LES PALMES ET LE TRONC DU PALMIER
Le palmier, le plus élevé des arbres fruitiers , portait autrefois , comme les autres arbres , ses à ' fruits dans ses rameaux. Un jour les palmes, fières a | de leur élévation et de leurs richesses, dirent à leur x1 tronc : « Nos fruits sont la joie du désert, et nos e | » feuillages toujours verts en sont la gloire. C'est A » sur nous que les caravanes dans les plaines , et .ji» les vaisseaux le long des rivages, règlent leur » cours. Nous nous élevons si haut, que le soleil » nous éclaire avant son aurore , et même après » son coucher. Nous sommes les filles du ciel ; » vous vivons le jour de sa lumière, et la nuit de » ses rosées. Pour vous , enfant obscur de la terre, » vous ne buvez que des eaux souterraines, et vous » ne respirez que sous nos ombrages : votre pied » est toujours caché dans les sables; votre tige n'est » couverte que d'une écorce grossière; et si votre » tête peut prétendre a quelque honneur, ce n'est » qu'a celui de nous porter. » Le tronc leur répondit : « Filles ingrates ! c'est moi qui vous ai donné » la naissance, et c'est du sein des sables que ma
* Commune , mot qui chez nous a signifié de tout temps le peuple , et qui a été remplacé , depuis peu , par celui de tiersétat, « parce que , dit Jean-Jacques, l'intérêt particulier de deux » ordres a été mis au premier et second rangs» et l'intérêt pu- » blic seulement au troisième. »
» sève vous nourrit, engendre vos fruits pour me » reproduire , et vous élève vers les cieux pour les » conserver : c'est ma force qui préserve , a cette » hauteur , votre faiblesse de la fureur des vents.» A peine il avait parlé , qu'un ouragan , sorti de la merdes Indes, vint ravager la contrée. Les palmes se renversent, se redressent, se froissent les unes contre les autres, et se dépouillent en gémissant de leurs fruits. Cependant le tronc tient bon; il n'est aucune de ses racines qui ne tire et ne soutienne du sein de la terre les palmes agitées au haut des airs. Le calme revenu, les palmes, qui n'avaient plus que des feuilles, offrirent a leur tronc de mettre à l'avenir leurs fruits en commun sur sa tête , et de les préserver de leur mieux en les couvrant de leur feuillage. Le palmier y consentit ; et depuis cet accord , cet arbre porte au haut de sa tige ses longs régimes de fruits , jusque dans la région des vents , sans craindre les tempêtes : son tronc est devenu le symbole de la force , et ses palmes celui de la vertu et de la gloire.
Le palmier , c'est l'état ; son tronc et ses fruits, c'est le peuple et ses travaux ; les ouragans sont ses ennemis; les palmes de l'état sont les naïres et les brames, quand ils sont les amis du peuple.
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C'est un nom bien étrange que le nom de tiersétat > donné en France au peuple, c'est-à-dire à plus de vingt millions d hommes , par le clergé et la noblesse, qui tous deux ensemble ne sont tout au plus que la quarantième partie de la nation. Je ne crois pas que cette dénomination ait lieu dans aucun pays du monde. Qu'aurait dit le peuple romain , dont la nation était, comme la nôtre , divisée en trois ordres sous les empereurs, si ses sénateurs et ses chevaliers lui eussent donné le nom de tiersétat? Que dirait le peuple anglais, s'il était qualifié ainsi par les lords et les évêques de sa chambre haute? Le peuple français est-il moins respectable aux ordres qu'il entretient pour sa prospérité et sa gloire?
Par tout pays le peuple est tout : mais si on le considère comme un corps isolé , relativement aux autres corps qui constituent l'état avec lui, il est, comme nous l'avons vu , le premier en ancienneté, en utilité, en nombre et en puissance, puisque la puissance des autres corps émane de lui , et n'existe que pour lui.
Il me semble donc juste que le corps du peuple conserve son nom propre > ainsi qu'ont fait les
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corps du clergé et de la noblesse , et qu'on rappelle l'ordre du peuple. On peut substituer encore au nom de tiers-état celui de communes, ainsi qu'il est d'usage en Angleterre , et qu'il l'a été fréquemment chez nous. Ce nom de communes caractérise en particulier le peuple de chaque province du royaume, désigné de tout temps par les noms de communes du Dauphiné, de la Bretagne, de la Normandie, etc., qui toutes ensemble forment les communes du royaume. Ce nom de communes n'a jamais été donné qu'au peuple , ainsi qu'on peut le prouver par l'autorité des écrivains qui ont le mieux connu la valeur des expressions, entre autres par celle de La Fontaine. En effet, les intérêts du peuple sont communs, non seulement à chaque province, mais aux autres ordres de la nation , pareeque son bonheur fait le bonheur général. 11 n'en est pas de même des intérêts des autres ordres, qui leur sont particuliers. D'un autre côté, le nom de tiers-état donné au peuple suppose, comme l'a fort bien remarqué Jean-Jacques, que son intérêt n'est que le troisième , quoiqu'il soit de sa nature le premier. Or , comme les hommes forment a la longue leurs idées, non sur les choses, mais sur les mots, la justice demande que le surnom de tiers-état, imposé au peuple depuis quelques siècles par des corps privilégiés, parcequ'il leur rappelle leurs privilèges, soit remplacé par celui de communes , qu'il a eu de tout temps, afin qu'il leur rappelle à tous l'intérêt commun. Salus popidi suprema lex esto! Que le salut du peuple soit la loi suprême !
De bons patriotes, touchés du sort malheureux des gens de la campagne, ont proposé d'en faire un corps différent de ceux des villes; mais on doit bien s'en garder. La division en corps entraîne la division en intérêts. Les paysans doivent être suffisamment représentés dans les assemblées provinciales et dans l'assemblée nationale; leurs demandes doivent y être mises au premier rang; mais il me paraît fort dangereux d'y distinguer les communes des campagnes de celles des villes , car leurs intérêts sont les mêmes : le commerce des viiles ne prospère que par le travail des campagnes, et le travail des campagnes que par le commerce des villes.
La puissance d'une nation dépend de son ensemble. Les branches supérieures d'un arbre peuvent diverger, mais non pas les fibres de son tronc, qui doivent être rassemblées sous la même écorce. Si on pouvait diviser le tronc d'un arbre en branches, on ne ferait d'un chêne qu'un buisson ; mais si on réunissait toutes les branches d'un buisson dans un
seul tronc, d'un buisson on pourrait faire un chêne Ce sont des images bien naïves de ce qui est arriv a plusieurs états. Que de royaumes sont devenu
buissons dans de vastes terrains , pareeque leu tronc ne s'y ramifie qu'en nobles ou en prêtres! Voyez l'Espagne et l'Italie. Que de républiques € de monarchies sont devenues des chênes, dès cè dres et des palmiers, dans de petits terrains
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pareeque la noblesse et le clergé s'y sont conglo A( mérés avec le peuple , et n'ont eu avec lui qu'u intérêt commun ! Voyez la Hollande et l'Angle terre. Rappelez-vous la force de l'empire romain où les nobles ne connaissaient de gloire que cellj du peuple.
Je le répète, la puissance d'une nation dépen de son ensemble : les malheurs de notre peupl, sont venus de ce que le clergé et la noblesse y on) fait deux ordres séparés de ses intérêts : ces maul n'ont commencé à s'affaiblir que quand le despoMJlll'! tisme; les mœurs , et surtout la philosophie , les em ont rapprochés. Il n'en est pas moins vrai qu'il fau à l'harmonie d'un état, ainsi qu'à celle de l'Europe fff des puissances qui se balancent; mais il n'y aurf toujours que trop d'intérêts qui diviseront le hommes dans la même société , ne fût-ce que eeu delà fortune. Les corps delà noblesse et du clergé dans notre ordre politique , devraient être le con traire de ce qu'ils sont : au lieu d'être réunis entr eux contre le peuple , ils devraient lutter l'ai contre l'autre pour ses intérêts , comme les peuple de l'Europe luttent pour la liberté de son corn merce, de sa navigation, de sa pêche, ou pour te autre prétexte qui intéresse le droit naturel dei P hommes : c'est ce droit qu'ils invoquent sans cesse La commune de France devrait se régir, au moin quant a la forme, par les mêmes lois que la com mune du genre humain.
En parlant des moyens de rapprocher du peuple le clergé et la noblesse , j'ai indiqué aussi ceus de rapprocher le peuple de ces deux corps , noi par le sentiment de l'ambition , qui n'est proprt qu'a diviser les membres d'un état, mais par celui de la vertu qui les réunit. Notre peuple n'a qu( trop de penchant à s'élever; l'éducation et l'exemple le poussent sans cesse en haut. Il faut l'inviter,' non a monter, non a descendre, mais à se tenir \ sa place : il ne lui convient d'être ni tyran, ni esclave; il doit lui suffire d'être libre. La vertu tient en toutes choses le milieu; c'est aussi la qu'est la sûreté, la tranquillité , le bonheur. Je souhaite donc qu'aucun bourgeois ne désire jamais de sortir de l'ordre du peuple; mais s'il y sent les inquiétudes de la gloire , qu'il reste encore dans son ordre ;
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car il n'y a point d'état qui ne lui présente une carrière capable de satisfaire même la plus vaste ambition.
0 plébéien qui ne trouvez aucune gloire comparable a celle que donne la naissance , et qui rougissez d'être homme parceque . vous n'êtes pas gentilhomme ; êtes-vous légiste , soyez le défenseur de la vertu et la terreur du crime. Nouveau Dupaty , enlevez à nos codes barbares leurs innocentes victimes; faites la guerre à nos Verrès , à nos Catilina ; prenez en main les causes des nations, et songez qu'avec les foudres de l'éloquence Gicéron lléj a protégé des rois, et que Démosthène en a fait trembler. N'êtes-vous qu'un simple commerçant , od c'est le commerce qui vivifie les empires ; c'est au )|q commerce que les deux plus riches états de l'Euiot rope, la Hollande et l'Angleterre, doivent leur oj puissance ; c'est par le commerce que leurs mario- chauds voient à leur solde non seulement une en foule de gentilshommes , mais des princes et des J souverains. Le commerce même élève sur le trône, d Rappelez-vous ces anciens négociants de Florence irJ qui ont régné dans leur patrie, et ont donné deux lesj reines à la vôtre. Seriez- vous un malheureux navigateur , errant comme Ulysse de mers en mers , loin de votre pays , vous êtes l'agent des nations : non seulement vous pourvoyez a leurs besoins , mais vous leur communiquez ce qu'il y a de plus on! précieux chez les hommes après la vertu, les arts, tel les sciences et les lumières. Ce sont les hommes J de votre état qui ont fait connaître les lies aux îles, tel les nations aux nations , et les deux mondes l'un a des j l'autre : sans eux, le globe, avec ses plus rares isej productions, nous serait inconnu. Songez h la ils gloire de Christophe Colomb, à laquelle nulle i| gloire, même royale, n'est comparable, puisque [ lui seul a changé , par la découverte de l'Amérique, les besoins, les jouissances, les empires, les religions et les destins de la plupart des peuples du monde. Êtes-vous au contraire un artiste toujours sédentaire , comme Thésée dans les enfers , oh ! elJ combien de routes vous sont ouvertes , du sein du qui repos , vers une gloire innocente ! combien vous M* en présentent la peinture , la sculpture, la gravure, (m la musique, dont les productions ravissent de ùr J plaisir et d'admiration ! Combien d'artistes même Jjdont les noms seront célèbres à jamais, quoique ieJleurs ouvrages n'existent plus; tant les hommes ;t|lsont avides de suivre les traces célestes de leur ■iii génie, et de recueillir jusqu'aux paillettes d'or que )riii jroule, avec les siècles, le brillant fleuve de leur ■ni. renommée ! Est-il quelque noble Européen dont jrC; jlc nom doive durer et 's'illustrer autant que ceux Bernardin.
des Phidias et des Apeîle , qui jouissent depuis deux mille ans des hommages de la postérité , et qui ont compté , pendant leur vie , des Alexandre au nombre de leurs courtisans? N'êtes-vous qu'un philosophe à qui personne ne fait la cour, considérez que vous ne la faites vous-même à personne. Les nobles dépendent des rois, et les philosophes ne relèvent que de Dieu : les nobles vivent en gentilshommes , et vous en homme, ce qui est bien plus noble. Sans les philosophes, les peuples, égarés par de vaines illusions , ne connaîtraient ni les lois ni l'ensemble de la nature. Ils sont les sources premières des arts , du commerce et des richesses des nations. Rappelez-vous les admirables découvertes de Galilée, qui, le premier, pesa l'air, et démontra le mouvement de la terre autour du soleil, et cette foule d'hommes illustres qui ont étendu la sphère de l'esprit humain dans l'astronomie , la chimie, la botanique, etc.. Ils sont les époques les plus mémorables des siècles , et leur gloire durera autant que celle de la nature, dont ils sont les enfants. Êtes-vous homme de lettres, c'est vous qui distribuez la gloire aux autres hommes. Illustres écrivains, semblables à la Vénus de Lucrèce , sans vous rien ne se fait d'agréable dans la sphère de l'intelligence , et n'est permanent dans les champs de la mémoire. Soit que vous vous livriez a la poésie, à la philosophie ou à l'histoire, vous êtes le plus ferme appui de la vertu. C'est par vous que les nations se lient d'intérêt et d'amitié d'une extrémité du monde à l'autre, et des siècles passés aux futurs. Sans vous, les rois et les peuples s'écouleraient sans laisser d'eux aucun souvenir. Tout ce qu'il y a de fameux parmi les hommes vous doit sa célébrité , et vos propres noms surpassent en splendeur les noms de ceux que vous illustrez. Quelle gloire égala jamais celle d'Homère, dont les poèmes servirent à régler les anciennes républiques de la Grèce , et dont le génie, depuis vingt-six siècles, préside encore, parmi nous, aux lettres, aux beaux-arts, aux théâtres et aux académies !
N'êtes-vous, après tout, qu'un paysan obscur attaché à la culture de la terre, oh ! songez que vous exercez le plus noble, le plus aimable, le plus nécessaire et le plus saint de tous les arts, puisque c'est l'art de Dieu même. Mais si ce poison de la gloire , inspiré chez nous dès l'enfance à toutes les conditions par l'émulation , fermente dans vos veines ; si vous avez besoin des vains applaudissements des hommes au milieu de vos paisibles vergers , rappelez- vous tous les maux que la gloire entraîne après eîle} l'envie des petits, la jalousie
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des égaux, la perfidie des grands, l'intolérance des corps , l'indifférence des rois. Songez au sort de ces hommes que j'ai nommés parmi ceux qui ont le mieux mérité de leur patrie et de la postérité; à la tête de Cicéron , coupée par Popilius Léna , son propre client , et clouée à cette même tribune qu'il avait autrefois honorée de son éloquence ; à Démosthène, poursuivi par l'ordre des Athéniens, qu'il avait défendus contre Philippe, jusque dans le temple de Neptune de l'île de Calauria, et se hâtant d'avaler du poison pour trouver dans la mort un refuge plus assuré que celui des autels. Songez au poignard qui tua un des Médicis dans cette même ville qu'ils avaient comblée de leurs bienfaits; aux fers qui attachèrent Colomb , au retour de son second voyage du Nouveau-Monde, et qu'il fit mettre en mourant dans son tombeau , comme un monument de l'ingratitude des rois qu'il avait si magnifiquement servis; à Galilée dans les prisons de l'inquisition , forcé de se rétracter a genoux de la vérité sublime qu'il avait démontrée ; a Homère aveugle et mendiant , chantant de porte en porte ses poèmes sublimes chez ces mêmes Grecs, qui devaient un jour y chercher l'origine de leurs lois et de leurs plus illustres républiques. Rappelez-vous en France le Poussin couvert de gloire dans toute l'Europe, excepté dans sa patrie , obligé d'aller demander dans une terre étrangère de la considération et du pain; Descartes fugitif en Suède, après avoir éclairé son pays des premiers rayons de la philosophie ; Fénelon exilé dans son diocèse pour avoir aimé Dieu plus que ses ministres, et les peuples plus que les rois. Enfin, représentez-vous cette foule d'hommes célèbres et infortunés qui, déchirés en secret par les calomnies mêmes de leurs propres amis , languirent dans le mépris et la pauvreté , et , sans avoir seulement la consolation d'être plaints, eurent la douleur de voir les honneurs et les récompenses qui leur étaient dus donnés a d'indignes rivaux.
Alors vous bénirez votre obscurité, qui vous permet au moins de recueillir le fruit de vos travaux et l'estime de vos voisins, d'élever une famille innocente a l'ombiede vos vergers, et d'atteindre, dans une vie si orageuse , a la seule portion de bonheur que la nature ait répartie aux hommes. Pendant que les tempêtes brisent les cèdres sur le haut des montagnes , l'herbe échappe a la fureur des vents , et fleurit en paix au fond des vallées.
LA NAflOIN.
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Lanation est formée de l'harmonie des trois ordres, du clergé, de la noblesse et du peuple, sous l'influence du roi , qui en est le modérateur. Les i députés de ces trois ordres se rassemblent aujour- «i d'hui dans l'assemblée nationale, à peu près dans le nombre de 500 pour le clergé, de 500 pour la noblesse, et de 600 pour le peuple.
Comme les deux premiers ordres ont réuni leurs iwf\\ intérêts depuis plusieurs siècles, on peut les con sidérer comme formant un seul corps qui balatice celui du peuple : il en résulte donc deux puissances j i;i| u qui réagissent l'une contre l'autre, et dont le con tre-poidsest nécessaire, ainsique nous l'avons dit à l'harmonie de tout gouvernement moderne. Le|
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roi donc peut tenir la balance monarchique en équi-j ips libre, en appuyant le peuple de sa puissance, enj lit le cas que le clergé et la noblesse tendissent à Paris- lus le tocratie ; ou en la dirigeant du côté des deux premiers ordres, si le peuple pesait vers la démocratie Dans celte hypothèse , j'ai comparé l'état à une balance romaine; les deux puissances, à deux leviers d'une grandeur inégale, et la royauté, au poids qui court le long du plus grand pour soulever^ m 4 les fardeaux.
Nous avons vu le peuple par son nombre repré senter le grand bras de la balance, et le clergé avec la noblesse, le petit bras; mais ce petit bras est d'une si grande pondération , que l'effet du grand est nul si le roi ne pèse de son côté. C'est du côté du clergé et de la noblesse que sont les dignités et les bénéfices ecclésiastiques et militaires, la meilleure partie des terres du royaume, la disposition de tous les emplois, et même l'influence ,§î,| des parlements, ces anciens pères du peuple, ainsi que les vœux de beaucoup de plébéiens qui cherchent à se rapprocher des premiers par les anob lis sements, ou s'en laissentsubjuguer par l'espoir des protections et par le seul respect d'une grandej naissance.
Si la puissance du peuple, dont le nombre cstL,, au moins quarante fois plus considérable que cclui^ du clergé et de la noblesse, s'est affaiblie de sièclejsg,, en siècle au point de perdre toutes ses préroga-|coni tives et son équilibre contre leur puissance réunie J ^ j'en conclus que les députés du peuple ne sont pas j [0 en nombre suffisant dans l'assemblée nationale,) \u\u où ils ne sont qu'en nombre égal à ceux des autres! ordres.
A la vérité , on compte que dans le corps du clergé les curés se rapprocheront des députés des communes a casse des liens du sang ; mais ne se*
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ront-ils pas encore plus portés à se rapprocher de leurs évêques, à cause des liens de l'intérêt ? L'esprit de corps ne l'emporte-t-il pas sur l'esprit de famille ? Les députés des communes n'ont donc à [opposer aux députés des deux premiers ordres I que la misère de vingt millions d'hommes, ou le désespoir qui en est le résultat.
Ils ne peuvent balancer le sentiment de l'intérêt de ces corps que par le sentiment de l'intérêt ! du peuple, d'où dépend la conservation publique. I Ainsi, soit qu'ils votent par ordre ou par tête, la ! lutte est inégale pour eux ; car ils ont a craindre ! de la part des deux autres ordres de perdre des voix jpar les attraits de la fortune, tandis qu'ils n'ont j d'espérance d'y en gagner que par ceux de la vertu .
Nous avons comparé l'état à un arbre, dont les : corps particuliers divergeaient en branches, et ! dont le peuple formait le tronc ; nous avons vu que ■ plus les branches se multipliaient, plus le tronc | était affaibli ; mais si, par une monstruosité dont [la nature ne nous montre pas d'exemple, les bran- | ches étaient plus puissantes que le tronc lui-même, l'arbre serait facilement renversé.
Pour rendre plus sensible l'harmonie nécessaire entre les diverses parties de l'état, je me servirai d'une image déjà bien ancienne. La nation peut se représenter comme un vaisseau. Le peuple, avec ses travaux, ses arts et son commerce, en est la [carène, chargée d'agrès, de provisions et de marchandises dont la cargaison fait l'objet du voyage. C'est à la carène que se proportionnent toutes les Iparties du vaisseau. La noblesse peut se rapporter aux batteries qui le défendent; le clergé, aux voiles jet a la mâture qui le font mouvoir ; les opinions [politiques, morales et religieuses, aux vents qui lie poussent tantôt à droite, tantôt a gauche ; l'ad- Iministration, aux cordages et aux poulies qui en [varient la manœuvre; la royauté, au gouvernail jqui dirige sa course ; et le roi, au pilote. G'estdonc |à l'intérêt du peuple que le roi doit veiller principalement, comme un pilote veille a la carène du Vaisseau ; car si ses hauts sont trop chargés par une mâture trop élevée, ou par une artillerie trop pesante , elle est en danger de renverser. Elle est encore en péril de couler bas si des vers la rongent sans bruit , et y font des voies d'eau.
En suivant cette allégorie, la puissance du peuple doit surpasser en pondération celle des deux autres corps, afin que le vaisseau de l'état soit toujours ramené dans son équilibre. Or, il arrive avec le temps dans un état, ce qui arrive pendant le cours d'un voyage dans un vaisseau dont la carène s'allège de plus en plus par la
consommation des vivres et des agrès, qui sont portés des parties inférieures du vaisseau dans ses parties supérieures. Ainsi le peuple tend toujours à monter vers les corps du clergé et de la noblesse, par l'appât des bénéfices etdes anoblissements. Le roi doit donc opposer le fort du gouvernail aux deux forces prépondérantes du clergé et de la noblesse , en faveur de celle du peuple , qui a besoin du contre-poids de la puissance royale pour les balancer. 11 en résulte donc la nécessité d'augmenter le nombre des députés des communes dans l'assemblée nationale, afin de donner au roi même la facilité de conserver sa propre puissance , qui ne consiste que dans l'équilibre politique. C'est la prépondérance en nombre des députés des communes sur ceux de la chambre haute qui assure en Angleterre la constitution de l'état. Yoilà pourquoi, dans les tempêtes politiques, il est ramené fort aisément dans son équilibre, parceque l'intérêt du peuple, qui est l'intérêt national, y domine toujours par le grand nombre de ses représentants. Au contraire, on peut comparer plusieurs états de l'Europe, remarquables en effet par leur faiblesse ( parceque le clergé ou la noblesse , ou tous les deux ensemble, dominent sans le concours du peuple), à des vaisseaux renversés sur le côté par le poids de leurs parties supérieures, qui sont incapables d'aucune manœuvre, qui flottent encore parceque la mer qui les environne est tranquille, mais qui à la moindre tempête courent risque d'être tout-à-fait submergés.
En attendant que l'expérience nous ait appris dans quelle proportion le clergé et la noblesse d'une part, et les communes de l'autre, doivent avoir des députés dans l'assemblée nationale pour y conserver un équilibre de puissance, il me semble nécessaire de la régler suivant certains principes sans lesquels il est impossible d'y former aucun projet sage , et encore moins de l'exécuter.
1° Le premier principe qu'on doit y poser, c'est qu'aucune proposition n'y soit reçue ou rcjetée par acclamation , mais qu'il soit donné au moins un jour pour que chaque député en délibère et en donne son avis par écrit, afin qu'il puisse conserver, par l'examen, la liberté de son jugement, et par le scrutin, celle de son suffrage.
Un des inconvénients qui m'ont le plus éloigné de nos assemblées ( et je parle des plus graves ) c'est la légèreté de leurs jugements et la pesanteur du mien. Je n'y ai jamais entendu proposer aucune question qu'elle n'ait été décidée avant que j'aie
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eu seulement le temps de l'examiner. Je ne suis pas le seul qui me sois trouvé dans ce cas. Un voyageur célèbre, qui avait fait le tour du monde, se trouva forte mbarrassé a son retour à Paris. Ses compatriotes et ses amis, gens savants, le questionnaient tous à la fois sur ce qu'il avait vu dans les pays étrangers. O ne savait comment les satisfaire; mais il se trouva bientôt fort à son aise, parcequ'il s'aperçut que les questionneurs de sa droite répondaient sur-le-champ et définitivement à ceux de sa gauche , et ceux de sa gauche à ceux de sa droite, de sorte qu'il ne lui restait qu'à garder le silence. Pour moi, je l'avoue, je ne me déciderais pas sur-le-champ à accepter une simple invitation de dîner alacampagne, que j'aime beaucoup, sans y avoir pensé quelque temps, et tout seul. Il faut auparavant que je me représente , non le temps qu'il fera, mais le caractère'du maître et de la maîtresse de la maison, celui de leurs amis, de leurs cousins, de leurs beaux-esprits, de leurs alentours , de leurs survenants ; de peur qu'au lieu d'aller a une partie de plaisir , je n'aille a une partie de déplaisir , ainsi qu'il m'est arrivé plus d'une fois, faute d'y avoir suffisamment réfléchi.
Pour revenir a nos assemblées publiques , quel en est le membre qui voudrait décider sur-lechamp d'une proposition d'oùdépendrait sa fortune particulière ? A combien plus forte raison ne doitil pas le faire, lorsqu'il s'agit de la fortune nationale ? 11 faut donc que chacun d'eux y examine à loisir ce qu'il veut décider pour tous, et pour toujours ; il faut de plus qu'il donne son sentiment , non de vive voix, a la manière française, mais par écrit , à la manière des Romains. Rien n'est plus contraire à la sagesse des délibérations que les acclamations. Si celui qui fait une motion a une voix forte, de l'audace et des partisans, comme en ont tous les ambitieux, il entraîne la multitude, qui ne résiste guère a ceux qui font beaucoup de bruit; il fera sur-le-champ adoptera toute une assemblée les projets les plus dangereux, et il la liera aussitôt parle lien du serment, afin de lui ôter jusqu'à la ressource du repentir. Un homme sensé, qui en prévoit les conséquences, n'osera seul heurter de front un grand parti, de peur de se faire des ennemis personnels, ou il aura besoin luimême de temps pour motiver son opinion en particulier , ou il manquera de facilité pour l'exprimer en public. D'ailleurs comment faire rentrer en eux-mêmes ceux qui n'existent jamais que dans l'opinion d'autrui, et engager h se rétracter une multitude qui a donné son approbation avec tant
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d'éclat? Les délibérations privées et par écrit évi tent tous ces inconvénients; et s'il nous en fallai des preuves, nous les trouverions dans les assemblées de tous les peuples sages , anciens et modernes.
Doit-on voler dans l'assemblée nationale par or dre ou par tête? Cette question, [qui a été for agitée, me semble renfermer en elle-même sa so lution. Puisque chaque député est membre de l'as semblée nationale, il doit y perdre de vue Tinté rêt de son ordre pour ne s'occuper que de celui de! la nation. Il doit donc y voter par tête, comme m citoyen qui n'a d'autre but que l'intérêt public et non par ordre , pareeque chaque ordre a son in térêt particulier. Quelques patriotes ont propose d'admettre le vœu par tête, lorsqu'il s'agirait d( l'intérêt de la nation , et le vœu par ordre, lors-j jiualio qu'il s'agirait de l'intérêt particulier d'un ordre J Mais dès qu'une motion qui intéresse particulière ment un ordre est proposée dans l'assemblée nationale, c'est qu'elle intéresse aussi la nation ; car! autrement on ne l'y proposerait pas. La plupart des abus publics n'intéressent-ils pas quelque or-! dre en particulier? Les laisser décider par ordre dont chacun a son veto, n'est-ce pas les laisser san décision?
Le vœu par tête a aussi ses inconvénients; mais je le répète, ils ne sont que pour le peuple : car, pour maintenir son équilibre, il faut qu'il compte sur les vertus de ses députés, exposées a de gran des séductions, et sur les vertus encore plus grandes des députés des deux autres ordres, auxquels^ la nation demande le sacrifice de plusieurs privilèges très-séduisants.
D'autres patriotes ont proposé de laisser certain cas difficiles au jugement d'un comité formé des membres des trois ordres. Quand Rome et Àlbe voulurent mettre fin à leur querelle , Rome char gea de la sienne les trois Horaces , et Albe les trois Curiaces : mais je crois que si la plume en eût dé cidé , comme de tant d'autres, elle ne se serait jamais terminée. L'épée la trancha , pareeque c'étaient deux villes ennemies : mais les corps de no tre assemblée sont des membres de la même na-î tion; ils doivent tendre sans cesse à se réunir et jamais a combattre. Plusieurs députés du clergé et delà noblesse ont donné, par des sacrifices enj tout genre, les plus grandes preuves de générosité! et de patriotisme. Pour en augmenter le sentiment dans tous les ordres, et établir entre eux une confiance mutuelle, je voudrais qu'un ordre, dans des cas embarrassants , au lieu de prendre les défenseurs de ses intérêts parmi ses membres , «es
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choisît au contraire parmi ceux qu'il estime les plus gens de bien dans l'ordre opposé.
En changeant seulement les intérêts des parties; on a quelquefois dénoué des cas bien difficiles. Qu'on se rappelle, dans La Fontaine, le testament expliqué par Ésope :
Un certain homme avait trois filles , Toutes trois de contraire humeur :
Une buveuse , une coquette ; La troisième , avare parfaite.
Cet homme , par son testament, Selon les lois municipales , Leur laissa tout son bien par portions égales , En donnant à leur mère tant , Payable quand chacune d'elles Ne posséderait plus sa contingente part.
L'aréopage les partagea d'abord suivant leur 111rs-|clination.
re.
f J On composa trois lots
En l'un les maisons de bouteille , Les buffets dressés sous la treille , La vaisselle d'argent, les cuvettes, les brocs,
Les magasins de Malvoisie , Les esclaves de bouche; et pour dire en deux mots :
L'attirail de la goinfrerie, Dans un autre , celui de la coquetterie , La maison de la ville , et les meubles exquis , Les eunuques et les coiffeuses ,
Et les brodeuses , Les joyaux , les robes de prix.
Dans le troisième lot , les fermes , le ménage , Les troupeaux et le pâturage , Valets et bêtes de labeur.
Mais chaque fille restant attachée à son lot, leur ■D" tnère se trouvait sans argent, puisqu'elle n'en pouvait avoir que lorsque chacune d'elles
Ne posséderait plus sa part héréditaire.
Esope leur distribua leurs lots tout au contraire le l'aréopage. îl donna :
A la coquette l'attirail Oui suit les personnes buveuses ; La biberonne eut le bétail , La ménagère eut les coiffeuses.
Alors chacune des filles, mécontente de sa porion, s'en défit, et la mère fut payée.
Les trois sœurs, épithètes à part, sont nos trois >rdres; et leur mère c'est la nation , qui leur redemande son douaire sur ïeurpart d'héritagequand l4lles s'en seront défaites.
c| Si une simple permutation d'intérêts peut quelquefois accorder les affaires, je trouve qu'une pere"|nutation d'intéressés peut aussi accorder les parjjîes, ce qui est encore plus difficile. Je suis bien M|ûr, au moins, qu'on peut tout obtenir des Franglais par le sentiment de l'honneur. Le clergé et la lf! toblesse ont sacrifié leurs privilèges pécuniaires,
et ils n'ont opposé de résistance que pour leurs droits honorifiques. Mais si quelques uns de ces droits étaient onéreux a l'agriculture, et si le peuple, pour leur opposer ceux de l'humanité, choisissait ses défenseurs parmi les plus gens de bien du clergé et de la noblesse, je ne doute pas qu'ils ne fussent abolis. D'un autre côté, je suis convaincu que si le clergé et la noblesse prenaient dans la chambre des communes les défenseurs des droits honorifiques accordés à la dignité de leurs places ou a la vertu de leurs ancêtres , ces droits leur seraient conservés, et que s'ils n'étaient pas compatibles avec la dignité de l'homme et la liberté nationale, ils en seraient dédommagés magnifiquement par d'autres, tels que ceux des adoptions, qui les rendraient à l'avenir les uniques sources de la noblesse héréditaire : d'ailleurs vingt millions d'hommes manquent-ils de moyens d'honorer leurs nobles, lorsque ces nobles se rapprochent d'eux?
Je trouve donc qu'un comité de confiance formé réciproquement d'arbitres choisis dans chaque ordre, par l'ordre qui lui est opposé d'intérêts, substituerait aux intrigues de la politique , qui embarrassent les affaires les plus simples, la franchise de la générosité , qui simplifie les plus embarrassées. Les ordres de notre assemblée auraient-ils moins de grandeur que les anciens Gaulois nos ancêtres? et auraient-ils moins de confiance les uns à l'égard des autres que n'en ont eu entre elles des nations étrangères? Lorsque Annibal passa dans les Gaules, les Gaulois convinrent avec lui que s'ils avaient à se plaindre des Carthaginois, ils s'en rapporteraient au jugement des chefs carthaginois; mais que si les Carthaginois, à leur tour, se plaignaient des Gaulois, les femmes de ceux-ci décideraient de la justice de leurs plaintes. Ces deux peuples vécurent en bonne intelligence pour s'être fiés à leur générosité mutuelle , et pour avoir choisi les arbitres de leurs différends dans ce qu'il y avait de plus digne de respect et de confiance dans le parti opposé. 11 y a apparence que dans certains cas ils s'en seraient rapportés à la justice même d'Annibal, également intéressé a complaire aux uns et aux autres, lui qui, entre autres talents, eut l'art de se concilier toutes sortes de nations dont il composait son armée. Pourquoi les trois ordres de notre nation ne se confieraient -ils pas également a l'équité du roi, qui en est le médiateur naturel, et qui a sacrifié tant de fois ses intérêts à l'intérêt public?
Le second principe sur lequel on doit poser la
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constitution future de l'état est la permanence de l'assemblée nationale, et le retour périodique de ses membres.
Au moyen de la permanence de l'assemblée, il y aura un ensemble dans toutes les parties de l'administration, déjà constituée dans une grande partie du royaume en assemblées de villages, de villes et de provinces. L'assemblée nationale, qui en forme le centre, doit mettre sans cesse sous les yeux du roi les hommes et les affaires , et établir entre lui et le dernier de ses sujets une communication perpétuelle de lumières, de services, de protection et de secours qui ne pourra jamais être interceptée par aucun corps intermédiaire ; ce qui ne manquerait pas d'arriver si l'assemblée nationale n'était que périodique, ainsi qu'on l'avait proposé.
D'un autre côté, au moyen de la périodicité des membres de l'assemblée nationale , aucun d'eux n'aura le temps de s'identifier avec sa place, et de devenir un agent du despotisme, en se laissant corrompre par l'influence ministérielle; ou celui de l'aristocratie, encore plus dangereuse que le despotisme.
Il me semble qu'on doit renouveler les membres de cette assemblée tous les trois ans, ou tous les cinq ans si on le juge plus convenable, non tous à la fois comme en Angleterre, mais seulement la troisième ou la cinquième partie chaque année, afin que le plus grand nombre de ses membres soit toujours instruit des affaires.
Jamais l'assemblée nationale ne pourra porter atteinte aux prérogatives royales , parceque ses membres se renouvelleront sans cesse, qu'elle sera formée de deux puissances qui se balancent sous l'influence de la royauté, et que ce sera une loi fondamentable de la constitution future, comme elle l'est de la monarchie , qu'aucune proposition n'y recevra la sanction de loi que du roi seul.
Le troisième principe essentiel à la constitution future de la France et a son ensemble est l'établissement des assemblées à la fois permanentes et périodiques dans tous les villages, villes et provinces du royaume, à l'instar de l'assemblée nationale, avec laquelle elles doivent correspondre.
De pareilles assemblées doivent être formées dans chaque quartier de Paris , et on en doit tirer des députés pour en composer l'assemblée municipale , afin que cette ville immense avec ses quartiers soit assimilée a une province avec ses districts.
On doit étendre ces dispositions à nos colonies; mais s'il est juste d'admettre leurs députés blancs
dans l'assemblée nationale, il ne l'est pas moins!, If1 d'y appeler leurs députés noirs, dans la classe) ^ desnoirs libres, puisque, étant employés à la culture et à la défense de nos colonies , ils ne sont pas moins intéressés que les autres citoyens à délibérer sur les intérêts de leur métropole. Déplus, la1 convocation des noirs libres dans l'assemblée na tionale pré parera l'abolition de l'esclavage dans nos colonies , comme la convocation des hommes li-i bres dans nos anciens états-généraux prépara l'abolition de la servitude féodale , qui avait envahi une partie des Gaules. Enfin ces hommes nés sou un autre ciel, repoussés par leur patrie, et participant aux bienfaits de la nôtre, augmenteront la P majesté d'une assemblée qui prend sous saprotec tion tous les infortunés, et ils concourront peutêtre à assurer un jour à son humanité une gloire que les conquérants n'ont jamais due à leurs vie toires, celle de voir, dans son sein , voter pour sa tf prospérité des députés de toutes les nations.
Quant aux conditions nécessaires pour être élec teur dans les assemblées rurales, municipales, provinciales et nationales, il me semble que c'en es( une essentielle de posséder une portion de tern labourable, comme en Angleterre, afin de releveij l'agriculture, et d'empêcher que la pluralité de^j électeurs ne se compose d'indigents que la néces sité oblige de vendre leurs voix ; mais , d'un autrd côté, j'estime qu'il est inutile et injuste d'exiger comme en Angleterre , une propriété territoriale 11 encore plus grande de chaque député à l'assemblée nationale : car il est certain que les électeurs, étan à l'abri des premiers besoins, ne seront jamais ex posés à être corrompus par des députés sans for tune ; et que des députés sans fortune , choisis pa] des électeurs qu'ils ne peuvent corrompre, doiven avoir des qualités personnelles très recommanda bles. Il est possible, en effet, que, dans cette classt si nombreuse d'hommes de tous les ordres qu n'ont aucune propriété il se trouve des citoyen; très éclairés et très patriotes , qui doivent leur pau vreté même à leurs vertus : un Socrate, un Aris tide , un Epaminondas , un Bélisaire , un Jean-Jac ques.
Ces députés doivent être défrayés honorable ment. J'ai entendu à ce sujet des gens se faire ur faux point d'honneur, et prétendre que des dépu tés de la patrie devaient la servir gratuitement Mais puisque tous ceux qui la servent dans de corps qui nelaserveut pas toujours s'enfontpayer depuis les cardinaux jusqu'aux sacristains, depui: les maréchaux de France jusqu'aux soldats, et de puis le chancelier jusqu'au moindre clerc, pour
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quoi n'en serait-il pas de même des membres de l'assemblée nationale? Il est aussi juste que ceux qui servent directement la patrie vivent de la patrie que ceux qui servent l'autel vivent de l'autel. D'ailleurs , c'est le seul moyen d'ouvrir l'entrée de ces assemblées aux hommes de mérite qui sont pauvres. Chaque député à l'assemblée nationale doit donc recevoir un traitement honorable, non de l'ordre ou de la province qui le députe, mais de la nation, afin de lui rappeler qu'il a cessé d'être député de son ordre et de sa province, pour devenir membre de la nation. Ce traitement doit être égal pour les députés de tous les ordres , parceque leurs services sont égaux; et, quelque faible qu'il soit , il doit être regardé par chacun d'eux comme aussi honorable que celui que les rois font a leurs ambassadeurs, puisqu'ils le reçoivent des peuples , à la solde desquels sont les rois eux-mêmes,
Ces dispositions générales faites ou rectifiées sur de meilleurs plans , il n'y a aucun abus qu'avec le temps les assemblées permanentes et périodiques de villages, de villes et de provinces, ne puissent réformer, et aucun bien qu'elles ne puissent faire. Certainement dans les lieux où elles sont établies on ne s'est pas aperçu qu'elles aient empiété surla liberté des peuples ou sur l'autorité royale , qu'elles éclairent et qu'elles servent : il en sera de même de l'assemblée nationale, qui doit en être le centre.
Ceci posé , cette assemblée, constituée sous les yeux du roi, comme la nation même, qu'elle représente, durant toujours et se renouvelant sans cesse, s'occupera du soin de détruire les maux avant de faire le bien.
Elle abolira d'abord ceux qui affligent l'agriculture , cette mère nourrice de l'état , comme les capitaineries, les droits de chasse, les gabelles, les corvées, les milices et la taille; ceux qui désolent le commerce, comme les impôts trop onéreux et disproportionnés, les péages des rivières, les droits à l'entrée des villes sur les vins, qui doivent y payer à proportion de leur prix; ceux qui affligent le corps politique , comme la vénalité des charges, les survivances, les pensions non méritées; enfin ceux qui attaquent la liberté de l'homme dans ses opinions, dans sa conscience, et même dans sa personne, commelaservitudedeshabitantsdu mont Jura, et l'esclavage des noirs dans nos colonies. Elle s'occupera de la réforme de la justice civile et criminelle, de colle de l'éducation, sans laquelle aucun plan de législation n'est stable; et, après avoir remédié aux maux qui intéressent notre
postérité, elle étendra ses recherches sur ceux qui regardent les autres nations , et se communiquent à nous par les correspondances que la nature a établies entre toutes les familles du genre humain.
Les cahiers des provinces ont pris en considération la plupart de ces objets ; mais je doute que l'assemblée nationale , chargée de les réformer , puisse y suppléer par des lois précises et invariables : car, comme je l'ai dit, les hommes ne peuvent saisir que des harmonies , c'est-à-dire de ces vérités qui sont toujours entre deux contraires : de Ta vient que les lois sont mobiles par tout pays, et qu'elles changent avec les mœurs et les siècles. 11 en faut excepter les lois naturelles , qui ne varient point, parcequ'elles sont les bases de l'harmonie générale , qui seule est constante; c'est a celles-là qu'il faut rappeler toutes les autres. C'est donc à la sagesse de l'assemblée nationale à saisir, sur tous les points de la législation, un médium harmonique , et à l'y maintenir ; ce qui nécessite la permanence de l'assemblée, comme je l'ai dit. Au reste, comme ii a paru d'excellents mémoires sur la plupart de ces matières , je ne m'arrêterai qu'à quelques considérations dont on peut ne s'être pas assez occupé, mais qui oie semblent très importantes, parcequ'elles regardent le peuple, dont l'intérêt est l'intérêt national.
Le roi a déjà déclaré ses intentions paternelles au sujet de ses capitaineries, qui détruisent, par le gibier, les récoltes des paysans , et envoient aux galères les paysans qui détruisent le gibier. On doit se flatter qu'à l'exemple du roi les seigoeurs régleront et restreindront d'eux-mêmes leurs droits de chasse, qui sont aussi de petites capitaineries.
La gabelle . cette autre pépinière de galériens, a aussi attiré les regards paternels de sa majesté • il y a lieu d'espérer que cet impôt sera détruit; que les campagnes auront en abondance l'usage du sel, si nécessaire aux bestiaux, et que la mer, ce quatrième élément , sera aussi libre aux Français que les trois autres éléments du globe.
Puisse sa majesté, pour attirer la bénédiction du ciel sur les opérations de son assemblée nationale, délivrer des prisons et des galères ceux de ses sujets qui sont les victimes des lois désastreuses des capitaineries et des gabelles !
On doit encore soulager les gens de campagne de la corvée des chemins, ou de l'argent qu'ils paien fc pour y suppléer, en y faisant contribuer non seulement les abbayes et les châteaux de leurs districts , mais les villes au commerce desquelles ces
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chemins servent principalement, ainsi que les voyageurs qui les détériorent , en y voyageant a cheval ou en voiture. On peut établir, pour cet effet , de poste en poste , des barrières et des péages, ainsi qu'en Angleterre, en Hollande, et en plusieurs lieux de l'Allemagne.
Quant aux milices , la noblesse semble craindre d'en porter la charge, soit en personne , soit en argent : cependant la défense de l'état lui semble principalement dévolue , puisqu'elle a été jusqu'à présent loule militaire. Ce n'est qu'a cette considération qu'on lui a accordé autrefois ses titres, ses fiefs et ses prérogatives , qu'elle s'est rendus héréditaires. Elle a gardé pour elle le bénéfice , et en a laissé la charge au peuple. Mais mon désir étant de délivrer les campagnes du fardeau de la milice, et, qui pis est pour des Français, de sa tache, parcequ'elle est devenue une marque de roture , il s'en faut bien que je la veuille faire supporter à la noblesse. Loin de vouloir rendre les nobles roturiers , je voudrais rendre les roturiers nobles , ou plutôt je voudrais anoblir la vertu, et qu'il n'y eût que le vice de vilain. On doit donc délivrer de toute flétrissure l'agriculture, le plus noble des arts , et le seul dont toutes les fonctions conviennent à la vertu.
Il est aussi a désirer que l'industrie , le commerce, l'urbanité et la richesse de nos villes se répandent dans nos campagnes , dont les habitants sont si pauvres et si malheureux. Il esf constant que la plupart de nos bourgeois ne se concentrent dans les villes qu'afin de ne pas payer dans les campagnes l'impôt roturier de la taille, et que leurs enfants n'y tirent pas à la milice. D'un autre côté, quoique nos paysans, qui n'ont pas les mêmes idées d'honneur sur la nature morale des impositions, ne soient sensibles qu'à leur poids fiscal, rien n'a pu jusqu'à présent les familiariser avec le lléau delà milice, pareequ'il attaque les plus doux sentiments de la nature en les privant de leurs enfants. C'est la crainte de la milice qui les oblige d'envoyer leurs enfants dans les villes , aimant mieux en faire des laquais que des soldats. Il résulte donc de la taille et de la milice que nos campagnes manquent d'habitants, et que nos villes en sont surchargées. Comme l'impôt fiscal de la taille sera suppléé par un impôt territorial, également supporté par les propriétaires de tous les ordres , ce sera déjà un grand obstacle ôté à l'agriculture. Pour l'impôt personnel de la milice , il ne paraît pas si facile de le remplacer. Il semble fort étrange que ce soit chez nous un honneur de servir le roi dans l'état militaire, et une espèce de
honte de tirer à la milice. Je trouve deux raisons de cette contradiction : la première, c'est que le service de la milice est forcé ; la seconde, comme je l'ai déjà dit, c'est qu'il est une preuve de roture, pareeque les nobles n'y tirent point. La première raison est de la plus grande force pour des hommes libres; la seconde n'en a pas moins pour des bourgeois dont les enfants sont dressés à l'ambition par l'éducation publique : ainsi la milice n'est pas moins contraire aux préjugés nationaux qu'aux sentiments naturels.
La crainte de la milice est aussi une des grandes raisons qui éloignent des campagnes nos jeunes paysans. Le cœur humain est si jaloux de sa liberté, que, quoique l'état d'officier soit honorable et bien payé, je suis convaincu qu'il ne se présenterait pas un seul gentilhomme pour le remplir si on voulait l'y contraindre. Tenez la porte d'un jardin public toujours ouverte, peu de personnes iront s'y promener ; mettez-y des soldats pour forcer les passants d'y entrer, tout le monde le fuira : tenez-la bien fermée avec des barrières et des gardes pour en éloigner les curieux, chacun voudra y pénétrer , et y emploiera ses recommandations.
Pour inspirer à la jeunesse de nos villages le goût du service , je commencerais par le leur interdire. Loin de faire de l'état de milicien un sujet de crainte, de honte et quelquefois de punition, j'en ferais un d'espoir , d'honneur et de récompense. Je commencerais par apprendre à nos jeunes paysans que ce n'est que sur le courage de ses sujets les plus vertueux que la patrie compte pour sa défense, et je ne permettrais qu'aux plus honnêtes d'entre eux de s'exercer les jours de fete au maniement des armes, à tirer au blanc, à faire l'exercice, etc. Alors on verrait bientôt parmi eux autant d'empressement pour la milice qu'ils en ont d'éloignement aujourd'hui. En cas de guerre, ils seraient toujours prêts à marcher, non sous les ordres de nos simples gentilshommes ou de nos riches bourgeois , comme nos milices provinciales, mais sous ceux d'officiers vieillis dans le service, qui trouveraient dans ces commandements des retraites plus agréables que celle de l'hôtel des Invalides.
Il serait nécessaire aussi d'améliorer l'état de nos soldats, dont la paie n'est que de cinq sous par jour. Du temps de Henri IV, elle était aussi de cinq sous, mais les cinq sous de ce temps là font plus de vingt sous d'aujourd'hui par comparaison au prix des denrées. Il ne s'agit que d'augmenter la paie de nos soldats pour en avoir autant que
tes lais
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l'on voudra, comme on a des hommes de tontes les professions. On leur fera gagner avec profit cet
I accroissement de paie en les employant aux travaux des chemins, des ports, des monuments publics , etc., ainsi qu'y étaient employés les soldats romains. D'un autre côté, les fonds militaires se trouveront augmentés de l'argent que produiront les impositions sur les chemins , d'une partie des dépenses sur les bâtiments royaux; des redevances des fiefs tant nobles qu'ecclésiastiques, autrefois chargés du service militaire; des contributions que fourniront encore pour cet objet les corporations des villes , enfin des économies a faire sur les pensions trop nombreuses et trop considérables de l'état-major de l'armée. Ces moyens me semblent suffisants à l'entretien et à l'émulation de nos soldats, surtout si on leur donne pour retraites et expectatives la garde des villes , les
\ maréchaussées , et beaucoup de petits emplois civils comme en Prusse ; et qu'on leur présente dans leur service une route ouverte à tous les grades militaires , comme elle l'est dans tous les pays du monde.
La servitude militaire ôtée de dessus nos campagnes, on délivrerait nos rivières et nos ports de mer de la servitude nautique. Aucun navigateui ne serait forcé de servir sur les vaisseaux du roi, quoique le traitement des matelots y soit plus lucratif que celui des soldats dans les régiments. On se gardera bien d'imiter les Anglais , qui , pour avoir des matelots en temps de guerre, font la presse, encore plus injuste que notre milice. Pourquoi nos négociants en trou vent-ils.pl us qu'ils n'en
I ont besoin? c'est qu'ils les paient bien. Pourquoi
I donc l'état serait-il moins équitable a l'égard des gens de mer que de simples marchands ? II a ;
[ incomparablemcntplus de moyens. Ilpeutaugmen- ! ter les revenus de sa marine en employant en ,
I temps de paix ses vaisseaux et ses matelots à des ' transports et à une multitude de services nanti- j
j ques ; il peut offrir à ses matelots quantité de re- \
\ traites dans nos arsenaux, dans nos ports, sur nos j
| rivières, et môme dans nos colonies.
Au reste, tout Français doit avoir l'espérance de j monter, par son mérite, jusqu'aux premières pîa- ! ces de son état, sans naissance, sans argent et sans j intrigue. C'est a cette liberté et a ces perspectives | que la France a dû sa grandeur sous le despotisme même, et notamment sous celui de Louis XIV, le plus absolu de nos despotes. On peut observer que depuis ce prince les talents se sont affaiblis en France précisément dans les parties de l'administration dont les corps sont devenus aristocratiques.
Il vaut mieux, sans contredit, que l'état soit honoré, enrichi , sauvé par le fils d'un paysan, que déshonoré, ruiné, perdu par le fils d'un prince. Ainsi, comme par le passé , un soldat pourra devenir maréchal de France ; un matelot, chef d'escadre , et môme amiral ; un simple répétiteur de collège, grand-aumônier ; un avocat , chancelier ; afin que nous puissions revoir encore des Fabert , des Jean Bart , des Amyot, des L'Hospital. Rome n'a dû, dans tous les temps, son ensemble, sa puissance et sa durée, qu'au droit dont jouissaient tous ses citoyens de parvenir à tout. Rome moderne, comme Rome antique, leur a offert à tous des dignités, des triomphes, l'empire, et môme l'apothéose.
La liberté civile de parvenir en France a tous les emplois doit donc s'étendre a tous les citoyens, parcequ'elle est de droit français. Quant a la liber lé, individuel le ou de la personne, elle est de droit naturel : tout Français a le droit de sortir de sa ville , de sa province et du royaume, comme il sort de sa maison. Cette liberté ne peut être restreinte par des passe-ports, que dans les temps de troubles. C'est le salut du peuple qui doit être la règle de ces exceptions, comme il doit être celle de toutes les lois politiques.
On a beaucoup débattu de la liberté de penser. Il est certain qu'aucun gouvernement ne peut l'ôter à personne. Je puis être, au dedans de moi, républicain commeuo Spartiate à Constantinoplc, ou juif à Goa. La conscience ne doit ses comptes qu'à Dieu; c'est un état interdit a tous les tyrans. On y pénètre par la persuasion et non par la force. C'est une fleur qui s'ouvre aux rayons du soleil, et qui se ferme aux vents orageux. Ainsi la liberté passive de penser est de droit naturel. Quant à la liberté active, c'est-à-dire celle de publier ses pensées, elle se réduit à la liberté de parler; or, la liberté de parler doit être réglée , dans un état , comme la liberté d'agir. Certainement il n'y est permis à personne d'agir d'une manière nuisible à la société ou à ses membres ; il n'y doit donc pas l'être de publier des pensées qui pourraient leur faire tort. Je trouve même que l'assemblée nationale doit établir des lois plus rigoureuses que les nôtres contre les calomniateurs, les plus méchants de tous les hommes, puisque le mal fait par leurs poroîes est plus grand et plus durable que celui que des brigands commettent parleurs actions. La liberté de publier ses pensées, ou la liberté de la presse, doit donc être réglée sur la liberté môme d'agir: et comme celle-ci ne doit éprouver aucune contrainte lorsqu'il s'agit du bonheur public, le
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bonheur public doit être la règle de la liberté de la presse.
La liberté religieuse, ou la liberté de conscience proprement dite, est, comme la liberté de penser, non seulement de droit naturel, mais du droit des gens : elle dérive de cet axiome de justice universelle : « Xe faites pas à autrui ce que vous ne » voudriez pas qu'on vous fit. » Or, comme nous réclamons chez les peuples étrangers la liberté d'exercer notre religion , nous devons , à notre tour , leur laisser la même liberté chez nous. La plupart des peuples de l'Asie l'accordent a toutes les nations, et même la liberté de prêcher. Sans cette tolérance mutuelle , il ne peut y avoir ni communication de lumières, ni même de commerce entre les hommes : tous les peuples seraient séquestrés les uns des autres , comme les Japonais le sont desEuropéens. Si, par l'intolérance, on ferme l'entrée des états aux erreurs, on la ferme aussi aux vérités; on prive la nation du droit national dont nos ancêtres ont usé lorsqu'ils ont reçu librement la religion que nous professons , et on lui ©te de plus la liberté de la répandre chez les autres peuples auxquels nous n'accordons pas des droits réciproques. Pour que les Européens s'arrogent laprérogative d'envoyer des prédicateurs au Japon, il faut que les Japonais aient aussi celle d'envoyer des prédicateurs en Europe. Cependant, comme la gloire de Dieu et le bonheur des hommes doivent être la base de toute législation , on doit intolérer les religions superstitieuses qui soumettent l'homme a l'homme , et non l'homme à Dieu; ou intolérantes, qui rompent les communications entre les hommes , qui les damnent sans les connaître , qui leur apprennent a tourmenter leurs j semblables ou eux-mêmes afin de se rendre agréa- j bles a Dieu, quicepeudant est le père et l'ami des i hommes.
Comme il n'est pas juste que le Français, qui j veut être libre en France, soit tyran dans les autres parties du monde , il est nécessaire d'abolir l'esclavage des noirs dans nos colonies d'Afrique et d'Amérique . il y va non seulement de l'intérêt ! de la nation , mais de celui du genre humain. Quantité de maladies physiques et morales dérivent de cette violation de la loi naturelle. Sans parler de plusieurs guerres qu'oceasionue la traite des noirs, et qui, comme toutes celles de l'Europe, s'étendent jusqu'au bout du monde , les maladies physiques du climat des noirs, telles que les fièvres de Guinée, ont fait périr quantité de nos matelots et de nos soldats ; d'autres, comme les pians, se ! sont naturalisées dans nos colonies. Mais les niai a- I
dies morales sont plus dangereuses, plus durables i et plus expansives.
Il serait possible de prouver que la plupart des i opinions qui, en différents temps, ont bouleversé, l'Europe, sont venues des pays lointains. Le jan-,| sénisme, par exemple, paraît nous avoir été apporté j de l'Orient par les croisades, avec la peste et la j lèpre ; du moins on trouve les maximes du jausé- j nisme dans des théologiens mahométans cités par, Chardin. La peste et la lèpre ne subsistent plus chez nous , mais le jansénisme dure encore , et fait même dit-on, des progrès en Espagne. Nous ne saurions douter que nos opinions, à leur tour, n'aient troublé le repos des autres nations, témoin nos querelles religieuses , qui ont mis en garde » contre nous les peuples de la Chine, et nous ont fait expulser du Japon. L'inquisition , qui a corn- ^ mencé à Rome en \ 204 , dans le temps des premières croisades, se répandit d'abord dans une partie de l'Italie, et de là chez les Portugais et les Espagnols; elle dévasta, par l'entremise de ces* peuples , une partie des côtes de l'Asie et de l'Afrique, et plus delà moitié de l'Amérique. En 1 066, elle força les Hollandais de secouer le joug de d'Espagne. A peu près dans le même temps , elle obligea les peuples du nord de l'Europe de se séparer delà religion romaine ; et. les peuples du Midi, qui restèrent catholiques, de lui opposer les plus fortes barrières: ensuite, semblable a une bête féroce qui se jette sur ses conducteurs lorsqu'elle! manque de proie, elle n'a cessé de répandre la terreur dans les pays qui lui ont donné la nais 1 sauce; Dieu voulant, par un acte de sa justice universelle , que les peuples intolérants trouvassent i . leur punition dans les tribunaux mêmes de leur intolérance. . if
L'esclavage des noirs, que nous avons établi dans nos colonies, à l'imitation des Portugais et : des Espagnols, a produit des réactions a peu près semblables; car les habitants de nos colonies fai- | 1 sant aujourd'hui , au moyen de leurs richesses, des alliances avec nos grands seigneurs, ils les accoutument insensiblement a regarder le peuple blanc qui les nourrit en France comme destiné a la ser- j , vitude , ainsi que le peuple noir qui cultive leurs possessions en Amérique. C'est à l'influence de ce < j régime tyrannique , qui s'est étendu même sur notre administration , qu'on peut rapporter cette étrange ordonnance du ministère de la guerre déjà citée, qui déclara . il y a quelques années, qu'aucun homme non noble ne pourrait être officier dans les troupes du roi; ordonnance injurieuse pour la nation française, et dont je ne crois pas
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3 qu'on puisse trouver d'exemple chez aucun peuple du monde, ni dans aucun temps de notre monars chie , avant celui de l'établissement de l'esclavage î dans nos colonies. On peut, a la vérité, en excuf ser le motif, ainsi que je l'ai fait , sur la nécessité 6 de réserver des emplois honorables aux pauvres I gentilshommes : mais la noblesse ne peut être ho-
■ norée lorsque le peuple estavili ; car le plus haut f | degré d'illustraion où elle puisse elle-même s'élever s I est d'être, comme celle de Rome ancienne, à la tête t d'un peuple illustre.
s Des règlements semblables a celui du départe- ! ment de la guerre se sont introduits dans tous les i corps. Le clergé ne veut plus d'évêques, que tirés )| du corps des nobles; il a oublié que les apôtres t étaient de simples pêcheurs; que dis-je? la plupart i des écclésiastiques, quoique roturiers , ne font au-
■ cun cas de leurs chefs, s'ils ne sont bons gentils- 3 hommes. Depuis quelques années , les parlements ) exigent plusieurs degrés de noblesse pour être con- 5 seillerde grand'cbambre , et séparent ainsi leurs
* intérêts de ceux du peuple, dont ils sont les en- , fants dans l'origine , et dont ils devraient être les
• pères par leurs fonctions. II en est de même des ? compagnies municipales, financières et commer- M çantes, qui réservent leurs principales dignités
aux nobles. Enfin , jusqu'à nos corps de lettrés, de savants et d'artistes, ils élisent, quand ils le peuvent, leurs chefs parmi des nobles, quelquefois fort ignorants, quoique ces corps soient, par leur nature, des républiques dont les rangs ne doivent se régler que sur les talents. Louis XIV ne pensait pas ainsi, lorsqu'un cardinal , sous prétexte de la goutte , lui ayant demandé la permission de s'asseoir dans un fauteuil aux séances de l'Académie française dont il était membre, le roi, au lieu d'un fauteuil, en envoya quarante a l'Académie, afin qu'aucun de ses membres, quelque qualifié qu'il fût, nepût s'attribuer d'autre distinction que celle que donne le génie. Or, je crois que cet esprit de servitude, où le peuple de tous les états court aujourd'hui de lui-même, nous vient , dans l'origine, de l'établissement de l'esclavage dans nos colonies; car auparavant je ne trouve rien de semblable dans notre histoire. C'est aussi de cette époque que date la multiplicité des titres financiers, I littéraires, et autres qualifications dont chacun | lâche aujourd'hui d'alonger son nom , au défaut i de comtés , baronnies et marquisats ; tandis qu'au- I trcfois les hommes même de la plus grande qua- I lité n'ajoutaient a leurs noms de famille que ceux ' de leur baptême. On trouve des exemples encore ! plus frappants et plus nombreux de ces abus de ti-
tres parmi les Portugais et les Espagnols, parcequ'ils nous ont précédés dans l'établissement de l'esclavage aux Indes, et dans le mépris des peuples dans leurs pays
Ces opinions tyranniques, déjà si répandues en France, prennent naisance dans l'esclavage de nos îles de l'Amérique , comme dans un foyer toujours subsistant de servitude, et se propagent en Europe parla voie de leur commère , ainsi que la peste se transporte de l'Egypte avec ses productions. Or, comme on n'a point établi jusqu'ici sur les côtes de France de quarantaine pour les hommes d'au-delà des mers, infectés par naissance, par habitude et par intérêt, du dogme de l'esclavage , et que la dépravation des esprits est encore plus contagieuse que celle des corps il est de toute nécessité que l'esclavage du peuple noir soit aboli dans nos colonies, de peur qu'un jour il ne s'étende, par l'influence de l'opinion de quelques particuliers riches, jusque sur le peuple blanc et pauvre de la métropole. Les Anglais, qui nous devancent en maturité et en sagesse, ont déjà pris en considération celte cause du genre humain; elle doit être plaidée dans leur parlement comme elle aurait dû Fêlre dans l'aréopage. Il s'est formé à Paris, comme a Londres, une société amie et patronne des pauvres noirs esclaves , au moins aussi digne de l'estime publique que celle de la Merci. C'est a cette société respectable a porter les doléances de ces infortunés a l'assemblée nationale.
Mais comme il ne faut pas ruiner les hommes qu'on veut réformer, j'observerai , en faveur des habitants de nos colonies, qu'il faut procéder peu à peu à l'abolition de la servitude deleurs noirs; autrement on ferait le malheur des maîtres et des esclaves. Les révolutions de la politique doivent être périodiques comme celles de la nature. On peut d'abord tarir la source de l'esclavage aux îles , en défendant la traite des noirs en Afrique ; ensuite on réduira la servitude personnelle des noirs a celle de la glèbe ; puis celle de la glèbe en affranchissement, qu'on fera dépendre de leur bonne conduite à l'égard de leurs maîtres, afin qu'ils leur aient en partie obligation de leur liberté.
Ces changements sont d'autant plus faciles a faire, que les cultures des îles sont bien moins pénibles et dispendieuses que celles de l'Europe. Il ne faut ni lourdes charrues , ni herses, ni attelages de chevaux, ni triples labours, pour planter le manioc, le maïs , la patate, le café , la canne a sucre , l'indigo , le cacaotier et le cotonnier, comme pour nos blés , nos vignes, nos lins et nos chanvres. Les campagnes denosîles se cultivent comme
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nos jardins , avec des bêches , des pioches , des hottes. Des femmes et des enfants suffisent à la plupart de leurs récoltes.
A la vérité , les manufactures du sucre exigent de grandes dépenses en bâtiments, ainsi que le concours de beaucoup d'ouvriers. Des partisans de l'esclavage en ont voulu conclure la nécessité d'employer aux îles des ateliers de noirs esclaves^; Cette conséquence si faible est même leur plus fort argument contre la liberté de noirs. Mais il ne faut pas en Europe d'ateliers d'esclaves pour entretenir et faire mouvoir les manufactures de tannerie, de tapisserie , de papier, d'armes, d'épingles, etc., qui demandent un grand concours d'hommes, et plus d'ensemble dans leur fabrique que les manufactures du sucre. Un habitant, d'ailleurs , qui a un moulin à sucre , n'a pas plus besoin de cultiver toutes les cannes de son canton , pour en recueillir à lui seul le profit, qu'il est nécessaire que le possesseur d'un pressoir en Bourgogne ait à lui seul tous les vignobles de son coteau. Ceux qui fabriquent chez nous les toiles ne cultivent point le lin et le chanvre; ni ceux qui font le papier ne ramassent pas dans les rues les chiffons de toile ; ni ceux qui impriment et font des livres ne se chargent point d'en manufacturer le papier. C'est de la répartition des différents arts dans des mains libres, qu'est venue leur perfection en Europe. Les petites propriétés artistes sont nécessaires au progrès de l'industrie, comme les petites propriétés territoriales à celui de l'agriculture. Si les fabricants de sucre aux colonies étaient char gés uniquement de sa fabrique, et les cultivateurs, de la culture de cannes, il ne serait pas nécessaire de raffiner en Europe le sucre des îles. On y filerait, comme aux Indes , l'étoupe du Caire, les lils du bananier et le coton; on en ferait des cordages et des toiles. Les vastes habitations de Saint-Domingue et des Antilles, divisées en petites propriétés, et devenues libres, seraient aussi industrieuses et j'ose dire plus agréables, par la facilité de leur culture et par la température de leur ciel, que les fermes et les métairies de la France, où les hivers sont si rudes. Elles offriraient une multitude d'emplois et de métiers a quantité de nos pauvres paysans et ouvriers, qui manquent en France de travaux; et les habitants de nos colonies se trouveraient plus riches, plus heureux et plus distingués, quand, au lieu d'esclaves étrangers, ils auraient des fermiers compatriotes , et au lieu d'habitations , des seigneuries.
Je n'ai pas besoin de m'étendre sur l'abolition de la servitude main-moi table des habitants du
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mont Jura. 11 est bien étrange que cette servitude! ,,| se soit maintenue jusqu'à présent dans un coin du I •■, royaume par les chanoines de Saint-Claude, mal-j |( gré les invitations de Louis XVI, les prérogatives ! s, de la France, les droits de la nature et les lois de | l'Évangile. La durée de cet abus prouve la puis- j , sance et la tyrannie des corps. Les chanoines de j Saint-Claude se détermineront sans doute d'eux- 4 mêmes h restituer la liberté h des paysans fran- 1 Mi çais, a l'exemple de leur vertueux évêque, sans y [ L être contraints par l'assemblée nationale, qui a le i L droitderéformertouteslesinjuresfaitesalanation. L
Chefs du peuple dans tous les ordres, je vous le i R, répète au nom de celui qui a lié les destins de tous | , les hommes , votre propre bonheur dépend de ce- | y lui du peuple : si vous le haïssez, il vous haïra ; il ! vous rendra au centuple le mal que vous lui ferez; j , mais si vous l'aimez, il vous aimera; si vous le L protégez, il vous protégera; vous serez forts de sa I force comme vous êtes faibles de sa faiblesse. I Voulez-vous donc vous-mêmes vivre libres, n'at- ! tentez pas à sa liberté ; acquérir des lumières , ne jj l'aveuglez pas de préjugés ; calmer vos propres h ames, ne lui donnez pas d'inquiétudes ; travailler I à votre propre grandeur , occupez-vous de son i élévation : souvenez-vous que vous êtes le sommet j de l'arbre dont il est la tige.
L'assemblée nationale doit s'occuper surtout du soin de réformer la justice civile et criminelle, M dont les codes sont des monuments des siècles de barbarie, où le plus fort opprimait le plus faible. M Elle réformera, par exemple, cette loi dénaturée par laquelle le témoignage d'une femme est déclaré i bon pour constater un maléfice, et nul pour atîester la simple prise de possession d'un bénéfice. Elle abolira cetle autre loi qui donne les deux tiers des terres a l'aîné de la famille, l'autre tiers la a tous les frères cadets , fussent-ils une douzaine , et une simple portion de cadet à partager à toutes S les sœurs, fussent-elles en même nombre que les garçons ; en sorte que, joignant l'expression de la j galanterie française a une disposition inhumaine , elle déclare qu'un père peut marier sa fille avec un chapeau de roses, c'est-a-dire avec rieo. Cette loi, qui existe parmi la noblesse d'une grande 1 partie du royaume, paraît être venue des barbares 1 du Nord, en ce qu'elle est en vigueur parmi les | paysans mêmes de cette portion de la Normandie appelée le pays de Caux, où s'établirent d'abord les ducs normands. Elle est inconnue à Taris et dans ses environs, où les frères partagent également avec leurs sœurs. Cette capitale du royaume ne serait jamais parvenue au point de richesse,
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d'urbanité , de lumières et de splendeur qui en font en quelque sorte la capitale de l'Europe, si cette loi féodale y eût existé.
Pour moi, venant à penser aux causes qui rendent une ville illustre et qui en font le centre des nations, je vois que ce n'est ni la magnificence des monuments, ni les privilèges accordés au commerce, ni la douceur du climat, ni môme la fécondité du sol, mais le bonheur dont y jouit la plus aimable portion du genre humain, il y a sur la terre des villes plus heureusement situées que Paris, et qui sont bien moins fameuses et beaucoup moins peuplées. N api es est dans un climat délicieux ; Rome moderne est remplie de monuments augustes ; Constantinople est sur les limites des trois parties du monde, l'Europe, l'Asie et l'Afrique ; d'autres villes, comme les capitales du Pérou et du Mexique, sont assises sur les bords du vaste Océan, dans un sol rempli d'or, d'argent, de pierreries, et sous un ciel égal, qui ne connaît ni les ardeurs de l'été ni les rigueurs de l'hiver ; d'autres, comme Ceyian, Amboine, Java, sont dans des îles fortunées, au milieu des forêts de canneliers, de girofliers et de muscadiers; cependant aucune de ces villes n'est comparable a Paris, pareeque les femmes y sont réduites à un esclavage civil ou moral. Il y a môme en France des villes qui présentent plus d'avantages que sa capitale, pareequ 'elles sont sous un ciel plus doux, ou plus près du centre du royaume pour le régir, ou sur le bord des mers pour communiquer avec toutes les nations. Rouen, par exemple, capitale du pays de Gaux, déjà considérable du temps de César, aurait dû, par la richesse de son territoire, par l'industrie de ses habitants et par sa situation sur la Seine, dans le voisinage de la mer, s'élever au môme degré de puissance que la capitale de l'Angleterre, qu'elle a subjuguée autrefois par ses ducs. Mais si Londres elle-même est devenue la rivale de Paris , c'est sans doute par les mômes causes. Paris doit sa florissante prospérité h celle dont elle fait jouir les femmes. Partout où les femmes sont heureuses on voit naître le goût, l'élégance, le commerce et la liberté. Les ma! heureux de tous les pays, qui comptent partout sur leur sensibilité, y apportent leurs arts, leur industrie et leurs espérances. Les peuples y abondent, pareeque les tyrans n'osent y paraître. Les villes les plus renommées de l'antiquité sont celles où les femmes étaient le plus considérées : telle a été Athènes chez les Grecs ; telle a été une grande partie de la Grèce, où elles régnaient par l'empire des grâces, de l'innocence et de l'amour, et quia
laissé d'elle une si douce mémoire , l'heureuse Arcadie. Rome belliqueuse môme leur a dû, par les privilèges qu'elle leur accordait, la meilleure partie de sa puissance sur des peuples barbares, tyrans de leurs femmes. Il est aisé de subjuguer ses ennemis quand on a leurs compagnes pour amies. Ovide observe que Vénus avait plus de temples a Rome que dans aucun lieu du monde. Si on s'y rappelle tous ceux des diverses Fortunes, de Junon, de Vesta, de Gybèle, de Minerve, de Diane , de Cérès, de Proserpine, des Muses, des Nymphes, de Flore, etc., on trouvera que les déesses y étaient encore plus honorées que les dieux. A Paris, les saintes sont plus fêtées que les saints. Cette capitale de la France doit ses prérogatives sur toutes les autres villes du royaume et son influence sur l'Europe à l'élégance des arts, à la variété des modes et a la politesse des mœurs , qui résultent de l'empire des femmes. Les femmes sont a Paris les législatrices du code moral, bien plus puissant que le code légal. Si elles y sont encore opprimées par les lois, qui les soumettent à leurs maris et à leurs enfants majeurs, elles y sont protégées par les moeurs, qui leur réservent en tous lieux les premières places, comme revêtues d'une magistrature naturelle qui les rend , dans tout le cours de notre vie, les législatrices de nos goûts, de nos usages et môme de nos opinions. Elles sont, dès notre enfance, nos premiers apôtres; ce sont elles qui nous apprennent, tout petits, à faire delà môme main le signe de la croix et la révérence aux dames, à honorera la fois les autels et leur sexe, comme si elles cherchaient dans nos jeunes ames des protections pour l'avenir , et à nous inspirer sur leur sein des habitudes religieuses et tendres, qui doivent un jour leur servir de sauvegarde contre la barbarie de nos institutions. Les lois doivent donc venir avec les mœurs au secours de leur faiblesse, en les appelant par toute la France au partage égal de nos fortunes et de nos droits, puisque la nature les a appelées a celui de nos plaisirs et de nos peines.
L'assemblée nationale doit encore s'occuper du soin d'établir dans tout le royaume les mômes lois, ainsi que les mêmes poids et mesures, afin de faire régner parmi les citoyens l'ensemble si nécessaire à la prospérité publique.
Elle doit aussi réformer la justice criminelle, qui n'a pas moins d'abus que la justice civile. L'humanité de nos magistrats, soutenue de la volonté de la nation et de la sanction du. roi , pénétrera dans le ténébreux labyrinthe de nos lois, déjà éclairé par les Scvan et les Dupaty..., afind'oter
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au crime ses refuges et d'empêcher l'innocence de s'y égarer. Pour s'y guider eux-mêmes, ils ne perdront jamais de vue cette loi que la nature n'a point tracée sur des colonnes de marbre, ou sur des tables de bronze , ou sur des parchemins , et qu'elle n'a écrite ni en égyptien, ni en hébreu, ni en latin , mais quelle a empreinte avec les caractères du sentiment; ce langage de tous les siècles, dans la conscience de tous les hommes, pour y être la base éternelle de la justice et du bonheur des sociétés: « Ne faites pas à autrui ce que vous ne » voudriez pas que l'on vous fit. »
11 s'ensuivra que les récompenses seront communes et personnelles a tous les Français pour les mêmes vertus, comme les punitions pour les mêmes vices. C'est le seul moyen de détruire le préjugé qui honore toute la postérité d'une famille à cause de la gloire d'un de ses membres, ou qui la déshonore pour le crime d'un seul. Cependant on doit abolir tous les châtiments qui sont infamants et cruels. 11 me semble même juste de substituer sans flétrissure corporelle, a l'exemple des Romains, la peine du bannissement hors du royaume à celle des prisons perpétuelles ou des galères. Souvent un homme, après avoir fait une mauvaise action dans son pays, où il a été égaré par l'indigence ou séduit par l'exemple, ou entraîné par les passions, se corrige dans un pays étranger, où il est plus heureux, et surtout où il est inconnu. Souvent, au contraire, il achève de se dépraver, livré a lui-même dans une prison, ou flétri dans la société des citoyens par l'opinion publique, qui le poursuit a jamais jusque dans ses enfants. On doit aussi rendre la peine de mort très rare; elle ne devrait avoir lieu que pour punir les assassinats prémédités, comme dans la loi du talion chez les Hébreux. On a aboli la peine de mort en Russie dans tous les cas, excepté celui de lèse-majesté ; et les crimes y sont bien plus rares qu'autrefois, où cette peine était très commune. Nous devons imiter l'humanité des Anglais, qui envoient la plupart de leurs criminels dans les pays nouvellement découverts. 11 est aussi convenable d'adopter leurs jugements par pairs et par jurés dans les procédures. Ce dernier moyen peut également servira constater les bonnes actions pour les récompenser, et les mauvaises pour les punir. 11 n'est pas juste que les lois punissent toujours et ne récompensent jamais; qu'un homme soit envoyé aux galères ou au supplice pour avoir attenté à la fortune ou a la vie des citoyens, et qu'il ne reçoive aucune faveur publique pour avoir entretenu parmi eux la concorde, et les avoir consolés
dans leurs infortunes. Notre justice n'a qu'une] épée, elle ne sait que frapper ; sa balance ne lui fi sert qu'a peser les maux, et jamais les biens. 11 es(j donc juste que nos tribunaux puissent décerner) des récompenses comme des punitions, et dresser des autels comme des échafauds. Alors les pierres! de nos carrefours , toujours couvertes d'arrêts de! flétrissure ou de mort, cesseront d'être, comme à] Gênes, des pierres infamantes; elles s'honoreront! des fastes de la vertu ; les entrées de nos villes, au lieu d'effrayer les voyageurs par des fourches patibulaires, les inviteront à y chercher des asiles} par des arcs de triomphe élevés, comme a la Chine,! à la mémoire des bons citoyens.
Tels sont les principaux abus qu'il me semble nécessaire de réformer avant toute autre réforme.!
Maintenant je vais faire quelques réflexions sur l'impôt territorial, qui doit suppléer à la taille, | acquitter les dettes de l'état, et être payé, sans exception, par tous les propriétaires des terres.
11 me semble que pour que l'impôt territorial soit réparti également sur les personnes, il doit l'être inégalement sur les fortunes, c'est-à-dire qu'il doit! croître à proportion de l'étendue de chaque propriété : ainsi la portion de terre nécessaire pour nourrir une famille étant déterminée , cette portion paierait davantage a mesure qu'elle augmenterait dans chaque propriété. Les Romains, dans les premiers temps de leur république, avaient borné k sept arpents la quantité de terre nécessaire à la subsistance d'une famille. Comme nous ne sommes pas si sobres que les anciens Romains ; que notre climat, plus froid que celui de l'Italie , exige plus de besoins ; que nos terres sont moins fécondes ; que nous payons des dîmes et d'autres sortes d'impositions qui leur étaient inconnues , et qu'ils participaient au contraire aux tributs qu'ils imposaient aux nations conquises pour le soulagement du peuple romain ; on peut fixer en France a vingt arpents la quantité de terre nécessaire aux besoins d'une famille. Ceci posé , l'arpent étant taxé par un impôt territorial prélevé en nature, et non en argent, chaque propriété qui serait au-delà de vingt arpents supporterait une légère taxe appelée l'impôt de censure. Cet impôt de censure serait payé par ceux qui posséderaient deux propriétés de vingt arpents; il doublerait pour ceux qui en auraient trois, quadruplerait pour ceux qui en auraient quatre , etc.. Ainsi, pendant que les propriétés particulières iraient en progression arithmétique, 1,2,5,4, l'impôt de censure croîtrait en progression géométrique, \ , 2 , h , 8, etc.. ; de manière qu'il serait égal, pour une possession
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de mille arpents, à l'impôt territorial de ces mêmes mille arpents; il serait double pour celle de deux mille, quadruple pour celle de trois mille > octuple pour celle de quatre mille.
Cet impôt de censure croîtrait avec l'étendue des propriétés, comme le tarif des diamants et des glaces, dont le luxe est d'ailleurs bien moins dangereux que celui des terres, qui entraîne infailli- )ot j blement la ruine d'un état , ainsi que l'ont observé es,
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Plutarque et Pline a l'occasion de l'Afrique, de la Grèce et de l'empire romain. On peut ajouter a ces exemples, dans les mêmes siècles, la Sicile, une partie de l'Asie, et, dansées temps modernes, la Pologne, l'Espagne et l'Italie. Il est donc à présumer que cet impôt de censure mettrait en France un frein aux grandes propriétés territoriales, bien mieux que les lois prohibitives , promulguées en vain à Rome sous les empereurs , qui fixèrent a cinq cents arpents le terme de la plus grande propriété individuelle. Il est toujours aisé d'enfreindre i(| une loi prohibitive lorsque la prohibition n'en J suit pas la trangression pas à pas. La cupidité, il ; ainsi que les autres passions , est comme un chariot qui descend une montagne : si vous ne l'enrayez dès le départ , vous ne l'arrêterez pas dans le milieu de sa course.
Cet impôt de censure me paraît à tous égards fondé en justice; car si vingt arpents appartenant à une famille paient la moitié moins que vingt arpents des mille qui appartiendraient a un seul j | propriétaire , d'un autre coté ces vingt premiers 1 1 arpents rendent à proportion beaucoup plus en ; j denrées et en hommes. Mille arpents, sous un seul i propriétaire, ont chaque année un tiers de leur étendue en jachères , et sont mis en valeur tout i au plus par dix familles domestiques de cinq per- ! sonnes chaque , c'est-à-dire par cinquante per- 1 sonnes , en y comprenant les femmes et les enfan ts ; tandis que ces mille arpents , divisés en cinquante propriétés de vingt arpents , seront cultivés partout, et feront vivre cinquante familles libres et industrieuses, c'est-à-dire deux cent cinquante citoyens. Or, l'abondance des denrées et des hom- ' mes, surtout des hommes libres, est la première | richesse des états.
II résulterait de cetimpôt de censure territoriale, que les grandes propriétés, payant plus et rendant moins, deviendraient plus rares ,çel que les petites propriétés, payant moins et rendant plus, deviendraient plus communes. Les premières seraient î moins recherchées par les gens riches, surtout quand on en aurait retranché les droits de chasse et les autres j en tant qu'ils sont onéreux à l'agri-
culture; et les secondes le seraient beaucoup par les bourgeois d'une fortune médiocre, quand elles ne seraient plus opprimées et flétries par les corvées, les milices et les tailles : ainsi , l'impôt de censure deviendrait une digue contre l'opulence et l'indigence extrême, qui sont les deux sources de tous les vices nationaux. On pourrait l'étendre à toutes les grandes propriétés en emplois, en maisons et en argent, sans toucher toutefois à aucune des grandes propriétés actuelles, même territoriales. Ces vœux , que je forme pour la félicité publique, ne sont que pour l'avenir, et ne doivent causer à présent la ruine d'aucun grand propriétaire particulier.
Après avoir parlé des propriétés rurales, je ferai quelques observations sur le blé, la plus importante de leurs productions , et qui est, par sa nature, une propriété nationale. La liberté du commerce des grains a suscité beaucoup d'ouvrages pour et contre; mais comme, par une suite de notre éducation ambitieuse, on n'agite chez nous aucune question que dans le dessein de briller, il est arrivé que celle-ci , fort simple de sa nature , comme tant d'autres, est devenue fort problématique, pareeque plus le bel-esprit débat de la vérité, plus il l'embrouille.
II est certain qu'il n'y a point de famille un peu à son aise qui n'ait sa provision d'argent assurée , au moins pour vivre un an : il est bien étrange que la grande famille de l'état n'ait pas sa provision de blés emmagasinés pour vivre au moins cet espace de temps. Faute de magasins de blés , la liberté de leur commerce en a épuisé plusieurs fois le royaume.
Les émeutes populaires n'ont presque jamais d'autres causes que la disette de blés. Nos ennemis, tant du dehors que du dedans, saisissent le moment où il est permis de les exporter, enlèvent tout ce qui est à vendre , à quelque prix que ce soit, bien assurés que dans trois mois ils nous le revendront au double : ainsi nous ressemblons aux sauvages qui vendent leur lit le matin, et qui sont obligés de le racheter le soir. Il est donc nécessaire que l'état, avant de permettre l'exportation des blés , en ait sa provision au moins pour un an audelà de la récolte future; et pour cela, il a besoin de magasins publics. Il ne faut, pour décider cette question, ni mémoire ministériel, ni dissertation académique; il ne faut que du sens commun. Si vous voulez vous appuyer sur des exemples, voyez Genève, la Suisse et la Hollande, qui, avec des territoires ingrats ou insuffisants, vivent dans une abondance assurée au moyen de leurs magasins publics ; tandis que les paysans manquent souvent
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de pain en Pologne et en Sicile, qui fournissent des blés a toute l'Europe. Nous devons craindre, dit-on, des monopoles, si nous avons des magasins. S'ils dépendent des particuliers, on a raison; ce sont les magasins particuliers qui font les disettes publiques : mais on n'a rien de semblable a redouter si les magasins de blé sont à la nation, et administrés par les assemblées provinciales. À la vérité, les assemblées provinciales pourraient les réserver entièrement pour l'usage de leurs provinces qui se trouveraient dans l'abondance lorsque les provinces voisines tomberaient dans le besoin ; mais c'est ce qui ne peut arriver sous l'inspection et la correspondance de l'assemblée nationale , qui , instruite du superflu des blés dans un canton, et de leur rareté dans un autre, éclairerait l'autorité royale, et, par son moyen, entretiendrait dans tout le royaume l'équilibre des subsistances de premier besoin. C'est une des raisons, entre mille, qui nécessite la permanence de l'assemblée nationale , et le changement périodique de ses membres.
Nos livres politiques, pour complaire aux chefs de l'administration , se sont beaucoup occupés des moyens d'augmenter les richesses des élats. Il semble qu'un peuple ne puisse jamais avoir trop de vins, trop de blés, trop de bestiaux, et surtout trop d'argent ; car c'est là que tout aboutit en dernier ressort. Mais comment se fait-il qu'on a toujours trop de cette première richesse des empires, je veux dire de l'espèce humaine, puisque presque par toute l'Europe elle est si misérable qu'on ne sait qu'en faire? Un berger n'est point surchargé du nombre de ses moutons; il n'expose point au carrefour de son village de petits agneaux qui viennent de naître; mais des pères et des mères abandonnent tous les jours leurs enfants nouveaunés aux carrefours des villes , et a la porte de leurs hôpitaux. Le nombre des enfants-trouvés , à Paris, monte chaque année a cinq et a six mille, et il est le tiers de ceux qui y reçoivent le jour. Dans cette ville si riche et si indigente, les plus misérables rebuts ont une valeur; on y ramasse, au coin des rues des os, des bouteilles cassées, des cendres, des loques; un vieux chat y a son prix, ne fût-ce que pour sa peau ; mais personne n'y veut d'un homme misérable. Cet habitant du fortuné royaume de France , cet enfant de Dieu et de l'Église , ce roi de la nature , va sollicitant a chaque por te l'indulgence du chien de la maison , pour y demander d'une voix lamentable à un être de son espèce , de sa nation et de sa religion , un morceau de pain que souvent il lui refuse. C'est bien pis h
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la porte des hôtels , où un suisse ne lui perme pas même de se montrer. C'est encore pis dan son grenier, d'où la faim léchasse , quand la lion te plus mordante qu'un chien et plus rébarbativ< qu'un suisse , lui défend d'en sortir.
Mais la mendicité même n'est plus la res: source de l'indigence , puisqu'on emprisonne le mendiants. Je désire donc, pour subvenir aux be soins du peuple, que tout homme valide man quant de travail ait le droit d'en demander \ l'assemblée de son village ou de son quartier. Si elle n'en a point a lui donner, elle enverra sa de mande a l'assemblée de la ville dont elle ressortit W\ celle-ci, dans le même cas, la portera al'assem- 1 blé provinciale, qui la fera parvenir à l'assem blée nationale, si elle est dans la même impuis sance.
Ainsi, l'assemblée nationale aurait en demie ressort l'état de toutes les familles indigentes di royaume, comme elle aurait celui de Ions ses bc soins et de ses ressources : elle s'emploierait donc auprès du roi pour l'établissement de ces famille indigentes dans les provinces qui manqueraien d'ouvriers, ou bien dans nos colonies et les terres nouvellement, découvertes, sous un régime semblable à celui de la future constitution, afin de liei toujours ces Français a leur patrie, et d'étendre par toute la terre la population, la puissance et la félicité de leur métropole. Ces prévoyances jour nalières sont encore des raisons qui nécessitent la permanence de l'assemblée nationale.
Ainsi la Bretagne et Bordeaux avec leurs lan des; la Normandie, avec ses veys,quclamercou vre et découvre deux fois par jour ; la Rochelle et Rochefort, avec leurs marais stagnants; laPro vence, avec ses rochers et ses plaines de cailloux la Corse, avec ses montagnes et ses makis ; les îles de l'Amérique, avec leurs solitudes; et tant d'au très terres concédées , comme celles de la Corse en grandes propriétés de dix mille arpents a la fois et qui sont restées incultes entre les mainsde leurs grands propriétaires sans argent, se trouveraient mises en valeur parles petites propriétés, et four niraient de nombreux débouchés à tous nos hôpi taux, surtout a ceux des enfants-trouvés. L'indi gence, coupée dans ses racines, cesserait de produire la mendicité, le vol et la prostitution , qui en sont les fruits naturels. Pour les hommes pau vres et invalides , ils seraient soulagés dans leurs familles , ou dans des hospices, au moyen de se cours administrés par les assemblées de chaque district ; on y emploierait les revenus des hôpitaux ces vastes foyers de misères et d'épidémies. D'ail
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leurs, comme il n'y aurait plus de pauvres en santé dans le royaume, il ne s'y trouverait que fort peu de pauvres malades.
Au reste , en indiquant aux pétitions des indigents une période à parcourir d'assemblée en assemblée, je n'ai point voulu donner des entraves à leur liberté ; mais j'ai désiré offrir des moyens ! assurés de secours , non seulement à eux , mais aux villages, aux villes, aux provinces, et à l'état même. Si les particuliers ont besoin de travailles sociétés entières ont souvent besoin de travailleurs. Michel Montaigne desirait « qu'on establist à Paris » un bureau de renseignements, où ceux qui au- » roient besoin ou superfluité de quoi que ce fust » pourroient s'adresser mutuellement. » Nous avons exécuté en partie son idée , par l'établisse- : ment des Petites-Affiches et de quelques journaux , semblables ; mais nous ne l'avons guère appliquée I qu'aux objets de luxe , tels que les meubles , les . carrosses, les chevaux , les maisons, les terres, t et fort rarement aux hommes. Il faut l'étendre aux 5 besoins des campagnes, des villes, des provinces. t et de l'état même. Or, il n'y a qu'une assemblée j nationale permanente qui puisse embrasser a la | fois les besoins publics et prouvés. C'est d'ailleurs l'un acte de justice; car si l'état a le droit d'exiger J du peuple des milices, des matelots et des corvées J dans ses besoins pressants, le peuple a aussi, dans j les siens, le droit de demander a l'état des moyens J de subsister.
Au reste , tout Français a le droit de s'adresser J directement à l'assemblée nationale j et s'il pre- Ifère de chercher fortune hors du royaume, il doit le lavoir la liberté d'en sortir, comme tout étranger
0 doit avoir celle d'y entrer et de s'y établir, avec I le libre exercice de sa religion , afin de fixer chez
Cj nous, par l'équité de nos lois, 1 s hommes que „ nous attirons par l'urbanité de nos mœurs. 1 La confiance rétablie entre les trois ordres ; les ls' (intérêts des deux premiers liés à celui du peuple Jjét balancés par celui du roi ; les assemblées rura- Jles, municipales, \ rovinciales et nationales, ren- !f. dues permanentes dans leur ensemble, périodi- Jjjques dans leurs membres, et concordantes dans jjjjleurs délibérations ; l'agriculture délivrée de touiJtes ses entraves, des capitaineries , des gabelles,
ides milices : la liberté individuelle conservée à |n chaque citoyen dans sa fortune, sa personne et sa ^conscience; l'esclavage aboli aux colonies et au
mont Jura; la justice civile et criminelle réfor- ' | mée ; l'impôt territorial assis proportionnellement
1 Jaux territoires et aux besoins de l'état et de ses i dettes : les moyens de subsister multipliés et as-
Bernardin.
sures au peuple par les digues opposées aux grandes propriétés, il sera dressé, sur tous ces objets, une constitution sanctionnée par le roi, dont l'exécution sera confiée aux tribunaux, pour être à l'avenir le code national.
Il est inutile que l'assemblée s'occupe du soin de renfermer dans cette constitution tous les cas possibles ; ils sont innombrables, et il en est qu'il serait triste de prévoir et dangereux de publier. Comme l'assemblée doit être permanente, elle y pourvoira à mesure qu'ils se présenteront. Elle aura assez de peine a réparer le passé et à régler le présent , sans prendre inutilement celle de donner des lois à l'avenir.
Quelque sagesse qui préside a la rédaction de ce code, il ne faut pas croire que les lois en seront immuables. Il n'y a d'immuable que les lois de la nature, pareequ'il n'y a que son Auteur qui , par sa sagesse infinie , ait connu les besoins de tous les êtres, dans tous les temps : au contraire , tes législateurs des nations n'étant que des hommes, en connaissent à peine les besoins présents, et ne sauraient prévoir ceux que l'avenir leur prépare.
Les lois politiques doivent donc être variables, parcequ'elles n'intéressent que les familles, les Corps et les patries , sujets eux-mêmes au changement; et les lois de la nature doivent être permanentes, pareeque ce sont les lois de l'homme et du genre humain, dont les droits sont invariables. Or, je ne connais point d'état en Europe où le contraire ne soit arrivé, c'est-à-dire où l'on n'ait rendu les lois politiques permanentes, et celles de la nature si variables, qu'à peine aujourd'hui on en peut reconnaître les traces.
Par exemple, l'hérédité de la noblesse, qui n'a pas été héréditaire dans son origine, est une loi politique rendue permanente dans toutes l'Europe : cependant elle devait varier suivant le besoin des états; car on devait prévoir que les familles nobles se multiplieraient plus que lesautres, parcequ'elles ont plus de crédit, et partant plus de moyens de subsister; et que les familles bourgeoises riches tendraient sans cesse a s'incorporer avec elles par les anoblissements; de sorte que le nombre des hommes oisifs allant toujours en augmentant et celui des hommes laborieux toujours en diminuant, l'état, au bout de quelques siècles, se trouverait affaibli par sa propre constitution.
C'est en effet ce qui est arrivé a l'Espagne et a d'autres pays. Ce ne sont ni les guerres, ni les émigrations en Amérique, qui ont affaibli l'Espagne, comme tant de politiques font dit; c'est au contraire la paix, et la trop grande muliiplication
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des familles nobles qui s'en est ensuivie. Les longues et cruelles guerres de la Ligue détruisirent en France beaucoup de gentilshommes ; et la France , loin de s'affaiblir , augmenta en population et en richesse jusqu'à Louis XIV. Les émigrations de l'Angleterre, qui est moins étendue que l'Espagne, ont formé en Amérique des colonies plus florissantes et plus peuplées que les colonies espagnoles ; et loin de diminuer les forces de l'Angleterre , elles les auraient augmentées, si elles avaient été mieux liées avec leur métropole, dont elles se sont séparées à cause de leur puissance même.
C'est qu'en Angleterre les intérêts de la noblesse sont liés avec ceux du peuple, et que, comme lui, elle se livre a l'agriculture, a la navigation marchande, au commerce, etc. Enfin plusieurs états en Italie, qui , comme Venise, Gênes, Naples, la Sicile, etc. , n'ont ni guerres à supporter , ni colonies à entretenir, sont dans un état de faiblesse qui augmente de plus en plus , sans qu'on puisse l'attribuera d'autres causes qu'à l'hérédité même de la noblesse, et aux anoblissements qui y multiplient la classe oisive des nobles , aux dépens des classes laborieuses du peuple.
Si l'ancienne loi épiscopale, qui ordonnait en Europe aux testateurs de stipuler dansleurs testaments, sous peine de nullité, des donations en faveur de l'Église , avec privation de la sépulture ecclésiastique contre les gens qui mourraient sans faire de testament, n'avait pas été abrogée, ainsi que la permission aux gens de main-morte d'acquérir des biens-fonds; il est certain que toutes nos terres seraient depuis long-temps au pouvoir du clergé, comme toutes nos dignités sont à celui de la noblesse. 11 est encore certain que si la coutume qui permet aux gens de finance d'agioter les papiers publics n'est pas abolie chez nous , tout notre argent se trouvera entre les mains des agioteurs. 11 en est de même des compagnies privilégiées en tout genre. Ainsi une nation peut, par la seule permanence des lois et des coutumes qui ont peut-être servi autrefois à sa prospérité, se trouvera la fin dépouillé de son honneur, de ses terres, de son commerce et de sa liberté.
Au contraire, une nation, en rendant variables, pour l'intérêt de quelques corps, les lois de la nature qui doivent être permanentes, abolit à la longue la plupart des droits de l'homme : tantôt ce sont ceux du mariage , tantôt ceux de la liberté personnelle, comme au mont Jura et dans nos colonies, etc.
Ce sera donc une loi fondamentale de notre
constitution future, que les seules lois delana-j ture seront permanentes , et que toutes les lois politiques pourront être changées et réformée;;' par l'assemblée nationale, toutes les fois quel'exi-| géra le bonheur de la nation , pareeque le bon-< heur d'une nation est lui-même une conséquence) de cette loi de la nature , qui s'est proposé con-î stamment , dans les harmonies variables de ses ouvrages, le bonheur de tous les hommes.
Mais comme les lois de la nature disparaissent elles-mêmes des sociétés, par les seuls préjugés) inspirés à l'enfance , en sorte que les hommes} viennent à croire que ce qui est naturel leur est étranger, et que ce qui leur est étranger est naturel , il est nécessaire de poser la base de notre constitution future sur une éducation nationale afin qu'au défaut de la raison, elle devienne agréai ble à notre postérité, au moins par la douceur de l'habitude.
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Avant d'établir une école de citoyens, onde-Lj vrait établir une école d'instituteurs. J'admire ave< étonnement que tous les arts ont parmi nous leui }\ apprentissage , excepté le plus difficile de tous celui de former des hommes. Il y a plus : l'étajL d'instituteur est, pour l'ordinaire, la ressource d< i( ceux qui n'ont point de talent particulier. L'assemblée nitionale doit s'occuper soigneusemeni d'un établissement si nécessaire. Elle choisira de; hommes propres à faire des instituteurs, noi parmi des docteurs et des intrigants, suivant notn usage, mais parmi des pères de famille qui auron bien élevé eux-mêmes leurs enfants. Je ne parli pas de ceux qui en ont fait des savants et de beaux-esprits, mais de ceux qui les ont rendu pieux, modestes, naïfs, doux, obligeants et heu reux , c'est-à-dire qui les ont laissés à peu prèi tels que la nature les avait faits. Il ne faudra pour remplir ces places, ni brevets de maître è ^ arts, ni lettres du grand-chantre, mais des en fanls beaux et bons ; et comme c'est à l'œuvn qu'on doit connaître l'ouvrier, on jugera capable d'élever des citoyens des hommes qui ont biei élevé leur famille.
Ces instituteurs doivent jouir de la noblesse per sonnelle, à cause de la noblesse de leurs fonctions Ils seront sous l'inspection immédiate de l'assemblée nationale, et ils auront sous leur directioi tous les maîtres de science, de langues, d'arts er
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d'exercices. Ils seront répartis dans les principaux quartiers de Paris et dans toutes les villes du royaume , pour y établir des écoles nationales ; et il ne pourra y avoir, même dans un village , de simple maître d'école qui ne soit institué par eux.
Ils s'occuperont d'abord a réformer toute notre éducation gothique et barbare du temps de Charlemagne. Je n'ai pas besoin de dire qu'ils en banniront l'ennui , la tristesse, les larmes, les châtiments corporels ; qu'ils élèveront les enfants a l'amour et non a la crainte , pour en faire des citoyens et non des esclaves, etc. Puisqu'ils sont pères d'enfants heureux , la nature leur en a appris (bien plus qu'à moi, inutile célibataire ; mais comme ils sont Français , ils ne doivent pas être moins en garde contre les méthodes qui exaltent l'âme que contre celles qui l'avilissent.
Ils banniront donc l'émulation de leurs écoles. L'élumation, dit-on, est un stimulant : c'est précisément pour cela qu'ils doivent la réprouver. Hommes sans art et sans artifice, laissez les épices lux hommes dont le goût est affaibli ; ne présentiez aux enfants de la patrie que des mets doux et "i simples comme eux et comme vous; il ne faut' feas donner la fièvre à leur sang pour le faire circuler ; laissez-le couler de son cours naturel ; la /îature y a assez pourvu dans un âge si actif et si Remuant. Les inquiétudes de l'adolescence, les fassions de la jeunesse, les soucis de l'âge viril , s' îe l'enflammeront un jour que trop, sans qu'il 11 oit en votre pouvoir de le calmer.
H L'émulation est un stimulant d'une étrange espèce; nous ne nous servons pas d'elle, c'est elle '[f|ui se sert de nous. Quand nous nous proposons )D|e subjuguer un rival, c'est elle qui nous subjugue. Semblable à l'homme qui brida et monta t3 cheval a sa requête pour le venger du cerf,
ne fois en selle sur notre ame, elle nous force e™raller où nous n'avons que faire, et de courir ,flprès tout ce qui va plus vite que nous ; elle rem- 4|lit toute la carrière de notre vie de soucis, d'inquiétudes et de vains désirs ; et quand la vieillesse H ralenti tous nos mouvements , elle nous épe- 1 Unne encore par de vains regrets :
Post equitem sedet atra cura.
de surpasser à promener,
Ai -je eu besoin dans l'enfance les camarades, à boire, à manger aur y trouver du plaisir? Pourquoi a-t-il fallu ne j'apprisse à les devancer dans mes études pour
prendre du goût? lYai-je pu m'instruireà par- I et à raisonner sans émulation ? Les fonctions
de l'ame ne sont-elles pas aussi naturelles et aussi agréables que celles du corps? Si elles attristent nos enfants, c'est la faute de nos méthodes, et non celle de la science ; ce n'est pas faute d'appétit de leur part. Voyez comme ils sont imitateurs de tout ce qu'ils voient faire et de tout ce qu'ils entendent dire ! Voulez-vous donc attacher les enfants k vos exercices ? faites comme la nature pour les siens : attachez-y du plaisir ; ils y courront d'eux-mêmes.
L'émulation est la cause de la plupart des maux du genre humain. Elle est la racine de l'ambition ; car l'émulation produit le désir d'être le premier, et le désir d'être le premier n'est autre chose que l'ambition qui se partage , suivant les positions et les caractères, en ambition positive et négative, d'où coulent presque tous les maux de la vie sociale.
L'ambition positive engendre l'amour de la louange , des prérogatives personnelles et exclusives pour soi ou pour son corps, des grandes propriétés en dignités , en terres et en emplois ; enfin elle produit l'avarice, cette ambition tranquille de l'or par où finissent tous les ambitieux. Mais l'avarice seule traîne à sa suite une infinité de maux , en ôtant aux autres citoyens les moyens de subsister, et produit, par une réaction nécessaire, les vols, les prostitutions, le charlatanisme, la superstition.
L'ambition négative engendre à son tour la jalousie, les médisances , les calomnies , les querelles, les procès, les duels, l'intolérance. De toutes ces ambitions particulières , se compose l'ambition nationale, qui se manifeste dans un peuple par l'amour des conquêtes, et dans son prince par celui du despotisme. C'est de l'ambition nationale que dérivent les impôts, l'esclavage, les tyrannies et la guerre, qui seule est le fléau du genre humain.
J'ai cru fort long-temps l'ambition naturelle à l'homme ; mais aujourd'hui je la regarde comme un simple résultat de notre éducation. Nous sommes enveloppés de si bonne heure par les préjugés de tant d'hommes qui ont des intérêts a nous les inspirer, qu'il nous est bien dificile de démêler dans le reste de la vie ce qui nous est naturel ou artificiel. Pour juger des institutions de nos sociétés , il faut nous en éloigner ; mais , pour juger des sentiments de notre cœur, il faut y rentrer. Pour moi, qui ai été long-temps repoussé en moi-même par les mœurs publiques , et qui m'éloigne du monde de plus en plus par mes habitudes , il me semble que l'homme ne se porte de lui-même, ni
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à s'élever au-dessus ni à s'abaisser au-dessous de ses semblables, niais a vivre leur égal. Ce sentiment est commun à tous les animaux, dont les individus et les espèces ne sont point asservis les uns aux autres ; a plus forte raison doit-il l'être à tous les hommes, qui ont un besoin mutuel de s'entresecourir. L'amour de l'ambition n'est donc pas plus naturel au cœur humain que celui de la servitude. L'amour de l'égalité tient le milieu entre ces deux extrêmes , comme la vertu , dont il ne diffère pas : il est la justice universelle ; il est entre deux contraires , comme l'harmonie qui gouverne le monde. C'est lui que Confucius appelait « le juste milieu , » qu'il regardait comme la cause de tout bien , et qu'il appelait encore par excellence « la vertu du cœur. » 11 en faisait consister le principe dans la piété , c' est-a-dire dans l'amour de tous les hommes en général. 11 recommande souvent, dans ses écrits, « de ne pas faire souffrir aux autres ce qu'on ne voudrait pas souffrir soi-même. » C'est sur cette base naturelle qu'a été élevé l'édifice inébranlable des lois de la Chine, le plus ancien empire de l'univers. Les enfants ni les jeunes gens ne sont point élevés a la Chine à se surpasser les uns les autres. Ils ne connaissent , dit le philosophe La Barbinais, ni nos thèses, ni nos disputes d écoles. Ils sont simplement soumis a des examens de morale par des commissaires nommés par la cour. Ces commissaires choisissent ceux qui se montrent les plus capables, de quelque condition qu'ils soient, pour les faire passer par différents grades à celui de mandarin , d'où ils peuvent parvenir jusqu'au ministère.
L'émulation que nous inspirons à nos enfants est, si j'ose dire , une ambit ion renforcée ; car l'ambitieux ne veut monter tout au plus qu'a la première place; mais l'émulateur veut encore s'élever aux dépens d'un rival. Ce n'est pas assez pour lui de parvenir au sommet de la montagne; il veut en voir tomber ses rivaux. C'est un dieu cruel auquel il ne suffit pas d'avoir un temple et de l'encens; il lui faut des victimes.
11 est remarquable que l'émulation qu'on nous inspire dès l'enfance produit un plus mauvais effet chez nous autres Français, et nous rend plus vains qu'aucun autre peuple de l'Europe. 11 y en a plusieurs raisons dans nos mœurs; mais, sans sortir de notre éducation , je trouve une cause particulière de l'ambition vaniteuse de nos enfants dans celle de nos professeurs. En Suisse, en Hollande , en Angleterre, en Allemagne, en Italie, en Russie, et, je crois, dans toutes les universités de l'Europe, les places de professeurs mènent à
des magistratures, à des places de conseiller au! lique, ou a d'autres emplois qui les lient à l'admi! nistration de l'état : il en était de même autrefois chez nous, avant que tout y fût devenu vénal. Ce.! professeurs étrangers dirigent donc en partie leur, disciples vers le but où ils tendent eux-mêmes c'est-à-dire vers la chose publique. Mais nos régent français, obligés de circonscrire toute leur ambi tion dans des collèges , ne la satisfont qu'en l'inspi rant aux enfants, sans en prévoir les conséquence pour les citoyens. Ils établissent parmi eux de pe lits empires dont ils distribuent les dignités et le couronnes, mais avec elles les jalousies et les haine qui accompagnent partout l'émulation. Cependan ils ont assez d'exemples de ses fatales suites che les peuples anciens et modernes. Pour quelque talents, que de vices elle y a fait éclore ! Au reste si l'émulation a élevé de grands hommes dan quelques républiques, c'est pareeque les citoyen pouvaient y parvenir a tout. Mais chez nous, oi le mérite seul ne mène plus a rien , où on ne peu s'élever aux petites places sans argent, aux gran des sans naissance , et à aucune sans intrigue , 1 foule des ambitieux ne s'occupe qu'à abattre tou ce qui s'élève. Un voyageur , homme de mérite me disait il y a quelque temps : « Je trouve au » jourd'hui dans le mépris des hommes que j'a » laissés ici l'année passée au plus haut degr » de l'estime publique. S'ils ne la méritaien » pas, pourquoi l'on t-ils obtenue? et pourquo » l'ont-ils perdue, s'ils la méritaient? Il y a ei f » France un agiot de réputations que je n'ai vij idl » nulle part. »
C'est l'émulation des enfants qui est chez nou f la première cause de l'inconstance des hommes comme elle inspire avec ses croix, ses médailles ses livres, ses prix, ses thèses, ses concours, chacun d'eux d'être le premier , elle les rempli d'insubordination pour leurs supérieurs, dejalou sic pour leurs égaux, et de mépris pour leurs infé rieurs. Mais comme les extrêmes se touchent cette éducation ambitieuse est en même tempf11 très servile. Comme elle ne les mène que par l'a mour de la louange ou par la crainte du blâme elle les met pour toute la vie à la discrétion de flatteurs, qui, pour l'ordinaire, ne savent paP1 moins médire que flatter. Les suffrages d'autrui 11 qu'ils veulent toujours captiver, les captivent | lsl( leur tour d'une telle force, qu'il leur suffit d'êtrj 111 entourés de détracteurs de la vérité la plus éyr dente, pour qu'ils ne l'admettent jamais; ou d prôneurs de l'opinion la plus absurde, pour qu'il 11 se la persuadent à la longue. Leur propre jusemen 1
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