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nislres qui en favorisaient la publication, même en les faisant saisir; avec de jolies femmes qui les défendaient contre tous : mais ce qui vaut encore mieux, ses seuls talents en musique pouvaient le faire vivre dans une indépendance absolue de tout le monde. Pour moi, il était fort douteux que j'en eusse dans aucun genre; mais il ne l'était pas que j'étais sans aucune sorte de prôneurs; car j'étais brouillé, à cause de mes principes mêmes, avec les philosophes qui avaient a leur disposition les principaux journaux, ces trompettes de la renommée.
On jugera des difficultés que j'ai eu à surmonter, par celles que j'ai rencontrées pour faire approuver, imprimer et publier mes Etudes de la Nature. J'en ai d'abord composé la meilleure partie dans un hôtel garni de la rue de la Madeleine, et je les ai rassemblées dans un petit donjon de la rue Neuve-Saint-Étienne-du-Mont, où j'ai habité quatre ans au milieu des inquiétudes physiques et domestiques d'une espèce rare. C'est là aussi que j'ai éprouvé les plus douces jouissances de ma vie, au milieu d'une solitude profonde et d'un horizon enchanteur. J'y serais peut-être encore si, par caprice, on ne m'avait obligé d'en sortir pour le détruire ; ce fut la que je mis la dernière main à mes Etudes de la Nature, et que je les ai publiées. Je fus d'abord demander un censeur a la chancellerie ; mais une espèce de secrétaire de la librairie voulut m'obliger d'y laisser mon manuscrit. Gomme il était rempli d'idées qui m'étaient particulières, il ne convenait pas que je l'abandonnasse a l'indiscrétion ou a l'insouciance des bureaux. Après plusieurs sollicitations, j'obtins de le confier au censeur quej'avais demandé. C'était un savantdistingué par ses lumières : il l'approuva tout entier; mais, d'après les règlements, il fut obligé de me renvoyer a un théologien, parcequ'il y avait de la morale. Celui-ci trouva mauvais que je ne me fusse pasd'abord adressé àlui. lime disputa chaque page de mon manuscrit. 11 attachait des idées dangereuses aux mots les plus innocents ; il trouvait mau vais, par exemple, que j'eusse dit que Louis XVI avait appelé les Anglo-Américains a la liberté : il voulait me retrancher ce mot de liberté, condamné disait-il, par M. le garde-des-sceaux , comme un signe de ralliement des philosophes. J'eus bien de la peine a lui faire comprendre que je n'entendais point parler de la liberté de penser des Anglo-Américains, mais de leur liberté politique à laquelle Louis XVI avait coopéré au su de toute la terre. Il ne voulaitpoint que je parlasse de l'abus des corps, excepté cependant de ceux de l'université, parce-
qu'il était professeur du collège royal, qui rivalise avec elle pour l'éducation. J'admirais comme plusieurs de mes meilleures preuves sur la Providence me coulaient des disputes avec un théologien. Plusieurs fois j'ai été au moment de lui retirer mon manuscrit, en lui disant que j'allais me plaindre au garde-des-sceaux , et lui demander un autre censeur. Mais le remède aurait été pire que le mal. Plus on changeait de censeurs, plus ils devenaient difficiles. Les derniers nommés , par esprit de corps, ou pour faire valoir leur exactitude comme le premier, allaient mettant de plus en plus l'ouvrage en discussion au rabais, comme des fripiers qui vont toujours en mésoffrant au-dessous du prix que le premier venu d'entre eux a fixé à un habit. Il me fallut donc, malgré moi consentir a quelques retranchements, notamment sur le clergé. Je supprimaideux articles, selon moi très importants: l'un où je proposais de rendre le clergé citoyen en le faisant salarier par l'état; l'autre où je conseillais, comme une étude également utile à l'humanité et à la religion , de faire faire aux jeunes ecclésiastiques destinés à être ministres de charité^ une partie de leur séminaire dans les prisons et les hôpitaux', afin de leur apprendre à remédier aux maladies de l'ame, comme on apprend , dans les mêmes lieux, aux jeunes médecins à remédier à celles du corps. Moyennant quelques autres sacrifices, mon censeur théologien me rendit mon manuscrit au bout de trois mois. Il n'y mit, pour toute approbation , que son nom ; mais il m'en fit voir en même temps une de douze ligues , remplie de grands éloges , en me disant : « Voilà les appro- » bâtions que je donne aux ouvrages dont je suis » content : » c'était pour une nouvelle traduction de l'Odyssée d'Homère dont personne n'a parlé.
Je retirai donc mes Eludes de la Nature de cette inquisition; mais je n'étais pas au terme de ma peine; il fallait les faire imprimer. Il était bien juste aussi , dans sa position , que je recueillisse quelque argent de mes longs travaux. Je m'adressai donc à une veuve, libraire de la cour, qu'un de mes amis, qui y avait des emplois considérables, m'avait vantée comme une personne bien loyale, et à laquelle il m'avait recommandé. Elle me reçut d'abord très froidement, sur la proposition que je lui fis de faire les avances de l'impression de mon livre, e^ de la rembourser ensuite sur sa vente; mais dès que j'eus dit mon nom et celui de mon ami, elle prit un air riant, se félicita de ce qu'il avait pensé à elle pour lui faire avoir de bons ouvrages. Je lui montrai mon manuscrit, et je la priai de médire ce qu'en coûteraient les frais d'im-
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pression. Elle jugea qu'il en fallait faire six petits volumes in- 12 , et les tirer à 1 7 5 0 0 exemplaires. Ensuite elle me donna un état des frais de composition , de tirage , de papier, d'assemblage , de magasinage, de brochure, de remises pour sa vente et pour les libraires de province. J?en pris une note sous sa dictée, et l'ayant examinée chez moi, je trouvai que je lui serais encore redevable de quelque chose, en supposant que mon édition se vendît bien. Je songeai alors à la faire à mes dépens en trois volumes, pour diminuer de la moitié les frais de brochure et de remise aux libraires, évalués par la note k 15 sous par volume ; ce qui faisait, pour la seule vente, une dépense de trentequatre pour cent. Je n'avais pour tout argent que 600 livres ; j'en trouvai avec bien de la peine [ ,200 autres a emprunter de quelques amis riches, et je ne doutai pas qu'avec ces avances en argent comptant, qui allaient alors à plus du tiers des frais de l'édition , je ne pusse traiter directement avec un imprimeur , d'autant que je devais lui abandonner l'édition entière , jusqu'à ce qu'il se fût remboursé de tous ses frais. Ces conditions étaient encore plus avantageuses que celles des libraires, qui ne paient et ne s'acquittent de leurs impressions qu'avec des billets a un an et un an et demi de terme; mais j'oubliais que je n'étais qu'un auteur. Je fus donc chez un des plus fameux imprimeurs de Paris, croyant que j'éprouverais moins de difficulté avec un artiste riche et éclairé. 11 me reçut d'abord fort révérencieusement, et me présenta un exemplaire de ses belles éditions, croyant que je venais pour en acheter; mais lorsque je lui eus fait part de mon projet, et que je lui eus demandé le prix de son impression , il changea de visage. Il refusa de me satisfaire; il me dit qu'il n'imprimait que pour son compte, et qu'il n'employait son imprimerie que pour des ouvrages dont les succès étaient décidés. Un ami m'indiqua un autre imprimeur qu'on avait prévenu en ma faveur, et qui ne demandait pas mieux que de traiter avec moi. Cet imprimeur accepta toutes mes conditions, et me pria de lui confier mon manuscrit pour juger, dit-il, combien il contiendrait de feuilles d'impression. Il me le rendit au bout de quelques jours en me disant qu'il ne pouvait pas s'en charger, pareequ'il lui était survenu des affaires. La même chose m'arriva successivement aveL' trois ou qua! re autres qui ne sont pas des moins renommés de Paris. Dès qu'ils avaient mon manuscrit, ils en différaient l'impression sous divers prétextes ; tantôt ils en voulaient augmenter le prix, tantôt celui du papier ; et quand je consen-
tais à leurs demandes, ils me le rendaient en m disant que mon ouvrage n'était point à la mode qu'ils l'avaient communiqué à des connaisseurs qu'il n'aurait point de succès. Quand ils l'ont vi| prospérer , ils m'ont calomnié, en disant que j'a* vais manqué de confiance en eux.
Ces différents obstacles, dont j'abrège le récit] en retardèrent la publication encore près de troifj mois. Enfin, résolu de ne me plus fier aux répu-i tations si fausses et aux recommandations qui m'ont toujours porté malheur, je m'en rapporta) à cette Providence qui ne m'a jamais trompé. i( fus de mon propre mouvement dans une imprime! rie , et m'étant adressé à un prote fort honnête ei fort instruit, appelé M. Bailly, je conclus sur-lechamp avec lui et avec son imprimeur, M. Didol le jeune, dans lequel je trouvai des facilités et une probité dont j'ai eu à me louer de toute manière. ;
Mon ouvrage imprimé, j'éprouvai d'autres dif-j ficullés pour le faire annoncer. J'en envoyai des exemplairesaux principaux journaux; mais commq ils attendent, selon leur coutume, le jugement du] public pour y conformerle leur, les premiers n'en) rendirent compte qu'au bout de quatre mois. Ils en insérèrent d'abord quelques satires anonymes] et ils rejetèrent les éloges qu'on leur en adressait;! ils gardèrent ensuile lesilence sur le fond, qui dé-ti plaisait aux académies, et ils n'en louèrent que la style, auquel ils atlribuèrent tout son succès. lit était plus grand que je n'aurais osé l'attendre. On; le contrefaisait de toutes parts. On me manda de| Marseille que toutes les provinces méridionales;! étaient remplies de ses contrefaçons, mais qu'on! était bien surpris de n'y pas trouver un exemplaire)! de l'édition originale. 11 semblait que, non seule-l meut tous leslibraires de province se fussent ligués] pour la ruine d'un auteur qui avait osé faire im-j primer son ouvrage à ses dépens, mais que les inspecteurs, et même le chef suprême de la librairie! y prêtassent la main. L'inspecteur de la librairie! de Lyon, ayant reçu ordre, plusieurs fois, défaire1 des visites chez ces contrefacteurs bien connus, loin de les trouver en contravenïion, il les plaignit, au contraire, de ce que mon libraire ne leur faisait pas des remises assez fortes. Il est certain, cependant, qu'il y a eu une multitude de contrefa- I çons de mes Etudes , faites par des libraires de ! cette ville , et qu'un d'entre eux , que j'ai nommé ailleurs, a porté l'impudence jusqu'à les faire an- ' noncer chez lui dans le catalogue de la foire de 1 Leipsick. Toutes mes réquisitions a cette occasion ont été vaines. A qui me serais je adressé pour de- I mander justice ? Un des principaux libraires de
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Marseille fit entrer dans celte ville une balle de contrefaçons de mon ouvrage , qui fut saisie. Le garde-des-sceaux ordonna qu'elle serait confisquée au profit de la librairie de Marseille, c'est-à-dire des contrefacteurs mêmes. Je savais bien qu'un homme isolé ne peut obtenir justiced'un homme qui tient à un corps. Je songeai donc a opposer le corps desgensdelettresà celui des libraires. Mais la vanité divise les premiers, et l'intérêt réunit les derniers. Un jeune poète, membre de plusieurs lycées et académies, m'étant venu voir, je lui parlai de l'utilité que retireraient les gens de lettres répandus en sociétés accréditées dans tout le royaume, s'ils veillaient mutuellement aux intérêts les uns des autres, en s'opposant aux contrefaçons. Cetenfant d'Apollon reçut ma proposition |avec le plus grand mépris. Jamais je ne pus lui faire comprendre qu'il était plus honnête de vivre des fruits de son travail que de mendier des pensions auprès des grands, et de donner des honoraires aux libraires, que d'en recevoir.
[ Cependant, au milieu de tant d'épines, je cueil- , lis beaucoup de fleurs et quelques fruits. On m'adressa de toutes parts des lettres de félicitation. Mes anciens services me valurent, à l'occasion de lia faveur publique, une petite gratification an- ' Quelle que le roi me donna de son propre mouvement. Ces premiers dons de la fortune , joints a Quelques autres qui avaient quelque apparence de ] solidité , et surtout un produit de deux éditions, Joie firent songer à réaliser un désir que je formais , depuis long-temps. C'était d'aller continuer mes JÉtudesde lanature au sein de la nature même. Je voulais acquérir quelque petite métairie, où, loin îles hommes injustes et jaloux , je pusse m' occuper encore de la cause des marées et des courants le la mer, qui fluent alternativement des glaces le chaque pôle par l'action semi-journalière et seïii-annuelle du soleil. J'avais démontré celte importante vérité jusqu'à l'évidence; mais je m'étonliais de l'indifférence de notre marine et de nos , académies sur un objet si utile a la navigation et Jiu commerce mutuel des hommes, elles qui ont jfait tant d'entreprises dispendieuses et souvent iiiu- : âles pour la nation et pour le genre humain. Je a] foulais encore rassembler quelques nouvelles har- I jnonies dans l'étude ravissante des plantes, et surtout continuer l'Arcadie , dont j'avais publié le premier livre. A ces idées de félicité publique, se , oignaient des projets de bonheur personnel. Le „! .entiment m'en c'ait doux comme celui d'une conralescence. J'étais au moment de les réaliser, lors-
, [ne la révolution arriva.
Bernardin.
Sollicité avec instance par le peuple de mon quartier, qui avait de moi une grande opinion, ; parce que j'avais fait un livre, je fis un effort sur ; ma santé pour assister à la première assemblée de mon district. J'y éprouvai que mes études n'avaient pas diminué mesinOrmités, ni la révolution assagi les citoyens. Ils parlaient tous à la fois. Je leur présentai trois propositions : la première , 1 qu'on ne délibérerait sur aucun objet , que trois jours après qu'il aurait été proposé, afin de conserver la liberté de son jugement ; la seconde, que les votes se feraient non de vive voix , mais au scrutin, afin de conserver la liberté de son suffrage ; la troisième, que l'assemblée nationale serait permanente, et ses membres amovibles tous les trois ans, en les renouvelant par tiers chaque an- | née. On ne se donna pas seulement la peine de discuter mes propositions , excepté un maître de pension qui combattit la permanence de l'assemblée, et qui fut ensuite nommé électeur. On m'a vait déjà fait le même honneur; mais j'en donnai la démission le lendemain à cause de ma santé physique et morale. Je venais d'éprouver ce que je savais déjà, que le peuple desirait le bien public; mais que les corps ne voulaient que leur bien particulier. D'ailleurs, quand mes indispositions me l'auraient permis, il m'aurait été bien difficile de prendre un parti. J'étais lié au peuple par devoir, et par reconnaissance au roi , dont les bienfaits me soutenaient depuis douze ans. J'avais combattu le despotisme aristocratique, je ne voulais pas flatter l'anarchie populaire. Je voyais , parmi les chefs du peuple , des hommes qui avaient le plus profité des faveurs de la cour; et dans le parti de la cour, ceux qui avaient le plus flatté le peuple. Je les connaissais les uns et les autres pour des ambitieux, c'est-à-dire pour des hommes de la plus dangereuse espèce, selon moi. Ils ne connaissent ni l'amitié, ni l'égalité, quoiqu'ils en parlent sans cesse : quand on marche à côté d'eux, on devient leur ennemi, et derrière eux, leur esclave. On est forcé d'être , dans leur société, hypocrite ou méchant. Je ne voulais pas m'empirer en travaillant à améliorer les autres. 11 y avait aussi, à la vérité , à la tête de la révolution , des hommes vertueux, désintéressés, sages, éclairés, qui, dans tous les temps de leur vie, n'avaient jamais changé de principes; mais il était difficile de deviner où ce nouvel ordre de choses, dont le plan n'existait pas encore, les conduirait eux-mêmes.
Tous ces changements ne me faisaient pas plus d'illusion que celui du théâtre, où les mêmes acteurs ne font que changer d'habits et de noms. Je
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D'UN SOLITAIRE
retrouvai dans notre nouvel ordre politique nos anciens citoyens, comme dans notre nouvelle géographie de la France nos anciens fleuves. Les hommes se succèdent comme les eaux courantes ; mais ils ne changent pas plus de passions que les fleuves de canal; c'étaient toujours les mêmes ambitions, avec cette différence que celles des petits avaient surmonté celles des grands ; toutes avaient lutté sans respect pour les lois anciennes et modernes. J'en ai été moi-même la victime en plus d'un genre : d'abord à l'occasion d'un cimetière au b.out de mon jardin , interdit depuis huit ans , et envahi par la commune qui en a fait un foyer de méphitisme par des enterrements journaliers ; ensuite au sujet de mes ouvrages devenus la proie des contrefacteurs. En vain je me suis plaint au juge de paix, à la section, à la municipalité, au département : ce qu'il y a de pis, c'est qu'on a fait semblant de me rendre j ustice ; et on a laissé les abus sans réforme, quoiqu'ils intéressassent directement les lois municipales et les propriétés personnelles. La loi peut paraître sourde aux réclamations d'un particulier, parce qu'on peut la croire distraite; mais, dès qu'elle les écoute, les trouve justes et n'y satisfait pas, on la méprise , parce qu'on la juge impuissante. J'ai aidé moi-même, en ne publiant pas mes peines, a couvrir sa faiblesse. Je la regardais comme une mère malheureuse au milieu d'enfants ingrats et désobéissants: mais comment aurais-je pu en augmenter le nombre ! Quelque emploi que j'eusse pris, il m'eût fallu épouser les intérêts d'un parti, promettre et tromper, voir des abus et les favoriser, et en tout obéir au peuple, afin de paraître le gouverner. Avec tant de raisons pour ni'éloigner de nos assemblées tumultueuses, je n'en avais pas moins pour renoncer à mes projets de retraite. Nos campag es étaient encore plus agitées que nos villes. On ne doit jamais compter sur un bonheur hors de soi; et, s'il est pour un homme quelque asile impénétrable, ce ne peut être que dans sa conscience. On m'en avait offert d'agréables et de paisibles hors du royaume; mais je me serais reproché d'abandonner ma patrie dans son état de crise. Encore que je ne pusse calmer l'esprit d'anarchie qui la bouleversait, je pouvais influer sur celui de quelques particuliers, modérer l'un, encourager l'autre, consoler celui-îa. On attache trop de prix aux vertus publiques, et trop peu aux vertus privées. Dans une tempête, il ne faut pas moins d'art pour gouverner une gondole que le Buccnlaure. On ne doit pas juger de la bonté des machines par la grandeur de leurs mouvements : si les grandes pro-
duisent de plus grands effets que les petites, c'esti qu'elles ont de plus grands léviers. Il en est de; même des vertus. Il est certain que si, dans uiJ temps de trouble, chaque citoyen rétablissait l'ordre seulement dans sa maison, l'ordre généra} résulterait bientôt de chaque ordre domestique.! Je me consolai donc de rester dans ma solitude physique et morale, persuadé que j n'étant point1 livré à l'intérêt des partis, j'étais plus en état dq connaître l'intérêt national, et que, si j'étais ca-| pable de le servir, je pouvais le faire d'une ma-| nière plus durable par la voie de l'impression J où j'avais eu des succès, que par celle de la pa-t rôle, où je n'étais point exercé.
En conséquence, quoique mes Études de la iVa-i ture eussent pour moi un charme inexprimable, je) les abandonnai pour m'occuper de celles de la so-l ciété. J'écrivis les Vœux d'un Solitaire. C'est celui de tous mes ouvrages qui m'a le plus coûté, e^ dont je suis le moins content. J'y ai voulu concilier les intérêts d'un prince qui m'a obligé ; d'un clergé qui m'avait témoigné plus que de l'indiffé rence, parce que j'avais refusé de solliciter ses bienfaits; des grands qui m'avaient repoussé; des ministres qui m'avaient trompé; de leurs flatteurs qui m'avaient calomnié; des académies qui m'avaient traversé. Le temps des vengeances publiques j1 était arrivé, je pouvais y associer les miennes; mais , fidèle à ma devise, je ne voulus pas même rétablir dans mes Vœux les articles que le censeur |[ avait retranchés dans mes Eludes. Les hommes dont j'avais a me plaindre étaient trop malheureux ; j'aimai mieux oublier quelques objets d'in lérêt national, que de satisfaire mes ressentiments particuliers. Je me proposai donc de conserver l'ancienne commune de la patrie, en émondant seulement ses grands arbres pour donner de l'air et du soleil aux petits. On a été au delà de mes|§ vœux. On a étêté, arraché et replanté sans doute' 111 sur un très beau plan ; mais ce sont toujours les J mêmes arbres. Les vieux ne pourront reprendre, pr parce qu'ils sont vieux; les jeunes s'étoufferont, J parce qu'ils ne sont pas bien alignés : il n'y a donc ï.
d'espérance que dans les pépinières. Ce n'est que * sur une éducation nationale qu'on peut fonder une J bonne constitution. Malgré mes anciens travaux, j'ai osé entreprendre celui-ci, en suivant la chaîne des lois naturelles dont j'ai montré quelques anneaux dans mes Éludes. Les droits de l'homme n'en sont que des résultats. Ce grand ouvrage demande du temps, du repos, de la santé et des talents, tous biens qui ne sont pas dans ma dépendance; mais au moins j'ai taché de remplir mes
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devoirs de citoyen. Je n'ai pas même perdu de vue les circonstances passagères où j'ai cru être de quelque utilité. Lorsqu'après le retour du roi de la frontière , le royaume se divisait en deux partis, dont l'un voulait faire une république de la France, et l'autre conserver la monarchie, et que tous invoquaient la guerre civile et étrangère, je me suis hâté de rappeler au peuple les anciennes obligations qu'il avait a son monarque, et au monarque ses devoirs envers son peuple. J'envoyai mes observations bien recommandées à l'entrepreneur du Mercure et du Moniteur; mais il ne jugea pas à propos de les publier*. Elles ne furent pas mieux accueillies d'un autre journal fort répandu. J'éprouvai alors ce que je savais déjà par j expérience, c'est qu'il y a fort peu de papiers publics au service d'un homme qui ne tient a aucun
* J'ignorais alors que cet entrepreneur n'eût aucune influence sur ces journaux , comme il l'a imprimé depuis. Cependant il a publié lui-même, dans une pétition aux électeurs de Paris, qu'il en avait beaucoup sur les gens de lettres , et qu'il avait même donné des honoraires à M. de Bufon.
Dans ce même opuscule , il a eu la bonté de me plaindre, comme victime des contrefaçons des libraires , dont à la vérité je n'ai jamais voulu recevoir d'honoraires Mais ce qui m'a paru bien étrange , c'est qu'il y propose de faire la fortune des auteurs , en leur assurant pendant quatorze ans la propriété de leurs ouvrages , « à condition qu'au bout de c« terme Userait , » libre à tout libraire de les imprimer. » 11 m'avait déjà fait l'honneur de me communiquer ce projet de vive voix ; je lui dis: « C'est comme si les jardiniers de Boulogne demandaient que le i » beau jardin que vous y avez rentrât dans leur commune , \ * parce que vous en jouissez depuis plus de quatorze ans. La » propriété d un ouvrage est encore plus sacrée que celle d'un I» jardin. » 11 me répondit que cette loi existait en Angleterre, et .«qu'il comptait la solliciter auprès de l'assemblée nationale. I J'ignore si cette loi existe ; mais , après tout , il faut chercher de
• bonnes lois chez ses voisins , et non pas des abus. Les Anglais , ^renfermés dans une île , ont sans doute des moyens d'empêcher les contrefaçons d'y pénétrer ; mais il n'en est pas de même en r France ; il est certain que notre ancienne administration , avec [ jses espions , ses gardes , ses inspecteurs et tout son despotisme, M a jamais pu les arrêter. Comment donc la nouvelle en viendrait-elle à bout, sous le régime de la liberté, aujourd'hui que les
• .villes n'ont ni portes , ni barrières , ni commis ? Ainsi donc un { -tuteur, après avoir été , pendant quatorze ans , la proie des
contrefacteurs , finirait par être celle des libraires. Ainsi un !s jnarchand , un agriculteur , un fabricant , pourront acquérir , J par leurs travaux , des propriétés qui passeront à perpétuité à sieurs enfants; et un homme de lettres, qui a souvent mieux mé- Mté de sa patrie", ne jouirait pas des mêmes droits : il se verrait Kl jui-même dépouillé de la propriété de ses ouvrages , au bout de p Quatorze ans : les études de sa jeunesse ne lui appartiendraient 1 blus dans sa vieillesse : malgré les lois , des fripons lui enlève- )i -aient les premiers fruits par de misérables contrefaçons; et à la l àveur des lois de riches libraires achèveraient de le dépouiller
>ar des éditions fastueuses. L'assemblée est trop sage pour ne 1 )as rejeter le projet captieux dont je viens de démontrer l'in- II" ustice ; elle doit sévir , au contraire, contre ceux qui emploient , ant d'artifices pour enlever aux gens de lettres les fruits tardifs 1 ie leurs longs travaux. Les chefs de l'administration ont feint, ? ûsqu'à présent , de ne pas trouver de moyens pour arrêter les : lontrefaçons. 11 y en a un bien simple , c'est de punir ceux qui
es vendent. En vain les libraires s'excusent sur leur ignorance ; |; out libraire doit savoir distinguer une contrefaçon d'avec une
dition originale , comme tout orfèvre doit savoir distinguer le
;uivre de l'or.
corps particulier. Cependant, ayant adressé mes observations au rédacteur des Petites- Affiches de Paris, elles furent publiées assez à temps pour produire un bon effet, même dans l'assemblée nationale. Je les ai insérées depuis au commencement de l'avis en tête de ma quatrième édition des Eludes de la nature. Elles n'ont rien de bien remarquable que la circonstance pour laquelle je les avais destinées, et l'autorité de Fénelon et des antiques lois de Minos sur les devoirs des rois, parfaitement conformes aux décrets de l'assemblée nationale constituante.
Depuis cette époque, je me suis occupé du soin de recueillir quelques idées relatives à notre constitution ; elles sont une suite naturelle des Vœux d'un Solitaire. J'ai été d'autant plus encouragé a y joindre les seconds , que plusieurs des premiers ont été remplis par l'assemblée. Quelques uns de ceux-ci même n'en paraissent avoir été négligés qu'a cause des circonstances embarrassantes où. elle se trouvait. Tel est celui de l'impôt de censure sur les grandes propriétés territoriales, qui serait devenu un obstacle à la vente des biens nationaux. Cet objet mérite toute l'altention de la présente législature, si elle veut s'opposer aux progrès d'une aristocratie qui a renversé autrefois la Grèce et l'empire romain.
Lorsque mes Vœux d'unSolilaire parurent, ils ne plurent qu'a un petit nombre de personnes. Ils ne furent point agréables au clergé et a la noblesse, parcequ'il leur sembla que j'étendais trop loin les droits du peuple. Ils auraient pu plaire au peuple, dont je réclamais les droits, si, alors occupé à vaincre la résistance des corps qui l'opprimaient , il n'avait appris à les étendre aussi loin que sa puissance. L'assemblée constituante , soutenue de sa faveur, a été dans ses décrets beaucoup plus loin que moi dans mes Vœux . Ceux qui les trouvaient alors trop hardis les ont trouvés depuis bien modérés. D'un autre côté, nos législateurs se sont trouvés fort embarrassés. Ils ont été vis-a-vis de l'état tombant en ruine, comme des architectes devant un vieux bâtiment a réparer. Une fois le marteau mis dans ses murs, il a fallu le démolir jusque dans ses fondements. Il eût été sans doute à désirer qu'un bon architecte eût tracé seul tout le plan de la reconstruction, pour y mettre plus d'ensemble. Malgré les vues différentes de nos législateurs et les obstacles en tous genres qu'ils ont éprouvés, il y a de si belles parties dans notre constitution, qu'on peut dire que c'est la plus convenable au bonheur des peuples, qui ait encore paru en Europe.
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D'UN SOLITAIRE
Il en est des premiers plans des empires comme de ceux de nos anciennes villes; la plupart des rues y font de longs détours. Je n'ai vu même aucun chemin en pleine campagne, tracé en ligne droite, par l'allure naturelle des hommes; ils vont tous en serpentant. Cela prouve qu'il n'est pas aisé d'aller droit a ceux mêmes qui en ont l'intention , et que , pour aligner sa route , on a besoin de points invariables dans son horizon. Ceux de la terre ne se rencontrent que dans le ciel, comme le savent ceux qui ont fait le tour du monde.
Il y a lieu de croire que notre nouvelle constitution sera durable, parcequ'elle est fondée en grande partie sur les droits de l'homme, qui dérivent eux-mêmes des lois célestes et immuables de la nature.
Tous les maux dont l'état était accablé chez nous provenaient uniquement de l'ambition particulière des corps. Les capitalistes s'étaient emparés de ses finances ; les parlements , de sa justice; la noblesse de son honneur; le clergé, de sa conscience; les académies, de sa raison. Tous tenaient le corps national lié , sans qu'il pût faire le moindre mouvement que pour leurs intérêts particuliers.
Heureusement ils n'étaient pas d'accord. Pendant qu'ils se querellaient, la nation a dégagé ses mains et a brisé une partie de ses chaînes. La principale reste a rompre, c'est celle de l'or. L'or seul donnant aujourd'hui les moyens de satisfaire toutes les ambitions , toutes les ambitions se réduisent à celle d'avoir de l'or. C'est pour avoir de l'or qu'on laboure et qu'on navigue, qu'on est artiste, magistrat, prêtre, militaire, docteur; que les nations font la paix ou la guerre , et que nos étatsgénéraux même se sont assemblés. L'or est le premier mobile du corps social, comme le soleil, dont il est l'emblème et peut-être la production, est celui du monde. Mais comme le soleil lui-même détruirait ce monde, si la sagesse divine ne gouvernait ses effets, l'or détruirait la société, si une bonne politique ne dirigeaitsoninfluence. J'appelle politique, non l'art moderne détromper les peuples , qui est un grand vice, mais, suivant son étymologie même, l'art antique de les gouverner, qui est une grande vertu, et qui est une émanation de la sagesse divine.
Le plus grand mal que l'or puisse produire dans un état, c'est lorsqu'il s'accumule dans un petit nombre de mains : c'est comme si les rayons du soleil se fixaient dans la seule zone torride et abandonnaient le reste du globe aux glaces. Il est donc
nécessaire de surveiller les hommes qui ont des moyens d'attirer à eux tout l'or du royaume. Ce sont les ministres, les capitalistes , la noblesse et! le clergé :les ministres, par l'influence royale; les) capitalistes, par celle de leur argent; les nobles/ par celle des armes; le clergé, par celle des con-| sciences. Nousavonsa opposer aux ministres l'assemblée nationale; aux capitalistes, les départe-l menls ; à la noblesse, les gardes nationales; auj clergé, les municipalités. C'est sans doute pourj balancer les quarale-quatre mille seigneuries ei cures du royaume, qui étaient à la tête de lapuis-j sance militaire et spirituelle de la France, qu'on! a créé quarante-quatre mille municipalités. Un jour viendra sans doute où les puissances ancien-! nés et modernes s'amalgameront ensemble efi n'auront qu'un seul but, le bonheur de l'homme ; mais, en attendant que tous les ressentiments' soient éteints , et que l'intérêt nafional ait remplacé les intérêts des corps, nous allons nous livrerj à quelques considérations sur les dangers que nous| avons à craindre et sur les remèdes que nous pouvons y apporter. Elles sont des conséquences des décrets mêmes de l'assemblée constituante , qui n'a pas eu le temps de tout prévoir. Plus] sa moisson a été abondante, plus elle nous a laissé a glaner.