‹ Œuvres;Chapitre 226 sur 236 · DIALOGUE SUR LA CRITIQUE · texte numérisé non relu

DIALOGUE SUR LA CRITIQUE

rendU compte au commandant de son naufrage et du sort des malheureux noirs; mais celui-ci calculant le temps et les frais d'armement avec la valeur des nègres, il conclut que la dépense de leur recherche en surpasserait le profit. Ainsi ils furent oubliés pour toujours. Huit ou neuf ans après , un vaisseau, passant près de l'île de Sable, y aperçut des signaux ; c'étaient ceux de six ou sept de ces misérables noirs, qui avaient survécu à leurs com-

MON AMl,

pagnons

morts de faim. Pour eux, ils avaient

subsisté jusque la de coquillages et de quelques oiseaux de mer, et ils se désaltéraient d'eau de pluie, qu'ils conservaient dans des coquilles. On les ramena a l'Ile-de-France, où ils retombèrent probablement dans l'esclavage.

Infortuné de la Peyrouse! vous êtes peut-être, comme eux, avec vos compagnons, sur un banc de sable, au milieu des mers, dénué de tout, et ne pouvant instruire de votre destinée votre patrie qui a fait de vaines recherches pour la connaître! Si les Académies, qui fondaient tant d'espérances sur votre voyage, avaient mis au rang de leurs systèmes astronomiques uue théorie plus simple des courants, et parmi vos collections d'octans, de quarts de cercle , de pendule et d'instruments savants, des projectiles communs, tels que des bouteilles , des bouts de planches, des cocos, vous auriez pu donner des nouvelles de votre désastre jusqu'aux extrémités du monde. C'est par de simples fruits nautiques , chassés par les courants, que les Sauvages ont découvert toutes les terres où ils ont abordé. Peut-être aux mêmes signaux, des noirs d'une île voisine fussent venus à votre secours, ils n'eussent point hésité a s'embarquer dans leurs pirogues, parceque vous étiez blanc, et de la couleur de leurs tyrans; mais ils eussent ajouté au respect dû a votre liberté naturelle , celui que leur eussent inspiré vos malheurs.

Paris , le 7 brumaire an vi ( 28 octobre 1797 ).

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