LE CLERGE
nètre donc de cette loi naturelle, la base et la fini de l'Évangile ; de cette loi qui est la source dej toutes les vertus, de la justice , de la charité , de; l'humanité, du patriotisme, delà concorde, delà, bienséance , de la politesse, et de tout ce qui sefaitf d'aimable même parmi les gens du monde : « Ne » faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas » qu'on vous fît. » Qu'il considère que ce peuple, m^] qui l'a autrefois si richement doté , succombe au-j jourd'hui sous le poids des impôts; que les vices! contre lesquels il prêche depuis si long-temps neî sont point inspirés à l'homme par la nature , mais! qu'ils sont des résultats nécessaires de nos institu-j tions politiques; qu'ils naissent de l'opulence ex- 1 trême d'un petit nombre de citoyens qui se sont! J" tout approprié , et de l'indigence absolue d'un très | ' grand nombre d'autres qui n'ont plus rien; que 111113 d'une part l'opulence produit les voluptueux, les I 'll avares, les monopoleurs , les ambitieux qui seulsj 1,11 causent tant de maux ; et que de l'autre l'indigence m oblige les filles de se proslituer, les mères d'expo- j ' ser leurs enfants, et qu'elle fait les séditieux, les | 111 voleurs , les charlatans , les superstitieux , et cette! M foule de misérables qui , dépouillés de tout par les i 1 premiers, sont forcés de chercher a vivre a leurs ( » dépens.
Je souhaite donc que le clergé vienne au secoursj m des malheureux, et pourvoie d'abord au besoin dei i» i ses propres membres , en sorte qu'il n'y ait pas un I 11 seul ecclésiastique qui n'ait décemment de quoi! ! vivre. Un simple vicaire de village ne doit pas j 1 manquer du nécessaire , dès que les évêques ontj b| du superflu. Ainsi il me semble juste que l'asscm-j blée nationale emploie les revenus des riches! abbayes, fondées autrefois par la nation , en dis- i tributions faites dans tout le royaume par les |N assemblées provinciales aux indigents de tout pays 1 et de toute communion, au connu et à l'inconnu, | n à l'exemple de l'homme de Samarie ; parce que la j nr charité de l'Évangile doit s'étendre a toutes les re- j n ligions et l'hospitalité française a tous les peuples, j mi
Il est nécessaire que le clergé abolisse dans son j m sein ces étranges et honteux établissements que n'ont jamais connus les Grecs , ni les Romains , ni I les Barbares, je veux dire les couvents qui servent j en France de maisons de force et de correction, j i Ces lieux de douleur, où des moines se chargent, pour de l'argent , des vengeances de l'état et des familles, sont répartis eu grand nombre dans tout le royaume , et ils sont si odieux qu'ils ont flétri même les noms des saints qu'on a osé leur donner pour patrons. Il y en a où l'on voit des cages de fer, invention du cruel Louis XI. La plupart ont
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des réputations si infamantes par leurs punitions, qu'un jeune homme ou une jeune fille y sont plus déshonorés que s'ils avaient été enfermés dans des prisons publiques. Ainsi des religieux et des religieuses ne rougissent pas de faire les viles fonctions de geôliers et de bourreaux pour se former des revenus considérables ! N'est-il pas bien étrange que des personnes consacrées à Dieu , qui prêchent par état l'humanité, la consolation et le pardon des injures, se soient faites les agents de la cruauté, de l'infamie et de la vengeance pour acquérir des richesses, et que d'un autre côlé les peuples aient vu s'élever ces maisons plus cruelles et plus déshonorantes que la Bastille, sans apercevoir la contradiction qu'il y avait entre la doctrine et la conduite de ceux qui les établissaient? C'est à l'état, ne fet non à des religieux , à punir ceux qui troublent l'état.
Je désire encore que le clergé, ayant contribué par son superflu à détruire l'indigence, source de tant de vices particuliers, combatte par son éloquence l'ambition, cette autre source des vices privés et publics ; qu'il en proscrive les premières leçons dans nos écoles , où elle s'est introduite sous le nom d'émulation , et arme dès l'enfance les citoyens les uns contre les autres, en inspirant à chaque enfant d'être le premier; que les prédicateurs de l'Evangile sévissent, au nom de Dieu , m 'contre l'ambition des rois de l'Europe, qui résulte oi i de l'éducation ambitieuse qu'ils font donner à leurs 38 [sujets, et qui, après avoir causé les malheurs de il jleurs peuples, fait encore ceux du genre humain ; h que ces saints ministres de la paix attaquent les es lois sacrilèges de la guerre; qu'ils cessent eux- 5. mêmes de décorer nos temples dédiés à la charité ;s [avec des drapeaux obtenus par le sang des nations ; 'S [qu'ils s'opposent de tous leurs moyens a l'esclavage ij ides nègres , qui sont nos frères par les lois de la a nature et de la religion; qu'ils s'abstiennent de i- [bénir les vaisseaux qui vont à la traite de ces in- , [fortunés , ainsi que les étendards autour desquels i [se rassemblent nos sanguinaires soldats; qu'ils re- 5 fusent leur ministère à tout ce qui contribue au i [malheur des hommes ; qu'ils répondent aux puisj sances qui voudraient les contraindre a consacrer , les instruments de leur politique , ce que la religieuse Théano répondit au peuple d'Athènes, qui : voulai t Pobl iger de proférer des malédictions con tre Alcibiade, coupable cependant d'avoir profané les mystères de Cérès : « Je suis religieuse pour prier » et bénir, non pas pour détester et maudire. » Que nos prêtres disent donc aux puissances ambitieuses : « Nous n'avons pas été envoyés pour
» exciter les hommes aux fureurs de la guerre, i) mais à la concorde, à l'amour et a la paix; pour » bénir des vaisseaux de guerre, des vaisseaux » négriers, des régiments; mais à l'exemple de » Jésus , des enfants, des noces et des mariages. »
Ainsi le clergé français, en s'intéressant au sort des malheureux , se rendra cher aux hommes de toutes les nations. ïl verra renaître dans le cœur des peuples son empire religieux , comme dans les premiers temps où. il leur annonça l'Évangile, et fit au nom du Dieu de la paix trembler les tyrans.
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Puisse cette noblesse qui, dans des siècles barbares, donna au peuple des exemples d'héroïsme en temps de guerre et d'urbanité en temps de paix , lui en donner de toutes les vertus patriotiques dans un siècle éclairé ! Je désire non seulement qu'elle marche comme autrefois a la tête de ses guerriers pour le défendre contre les ennemis du dehors, et qu'elle en protège les faibles contre les ennemis du dedans, comme du temps des anciens chevaliers ; mais que , s'élevant à la grandeur romaine, elle adopte dans son sein les familles plébéiennes qui s'illustreront par la vertu : ainsi les Caton et les Scipion furent adoptés par des familles patriciennes. Puisse-t-eîle encore, a l'exemple de la noblesse romaine, se lier avec le peuple par les liens du mariage! Auguste, au milieu de sa gloire , donna en mariage Julie, sa fille unique, au plébéien Agrippa ; et Tibère sur le trône , Drusille, sa petite-fille et fille de Germanicus, à Lucius Cassius, « de race plébéienne, antique et » honorable , » dit Tacite. Nos rois eux-mêmes ont contracté plusieurs fois de pareils mariages. Henri IV , qui se piquait d'être le premier gentilhomme de son royaume , épousa Marie de Médicis , qui descendait d'une famille d'anciens négociants de Florence. A la vérité la noblesse se rapproche aujourd'hui du peuple par des alliances plébéiennes ; mais si elles étaient plus fréquentes , et si elles n'avaient pas seulement la fortune pour objet , on ne verrait pas tant de filles nobles languir dans le célibat.
Partout où le peuple est méprisé , la noblesse est malheureuse. C'est le ressentiment du peuple qui entretient parmi elle l'esprit des guerres civiles et des duels. Voyez les discordes éternelles de la noblesse polonaise; voyez les anciennes factions des barons d'Angleterre avant que la liberté eût rapproché d'eux leur peuple; et celles de nos princes
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et de nos ducs avant Louis XIV , qui , par son despotisme, mit à peu près tous ses sujets de niveau.
Partout où le peuple est méprisé, la noblesse est de peu de considération. La où il est serf , elle est domestique. Voyez la Pologne , où les laquais et jusqu'aux moindres serviteurs des grandes maisons sont de l'ordre des nobles. Quel gentilhomme français ne préfère aujourd'hui le service du peuple dans notre gouvernement monarchique, au service d'un grand , comme du temps du régime féodal? Qui n'aimerait mieux mille fois être un noble anglais, vivant avec ses fermiers, et balançant dans la chambre' des pairs,' ou même dans celle des communes , les intérêts de sa nation et les destinées du monde, que d'être un naïre de l'Inde, qu'un homme du peuple n'ose toucher sous peine de mort, mais qui lui-même est obligé de sacrifier sa conscience et sa vie au caprice du despote qui le soudoie !
0 nobles qui voulez élever votre ordre , élevez l'ordre du peuple ! Ce fut la grandeur du peuple romain qui fit la grandeur du sénat romain. Plus un piédestal est haut , plus sa colonne est élevée : plus la colonne est liée avec le piédestal , plus elle est solide.
11 est très remarquable que les Romains n'accordèrent les plus illustres marques de distinction qu'a ceux de leurs citoyens qui avaient bien mérité du peuple. « La couronne civique, dit » Pline, était plus honorable etdonnait plus de pri- » viléges que les couronnes murale, obsidionale et » navale, parcequ'il y a plus de gloire a sauver » un citoyen qu'a prendre des villes et à gagner » des batailles. »
Ces marques d'illustration, réservées aux seuls serviteurs du peuple, furent, du temps de la république, les vraies causes de la grandeur du sénat romain, parcequ'on ne sert un peuple que par des vertus; mais elles le devinrent de sa décadence, lorsque , du temps des empereurs, elles ne furent données qu'à ceux qui avaient bien mérité de la cour, parcequ'on ne serties courtisans qu'avec des vices.
Puisque nous vivons dans un siècle où les membres du corps politique ont encore des parties saines, sous un chef semblable a Marc-Aurèle , je me sens entraîné à souhaiter que nous nous rapprochions en quelque sorte des anciens Romains. Je désirerais donc, pour lier la noblesse au peuple, et le peuple a la noblesse, qu'on créât un ordre de clievalerie, a l'imitation de la couronne civique. Cet ordre serait donné à tout citoyen qui aurait
bien mérité du peuple, dans quelques genre qu ce pût être. 11 conférerait des privilèges honora bles, tels que le droit de séance aux assemblées des villages, des villes, des provinces, et même à l'assemblée nationale. Ils auraient en certains jour; de l'année le privilège d'entrer chez le roi, et ei tout temps chez les ministres, avec la prérogative d'y présenter des requêtes pour tous les homme* qui seraient dignes, par leurs vertus, de l'atten tion du gouvernement. La marque de cet ordr
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serait une couronne de chêne , brodée sur la poi trine, avec cette légende : Pour le peuple. L'as semblée nationale pourrait seule présenter au ro les citoyens qu'elle jugerait dignes de cette illustration, qui ne pourrait être accordée et conférée que par sa majesté elle-même en personne.
Cet ordre du peuple serait la noblesse personnelle pour ceux qui ne seraient pas nés nobles car il n'y aurait plus à l'avenir d'anoblissemen héridilaire, l'expérience de tous le temps et de tous les pays ayant appris que la vertu et le vie ne se transmettent point avec le sang.
Quant aux nobles d'origine, ils conserveraien pour leur descendants leurs anciennes prérogatives ; mais ils acquerraient , par cette nouvelle il lustration, le pouvoir d'adopter un plébéien décor du même ordre; et dans ce cas seulement, la no blesse deviendrait héréditaire clans l'adopté. Ains la noblesse deviendrait chère au peuple, puisqu'i trouverait en elle seule le moyen de perpétuer so élévation ; et le peuple deviendrait cher à la noblesse, puisqu'elle ne trouverait qu'en lui le moyen de s'illustrer, et de conserver de grands noms prêts à s'éteindre. Si vous y joignez les al liances contractées par des mariages , nos patriciens et nos plébéiens se trouveraient rapprochés, non par les liens de l'argent , mais par ceux de la nature et de la vertu. Tels sont mes vœux pour que le peuple s'élève vers la noblesse sans orgueil, et que la noblesse descende vers le peuple sans bassesse.
D'un autre côté, comme cette même noblesse a quantité de parents que leur pauvreté confond avec les dernières classes du peuple, ainsi que je l'ai vu fréquemment dans nos provinces, surtout en Bre tagne, il est nécessaire de lui ouvrir des moyens de subsistance. Je suis persuadé que c'est dans cette intention qu'a été fait, il y a quelques années , l'article de l'ordonnance du département de la guerre, qui réserve aux seuls gentilshommes les places d'officiers dans les régiments. Maisdes gentilshommes nés dans le sein de l'indigence ne peu vent jamais faire les fondions d'un officier; car ce
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J grade exige parmi nous , surtout aujourd'hui, une J éducation et des lumières qu'on ne peut acquérir y sans la fortune.
iîj. Je me rappelle avoir vu un jour, en basse Norirs| mandie, un pauvre gentilhomme qui gagnait sa vie ea a faire des lions d'argile. Pour dire la vérité , ces fe [ lions ne ressemblaient guère à des lions; mais enes fin ils indiquaient dans leur auteur un sentiment u. noble que la pauvreté n'avait point abattu. Cesenre timent même se propageait au loin par son ou- ,j. vrage. Quand un gentilhomme du canton un peu sj aisé avait mis une couple de ces lions sur deux pi- 0i lastres de terre et de cailloux, à droite et a gausj çhc de sa barrière, il appelait, à l'imitation des ^e princes, sa basse-cour une cour d'honneur.
J'aime à voir un homme, et surtout un gentilj. homme, trouver en lui-même des ressources con- 5 | tre l'injustice du sort, et, comme un sapin sur un rocher, s'éjever et se maintenir droit malgré les y tempêtes.
eei Un art, quelque petit qu'il soit, est, dans l'opulence, une distraction contre les passions et Fena{ nui; mais dans l'indigence, c'est une ressource h\ contre le besoin. La religion , chez les Turcs, fait [. un devoir même au sultan de savoir un métier et re'j; de s'en occuper. Je sais bien qu'un gentilhomme y peut exercer un art libéral; mais pourquoi pas un sj art mécanique? Un art libéral ne sert guère que jl le luxe, et exige des talents enfants des passions : ID un art mécanique est nécessaire aux besoins des y hommes, et ne demande que de la patience, coinpa- J gne de la vertu. A la vérité, un noble chez nous lj peut faire du verre sans déroger; mais pourquoi 1. pas de la poterie? En voici, je crois la raison : j. comme depuis long- temps nous ne portons de res- 5 pect qu'a la fortune, nous avons anobli tous les la états qui y mènent, ou qui ne servent qu'a son lf luxe; or comme le verre était fort rare dans son
I origine , il ne servait qu'aux gens riches : il fut donc permis à un gentilhomme d'être verrier. C'est encore par la même raison qu'il lui est loisible
j d'être de la compagnie des Indes, fermier-général, t acteur de l'Opéra : comme si un gentilhomme en
I I sabots pouvait parvenir à ces brillants emplois ! j On lui permet , à la vérité , de placer ses enfants à " l'ÉcoleMilitaire; mais cetteinstitutiondeLouisXV, j destinée "uniquement a la pauvre noblesse, n'est ! guère une ressource pour elle aujourd'hui , par-
cequ'elle lui est souvent enlevée par des familles riches de son ordre, ou même de l'ordre plébéien, et que d'ailleurs elle est insuffisante.
Il me semble donc nécessaire de permettre aux pauvres gentilshommes l'exercice de toutes les
professions ; car si la noblesse consiste à être utile à la patrie, toutes les professions, et les plus communes surtout, remplissent cet objet. Ce ne sont ni les arts, ni les métiers , qui peuvent dégrader l'homme ; ce sont les vices. On a vu dans tous les temps des hommes illustres par des vertus patriotiques sortir de toutes les conditions. Agathocîe, vainqueur de la Sicile, était fils d'un potier ; le chancelier Olivier, d'un médecin ; le maréchal Fabert, d'un libraire; Franklin, le libérateur de l'Amérique anglaise , d'un imprimeur, et a été imprimeur lui-même. Christophe Colomb, avant de découvrir le Nouveau-Monde, gagnait sa vie a faire des cartes de géographie. Il n'y a si petit état qui ne puisse nourrir un grand homme.
En permettant à la noblesse d'exercer, sans déroger, tous les arts de la paix, un royaume ne pourra tomber en léthargie par l'oisiveté de ses nobles, lorsqu'ils sont riches, comme aujourd'hui en Espagne, en Portugal et en Italie; ni en convulsion par leur esprit militaire, lorsqu'ils sont pauvres, comme autrefois chez nous et chez la plupart des peuples de l'Europe.
Nos historiens ne voient jamais que les résultats de nos maux, parcequ'ils ne les attribuent qu'à la politique; les causes morales qui les occasionnent leur échappent toujours : c'est qu'ils ne s'occupent que de la fortune des rois , et que les intérêts du genre humain leur sont indifférents. Ils rapportent les guerres perpétuelles de l'Europe à l'ambition de ces princes, et ils ont raison; mais il est très important de remarquer que l'ambition des princes, et les guerres tant intérieures qu'extérieures qui en ont été la suite , ont eu pour première cause dans chaque état l'ambition des nobles, qui, étant en grand nombre, et n'ayant d'autre moyen de subsister que la profession militaire , portèrent leur princes à la guerre et aux conquêtes , afin d'avoir pour eux-mêmes des grades, des pensions et des gouvernements. L'opinion des rois ne se forme que des opinions de leurs courtisans. Ainsi , dans les pays où le clergé est nombreux et pauvre , il en est résulté par les controverses quantité de guerres spirituelles qui ont fait également le malheur des peuples, mais qui ont donné, à ceux qui les ont entreprises et soutenues , des bonnets de docteur, des bénéfices , des évêchés et des chapeaux de cardinal. Aujourd'hui que les puissances de l'Europe , éclairées par leurs intérêts pécuniaires, portent leur ambition vers le commerce, ce ne sont point les corps du clergé et de la noblesse qui nous attirent des querelles
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nationales ; ce sont les corps du commerce. Combien de guerres ont été excitées jusqu'aux extrémités du monde par les compagnies européennes des Indes, de l'Assiento, des Mo lu qu es , des Philippines, de Guinée, du Sénégal, de la mer du Sud , de la baie d'Hudson , etc. ! La dernière guerre qui a mis en armes l'Angleterre, la France , l'Espagne, le Portugal, la Hollande, le cap de Bonne-Espérance, les Indes orientales , les deux Amériques, et qui a achevé le déficit de nos finances, lequel nécessite aujourd'hui nos éfats-généraux , doit son origine à la compagnie anglaise de la Chine, qui voulait obliger les habitants de Boston de payer un impôt sur le thé. Ainsi les derniers orages qui ont troublé le repos du monde sont sortis d'une théière.
Cesontles corps dontl'ambition se combine avec celle de notre éducation , qui nous rendent si mobiles , nous autres Européens. Ce sont les corps qui perdent la patrie, en rapportant la patrie à euxmêmes , et en privant le peuple de ses relations naturelles. Ce qui perd les sciences dans un pays, c'est lorsque des- compagnies de docteurs s'interposent entre le peuple et les lumières , ainsi qu'il est arrivé en Espagne , en Italie et chez nous. Ce qui perd l'agriculture et le commerce, c'est lorsque des compagnies de monopoleurs se mettent entre le peuple et les récoltes ou les manufactures. Ce qui perd les finances, c'est lorsque des compagnies d'agioteurs se mettent entre le peuple et le trésor royal. Ce qui perd une monarchie, c'est lorsqu'un corps de nobles se met entre le peuple et son monarque, comme en Pologne. Ce qui perd une religion, c'est lorsqu'un corps de prêtres se met entre le peuple et Dieu, comme chez les Grecs du bas Empire, et ailleurs. Enfin ce qui fait la ruine et le malheur du genre humain , c'est lorsqu'une patrie elle-même , intolérante comme les corps qui la composent , se met entre les autres patries, et veut avoir à elle seule la science, le commerce , la puissance et la raison de tout l'univers.
Il est donc bien nécessaire de lier aux intérêts du peuple les intérêts des corps, qui n'en doivent être que les membres, puisqu'ils en entraînent la ruine lorsqu'ils ont des intérêts particuliers, et qu'au lieu d'être ses véhicules, ils deviennent ses barrières. Il n'est pas moins nécessaire de réformer l'éducation publique , puisque les corps ne doivent leur esprit ambitieux qu'à l'éducation européenne, qui dit a chaque homme , dès l'enfance : « Sois le premier; » et a chaque corps : « Sois le maître.»
Les moyens d'illustration et d'anoblissement
étant réservés désormais aux seuls citoyens qui; auront bien mérité du peuple, la noblesse et H peuple se trouveront liés par les liens mutuels d( la bienveillance, qui doit rapprocher tous les hom-i mes, mais surtout ceux de la même nation.
Ménénius Agrippa rapprocha le peuple romain de son sénat par l'allégorie des membres qui tom^ bèrent en langueur en refusant de travailler pourl j l'estomac; mais qu'aurait-il dit, si le sénat romains lui-même s'était séparé de son peuple , et n'eût voulu rien avoir de commun avec lui? Dans son! ingénieux apologue, lesénat, qui régissait l'empire, j pouvait être comparé aux parties précordiales du corps humain; mais parmi nous l'autorité étant monarchique, la noblesse ne peut être regardée, àf plusieurs égards , que comme les mains armées de la nation. Le peuple, du sein duquel sortent Icsf soldats, partage avec elle ce service; etparsesj travaux , ses arts et son industrie , doit se considé-! rer de plus comme les mains laborieuses du corps politique : il en est aussi les yeux, la voix et la tête, puisque c'est de lui que viennent la plupart des savants , des orateurs et des philosophes qui l'éclairent, ainsi que des magistrats qui le régissent : enfin il en est le corps proprementdit, puisque les autres corps lui doivent leur existence , n'existent eux-mêmes que pour lui , et ne sont , par rapport a lui, que ce que sont les membres par rapport au corps humain. Dans notre état monarchique, ce n'est point la noblesse qu'on peut comparer au cœur et à l'estomac du corps politique , c'est la royauté; etc'est ce qu'a fort bien senti le judicieux La Fontaine, en nous appliquant l'apologue de Ménénius. Voici comment il peint les fonctions royales et celles du peuple, dans sa fable des Membres et de l'Estomac :
Je devais par la royauté Avoir commencé mon ouvrage :
A la voir d'un certain côté, Messer Gaster * en est l'image.
S'il a quelque besoin, tout le corps s'en ressent.
De travailler pour lui les membres se lassant ,
Chacun d'eux résolut de vivre en gentilhomme ,
Sans rim faire , alléguant l'exemple de Gaster.
Il faudrait , disaient-ils , sans nous qu'il vécût d'air.
Nous suons , nous peinons comme bêtes de somme
Et pour qui? pour lui seul : nous n'en profitons pas ;
Notre soin n'aboutit qu'à fournir ses repas.
Chômons, c'est un métier qu'il veut nous faire apprendre ,
Ainsi dit, ainsi fait. Les mains cessent de prendre ,
Les bras d'agir , les jambes de marcher : Tous dirent à Gaster qu'il eh allât chercher. Ce leur fut une erreur dont ils se repsntirent, Bientôt les pauvres gens tombèrent en langueur ; \ Il ne se forma plus de nouveau saug au cœur : Chaque membre en souffrit, les forces se perdirent.
* Casier, mot grec qui signifie l'esioinac : c'e^t de lui que vient suc ga&lrique , c'est-à-diresuc nourricier.
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Par ce moyen les mutins virent Que celui qu'ils croyaient oisif et paresseux A l'intérêt commun contribuait plus qu'eux. Ceci peut s'appliquer à la grandeur royale. Elle reçoit et donne , et la chose est égale ; Tout travaille pour elle , et réciproquement
Tout tire d'elle l'aliment.
Elle fait subsister l'artisan de ses peine? , Enrichit le marchand, gage le magistrat, Maintieu le laboureur, donne paie au soldat , Distribue en cent l;eux ses grâces souveraines ,
Entretient seule tout l'état.
Ménénius le sut bien dire, La commune * s'allait séparer du sénat : Les mécontents disaient qu'il avait tout l'empire , Le pouvoir , les trésors , l'honneur , la dignité ; Au lieu que tout le mal était de leur côté , Les tributs , les impôts , les fatigues de guerre. Le peuple hors des murs était déjà posté ; La plupart s'en allaient chercher une autre terre ,
Quand Ménénius leur fit voir
Qu'ils étaient aux membres semblables; Et par cet apologue, insigne entre les fables ,
Les ramena dans leur devoir.
Pour moi, qui n'ai pas le talent de mettre en vers simples et charmants les leçons profondes de la politique , je me contenterai de rapporter en prose bien commune une fable indienne, plus convenable que l'apologue romain aux rapports de notre noblesse , et même du clergé , avec le peuple.