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DE LA MORALE

n'avaient pas seulement un maître qui pût leur crier, de temps en temps, des bords de la lice : Courage , mon fils?

I Us n'avaient pour stimulant que le malheur , pour rivaux que des ennemis , pour perspective que les persécutions et la misère. Quel prix aurait donc pu les dédommager de tant de sacrifices ? Mais , tandis que ces grands hommes ne se proposaient d'autre but que la perfection de leur art , voyait-on sortir des concours académiques de jeunes triom-

| phateurs dignes de leur disputer la palme ? Aucun , si l'on en excepte Jean-Jacques , ne peut aspirer à cette gloire .

j Loin de révéler des talents nouveaux, combien de fois

j l'injustice des juges n'aurait-elle pas étouffé les premiers essais du génie si le génie pouvait se décourager ! Les Pôles brûlants de l'abbé du Jarry l'emportent devant l'A-

I cadémie française sur la poésie de Voltaire. N'as-tu point de honte' des victoires que tu remportes sur moi ? disait Ménandre à un poète médiocre qui souvent avait été son vainqueur. Enfin Euripide, humilié par d'indignes rivaux , se voit forcé de suivre l'exemple d'Es hylc , et d'aller mourir loin de sa patrie : il est vrai qu'à la nou-

| velle de sa mort, Athènes prit le deuil et envoya une ambassade solennelle redemander ses cendres , qui lui furent refusées.

C'est sans doute à ces souvenirs touchants qu'il faut attribuer l'éloignement de Bernardin de Saint-Pierre pour

t toute espèce de concours , et la véhémence avec laquelle il les attaqua jusqu'au sein de l'Académie. Ah ! sans doute le plus beau triomphe du génie est dans le chef-d'œuvre inspiré par la nature , et qui doit faire les délices du genre humain ; comme le plus beau prix que les hommes puissent donner est dans l'enthousiasme d'un peuple entier, dans l'hommage d'une admiration universelle : tel fut le triomphe d'Euripide. L'armée d'Athènes avait été défaite dans les plaines de la Sicile ; les soldats , vendus comme esclaves , ou jetés dans les carrières , se consolent en récitant des vers d'Andromaque et d'Iphigénie. A ces accents divins , les vainqueurs se laissent toucher , chaque soldat trouve un bienfaiteur dans son maître ; tous doivent leur salut aux vers d'Euripide , et , rendus à la liberté , ils arrivent à Athènes, et vont saluer le poète qui fut leur libérateur.

Ces réflexions nous ont été inspirées par le besoin de défendre des principes qui furent vivement attaqués. On accusait alors Bernardin de Saint-Pierre de blesser les privilèges d'un corps dont il faisait partie : et sans doute il avait commis une grande faute, celle de croire que, dans une académie , l'intérêt de la vérité pourrait l'emporter sur l'intérêt des académiciens.

Au reste, nous regrettons de ne pouvoir publier ce rapport , qui ne nous est connu que par deux ou trois fragments informes; il en est de même des trois mémoires suivants , qui ont dû également être présentés à l'Institut :

\ 0 Sur les contrefaçons ;

2° Sur la nécessité de motiver le choix des candidats proposés par chaque classe ;

5° Sur un mémoire du sieur Romme relatif aux marées de l'hémisphère austral.

Nous avons sous les yeux un quatrième mémoire,sur le régime , diététique et les observations nautiques à suivre par le capitaine Baudin dans le cours de son voyage. L'auteur, après avoir rappelé des expériences ingénieuses, qu'il avait indiquées ailleurs , pour s'assurer de la direction des courants, s'attache à faire sentir la nécessité de procurer quelques distractions aux matelots , afin de les maiienir en gaieté et en santé pendant les fatigues des

longues traversées. Voici comme il s'exprime à ce sujet: « Il importe qu'il y ait des joueurs d'instruments à bord » des équipages destinés aux voyages de long cours. Les » anciens connaissaient toute l'influence de la musique sur » leurs nautonniers. Sous le voile de la fable, on voit que » la lyre animait les vaisseaux : Orphée charmait avec » elle les soucis des Argonautes , en chantant les louanges » des héros et des dieux; et leurs plus grands périls, dans » leurs courts voyages , étaient le chant des Sirènes. La » lyre d'Arion suspendit aussi la fureur de ses meurtriers, » et rendit sensibles jusqu'aux monstres marins. La » musique et les danses n'ont pas moins de pouvoir sur » nos mélancoliques matelots. Elles leur rappellent en » pleine mer les amusements de leurs villages, et, dans ces » vastes solitudes, les doux ressouvenirs de la patrie. A » l'ombre des mâts et de leurs noirs cordages , ils se » croient encore sous le feuillage des ormeaux, et toujours » entourés cle leurs femmes et de leurs enfants... Ne » soyons point indifférents au bonheur de ces infortunés, » qui, souvent privés du nécessaire, vont chercher notre » superflu jusqu'aux extrémités du monde. Ne nous sépa- » rons point de ceux que les mers séparent de nous : nous » devons tout notre luxe à leurs dangers. Hommes, » animaux , végétaux , métaux , éléments, tout est lié sur » le globe par les chaînes de l'harmonie ; les gens de » mer en sont les derniers anneaux. Par eux le genre » humain est une famille dont tous les membres se cor- » respondent , et l'Océan un grand fleuve dont les sources » sont aux pôles. »

^ Tels furent les travaux de Bernardin de Saint-Pierre à l'Institut. Ils ont ce caractère particulier, que l'auteur s'y montre toujours ferme dans ses principes sans aucune considération pour l'époque à laquelle il écrit. Le temps peut changer les systèmes et les hommes ; mais il ne peut changer la vérité , et faire que l'athéisme devienne une vertu. La vérité est immuable , et chaque siècle qui commence la retrouve jugeant les erreurs du siècle qui vient de s'écouler. Bernardin de Saint-Pierre fut immuable comme elle , et pour elle ; et , lorsque la classe morale de l'Institut , marchant avec le siècle , n'encourageait que les efforts de l'incrédulité , il osa lui faire entendre * ces belles pages de la Mort de Socrate , où le sage se console de l'injustice des hommes par la certitude de son immortalité.

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Fragment d'un Rapport sur les Mémoires qui ont concouru pour le prix de l'Institut national , dans sa séance publique du 15 messidor de l'an VI ( 3 juillet 1798), sur cette question : Quelles sont les institutions les plus propres a fonder la morale d'un peuple ?

La classe des sciences morales et politiques n'ayant pas jugé à propos de couronner aucun des mémoires du concours, j'ai cru, comme rapporteur de sa commission pour l'examen de ces mémoires , devoir publier la fin de mon rapport ;

* Cette lecture fut faite le 2 vendémiaire an vil (23 septembre, 1798 ); une pareille date dispense de toute réflexion»

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parcequ'elle contient des idées que je crois essentielles à la nature de la morale. J'ai usé en cela du droit de tous les citoyens, et j'ai suivi l'exemple des représentants du peuple , qui font imprimer les discours destinés pour la tribune lorsqu'ils ne peuvent y être admis. L'impression de celui-ci sera un peu plus étendue que la lecture que j'en ai faite a ma classe , parceque je m'entretiens avec plus de loisir et de confiance avec un lecteur qu'avec des auditeurs. J'ai distingué, par un signe d'indication , mes additions , entre lesquelles sont quelques preuves del' existence de Dieu. Je sais bieu que Dieu n'a pas besoin de mon faible témoignage pour manifester son existence; mais j'ai besoin de m'en rappeler le souvenir lorsque j'ai affaire aux hommes.

FRAGMENT

Nous nous permettrons quelques réflexions rapides , mais importantes , sur la nature de la morale. Les auteurs des quinze mémoires du concours, quoique très estimables à bien des égards , ne l'ont définie que par ses effets , quand ils l'ont déûuie. Il en est résulté qu'ils se sont trouvés dans un grand embarras pour en asseoir les fondements. Las uns les ont placés dans l'éducation , les autres dans les lois ; ceux-ci dans des fêtes et des spectacles ; ceux-là , dans noire propre cœur si versatile.

La morale n'est point, comme l'ont prétendu quelques philosophes modernes, l'amour de soi; car elle ne différerait point de nos passions, qui ont aussi leur morale. Elle ne peut être, comme le veulent quelques autres, l'amour de l'ordre social, qui quelquefois nous opprime, ou fait le malheur d'une nation : tel que serait une république de brigands. Elle n'est pas môme notre intérêt particulier fondé sur l'intérêt général, lequel, souvent, lui est contraire. Enfin elle n'est pas une simple sympathie avec nos semblables , comme la définit Smith , puisqu'elle nous impose des devoirs avec nous-mêmes , jusque dans la solitude.

Sans doute , pour trouver l'origine de tant d'opinions et de coutumes qui rendent les mœurs des hommes si variées et si variables, il faudrait admettre encore, à l'exemple d'écrivains célèbres, des morales d'âge , de sexe, de tempérament, de saison , de climat , de nation , de religion , de gouvernement, etc. : d'où il résulterait qu'il n'y aurait point de morale proprement dite. Ainsi l'homme , sans cesse agité par ses propres instincts ou par ceux d'autrui , serait dans la vie, comme un vaisseau sur la mer , chargé de toutes sortes de voiles,

mais sans gouvernail , et le jouet perpétuel des vents et des courants.

Pour fixer nos idées sur le premier mobile de l'homme et de ses sociétés, nous admettrons deux morales , comme les anciens admettaient deux Vénus : l'une terrestre, source de mille passions; l'autre céleste, prototype de toute beauté. Il y a de même deux morales : l'une humaine, et l'autre divine; l'une résulte de nos passions, l'autre est la raison qui les gouverne; l'une est la connaissance des usages particuliers à chaque société , l'autre est le sentiment des lois que Dieu a établies de l'homme à l'homme; l'une est une science qui s'acquiert par la connaissance du monde , l'autre est une conscience donnée par la nature:

La morale des passions divise les hommes entre eux. Elle se subdivise d'abord elle-même en deux troncs principaux, l'amour et l'ambition , qui ont autant de têtes que l'hydre. L'amour, dégénérant en voluptés de toute espèce, substitua les affections dépravées aux naturelles, les concubines et les sérails aux épouses légitimes ; il repoussa l'enfan t du sein maternel; et, le livrant à une nourrice , puis à un instituteur étranger, il rompit les premiers liens des fils avec leurs parents, et ceux des frères avec les sœurs. L'ambition , a son tour , se composant de toutes sorles de cupidités, classa les hommes , à leur naissance , en serfs et en nobles , en aînés fortunés et en cadets indigents. Elle fit naître les jalousies entre les frères, les duels parmi les citoyens, l'intolérance dans les corps, les guerres chez les nations, la discorde, les ressentiments et les vengeances dans tout le genre humain. Enfin , ne voyant plus sur la terre que les maux qu'elle y a faits, devenue impie ou superstitieuse, elle nie l'Auteur de la nature a la vue du ciel, ou va le chercher au fond des enfers.

La morale de la raison, au contraire , est le sentiment des lois que la nature a établies entre tous les hommes. C'est elle qui, dès la mamelle, attacha la mère a l'enfant par l'habitude des bienfaits, et l'enfant a sa mère par celle de la reconnaissance. C'est elle qui, en montrant a l'homme, dès l'aurore de la vie, les biens dont la terre est couverte, lui fit entrevoir un bienfaiteur dans les cieux , et des amis destinés à recueillir ses biens avec lui dans ses semblables. Elle forma dans l'adolescence le premier anneau de la concorde entre les frères, dans la jeunesse celui de l'amour conjugal entre les époux, dans l'âge viril celui de l'amour paternel entre le père et les enfants. Elle harmonia les familles en tribus par leurs services mutuels, les tribus en nations par l'amour de la

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patrie, et les nations avec les nations par celui de I l'humanité. Enfin ce fut elle qui ; en inspirant a l'homme seul , de tous les animaux , l'instinct de la gloire et de l'immortalité, lui montra la récompense de ses vertus dans les cieux , comme un prix placé à la fin de sa carrière.

| C'est du sentiment des lois établies par la na- I ture de l'homme à l'homme , que sont dérivées toutes les vérités fondamentales des sociétés : la , piété envers le ciel, la tempérance envers nousmêmes, la justice à l'égard des autres, la force contre les événements. C'est cette morale céleste , innée dans chacun de nous, qui seule nous fait supporter l'ordre social , lors même qu'il nous I opprime. Elle éloigne des jouissances corrompues ! du monde la jeune fille laborieuse, et en la revêtissant d'innocence et de pudeur, la rend bien plus digne d'être aimée que celle que le vice couvre de j diamants. Le cœur lui doit ses sacrifices, la conscience son repos , le ciel une récompense. C'est au ciel qu'elle attache la chaîne dont elle lie tous les habitants innocents de la terre les uns aux autres : c'est par elle qu'ils s'approchent encore sans se connaître, qu'ils s'entendent sans se parler, et qu'ils se servent sans autre intérêt que celui de s'obliger.

Hélas ! elle porta autrefois l'habitant de l'Afrique a tendre une main amie a l'Asiatique , qui la S couvrit de fers , et celui de l'Amérique a offrir sa | cabane hospitalière à l'Européen, qui la baigna de ! sang. Mais quand la politique des puissances invoque la patrie pour détruire les patries ; quand la morale de leurs passions a sanctionné leurs crimes j par des religions corrompues ; quand les infortunés sans défense semblent n'avoir plus d'espoir, la morale céleste fait entendre leur voix. Toutes les ames sont émues, toutes les tyrannies sont ébranlées. Le fil de la pitié, touché par elle, a des secousses plus rapides que le fil électrique agité par la foudre.

ICe fut elle qui , montrant le corps sanglant de Lucrèce au peuple romain, renversa le pouvoir odieux des Tarquins. Ce fut elle qui , jetant les Sabines entre deux armées qui couraient à la vengeance , fit oublier a leurs soldats furieux les noms :de Sabïns et de Romains, pour les rappeler h ceux jde frères , de pères et d'époux , et fit tomber de leurs mains les épées tranchantes , en leur opposant, pour boucliers , de petits enfants nus sur le sein maternel. C'est elle qui ébranle aujourd'hui I les deux mondes, en criant aux rois et aux sujets , aux blancs et aux noirs : Vous êtes tous des hommes.

Elle n'a pas besoin de diplômes pour constater les droits du genre humain; elle les a renfermés dans le cœur de chacun de nous. Elle y a imprimé ce sentiment ineffaçable : Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fît. Plus habile que la politique des nations, elle seule composa l'intérêt général des intérêts particuliers. Elle ne varie point avec celle-ci ; mais elle est immuable comme la divinité, sur laquelle elle s'appuie. C'est d'elle seule qu'elle espère sa récompense : en effet, si l'homme moral l'attendait de ses semblables , combien de fois il serait tenté de s'écrier comme Bru lus : 0 vertu, tu n'es qu'un vain nom !

Je vous prends a témoin , génies de tous les siècles qui avez bien mérité des hommes, malgré leurs persécutions : Confucius, Pythagore, Homère , Socrate , Platon , Épictète , Marc-Aurèle , Fénelon , Jean-Jacques , et vous tous qui avez excellé en vertus , en science . en art, en éloquence ; soit que vous ayez vécu dans la solitude ou dans les assemblées des nations , sur le trône ou dans les fers ; c'est cette lueur divine qui vous a guidés. Elle seule éclaire l'esprit et réchauffe le cœur. Sans elle, tout est froid mortel et obscurité profonde ; et il est bien remarquable que parmi les hommes aveuglés par leur ambition, qui ont eu le malheur de la méconnaître, il n'y en a pas un seul qui ait fait une découverte utile au genre humain.

En effet, nous n'avons rien que d'emprunt, et c'est de la Divinité que nous recevons tout. Socrate disait à Aristodème , qui niait les dieux : « Vous croyez que vous avez de l'intelligence; » comment donc pouvez-vous croire qu'il n'y ait » point aussi dans la nature un être universel in- » telligent? Vous savez que votre corps n'est formé » que d'une petite portion des éléments ; il n'y au- » rait donc que votre entendement qui vous serait » venu de je ne sais où, par un bonheur tout-à- » fait extraordinaire? Vous êtes bien persuadé que » c'est cet entendement qui conduit votre corps » dans toutes ses actions; comment pouvez-vous » donc penser qu'il n'y ait pas aussi une intelli- » gence qui dirige le grand corps de l'univers , et » qui en ait rangé toutes les parties dans Tordre » admirable que vous y voyez? Je ne vois pas , me » direz-vous, cette Divinité qui gouverne toutes » choses ; mais vous ne voyez pas non plus votre » ame ; en conclurez-vous que ce n'est pas elle qui » vous conduit, mais le hasard seulement? Croyez- » vous que votre vue puisse embrasser un paysage , » et que celle de la Providence ne s'étende pas à » tout le monde ? Pensez-vous que votre esprit

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» puisse songer tour a tour aux affaires d'Athènes, » de Sicile et d'Egypte, et que l'esprit universel » ne puisse s'occuper a la fois de toutes celles de » l'Univers?

Aristodème ayant répondu à Socrate qu'il concevait une si haute idée de la Divinité, qu'il en concluait qu'elle n'avait pas besoin de ses services : « Vous pensez donc, reprit Socrate, qu'on ne doit » point de reconnaissance à son bienfaiteur! Plus » la Divinité a fait paraître de magnificence dans » le soin qu'elle a pris des hommes , plus ils lui » doivent de respect. En effet , considérez qu'elle » a réuni dans les hommes seuls toutes les jouis- » sances qu'elle a dispersées dans les autres ani- » maux ; qu'elle a revêtu leurs corps des plus belles » formes ; qu'elle n'a donné qu'à eux la faculté de » parler et de converser ; qu'elle a mis le comble » à ses bienfaits en leur donnant des ames capa- » bles de la connaître, d'imiter ses ouvrages par » leur intelligence, et d'entrer en communication » avec elle par leurs vertus. »

Socrate avait sans doute raison. On peut môme pousser ses arguments plus loin. On peut dire que c'est sur l'intelligence seule de la nature que se forme la nôtre, à la différence de l'instinct des animaux , qui naît avec eux. 11 y a apparence que si un enfant était élevé tout seul , dès sa naissance ; dans une caverne obscure, il y resterait constamment dans un état d'imbécillité. Si celte caverne était remplie des monuments de l'industrie humaine , et qu'elle vînt a être éclairée par la lumière d'une lampe , sans doute il acquerrait bientôt quelque connaissance des arts , sans toutefois se former aucune idée de la Divinité. Supposons qu'un Vaucanson lui apparaisse avec quelque machine qui pourvoie à ses besoins, il est vraisemblable qu'un sentiment religieux s'élèverait dans son cœur avec celui de la reconnaissance : l'inventeur d'un art utile serait pour lui un Dieu. C'est ainsi que des peuples enfants ont déifié une Minerve, une Cérès , un Bacchus. Supposons maintenant que la lampe s'éteigne , que la machine disparaisse ; mais que tout a coup les portes de la caverne s'ouvrent , et qu'il voie , pour la première fois ; une terre couverte de verdure et de fleurs , des vergers chargés de fruits , une foret, une rivière, des oiseaux , une jeune fille au pied d'un arbre et un astre au haut des cieux, baignant tous ces objets des flots de sa lumière ; oh ! dans quel ravissement seraient tous ses sens ! Croyez-vous qu'il méconnût alors un Dieu dans la nature? Voyez comme sa curiosité l'agite ! Semblable a un enfant de nos villes qui , après un rigoureux hiver,

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