AU JARDIN DÈS PLANTES DE PARIS
L'étude de la nature est la base de toutes les connaissances humaines. Le Cabinet national d'Histoire naturelle et son Jardin des Plantes sont destinés, à Paris, a en renfermer les principaux objets pour l'instruction publique. Peu d'hommes connaissent tout le prix decet établissement, parcequ'iîsn'y font pas plus d'attention qu'à la nature môme au sein de laquelle ils vivent. Ils peuvent s'en former une idée, en considérant combien d'états viennent y puiser des lumières. Les minéralogistes, les botanistes, les zoologistes ; ensuite ceux qui professent les arts qui émanent des trois premiers règnes de la nature, les lapidaires, les chimistes, les apothicaires, les distillateurs, les chirurgiens, les anatomistes , les médecins; enfin ceux mêmes qui exercent les arts de goût, les dessinateurs, les peintres, les sculpteurs, viennent y chercher chaque jour de nouvelles connaissances. C'est la que se sont formés les Tournefort, les Rouelle, les Macquer, les Jussieu, les Vaillant, les Buffon , ainsi que les savants qui l'illustrent aujourd'hui, dont les ouvrages se sont répandus dans tout l'Europe, avec une multitude de végétaux utiles ou agréables qui ont pris naissance dans sesjardins. Qui croirait qu'avec tant d'avantages, cet établissement est encore très imparfait, puis-
* A l'époque où ce mémoire fut pub'ié , Bernardin de Saint- Pierre était intendant du Jardin des Plantes. Ce mémoire, plein de vues et d'observations utiles , a eu dans la suite des temps tout !e succès qu'on pouvait en espérer. Ainsi , c'est à l'auteur des Études de ta nature que la France doit la formation de cette ménagerie qui est aujourd'hui l'un des plus beaux or* nements du Jardin du Roi, ( A. -M. )
MEMOIRE SUR LA MENAGERIE
qu'il lui manque la partie principale de l'histoire naturelle?
A Dieu ne plaise que nous soyons assez insensés pour vouloir y rassembler tous les ouvrages de la nature, plus profonde et plus vaste que l'Océan! L'homme le pins actif, dans le cours de la vie la plus longue, n'en peut entrevoir que les principaux rivages ; mais ses études élémentaires doivent au moins en embrasser l'ensemble. Ainsi une mappemonde offre au voyageur l'image du globe qu'il doit parcourir. Celui de la nature ne présente, dans le Jardin, qu'un de ses hémisphères.
Le Cabinet renferme les trois règnes de la nature morte : des fossiles, des herbiers , des animaux disséqués , empaillés, injectés. Le jardin ne contient que les deux premiers règnes de la nature vivante : un sol en activité , et des plantes qui végètent; il n'a point d'animaux qui sentent, qui aiment, qui connaissent. Le Cabinet montre les dépouilles de la mort; le Jardin , au contraire , les premiers éléments de la vie. Le Cabinet est le tombeau des règnes de la nature ; le Jardin en doit donc être le berceau. Les Egyptiens représentaient cette mère commune de tant d'enfants avec trois rangs apparents de mamelies, sans doute comme des symboles de ces trois règnes : le Jardin manque du plus important, puisqu'il n'a pas le règne animal , pour lequel a été créé le végétal, et avant
tOUt, LE FOSSILE *.
L'anatomie comparée des animaux suffît, diton, pour les connaître. Quelques lumières qu'elle ait répandues sur celle de l'homme même, l'élude de leurs goûts, de leurs instincts, de leurs passions, en jette de bien plus importantes pour nos besoins et pour notre propre existence : elle est le complément de l'histoire naturelle. C'est cette étude qui a rendu Buffon si intéressant, non seulement aux savants, mais à tous les hommes. Mais cet écrivain illustre, ayant manqué de beaucoup d'objets d'observations, n'a travaillé souvent que sur des mémoires incertains : ses remarques les plus utiles lui ont été inspirées par les animaux qu'il avait lui-même étudiés, et ses tableaux les mieux coloriés sont ceux qui les ont eus pour modèles : car les pensées de la nature portent avec elles leur expression. Quelles riches études il nous eût laissées , s'il avait pu les étendre à une ménagerie! Celle de Versailles fut toujours l'objet de ses désirs; il aurait voulu la joindre au Jardin des Plantes ; mais, quelque grand que fût son crédit,
* Voyez page 765 , la note première.
il n'osa la disputer à l'homme de la cour qui en avait le gouvernement. Ainsi la ménagerie resta à Versailles, et ne fut pour la nation qu'un objet inutile de luxe et de dépense : mais il n'y a pas de Juin doute qu'elle ne fût devenue la portion la plusim-u portante de l'histoire naturelle, sous ses yeux et] sous ceux des naturalistes.
Pour moi, qui, du sein de ma solitude, ai été appelé à remplir la place de Buffon au Jardin des : Plantes , sans posséder a fond aucune des sciences j qui illustrent en particulier mes collègues, je crois de mon devoir principal de chercher à établir un ensemble dans toutes les parties de cet utile établissement, en y attachant une ménagerie. Les ^ circonstances ne sauraient être plus favorables; on i p nous offre les animaux de celle de Versailles, et il y a , pour les recevoir a Paris, un grand lerrain, non occupé, avec ses bâtiments, qui est enclavé dans le Jardin des Plantes, et qui appartient à la nation. Il me sufût donc d'exposer en peu de mots l'état où se trouve la ménagerie de Versailles , son utilité au Jardin des Plantes et les moyens économiques qui peuvent l'y établir, pour déterminer la nation à accorder les fonds nécessaires a son entretien. Le zèle des ministres, l'intérêt de la municipalité (le Paris, la bonne volonté de son département, les lumières et le patriotisme de la Convention nationale, suppléeront à mon défaut de crédit.
M. Couturier , régisseur-général des domaines de Versailles, m'écrivit, il y a quelques jours, que le ministre des finances l'avait chargé d'offrir au Cabinet d'Histoire naturelle les animaux de la mé nagerie, en m'engageant à les venir voir. Les in firmités de M. Daubenton ne lui permettant pas de m'accompagner , j'y invitai M. Thouin , jardi nier en chef, et M. Desfontaines, professeur debo tanique du Jardin national des plantes. M. Thouin était chargé de plus, de la part du ministre de l'intérieur, de prendre dans les jardins de Trianon, Bellevue, etc. , etc. , les plantes rares qui pouvaient convenir au Jardin national. Nous nous rendîmes, avec M. Couturier , a la ménagerie , où nous fûmes introduits par M. Laimant, qui en est l'inspecteur et le concierge.
Nous n'y trouvâmes que cinq animaux étrangers, a la vérité fort rares et fort curieux.
\° Le Couagga : c'est une espèce de cheval zé bré a la tête et aux épaules; il est venu du cap de Bonne Espérance en H 784. Il est doux. Il se présenta de lui-même à sa grille pour se laisser cares ser, excepté aux oreilles; particuliarité qui, dit-on, lui est commune avec l'âne.
Il:
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2° Le Bubale : c'est une espèce de petit bœuf qui tient du cerf et de îa gazelle ; il a été envoyé en -1785 par le dey d'Alger. Il est susceptible de domesticité, comme le Couagga ; comme lui, il venait chercher des caresses à travers sa grille.
5° Le pigeon huppé de l'île de Banda. Brisson le nomme le faisan couronné des Indes , mais il boit en pompant l'eau, comme le pigeon. Cet oiseau est magnifique : son plumage est bleu , et il est de la taille d'un poulet d'Inde. Il est couronné d'une superbeaigrette bleu de ciel, quiluicouvre : la tête en forme d'auréole; il est fort sauvage en nous voyant , il se tint dans le fond de sa loge, où il allait et venait dans une agitation perpétuelle. 11 est cependant a îa ménagerie depuis -1787. .
4° Le Rhinocéros, envoyé de l'Inde en 477 1 . 11 avait alors un an. Cet animal est fort rare en Europe. Sa lourde masse, en contraste avec sa tête, qui ressemble a celle d'un aigle; sa peau épaisseà plusieurs plis, qui le couvre comme une robe ; les gros boutons dont elle est parsemée ; sa corne unique sur le nez ; ses pieds à trois ergots ; son membre génital tourné en arrière, par lequel nous lui vîmes lancer au loin son urine, comme un jet d'eau, nous offrirent une nouvelle combinaison de formes dans l'ordre des quadrupèdes. Moins intelligent que l'éléphant, il aime à se bauge r comme le sanglier. Il n'en paraît pas moins sensible aux caresses : il passa, pour les recevoir, son large museau a travers sa palissade. Je remarquai que sa corne, qu'il a entièrement usée contre les barreaux, n'avait point d'os au centre, comme celle des bœufs, et que la racine était toute parsemée de petits points blancs. M. Daubenton m'a dit que ce n'était qu'un paquet de crins agglutinés.
5° Un beau Lion , arrivé du Sénégal en septembre -S 788; il avait alors sept a huit mois, ainsi qu'un chien braque, son compagnon, avec lequel il a été élevé. Leur amitié est un desplus touchants spectacles que la nature puisse offrir aux spéculations d'un philosophe. J'avais lu dans les voyages de Jean Mecque t, fondateur et garde du cabinet des singularités du roi, sous Henri IV , l'histoire d'un chien qu'il avait vu a Maroc dans la fosse aux lions, où on Lavait jeté pour être dévoré : il y vivait paisiblement sous la protection du plus fort d'entre eux, qu'il s'était attirée en le flattant et lui léchant une gale qu'il avait sous le menton. Mais l'ami du lion de Versailles est plus intéressant que le protégé du lion de Maroc. Dès qu'il nous aperçut, il vint avec le lion a îa grille, nous faisant fête de îa tête et de la queue. Pour le Mon,
| il se promenait gravement le long de ses barreaux, I contre lesquels il frottait sa tête énorme. L'air séj rieux de ce terrible despote et l'air caressant de son ami, m'inspirèrent pour tous deuxle plus tendre intérêt. Jamais je n'avais vu tant de générosité dans un lion, et tant d'amabilité dans un chien. Celui-ci sembla deviner que sa familiarité avec le roi des animaux était le principal objet de notre curiosité. Cherchant a nous complaire dans sa captivité , dès que nous lui eûmes adressé quelques paroles d'affection, il se jeta d'un air gai sur la crinière du lion, et lui mordit en jouant les oreilles. Le lion, se prêtant à ses jeux, baissa la tête et lit entendre de sourds rugissements. Cependant ce chien si complaisant et si hardi portait à son côté une cicatrice toute rouge, qu'il léchait de temps en temps, et qu'il semblait nous montrer comme les effets d'une amitié trop inégale. J'admirais la | gaieté franche du chien sans rancune et sans méfiance auprès de son redoutable ami , après une si cruelle injure. Toutefois, les caprices, l'humeur, les premiers mouvements, sont plus rares et ont des suites moins dangereuses dans leur société que dans la plupart de celle des hommes. Le lion se livre très-rarement à la colère envers son compagnon. On mous assura qu'il 1 invitait souvent à se jouer, en se mettant sur le dos, les pâtes en l'air , et le serrant entre ses bras.
Tel est l'état où nous avons trouvé la ménagerie. Cependant, qui le croirait? ce petit nombre d'animaux venus de si loin, si curieux et si intéressants, ne nous ont été offerts que pour en faire des squelettes. M. Laimant, concierge de la ménagerie, nous dit que depuis la révolution elle avait été pillée; qu'on en avait enlevé un dromadaire, cinq espèces de singes et une foule d'oiseaux dont la plupart avaient été donnés à l'écorclieur, faute de moyens pour les nourrir. 11 nous fit ce récit les larmes aux yeux; car, indépendamment du zèle qu'il a pour cet établissement qu'il dirige depuis vingt ans, il est père de six petits enfants charmants , auxquels il ne pourra donner de pain lui-même par la destruction de sa place.
Le raisonnement le plus spécieux employé pour l'anéantissement total de la ménagerie , c'est que ces animaux ne servent a rien; qu'ils sont dangereux dans une ville, surtout les carnassiers, et qu'il sont coûteux à nourrir.
Si nous portons la parcimonie sur de si petits objets, que dirons-nous aux puissances d'Afrique et d'Asie qui, de temps immémorial, ont coutume de nous faire des présents d'animaux ? Les tuerons-
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nous pour en faire des squelettes? ce serait leur faire injure. Les refuserons-nous , en leur disant que nous n'avons plus de quoi les loger ni les nourrir? Nos relations politiques nécessitent donc l'existence d'une ménagerie. Si elle a été jusqu'à présent un établissement de faste, elle cessera de l'être quand elle sera placée dans un lieu destiné à l'étude de la nature. Nous proposerons des moyens d'économie en parlant de son établissement : auparavant, occupons-nous de son utilité.
Une ménagerie est donc nécessaire aux bienséances et à la dignité de la nation. Elle l'est essentiellement a l'étude générale de la nature , comme nous l'avons déjà dit. Elle ne l'est pas moins a celle des arts libéraux. Des dessinateurs et des peintres viennent chaque jour au Jardin national pour y dessiner des plantes étrangères , lorsqu'ils ont a représenter des sites d'Asie, d'Afrique et d'Amérique. Les animaux des autres climats leur seront aussi utiles; ils en étudieront les formes, les attitudes, les passions. Ils en ont déjà, dira-t-on, des modèles en plâtre. Mais d'après quel plâtre Puget a-t-il sculpté le lion dévorant qui déchire les muscles de Milon de Crotone? Artistes, poètes, écrivains, si vous copiez toujours, on ne vous copiera jamais. Voulez-vous être orinaux et fixer l'admiration de la postérité sur vos ouvrages ; n'en cherchez les modèles que dans la nature.
Une ménagerie sera utile à Paris, en y attirant des curieux. Ceux qui veulent achalander une foire y apportent des animaux étrangers ; et la partie où on les montre en est la plus fréquentée. C'est une curiosité naturelle a tous les hommes. Si les monuments morts des arts illustrent une capitale et y appellent les voyageurs , les monuments vivants de la nature sont bien plus dignes de leurs regards. Une statue égyptienne nous donne quelque perception de l'Afrique, de ses arts imparfaits et de ses peuples passagers ; mais le noir basalte ou le porphyre sanglant , dont elle est formée, nous présente une idée de ses tristes rochers; la raquette hérissée d'épines et l'aloès ferox maculé de sang, qui les couronnent, nous offrent une image encore plus vive de ses sites barbares ; et le lion fauve qui naquit clans leurs cavernes, aux pâtes armées de griffes, a la voix rugissante, nous imprime des sensations bien plus profondes de ses solitudes redoutables , que ses sombres fossiles et ses végétaux épineux. Le philosophe cherche par quelle loi un animal renforce son caractère indomptable dans l'esclavage, tandis que le nègre, son compatriote; et bien sou-
vent le blanc, ont dégradé celui de l'homme au sein même de la liberté.
Les animaux féroces , dit-on , sont dangereux dans une ville, parce qu'ils peuvent venir à s'échapper. C'est une bien faible objection contre l'établissement d'une ménagerie. On ne l'a jamais employée contre les animaux qu'on amène journellement aux foires et sur les boulevarts de Paris. On ne voit point qu'il s'en échappe aucun, quoiqu'ils ne soient renfermés que dans de mauvaises cages de bois mobiles : comment donc pourraient-ils le faire dans des loges solides et bien grillées d'une ménagerie, où ils ont de plus des cours particulières? D'ailleurs, quand cet accident est arrivé, il n'en est résulté aucun malheur. Une bêle féroce dans les rues d'une ville est aussi étonnée à la vue du peuple, que le peuple l'est a la vue de la bête féroce: ses gardiens la reprennent aisément. C'est ce qui arriva , il y a quelques années , en Angleterre, lorsqu'une hyène sortit de sa cage en la débarquant d'un vaisseau.
Il est très remarquable que la solitude renforce le caractère de tous les êtres , et que la captivité i'aigrit. Cette observation a fait conclure a l'Anglais Howard, ce bienfaiteur des prisonniers, que pour réformer des hommes enfermés pour leurs mauvaises habitudes, il ne fallait pas les laisser seuls. 11 en doit être demêraedes animaux renfermés, surtout de ceux qui, comme les féroces, ne reçoivent souvent de visites que pour éprouver des outrages. La société et les bienfaits influent sur les lions mêm?s; au point de les rendre familiers. On voit a Alger et à Tunis des lions aller et venir dans les maisons des grands, sans faire de mal; ils jouent avec leurs serviteurs, dont ils sont caressés. Ce fut sans doute par l'influence toute-puissanle des bienfaits , qu'un citoyen de Carthage se faisait suivre d'un lion apprivoisé ; ce qui obligea le sénat à le bannir, dans la crainte qu'il ne se servit de ses talents pour subjuguer la république. Carthage ne méritait pas de subsister long-temps, puisqu'elle punissait l'homme le plus capable de la gouverner. C'est un apprentissage sans doute utile pour régir les hommes, que l'art d'apprivoiser des lions. C'était entouré de lions et de bêtes féroces sensibles aux charmes de l'harmonie, que les Grecs représentaient Orphée, le premier de leurs législateurs.
Le lion de la ménagerie est une preuve de ce que peut l'influence de la société sur le caractère le plus sauvage; il est beaucoup plus gai qu'un lion solitaire. J'ai été le voir une seconde fois dans la compagnie d'une dame qui s'amusa a faire
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mouvoir son éventail devant loi; il la regarda avec la plus grande attention et prit toutes les attitudes d'un chat qui veut jouer.
J'attribue cette disposition du lion pour la sociabilité à l'amitié de son chien. Comme l'homme s'est servi des espèces si variées des chiens pour subjuguer toutes les espèces d'animaux par la force, peut-être réussirait-il à s'en servir encore pour les attirera lui par la bienveillance: l'amitié naturelle des chiens pour l'homme lui servirait peut-être d'intermédiaire pour acquérir celle des animaux. J'ai vu des chiens liés de la plus intime affection avec des chevaux, des chats et même des oiseaux, et réciproquement. J'ai vu a l'île de Bourbon, chez le commissaire de la marine, un kakatoès de la grande espèce , qui s'était pris (f une si grande affection pour un chien épagneul, qu'il volait au-devant de lui dès qu'il l'apercevait : il le suivait en jetant des cris de joie; et lorsque son ami était entré dans l'appartement et s'était couché, il mettait sa tête entre ses pales, sans remuer, pendant des heures entières. Mais, après tout, l'amitié la plus forte n'est qu'une nuance de l'amour. Je pense que si on eût élevé une chienne de la plus grande espèce avec le lion de la ménagerie, leur affection mutuelle eût redoublé, et qu'il en fût résulté peut-être un accouplement. Pline dit, d'après Àrislote, que les Indiens faisaient couvrir leurs chiennes par des tigres, et qu'il en naissait des chiens-tigres, mais qu'ils ne se servaient que de ceux de la troisième îittée ; ceux des deux premières étant trop dangereux. On s'est procuré ainsi en France des chiens-loups; pourquoi ne par viendrait-on pas à a voir des chienslions? On peut au moins, au défaut d'une compagne, donner des amis aux animaux féroces, comme on le voit par l'exemple du lion. Le rhinocéros, dont l'instinct, semblable à celui du sanglier, paraît stupide, est sensible à l'amitié. Je l'ai vu, en 1770, à son passage a l'Ile-de-France ; il haïssait les cochons, et écrasait avec sa corne, contre le bord du vaisseau, tous ceux qui venaient à sa portée ; mais il avait pris une chèvre en affection; il la laissait manger son foin entre ses jambes. Ainsi, au défaut de l'amour, on peut offrir a ces { ristes célibataires les consolations de l'amitié, et, par celle des animaux apprivoisés, les amener à celle de l'homme. Les faits que j'ai cités motivent ces aperçus sur la. civilisation des bêtes féroces, et la possibilité de produire, par leur moyen, des races de chiens plus fortes et plus courageuses. On réussirait peut-être encore a adoucir leur naturel carnassier, en les nourrissant
de végétaux. C'est peut-être à cette nourriture qu'on doit attribuer la douceur des tigres en Egypte, cette terre si abondante en fruits spontanés. L'étude suivie de leurs mœurs dans une ménagerie peut donc procurer de grandes lumières a la philosophie , et des avantages même à l'économie rurale.
D'après l'utilité qu'on peut tirer des animaux carnassiers , il n'est pas nécessaire de s'étendre sur celle qui peut résulter des pâturants et des granivores. On peut donner au bubale et au grand pigeon de Banda des femelles de leur pays. A leur défaut, on peut les croiser avec des espèces domestiques et se procurer des races distinguées par leur grandeur ou leur légèreté. Le couagga est hongre, et le rhinocéros est d'une taille trop démesurée. Cependant Chardin dit qu'il est dans un état de domesticité en Ethiopie, et que les habitants s'en servent pour labourer leurs terres. Quoi qu'il en soit , ce n'est que dans les ménageries qu'on est parvenu à naturaliser les premiers animaux dont les postérités peuplent nos campagnes; et en croisant leurs races, qu'on s'est procuré des variétés utiles dans leurs espèces. C'est ainsi qu'il en a été des diverses espèces de chevaux , de bœufs et de brebis ; de l'âne, qui nous a donné ensuite le mulet , tous deux étrangers encore au pays du nord ; de la poule d'Inde , de la pintade, des diverses espèces de pigeons , du canard de Barbarie, des variétés si nombreuses de nos poules domestiques, du faisan, et de beaucoup d'autres animaux venus originairement de l'Asie, de l'Afrique et de l'Amérique, et qui étaient aussi étrangers à notre climat que la vigne , le figuier , le mûrier , le cerisier, l'olivier, la pomme de terre, et la plupart de nos arbres fruitiers, de nos légumes et de nos fleurs. Les mêmes contrées qui nous ont donné tant d'arbres qui enrichissent nos métairies et décorent nos jardins, nourrissent des quadrupèdes et des oiseaux dont nous pouvons peupler nos basses-cours et nos bosquets. Le règne animal renferme encore plus de familles que le règne végétal ; et si nous avons naturalisé plus de végétaux que d'animaux, c'est que l'éducation des premiers est bien plus aisée que celle des seconds. On ne transporte pas, d'un bout du monde a l'autre, des quadrupèdes comme des plantes, ni des œufs comme des graines. Ces voyages, ces nourritures, ces premières éducations qui demandent tant d'expérience , sont au-dessus des moyens et du savoir de la plupart des hommes; il n'y a qu'une nation riche qui puisse faire ces entreprises dispendieuses , et des naturalistes qui soient capables
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de les exécuter. Une ménagerie n'est donc pas moins intéressante qu'un jardin pour l'économie rurale , surtout dans un lieu destiné à l'instruction publique.
Ces deux établissements réunis se prêteront mutuellement des lumières. On y étudiera les rapports des animaux avec les plantes qui leur sont compatriotes : ce n'est que par cette double harmonie qu'on peut les naturaliser. Nous verrions le castor se loger sur le bord de nos rivières , s'il y trouvait encore des peupliers ; et le renne paître dans nos montagnes à glace, si son lichen y était abondant. On peut offrir sans frais dans les serres chaudes du Jardin , aux animaux délicats , les températures et les plantes de leur pays. Ils oublieront leur captivité à la vue des végétaux qui les ont vus naître , et se livreront aux amours par les douces illusions de la patrie. On y verrait le colibri et l'oiseau-mouche faire leurs nids clans les feuillages des orangers et des bananiers. Plusieurs espèces de vers à soie de la Chine fileraient leurs cocons dorés sur son mûrier, et la cochenille du Mexique couvrirait de sa postérité pourprée les feuilles du nopal. C'est par des moyens semblables que déjà des curieux sont venus à bout de multiplier des ouistitis, des bengalis, des perroquets. Que sait-on si ces espèces utiles ou charmantes ne peupleront pas un jour nos bocages? Plusieurs d'entre elles, même des colibris, se sont répandues des contrées chaudes de l'Amérique dans celles qui sont plus froides que la France. 11 en est de même des transmigrations des plantes; la nature ne les opère que par degrés : l'art doit limiter. La poule d'Inde et le faisan ont vécu dans nos ménageries avant de paître dans nos campagnes ; le figuier et la vigne même ont végété dans nos serres avant de tapisser nos collines. Peut-être un jour les îles Antilles recevront le nopal chargé de cochenilles du même établissement pour lequel je sollicite une ménagerie , comme elles ont reçu de son jardin l'arbre du café. Oh ! que d'industrie et de jouissances y apportera un jour la liberté des blancs, lorsqu'ils y auront détruit l'esclavage des noirs !
Je ne parlerai point de l'utilité réciproque d'une ménagerie et d'un jardin pour nos animaux domestiques. C'est la qu'on peut essayer divers fourrages nouveaux, croiser les races des chevaux, des taureaux, des béliers, etc., étudier leurs maladies, auxquelles la médecine vétérinaire n'offre souvent, comme la nôtre a nous-mêmes, que des remèdes incertains. Le Jardin renferme dans ses nombreux végétaux mille vertus a décou-
vrir : elles n'y dépendront point des conjectures trompeuses des savants : le docteur y recevra des leçons de la bêle. La science de l'homme n'est in- j faillible que quand elle s'appuie de l'instinct des ii animaux *.
On peut élever encore des poissons , des co- Il quillages, et même des amphibies, dans la grande pièce d'eau du Jardin qui est au niveau de la Seine et qui hausse et baisse avec ses eaux. Je f. ne prétends pas réunir dans une ménagerie î toutes les espèces d'êtres vivants; mais, comme t elle est destinée à l'étude de la nature , au moins on doit y enseigner les éléments des sciences h naturelles , et y former des naturalistes dans j tous les genres, des ichthyologistes , des conchyo- | logistes , etc.
Nous avons négligé la plus vaste et la plus sa- |1 vante partie de l'histoire naturelle, celle des eaux. 1 C'est dans les eaux, et surtout dans celle de l'Océan , que sont les lois primordiales du globe. L'Océan en est le premier et le dernier laboratoire. C'est dans son sein que se sont formés les roches calcaires, les marbres et peut-être les métaux, qui composent la surface de la terre; dans ses courants , les plaines qui l'ont nivelée et les vallons qui l'ont sillonnée; dans ses évaporalions, les vents et les pluies qui la fécondent ; dans ses zones, les bains tièdes qui la réchauffent, les glaces qui la rafraîchissent; et peut-être de leur fonte semi-annuelle , les mouvements alternatifs de pondération qui lui donnent les saisons. C'est encore l'Océan qui reçoit ses débris. Les pluies y retournent en fleuves ; les roches , en sables ; les végétaux et les animaux , en bitumes et en soufres, entretiens perpétuels des volcans, qui fournissen ta leur tour des éléments nouveaux au cercle éternel de la vie et de la mort.
Les naturalistes ont divisé l'histoire naturelle en trois règnes, mais ils n'ont guère parié que de ceux de la terre. L'océan a, pour ainsi dire, ses règnes a part, qui ne ressemblent pas plus à ceux de la nature, que l'eau ne ressemble a l'humus, le madrépore a l'arbre, le poisson au quadrupède. La, sont d'autres effets, et peut-être d'autres lois du mouvement , de la végétation et de la vie. La , les corps, au lieu de tomber perpendiculairement , circulent horizontalement; les végétaux sont pierreux , et se reproduisent sans fleurir; Taies animaux n'ont point de sang, et se multiplient sans s'accoupler ; je parle de ceux qui appartiennent. -en propre aux eaux. L'Océan a des
* Voyez page 765 , la note seconde.
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espèces analogues aux végétaux et aux animaux de ! la terre ; mais il en a un grand nombre qui ne sont qu'a lui et dont les individus sont innombrables. Pour s'en convaincre, il n'y a qu'a lire l'histoire de ses pêches. Celle d'un seul poisson , tel que le hareng, fait la richesse de plusieurs nations. L'histoire naturelle doit donc s'occuper de productions d'un élément qui procure tant d'avantages auxliommes. Lespêches sont desmoissons I, où il n'y a rien à semer, et où tout est a recueillir.
Les productions des eaux, plus gratuites que celles de la terre, n'offrent pas moins de spéculations à la mécanique et a la philosophie , qu'à l'économie politique. L'homme , si vain de son savoir, a tiré la plupart des idées mères de toutes ses inventions, des animaux de la terre, et surtout des insectes, qui maçonnent , filent , tissent, collent, scient, liment, percent, font du papier, etc. ; mais il a fort peu profité de ceux des eaux. Quoiqu'il s'élève aujourd'hui dans la région du ton- ! nerrre,au moyen d'un ballon rempli d'air inflammable , l'aigle ne lui montrera peut-être jamais a y voler; mais le poisson peut lui apprendre à y voguer. La forme carénée des poissons, leurs nageoires, leurs queues , ont déjà servi de patrons à la coupe, aux rames et au gouvernail de ses barques; mais son imitation est encore bien imparfaite. Une barque avance avec ses rames; mais combien depoissons nagent beaucoup plus vite par le seul mouvement de leur queue ! Ne pourrait-on pas construire un bateau d'une matière plus souple que le bois, de forme allongée comme un poisson, qui voguerait comme lui par le seul mouvement de son gouvernail? Nos marins se servent quelquefois de ce moyen lorsqu'ils font avancer un bateau, en plaçant à son arrière une rame ! qu'ils font mouvoir à adroite et a gauche ; mais ce j levier étant trop court, et de plus oblique à l'ho- Irizon, son mouvement d'ondulation ne produit que peu d effet.
lî me reste à répondre à quelques objections qui i m'ont été faites par des botanistes mêmes , sur l'é- \ tablissement d'une ménagerie d'animaux au Jari din des Plantes. lis veulent qu'on dissèque ceux de (Versailles, et qu'on les place au cabinet. « Il suf- » fit , disent-ils , d'étudier les animaux morts pour » connaître suffisamment leurs genres et leurs » espèces. » Ceux qui n'ont étudié la nature que dans des livres ne voient plus que leurs livres ildans la nature : ils n'y cherchent plus que les noms et les caractères de leurs systèmes. S'ils sont batanistes , satisfaits d'avoir reconnu la plante dont leur auteur leur a parlé , et de l'avoir rap-
portée a la classe et au genre qu'il leur a désignés, ils la cueillent, et, l'étendant entre deux papiers gris , les voila très contents de leur savoir et de leurs recherches. Ils ne se forment pas un herbier pour étudier la nature, mais ils n'étudient la nature que pour se former un herbier. Ils ne font de même des collections d'animaux que pour remplir leur cabinet et connaître leurs noms , leurs genres et leurs espèces.
Mais quel est l'amateur de la nature qui étudie ainsi ses ravissants ouvrages? Quelle différence d'un végétal mort, sec, flétri, décoloré, dont les tiges , les feuilles et les fleurs s'en vont en poudre, à un végétal vivant, plein de suc , qui bourgeonne, fleurit , parfume, fructifie, se ressème, entretient mille harmonies avec les éléments, les insectes, les oiseaux , les quadrupèdes , et , se combinant avec mille autres végétaux , couronne nos collines ou tapisse nos rivages !
Peut-on reconnaître la verdure et les fleurs d'une prairie dans les bottes de foin , et la majesté des arbres d'une forêt dans des fagots? L'animal perd parla mort encore plus que le végétal , parcequ'il avait reçu une plus forte portion de vie. Ses principaux caractères s'évanouissent : ses yeux sont fermés, ses prunelles ternies , ses membres raides; il est sans chaleur, sans mouvement, sans sentiment, sans voix, sans instinct. Quelle différence avec celui qui jouit delà lumière, distingue les objets , se meut vers eux , aime, appelle sa femelle, s'accouple, fait son nid, élève ses petits, les défend de ses ennemis , étend ses relations avec ses semblables et enchante nos bocages ou anime nos prairies! Reconnaîtriez- vous l'alouette matinale et gaie comme l'aurore , qui s'élève en chantant jusque dans les nues, lorsqu'elle est attachée par le bec à un cordon ; ou la brebis bêlante et le bœuf laboureur, dans les quartiers sanglants d'une boucherie? L'animal mort le mieux préparé, ne présente qu'une peau rembourrée, un squelette , une anatomie. La partie principale y manque : la vie qui le classait dans le règne animal. Il a encore les dents d'un loup, mais il n'erra plus l'instinct, qui déterminait son caractère féroce et le différenciait seul de celui du chien si sociable. La plante morte n'est plus végétal , parcequ'elle ne végète plus; le cadavre n'est plus animal, parcequ'il n'est plus animé; l'une n'est qu'une paille, l'autre n'est qu'une peau. Il ne faut donc étudier les plantes dans les herbiers, et les animaux dans les cabinets , que pour les reconnaître vivants , observer leurs qualités, et peupler de ceux qui sont utiles nos jardins et nos métairies.
MÉMOIRE SUR LA MÉNAGERIE
« Les animaux étrangers, ajoute-t-on , perdent » leur caractère dans la captivité , et il n'y a que » des voyageurs qui, allant dans leurs pays , puis- » sent les connaître dans leur état naturel; » en conséquence on propose d'employer les fonds que je sollicite pour une ménagerie nationale, à faire voyager des zoologistes.
Si les animaux perdent leur caractère par la captivité, il le perdent bien davantage par la mort. A quoi donc serviraient les voyages des zoologistes qui n'iraient nous chercher que leurs peaux ou leurs squelettes ?
Si une ménagerie affaiblit le caractère des animaux en les captivant, autant en fait une serre chaude de celui des plantes; car un palmier y est aussi captif dans son caisson , qu'un rhinocéros dans sa loge. Il y a plus , c'est que l'animai dégénère beaucoup moins en captivité que le végétal. Certainement le bambou , le café , les palmiers de nos serres , sont plus petits et plus rachitiqucs que les autruches, les lions et les autres animaux des mêmes climats qu'on amène en Europe, parçcque ceux-ci ont, pour l'ordinaire, toute leur crue lorsqu'on les envoie , et qu'il est plus aisé de leur procurer les aliments qui leur conviennent , qu'aux végétaux, le sol et les températures dont ils ont besoin. Cependant conclurait-on de la dégénération des plantes étrangères dans nos serres chaudes , qu'il faut les supprimer et envoyer les botanistes voyager en Asie , en Afrique et en Amérique, pour nous les faire connaître en Europe? Mais en a-t-on jamais fait voyager uniquement pour chercher des herbiers? n'attend-on pas d'eux , au contraire, qu'ils ne nous apporteront des plantes mortes, que quand ils ne pourront pas nous les donner vivantes? ne leur recommande-t-on pas d'en recueillir les graines, afin de les semer chez nous? ne sont-ce pas eux qui ont peuplé le Jardin national d'une foule de végétaux agréables ou utiles, qui de là se sont répandus dans nos jardins et dans nos campagnes? Quels avantages retireronsnous donc des voyages des zoologistes , s'ils ne nous apportent jamais que des animaux morts? Que feraient-ils d'ailleurs des vivants , puisque la nation n'aura pas de ménagerie pour les recevoir? Ils étudieront leurs mœurs, dit-on , et nous en apporteront des descriptions exactes; ils nous en feront des dessins. Ils en jouiront donc seuls en réalité, tandis que la nation qui les paie n'en aura que les images. Mais a quoi nous servira de les connaître morts, si jamais nous ne devons les voir vivants? Après tout, je voudrais bien savoir comment des zoologistes peuvent connaître à fond les
animaux sauvages d'un pays, dont, au bout du! lfrrH compte, ils ne veulent avoir que les peaux. ComJ in ment étudieront-ils leurs mœurs, s'ils ne les obJ i servent qu'en les couchant enjoué? ils ne les ver-, ront jamais que fugitifs et tremblants. Iront-ilsj „i avec toute leur bravoure, au sein des déserts,! examiner le lion dans sa caverne et le rhinocéros] n dans son marais? Au moins l'animal au pouvoir de l'homme montre encore son instinct; s'il s'al-j i tère par les mauvais traitements , il semble se per-j , i fectionner par les bienfaits. Le lion s'associe unj ami dans les fers; et le rhinocéros, sortant de saj h bauge, vient à travers ses barreaux mendier desj 1l;li> caresses à la main qui le nourrit. | ;
Nos naturalistes voyageront-ils donc toujours enj ;1i> chasseurs? Il fut un temps où l'homme parcourait ^ la terre sans se faire craindre des animaux et sans} ^ les craindre ; ils reconnaissaient en lui l'empreinte! Woti auguste que lui a donnée l'Auteur de la nature. h ^ Les plus forts le regardaient avec respect, et les i plus faibles se mettaient sous sa protection. Les] histoires des anciens solitaires de l'Egypte, des brames de l'Inde , des santons de l'Afrique , ont làdessus des traditions uniformes ; on les retrouve dans les voyageurs les plus dignes de foi. Cook ra conte qu'il a marché souvent, dans les îles inhabitées de l'hémisphère sud, au milieu des pingoins, des phoques et des lions marins, sans qu'aucun de ces animaux s'effrayât à sa vue; ils s'approchaient même de lui et l'observaient avec curiosité. Le voyageur jouit d'une semblable confiance sur l'île déserte de l'Ascension ; j'y ai traversé des légions de frégates et de fous perchés sur leurs rochers, sans qu'aucun d'eux se dérangeât de dessus son nid ou d'auprès de sa femelle. J'ai été témoin d'un semblable spectacle sur les rivages habités du cap de Bonne-Espérance, couverts d'oiseaux marins qui viennent se reposer jusque sur les chaloupes J'y ai vu , près de la douane , un pélican jouer avec un gros chien. Quels seraient les plaisirs et les découvertes d'un amateur de la nature , qui voyagerait dans des pays inhabités, sans armes et sans autres instruments que ses yeux et son cœur ! Il jouirait des instincts variés de tous les animaux, qui s'abandonneraient sans méfiance à ses obser valions, comme aux premiers temps du monde; il apercevrait du moins quelques chaînons des re lations que la nature avait établies dans la chaîne des êtres sensibles, avec l'homme même, et qu'il a le premier rompues par ses armes foudroyantes C'est encore dans les solitudes du cap de Bonne- Espérance que le Hottentot voit Y oiseau de miel \?enir au devant de lui , lui annoncer par son vol
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terre-a- terre et par ses cris répétés la découverte dîme ruche dont il lui demande sa part. C'est sur cette môme terre hospitalière aux animaux innocents , que j'ai vu , près de moi , un autre oiseau , Y ami du jardinier, dépouiller une haie d'insectes et les accrocher à des épines. C'est a l'humanité des peuples sauvages que les animaux découvrent encore leurs instincts, qu'ils cachent à la barbarie des peuples policés. Que d'harmonies touchantes ont été rompues dans nos propres climats par nos naturalistes meurtriers ! On doit sans doute beaucoup de dépouilles d'animaux à nos savants chasseurs ; mais la connaissance de leurs mœurs appartient à des bergers et à des Sauvages. Ce n'est plus que dans des déserts ou chez des peuples humains , que l'animal sans expérience voit l'Européen sans inquiétude, et dans le besoin se met sous sa protection; partout ailleurs, il le fuit comme un tyran.
Une ménagerie bien dirigée peut nous donner encore une image de ces antiques correspondances des animaux avec l'homme. Le cabinet ne nous présente guère que ceux auxquels il a arraché la vie par violence : la ménagerie peut nous montrer ceux à qui il la conserve par ses bienfaits. Cette école, nécessaire à S'élude des lois de la nature , peut devenir intéressante pour celle de la société, et influer sur les mœurs d'un peuple , dont la férocité à l'égard des hommes commence souvent son apprentissage par celle qu'il voit exercer sur les animaux.
Cette ménagerie coûtera, dit-on, beaucoup plus que le jardin , pareeque les animaux consomment plus que les plantes. Mais les plantes qui sont dans les serres chaudes coûtent beaucoup de bois et d'entretien : il leur faut des engrais, des terres de fougère, des caissons, des paillassons, des vitres. Je conviens cependant que les animaux consommeront davantage ; mais il ne sera pas nécessaire de se procurer toutes les familles de ceux qui sont connus ; on ne s'attachera qu'a avoir les plus utiles. Quant à ceux qu'on nous offre aujourd'hui , comme on nous les donne , l'achat n'en coûtera rien. Leur nouriture n'est pas dispendieuse : le bubale, le couagga , le rhinocéros, vivent de foin, d'un peu d'avoine et de son : le lion mange par jour six livres de viande de basse boucherie ; et le chien son ami, six livres de pain par semaine. On peut nourrir le lion a meiiieur marché, avec des équarrissages de chevaux. Leur logement sera de peu de dépense : M. Laimant, concierge de la ménagerie, nous a promis les grilles, les palissades et les charpentes de leurs
loges. M. Couturier, régisseur-général des domaines de Versailles, et rempli d'ardeur pour le bien public, s'est chargé de les faire transporter sans frais, ainsi que les animaux, ayant à sa disposition un grand nombre de chevaux de trait. Enfin, pour comble de facilités, il y a rue de Seine un terrain , ci- devant aux Nouveaux Convertis , qui appartient à la nalion et qui est enclavé dans le Jardin des Plantes : il contient des bâtiments considérar bles, qui n'ont besoin que de quelques cloisons : et il y a, de l'autre côté de la rue, la fontaine Saint- Victor, d'où il est facile de dévoyer de l'eau vive pour les besoins de ces animaux*.
Il ne s'agit donc plus que de fixer une somme annuelle pour leur établissement et leur nourriture, et pour les gages du portier, du gardien, du concierge, du professeur, etc. Quoique cette évaluation ne soit pas de mon ressort, je l'estime à vingt mille livres. La dépense du cabinet, du jardin , de ses professeurs , jardiniers , portiers , garde-bosquets , a été portée cette année à cent mille livres; l'année précédente, elle l'avait été à cent seize mille, sans rien ajouter a l'instruction publique : moyennant cent vingt mille livres, cet établissement aura un cours complet d'histoire naturelle, et donnera des naturalistes, des plantes et des animaux utiles aux quatre-vingt-trois départements de la Fi ance, et même aux pays étrangers. Le jardin seul fournit an nu cil ornent douze a quinze mille plantes où paquets de graines pour cet objet. 11 faut semer avant de recueillir , et les plus beaux fruits d'une dépense nationale sont les lumières ; elles illustrent seules les capitales. Colbert attirait à Paris des étrangers par des fêtes qu'il donnait à Louis XIV ; une nation libre doit les y appeler par des écoles utiles qu'elle ouvre au genre humain. Des villes entières , comme Athènes , et quelques autres de nos jours , ont dû leur principal revenu a des établissements d'instruction publique. Quelle étude est plus digne de l'homme que celle de la nature, d'où émanent toutes les sciences et tous les arts !
J'ai indiqué des moyens d'économie pour la formation d'une ménagerie. On peut les étendre jusqu'aux professeurs mêmes. J'ajouterai donc ici quelques réflexions qui pourront servir à l'organisation future des écoles publiques, et résoudre la grande question déjà agitée, si l'instruction nationale doit être gratuite.
La patrie doit former des citoyens : elle leur doit donc les premières leçons de la morale. Une
* Voyez page 766 , la note troisième.
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mère ne vend point son lait à ses enfants ; elle leur apprend de même sans argent, mais non sans intérêt, à aimer, à parler, à marcher : mais les enfants, devenus des hommes, doivent pourvoir, à leur tour, a leurs besoins et à ceux de leur mère. Ceci posé , la patrie , cette mère commune , fondera gratuitement les écoles qui formeront les corps des enfants par les exercices militaires, et leur cœur par ceux de la morale, cette gymnastique de l'ame. C'est à elle à leur apprendre a en puiser les sentiments dans ses lois, et a les exprimer par récriture, ce lien universel d'une société civilisée. Mais, devenus des hommes, c'est a eux à s'appliquer, suivant leur goût, aux différents arts qui mènent à la fortune : ils peuvent devenir à leur gré, marchands, fabricants, potiers, docteurs ; il suffit que la patrie en fasse des citoyens.
On ne doit pas plus payer avec l'argent les premières leçons du civisme, que celles de l'amitié, de l'amour et de la vertu. J'en conclus donc que les écoles primaires, où l'on enseigne les premiers devoirs de la morale, doivent être gratuites ; mais que les écoles secondaires , où on apprendra les sciences , les arts et les métiers , doivent être payées. Ces conséquences sont dans la nature. Tout ce qui ramène les hommes aux lois naturelles, doit être donné gratuitement, comme les éléments mêmes de la nature ; mais tout ce qui rapporte de l'argent dans la société, doit coûter de l'argent. Cependant , comme les sciences et les arts ont leurs principes dans la nature , et leurs résultats dans la société, j'en conclus que leurs professeurs, surtout ceux des sciences naturelles, doivent être payés en partie par la nation , en partie par leurs élèves : par la nation , qui doit choisir dans tous les genres les hommes les plus habiles pour en former des pépinières de savants et d'artistes; et par leurs élèves, qui doivent en recueillir du lucre dans les diverses conditions de la vie. Il en résultera a la fois plus de zèle de la part des professeurs, et plus d'application de celle des étudiants. La plupart des hommes n'estiment que ce qui leur rapporte ou leur coûte de l'argent. Peu de gens admirent le soleil , qui répand gratuitement des océans de lumière ; mais tout un peuple court les rues la nuit pour voir une illumination de lampions, et en fait d'autant plus de cas qu'elle a plus coûté. Ainsi sentent la plupart des hommes , les savants comme les ignorants, il ne faut donc pas douter que le zèle des professeurs ne redoublât par l'intérêt attaché a leurs leçons, et n'attirât une foule
d'étrangers à Paris pour les entendre. Nous en trouverions beaucoup d'exemples chez les Grecs et chez les Romains , parmi ceux mêmes qui enseignaient la philosophie. Cet usage subsiste en Danemarck et en Suède, parmi les professeurs d'histoire naturelle; et il y a peu de royaumes qui fournissent plus de naturalistes. Le fameux Linnée était payé par ses écoliers. Enfin les conditions de la vie les plus honorées se font payer chez nous par le public et les particuliers, jusqu'à celles qui rendent ia justice et desservent les autels.
Tout nécessite donc l'établissement d'une ménagerie au Jardin des Plantes, et tout y est favorable : le besoin de placer dans un lieu destiné à l'étude de Thistoire naturelle le règne le plus intéressant de la nature; les avantages qui en résulteront pour le progrès des arts, des sciences, de l'économie rurale et de la philosophie même ; nos relations politiques avec les puissances étrangères ; l'intérêt de la capitale; la nécessité urgente de recueillir les débris de la ménagerie de Versailles; la facilité de les transporter à Paris et d'acquérir, sans bourse délier, un terrain et des bâtiments enclavés dans le Jardin des Plantes, et voisins d'une fontaine.
Ministres, honorés de la confiance de la nation ; sections de Paris, si zélées pour la gloire de votre ville ; citoyens éclairés, qui étendez vos lumières économiques à tout son département, prenez eu considération un établissement qui doit illustrer la capitale et éclairer toutes les parties du corps politique : attachez-les au centre commun de la patrie par les liens de la reconnaissance Vous voulez former avec eux une république in dissoîuble; il n'y en a point de plus ancienne e de plus durable que celle des lumières : elle seule nous lie avec tous les peuples de l'univers , avec ceux qui ne sont plus , comme avec ceux qui doivent venir un jour : c'est dans la nature qu'il faut en chercher les lois ; la nature seule rapproche par ses bienfaits les hommes, que les religions et le patriotisme ont divisés.
C'est h vous que je m'adresse , illustres mem bres de la Convention nationale, au nombre desquels j'ai eu l'honneur d'être appelé. Si ma santé ne m'a pas permis de m'associer a vos pénibles travaux, qui ont pour but de régénérer les liom mes, délassez-vous en favorisant les miens, qui ont pour objet de répandre sur eux les bienfaits de la nature. Ne permettez pas que je sois oblige de solliciter, sous le régime de la liberté, de faibles secours pour porter à sa perfection un cla-