‹ Œuvres;Chapitre 210 sur 236 · DES MINISTRES ET DE L'ASSEMBLÉE NATIONALE · texte numérisé non relu

DES MINISTRES ET DE L'ASSEMBLÉE NATIONALE

Un des décrets les plus sages de l'assemblée nationale constituante est celui qui déclare la personne du roi inviolable, et les ministres seuls responsables de ses fautes. Je ne répéterai pas ici ce que j'ai dit ailleurs sur le caractère personnel du roi : il suffit de dire qu'il a été le premier mobile de notre liberté. 11 méritait donc à plusieurs ti très l'honorable prérogative qui rend sa per-i sonne sacrée, comme la loi même qu'il est chargé) de faire exécuter. Mais elle lui appartenait encore comme roi; les rois ne sont trompés que par ceux qui les environnent. Néron lui-même eût été forcé d'être vertueux si le sénat romain avait puni ses crimes dans ses ministres.

Ce sont donc les ministres seuls qui peuvent lutter avec l'assemblée, en lui opposant une partie des forces nationales, dont le nerf principal est l'argent; 1° par une disposition dangereuse des revenus de la liste civile, qui monte a trente millions; 2° par la distribution de beaucoup d'emplois lucratifs, qui peuvent leur donner quantilé de créatures au dedans et au dehors du royaume;

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5° parceque la durée de leur ministère n'étant e pas fixée , ils ont un grand avantage sur les mem- ^ fores de l'assemblée , qui changent tous les deux s ans. Ainsi ils ont au-dessus de l'assemblée na- ' tionale une pondération d'argent, de crédit et de temps, qui seule amène beaucoup de révolutions.

11 est donc nécessaire : \ 0 que l'assemblée nationale veille sur l'emploi des revenus de la liste civile , dans le cas où ils serviraient à corrompre ses propres membres, ou même ceux des assemblées de département , municipales ou primaires. Ce délit est un crime de lèse-nation ; un ministre corrupteur doit être déclaré encore plus coupable qu'un député corrompu.

2° L'assemblée nationale doit aussi porter une attention particulière sur le caractère patriotique des hommes qui sont employés par les ministres, comme fonctionnaires publics. Elle doit observer surtout si , conformément à la constitution , on a ! eu égard , dans leur choix , au mérite et non à la naissance. Faute de cette surveillance, il peut arriver en peu de temps que la plupart des employés dans les travaux de l'état, les officiers de guerre et de marine, ainsi que les consuls, ministres et ambassadeurs hors du royaume, choisis par des ministres mal intentionnés, se trouvent tout préparés pour opérer de concert une contre-révolution au dedans et au dehors du royaume. 11 leur serait facile de la faire désirer au peuple , en opérant des chertés de blé, en suscitant des brigandages ou des querelles religieuses ; car le peuple, fatigué des anciennes secousses de la révolution , et voyant I augmenter ses maux, ne manquerait pas d'en ac- \ cuser l'assemblée qu'il a chargée du soin de l'en i garantir. Il s'y porterait d'autant plus volontiers I qu'il aime le changement , et que vivant, surtout | dans la capitale, du luxe des grands qui y ont I fixé leur demeure, il est a leur égard dans une dépendance naturelle , qui naît de leurs richesses et ' de ses besoins, et qu'il n'éprouve pas de la part | des membres peu riches et passagers de l'assem- ; blée nationale. Cette disposition au mécontente- \ ment général peut encore être puissamment se- \ condée par des journalistes factieux et soudoyés. | Avant que la constitution fût achevée, sans doute I il a été libre à tout écrivain de la discuter; mais j aujourd'hui qu'elle est sanctionnée par le roi , reçue par la nation , confirmée par une seconde , assemblée de ses députés, élus avec une pleine liberté, il ne doit plus être permis d'écrire que ! pour l'améliorer. Enfin, la constitution peut être ;i renversée par une multitude d'indigents, sansmoj raie , et dont la plupart donneraient leur part à la

liberté publique pour un écu. Ils peuvent d'autant plus aisément être les principaux instruments d'une contre-révolution, qu'ils se souviennent d'avoir été ceux de la révolution. Toutes ces considérations doivent paraître de la plus grande importance à l'assemblée. Elle préviendra ces maux, en les arrêtant dès leur source. Elle doit décréter que les ministres seront responsables de la conduite des fonctionnaires publics qui sont à leur nomination, comme ils le sont des ordres du souverain. Us doivent répondre de l'émanation de ces ordres et de leur exécution.

5° Il me semble que nos députés restent trop peu de temps en place. J'aurais désiré qu'au lieu de deux ans, ils y eussent été au moins trois. En effet, beaucoup d'entre eux quittent des états solides et lucratifs, pour un état passager , qui les dédommage à peine de leurs sacrifices. Tels sont , entre autres , les gens de loi qui ont fourni tant de défenseurs à la liberté publique. J'aurais souhaité aussi qu'on eût renouvelé un tiers de l'assemblée tous les trois ans. On a craint, dit-on, qu'elle ne se perpétuât en aristocratie. Mais sa révolution totale ne peut-elle pas amener celle de la constitution? Une nouvelle assemblée perd beaucoup de temps avant de se mettre au fait des affaires. Dans un temps de troubles, son renouvellement total peut être fort dangereux. Le vaisseau de l'état, en changeant son équipage au milieu d'une tempête, peut sombrer sous voiles ou changer de route. Tout grand mouvement est à craindre dans les grandes crises. Un état renouvelleraitil toute son armée en présence de l'ennemi, pour lui substituer des troupes sans expérience? Comment donc ose-t-il , en présence de tant d'ennemis de ses intérêts , substituer a une assemblée qui les a défendus, une assemblée nouvelle dont la plupart des membres ne connaissent que ceux des départements qui les ont choisis? Il leur faut plusieurs mois avant de se mettre au niveau des affaires publiques, et d'en rétablir le cours. On peut, ce me semble, éviter d'une part les dangers d'une aristocratie permanente, et de l'autre ceux d'une révolution subite et totale, en renouvelant les membres de l'assemblée par tiers tous les ans, c' esta-dire que chaque département destituerait , tous les ans, un tiers des anciens députés, et en instituerait un tiers de nouveaux. 11 résulterait de là deux grands avantages pour la nation ; c'est qu'elle supprimerait ceux de ses députés suspects de corruption , sans les entacher , puisque leur réforme serait un résultat de la loi même qui les aurait élus; et qu'elle se conserverait perpétuellement le

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droit de surveiller son assemblée et d'y maintenir l'esprit public : alors on pourrait sans risque prolonger la durée même de l'assemblée a cinq ans, en en renouvelant tous les ans la cinquième partie.

Telles sont les précautions que je crois nécessaires à la durée de la constitution , et pour donner à l'assemblée nationale une prépondérance qui la rende respectable au peuple, et qui la mette à même de lutter avec avantage contre les ministres. Il faut espérer cependant qu'elles seront un jour superflues. Plusieurs de nos ministres, choisis par le roi, se pénètrent de son patriotisme ; et ils sentent que leur gloire , comme la sienne, est dans le bonheur national.

Il y a un moyen , ce me semble , de les y diriger. On a fait plusieurs décrets contre leurs mauvaises intentions , et aucun en faveur de leurs bons offices. C'est les désigner a la nation comme ses ennemis, et les engager à le devenir. Ils sont trop a plaindre d'avoir tout à craindre du côté d'une nation qui se méfie d'eux , et peu à espérer du côté du roi, qui ne peut plus leur donner ni cordons bleus ni duchés. Je voudrais donc que la nation se chargeât de les récompenser d'une manière digne d'elle. Ainsi, après dix ans de services, l'assemblée examinerait leur conduite, et après l'avoir jugée constitutionnelle et irréprochable, elle leur décernerait une statue. On pourrait la poser a la base de celle du roi , élevée sous la coupole d'un temple de mémoire , et décrétée de la même manière. Ainsi, au lieu de voir nos rois à cheval, sur le bord d'un piédestal flanqué de nations enchaînées, ou de figures allégoriques des vertus , on les verrait debout, entourés de leurs bons ministres, dont les uns tiendraient le trident de Neptune; d'autres , le caducée de Mercure; d'autres, la foudre de Jupiter , ou, ce qui vaut encore mieux , sa corne d'abondance. On pourrait ajouter a ces symboles des inscriptions et des basreliefs qui rappelleraient les actions principales de leur ministère. Ce monument , accessible de toutes parts, figurerait a merveille au milieu d'une place publique, ou même sur les bords de la Seine, suivant l'inclination dominante du prince. Le peuple juge assez bien des caractères de plusieurs rois par l'emplacement de leurs statues; il croit que Louis XY n'aimait que la chasse, parceque la sienne est hors de la ville; Louis XIV, la grandeur , pareequ'il s'est entouré des grands hôtels de la place Vendôme et de celle des Victoires; Louis XIII, la noblesse, pareequ'il est a la place ! Royale , dans le Marais, l'ancien séjour de la cour ; j ilenri IV, le peuple, pareequ'il est au centre de !

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la promenade populaire, le Pont-Neuf. Je trouve, rlas' rais cependant Henri bjen plus respectable , si orj i voyait aux quatre coins de son piédestal , au lieij ii d'esclaves enchaînés, le sage Duplessis-Mornayj m le véridique Sully, le vertueux La Noue, et quel* * ques autres des amis du roi, qui, comme lui , oni U' aimé le peuple. Notre capitale ne manque pas di jiklu nouveaux emplacements. Ses marchés en offrironl jifiir de bien intéressants à ceux de nos rois qui se plai-i moii ront au milieu de l'abondance de leurs sujets, j M

DES CAPITALISTES ET DES DÉPARTEMENTS. i lil

L'or est le seul mobile de notre politique ; pour ^ en avoir, les puissances oublient les premiers prinJ |j0r cipes de la morale et de la justice. Quelque diffi^ m cile qu'il soit aujourd'hui de réfuter des erreurs ij$ accréditées par l'opinion publique et mises en exécution , je commencerai ce paragraphe par quel- p|a ques réflexions qui pourront servir a nous en pré- k server au moins pour l'avenir. C'est au sujet de rii l'invitation que le ministre a faite aux citoyens, de! Je: donner le quart de leur revenu pour leur contribution patriotique. 1°Cetteinvitation était subrep-j |ni tice, puisqu'on a fait une obligation civile d'une; i offre purement volontaire. 2° La loi promulguée à] m cette occasion est impolitique , pareequ'il ne faut j jamais faire balancer les hommes entre leurs inté- g, rets et leur conscience; en effet , elle a produit} i quantité de fausses déclarations. L'assemblée a été E très sage en ne permettant pas qu'on y joignît de j l faux serments. 5° Cette loi est inquisitoriale ; elle 1! oblige les citoyens de révéler publiquement les se- j g crets de leur fortune , après que le fisc a abusé de j leur confiance pendant tant de siècles , et lorqu'il i | en abuse encore. En faisant un devoir obligatoire ; i d'un acte de bonne volonté , elle met ceux d'entre ! i eux qui au dehors paraissent a leur aise , mais qui , au fond sont hors d'état de contribuer, dans l'ai- j ternative cruelle de publier leur indigence, ou de j passer pour mauvais citoyens. Ces considérations j si morales empêchèrent Louis XIV de faire exécu- j ter un projet semblable. Malgré son despotisme, il n'osa pénétrer dans le secret des familles : il eut des remords de conscience , dit le duc de Saint- i Simon. 4° Cette loi n'est pas équitable, car elle ne i proportionne pas la contribution a la fortune des 1 contribuables. Un homme qui a du superflu est plus en état de payer le quart de son revenu que celui qui n'a que le simple nécessaire. Il y a plus : le rentier qui a mille livres de rentes foncières est une fois plus riche que celui qui a un pareil revenu en rentes viagères; et celui-ci l'est encore

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plus que celui qui les tient d'un emploi qu'il peut perdre immédiatement après avoir payé sa contribution. Cependant tous les trois, quoique d'une i fortune très inégale , paient également; ce qui est ! contraire à l'esprit même de la loi. 5° Enfin, il est résulté de toutes ces inconséquences, que les plus il riches capitalistes , qui ont la meilleure partie de I leur fortune cachée dans leur portefeuille, ont le moins payé, comme on en peut juger par leurs déclarations. C'était cependant en partie pour acquitter les intérêts de leurs papiers, qu'on a décrété la contribution patriotique. Sans doute le ministre patriote qui en a proposé la loi, et l'assemblée qui l'a décrétée , ont eu de bonnes intentions ; mais au milieu des troubles où ils se trouvaient, ils n'en ont pas prévu les inconvénients. Ils pouvaient l'établir sur les mêmes bases que celles des impositions municipales. A Dieu ne plaise que je veuille donner aux mauvaises consciences des arguments pour l'éluder! Tout bon citoyen doit obéir aux lois , même injustes. J'ai désiré seulement que nos fautes passées nous servissent de leçon pour l'avenir. L'assemblée constituante y a été plus d'une fois entraînée par l'influence des capitalistes. Telle était celle qui obligeait tout citoyen dépaver l'impôt indirect d'un marc d'argent, pour pouvoir être élu parmi ses membres. En i'abollissant, elle a fait voir qu'elle avait un autre tarif que celui de l'argent , pour apprécier le mérite , et qu'il fallait à sa constitution d'autres mobiles que ceux de la fortune.

Maintenant qu'on a ôté aux capitalistes les moyens de faire valoir leur argent , par la suppression des charges vénales, des emprunts publics, et bientôt de l'agiot des grands assignats par l'émission des petits, il est à craindre que leur avidité n'engloutisse toutes les terres du royaume. Je n'y connais d'autre empêchement qu'un impôt de censure, qui croisse avec les propriétés territoriales. J'ai proposé ce moyen dans la première partie de cet ouvrage, et il n'a pas plu aux riches, quoiqu'il y aille même de leurs intérêts particuliers ; mais le salut de l'état en dépend. J'ai démontré en plusieurs endroits de mes Etudes que les grandes propriétés territoriales avaient causé la ruino de la Grèce, de l'empire romain et de plusieurs royaumes de l'Afrique, suivant les témoignages de Pline et de Plutarque. J'y ai observé qu'elles avaient contribué en grande partie à celle de la Pologne, et j'ai parlé des maux qu'elles avaient produits en France. Ces maux ne feront qu'augmenter, maintenant que beaucoup de personnes, qui étaient déjà riches en terres, acquièrent, avec le rembour-

sement de leurs charges, des biens nationaux. A la vérité , l'abolition du droit d'aînesse divisera un jour les héritages en portions égales parmi les parents ; mais les familles n'en seront pas moins riches , et leur aristocratie est aussi dangereuse que celle des corps. Chez les Romains , les héritages se partageaient également ; ils n'en furent pas moins ruinés par les grands propriétaires en terre.

Il y a, au sujet de la vente des biens nationaux, un autre grand abus a réformer , c'est celui des capitalistes monopoleurs , qui les achètent en gros pour les revendre en détail. Souvent ils bénéficient quinze et vingt pour cent, sans bourse délier, ainsi que j'ai entendu un d'entre eux s'en vanter. Je sais bien que les départements tolèrent ces abus pour faciliter la vente des grandes terres; mais on parviendrait au même but en les divisant en petites propriétés de vingt ou trente arpents. Elles trouveraient plus d'acquéreurs, et se vendraient plus cher au profit de la nation. On en écarterait a coup sur les monopoleurs , en établissant un impôt de censure, qui irait toujours en croissant suivant le nombre de ces petites propriétés accumulées sur la même tête.

C'est l'avidité des grands propriétaires qui a introduit et maintenu si long-temps en Europe l'esclavage dans l'agriculture. Où trouver en effet des hommes libres qui veuillent cultiver une terre uniquement pour le profit d'autrui? En Russie, les terres n'ont de valeur que par le nombre de leurs serfs. Il y a , dans ce pays , des propriétaires qui ont des domaines aussi grands que des provinces , et dont ils ne tirent presque rien , faute d'esclaves. Ce sont les grands propriétaires qui ont introduit l'esclavage des noirs en Amérique. Les premiers Espagnols qui firent la conquête des Antilles, du Mexique et du Pérou, s'en partagèrent les terres , et en réduisirent les habitants à la servitude pour les cultiver, mais surtout pour en exploiter les mines d'or et d'argent. Malgré les modifications politiques du roi d'Espagne en faveur des malheureux Indiens, ses soldats en agirent envers eux comme il en avait agi lui-même envers leurs princes. Ils les dépouillèrent et les détruisirent pour la plupart; ils suppléèrent ensuite à leur service par des esclaves tirés de l'Afrique. Les Français ne les employèrent aux Antilles qu'en S 655, après le renouvellement de la compagnie des Iodes. Ainsi, les Espagnols ont à se reprocher d'avoir été les premiers Européens qui ont versé le sang des Américains, et ont introduit l'esclavage des noirs en Amérique. Un crime produit toujours

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un autre crime. 11 en est résulté trois peuplades malheureuses , d'Indiens asservis , de noirs esclaves, de blancs tyrans. Les blancs sont sans doute les plus misérables : par une réaction bien remarquable de la justice divine, ils ont trouvé leur punition dans cet or même qu'ils ont tant désiré, lis vivent d'abord au milieu de leurs frères, cuivrés et noirs , dans une crainte perpétuelle qu'ils ne se réunissent pour les piller et les exterminer. Ils s'efforcent de les attacher à leur joug par tous les liens de la superstition ; mais ce sont eux qui en portent les chaînes à leur cou. Ils sont gouvernés par des moines qui sont aussi avides qu'eux de leurs richesses , et qui les en dépouillent par la crainte des satellites de l'inquisition dans ce monde, et des démons dans l'autre. L'or et l'argent , arrosés des pleurs des hommes, ne sortent de leurs mines que pour enrichir des monastères.

D'un autre côté , les sabres des flibustiers ne leur sont pas moins redoutables que les légendes des missionnaires. Des poignées d'aventuriers, attirés par ce même or , ont répandu souvent la terreur dans ces riches contrées, dont les habitants misérables sont sans patriotisme. Nos colonies n'éprouvent pas de si grands maux, parcequ'elles sont plus pauvres. L'assemblée nationale s'est occupée de leur bonheur, en voulant rendre aux mulâtres et aux noirs libres l'initiative aux assemblées coloniales, que Louis XIV leur avait accordée, et qui leur appartenait de droit naturel. N'est-il pas juste donc que des hommes libres qui cultivent la terre , qui en paient les impositions, et qui la défendent en temps de guerre , aient quelque part à son administration? Quelle que soit leur couleur, nesont-ils pas citoyens? Les habitants blancs leur en avaient ôté les prérogatives, sans doute par une suite de leurs alliances orgueilleuses avec nos grands seigneurs; mais elles subsistaient dans les colonies portugaises. Je les en ai vu jouir dans notre île de Bourbon , dont les premiers habitants épousèrent des négresses de Madagascar , faute de femmes blanches , et laissèrent a leurs enfants mulâtres leurs héritages avec tous les droits de citoyen. Les familles françaises qui s'y sont établies depuis, et parmi lesquelles il y en a plusieurs de nobles, n'ont point dédaigné de s'allier avec eux. 11 est fort commun d'y voir des neveux et des nièces, des cousins et des cousines, des frères et des sœurs , des pères et des mères de différentes couleurs. Rien ne m'a paru plus intéressant que cette diversité. J'y ai reconnu le pouvoirde l'amour, qui rapproche ce que les mers et les zones du monde avaient séparé. Ces familles à la fois blanches, rau-

lâtres et noires, unies par les liens du sang, m( représentaient l'union de l'Europe et de l'Afrique ' bien mieux que ces terres fortunées où le sapin els le palmier confondent leurs ombrages. Il est bieri *' fâcheux que, sur de vaines terreurs, l'assemblée: f|1' constituante ait aboli , par son décret du mois de f 111 septembre 1791 , la justice qu'elle avait rendue *u0' aux hommes de couleur des Antilles, et qu'elle ait| ll abandonné aux seuls blancs le droit de se consti- 'îsEl tuer eux-mêmes; c'est les regarder en quelque illlt sorte comme étrangers au royaume. Ils sentiront): un jour la nécessité d'y être intimement unis , pa l'impossibilité de se suffire a eux-mêmes en aucune manière ; mais , avant tout , ils doivent se rappro cher des hommes de couleur : il y va de leur su reté et de leur prospérité. 11 est nécessaire , par la même raison, qu'ils y adoucissent le sort de leurs malheureux esclaves, en attendant qu'ils trouvent!!111'111 eux-mêmes des moyens sages de leur rendre la li-IPl1 berté. J'en ai indiqué quelques uns : cçtte grande!1'" révolution ne doit se faire que peu à peu, et en dédommageant convenablement les maîtres.

Mais ce n'est pas assez de peupler nos îles de noirs libres et heureux, il faut y introduire des cultivateurs blancs, qui sont plus industrieux. 11 y va également des intérêts de nos colonies et de ceux de la métropole. Il y a plus : l'introduction des cultivateurs blancs en Amérique est une suite né cessaire de notre nouvelle constitution. L'agricul ture et le commerce ayant été délivrés en France de leurs entraves, il s'ensuit que la population doit y augmenter considérablement. D'un autre côté , les gouffres qui l'absorbaient étant comblés tels que les communautés célibataires d'hommes et de femmes, et les guerres fréquentes suscitées par l'ambition de la noblesse et de la monarchie, dont on a détruit les préjugés, il est de toute nécessité que le nombre des habitants y croisse rapi dément, d'autant plus que l'amour y a un grand empire par la température du ciel , la fécondité du sol , les spectacles , l'usage du vin et les agréments des femmes. 11 faut joindre à ces causes anciennes et modernes de population, celle des étrangers qui viennent déjà s'y établir, attirés par notre nouvelle constitution , qui leur assure la liberté de conscience. Il est donc urgent de lui trouver des dé bouchés hors du royaume, et il n'y en a point de plus commode et de plus à notre portée que nos colonies. Il faut donc y introduire la culture par les blancs; si on n'emploie pas ce moyen, la France avant un demi-siècle, ne pourra nourrir ses habitants. On y verra , comme dans la Chine circonscrite par ses lois, les mères exposer leurs enfants

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et tous les crimes qui naissent de l'excès d'une population indigente. L'abolition de l'esclavage des noirs, et l'introduction de la culture des blancs en Amérique , dérivent donc de l'intérêt des blancs en France, quand elles ne seraient pas des conséquences des droits de l'homme, qui font les bases de notre constitution.

Des hommes de mauvaise foi ont prétendu que les Européens ne pouvaient cultiver les terres brûlantes de l'Amérique. II est fort aisé de leur répondre par des faits. L'Espagnol Barthélémy de Las-Casas avait amené à Saint-Domingue même des laboureurs de son pays qui y auraient réussi, s'ils n'eussent été détruits par les Caraïbes irrités des brigandages des soldats espagnols , qui n'avaient fait la conquête de cette île que pour la ravager. On voit tous les jours sur les ports de nos colonies , où la chaleur est bien plus forte que dans l'intérieur des terres, nos matelots , nos charpentiers , nos tailleurs de pierre , occupés a des travaux bien plus rudes que ceux de la culture du café, du coton et du cacao, que des femmes et des enfants peuvent exercer. J'ai vu à l'Ile-de-France des blancs abattre eux-mêmes des portions de forêts , et les défricher. Cependant ils n'avaient pas été élevés à des métiers aussi pénibles, et quelques | uns d'entre eux même avaient été officiers de la compagnie des Indes. A la vérité, le climat de Saint-Domingue est plus chaud; mais les anciens flibustiers et boucaniers de cette île étaient blancs ; malgré leurs fatigues excessives ils se portaient très bien et vivaient long-temps. Au lieu de nos esclaves, ils avaient de jeunes serviteurs ou engagés, blancs, quelquefois de bonne famille, qui étaient tenus de les servir pendant trente-six mois , ce qui leur en avait donné le nom. Ces jeunes gens résistaient a des travaux sans comparaison plus rudes que ceux de nos esclaves, comme on peut s'en assurer par les relations qui en existent. Les anciens Indiens qui cultivaient les Antilles, ainsi que les terres du Pérou et du Mexique, étaient d'un tempérament bien plus faible que les Européens qui les ont détruits. Enfin ne voit-on pas, par une juste réaction de la vengeance divine, les Européens supportera Maroc, sous le ciel de l'Afrique, plus brûlant que celui de l'Amérique, un esclavage plus cruel que celui des noirs? J'ai fait sur ce sujet un petit drame, dans l'intention de ramener à l'humanité par le sentiment, des hommes que la cupidité empêche d'y revenir par la raison ; mais je suis convaincu qu'il me serait plus aisé de le faire représenter à Maroc qu'à Paris. Il est donc de notre intérêt, et même de celui des créoles,

d'introduire dans nos îles des cultivateurs blancs, afin de donner d'abord des moyens de subsistera nos compatriotes , et ensuite de s'étendre dans les vastes solitudes de l'Amérique, qui sont dans le voisinage. Je sais bien que plusieurs puissances de l'Europe s'en sont emparées. Je n'examinerai pas si leur possession est légitime, et si le même droit, dont elles se sont autorisées pour les enlever a leurs anciens propriétaires , ne peut pas servir a son tour à les priver de leurs usurpations. On ne doit pas fonder de mauvais principes sur de mauvais exemples. Mais, quelque respecté que soit le droit de conquête en Europe , il est certain que le droit de la nature est plus ancien. Pour qu'un prince européen prenne possession d'un pays étranger , où des hommes sans méfiance ont reçu ses vaisseaux avec hospitalité, il ne suffit pas d'y faire enterrer furtivement une planche gravée de son nom , ou d'y faire élever une croix armoirée de son écusson , par un missionnaire qui l'adore en chantant un Te Deum, en faisant accroire aux bons sauvages étonnés de cette cérémonie , que cette croix les préservera de toute sorte de maux. Il ne lui suffit pas encore de construire îe long d'une côte, toutes les cinquante lieues, une batterie de canons, entourée de fossés et de palissades, pour dire : tout le continent est a moi. La terre appartient non à celui qui s'en empare , mais à celui qui la cultive. Les lois de ia nature sont vraies en général comme en particulier. Un jour je vis hors de la grille de Chaillot un paysan semer des pois dans un terrain qui depuis long-temps était en friche : je lui demandai s'il était à lui : « Non , me dit-il ; mais il est permis à tout homme » d'ensemencer une terre qui est plus de trois ans » sans être cultivée. » Je ne sais si cette loi est du droit civil ou du droit romain ; mais il est certain qu'elle est de droit naturel. Dieu n'a fait la terre que pour être cultivée : tout homme a donc droit de s'établir dans des déserts. Il est d'ailleurs de l'intérêt des rois d'Espagne et de Portugal d'appeler dans leurs immenses et solitaires domaines de l'Amérique les hommes qui surabondent en Europe , pour en accroître le nombre de leurs sujets. S'ils ne les y attirent pas aujourd'hui comme cultivateurs, ils les y verront arriver un jour comme conquérants.

En attendant que le peuple français trouve des débouchés à sa population future, dans ses colonies et au-delà, il faut empêcher les colonies ellesmêmes d'enlever au peuple français les moyens de subsister. 11 tire aujourd'hui de l'Amérique la plus grande partie des objets de sa consommation jour-

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nalière; les principaux sont le sucre, le café, le tabac et le coton. 11 n'y a guère de blanchisseuse qui ne dépense sur ces divers articles au moins la moitié de ce qu'elle gagne. Les capitalistes les monopolent à leur arrivée dans nos ports % pour en augmenter le prix. Les départements doivent veiller sur ces abus, et en détruire, s'il est possible les causes. C'est une grande faute en politique de mettre une métropole dans la dépendance de ses colonies.

Les départements doivent donc encourager la culture des ruches , afin de remplacer l'usage du sucre par celui du miel, si aimé des anciens par ses qualités salutaires, mais rejeté des modernes par le préjugé où ils sont qu'il a un goût médicinal. C'est la quintessence des fleurs. Il résulterait de sa consommation une grande richesse pour nos campagnes, où tant de plantes produisent en vain leurs huiles élhérées. Nos paysans s'occuperaient de l'éducation facile et innocente des abeilles, dont les ateliers toujours libres, ne sont jamais forcés", pour faire du sucre, de travailler a coups de fouet , comme les malheureux noirs.

On réussirait peut-être aussi a remplacer le café par quelque substance végétale de nos climats. J'ai souvent admiré qu'une graine d'une espèce de jasmin, sèche, coriace, d'une saveur trèsamère, dont aucun insecte ne veut goûter, qui s'est perdue pendant des siècles dans les forets de l'Arabie, soit devenue, par la torréfaction et sa combinaison avec le sucre et l'eau, une boisson d'un usage si universel en Europe; que sans elle des peuples entiers , jusqu'aux extrémités du nord , ne croiraient pas pouvoir déjeûner ou digérer leur dîner ; qu'a son occasion on ait construit dans toutes les villes une infinité de salles, où les citoyens se rassemblent et décident , en la buvant, du sort des empires ; que de grandes villes fleurissent par le commerce de celte graine, et des colonies populeuses par sa culture. Certes, les Grecs reconnaissants auraient consacré un temple au derviche qui, le premier, en trouva l'usage, comme ils en avaient élevé a Cérès, à Bacchus et a Minerve, qui leur apprirent à tirer de la farine d'une graminée , du vin du fruit de la vigne, et de l'huile douce de l'olive amère. Il y a peut-être telle baie qui se perd dans nos bois, méprisée même des animaux , qui servira un jour aux voluptés des hommes. C'est aux départements à encourager par des prix, les expériences de celles qui pourraient remplacer le café. Ce fruit du luxe étant devenu un aliment de nécessité pour le peuple, il serait bon au moins qu'on en trouvât un équivalent plus substantiel

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dans son territoire. Quand un jeune homme pen son argent et son temps a courir après une maîtresse, on le ramène à l'économie et à sa maison en le mariant avec une honnête femme. Mais leîl peuples sont toujours assez jeunes pour couru1 après les nouveautés, et ils sont souvent trop vieu: pour renoncera leurs habitudes.

Une des plus étranges, et des plus difficiles a dé-j truire, est celle du tabac. Il n'y en a point d'aussi j répandue sur toute la terre. Le tabac vient origi- ^ nairement de l'Amérique, et ce sont les Sauvages; qui nous ont appris à le fumer; mais on en fume ^ aujourd'hui depuis la Norwége jusqu'à la Chine

et depuis Archangel jusque chez les Hottentots. Or en prend beaucoup en poudre en Europe. C'était une poudre d'or pour nos capitalistes de France qui l'avaient mis en parti. Ils en vendaient plus

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cher l'once que la livre ne leur coûtait en feuilles! "|' J'ai vu de pauvres ouvriers dépenser chaque jour ^! en tabac le quart de leur paie. Depuis la révolu- F tion, son commerce et sa culture sont libres en; France , où il croît d'une excellente qualité : il y! ' deviendra donc à bon marché, et sa consommation i!! y tournera au profit de notre agriculture. Il serait à souhaiter qu'on pût y naturaliser de même la I canne à sucre et le café. La Sicile et quelques por-j dons de l'Italie en seraient susceptibles; mais le climat s'y oppose en France. J'ai remarqué dans mes Etudes que la nature avait rendu toute la terre capable de produire partout les mêmes substances, avec cette différence, qu'elle varie les végétaux qui les portent, suivant les latitudes. Les sauvages du Canada font du sucre avec la sève des érables, et les noirs d'Afrique, du vin avec celle de leurs palmiers. La saveur de leur noisette se retrouve dans la grosse noix du cocotier; et celle de plusieurs herbes aromatiques de nos campagnes, dans les arbres à épices des Moluques. En général , la nature place les consonnances des arbres de la zone torride dans les buissons et les herbes des zones tempérées , et même jusque dans les mousses et les champignons de la zone glaciale. Elle a mis au midi les fruits à l'abri de la chaleur , en les élevant sur des arbres ; et en allant vers le nord , elle les meta l'abri du froid, en les abaissant sur des herbes, qui, d'ailleurs, ne vivant qu'un été, ne craignent point l'hiver. C'est donc dans les classes humbles de nos plantes annuelles et spontanées, que nous pourrions trouver des productions équivalentes a celles des grands végétaux du midi.

Le coton , d'un usage si répandu parmi le peu pie, fournit une nouvelle preuve de ces compensa tions. Il croît dans les forêts de l'Afrique et de

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ier(j l'Amérique torridienne, sur de grands arbres épineux; aux ïndes, sur de grands arbrisseaux ; et a Malte et dans les îles de P Archipel , sur une plante herbacée. Nous pouvons suppléer à son usage par celui du lin, herbe annuelle qui vient originairement d'Egypte. II a suffi long-temps, avec la laine de nos troupeaux, à nous vêtir, même avec luxe. Nos femmes sont encore plus adroites à la filer, J que celles des Indes, le coton. Elles en font des toi- A les qui surpassent en finesse les mousselines. Il y eut à ce sujet un pari considérable fait au Bengale, entre le directeur de la compagnie des Indes de Hollande et celui de la compagnie des Indes d'An- J| gleterre. Le directeur hollandais soutenait l'aflir-

mative, et l'Anglais la niait; celui-ci produisait à l'appui de son sentiment une pièce de mousseline d'une finesse inexprimable; mais l'autre gagna : il fit venir de son pays une pièce de batiste, qui, par pouce carré, contenait plus de fil qu'une pa- | reille étendue en mousseline. Les fils de lin de nos dentelles surpassent en finesse ceux de coton. On en peut faire des toiles damassées , satinées , transi parentes, peintes de toutes les couleurs; cependant les femmes riches et les pauvres leur préfè- J rent celles de coton. Les femmes riches font tort j aux travaux du peuple, en faisant venir leurs étofj fes des Indes ; et celles du peuple, qui les imitent, i font tort à elles-mêmes, en prenant dans un pays jij étranger la matière première de leurs habits. I Le gouvernement a d'abord cherché à favoriser J la culture du coton dans nos colonies, ainsi que I son importation en France. Bientôt nos capitalistes I en ont tiré un si grand parti par rétablissement de 1 quantité de manufactures, que la plupart desfem- I mes du peuple sont vêtues en tout temps de ces I toiles, ainsi que leurs enfants. Leur usage n'est pas salubre; elles conviennent a merveille aux hivers (des pays dont les habitants vont presque nus le \ reste de l'année : mais elles sont trop chaudes pour I nos étés, et trop froides pour nos hivers. Leur il usage surtout est fort dangereux l'hiver; elles sont A très faciles à s'enflammer; elles sont une des cau- ; ses les plus fréquentes de nos incendies, qui cornj mencent souvent par une étincelle qui tombe sur une couverlure ouatée ou sur un rideau de coton, j Le feu s'y propage avec la plus grande rapidité. A ma connaissance , plusieurs enfants et vieillards j ont été brûlés vifs pour s'être endormis , vêtus de | ces toiles, près de leurs foyers. On sait que ce fut ainsi que périt le vieux roi de Pologne Stanislas, i La laine n'a aucun de ces inconvénients :on en peut faire de étoffes très légères pour l'été ; les femmes grecques et romaines, qui se mettaient de si bonne

grâce , en portaient des robes en tout temps. Je souhaiterais que la révolution, qui a opéré tant de changements dans nos lois , en produisît dans nos mœurs et même dans nos habits. Ceux des hommes, parmi nous, sont ouverts de toutes parts et écourtés; il n'y a rien au contraire à la fois de si chaud et de si léger, de si commode et de si noble, que ceux des anciens. Si nos femmes veulent engager les hommes à les adopter, elles n'ont qu'à imiter elles-mêmes le costume des femmes grecques qui ne s'habillaient que de lin et de laine. Il en résultera un grand avantage pour la santé et la bonne mine de tout un peuple ; notre agriculture, notre commerce et nos manufactures en profiteront immédiatement. Les chiffons de toiles de lin se multiplieront, et serviront à nos fabriques de papier qui commencent a manquer de matière première; on ne peut les remplacer par ceux de toiles de coton, quoique cependant les Indiens en fassent de très beau papier, quand il n'est pas teint. Je n'examinerai pas ce que notre métropole peut gagner dans la balance de son commerce avec ses colonies; mais je la vois totalement a leur avantage. Nous leur fournissons du vin,dufer, desfarines et des salaisons; mais nous en recevons le café le sucre, l'indigo, le tabac le coton , le cacao, dont les consommations sont incomparablement plus grandes; d'ailleurs, elles ne veulent ni de nos modes ni de nos arts libéraux; les femmes créoles ont leur costume particulier, et elles font venir la plupart de leurs étoffes des Indes. Je n'ai pas vu a l'Ile-de-France une maison où il y eût un tableau, ni même une estampe; je n'y ai trouvé de livres que chez quelques Européens, et en bien petit nombre. Cependant les arts et les lettres donnent des jouissances aux riches, et des consolations aux pauvres; la nature les enseigne à l'homme, et ils ramènent l'homme à la nature. Nos colonies ne s'occupent qu'à gagner de l'argent; et on peut juger qu'elles en tirent de nous une quantité prodigieuse , par les fortunes énormes qui s'y font rapidement. Qu'elles le gardent! le bonheur d'un peuple ne se calcule pas par les piastres de ses négociants, mais par les moyens qu'il a de se nourrir et de se vêtir. Or, je le répète, c'est une grande faute contre la politique , que la matière première de l'habillement du peuple français soit aujourd'hui dans ses colonies de l'Amérique, ainsi que le sucre et le café de son déjeûner , et le tabac dont il fait un usage perpétuel : il ne manque plus que d'y faire croître son blé pour le mettre entièment dans leur dépendance. Aussi avons-nous vu, par les réclamations violentes de nos négociants

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en faveur de la traite inhumaine des noirs, contre les décrets de l'assemblée, que nos ports de mer marchands avaient cessé d'être français pour se faire américains.

Sauvons au moins la partie saine de la nation, en mettant sa principale subsistance à l'abri de l'avidité des capitalistes. La seule cause des séditions populaires est la disette du pain, môme dans les querelles politiques et religieuses. Le peuple ne se mêle de la conduite des dieux que quand il est abandonné par Cérès. Il n'y a qu'un seul moyen de le maintenir en paix, c'est de lui donner toujours le pain au même prix , et d'avoir pour cet effet, dans chaque municipalité, des magasins de blé qui en contiennent des provisions au moins pour deux ans ; il sera facile alors à chaque département d'en faire le commerce, en vendant à ses voisins, et même hors du royaume, le surplus de ses approvisionnements. Le peuple en verra la circulation sans inquiétude, lorsqu'il sera assuré qu'on aura pourvu à ses besoins. J'ai déjà mis ailleurs ce conseil en avant , mais je le répète ici à cause de son importance; il n'y a pas d'autres moyens de prévenir les séditions. Le pain est nécessaire au peuple comme l'air. Que diraient les riches, si l'air qu'ils respirent était quelquefois au moment de leur être supprimé tout-à-fait? Dans quelle terrible inquiétude vivraient-ils, s'il y avait des physiciens qui, avec des machines pneumatiques, pussentle rendreplus ou moins rare, à leur volonté ! Ne les regarderaient-ils pas comme les plus dangereux des tyrans, de les faire vivre sans cesse dans l'alternative de la mort ou de la vie? Ainsi le peuple considère ceux qui font le commerce des blés.

En vain on lui parle des besoins des provinces voisines et de ceux de la capitale; y prendra-t-il plus d'intérêt qu'à ceux de ses enfants? II ne se fie plus d'ailleurs à cette prétendue humanité, qui a servi tant de fois de prétexte au commerce dangereux du blé. Quand on l'exporte de ses marchés, il croit, non sans raison , que c'est pour le faire renchérir. C'est donc une négligence bien coupable de notre administration, pendant plusieurs siècles de n'avoir pas établi des magasins de blé dans les provinces , et assuré un prix fixe au pain. Elle voulait disposer de la nourriture du peuple, pour le gouverner par la faim , ainsi que de sa fortue, par les impôts; de sa vie, par les guerres étrangères ; et de sa conscience, par les opinions religieuses. Tels ont été les longs abus de notre odieuse poliliquc, donton doitse hâter de réformer le principal. S'il est quelque motif qui puisse en-

te

gager le peuple à opérer une contre-révolution c'est la cherté du pain ; c'est elle seule qui a exécuté la révolution contre ceux mêmes qui avaien cru stupidement l'empêcher en affamant le peuple.

J'ajouterai ici quelques réflexions sur l'usage du pain, devenu d'une nécessité si absolue en Eu rope. Qui croirait que c'est un aliment de luxe? De tous ceux qu'on sert sur la table de l'homme, quoiqu'il soit le plus commun et à meilleur mar ché, il n'y en a point qui coûte aussi cher. Le b!éj dont on le fait, est de toutes les productions végétales celle qui demande le plus de culture , de ma chines et de manipulations. Avant de le semer , il faut des charrues pour labourer la terre, des herses pour en briser les mottes, des engrais pour la fumer. Quand il commence à croître , il faut le sarc er ; quand il est mûr, il faut des faucilles pour le moissonner; des fléaux, des vents, des sacs, des granges pour le battre , le vanner et le serrer; des moulins pour le réduire en farine, le bluter et le sasser ; des boulangeries pour le pétrir, le faire le verdie cuire et en faire du pain. Certes, l'homme n'aurait jamais pu exister sur la terre, s'il avait dû tirer sa première nourriture du blé. Nulle part on ne le trouve indigène. Son grain même paraît, par sa forme, bien plus destiné au bec des oiseaux granivores qu'à la bouche de l'homme. 11 n'y a pas la vingtième partie des peuples de la terre qui mange du paiu. Presque toute l'Asie vit de riz, plus abondant que le blé, et qui ne demande d'autre apprêt que d'être émondé de sa pellicule et bouilli. L'Afrique vit de millet; l'Amérique de manioc, de pommes de terre, de patates. Ces substances même n'ont pas été les premiers aliments de l'homme. La nature lui a d'adord présenté la nourriture toute préparée dans les fruits des arbres : elle a placé principalement pour cet effet, entre les tropiques, le bananier et le fruit à pin; dans les zones tempérées , les chênes verts, et surtout les châtaigniers j et peut-être dans la zone glaciale, des pins dont les pignons sont comestibles. Mais, sans sortir de nos climats, le châtaignier paraît mériter toute l'attention de nos cultivateurs. Il produit, sans soins, beaucoup plus de fruits substantiels qu'un champ de blé de la même étendue que ses branches; il donne de plus, dans son bois incorruptible en' charpente, de quoi se bâtir des habitations durables. Nos départements doivent donc multiplier un arbre si utile et si beau, dans les communes, dans les landes et sur les grands chemins; ils doivent aussi y propager la culture de tous les arbres qui produisent des fruits alimen-

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taires, ainsi que celle des légumes de la meilleure espèce. Pour cela , il serait nécessaire que chaque déparlement eût un jardin public , où l'on essaierait de naturaliser tous les végétaux étrangers qui peuvent fournir de nouveaux moyens de subsistance ou d'industrie, afin d'en donner gratis à tous les cultivateurs des semences et des plants.

Il n'est pas besoin de recommander aux départements les intérêts des pauvres. La plupart des biens de l'église ont été légués en leur faveur. Ils y ont encore plus de droit que les capitalistes. Il serait à souhaiter qu'on ne les vendît pas tous, et qu'on en réservât quelques portions dans cha- " que municipalité, et sous sa direction, pour y faire, en leur faveur, des établissements utiles.

Il ne suffit pas de pourvoir aux besoins physiques des campagnes , il faut en adoucir les mœurs. Nos paysans sont souvent barbares, et c'est leur éducation qui en est la seule cause ; souvent ils assomment de coups leurs ânes, leurs chevaux, leurs chiens et quelquefois leurs femmes, parcequ'on les a traités de même dans leur enfance. Les pères | et les mères, trompés par des maximes prétendues S religieuses, recommandent soigneusement dans les j écoles qu'on corrige bien leurs enfants, c'est-à-dire i qu'on les élève comme on les a élevés eux-mêmes : | ainsi ils prennent leurs vices pour des vertus. Il ; est donc très nécessaire de bannir des écoles des I enfants les châtiments corporels, ainsi que la super- | stition qui les a imaginés , et qui , non contente de ; torturer leurs corps, bat leurs ames innocentes des fouets de l'enfer ; elle jette parmi les enfants des | bergers les premières racines de la terreur qui doit î un jour couvrir les enfants des rois de son redoutable ombrage. C'est dans les esprits simples des paysans que des moines adroits ont répandu tant ; de légendes, qui leur ont valu, par les frayeurs de , après s'être emparés de Rome, manquèrent l'es- ; ce monde et de l'autre, tant de richesses dans les i calade du Capitole, parceque les oies sacrées de | campagnes et de puissance autour des trônes. On ! Junon, qui n'y dormaient pas faute de nourriture, ; doit éclairer la raison des paysans , parceque ce ' en réveillèrent par leurs cris les gardes assoupis ; sont des hommes. Il faut leur montrer Dieu intel- j de veilles et de fatigues. Ainsi les oies sauvèrent i ligent, prévoyant, très libéral, très bon, très ai- l'empire romain, et firent échouer l'entreprise j mant, et seul digne d'être aimé par-dessus toutes des Gaulois. Plutarque raconte que de son temps, ! choses, dans la nature qui est son ouvrage, plutôt sous Trajan , les Romains célébraient encore la j que dans des pierres , du bois , du papier , sans délivrance du Capitole, par un jour de fête où ils ! mouvement , sans vie , ouvrages des hommes , et promenaient dans les rues de Rome un chien j qui ne sont souvent que des monuments de leur pendu, parceque leurs chiens dormaient pendant I tyrannie. Il faut policer leurs mœurs, en introdui- l'escalade des Gaulois, et une oie portée sur un

bares, fruit de leur éducation cruelle. Il y en a un, entre autres, que je trouve abominable : c'est celui où ils prennent une oie vivante, la suspendent par le cou et s'exercent à le lui rompre, en lui lançant tour à tour des bâtons. Pendant cette longue agonie, qui dure des heures entières, ce pauvre animal agite ses pieds en l'air , à la grande satisfaction de ses bourreaux , jusqu'à ce que le plus adroit d'entre eux, achevant de lui rompre les vertèbres , fasse tomber à terre son cadavre meurtri de coups et palpitant ; alors il l'emporte en triomphe et le mange avec ses compagnons. Ainsi, ils font passer dans leur sang la substance d'un animal mort enragé. Ces fêtes féroces et imbéciles se donnent fréquemment dans les avenues des châteaux ou auprès des églises, sans que le seigneur ou le curé se mette en peine de s'y opposer : souvent celui-ci défend les danses aux jeunes filles , et il permet aux garçons de supplicier des oiseaux innocents. C'est ainsi que dans nos villes des prêtres chassent des églises les femmes qui s'y présentent en chapeaux; mais ils saluent avec respect des hommes qui y portent des épées. Plusieurs regardent comme un grand péché d'aller à l'Opéra, et voient avec plaisir , au combat du taureau, ce compagnon du laboureur déchiré par une meute de chiens. Partout malheur aux faibles! partout la barbarie est une vertu pour qui les grâces sont des crimes.

La cruauté qu'on exerce envers les animaux n'en est que l'apprentissage envers les hommes. J'ai cherché d'où venait la coutume atroce de nos paysans, de faire mourir dans lestourments l'oie, oiseau innocent , utile , et qui leur rend quelquefois le service du chien, étant capable comme lui d'attachement et de vigilance. Il m'a semblé qu'il fallait la rapporter aux premiers Gaulois, qui,

sant parmi eux le goût de la musique, des danses et des fêtes champêtres, si propres à les délasser de leurs rudes travaux, et à les leur faire aimer. C'est ainsi qu'on les fera renoncer à leurs jeux bar-

riche coussin , à cause de la vigilance de ces oiseaux auxquels ils étaient redevables de leur salut. Il y a grande apparenceque les Gaulois qui retournèrent dans leur pays , adoptèrent l'usage con-

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traire, et pendirent tous les ans des oies françaises, en haine des oies romaines, sans penser qu'ils pouvaient en attendre les mêmes services dans les mômes circonstances. Mais l'homme souvent condamne dans son ennemi ce qu'il approuverait dans son ami. Une autre coutume vient a l'appui de la première : c'est celle où sont nos paysans d'allumer de grands feux de réjouissance vers la Saint-Jean, et peut-être en mémoire de l'incendie de Rome, qui arriva dans le même temps, c est-a-dire au solstice d'été , suivant Plutarque. Je sais bien que la religion avait en quelque sorte consacré les feux de la Saint- Jean; mais je les crois d'une antiquité plus reculée que le christianisme, ainsi que plusieurs autres usages qu'il a adoptés.

Quoi qu'il en soit, les départements doivent abolir parmi nos paysans ces jeux inhumains, et y substituer ceux qui exercent le corps et l'ame, comme chez les Grecs. Tels sont la lutte, la course, la natation, l'exercice des armes à feu, la danse, et surtout la musique , qui a tant de pouvoir pour policer les esprits. Mais nous espérons traiter ces sujets plus a fond, lorsque nous nous occuperons de l'éducation nationale.

Nos capitalistes peuvent seconder puissamment cette révolution morale de nos campagnes, en combinant leurs moyens avec les lumières des départements. Au lieu de monopoler l'argent et les subsistances des peuples dont ils s'attirent les malédictions et quelquefois la vengeance, il leur est facile de placer leurs fonds avec solidité, profit, honneur et plaisir. Ils peuvent établir des caisses rurales pour prêter a un intérêt raisonnable aux agriculteurs, qui, faute d'argent , voient souvent dépérir leurs biens. Ils peuvent eux-mêmes dessécher des marais, défricher des landes, multiplier des troupeaux, établir des fabriques, rendre les petites rivières navigables; au lieu d'acquérir de grandes propriétés territoriales , de peu de revenu entre les mains de leurs grands fermiers , parcequ'il en faut chaque année laisser la moitié en jachères, ils doivent les diviser en petites portions de quatre, de six, de dix arpents , qui seront d'un rapport perpétuel, parcequ'une seule famille peut les cultiver. Ils peuvent les planter de vergers, les enclore de haies vives moins dispendieuses, plus durables, plus agréables et plus utiles à l'agriculture que les longs et tristes murs des parcs ; y élever de petites maisons riantes et commodes, ou même de simples chaumières, et les vendre ou les louer a des bourgeois qui viendront chercher la santé et le repos. Ainsi les goûts simples de la

pi

campagne s'introduiront dans les villes , et l'urba nité des villes se communiquera aux campagnes Nos capitalistes peuventporter leurs établissement? patriotiques au-delà des mers, ouvrir de nouvelle^ , sources au commerce et aux pêches maritimes/ ;M; découvrir de nouvelles îles sous le climat fortune i ,^1 des tropiques, et y établir des colonies sans escla-

vage. La plus grande des îles de l'Océan, si toute-

bli!

fois elle ne forme qu'une île, la Nouvelle-Hollande ,rll; les invite à achever la découverte de ses côtes , e( f,jr, à pénétrer dans ses immenses solitudes où jamais f |f; aucun Européen n'a voyagé. Ils peuvent, avec -lai \^ liberté et l'industrie française, fonder sur ses ri- ^ vages une nouvelle Batavia, qui attirera à elle les richesses des deux mondes; ou plutôt, nouveaux! fS| Lycurgues , puissent-ils en bannir l'argent , et y! ,w faire régner à sa place l'innocence , la concorde et m le bonheur! \

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