L'ÉDITEUR
avouer. L'auteur commençait par rejeter toutes les idées religieuses , et regardait le sentiment de l'immortalité de Faîne comme un sentiment d'orgueil , comme uu mensonge propre à flatter la vanité de l'homme. Ce système le jetait dans les contradictions les plus étranges : il ne voulait pas qu'on parlât de Dieu aux enfants, et conseillait de leur offrir l'exemple des grands hommes de l'antiquité, qui tous étaient remplis du sentiment de la Divinité! Il proposait de fonder les écoles publiques sur la méthode de J.-J. Rousseau; et Jean-Jacques Rousseau n'a élevé qu'un solitaire , et a écrit la Profession de foi du Vicaire savoyard ! Pour remplacer l'influence des idées religieuses , il instituait des fêtes nationales à la manière des Grecs et des Romains, des récompenses publiques, et des jugements des morts connue chez les Égyptiens ; rendant ainsi un hommage involontaire à la Divinité, qu'il rejetait : car toutes ces institutions seraient illusoires pour un peuple qui briserait ses autels, étoufferait sa conscience, établirait son repos et sa morale sur le néant , et , dans un étourdissement de lui-même , repousserait cette grande autorité de Dieu , qui réprime tout , qui résiste à tout.
Il est facile de juger, par cette analyse , que rien dans ces mémoires n'était déguisé: on y avouait sans pudeur les doctrines les plus perverses , les systèmes les plus honteux; et tout ce qui aurait déshonoré un écrivain dans le siècle de Fénelon semblait être devenu un titre de gloire dans le siècle de la philosophie. Tel était enfin l'état déplorable des mœurs , qu'aucun des nombreux concurrents n'avait cru nécessaire d'employer cette tactique , devenue si commune aujourd'hui, qui consiste à changer la signification des mots pour feindre au moins de rendre hommage à la vertu : tactique du mensonge qui sert à tout confondre , et qui nous rend semblables à ces libellistes dont parle Thucydide , qui , pendant la guerre du Péloponèse , donnaient le nom d'adresse à la duplicité , de tyrannie à la faiblesse , de fidélité à la trahison, de liberté et d'égalité à la licence et à la domination ; changeant les vertus en vices, et les vices en vertus , et trouvant ainsi le moyen de faire l'apologie de leurs crimes.
Le croira- t-on? l'auteur du dernier mémoire n'avait pas même daigné discuter les doctrines qui servaient de base à son système. Nulle objection ne paraissait s'être élevée dans son ame ; il avait regardé la question comme jugée , et doutait de tout, excepté de son opinion. Manière étrange de traiter des plus grands intérêts de l'homme ! et cependant l'expérience nous apprend que ces mêmes doctrines ne peuvent servir qu'à tranquilliser les coupables , ce qui suffirait seul pour en prouver la fausseté. Ayant réussi par des voies criminelles, ils se disent : S'il y avait un Dieu , je ne serais pas heureux ; et ils sont eux-mêmes leur argument contre la Providence. Mais , pour traiter l'importante question proposée par l'Institut, il fallait commencer par établir les preuves d'une "doctrine ; et, pour établir ces preuves , il fallait d'un seul regard embrasser l'univers et l'homme. Certes, une aussi ravissante contemplation ne conduira jamais à l'athéisme ; car c'est une vérité digne des méditations du sage qu'on peut prouver l'existence de Dieu par le désordre des sociétés comme par l'ordre de la nature. D'ailleurs il eût suffi de prévoir les résultats de la doctrine contraire pour la faire rejeter. La vérité ne peut être fatale à l'homme : or, ce qui ne profite qu'au méchant ne peut être la vérité.
L'homme éprouve deux genres de bonheur bien opposés : celui qui appartient à son corps est passager comme lui ; celui qui dépend de son ame est infini comme elle. Celte fleur que vous admirez ne sera plus la même de-
PRÉFACE DE L'ÉDITEUR
main ; quelques heures suffiront pour changer l'aspect de cette prairie , de ces montagnes , de ces vallons. Les jours, les mois , les années , renouvellent et modifient nos plaisirs ; de tous ces objets que nous aimons , les uns nous échappent par le sommeil ou la mort, les autres par notre inconstance. Ainsi le spectacle de l'univers est variable comme nos sensations. Mais quel désordre si les vérités éternelles changeaient comme les beautés de la nature ! si tout à coup il nous paraissait qu'il y a une œuvre , et qu'il n'y a pas d'ouvrier ! si les actions de bienfaisance nous révoltaient ! s'il était beau de trahir son ami , de dévaster sa patrie ! si la dégradation devenait une vertu , et l'athéisme un titre a la reconnaissance publique ! Dira-t-on qu'un pareil bouleversement est impossible? que les esprits les plus pervers le repoussent, ou n'osent l'avouer? Alors nous demanderons d'où peut venir ce sentiment incorruptible; et il faudra bien reconnaître qu'il est des vérités éternelles, indépendantes du temps et des hommes, et supérieures à tous les raisonnements; que ces vérités veillent dans notre ame sans notre aveu, et qu'elles survivent à nos désirs, à nos passions et à nos intérêts. Ainsi les plaisirs des sens consistent dans la variété, ceux de l'ame dans la constance; ils sont en harmonie avec la durée des facultés qui les font naître. Les sens , devant mourir, n'ont que des jouissances fugitives , tandis que celles de l'ame s'appuient sur des vérités immortelles , et qui servent à prouver son immortalité.
Si les concurrents ne se livrèrent à aucune de ces réflexions, c'est que l'esprit d'incrédulité ne réfléchit pas plus que l'esprit de parti. Us s'imaginaieut voir dans l'univers le désordre qui n'était que dans leur raison ; semblables à la folle de Sénèque, qui, ayant subitement perdu la vue , ne sentait pas qu'elle était aveugle , et s'en prenait à sa maison, qu'elle croyait dans l'obscurité. Mais leurs mémoires étaient tombés entre les mains d'un de ces hommes qui n'ont d'autre passion que la vérité. Frappé de l'étrange résultat de ce concours , effrayé de l'audace de ces écrivains , qui ne daignaient respecter ni le public ni leurs juges, Bernardin de Saint-Pierre voulut terminer son rapport par une déclaration solennelle de ses principes. On peut voir, dans la Vie de l'Auteur, comment sa profession de foi fut accueillie de cette classe morale, qui, heureusement pour la morale , ne dura que cinq ans. Il eut à lutter contre un parti qui menaçait dès lors de tout envahir et qui disposait des places, des honneurs et des pensions. Il était seul , il n'avait ni appui , ni fortune; et il fut sans hésitation et sans faiblesse. Condamné au silence dans le sein de l'Institut , il crut de son devoir de mettre sa réclamation sous les yeux de la France. Le morceau suivant, qui terminait son rapport , fut donc imprimé, et on le distribua à la porte même de l'Académie. Mais l'auteur, en satisfaisant â sa conscience , ne voulut pas instruire le public des motifs qui le forçaient à cette publication; et ce trait , l'un des plus honorables d'une vie consacrée à la vertu, serait tombé dans l'oubli si nous n'avions trouvé dans ses papiers une copie de la lettre du discours qu'il écrivit à ce sujet. Ce discours , que nous publions dans la Vie, prouve que , comme Socrate , il aurait su mourir pour la vérité.
Parmi les autres rapports de Bernardin de Saint-Pierre, il en est un qui peut être le sujet de quelques observations intéressantes. La classe des sciences mathématiques et physiques et la classe des sciences morales et politiques de l'Institut desiraient partager les prérogatives de la classe de littérature , eu donnant une grande solennité à la distribution des prix. Bernardin de Saint-Pierre fut
chargé de traiter cette question ; mais , loin de condescendre aux désirs secrets de ses collègues , il ne craignit pas de leur faire entendre la vérité. Considérant la question sous un point de vue philosophique , il osa s'élever contre toutes les espèces de concours , et voulut prouver que non seulement les prix étaient inutiles au progrès des sciences, des lettres et des arts, mais encore qu'ils étaient funestes à l'établissement de la morale. Dans cette dernière partie de son mémoire , il se contentait de rappeler cette pensée, qu'il a développée avec tant de force dans les Etudes , que l'émulation du premier âge fait l'ambition de toute la vie. « L'Europe, disait-il , présente l'émulation à » ses enfants comme une jeune palme qui s'élève pour eux » à l'extrémité de la carrière; mais c'est le premier jet de » cet arbre fatal qui couvre la terre de fruits empoisonnés. » La coupe de Circé ne renfermait point de sucs aussi » dangereux : si la volupté change les hommes en porcs , » l'ambition les change en tigres. » Cette pensée , qui semble exagérée, renferme cependant une vérité que l'expérience démontre inutilement chaque jour. C'est l'émulation qui dit à chacun de nous , dès l'enfance : Sois le premier. Mais la terre alarmée crie au genre humain : Préparez- vous à la guerre ou à l'esclavage; l'Europe vous élève des tyrans. Et cependant, tel est encore aujourd'hui le résultat des concours ambitieux de nos écoles et de nos académies !
Voulez-vous offrir à la jeunesse une récompense digne d'elle? laissez-lui se proposer pour but unique la perfection des lettres ou des sciences qu'elle cultive : elle n'y atteindra jamais si elle ne se propose que les applaudissements des spectateurs. La patrie vous demande des hommes, et vous faites des comédiens ! Vous les verrez se détourner de leur route par la crainte de déplaire, par le désir de flatter et par le besoin de se diriger d'après les vaines rumeurs d'une faveur populaire et inconstante. Ceux qui n'alimentent leurs études que de l'opinion d'autrui perdent toujours leurs talents , mais après avoir perdu leur conscience. C'est alors que, semblables aux coursiers du soleil sous les rênes de Phaéton , ils renversent le char de la lumière et embrasent cette terre, qu'ils devaient éclairer.
IS'ous avons vu que Bernardin de Saint-Pierre établissait en principe que les concours sont inutiles au progrès des sciences, des lettres et des arts. On doit regretter qu'il n'ait pas cru nécessaire de s'appuyer d'une multitude d'exemples que lui offrait l'histoire littéraire. On eût aimé à le voir rappeler le souvenir de ces grands écrivains qui n'ont eu besoin , pour devenir habiles, ni de concours , ni d'applaudissements , et qui , pour la plupart , composèrent leurs chefs-d'œuvre au milieu des sollicitudes de la fortune et des persécutions, qui ne flétrissent queles aines communes. C'est ainsi qu'Esope inventa ses premières et ses plus touchantes fables dans la servitude ; c'est ainsi que les poèmes héroïques d'Homère lui furent inspirés dans l'indigence , et que Plaute composa ses comédies en tournant la meule d'un moulin. Épictète écrivait ses pensées sublimes dans le plus dur esclavage , et son disciple Marc- Aurèle , qui le surpassa , méditait les siennes au milieu des soucis bien plus grands du trône. Que si nous ramenons notre pensée sur les temps modernes, nous voyons notre bon La Fontaine ne se proposer aucun rival. Cet enfant de la nature ne crut qu'imiter de loin Ésope , Lokman et Phèdre ; et ce fut lui qui devint inimitable. Que dirons-nous de Michel Cervantès, du Dante, du Camoëns, de Shakspeare, de J-B. Rousseau? Comment auraientils dû leur talent à des concours , dans une carrière qu'ils avaient ouverte , où ils étaient entrés les premiers , où ils
DE LA NATURE