‹ Œuvres;Chapitre 205 sur 236 · MIC · texte numérisé non relu

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VOEUX POUR LE ROI

^ lés sur un petit nombre de citoyens : ainsi, ne pous) vant les demander à la nature , nous sommes oblii]l gés de les disputer aux hommes, et de tourner nos forces contre nous-mêmes.

Ces principes posés, je trouve notre gouvernement français constitué comme tous ceux qui, dès leur origine, se sont écartés des lois de la nature. |e II est divisé en deux puissances qui se balancent mutuellement. L'une est formée de l'ordre du clergé et de celui de la noblesse, qui, depuis plusieurs siècles, ont réuni leurs intérêts; l'autre, de l'ordre du peuple, qui commence a s'éclairer sur les siens. Mais il s'en faut bien que l'équilibre soit entre elles. A la vérité, quelques-uns do nos rois iont tâché de le former, en donnant au peuple quel- ;) que pondération, par l'établissement des eoinmu- Js pes, des offices municipaux et des parlements: mais e les membres de ces corps tendant la plupart vers is les privilèges de la noblesse et les bénéfices du f (clergé, les intérêts du peuple sont restés sans défi Tenseur. Il n'y a que quelques écrivains isolés , qui it ^'occupant de ceux des hommes, ont été les seuls a représentants du peuple, et lui ont donné des trie buns secrets jusque dans la conscience des grands, fi Cependant le roi est aussi intéresse' que le peuple a l'équilibre politique, puisqu'il en est le modéra-

■ leur, et qu'une des puissances qui doivent êtrebaf lancées ne peut surpasser Tautre, sans qu'il se e trouve lui-même hors de mesure et dans l'impuiss sauce d'en faire mouvoir aucune.

r| Non seulement tous les membres du corps po-

■ jlitique doivent être en équilibre pour l'intérêt du t peuple, mais ils doivent rapporter à lui seul leurs f intérêts particuliers. Or, le clergé et la noblesse

■ sont précisément le contraire de ce qu'ils devraient ! être, et de ce qu'ils ont été dans leur origine; car

ils sont. réunis entre eux par des intérêts particuliers et séparés de la cause populaire.

\ Lorsque le roi, le clergé et la noblesse d'un état font corps avec le peuple, ils ressemblent aux branches d'un grand arbre qui, malgré les tempêtes, sont ramenées dans leur équilibre par le itronc qui les porte et les réunit. Mais lorsque ces jpuissances ont des centres différents du peuple, elles sont semblables à ces arbres qui croissent par hasard au haut d'une vieille tour ; ils en décorent quelque temps les créneaux; mais avec les siècles leurs racines seglissentenlre les assises des pierres, en séparent les jointures, et finissent par renverser le monument qui les a portés.

Le roi, le clergé et la noblesse ont un rapport m nécessaire avec le peuple, que ce n'est que par lui qu'ils ont eux-mêmes des rapports communs

entre eux. Sans le peuple, ils seraient divisés d'intérêts comme de fonctions. Ils sont semblables aux branches d'un arbre qui tendent toutes a la divergence, et n'ont de réunion entre elles que par le tronc qui les rassemble. Quoique cette comparaison soit bien propre à faire sentir les liaisons populaires auxquelles je voudrais amener nos puissances politiques , puisque ces liaisons n'existent pas encore parmi nous , et qu'il faut différencier en corps qui ont des centres séparés les membres d'un même tout, je me servirai d'une image plus propre à rendre l'ensemble actuel de nos étatsgénéraux, et à flatter les prétentions des ordres supérieurs. Je considère donc le roi comme le soleil , dont l'emblème est celui de ses glorieux ancêtres ; le clergé et la noblesse, comme deux corps planétaires qui tournent autour du soleil, en réfléchissant sa lumière; et le peuple, comme le globe obscur de la terre que nous foulons aux pieds, mais qui cependant nous porte et nous nourrit. Que les puissances de la nation se considèrent donc comme des puissances du ciel, ainsi que d'ailleurs elles le prétendent; mais qu'elles se rappellent en même temps que, malgré le privilège qu'elles ont d'avoir leur sphère particulière et d'avoisiner celle du soleil, elles n'en sont pas moins ordonnées à la sphère du peuple, puisque le soleil lui-même, avec toute sa splendeur , n'existe dans les cieux que pour les harmonies de la terre et de ses plus petites plantes.

Je ferai donc des vœux pour l'harmonie des quatre ordres qui composent aujourd'hui la nation , et je commencerai par celui qui en est le premier mobile.

VOEUX POUR LE ROI

Plusieurs écrivains célèbres considèrent le pouvoir national dans la monarchie comme divise en deux, en pouvoir législateur et en pouvoir exécuteur, lis en attribuent le premier à la nation, et le second au roi.

Cette division me paraît insuffisante, parcequ'ïl y manque un troisième pouvoir, nécessaire à tout bon gouvernement, le pouvoir modérateur, qui appartient essentiellement au roi dans la monarchie. Le roi n'y est pas seulement un simple commis de la nation, un doge ou un stathouder; c'est un monarque chargé de diriger ses opérations. Le clergé, la noblesse, et même le peuple, ne voient et ne régissent, chacun en particulier, que des parties détachées de la monarchie , dont ils ne sont que des membres; le roi en est le cœur, et peut

VOEUX POUR LE ROI

seul en connaître et faire mouvoir l'ensemble. Les trois corps de la monarchie réagissent sans cesse les uns contre les autres, en sorte que, livrés à euxmêmes , il arriverait bientôt qu'un d'entre eux opprimerait les deux autres ou en serait opprimé , sans que le roi , qui n'aurait que le pouvoir exécuteur, pût faire autre chose que d'être l'agent du parti le plus fort , c'est-à-dire de l'oppression. 11 faut donc que le roi ait encore le pouvoir modérateur, c'est-à-dire celui non-seulement de maintenir l'équilibre entre ces corps, mais de réunir leurs forces au -dehors contre les puissances étrangères , dont lui seul est à portée de connaître les entreprises. C'est le pouvoir modérateur qui constitue le monarque.

Les écrivains dont j'ai parlé ont entrevu la nécessité de ce pouvoir dans le roi, et ils ont agité s'il devait consister dans un simple veto, comme en Angleterre , ou dans un certain nombre de voix délibératives , qui lui seraient réservées comme prérogative royale.

Le veto est un pouvoir d'inertie, capable de faire échouer les meilleurs projets : il faut au contraire au roi un pouvoir d'activité qui puisse les faire réussir. Le cœur, dans le corps humain, n'est jamais sans action : ainsi en doit-il être du monarque dans la monarchie.

Quant aux voix délibératives à réserver au roi , on est fort embarrassé pour en déterminer le nombre. Je hasarderai quelques réflexions à ce sujet. Le nombre des voix , dans l'assemblée nationale , est à peu près de douze cents , dont six cents appartiennent au clergé et à la noblesse, et six cents aux communes. Or, si les six cents voix des deux premiers ordres étaient égales en pondération aux six cents voix des communes, comme elles le sont en nombre , il y aurait équilibre entre elles, et le roi n'aurait besoin que de sa seule voix pour faire pencher la balance du côté qu'il lui plairait : que dis-je? la voix du roi, qui dispose de tous les emplois, est de sa nature si prépondérante, qu'elle entraînerait seule toutes les autres, comme il arrive dans les états despotiques , si elle n'était elle-même balancée.

Il est donc inutile de multiplier la voix du roi dans l'assemblée nationale, pour lui donner de la pondération : il suffit de la lui réserver : mais il est bien nécessaire de réformer la balance nationale elle-même, pour la rendre susceptible d'équilibre. Quoique ses bras soient égaux en longueur, ses bassins ne le sont pas en pesanteur. On peut dire que celui du clergé et de la noblesse est d'or, et celui du peuple , de paille. Le premier est tellement

rempli de mitres, de cordons, de dignités, des gouvernements, de magistratures, de richesses,! de bienfaits accordés déjà en survivance pour! : l'avenir, quoiqu'ils appartiennent dans l'origine ai | l'autorité royale ou au peuple même, que la balance | a toujours penché de ce côté-là, malgré les effortsjl que quelques rois ont faits pour la relever. Ainsi! ce bassin pèse non seulement de son propre poids jj mais de celui du pouvoir royal, qu'il a attiré de j son côté; en sorte que, pour ramener celui du! peuple à l'équilibre, il faut, ou que le roi rende i le bassin plébéien plus pesant , en y faisant passer! un certain nombre d'emplois et de dignités , ou] qu'il augmente la longueur de son bras , en multipliant les voix des représentants du peuple dans les assemblées nationales. Alors le levier plébéien de-ï venant plus long, le prince n'aura besoin que de peu d'efforts pour le faire pencher; et le pouvoir modérateur deviendra dans la monarchie ce qu'est le poids courant le long du grand levier dans la balance romaine. Ce n'est que par le nombre de ses voix que le peuple, à Rome, balançait la pondération des voix des sénateurs. Dans le parlement) d'Angleterre , le nombre des membres de la cham-j bre haute ne monte qu'à 245, tandis que celuijj des membres de la chambre des communes est def 540 , c'est-à-dire de plus du double. Sans une! proportion équivalente, jamais le côté plébéien net pourra se mettre en équilibre que lorsque les six cents voix qui le composent seront appuyées par les voix des ving-quatre millions d'hommes qu'il représente : alors, quoique son bassin soit léger J son bras devenant infiniment long, sa réaction! deviendra infiniment puissante. Ce moment de! révolution sera celui où il conviendra au roi de! reprendre son pouvoir modérateur pour rétablir! la balance monarchique.

Alors l'influence royale sera semblable à celle du soleil qui balance dans les cieux les globes qui tournent autour de lui.

J'ai désiré plus d'une fois que le roi parcourût tous les ans ses états d'une extrémité à l'autre, comme le soleil visite tour à tour , chaque année, les deux pôles de la terre. Mes vœux semblent prêts à s'accomplir. A la vérité , le mouvement sera différent , mais l'effet sera le même. Ce ne sera point le roi qui ira vers le peuple , ce sera le peuple qui ira vers le roi. Ce système de politique est simplifié comme celui de notre astronomie , où l'on suppose, avec beaucoup de vraissemblanceque ce n'est pas le soleil qui tourne autour de la terre, mais la terre qui tourne sur elle-même autour du soleil, et lui montre tour à tour ses pôles glaces.

VOEUX POUR LE CLERGE

Cet ordre me semble encore plus convenable aux fonctions d'un roi, qui, après tout, n'est qu'un homme , et qui doit non seulement répandre ses lumières sur son peuple, mais qui a besoin à son tour d'en recevoir de lui. Ainsi le roi saura, par l'assemblée nationale , ce qui se passe dans les assemblées provinciales ; par les assemblées provinciales, dans les assemblées des villes; et par celles des villes, dans celles des villages.

Les hommes , commes les affaires , circuleront sous ses yeux ; car le moindre paysan pourra être député de l'assemblée de son village à celle de la ville de son district , de celle de cette ville à celle de sa province, et de celle de sa province a l'assemblée nationale. Ainsi , par ces périodes, les députés de rassemblée nationale pourront montrer successivement au roi tous ses sujets , comme la terre présente au soleil toute les parties de sa circonférence.

Je suppose ici que les assemblées des villages , des villes et des provinces, auront lieu dans tout le royaume, qu'elles seront à la fois permanentes et périodiques , c'est-à-dire qu'elles se renouvelleront chaque année dans un tiers de leurs membres, et qu'il en sera de môme de l'assemblée nationale, qui doit être le centre de toutes ces assemblées ; car il doit y avoir de l'harmonie dans toutes les parties de l'état. Accorder la permanence aux assemblées des villages , des villes et des provinces, et la refusera l'assemblée nationale, c'est , dans une montre , où les petites , les moyennes et les grandes roues sont en mouvement, ôter le grand ressort.

Il résultera , de la permanence de l'assemblée nationale, qu'aucun corps aristocratique ne pourra se mettre désormais entre le roi et la nation ; et de la périodicité de ses membres , qu'elle ne pourra elle-même se changer en corps aristocratique. Comme le roi a de droit le pouvoir exécuteur, il n'y pourra passer aucune loi qui ne soit revêtue de sa sanction ; et comme il a aussi le pouvoir modérateur, celte assemblée étant formée de deux puissances dont les intérêts sont opposés, il aura toujours le pouvoir d'y maintenir l'équilibre. Elle ne peut donc, ni par ses opérations, ni par sa durée, porter aucun ombrage à l'autorité royale.

Il y a plus , c'est qu'elle seule peut faciliter les opérations d'un bon gouvernement; et c'est par elle seule que les intérêts du roi et du peuple , qui sont les mêmes, se trouveront réunis. Le roi y en donnant aux députés des communes le pouvoir de défendre les intérêts du peuple, leur donne en même temps celui de défendre les intérêts de la royauté,

qui ne sont que la prospérité même du peuple ; et s'il arrivait, comme par le passé, du désordre dans l'administration , le peuple ne pourrait en accuser le roi, qui lui donne le pouvoir perpétuel d'y veiller , et de lui en proposer les remèdes.

Puisse cet ordre si simple , si naturel et si juste, être admis dans tous les gouvernements du monde, pour le bonheur des nations et de leurs princes ! Les goûts , les mœurs , les modes , les discordes et les guerres se communiquent d'un royaume a l'autre : pourquoi n'en serait-il pas de même de la concorde et des bonnes lois? Puisse donc Louis XYI en recevoir a jamais la louange qui lui en sera due par son propre peuple! Puisse-t-il l'obtenir de la reconnaissance de toutes les nations, et remplir la devise glorieuse qu'il tient de ses ancêtres , mais que lui seul aura méritée , un soleil éclairant plusieurs mondes , avec ces mots : « Il suffit a tous ! » Nec pluribus impar !

VOEUX POUR LE CLERGE

Il serait bien a souhaiter que le clergé n'eûtjamais séparé ses intérêts de ceux du peuple. Quelque riche que soit le clergé d'un état, la ruine du peuple entraîne bientôt la sienne. C'est ce que prouve l'exemple des Grecs de Constantinople , dont les patriarches se mêlaient des fonctions des empereurs , et les empereurs de celle des patriarches. Le peuple, épuisé par son clergé et par ses princes, qui s'étaient emparés de toutes ses propriétés, même en opinions, resta sans patriotisme : que dis- je? on l'entendait crier, pendant le siège où les Turcs s'emparèrent de Constantinople : « Nous » aimons mieux voir ici des turbans qu'un chapeau » de cardinal. » J'observerai ici que la religion d'un état n'est pas toujours son plus ferme soutien, comme on l'a tant de fois avancé ; car l'empire grec de Constantinople est tombé, et sa religion est restée. 11 en est arrivé de même au royaume de Jérusalem. D'un aulre côté, beaucoup de religions ont changé dans différents états dont les gouvernements n'ont pas cessé de subsister : telles ont été les anciennes religions de plusieurs royaumes de l'Europe, de l'Asie et de l'Afrique, auxquelles ont succédé les religions chrétienne et musulmane , sans que plusieurs de ces étals aient changé même de dynastie. Le bonheur du peuple est la seule base inébranlable du bonheur des empires ; il l'est aussi de celui de son clergé. Le clergé grec de Constantinople est réduit, sous les Turcs, a vivre d'aumônes dans les mêmes lieux où il fit

VOEUX POUR

élever sous ses princes nationaux de superbes temples où triomphe aujourd'hui une religion ennemie. Un clergé ambitieux appauvrit son peuple, et un peuple pauvre rend tôt ou tard son clergé misérable.

Non seulement le clergé est lié au peuple par ses intérêts , mais par ses devoirs. Il est l'avocat naturel des malheureux , et obligé de les secourir de son superflu. La plupart de ses biens lui ont été légués a ces conditions. J'aurais donc souhaité que les chefs du clergé eussent été a la tête de leurs troupeaux pour en défendre les intérêts, comme dans les anciens temps de notre monarchie, où les peuples eux-mêmes élisaient leurs pasteurs dans cette intention. Mais , puisque ces anciennes formes si respectables ont changé même dans un corps si attentif à les conserver, je désire au moins que le clergé se pénètre dans l'assemblée nationale des maximes évangéliques qu'il annonce daus les églises. Je ne parle pas du denier payé a César par saint Pierre, de l'ordre même de Jésus ; car j'observerai à cette occasion, d'après la question même que Jésus fit à saint Pierre , que ce n'étaient pas, chez les Romains, les citoyens qui payaient les impôts, mais les étrangers. En effet, on voit par l'histoire que le peuple romain, loin de payer des impositions , était souvent nourri par des distributions de blé, et par les tributs des provinces conquises. Chez les Turcs, le caracheou tribut ne se paie que par les Grecs. Cet usage me semble assez général en Asie. Jésus paraît l'étendre à tous les royaumes du monde, comme fondé sur la justice naturelle. Peut-être au fond n'était-il question que des impositions personnelles, et non des impositions territoriales. Quoi qu'il en soit, comme d'abus en abus le régime fiscal a succédé parmi nous au régime féodal , il est impossible maintenant de subvenir aux besoins de l'état sans les contributions de tous ses membres. La plus grande partie de notre clergé a sacrifié à cet égard ses anciennes prérogatives d'une manière généreuse : cependant l'intérêt de la vérité m'oblige encore à dire qu'il a fait aussi en cela un acte de justice, puisque beaucoup de biens lui ont été donnés autrefois par l'état , ainsi qu'a la noblesse , a la charge même du service militaire.

Mais le peuple lui demande aujourd'hui d'autres contributions pour beaucoup de biens qui lui ont été légués par des particuliers, à la charge du service encore plus sacré des malheureux. On peut sans doute y comprendre beaucoup de riches commanderies religieuses, destinées jadis au service des lépreux et des hôpitaux. Que le clergé se pé-

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