‹ Œuvres;Chapitre 215 sur 236 · PRÉFACE DE · texte numérisé non relu

PRÉFACE DE

mot, c'était sur l'immoralité qu'on proposait de fonder la morale : heureux lorsque les plans proposés n'étaient que ridicules!

Celui-ci demandait "rétablissement d'un livre de famille qui aurait consacré à perpétuité le souvenir des fautes des enfants , sans doute pour les faire respecter de leur postérité ; celui-là voulait élever dans les places publiques des colonnes infamantes pour flétrir à jamais les noms des criminels ; toujours des monuments durables des fautes des hommes chez une nation qui oublie si facilement les vertus de ceux qui la servent. Quelques uns , suivant une marche contraire , proposaient de rédiger un journal officiel où tous les actes de vertu seraient publiés; ils voulaient en outre faire prononcer dans chaque village des éloges anniversaires de ceux qui auraient bien mérité du pays. D'autres prétendaient , dans les jours solennels, faire cultiver aux enfants des écoles publiques le jardin de la veuve , du vieillard et des orphelins ; ce qui eût mis en scène nos petits citoyens , comme les acteurs d'un drame philanthropique. EnOn , on réclamait l'érection de tribunaux de censure , véritables organes de la conscience publique. Le nombre des censeurs devait être de trois pour les plus petites communes , et de vingt-quatre pour les plus grandes ; de sorte qu'en prenant un ierme moyen, la France eût vu cinq cent mille censeurs se répandre dans son sein, ce qui aurait été quatre cent mille neuf cent quatre-vingt-dix-huit de plus que la république romaine.

Mais les auteurs des mémoires développaient des idées bien autrement libérales dans l'établissement d'un système d'instruction publique. Toutes les doctrines bizarres que nous avons vues se succéder si rapidement dans le cours de la révolution semblaient leur avoir été révélées. Un des concurrents, enlre autres, voulait que les mères échangeassent leurs enfants et les fissent passer de main en main, de maison en maison, jusqu'à l'âge de quinze ans : par ce moyen , on espérait leur faire connaître le monde , et répandre sur la nation entière la bienveillance d'un sentiment paternel. Mais on ne remarquait pas qu'il devait arriver à ces jeunes voyageurs , dont les affections seraient brisées à chaque nouvelle séparation , ce qui arrive à de jeunes arbrisseaux transplantés tous les ans , et dont les racines , sans cesse rompues , ne nourrissent plus que des tiges faibles et des branches stériles. Cependant l'auteur ne se bornait pas à créer un petit peuple de Bohémiens , sans parents et sans patrie; il prétendait encore faire voyager , ainsi que les enfants, les écoles, les boutiques, les tribunaux , tous les états, toutes les institutions. On est tenté de croire que lui-même ne pouvait marcher ; car , comme dit La Fon taine , gens boiteux haïssent le logis.

Nulle part l'idée de Dieu ne servait de base aux principes de la morale. On l'avait oublié , ou nié , et l'auteur le plus conséquent à ses principes était celui qui proposait franchement d'enseigner la vertu avec des gendarmes , et de placer dans chaque village des escouades de cavalerie pour inviter à la bienfaisance et à l'amour du prochain *.

Le tableau de ce concours serait incomplet si nous passions sous silence un mémoire que le siècle ne peut dés-

* Ce mémoire , où l'on ne parle que de gendarmes et de geôliers , comme s'il n'y avait dans la société que des voleurs et des assassins , est de M. Destult de Tracy. Nous n'aurions point fait à l'auteur l'injure de le nommer s'il n'avait avoué luimême cette bizarre composition , en la publiant avec son nom,

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