‹ Œuvres;Chapitre 208 sur 236 · VOEUX POUR UNE ÉD · texte numérisé non relu

VOEUX POUR UNE ÉD

UCATiON NATIONALE.

i. ployant sous le faix de cette tyrannie dont on leur jja fait subir le joug dès l'enfance , leur conscience is ne se forme plus que de l'opinion versatile d'au- J trui , qui devient pour eux la seule règle du bien . et du mal.

Notre éducation ne nous dispose pas moins à js l'opiniâtreté qu'à l'inconstance. C'est parla vanité i, et la faiblesse qu'elle, nous inspire , que l'esprit de j. parti a tant de pouvoir, et qu'il suffit à un ambitieux de dire à ceux de ses partisans qui balance- ^ raient à soutenir ses opinions : « Vous n'avez pas Mb courage, » pour les ramener a lui. 11 y a cependant non du courage, mais beaucoup de faiblesse, à se laisser entraîner aux passions d'un !zjhomme, de son corps, ou même de sa patrie. C'est ^parceque d'un côté on n'ose y résister , et que de , [l'autre on est environné de forces qui nous appuient , qu'on se croit fort. Si on était dans le parti ); apposé, on serait de l'avis contraire, par la même tMiblesse. Lorsque je vois deux hommes disputer jtjavec chaleur, je me dis souvent : chacun d'eux ^soutiendrait une opinion opposée, s'il était né à ijpent lieues d'ici. Que dis-je ? il suffit seulement J(iie la traverse d'une rue pour être a jamais l'en- , lemi juré d'une opinion, dont on aurait été le jMus zélé partisan si on avait été élevé dans la mai- Ion voisine. Changez l'éducation d'un homme, rp0us changez son régime, son habit, sa philosophie, sa morale, sa religion , son patriotisme , etc. JpAfricain pensera comme l'Européen , et l'Européen comme l'Africain: le républicain aura les sentinents du despote, et le despote ceux du républicain. Certes, une chose bien humiliante pour J 'homme, et capable de nous éloigner delà recherche de la vérité, c'est de voir que non seulement s 10s lumières acquises, mais nos sentiments qui semblent naître avec nous , dépendent presque I entièrement de notre éducation.

J Nous sommes donc forcés , si nous aimons la I férité et les hommes , de revenir aux lois de la , îature, puisque celles des sociétés nous rem pli s- ;en( de préjugés dès la naissance, et nous rendent souvent les ennemis les uns des autres. Or, pour il disposer l'enfance, il faut lui inspirer l'esprit de I nodération. Cet esprit, que les enthousiastes, les fanatiques et tous les ambitieux regardent comme j jjne faiblesse , est le véritable courage ; car il réf jîiste seul aux partis opposés. C'est la royauté de i'ame, qui, comme celle de la nature, tient la balance entre les extrêmes , et maintient l'harmonie fies êtres. La vertu tient le milieu : Stat in medio ; mrtiis.

On dressera donc les enfants à ne jamais perdre

le sentiment de leur conscience, et à l'appuyer sur celui de la Divinité , qui n'est pas moins naturel a l'homme. On développera en eux ce sentiment par la lecture simple de l'Évangile : ainsi, au lieu de leur apprendre à se préférer aux autres par une émulation qui est pour les autres et pour eux une source perpétuelle de troubles , on les laissera se contenter d'abord d'eux-mêmes, afin que, pendant les orages d'une société discordante, ils trouvent au moins dans leur cœur le repos et la paix. Bientôt on les élèvera à préférer les autres a eux-mêmes, parla connaissance de leurs propres besoins, auxquels il ne peuvent pourvoir tout seuls. De là dérivera l'amour de leur père, de leur mère , de leurs parents , de leurs amis , de leur patrie, de tous les hommes , ainsi que l'exercice de toutesles vertus qui fontlebonheurdessociétés. On leur enseignera toutes les sciences convenables à ces principes. On retranchera donc de leur éducation une partie des années employées a la stérile étude de la langue latine, qu'on peut apprendre par l'usage , méthode plus courte, plus sûre et plus agréable que celle de nos grammaires; on y joindra l'usage de la langue grecque, dont l'étude est beaucoup trop négligée parmi nous.

Tout i'éducaiion de l'Europe porte aujourd'hui sur ces deux langues mortes, qui ne servent en rien à nos besoins. Cependant je ne puis , pour l'honneur de lettres, m'empêcherde faire ici une réflexion : c'est que la gloire des empires dépend uniquement des gens de lettres. Si on apprend aujourd'hui le grec et le latin; si toute l'éducation européenne est fondée, depuis Charlemagne, sur cette étude; si nous parlons si souvent de la Grèce et de l'Italie , et de leurs anciens habitants , c'est parceque ces pays ont produit une douzaine d'écrivains, tels qu'Homère, Platon, Hippocrate, Plutarque, Xénophon, Démosthène, Cicéron, Virgile, Horace, Ovide, Tacite, Pline, etc. C'est donc pour une douzaine d'hommes de génie de l'antiquité, ou deux douzaines au plus, que sont fondées nos universités; en sorte que s'ils n'avaient pas existé, nous n'aurions point d'éducation publique , et l'on ne s'embarrasserait pas plus en Europe de savoir le grec et le latin, que l'arabe ou le tartare. A la vérité, Rome et la Grèce ont produit beaucoup d'hommes célèbres en différents genres; mais il en est de même de plusieurs pays, comme la Chine, dont nous ne parlons point dans les collèges, parceque nous ne connaissons point d'écrivains fameux qui aient célébré leurs grands hommes. D'ailleurs ceux qui nous ont fait connaître les Grecs et les Romains n'avaient besoin ni

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de leurs grands hommes ni de leurs villes , pour nous laisser des monuments dignes d eux ; il leur suffisait de leur génie. (Test celui d'Homère qui a fait errer Ulysse, et créé les dieux et les héros de YHiade. Celui de Virgile n'aurait eu besoin, pour venir jusqu'à nous et bien au-delà, que de ses bergers et de ses bergères. Les bords des ruisseaux où il se repose nous plaisent plus que ceux du Gange, et les travaux de ses abeilles nous intéressent autant que la fondation de l'empire romain. Les autres ont de môme leurs talents particuliers. Certes ils méritent bien tous qu'on emploie quelques années de l'enfance à les connaître et plusieurs années de la vie à en jouir ; mais ils avaient eux-mêmes trop de bon sens pour ne pas désapprouver, s'ils vivaient parmi nous, que l'éducation des nations européennes portât uniquement sur l'étude de leurs ouvrages. Eux-mêmes n'ont point passé toute leur première jeunesse à apprendre des langues étrangères, mais à étudier la nature, dont ils nous ont laissé des tableaux ravissants. Un étranger arrivé à Prague demandait le plan de cette ville à son hôte, afin, disait-il, de la connaître. « Le plan de Prague està Vienne, luirépon- » dit l'hôte : nous n'en avons pas besoin ici, nous » avonsla ville. » Ainsi pouvons-nous dire par rapport aux ouvrages des anciens, même les plus parfaits . « Nous n'avons pas besoin des Géorgiques, nous avonsla nature. » A la vérité, les anciens nous ont laissé de grandes connaissances sur les affaires et les hommes de leurs temps; mais nous avons nos compatriotes qu'il faut éclairer et rendre plus heureux.

Si les sciences et les lettres influent sur la prospérité d'une nation , comme on n'en peut douter peut-être conviendrait-il que la nation élût les membres de ses académies , comme ceux de ses autres assemblées. Les lumières doivent être en commun, ainsi que les autres richesses de l'état. Lorsque les académies élisent leurs propres membres, elles deviennent des aristocraties très nuisibles à la république des sciences et des lettres. Comme on ne peut y être admis qu'en faisant la cour à ses chefs, il faut s'astreindre à leurs systèmes; les erreurs se maintiennent par le crédit des corps, tandis que la vérité isolée ne trouve point de partisans. C'est ainsi que les universités apportèrent de si longs obstacles aux progrès des sciences naturelles, en maintenant la doctrine d'Aristote contre le progrès des lumières. Kepler se plaint amèrement de celle de son temps. Ce restaurateur de l'astronomie avait découvert et démontré que les comètes étaient des corps pla-

nétaires, et non des simples météores, comme L prétendaient les universités, d'après Aristole. S dit, dans une de ses lettres, que ses livres, quj renfermaient une vérité si neuve et si évidentes restaient sans honneur, tandis que ceux qui conj tenaient des opinions contraires étaient prônés ej se répandaient partout, à cause du crédit des uni) versités dans les librairies. Qu'aurait-il dit de leuj influence sur l'opinion publique, si elles avaienj eu , comme les académies de notre temps , à leu disposition tous les journaux? Qu'on se rappelle le persécutions que des corps de théologiens firen) éprouver à Galilée, pour avoir démontré le mou vement de la terre. Voyez aujourd'hui dans quelll stupeur les académies maintiennent les sciences ej les lettres en Italie. Peut-être serait-il à propoj qu'elles fussent assimilées chez nous aux assem blées nationales, c'est-à-dire qu'étant permanenj tes, leurs membres fussent périodiques, et qu'il! fussent élus ou conservés dans leurs offices par 11 nation, tant qu'ils s'acquitteraient de leurs de voirs. Quoi qu'il en soit , comme les écoles de 1 patrie ne seront que sous l'influence de rassemblé nationale, il n'est pas à craindre qu'il s'y introj duise la tyrannie du régime aristocratique.

On substituera donc à une partie de nos étude! grammairiennes de l'antiquité, celles des science qui nous approchent de Dieu et nous rendent utile aux hommes, telles que la connaissance du globe de ses climats, de ses végétaux, des différents peu pies qui l'habitent, des relations qu'ils ont ave nous par le commerce, et surtout l'étude du nou veau code constitutionnel, qui doit être un cod de patriotisme et de morale.

On joindra aux exercices de l'intelligence qu doivent former l'esprit et le cœur des enfants, ceu! qui fortifient le corps et le rendent propre à servi la patrie, comme la natation, la course à pied, le évolutions militaires, usitées chez les anciens, qu nous étudions si long-temps dans la théorie, et s inutilement dans la pratique. On apprendra à cha cun d'eux un art conforme à ses goûts , afin qu' puisse trouver en lui-même des ressources contrl les révolutions de la fortune.

On accoutumera les enfants au régime végétal comme le plus naturel à l'homme. Les peuples qu vivent de végétaux sont , de tous les hommes, le, plus beaux, les plus robustes, les moins exposé aux maladies et aux passions, et ceux dont la vi< dure plus long-temps. Tels sont, en Europe, un< grande partie des Suisses. La plupart des paysans qui sont par tout pays la portion du peuple la plu saine et la plus vigoureuse, mangent fort peu d

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viande. Les Russes ont des carêmes et des jours d'abstinence multipliés , dont leurs soldats mêmes ne s'exemptent pas ; et cependant ils résistent à toutes sortes de fatigues. Les nègres, qui supportent dans nos colonies tant de travaux, ne vivent que de manioc, de patates et de maïs ; les brames des Indes, qui vivent fréquemment au-delà d'un siècle , ne mangent que des végélaux. C'est de la secte py thagorique que sont sortis Épaminondas, si célèbre par ses vertus, Archytas, par son génie es pour les mécaniques ; Milon de Crotone , par sa force , et Pythagore lui-même , le plus bel homme de son temps , et sans contredit le plus éclairé , puisqu'il fut le père de la philosophie chez les Grecs. Comme le régime végétal comporte avec lui plusieurs vertus, et qu'il n'en exclut aucune, il sera bon d'y élever les enfants, puisqu'il influe si heureusement sur la beauté du corps et sur la tranquillité de l'aine. Ce régime prolonge l'enfance, et par conséquent la vie humaine. J'en ai vu un exemple dans un jeune Anglais , âgé de quinze ans, et qui ne paraissait pas en avoir douze. Il était de la figure la plus intéressante, de la santé la plus robuste , et du caractère le plus doux : il faisait les plus grandes traites à pied, et ne se fâchait jamais, quelque événement qui lui arrivât. Son père , appelé M. Pigot, me dit qu'il l'avait élevé entièrement dans le régime pythagorique, dont il avait reconnu les bons effets par sa propreexpérience.Il avait formé le projet d'employer une partie de sa fortune, qui était considérable , à établir dans l'Ai-| mérique anglaise un société de pythagoriciens ocbjcupés a élever, sous le même régime, les enfants des colons américains dans tous les arts qui inté- )i| ressent l'agriculture. Puisse réussir cette éducation, digne des plus beaux jours de l'antiquité! Elle ne convient pas moins a une nation guerrière qu'à une nation agricole. Les enfants des Perses, du temps deCyrus, et par son ordre, étaient nourris avec du pain, de l'eau et du cresson : ils se choisissaient entre eux des chefs auxquels ils obéissaient; ils formaient des assemblées, où, comme dans celles de leurs pères , on agitait toutes les questions qui intéressaient le bien public. Ce fut | avec ces enfants , devenus des hommes , que Cyrus fit la conquête de l'Asie. J'observe que Lycurgue I introduisit une grande partie du régime physique et moral des enfants des Perses, dans l'éducation de ceux de Lacédémone.

11 est au moins indispensable d'apprendre à nos enfants ce qu'ils doivent pratiquer étant hommes, et de préparer la génération prochaine â goûter notre nouvelle constitution, de peur qu'un jour,

par émulation à l'égard de leur pères , ainsi que nous avons fait souvent à l'égard des nôtres, ils ne viennent à renverser toutes nos lois, uniquement pour avoir la vanité d'en substituer d'auti ^es a leur place. Il résultera d'une éducation nationale, liée à notre législation future , une constitution appropriée à nos besoins et à ceux de notre prospérité. II arrivera de là que la plupart de nos bons esprits n'étant plus reponssés des emplois publics, par leur vénalité, ne s'isoleront plus dans des académies et des universités pour s'y occuper uniquement des affaires de la Grèce et de Rome, où ils nous font admirer leur intelligence, qu'ils n'emploient presquejamais à servir leurs pays; semblables à ces vases antiques qui nous plaisent par la beauté de leurs formes, mais qui ne servent que de parade dans nos cabinets, parcequ'ils n'ont point été taillées pour nos usages.

Après avoir pourvu au bonheur du peuple français, par tous les moyens qui peuvent en perpétuer la durée au dedans du royaume , il est digne de l'assemblée nationale de s'occuper de ceux qui peuvent l'assurer au dehors avec les autres nations.

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La même politique qui lie , pour leur bonheur, toutes les familles d'une nation les unes avec les autres, doit lier entre elles toutes les nations, qui sont des familles du genre humain. Tous les hommes se communiquent, même sans s'en douter, leurs maux et leurs biens , d'un bout de la terre à l'autre. La plupart de nos guerres, de nos épidémies , de nos préjugés , de nos erreurs , nous sont venus du dehors. II en est de même de nos arts , de nos sciences et de nos lois. Mais à ne s'arrêter qu'aux biens delà nature, voyez nos champs. Nous devons presque tous les végétaux qui les enrichissent aux Égyptiens , aux Grecs, aux Romains, aux Américains, à des peuples sauvages. Le lin vient des bords du Nil, la vigne de l'Archipel , le blé de la Sicile , le noyer de la Crète, le poirier du mont Ida, la luzerne de la Médie, la pomme de terre de l'Amérique, le cerisier du royaume de Pont, etc. Quelle ravissante harmonie forme aujourd'hui l'ensemble de ces végétaux étrangers, au milieu de nos campagnes françaises ! vous diriez que la nature, comme un roi, y convoque ses états-généraux. On y distingue différents ordres , comme parmi des citoyens. Ici sont les humbles graminées, qui, semblables aux paysans,

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portent les utiles moissons : de leur sein s'élèvent des arbres fruitiers, dont les fruits, moins nécessaires, sont plus agréables , mais qui exigent des greffes et une éducation plus soignée, comme des bourgeois. Sur les hauteurs sont les chênes, les sapins et les puissances des forêts, qui, comme la noblesse, mettent les plaines à l'abri des vents; ou comme le clergé, s'élèvent vers le ciel pour en attirer les rosées. Dans le coin d'un vallon sont des pépinières , comme des écoles où s'élève la jeunesse des vergers et des bois. Aucun de ces végétaux ne nuit à l'autre; tous jouissent du sol et du soleil, tous s'entr'aident et se prêtent des grâces mutuelles : les plus faibles servent d'ornement aux plus robustes, et les plus robustes d'appui aux plus faibles. Le lierre, toujours vert, tapisse l'écorcc raboteuse du chêne; le gui doré briile dans le sombre feuillage de l'aune , le tronc nu de l'érable s'entoure des guirlandes du chèvre-feuille, et le peuplier pyramidal de l'Italie élève vers le ciel les pampres empourprés de la vigne. Chaque classe de végétaux a son oiseau comme son orateur : l'alouette s'élève en chaniant du sein des moissons: la tourterelle soupire au haut d'un orme; le rossignol, du milieu d'un buisson, fait entendre ses touchantes doléances. En diverses saisons, des tribus d'hirondelles, de cailles, de pluviers, de loriots, de rouge-gorges , arrivent du nord ou du midi, font leurs nids dans nos campagnes, et se reposent dans les caravansérails que la nature leur a préparés. Chacun d'eux adresse ses pétitions au soleil , comme à un roi , et lui demande ses bienfaits pour le district qu'il habite : ils ne s'arrêtent dans nos plaines , nos guérets et nos bocages, que pareequ'ils y reconnaissent les plantes de leur pays, etqu'ils y trouvent à vivredansl'abondance. L'homme seul n'a point d'asile dans les possessions de l'homme, s'il lui est étranger. En vain l'Italien soupire à la vue du figuier qui a ombragé son enfance; en vain l'Anglais admire dans nos champs français les cultures de son pays : l'un et l'autre mourront de faim au milieu de nos récoltes , s'ils n'ont point d'argent, et peut-être en prison, s'ils n'ont point de passeport, et s'ils sont d'une nation ennemie.

Ce n'est point par cette indifférence pour les étrangers que les Orientaux sont parvenus a ce point de grandeur qui les a rendus le centre des nations. Ils ne voyagent point chez les peuples de l'Europe, mais ils attirent chez eux les hommes de tous les pays, par des établissements pleins d'humanité. C'est pour leurs princes et leurs citoyens riches l'objet le plus méritoire de leur religion, de

construire, pour l'utilité des voyageurs, des ponts] sur les rivières, des réservoirs d'eau fraîche dansj des lieux arides , et des caravansérails dans les; villes et sur les chemins. Souvent le tombeau duj fondateur s'élève auprès du monument de sa bien-' faisance, et on y distribue, à certains jours, desj vivres à tous les passants. Le voyageur bénit la main qui lui prépare un secours inespéré au milieu d'une solitude; et il conserve à jamais le souvenir de cette terre hospitalière. Les Orientaux permet-j tent à toutes les nations l'exercice de leur religion;? et s'ils en reçoivent des ambassadeurs , ils les dé-! fraient pendant tout le temps de leur séjour. Telles sont, a l'égard des étrangers, les mœurs des Turcs, des Persans, des Indiens, des Chinois; de ces peuples que nous osons appeler barbares.

Il n'y a que l'étude de la nature qui puisse nous ! éclairer sur les droits du genre humain et sur les nôtres. Des corps intolérants les ont usurpés en Europe, pendant des siècles vraiment barbares. Ils détournèrent a leur profit nos respects , nos richesses, nos lumières et nos devoirs; mais, en s'emparant de l'empire de l'opinion , ils ne purent; se rendre maîtres de celui de la nature. Ce fut le retour des lettres qui nous rappela a ses lois. On vit naître d'abord l'étude de ses harmonies chez les peuples sensibles, et celle de ses éléments chez les peuples pensants. L'Italie eut des peintres et des poètes; l'Allemagne, des naturalistes, et l'Angleterre , des philosophes. Bientôt les lumières s'étendirent du règne fossile au végétal : Tournefort parut en France, et Linnée en Suède. L'étude des végétaux avait fait, vers le commencement de ce siècle, les plus grands progrès en Angleterre. Des amis des hommes et de la nature transplanlèrent dans leurs jardins les plantes agrestes de noscam pagnes, et naturalisèrent dans nos campagnes les plantes étrangères qu'ils cultivaient dans leurs jardins. On se reposa près de sa maison, sur l'herbe des prairies, au pied des arbres des forêts; et on voyagea dans nos plaines à l'ombre des marron niers d'Inde et desacaciasdel'Amérique. Quelques philosophes, entre autres Buffon, tentèrent chez nous de naturaliser les animaux étrangers ; mais, faute d'avoir connu que le règne animal était lié nécessairement au règne végétal , ces tentatives n'eurent presque aucun succès. Le renne et la vigogne refusèrent de vivre dans nos climats, où ils ne trouvaient pas même les plantes de leur pays qui servent a leur nourriture. Cependant, des animaux des contrées les plus chaudes , enfermés dans nos serres avec les végétaux de leurs climats, y firent des petits. On vit en France,

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i avec surprise , naître des titiris, des makis de i Madagascar et des perroquets de Guinée. Sans i doute leurs parents , entourés de bananiers , 1 d'yucca, d'aloès, se crurent dans les forets de . l'Afrique , et le sentiment de la patrie fit renaître i en eux celui de leurs amours. -Sans doute chacun [ d'eux ferait son nid dans nos campagnes, si le i végétal qui doit nourrir ses petits y donnait son j fruit.

.1 Oh ! qu'il serait digne d'une nation éclairée, ri- ; che et généreuse, d'y naturaliser des hommes J étrangers , et de voir dans son sein des familles 5 asiatiques, africaines et américaines, se multiplier | au milieu des plantes mêmes dont nous leur som- J mes redevables ? Nos princes élèvent dans leurs ! ménageries, près de leurs châteaux, des tigres, des J hyènes, des ours blancs , des lions et des bêtes fé- J roces de toutes les parties du monde, comme des I marques de leur grandeur; il leur serait bien plus I glorieux d'entretenir autour d'eux des infortunés J de toutes les nations comme des témoignages de j leur humanité.

t A la vérité, l'intérêt de la politique commence e; à répandre ce sentiment en Europe, et c'est le a nord qui nous en donne l'exemple. La Russie se j pique d'avoir sous sa dépendance des hommes de , toutes les nations et de toutes les religions. Lors ij du couronnement de l'impératrice Catherine II, à Moscou, son premier peintre m'ayant fait l'honj neur de me consulter sur la composition du tableau fj | qu'il en devait faire, je lui conseillai d'y représen- I ter des députés de toutes les nations qui sont sous jj l'empire de Russie : des Tartares , des Finlandais, J des Cosaques, des Samo'ïèdes, des Livoniens, des jl I Kamtschadales , des Lapons, des Sibériens, des M Chinois, etc., portant chacun en présent quelque j i production particulière à son pays. Les physiono- 1 \ mies, les costumes et les tributs de tant de peu- 1 pies différents auraient, selon moi , mieux figuré | j dans cette auguste cérémonie, que les diamants et il les tapisseries de la couronne. Mais, soit que cette j : idée simple et populaire ne plût pas a un peintre m de cour, ou qu'elle lui parût d'une trop difficile j exécution , il lui substitua les lieux communs et J i inintelligibles de l'allégorie. Il y avait de mon f temps, au service de Russie, des Français, des An- | glais, des Hollandais , des Allemands, des Danois, j des Suédois, des Polonais, des Espagnols, des j Italiens, des Grecs, des Persans... La Russie I doit ces grandes vues a Pierrc-lc-Grand. Ce prince avait jusqu'à des nègres à son service militaire. Il j y éleva au gr ade de lieutenant-général un noir de [Guinée, appelé Annibaï. qu'il avait fait instruire

dès l'enfance , et qui l'avait suivi dans toutes ses campagnes. Il honora cet Africain de sa confiance, au point de lui donner la place de directeur-général du génie ; ce que je suis bien aise de rapporter, pour faire voir la mauvaise foi de ceux qui ne supposent pas les nègres capables d'un certain degré d'intelligence. J'ai vu à Pétersbourg, en \ 765, le fils de ce général nègre , qui était colonel d'un régiment , et estimé de tout le monde , quoique mulâtre. Pourquoi , nous autres Français, qui nous croyons plus policés que les Russes, n'avonsnous pas encore rendu une pareille justice aux nations? A la vérité, j'ai vu des Turcs au service du roi , mais c'était sur les galères. Etant à Toulon en \ 765 , au moment de m'embarquer pour Malte, menacé d'un siège de la part des Turcs, un homme à barbe longue, en turban et en robe, qui était assis sur ses talons a la porte du café de la marine, m'embrassa les genoux comme j'en sortais , et me dit en langue inconnue quelque chose que je n'entendais pas. Un officier de la marine qui l'avait compris me dit que cet homme était un Turc esclave , qui , sachant que j'allais à Malte, et ne doutant pas que son sultan ne prît cet île et ne réduisît tous ceux qui s'y trouveraient a l'esclavage, me plaignait de tomber si jeune dans une destinée semblable à la sienne. Je remerciai ce bon musulman de l'intérêt qu'il prenait a moi, et je demandai a cet officier pourquoi ce Turc luimême était esclave en France , puisque nous étions en paix avec les Turcs , et , qui plus est, leurs alliés. Il me dit que cet homme avait été pris sur un vaisseau barbaresque, mais que c'était seulement par graudeur pour le service du roi qu'on le tenait dans l'esclavage ainsi que quelques uns de ses compatriotes ; qu'on avait pour cet usage déjà bien ancien une galère appelée la galère turque ; qu'on les y traitait avec douceur en les laissant faire à peu près tout ce qu'ils voulaient, excepté qu'on veillait soigneusement à ce qu'ils n'écrivissent point à Constantinoplc, de peurqu'ils ne fussent réclamés par la Porte. Ce mot de grandeur m'est revenu plusieurs fois dans l'esprit sans que j'aie pu le comprendre. Quel rapport y a-t-il entre la grandeur de nos rois et l'esclavage de quelques Turcs qui ne leur ont jamais fait de mal? C'est sans doute aussi pour cette même grandeur qu'on représente des hommes enchaînés au pied de leurs statues. Mais puisque nos rois veulent avoir des Turcs, comme les rois de l'Asie ont des éléphants, il me semble qu'Userait plus digne de leur grandeur de les mettre dans un bon hospice, que sur un* galère.

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A la vérité , les princes de l'Europe entretiennent des régiments étrangers chez eux, et des consuls, des résidents et des ambassadeurs chez les peuples étrangers; mais ces ministres, de leur politique sont souvent les causes de nos discordes. Les peuples doivent se lier entre eux, non par des traités de guerre ou de commerce, mais par des bienfaits ; non par les intérêts de l'orgueil ou de l'avarice, mais par ceux de riiumanitéou de la vertu.

C'està nous autres Français a en montrer l'exemple aux nations. Nous sommes de tous les peuples de l'Europe ceux qui ont le plus de philanthropie, et nous la devons à nos mauvaises institutions. La philanthropie est naturelle au cœur humain, mais la nature l'a divisée en différents degrés, afin que nous en lissions l'apprentissage en parcourant les différents âges de la vie. Nous passons successivement par l'amour de notre famille, de notre tribu, de notre patrie , avant de nous instruire a aimer le genre humain. Dans l'enfance, nous apprenons à respecter nos parents , qui nous ont donné la naissance et l'éducation ; dans la jeunesse , la tribu qui nous assure un état pour subsister, et une compagne pour nous reproduire ; dans Tàge viril, la patrie qui nous associe a ses emplois, et nous donne les moyens d'établir notre famille enfin , dans la vieillesse, délivrés de la plupart de nos passions , nous étendons nos affections au genre humain. Mais ces degrés que la nature nous fait parcourir dans la carrière de la vie, pour en étendre avec elle les jouissances, sont détruits par nos habitudes sociales. L'amour de la famille s'éteint dès notre enfance par les nourrices et les pensions hors de la maison paternelle; celui de notre tribu, par les mœurs financières qui confondent tous les rangs ; celui de la patrie, parccque nous n'y pouvons parvenir à rien sans argent : il ne nous reste donc qu'à aimer le genre humain dont nous n'avons point à nous plaindre. Au reste, cette disposition philanthropique est celle que nous demande en tout temps la nature, car elle a fait les hommes pour s'aimer et s'entr'aider par toute la terre. 11 est même très remarquable que la plupart des peuples qui se sont rendus célèbres dans les premiersdegrésdela philanthropie, s'y sont arrêtés, et ne sont point parvenus au dernier. Les Chinois , dont le gouvernement patriarcal est fondé sur l'amour paternel, se sont séquestrés du genre humain, encore plus par leurs lois que par leur grande muraille. Les Indiens et les Juifs, si attachés à leurs castes ou tribus, ont méprisé les autres peuples, au point de ne jamniss'allier avec eux par des mariages. Les Grecs et les Romains ,

si fameux par leur patriotisme , ont regardé les autres nations comme des barbares; ils neles nommaient pas autrement, et ils mirent toute leur gloire à s'emparer de leur pays. On peut dire cependant a la louange des Romains, qu'ils ont réuni souvent a eux les peuples conquis en leur accordant les droits de citoyen romain ; et cette politique humaine fut la véritable cause de leur succès rapide et de leur grandeur. Occupons-nous, nous autres Français, du bonheur des nations; c'est un moyen sûr de faire la conquête du monde. Les Tartares en ont envahi une partie par leur nombre; les Grecs, sous Alexandre, par la discipline; les Romains, par le patriotisme ; les Turcs, par la religion; tous par la terreur. Conquérons-le par l'amour. Leur empire s'est écroulé ; le nôtre sera durable. Déjà nous avons subjugué l'Europe par nos arts, nos modes et notre langue, nous régnonssur les esprits; régnons encore sur les cœurs. Montrons à tous les peuples de l'univers une léa gislation qui assurenotre bonheur. Invitons-les par notre exemple à rétablir chez eux les lois de la nature; et en attendant faisons-les jouir de ses premiers droits en leur offrant chez nous des asiles.

Pour remplir un objet si intéressant, je désirerais que l'on y destinât un vaste emplacement , dans le voisinage de Paris, sur le bord de la Seine, du côté de la mer. On le choisirait dans un terrain inégal } formé de montagnes , de rochers, de ruisseaux, de bruyères, de prairies. On y sèmerait toutes les plantes exotiques déjà naturalisées dans notre climat, ou celles qui peuvent l'être : la grande vesce de Sibérie aux fleurs bleues et blanches, qui donne un abondant pâturage ; Je trèfle du même pays qui n'est par moins fécond; le chanvre de la Chine, qui s'élève, comme un arbre, a quinze piedsde hauteur; les différents mils, le gom de la Mingrelie, le blé de Turquie, la rhubarbe de laTartarie , la garance, etc.. On y planterait, en différents groupes, les arbres et les arbrisseaux étrangersquiontrésistédans notre jardin a notre dernier hiver, les acacias, les thuyas, les arbres de Judée et de Sainte-Lucie, les sumacs, les sorbiers, les ptéléa, les lilas , les androméda , les liquidambars, les cyprès, les ébéniers, lesamélanchiers, les tulipiers de Virginie, les cèdres du Liban, les peupliers d'Italie et de Hollande, les platanes d'Asie et d'Amérique, etc. Chaque végétal y serait dans le sol et l'exposition qui lui seraient le plus convenables. On y ferait contraster le bouleau a feuillage mobile et gai, avec le sapin pyramidal et sombre; le catalpa aux larges feuilles en cœur , qui dresse au ciel ses branches raides

VOEUX POUR

comme celles d'un candélabre , avec le saule de Babylone , dont les rameaux traînent à terre comme une longue chevelure; l'acacia, dont les ombres légères se jouent avec les rayons du soleil, avec l'épais mûrier delà Chine, qui leur interdit tout passage; le thuya, dont les rameaux aplatis ressemblent aux feuillures d'un rocher, avec le mélèze, qui porte les siens garnis de pineaux, semblables a des houpes de soie. On peuplerait ces bosquets de faisans, de canards de Manille, de poules d'Inde , de paons, de daims, de chevreuils et de tous les animaux innocents qui peuvent supporter notre climat. On verrait dans leurs clairières le cerf léger se promener auprès de la tortue rampante ; et sousleurs ombrages , le brillant pivert grimper sur les écorces du sapin , où l'écureuil de Sibérie , au gris de perle argenté s'élancerait de branche en branche. Le long d'un ruisseau , le cygne voguerait en paix auprès du castor occupé a bâtir une loge sur son rivage. Beaucoup d'oiseaux seraient attirés dans ces lieux par les végétaux de leurs pays, et s'y naturaliseraient comme eux, lorsqu'ils n'auraient rien à redouter des chasseurs.

On diviserait ce terrain en petites portions suffisantes a l'amusement d'une famille, et on les donnerait en toute propriété à des infortunés de toutes les nations, pour leur servir de retraite. On y bâtirait aussi des logements convenables à leurs besoins, et on leur fournirait, de plus, des vivres et des habits suivant leurs costumes.

Quel spectacle plus grand , plus aimable et plus touchant, que de voir sur des montagnes et dans des vallées françaises , des arbres de toutes les parties de la terre , des animaux de tous les climats , et des familles malheureuses de toutes les nations, se livrant en liberté à leur goût naturel, et rappelés au bonheur par notre hospitalité! A l'ombre de l'olivier de Bohême , ou plutôt de Syrie, dont l'odeur est aimée des Orientaux, un Turc silencieux, échappé au cordon du sérail , fumerait gravement sa pipe; tandis que, dans son voisinage, un Grec de l'Archipel, joyeux de n'être plus sous le bâton des Turcs, cultiverait, en chantant, l'arbrisseau du laudanum. Un Indien du Mexique effeuillerait le coca, sans être forcé par un Espagnol d'aller le boire dans les mines du Pérou ; et près de la , l'Espagnol méditant lirait tous les livres propres à l'instruire, sans craindre l'inquisition. Le Paria n'y serait point voué a l'infamie par le Brame, et de son côté le Brame n'y serait point opprimé par l'Européen. La justice et l'humanité s'étendraient | jusqu'aux animaux. Le sauvage du Canada n'y

désirerait point de dépouiller l'ingénieux castor de sa peau, et aucun ennemi ne souhaiterait à son tonr d'enlever au Sauvage sa chevelure. Les hommes et les animaux innocentsy trouveraient en tout temps des asiles assurés. Un Anglais, dans une île semée de raigrass, s'exerçant à élever des coursiers , ou à construire des barques encore plus légères h la course, se croirait dans sa patrie ; tandis qu'un juif, qui n'en a plus, se rappellerait la sienne et les chants de Jérusalem , sur les bords de la Seine, au pied d'un saule de Babylone. Un bateau attaché à un tilleul , renfermerait la famille d'un Hollandais toujours prêta voguer le long du fleuve pour les besoins de la colonie; et une tente sur des roues, attelées de chameaux, contiendrait celle d'un Tartare errant, qui chercherait , à chaque saison, l'exposition qui lui conviendrait le mieux. Sur la plus haute montagne, un Lapon, sous un bois de sapin , ferait paître en été son troupeau de rennes auprès d'une glacière ; tandis qu'au fond de la vallée , au midi , dans les plus rigoureux hivers, un nègre du Sénégal cultiverait, dans une serre, des nopals chargés de cochenilles. Beaucoup de plantes et d'animaux qui se refusent a nos éducations, aimeraient à se reproduire entre les mains de leurs compatriotes; et beaucoup de familles étrangères, qui meurent de regret hors de leur patrie , se naturaliseraient dans la nôtre , au milieu des plantes et des animaux de leurs pays.

11 n'y aurait de chaque nation qu'une seule famille qui la représenterait , non par son luxe, qui excite la cupidité, mais par des infortunes, qui sont pour tous les hommes un objet d'intérêt. Ces retraites ne seraient données ni a la naissance , ni à l'argent, ni a l'intrigue, mais au malheur. Parmi les prétendants du même pays, on accorderait la préférence à celui qui aurait éprouvé le plus d'infortunes, et qui les aurait le moins méritées. Ils n'auraient d'autres arbitres que les autres habitants du lieu, qui, ayant passé par les mêmes épreuves, seraient leurs pairs et leurs juges naturels.

Cet établissement coûterait peu a l'état : chaque province de France pourrait y fonder un asyle pour une famille de la nation qui a le plus de rapports avec son commerce. Autant en pourraient faire ceux de nos grands seigneurs qui , ayant bien mérité de leurs vasseaux, se sentent dignes d'être les protecteurs d'une nation. Enfin les puissances étrangères seraient admises à en établir chez nous de semblables, pour une famille de leurs sujets. Ces puissances ne larderaient pas à nous imiter chez elles. La plupart ont, comme nous, des soldats

VOEUX POUR LES NATIONS

étrangers a leur service et des ambassadeurs nationaux chez les étrangers, le tout pour leur gloire, c' est-à-dire, souvent pour faire du mal aux hommes. Il leur en coûterait bien moins de faire, pour l'intérêt de l'humanité , ce qu'elles ont fait si longtemps et si vainement pour l'intérêt de leur politique.

Les plus grands avantages en résulteraient pour nos manufactures et notre commerce. On trouverait dans ces familles de nouvelles industries pour les arts et les cultures, des observations pour les savants et les philosophes, des interprètes pour toutes les langues , et des centres de correspondance pour toutes les parties du monde. Ainsi , comme a Amsterdam, chaque colonne de la Bourse, inscrite du nom d'une ville étrangère, est le centre du commerce de la Hollande avec cette ville , chaque famille échappée au malheur serait, dans cet hospice, le centre de l'hospitalité de la France à l'égard d'un peuple étranger. Il ne serait plus besoin à un Français de voyager hors de son pays, pour connaître la nature et les hommes : on verrait dans ce lieu tout ce qu'il y a de plus intéressant par toute la terre, les plantes et les animaux les plus utiles, et, ce qu'il y a de plus touchant pour le cœur humain, des infortunés qui ont cessé de l'être. En rapprochant toutes ces familles , on affaiblirait entre elles les préjugés et les haines qui divisent leurs nations et causent la plupart de leurs malheurs.

Au milieu de leurs habitations serait un bois inhabité, formé de tous les arbres étrangers que la nature a naturalisés chez nous, et de ceux qui croissent d'eux-mêmes dans nos forêts, tels que les ormes, les peupliers, les chênes , etc.. Au centre de ce bois seraient des bocages de tous nos arbres fruitiers, de noyers, de vignes, de pommiers, de poiriers, de châtaigniers , d'abricotiers , de pêchers, de cerisiers, entremêlés de champs de blé, de fraisiers et de légumes , qui servent à la nourriture des hommes. Au milieu de ces cultures, terminées par un ruisseau assez escarpé pour servir de barrière aux animaux , serait une vaste pelouse, où paîtraient jour et nuit des troupeaux de vaches , de brebis, de chèvres et de tous les animaux qui sont utiles à l'homme par leur lait, leur laine ou leur service. Du centre de cette pelouse s'élèverait un temple en rotonde, ouvert aux quatre parties du monde, sans figure, sans ornements, sans inscriptions et sans portes, comme ceux qui furent élevés dans les premiers temps a l'Auteur de la nature. Chaque jour de l'année, chaque fa-

mille viendrait tour a loin

ver et au coucher

du soleil, y réciter , dans la langue de ses pères, la prière de l'Évangile, qui, s'adressant à Dieu comme au père des hommes, convient aux hom-î mes de toutes les nations. Ainsi , comme la plu-j part des religions ont consacré a Dieu un jour; particulier dans chaque semaine : les Turcs, le! vendredi; les juifs, le samedi; les chrétiens, lej dimanche; les peuples de laNigritie, le mardi;! sans doute d'autres peuples le lundi , le mercredi, et le jeudi; Dieu serait honoré dans ce temple d'un culte solennel chaque jour de la semaine, et dans! une langue différente tous les jours de l'année.

Comme les animaux heureux se rassembleraient; sans crainte autour des habitations des hommes , j de même les hommes heureux se réuniraient sansf intolérance autour du temple de la Divinité. La j reconnaissance envers Dieu et envers les hommes j y rapprocherait peu à peu les langues , les coslumes et les cultes qui divisent les habitants par toute la terre. La nature y triompherait de la politique. Ces habitants y offriraient en commun à Dieu les fruits dont il soutient la vie humaine dans nos climats. Comme l'année est un cercle perpétuel de ses bieniaits, et que chaque lune amène ou des ) feuillages, ou des fruits, ou des légumes nouveaux, chaque lune nouvelle serait l'éqoque de leurs ré- S coites, de leurs offrandes et de leurs fêtes principales. Dans ces jours sacrés, toutes les familles se rassembleraient autour du temple, pour y prendre en commun des repas innocents avec les racines des plantes, les fruits des arbres, les blés desgra- j minées et le lait des troupeaux. L'amour les rapprocherait encore davantage. Les jeunes gens des deux sexes y danseraient sur la pelouse au son des divers instruments de leur pays. L'Indienne du Gange , un tambour à la main , brune et vive comme une fille de l'Aurore, verrait en riant un enfant de la Tamise, épris de ses charmes, apporter à ses pieds les riches mousselines dont Calcutta dépouille sa patrie. Les bienfaits de l'amour y répareraient les rapines de la guerre. La timide Indienne du Pérou reposerait ses yeux sur ceux d'un jeune Espagnol , devenu son amant et son protecteur. La négresse de Guinée , au collier de corail, aux dents d'ivoire, sourirait au fils de l'Européen qui donna jadis des fers à ses pères , et dc désirerait d'autres vengeances que d'enchaîner le fils , à son tour, dans ses bras d'ébène.

L'Amour et l'Ilyménée y réuniraient des amants de toutes les nations, des Tartares et des Mexicaines, des Siamois et des Laponnes, des Russes et des Algonquines, des Persans ctdes Moresques, des Kamtschadales et des Géorgiennes. Le bonheur

VOEUX POUR I

la y inviterait tous les hommes à la tolérance; la u Française, en dansant, poserait d'une main une i. couronne de fleur sur la tête de l'Allemand , et de [- l'autre verserait du vin dans la coupe du Turc, ir Elle animerait , par la liberté et les grâces décen- !e tes , ces fêtes hospitalières , données dans son pays c à tous les peuples de l'univers ; et quand le soleil ; couchant prolongerait sur la pelouse l'ombre des li bois, et en dorerait les cimes de ses derniers rayons, il tous les chœurs de danse, réunis autour du tem- 5 pie , chanteraient à l'Auteur de la nature une hymne de reconnaissance que répéteraient au loin il les échos.

, Oh ! que ne puis-je un jour voir dans cet asile s du genre humain quelques uns des infortunés que a j'ai rencontrés hors de leur patrie , sans que pers sonne prît a eux aucun intérêt! Un jour, à l'Ile- .! de-France, un esclave faible et blanc, dont les 3 1 épaules étaient écorchées à porter des pierres , se , jeta a mes pieds, et me.pria d'intercéder pour sa i liberté , que , depuis plusieurs années , des Euro- . péens lui avaient ravie , contre le droit des gens , ; puisqu'il était Chinois. J'intercédai auprès de l'in- ] tendant de l'île, qui , ayant été a la Chine, le re- } connut pour Chinois, et le renvoya dans son pays. . Mais à quoi sert d'être délivré de l'esclavage , . quand il reste à combattre la pauvreté, le mépris i et la vieillesse ? Une fois , à Paris, un vieux noir, > tout décharné, fumant sur une borne un petit i bout de pipe, et presque nu au milieu de l'hiver , me dit d'une voix mourante : « Ayez pitié d'un » misérable nègre ! » Infortuné, me dis-je en moi- ; même, à quoi te peut servir la pitié d'un homme i comme moi? non seulement toi, mais ta nation entière, avez besoin de la pitié des princes de l'Europe ! Combien de fois des enfants, des femmes , des vieillards , qui ne parlaient pas français, se sont présentés à moi dans les rues , ne pouvant expliquer leurs malheurs et leurs besoins que par I des larmes! Ce n'est point pour eux , mais pour leurs souverains , que les ambassadeurs de leurs nations résident à Paris. S'il y en avait seulement une famille entretenue par l'état , ils trouveraient au moins avec qui pleurer. Que ne puis-je un jour voir dans l'asile que je leur souhaite, des hommes des nations qui m'ont honoré moi-même de leur hospitalité et de leurs larmes! J'en ai trouvé en Hollande , en Russie , en Prusse, qui m'ont dit : « Oubliez une patrie qui vous repousse, et passez » vos jours avec nous. » Quelques uns m'ont dit, ce que peut-être jamais un homme riche dans mon pays n'a dit à son ami pauvre : « Acceptez la main » de ma sœur , et soyez mon frère. » Mais com-

ment moi-même aurais-je accepté une main qui m'aurait donné une compagne et un frère , quand, loin de ma patrie , je ne pouvais plus disposer de mon cœur ! Non , ce ne sont ni les climats ni les langues qui divisent les hommes : ce sont les corps et les patries. Partout j'ai trouvé les corps intolérants et les cours trompeuses; mais partout j'ai trouvé l'homme bon et le malheureux sensible. Oh ! que la France se couvrirait de gloire, si elle ouvrait dans son sein une retraite aux infortunés de toutes les nations ! Heureux si je pouvais consacrer à ce saint établissement les faibles fruits de mes travaux ! Heureux si j'y pouvais finir mes jours! ne fût-ce que dans une chaumière, sur quelque crête escarpée de montagne , sous des sapins et des genévriers, mais voyant au loin, sur les coteaux et dans leurs vallons, des hommes, jadis divisés de langues, de gouvernements et de religions , réunis au sein de l'abondance et de la liberté par l'hospitalité française!

Je vous adresse ces vœux, ô Louis XVI! qui, en convoquant vos étals-généraux , m'y avez invité, en appelant tous vos sujets au pied de votre trône. Je vous les recommande, ministre d'une religion amie des hommes, noblesse généreuse qui ambitionnez une gloire immortelle ; défenseurs du peuple , dont la voix doit se faire entendre a la postérité ; vous tous qui par la vertu, la naissance, la fortune ou les talents, formez des puissances dans l'assemblée auguste de la nation. Je vous y nomme pour mes représentants , femmes opprimées par les lois,, enfants rendus misérables par notre éducation , paysans dépouillés par les impôts, citoyens forcés au célibat, serfs du mont Jura, nègres de nos colonies, infortunés de toutes les nations : si vos chagrins et vos larmes pouvaient se faire entendre au milieu de cette assemblée de citoyens éclairés et justes, les vœux que j'y forme pour vous y deviendraient bientôt des lois.

Puissent ces vœux s'accomplir un jour ! Qu'à la vue d'un clocher ou d'un château qui s'élève au milieu des moissons, la veuve qui chemine seule a pied , et la mère de famille, encore plus malheureuse , entourée d'enfants misérables , se réjouissent comme à la vue des asiles prêts à les protéger , à les consoler et à les nourrir ! Ou plutôt, ô France ! que dans tes riches campagnes on ne voie désormais aucun indigent ; que les petites propriétés répandent jusque dans tes landes l'industrie, l'abondance et la joie; que, dans tes moindres hameaux, chaque fille trouve un amant, et un amant une épouse fidèle ; que tes mères y

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soient multiplier leurs récolles avec leurs familles; que les enfants y soient préservés à jamais de cette funeste ambition qui cause tous les maux du genre humain ; qu'ils apprennent du cœur maternel a ne vivre que pour aimer, et a n'aimer que pour propager la vie ; et que tes vieillards, coopérateurs de ta félicité future , finissent leurs jours dans les espérances et la paix, qui ne sont données qu'a ceux qui ont aimé Dieu et les hommes !

0 France ! puisse ton roi se promener sans garde au miiieu de ses enfants, et les voir a leur tour apporter au pied de son trône les tributs de leur reconnaissance! puissent les nations de l'Europe y rassembler leurs étals-généraux, et ne faire avec nous qu'une seule famille, dont il soit le chef 1 puissent enfin tout les peuples du monde, dont nous aurons recueilli les infortunés, y envoyer un jour des députés bénir Dieu dans toutes les langues, et y servir l'homme dans tous ses besoins !

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Quelques personnes ont paru surprises qu'ayant parlé, dans mesÊtudes de la Nature, des causes qui devaient produire la révolution , j'aie refusé d'y prendre aucun emploi. À cela je répondrai ce que j'ai déjà dit : c'est que depuis plus de vingt ans ma santé ne me permet pas de me trouver dans aucune assemblée politique, savante, religieuse, et même de plaisir, dès qu'il y a foule, et que les portes en sont fermées. Des amis prétendent que le désir de sortir , et les agitations spasmodiques que j'éprouve alors, viennent d'un sentiment exquis de liberté: cela peut être; mais à Dieu ne plaise que je fasse passer mes défauts pour des vertus ! mes maux sont de véritables maux ; ils naissent du désordre de mes nerfs , dérangés par les secousses de ma vie*. Indépendam-

* Ce mal est bien plus ancien qu'on ne pense. Voici ce que je trouve à ce sujet , au commencement de la 54e épitre de Sénèque à Lucilius :

Longum mihi commeatum dederat m da valetudo ; repente me invasit. Quo génère? inqnis. Prorsus merito me hiterrogas , adeo nullum mihi ignotum est. Uni tamen morbo quasi assignatus sum : quem quare gi-aeco nomine apellem , nescio. Satis enim apte dici suspirium potest. Brevis autem valde et procellœ similis , impetus est. Intra horam fere desinit. Quis enim diu expirât? Omuia corporis aut incommoda aut pericula per me transierunt : nullum mihi videlur molestius Quidni? Aliud enim quidquid est , ;egrotare est ; hoc est , animam oyere. Itaque mediei hanc méditât ionem martis vocant.

« Mon indisposition m'avait donné une trêve assez longue ; » mais elle est venue tout d'un coup me reprendre. Quelle » sorte de mal ? me dites-vous. Certainement, vous avez raison » de me le demander , car je les connais tous. Il en est un cé-

ment des causes physiques qui m'ont éloigné desj assemblées , j'en avais de morales. J'avais fait une' si longue et si malheureuse expérience des hom-i mes , que depuis long-temps j'étais résolu de n'at-l tendre d'eux aucune portion de bonheur. Enjl conséquence , je m'étais retiré depuis plusieurs! années dans un des faubourgs de Paris le moins) fréquenté. Là , je me consolais des vains effortsj que j'avais faits autrefois pour servir ma patrie en! réalité, en m'occupant de sa prospérité en spé-l culations. J'ai cru dans ma retraite m'acquittert suffisamment de mon devoir de citoyen, en osant, sous l'ancien régime , publier les désordres qui| devaient amener la révolution, et les moyens que| je croyais propres a la prévenir, en remédiant al nos maux. J'ai attaqué dans mes Etudes de laNaA ture, publiées pour la première fois en 4784, les abus des finances , des grandes propriétés territo-j riales , de la noblesse, du clergé , des académies, des universités, de l'éducation , etc. ; sans santé, sans réputation , sans corporation, sans patron, sans fortune , qui seule équivaut dans le monde à toutes les autres ressources. 11 y a plus, c'est que je n'avais , pour subsister, qu'une médiocre gra- | tificalion annuelle qui était à la disposition du dé- j partement dont j'avais le plus combattu la puissance et les désordres , celui des finances. Le bienfait que j'en recevais était si casueî, qu'il dépendait, chaque année , de la volonté de ses premiers commis, et ensuite de celle du ministre, si dépendant lui-même de la volonté d'autrui , qu'il y en a eu dix successivement dans l'espace de douze ans. Je ne crois pas qu'aucun écrivain , parmi ceux mêmes qui se sont le plus dévoués à la cause publique, se soit trouvé dans ma position. Jean-Jacques était lié personnellement avec des grands qui aimaient ses ouvrages; avec des mi-

» pendant auquel je suis , pour ainsi dire , voué- Je ne sais si je » dois l'appeler du nom que les Grecs lui donnent , notre mot » suspirium (soupir) le caractérise assez bien. Sa violence » dure peu , mais elle ressemble à celle d'un orage ; elle passe » presque dans une heure ; car qui peut être long-temps à » rendre l'esprit? Toutes les maladies incommodes et dange- » reuses, je les ai essuyées; mais je n'en connais point de plus » insupportable. Comment cela ? parce que, dans tout autre » mal , ce n'est enfin qu'être malade; au lieu que dans celui-ci , » c'est mourir. C'est pourquoi les médecins le nomment mc'di- » talions à la mort. »

Ce mal ressembla parfaitement , selon moi , au mal de nerfs. Il fut peut-être pour Sénèque la cause de sa philosophie, qui fut à son tour le remède de son mal : elle lui apprit à le supporter ainsi que les méchancetés de Néron. La philosophie est donc nécessaire à tous les hommes , puisque l'on peut dans la retraite la plus paisible être aussi violemment tourmenté par un soupir que par le plus cruel tyran.

Les épîtres de Sénèque à Lucilius sont, à mon avis , son meilleur ouvrage. Il les composa dans sa vieillesse , après avoir été long-temps éprouvé par le malheur.

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