour l'avoir jadis dé fendu ou protégé, comme doivent faire les nobles d< toute nation, mais pour l'avoir conquis et opprimé: non pour l'avoir servi, mais asservi; non comme * les descendants de ses patriciens, mais de ses ty rans? Sont-ce là les titres qu'ont fait valoir auprèj de lui les Bayard , les Duguesclin, les Grillon, les Montmorency, qui ont fait tant de prouesses pou obtenir de vivre dans sa mémoire jusqu'à noi jours? Que dis-je! nos nobles, si remplis aujour d'hui d'humanité et du véritable honneur, pour- ( raient-ils, dans un siècle éclairé , mépriser cette te( foule d'hommes paisibles et bons qui s'occupent de w leurs plaisirs après avoir pourvu à tous leurs besoins, et du sein desquels sortent ces braves grenadiers qui, après leur avoir frayé le chemin des bon- ' neurs aux dépens de leur sang, retournent à leurs charrues, servir dans l'obscurité cette même patrie 1 qui fait un partage si inégal de ses récompenses? 1 Comment enfin le parlement pourrait-il réduire <!'i aux anciennes formes de la servitude un peuple qui lui a donné en quelque sorte la puissance tribunitive, et du sein duquel il est sorti lui-même?

Après tout, est-il bien vrai que le peuple français ait toujours été sous la tutelle féodale de ses chefs? Quelques écrivains ont avancé qu'il était

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serf dans son origine. Mais, soit qu'on rapporte cette origine au temps des Gaulois , des Romains ou des Francs , qui sont les trois grandes époques de son histoire , on verra qu'il a toujours été libre.

Les Gaulois, qui firent sous Brennus une invasion en Italie, et brûlèrent la ville de Rome, ressemblaient beaucoup aux Sauvages de l'Amérique, qui certainement ne font pas la guerre avec des esclaves. L'esclavage ne s'établit que chez les peuples riches et policés, comme ceux de l'Asie ; et il est le fruit de leur despotisme , qui est toujours proportionné à leurs richesses. Les peuples pauvres et sauvages sont toujours libres ; et quand ils font des prisonniers de guerre, ils les incorporent avec eux, à moins qu'ils ne les vendent, ne les mangent, ou ne les sacrifient à leurs dieux. L'opulence fait des mêmes citoyens des despotes et des esclaves; mais la pauvreté les rend tous égaux. Nous en voyons des exemples dans nos sociétés. Les domestiques d'un homme riche , et même ses amis quand ils sont pauvres, se tiennent dans ses antichambres, et ne paraissent qu'avec respect en sa présence; mais les domestiques de nos paysans sont familiers avec leurs maîtres, se mettent a table avec eux, et obtiennent même leurs filles en mariage.

Lorsque les Gaulois commencèrent a se civiliser et a chercher la fortune, il se louaient dans les armées romaines , comme des hommes libres. Je crois même que César remarque qu'il n'y avait point d'armées où on ne trouvât des soldats gaulois. Nous voyons, dans Hérodote et Xénophon, que les Grecs, si amoureux de leur liberté, se mettaient aux gages même des rois de Perse, quoique ennemis naturels de leur patrie. Nous trouvons des usages semblables chez les Suisses de nos jours. Ces coutumes sont communes a tous les peuples libres, et elles n'existent point chez les peuples régis par le despotisme , ni même par l'aristocratie. Vous ne verrez a la solde d'aucune puissance de l'Europe des régiments formés de Russes , de Polonais ou de Vénitiens. A la vérité, la constitution politique des Gaules accordait plusieurs prérogatives injustes aux chefs des Gaulois et à leurs druides, ainsi que l'a remarqué César ; et ce fut sans doute par ses défauts anti-populaires qu'elle fut aisément renversée par celle des Romains. Ce qu'il y a de certain , c'est que les Gaulois adoptèrent des Romains leur religion, leurs lois, leurs coutumes et jusqu'à leurs habillements. Nous nous gouvernons en partie par le droit romain, et nos magistrats, ainsi que les professeurs de nos uni-

Bernardin.

versités, portent encore la toge romaine. Notre langue française est dérivée de la langue latine. Ces révolutions ne sont point des effets naturels de la conquête et du pouvoir des peuples conquérants, mais des preuves que les peuples conquis sont mécontents de leur ancienne constitution. Les Romains n'étaient jaloux que de la puissance ; ils étaient indifférents sur tout le reste. Les Grecs conservèrent sous leur empire leur langue, leur religion, leurs lois et leurs mœurs , dont nous voyons encore des traces, même sous l'empire des Turcs. Enfin , un peuple conquis reste tellement attaché a sa constitution, quand il la trouve bonne, qu'il y soumet quelquefois le peuple conquérant. C'est ce que nous pouvons voir par l'exemple des Tartares, qui ont toujours adopté les lois et les coutumes de la Chine, après s'en être rendus maîtres. D'un autre côté, ces révolutions morales ne se font point chez des peuples esclaves. Il est très remarquable que les peuples occidentaux de l'Asie n'ont rien adopté des Grecs ni des Romains qui les ont subjugués, pas même le langage. On ne parle ni latin ni grec en Asie. Un peuple esclave tient a sa constitution par l'esprit de servitude, comme un peuple libre par le sentiment de la liberté; mais celui-ci en change lorsqu'il en est mécontent.

Quoi qu'il en soit, les Romains donnèrent les droits de citoyens romains aux habitants de plusieurs villes, et même de quelques provinces des Gaules ; ce qu'ils n'auraient pas fait si elles avaient été peuplées d'esclaves. Quantité de Romains s'établirent ensuite dans les Gaules. L'empereur Julien aimait le séjour de Paris, à cause , disait-il , « du caractère grave de ses habitants, qui se rap- » prochait du sien. » Le caractère parisien a bien changé depuis , quoique le climat de Paris soit resté le même. Mais ce n'est pas le climat qui fait le caractère d'un peuple, comme tant d'écrivains l'ont dit d'après Montesquieu ; c'est la constitution politique. Les Gaulois, simples et féroces sous les druides, furent sérieux sous les graves Romains , toujours gouvernés par la loi ; et gais sous les Francs, amis de l'indépendance, parce que n'ayant jamais eu de bonne constitution , ils en changèrent à ces trois époques. Indépendamment de la gaieté des Gaulois , qui ne date que des Francs, et qui est une preuve morale de leur liberté, j'en trouve une autre qui n'est pas moins forte, en ce que les deux peuples n'ont plus porté que le même nom; ce qui n'arrive jamais lorsque le peuple conquérant ne se confond pas avec le peuple conquis : témoin, de nos jours, les Turcs et les Grecs, les

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Mogols et les peuples de l'Indoustan, les Espagnols et les Indiens de l'Amérique et du Pérou, les Anglais et les Indiens orientaux, les habitants de nos colonies, et les Nègres. Au contraire, les Tartares qui ont conquis la Chine se sont confondus avec les Chinois, et ne forment plus avec eux qu'une seule nation, ainsi que les peuples du nord et de l'orient qui, tels que les Vandales, les Goths, les Normands, etc., s'amalgamèrent avec les peuples de l'Europe chez lesquels ils firent des invasions. D'ailleurs , il est prouvé par l'histoire que le peuple gaulois était libre sous la première race des rois francs , puisqu'il les élisait avec l'armée.

Du temps de Charlemagne , il y avait quantité d'hommes libres en France. Aurait-ce été avec des esclaves, condamnés nécessairement à l'ignorance dans un siècle de barbarie, que ce grand prince aurait formé ses écoles, ses académies et ses cours de justice , dont les membres, d'un autre côté , ne pouvaientsortir de cette noblesse militaire, qui alors n'estimait que la gloire des armes? Une preuve évidente de l'existence de ces hommes libres,.c'est que Charlemagne les convoque nommément a ses états-généraux avec les barons et les évêques. Il y a plus, c'est que dans l'assemblée de 806 , où il partagea, quelques années avant sa mort, ses états entre ses trois enfants, par un testament confirme par les seigneurs français et le pape Léon, « il » laissa a ses peuples la liberté de se choisir un » maître, après la mort des princes, pourvu qu'il » fût du sang royal; » liberté que le président Hénault juge digne d'être remarquée.

A la vérité, une partie du peuple des campagnes fut asservie a la glèbe, par des chefs qui usurpèrent des droits qui ne leur appartenaient pas. Voici ce qu'en dit le président Hénault , dans ses Remarques particulières sur les rois de France de la seconde race :

« On peut distinguer les terres possédées par » les Francs depuis leur entrée dans les Gaules, en » terres saliqucs et en bénéfices militaires.

» Les terres saliques étaient celles qui leur échu- » rentpar la conquête, et elles étaient héréditaires. » Les bénéfices militaires, institués parles Pio- » mains avant la conquête des Francs , étaient un » don du prince , et ce don n'était qu'à vie : il a » donné son nom aux bénéfices possédés par les » ecclésiastiques. Les Gaulois, de leur côté, réu- » nis sous la môme dénomination, continuèrent » de jouir, comme du temps des Romains, de » leurs possessions en toute liberté, a l'exception » des terres saliques, dont les Français s'étaient » emparés, qui ne devaient pas être considérables,

» vu le petit nombre des Français, et l'étendue d(, \10 » la monarchie. Les uns et les autres, quelle qu< » fût leur naissance, avaient droit aux charges e » aux gouvernements, et étaient employés à 1< » guerre, sous l'autorité du prince qui les gouver » nait. La constitution du royaume de France es » si excellente, qu'elle n'a jamais exclu et n'ex » dura jamais les citoyens nés dans le plus ba: » étage, des dignités les plus relevées. » Matha rel, réponse au livre d'Hotman intitulé Franco Gallia.

« Vers la fin de la seconde race , un nouveau » genre de possession s'établit sous le nom de fief » Les ducs ou gouverneurs des provinces, les corn » tes ou gouverneurs des villes, les officiers d'uiij s,,, » ordre inférieur, profitant de l'affaiblissement de » l'autorité royale, rendirent héréditaires dans » leurs maisons des titres que jusque la ils n'a ■ » vaient possédés qu'a vie, et, ayant usurpéégale- jf » ment et les terres et la justice, s'érigèrent eux » mêmes en seigneurs propriétaires des lieux don( » ils n'étaient que les magistrats, soit militaires » soit civils, soit tous les deux ensemble. Par la » fut introduit un nouveau genre d'autorité dan » l'état', auquel on donna le nom de suzeraine té » mot, dit Loiseau, qui est aussi étrange que cette » espèce de seigneurie est absurde.

» La noblesse, ignoréeenFrancejusqu'au temps » des fiefs, commença avec cette nouvelle seigne u » rie; en sorte que ce fut la possession des terres r » qui fit les nobles, parcequ'elle leur donna des » espèces de sujets nommés vassaux, qui s'en don » nèrent a leur tour par des sous-inféodations ; el » ce droit des seigneurs fut tel, que les vassaux » étaient obligés, dans de certains cas, de les sui » vre à la guerre contre le roi-même »

Ces faits sont si connus, qu'ils ont été cités dans un ouvrage publié en faveur delà liberté du peu pie, par un député même de la noblesse du Viva rais aux élats-généreaux actuels. Je les ai rapportés pour faire deux réflexions bien importantes: la première , c'estque des hom mes comblés des bien faits du roi, se constituant en corps aristocratique, '. ont pu obliger les sujets du roi de les suivre a la guerre contre lui-même ; la seconde , c'estque rien n'est si aisé et si commun, pour des corps aris tocratiques, que d'attenter aux droits d'un peuple quin'a point de représentants auprès deson prince, et aux intérêts d'un prince qui n'a point de liaison avec son peuple. Il n'est pas besoin pour la France de recourir aux usurpations des ducs, des comtes et de leurs subordonnés, du temps de la seconde race de nos rois ; nous en avons vu de plus grandes

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VOEUX D'UN SOLITAIRE

! de nos jours. Les Gaulois, sous les Francs leurs ] vainqueurs, pouvaient parvenir aux premières di- ' gnités de l'état , quelle que fût leur naissance ; mais 1 une ordonnance du département de la guerre à dé- Vclaré, le 22 mai 1781 , sous un roi ami du peuple,

I qu'aucun homme non noble ne pourrait devenir "(officier militaire, et a ôté ainsi a vingt-quatre millions d'hommes jusqu'à l'honneur d'être lieutenant ' de milice.

■ Que devient donc aujourd'hui l'axiome de Matharel sur l'excellence de notre constitution, « qui ? » n'a jamais exclu et n'exclura jamais les citoyens ' » nés dans le plus bas étage, des dignités les plus 1b relevées? » Cependant aucun des corps qui se

II disent chargés du maintien de notre ancienne ^constitution, et qui veulent nous y rappeler, n'a si réclamé contre cette dernière injustice, parce- 1 qu'elle n'intéressait que les anciens droits du peuple; et le peuple n'a jamais pu défendre ses droits,

parcequ'il n'a point de représentants auprès de ijson prince.

!l Quoi qu'il en soit, quelle famille noble de nos i jours pourrait prouver sa descendance des usurpateurs de la noblesse sous la fin de la seconde race de nos rois ; et qu'en pourrait-elle conclure contre lf jla liberté du peuple? Une famille de princes nationaux du temps des Gaulois a pu être réduite à l'esclavage sous les Romains, et une famille d'esclaves flfems les Romains devenir noble sous les Francs : e! l?ar les peuples conquérants ont souvent la poli li- 'e|fue; pour asservir les peuples conquis, d'y abaisser ce qui est élevé , et d'y élever ce qui est baissé. Quel homme aujourd'hui pourrait prou- %er seulement qu'il descend des Gaulois, des Ro-

III mains ou des Francs? Des spéculateurs en politique pat cru reconnaître les Gaulois dans nos paysans,

1 |es Romains dans nos bourgeois , et les Francs "llans les nobles. Mais les Goths, les Alains, les h! Normands ne sont-ils pas venus par leurs incur- * ions et leurs conquêtes confondre encore ces trois cs prdres de citoyens? Les Anglais n'en firent-ils pas 161 mtant, lorsqu'ils s'emparèrent de la plus grande mrtie du royaume? Après ces bouleversements de 1 a guerre sont venus ceux du commerce. Quantité 1 [Italiens, d'Espagnols, d'Allemands, d'Anglais

10 e sont établis chez nous, et s'y établissent encore °! ous les jours. Toutes ces nations se sont confouu lues par des alliances avec toutes les classes de nos

I itoyens, dont les races d'ailleurs se sont croisées (epuis les plus illustres jusqu'aux plus humbles

11 >ar des mariages de finance : notre peuple est formé

II Ses ruines de tous ces peuples , comme le sol qui 1 iroduit nos moissons est composé des débris des

chênes et des sapins de nos anciennes forêts. Il y a peut-être tel misérable charretier qui roule toute l'année depuis le fond de l'Auvergne jusqu'à Paris, et depuis Paris jusqu'au fond de l'Auvergne, dont les aïeux donnèrent des fêtes au peuple romain, et coururent dans le cirque sur de superbes quadriges; et tel pauvre enfant qui grimpe dans nos cheminées pour les ramoner descend peutêtre de ces fiers Gaulois qui mirent le feu à Rome et escaladèrent le Gapitole. Nous tirons avec empressement du sein de la terre des urnes mutilées , des inscriptions obscures, des bronzes rongés de vert-de-gris, pour y chercher les noms de ces anciennes familles ; mais leurs descendants sont encore dans la vie, et nous en offriraient les médailles vivantes, si nous en savions déchiffrer les empreintes. Une ville d'Italie se vante de les connaître; et pendant que toute cette contrée fait un commerce de ses monuments de pierre, Milan fournit pour fort peu d'argent des lettres de noblesse et des armoiries antiques aux familles les plus obscures de l'Europe, sur leurs simples noms. Mais à quoi sert cette vanité? notre noblesse n'est pas moins que notre peuple louvrage du temps, qui dissout et recompose toute chose avec les mêmes éléments. Si les sables de la mer sont des débris de ses rochers, ses rochers a leur tour ne sont que des amalgames de ses sables.

Non seulement le peuple est composé dans l'origine des mêmes familles que son clergé et sa no • blesse, mais c'est lui qui est en particulier l'unique cause de la splendeur de ces deux corps; c'est de son sein que sortent les hommes chargés de leur éducation, et de leur inspirer de l'honneur et de la vertu ; c'est lui qui est la principale source de la lumière, de l'industrie et de là puissance même militaire; c'est lui seul qui fait fleurir l'agriculture et le commerce. Que dis-je? le peuple est tout ; il est le corps national dont les deux autres ordres ne sont que des membres accessoires; il peut exister sans eux . et ils ne peuvent être sans lui. On n'a jamais vu de nation formée uniquement de prêtres ou de nobles ; mais il y a eu beaucoup de nations florissantes formées du simple peuple. Les Romains ont subsisté long-temps sans corps de clergé. Leurs magistrats étaient leurs pontifes. La plupart des républiques grecques , avec le même régime, n'avaient point de corps de nobles ; et quoique quelques écrivains aient avancé que la noblesse était le plus ferme appui des monarchies , il est certain que la plus ancienne monarchie qui soit au monde, la Chine, n'a jamais su ce que c'était qu'un gentilhomme. 11 n'y a de noble dans la Chine que

VOEUX D'UN SOLITAiRE.

la famille de Confucius ; et sa noblesse est fondée non sur ce que Confucius asservit ses concitoyens parles armes, par l'intrigue ou par l'argent, mais sur ce qu'il les éclaira de ses lumières et de ses vertus. Ses descendants, distingués par quelques honneurs , n'ont d'ailleurs aucun droit aux charges et dignités de l'empire , et ils n'y parviennent comme les autres sujets que par leur mérite personnel. Il n'y a point de nobles dans les états despotiques de la Turquie et de la Perse , où le pouvoir absolu de leurs monarques a besoin cependant d'hommes qui leur soient dévoués.

Au contraire , le peuple est tellement la base de la puissance publique, même dans les monarchies, que l'état est tombé dès que le clergé et la noblesse ont séparé leurs intérêts des siens : c'est ce que prouve le bas Empire des Grecs , où ces deux ordres s'étant emparés de tout sous des princes faibles, le peuple , sans patriotisme et sans propriétés, laissa les Turcs renverser le trône. On en voit aujourd'hui un exemple semblable dans le Mogol , où le peuple , séparé de ses brames et de ses naïres, voit avec indifférence des poignées d'Européens s'emparer de son gouvernement et de son pays. INous devons nous rappeler nous-mêmes , ou plutôt nous devons oubliera jamais , quels ont été les auteurs de tant de guerres civiles qui ont désolé pendant si long-temps notre monarchie, et qui s'efforcèrent de la renverser en y appelant même les étrangers ; certainement ce ne fut pas le peuple. Mais rien n'est plus frappant a cet égard que ce qui s'est passé de nos jours en Pologne. D'abord la noblesse aristocratique de ce pays a éprouvé dans tous les temps une suite perpétuelle d'infortunes, uniquement pour s'être séparée de son peuple ; et si elle fit autrefois quelques conquêtes sur les Russes, les Prussiens et les peuples de l'Autriche, c'est que leur régime féodal était alors plus mauvais que celui de la Pologne. Mais lorsque la noblesse de chacune de ces nations a été forcée de se rapprocher de son peuple , non en l'élevant à elle par des lois équitables, mais en descendant vers lui par le poids du gouvernement despotique, qui rend tous les sujets égaux , elle a formé avec lui un ensemble national auquel la noblesse polonaise, livrée à elle seule, n'a pu résister. Celleci donc a vu , il y a quelques années, sa monarchie partagée par les trois puissances voisines, qui n'ont employé contre ses diètes patriciennes qu'un bien petit nombre de régiments plébéiens ; et, malgré les circonstances favorables où elle se trouve aujourd'hui par la guerre desTurcs qui embarrasse la Russie et l'Autriche, et par la faveur particulière

fie f sou

prie Eh ger

du roi de Prusse , elle fait de vains efforts pour recouvrer son indépendance , parccqu'elle n'appelle point son peuple à la liberté.

Le peuple est donc tout, même dans les monarchies. « Les peuples ne sont pas faits pour les » rois , mais les rois sont faits pour les peuples,» a dit Féneîon , d'après les lois de la justice universelle ; à plus forte raison le clergé et la noblesse. C'est au peuple que tout doit se rapporter, prêtres, nobles, officiers, soldats, magistrats, ministres, rois, comme les pieds, les mains , la tête et tous 1 les sens se rapportent au tronc dans le corps humain. Le bonheur du peuple est la loi suprême, ont dit les anciens: Salus populi, suprema leoo eslo.

Depuis les trois seigneurs persans, Othanès, Mégabis et Darius, qui réduisirent à l'état démo cratique , aristocratique et monarchique les formes de gouvernement que chacun d'eux voulait donner a la Perse, on a souvent agité quelle était la meilleure des trois, comme s'il était impossible; qu'il y en eut d'autres. Pour moi, considérant com bien , depuis ce temps-là , il y a eu dans tous les pays de différentes sortes de gouvernements qui ne sont point compris dans cette division, je crois qu'une nation peut exister sous toutes sortes de formes, pourvu que le peuple y soit heureux comme un homme peut vivre partout de toutes sortes de régimes, pourvu que son ^corps se porte bien.

En effet, les mœurs des nations ne sont pas f moins variées que celles des particuliers. Il y des peuples qui vivent errants dans les déserts comme les Arabes et les Tartares ; et d'autres qu ne sortent point de leur pays , comme les CM nois : il y en a qui se répandent chez toutes le nations, comme les Juifs et les Arméniens; d'autres ne communiquent avec aucun étranger comme les Japonais ; d'autres se rassemblent en nombre infini dans des villes, comme les peuple? policés ; et d'autres se dispersent en familles soli laircs et vivent dans des hippas, comme les insulaires de la Nouvelle-Zélande.

Les gouvernements des hommes ne sont" pa moins différents que leurs mœurs. A commence par l'état monarchique , s'il y a quantité de pay| régis par un seul roi, il en a existé delrès floj rissanfs , ou il y en a eu deux a la fois, comme tj Lacédémone : je crois même qu'il ne serait pas impossible d'en trouver qui aient été bien gouver nés par des triumvirs. Quant à la nature des mo narchies, il y en a d'héréditaires par les mâles

du père au fils , comme la nôtre ; d'autres le sont

VOEUX D'UN SOLITAIRE

> par les femmes , de l'oncle au neveu , comme en i certains royaumesd'Afriqueetd' Asie; dansd'autrcs, le souverain peut choisir son successeur dans sa . famille , comme en Turquie , à la Chine et eu Russ sie; d'autres sont électives dans un corps de nobles i par les nobles seuls , comme en Pologne ; d'autres . . sont balancées par un sénat de prêtres, comme les Juifs, ou par un corps de soldats, comme a Alger. Quant aux aristocraties, il y en a qui ont choisi leurs chefs dans un corps de religieux nobles s et guerriers, comme à Malte; d'autres, dans un . corps d'esclaves-soldats, comme les douze beys de l'Egypte choisis parmi les mamelucks ; d'autres, I dans un sénat de nobles légistes, comme à Gènes et à Venise. Quant aux démocraties, elles élisent leurs chefs dans un corps de marchands , comme ,. la Hollande ; jou de laboureurs, comme la Suisse; jS ou dans des étrangers qui passent, comme la pe- . ; tite république de Saint-Marin. D'autres ont été ; mêlées d'aristocratie et de démocratie , comme la ^république romaine; d'autres, des trois gouvernements à la fois, comme l'Angleterre.

J'observe que tous ces gouvernements ont eu également des origines faibles; que ceux qui n'ont pas pris d'accroissement, ou qui l'ont perdu après i l'avoir acquis , n'ont eu pour but que la puissance d'un seul corps: tels ont été ceux de Pologne, de Gênes, de Venise, de Malte, qui ont sacrifié les intérêts de leur peuple à ceux de leur noblesse. Je remarque au contraire que ceux qui ont prospéré sont ceux qui ont eu pour unique objet la puissance ou le bonheur du peuple: ainsi Lacédémone donna des lois a la Grèce et à une partie de l'Asie. Elle en eût donné comme Rome a l'univers, si elle eût compris dans ses citoyens les ilotes, ses cultivateurs. C'est par l'influence du peuple que la Turquie est devenue célèbre par ses conquêtes, la Chine par sa durée, la Hollande par son commerce , l'Angleterre par sa puissance maritime et ses lumières, la Suisse plus heureuse par sa liberté et son repos.

Je remarque encore deux choses bien importantes a la prospérité des peuples. 1° C'est que tous ceux qui ont fleuri ont été gouvernés par deux puissances opposées , et que ceux qui sont tombés en ruines n'ont été régis que par une seule ; parce que la nature ne forme d'harmonies que par des contraires. 2° C'est qu'il n'y a aucun gouvernement, de quelque nature que ce soit , qui n'ait eu un chef sous lenom de doge, de bey , de roi , de pape, de sultan , d'émir, de daïri , d'empereur , de stathou der , de grand-m aî tre , de consul, d'avoyer, etc., parccquc toute société a besoin d'un modérateur.

À Lacédémone le pouvoir des éphores était opposé à celui des deux rois: sans ce contre-poids, les deux rois se seraient détruits eux-mêmes par la jalousie du gouvernement , comme il arriva dans la décadence de l'empire romain', où deux empereurs à la fois sur le trône en accélérèrent la ruine. Chez les Chinois, le souverain n'est despotique que par la loi de l'empire qu'il fait exécuter ; mais sa volonté particulière est tellement balancée et circonscrite par les tribunaux conservateurs des anciens rites, qu'il ne peut changer sans leur aveu la moindre coutume , pas même la forme d'un habit. D'un autre côté, le respect de ces tribunaux est inspiré au peuple dès la plus tendre enfance avec une telle religion , que chacun d'eux pourrait se rendre maître de l'empire s'ils ne se balançaient les uns les autres , et si l'empereur n'en était le modérateur. 11 en est a peu près de même chez les Turcs, où la puissance du mufti balance toujours celle du sultan : aucun ordre militaire , aucune sentence de mort ne peut être promulguée par le sultan, sans un fetfa religieux ou permission du mufti.

Chez les Romains, la puissance des tribuns était opposée à celle de consuls; mais comme ces deux puissances, qui représentaient, l'une celle du peuple, l'autre celle de la noblesse, n'avaient point de modérateur qui tînt l'équilibre entre elles, elles agitèrent sans cesse l'état par leurs luttes. Les Romains avaient si bien senti le besoin d'un modérateur dès les premiers temps de leur république , que dans les temps de crise ils créaient un dictateur. Le dictateur était un despote d'un moment, qui rétablissait toutes choses dans l'ordre. Il sauva plusieurs fois la république, quand il ne fut question que de guerres étrangères, mais il la perdit dans les guerres civiles. En effet, on ne pouvait le choisir que dans une des deux puissances contraires, et on achevait alors de détruire entre elles l'équilibre, au lieu de le rétablir/C'est ce qui arriva dans les horribles proscriptions de Sylla et de Marius. Sylla, chef du parti de la noblesse, resta tout puissant par la dictature. Montesquieu le loue de l'avoir abdiquée, comme d'un grand effort de courage ; il le représente confondu dans la foule comme un simple particulier, laissant chaque citoyen le maître de lui redemander justice du sang qu'il avait répandu. Comme le jugement de Montesquieu est d'un grand poids, je prendrai la liberté de le réfuter , parcequ'il renferme une grande erreur. On ne saurait être trop en garde contre l'autorité des noms. Sylla n'abdiqua point par grandeur, mais par faiblesse, pour

VOEUX D'UN SOLITAIRE

ne point offrir en sa personue un centre unique à la vengeance publique. A qui un citoyen romain se serait-il adresé pour avoir justice de Sylla redevenu simple particulier? Le sénat; les consuls, les tribuns , les soldats ; tous les magistrats de Rome, n'étaient-ils pas des créatures de Sylla, complices de ses proscriptions, et intéressés à en arrêter les poursuites ? Que dis-je ? Sylla simple particulier exerça sa tyrannie jusqu'au moment de sa mort, et la preuve en est dans son histoire. « Le » jour de devant qu'il trepassast, estant averti » que Granius, qui devoit de l'argent à la chose » publique, differoit de payer, attendant sa mort, » il l'envoya quérir, et le fit venir en sa chambre, » la oùsitost qu'il fut venu, il le fit environner par » ses ministres, et leur commanda de l'estrangler » devant lui; mais a force de crier après lui et de » se tourmenter, il fît crever raposthume qu'il » avait dedans le corps, et rendit grande quan- » tité de sang ; au moyen de quoi lui estant toute » force faillie , il passa la nuit en grande agonie , et puis mourut*. » Qui aurait donc osé demander des comptes à Sylla, qui en faisait rendre de si rigoureux le dernier jour de sa vie? Enfin son crédit était encore si grand, même après sa mort, que les dames romaines firent, afin d'houorer ses funérailles, des dépenses qu'elles n'ont jamais faites avant ni après lui pour aucun Romain. « Entre » autres choses, ajoute Plutarque, elles y contri- » buèrentsi grande quantité de senteur et de dro- » gues odoriférantes a faire parfums , que, outre » celles qui furent portées en deux cent dix man- » nés , on en forma une fort grande image à » la semblance de Sylla mesme , et une antre » d'un massier portant les haches devant lui, » toutes faites d'encens fort exquis et de cinna- » morne. »

Ainsi le pouvoir du peuple fut opprimé par celui de la noblesse, fortifié par Sylla de celui de la dictature. Mais lorsque César, revêtu de la même dictature, se fut rangé du côté du peuple, alors le parti de la noblesse fut opprimé à son tour, Enfin , lorsque les empereurs ses successeurs, au lieu d'être modérateurs de l'empire, eurent réuni en leur personne la puissance consulaire et tribunitive, l'empire tomba, parceque les deux puissances qui se balançaient, fixées a leur centre, ne lui donnaient plus de mouvement. C'est ainsi que les fonctions du corps humain sont paralysées lorsque le sang, au lieu de circuler dans les membres, s'arrête a la région du cœur.

* Voyez Plutarque.

Nous sommes dans une grande erreur, lorsque nous voulons, par le sentiment de notre faiblesse, donner des bases immuables à un gouvernement qui se meut toujours. La nature ne tire des harmonies constantes que des puissances mobiles. Le type des sociétés, comme celui de la justice, peut j se représenter par une balance dont le service ne gît que dans les contre-poids de ses deux fléaux : le repos des corps en mouvement est dans leur équilibre.

Je conclusdonc que tout gouvernement est florissant et durable, lorsqu'il est formé de deux puissances qui se balancent, qu'il a un chef qui en est le modérateur, et qu'il a pour centre le bonheur du peuple. Voilà, a mon avis, les seuls moyens et la seule fin qui font prospérer et durer les états , soit qu'ils soient monarchiques, aristocratiques!!) ou républicains : or, c'est ce que prouve l'histoire j de tous les pays; car il ne suffit pas de citer dans un pays quelques années brillantes pour justifier des principes de politique jetés au hasard, comme ont fait plusieurs écrivins ; il faut voir fleurir et durer long-temps tout un état pour juger de sa constitution , comme on juge de celle d'un homme non par quelques tours de force , mais par une santé égale et bien soutenue.

On pourra m'objecter quelques sociétés d'hommes vivant suivant les lois de la nature, qui ont subsisté sans ses luttes intérieures et sans chef, se portant au bien de leur état comme des abeilles aux travaux de leur ruche par le sentiment de leur bonheur commun. Mais si leurs contre-poids politiques n'étaient pas dans leur société, ils étaient au dehors. Je doute même que les abeilles, dont l'instinct est si sage, prissent tant de soin d'amasser des provisions, de les placer dans le tronc des arbres, de s'y bâtir des maisons de cire et d'y vivre rassemblées, si elles n'avaient a lutter contre les vents, les pluies, les hivers, et plusieurs autres sortes d'ennemis : les guerres du dehors assurent leur concorde au dedans. Ce qu'il y a de très remarquable, c'est que chaque ruche a un modérateur dans sa reine. Il en est de même des habitations des fourmis , et , je crois , de toutes celles des animaux qui vivent en république. Heureuses les sociétés des hommes , si elles n'avaient de même a combattre que les obstacles de la nature ! leurs jouissances s'étendraient par toute la terre, dont ils sont destinés a recueillir les productions ; le genre humain ne formerait qu'une famille, dont chaque individu n'aurait besoin d'autre modérateur que Dieu et sa conscience. Mais, dans nos états mal constitués , tous les biens se trouvent accurnu-

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