‹ Œuvres;Chapitre 4 sur 236 · G DE L'AUTEUR DE · texte numérisé non relu

G DE L'AUTEUR DE

ces collections on les lui offrit, et il accepta tout de la meilleure grâce du monde ; conduite qui fut pour M. de Saint- Pierre comme le gage assuré d'une de ces amitiés exquises, que , suivant l'expression de Montaigne , il façonnait au patron de son ame forte et généreuse. IN'entendant rien aux affections vulgaires, il voyait dans le cœur de son ami toutes les vertus qui n'étaient que dans le sien. Il se disait : J'ai trouvé un autre moi-même; s'il accepte tout ce que je possède, c'est qu'il veut que rien ne me soit propre et que j'entre chez lui comme un enfant dans la maison de son père. Versons mon ame dans la sienne ; consacrons-lui mes travaux , faisons-lui part de mes pensées ; il a le pouvoir du bien, je l'aiderai dans cette tâche à la fois si douce et si difficile. L'amitié double la force des ames généreuses , l'amour n'est que la faiblesse des bons cœurs. Déjà dans sa naïve confiance, il quitte tous les soins de la vie, ne songeant plus qu'à se rendre digne de son ami. Les plus trompeuses caresses entretiennent ses illusions. « J'ai promesse » de la cour, lui disait le baron de Breteuil, pour une » grande ambassade à Naples, à Londres, à Vienne, qu'im- » porte I Vous viendrez avec moi , nous ne nous quitterons » plus , et je trouverai jour à vous faire un sort digne des » sentiments élevés que je vous reconnais » Le moment de réaliser de si généreux projets ne se fit pas attendre : M.deBreteuil fut nommé à l'ambassade de Naples. Ses vœux étaient remplis, ce qu'il avait souhailé était en son pouvoir. Que fait alors ce digne protecteur ? Il prévient doucement son ami qu'il faut songer à retourner aux Indes: « Mon cher chevalier , lui dit-il, ce n'est pas ma faute, » vous n êtes pas gentilhomme, je ne puis rien pour vous.» Qu'on imagine, s'il est possible , l'effet que ces paroles durent produire sur le plus fier et le plus sensible de tous les hommes. La piqûre d'un serpent, le poignard d'un assassin, lui eussent fait moins de mal. Un froid mortel le saisit, sa vue se trouble, toute son organisation en est ébranlée : hélas! le bien qu'il voulait faire, son avenir, son ami 2, tout venait de disparaître. Plus cruelle que l'amour, l'amitié ne lui avait pas même laissé une illusion.

Ayec une ame moios élevée, M. de Saint-Pierre eût probablement réussi auprès du baron de Breteuil. Les grands protègent volontiers les talents qui les amusent , et les vices qui les flattent ; mais tout ce qui n'est pas médiocre, leur échappe ou les blesse. Voilà pourquoi le génie des hommes supérieurs nuit toujours à leur fortune; voilà pourquoi , dans les sociétés modernes , on récompense quelquefois les petits talents, jamais la vertu!

Les encyclopédistes , qui vivaient dans l'intimité du baron de Breteuil , auraient à peine deviné que M. de Saint- Pierre avait à s'en plaindre. Ceux qui flattent les passions des grands, sont toujours les premiers à en médire. Pour lui, on le plaignait, on le trouvait digne d'un meilleur sort , on promettait de le protéger. Mais comme tous les emplois ne pouvaient convenir à un homme qui, suivant la belle expression de Plutarque, avait déjà planté et assis les loadomentsdorésd'unebonne vie, les soi-disant philosophes ne tardèrent pas à l'abandonner. Fatigués de le plaindre, ils le calomnièrent : sa tristesse était 4 effet d'un remords; sa vertu , le langage de l'orgueil. Il avait refusé de servir leurs passions : c'était un homme inutile; sa conversation n'abondait ni en sentences ni en maximes : c'était un homme sans talents. Desoncôté, il vint à découvrir qne ces prétendus sages , qui parlaient sans cesse des intérêts du peuple, trafiquaient de leur pouvoir, et que les plus petits

» Lettres du baron de Breteuil.

2 IIe lettre du baron de Breteuil.

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emplois étaient vendus par leurs secrétaires et leurs maitresses. Cette découverte lui fit perdre encore une illusion, et sa tristesse s'en augmenta. Partout, à la cour, à l'armée, chez les philosophes , il avait entendu citer avec éloges les plus beaux traits de l'histoire ; il avait vu récompenser les peintres qui les représentent, les orateurs qui les exaltent, les poètes qui les magnifient. Mais pas un encyclopédiste n'aurait voulu du mérite d'Épimanondas, l'homme de son temps qui savait le plus et parlait le moins ; pas un officier ne se serait fait gloire de la continence de Bayard ou de Scipion; pas un minisire, du désintéressement de l'Hospital et de la pauvreté d'Aristide. Dans ce siècle de vanité, on discourait des vertus antiques ; mais la vertu véritable restait dans l'oubli. Chacun songeait à se rendre plus habile , personne à devenir meilleur, et les philosophes euxmêmes , avec leur style de rhéteur et leur fausse sagesse, ne se montraient que sous les déguisements du rôle qu'ils s'étaient donné ; on eût dit ces acteurs qui viennent débiter sur la scène les belles sentences de la morale , et qui , au bruit des applaudissements, courent ensuite derrière le théâtre étaler leur corruption et se rire de leur auditoire.

M. de Saint-Pierre reconnut enfin que la plus folle des vanités est de faire dépendre son sort de l'opinion d'autrui. Bésolu de mettre désormais toute sa confiance en Dieu, et de marcher seul dans les voies de la justice et de la vérité, il se retira du monde; mais en entrant dans la solitude , il n'y apporta ni amertume ni regrets. L'ingratitude des hommes l'avait porté à l'amour de Dieu , et l'amour de Dieu redoublait en lui l'amour de ses semblables. Éprouvé en même temps par toutes les passions , ses propres souffrances ue lui avaient fait sentir que le besoin de consoler les malheureux. Semblable à la pierre de touche, qui reçoit l'empreinte de tous les métaux , mais qui ne conserve que celle de l'or , la sagesse seule était restée.

Depuis celte époque jusqu'à l'heure de sa mort, il ne laissa plus passer un seul jour sans s'occuper de l'étude de la nature, non seulement dans son cabinet, mais dans ses promenades, ses voyages, ses lectures, le temps de ses repas, et celui même de son sommeil. En cherchant des forces contre le malheur, il avait trouvé une source inépuisable de consolations et d'espérances. Que de fois je lui ai entendu dire que si, à cette époque, il avait pu réunir mille écus de rente pour assurer le sort de sa sœur et le sien, il n'eût jamais songé à publier ses ouvrages, content de vivre ignoré et de léguer ensuite au public le fruit de ses travaux solitaires! Mais h lie est !a destinée humaine, ajoutait-il en se raillant de la fortune, que la nécessité qui inspira les premiers vers d'Horace , me dictait à moi , pauvre songeur, un gros livre en prose!

Cependant le souci de vivre vint encore interrompre ses travaux. Son traitement d'ingénieur , d'abord réduit de moitié, avait été entièrement supprimé. Obligé de reparaître chez les ministres qui lui refusaient le prix de ses services, il solicite les entreprises les plus périlleuses. Tantôt il veut civiliser la Corse , et pénétrer en Amérique ou remonter le Nil jusqu'à sa source: tantôt il propose d'entreprendre seul à pied !e voyage de l'Inde, alors peu connue des Européens ; mais toutes ses offres ayant été repoussées, il commençait à désespérer de la fortune, lorsqu'un homme excellent, un ami véritable, M. Mesnard % lui procura une grâce du roi , qui mil un terme à ces tristes démarches. Ce n'était ni une récompense, ni un traitement, ni une pension, celait un secours de mille francs pris sur les fonds du contrôleur général des finances, et

■ M. Mesnard avait alors la ferme géhcrale des postes.

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par conséquent incertain et précaire. M. de Saint-Pierre le reçut comme un bienfait de la Providence. Quelque modique que fût cette somme, elle suffisait à ses premiers besoins, et devenait ainsi la sauvegarde de sa liberté et de sa conscience. 11 se dit : Comme Virgile, j'ai part à la table d'Auguste ; comme lui , je veux consacrer ma vie à mon bienfaiteur. Je puis , du fond de ma solitude , faire entendre la vérité toujours si utile aux rois ; je puis aussi servir les malheureux; le pain n'est pas le seul bien qui leur manque; et les consolations sont plus rares que l'or. Faisons entrer tous les hommes dans noire société ; mais ne cherchons des amis que parmi les infortunés. Assis avec eux sur la dernière marche, je pourrai encore servir ma patrie et le genre humain. Alors , tournant les yeux vers le ciel , il le bénit, heureux de se retrouver dans la solitude à l'abri du besoin et des protecteurs. « O mon Dieu ! s'écriait-il , w les riches et les puissants croient qu'on est misérable et » hors du monde, quand on ne vit pas comme eux ; mais » ce sont eux qui , vivant loin de la nature , vivent hors du » monde. Ils vous trouveraient , ô éternelle beauté, tou- » jours ancienne et toujours nouvelle ! ô vie pure et bien- » heureuse de tous ceux qui vivent véritablement, s'ils vous » cherchaient seulement au dedans d'eux-mêmes! Si vous » étiez un amas stérile d'or , ou un roi victorieux qui ne * vivra pas demain, ou quelque femme attrayante et trom- » peuse, ils vous apercevraient, et vous attribueraient la » puissance de leur donner quelque plaisir. Voire nature » vaine occuperait leur vanité ; vous seriez un objet pro- » portionné à leurs pensées craintives et rampantes. Mais » pareeque vous êtes trop au dedans d'eux, où ils ne ren- » trent jamais , et trop magnifique au dehors , où vous vous » répandez dans l'infini , vous leur êtes un Dieu caché. Us » vous ont perdu en se perdant. L'ordre et la beauté même » que vous avez répandus sur toutes vos créatures, comme » des degrés pour élever l'homme à vous , sont devenus » des voiles qui vous dérobent à leurs yeux malades. Us a n'en ont plus que pour voir des ombres ; la lumière les » éblouit. Ce qui n'est rien est tout pour eux ; ce qui est » tout ne leur semble rien. Cependant, qui ne vous voit » pas, n'a rien vu; qui ne vous goûte point, n'a jamais » rien senti; il est comme s'il n'était pas, et sa vie entière » n'est qu'un songe malheureux. Moi-même, ô mou Dieu, « égaré par une éducation trompeuse, j'ai cherché un vain » bonheur dans les systèmes des sciences , dans les armes, » dans la faveur des grands, quelquefois dans de frivoles I et dangereux plaisirs. Dans toutes ces agitations, je cou- » rais après le malheur, tandis que le bonheur était auj rès » de moi. Quand j'étais loin de ma patrie, je soupirais » après des biens que je n'y avais pas, et cependant vous i> me faisiez connaître les biens sans nombre que vous avez » répandus sur toute la terre, qui est la patrie du genre « humain. Je m'inquiétai; de ne tenir ni à aucun grand » ni à aucun corps, et j'ai été protégé par vous dans miile » dangers, où il ne peuvent rien. Je m'aHris'ais de vivre » seul et sans considération , et vous m'avez appris que la » solitude valait mieux que le séjour des cours , ci que la ! » liberté était préférable à la grandeur. Je m'affligeais de j * n'avoir pas trouvé d'épouse qui eût été la compagne de ) » ma vie et l'objet de mon amour, et voire sage- se m'in- » vitait à marcher vers elle, et me montrait dans chacun » de ses ouvrages une Vénus immortelle. Je n'ai cessé d'être , ». heureux que quand j'ai cessé de me fier à vous. O mon » Dieu ! donnez à mes iuibîes travaux, je ne dis pas la durée » ou l'esprit de vie, mais la fraîcheur du moindre de vos » ouvrages ! que leurs grâces divines passent dans mes » écrits et ramène mon siècle à vous , comme elles m'y '

» ont ramené moi-même ! Contre vous , toute puissance » est faiblesse; avec vous, toute faiblesse devient puissance. » Quand les rudes aquilons ont ravagé la terre , vous ap- -» pelez le plus faible des vents; à votre voix le zéphir » souffle, la verdure renaît, les douces primevères et les » humbles violettes colorent d'or et de pourpre le sein des » noirs rochers '. »

Ces pages ravissantes furent écrites dans un hôtel garni de la rue de laMadeleine-Saint-Honoré, où Bernardin de Saint-Pierre commença les Études de la Nature. Plus tard , en 1 78 1 , il quitta cet hôtel pour un petit donjon situé rua Saint Etienne, près des Pères de la doctrine. Le bon marché du quartier, le plaisir de voir des jardins qui s'éteudaient sous ses fenêtres, déterminèrent ce nouveau choix. Là, exposé à tous les vents, l'été brûlé du soleil , l'hiver glacé par les frimas , toujours vêtu du même habit, seul , sans serviteur, obligé de se livrer aux soins les plus humbles de la vie, cet homme simple, qui voit accroître sa mauvaise fortune dos ennuis de sa sœur et du trouble d'esprit d'un frère infortuné , cet homme froissé par les hommes, et qui sans doute leur paraît à tous si digne de pitié, gens du monde, ne le plaignez pas! Ah ! si de vos palais somptueux , si , du sein de vos faux plaisirs, vous pouviez goûter la joie divine dont il s'enivre ; s'il vous était donne d'entrevoir la douce lumière qui est au dedans de lui , ces flammes d'amour qui le pénètrent , qui le consument, qui lui sont une source intarissable de délices; si vous joui: siez un seul jour de cette vie nouvelle que donne la sagesse, seul bien digne de l'homme, pareequ'il est en lui, parcequ'il ne lui est point ajouté comme vos tristes honneurs, comme vos richesses passagères, combien alors vous vous trouveriez misérables au milieu des illusions de la fortune ! combien vous envieriez celte pauvreté, cette solitude qui vous paraissaient si horribles! Voyez-le dans son étroit asile, assis auprès d'une petite table, un chien à ses pieds, les yeux fixés, tantôt sur un livre de voyage, tantôt sur une sphère armillaire ou sur un globe terrestre. Quelle science l'occupe? quelle scène s'ouvre devant lui ? Le monde, qu'il étudie à la lueur de celte lampe , n'est-il à ses yeux qu'une vaste ruine tombée au hasard dans l'espace? Non, il lui apparaît comme un temple saint qu'une main divine soutient au milieu des astres ; son génie en saisit les détails en même temps qu'il en embrasse l'ensemble ; il passe des pôles à la ligne, du nord au midi, des déserts de la Finland? aux riantes solitudes de rile-de-France; l'univers se présente à lui sortant des mains du créateur avec ses grâces virginales et ses sublimes harmonies; il voit d'éternels couchants et d'éternelles aurores se succéder sans intervalles autour du globe; les vents qui soufflent à l'opposite les uns des autres , deux océans glacés , véritables sources des mers; des monts métalliques qui rassemblent les eaux à leurs sommets, et les versent en fleuves sur leurs flancs inclinés ; des nuages d'or et de pourpre qui se soutiennent dans les airs d'une manière miraculeuse , et , par une prévoyance qui n'es- point en eux, se dirigent toujours également sur le globe pour y entretenir la fraîcheur et la fécondité; ce temple merveilleux, dont toutes les parues sont vivantes , qui repose non sur des rochers, mais sur la lumière et l'espace, renferme dans ses zones célestes des vertus souvent méconnues et persécutées sur la terre, qu'elles couvrent de bienfaits , mais qui impriment leurs actions en caractères Inaltérables et lumineux dans le ciel, dont elles sont descendues.

Voilà les richesses, voilà les contemplations de ce pau-

• Études de la Nature.

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vre solitaire qui n'a peut-être au monde d'autre ami que le chien qui repose à ses pieds !

Mais , disent les savanîs , vers quelles sciences s'est dirigé son esprit? a-t-il, avec Herschel , surpris de nouveaux astres daus leurs marches ? a-t-il , comme Linnée, soumis les plantes à d'ingénieuses classifications? est-il entré dans le monde des infiniment petits, sur les traces de Réaumur et de Bonnet ? ou , à l'exemple de Buffon , s'est-il attaché à reproduire tous les êtres qui peuplent le globe, dans une suite de portraits pleins de grâce ou de vigueur , mais dont aucun tableau ne montre les relations, dont aucune pensée ne réunit l'ensemble ?

Émule de ces grands hommes, Bernardin de Saint- Pierre embrassa toutes les sciences , non pour les rattacher à de nouveaux systèmes , mais pour les ramener à la nature et à Dieu. Un esprit vaste reçoit la lumière de toutes parts et la réfléchit par faisceaux. S'il recueille les observations, c'est pour leur donner de l'étendue ; s'il les rapproche ou les divise, c'est pour en tirer des conséquences ; il étudie les détails , mais pour arriver à la contemplation de l'ensemble , car l'ensemble des choses est leur seul véritable point de vue. Idée profonde , révélée à Bernardin de Saint-Pierre par l'étude et l'observation , et dont il fit la base de tous ses ouvrages. Ainsi chaque plante observée par Linnée , il la replace dans son site ; chaque insecte observé par Réaumur, il le rend à sa plante ; chaque animal décrit par Buffon, il le ramène sur son sol natal. Nos vaines sciences avaient tout brouillé, en voulant tout classer , il rétablit l'ordre de Dieu même ; il rend à chaque chose leurs relations primitives; il reconstruit le livre de la nature, afin de nous y faire lire successivement les lois de sa sagesse, les prévoyances de ces lois, et les bienfaits de ces prévoyances.

Cette marche si simple, et cependant si lumineuse, étonna les sophistes et blessa les savants : l'auteur écrasait l'athéisme, irritait les vanités; on l'accusa d'ignorance. Il s'en était accusé lui-même dans maints passages de son livre, conservant encore sur ses détracteurs cet avantage de savoir qu'il était ignorant. Mais cet ignorant avait eu sur toutes les sciences des aperçus nouveaux; il s'était dit : Les savants n'étudient que leurs systèmes, source éternelle d'erreurs , étudions la nature, source éternelle de vérités. C'est en recherchant ses lois, et non en lui appliquant les nôtres, qu'on peut se promettre d'être utile aux hommes et agréable à Dieu. Dès lors, la sagesse de la Providence lui est révélée , et , pour nous borner à un seul exemple , la géographie, science aride et confuse jusqu'à lui, devient tout à coup une science div ine de proportion et d'ensemble ; où l'on n'avait vu que des ruines, son génie découvre un monument tout entier. En suivant la direction des montagnes, sur le globe, il reconnaît l'intelligence qui posa leurs fondements; ensuivant le cours des eaux, à travers les campagnes , il signale la sagesse qui pourvoit à nos besoins; en observant les différentes zones des végétaux et des animaux dans toutes les parties du monde , il nous apprend que chaque plante a son site, chaque animal sa patrie , et que Dieu l'a ainsi voulu , afin que la terre entière appartînt à l'homme. Tout ce qui paraissait dans la confusion prend un ordre, tout ce qu'on attribuait au hasard devient l'œuvre d'une intelligence. Il y a une géographie des plantes, une géographie des animaux, une géographie des fleuves, une géographie des montagnes : c'est un monde nouveau que l'auteur dévoile et semble créer. Et que de prévoyances touchantes , que de relations inconnues entre ces divers phénomènes ! Les végétaux sont comme de grandes familles qui se partagent le globe pour

l'embellir et le féconder; l'air se charge des semences des plantes alpines , qui , semblables à des oiseaux , sont pourvues d'ailes légères; l'eau emporte les graines des plantes aquatiques qui voguent sous leurs voiles comme des nautiles, ou glissent sur leurs nageoires comme des poissons. Le point où elles croissent, celui où elles s'arrêtent, changent les mœurs et les habitudes des peuples. La géographie botanique donne à notre observateur le tableau de toute la terre: ainsi, pendant que la nuit couvre encore nos rivages, le soleil se lève sur les archipels des Philippines , des Moluques et des Célèbes. Déjà le noir insulaire de Gilolo secoue les clous du giroflier , et l'habitant de Sumatra vendange les grappes qui renferment le poivre. De tous côtés , sur les rives de Java , dans les forêts pleines de paons et de pigeons au plumage d'azur, on entend crouler les noix du muscadier. Plus au nord, vers le couchant, les filles de Ceylan roulent, posées sur leurs genoux, la tendre écorce de la cannelle. Mais déjà l'astre du jour inonde l'Asie orientale des feux du midi, et prolonge ceux du maliu sur l'Afrique. Voyez l'Arabe de Moka emballer dans des peaux de chameaux les lèves de ses cafés , tandis que d'autres Arabes, montés sur des bœufs, côtoient le Zara et viennent nous apporter, de l'embouchure du Sénégal, les gommes de l'Afrique et les parfums de l'Arabie.

Dans le même temps où le chant des coqs de l'Asie annonce minuit sur les côtes de l'Orient, le chant des coqs de l'Amérique annonce le point du jour sur les rivages de TOccident. L'Indien de la Corée se couche sur ses ballots de coton , celui du Brésil se lève pour tordre avec effort le tabac de ses plantages ; et taudis que le Chinois patient dort auprès de la corbeille où il a dépouillé pour nous, j feuille à feuille, le léger arbrisseau du thé, des troupes j d'enfants, au Mexique, ramassent sur les opuntias la cochenille , de leurs doigts teints de carmin , et les filles de Caracas cueillent sur les bords des fleuves les gousses de cacao , et sur les rochers voisins les siliques parfumées de la vanille 1

II me serait facile, en suivant les nombreux anneaux de j cette chaîne, de montrer comment de simples relations j botaniques peuvent donner le tableau du inonde : lorsque les mœurs , les lois , la religion séparent les peuples et les irritent, il suffit d'une plante pour les rapprocher. C'est i en dispersant ses productions sur la surface du globe, en : donnant une Cérès, une Flore, une Pomone à chaque ' climat, que la nature a préparé l'union de tous les hommes, par le double attrait du besoin et du plaisir. La France, , placée vers le milieu de la montagne, abritée de riantes | collines, couverte de pommiers , de mûriers, d'oliviers et I de vignes, jouit des travaux de tous les peuples de l'Eu- I rope , mais à son tour elle leur prodigue ses fruits, les invite à ses vendanges et verse joyeusement ses vins dans I leurs coupes I

Ainsi l'homme est appelé, par ses besoins, à toutes les j jouissances ; par sa faiblesse, à l'union , et par son union, j à l'empire !

Dans ce système, mélange nouveau d'observations play- j siques et de vérités morales, tout est nécessaire, tout est 1 à sa place; les harmonies se développent, les saisons se J donnent la main, et les peuples, divisés par leurs passions, j séparés par leurs mœurs , se trouvent appelés aux mêmes j jouissances, et viennent s'asseoir aux mêmes banquets. I Ainsi l'auteur peint la nature et sait la faire aimer, car il i ne compose pas seulement ses tableaux des descriptions les 3 1 plus ravissantes, mais encore des observations les plus i utiles, ne voulant pas ressembler à ces bergers qui, tou- |

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jours occupés duplaisir, méprisent les plantes salutaires, et n'assortissent leurs couronnes que des plus brillantes fleurs.

Sa confiance en Dieu l'avait éclairé sur les lois de la nature ; son amour pour les hommes l'inspira dans l'étude des lois de la société. Il étendit ses idées à tous les peuples, et réunissant le monde physique et le monde moral par un seul principe, il chercha à reconnaître les effets de la Providence dans les institutions humaines , comme il les avait reconnus dans les œuvres du Créateur.

Plusieurs philosophes modernes , en se livrant à l'étude de l'homme et de la politique , ont recherché quelles étaient les institutions les plus propres à fonder le bonheur des sociétés. Imitateur deXénophon, et pensant, comme Plutarque, que la monarchie est le plus parfait des gouvernements, l'auteur de Têlèmaque considéra chaque famille comme un peuple gouverné par un roi , chaque peuple comme une suite de familles gouvernées par un père, et le genre humain comme une suite de nations gouvernées par un Dieu. Remontant ainsi de la famille aux peuples , des peuples au genre humain, du genre humain au père de tous les hommes, il trouva l'origine de la royauté dans le ciel.

Laisser à la terre le modèle d'un grand roi , telle fut l'auguste mission de ce génie évangélique. C'est à la sagesse d'un seul qu'il rapporte le bonheur de tous. Il veut que les vertus descendent du roi au peuple, comme elles descendent du père ù la famille , de Dieu au genre humain. Cette pensée occupa sa vie, dirigea ses éludes, inspira ses ouvrages ; on la reconnaît dans ses Dialogues, dans TE#amen de conscience, dans les Lettres sur la Religion : elle fait la base du Thélémaque , livre que Montesquieu appelait si heureusement le livre diviu de son siècle.

Plein d'amour pour les hommes, mais avec une ame moins tendre, une vertu moins élevée, Jean- Jacques Rousseau se fit le précepteur des peuples, comme Fénelon Tétait des rois. Il savait que la réforme des choses ne conduit à rien de bon, si elle n'est précédée de la réforme des mœurs: car ce n'est pas par des institutions qu'on arrive à la liberté, mais par la vertu. Cette pensée fit naîlre l'Émile , livre véhément dont la société tout entière éprouva l'influence, et dont peu de lecteurs devinèrent le but. Pour faire une nation il faut avoir des hommes, pour avoir des hommes il faut les instruire enfants '. Jean- Jacques Rousseau avait senti que les utopies fondées sur la vertu ne sont inapplicables que parcequ'elles supposent des peuples parfaits , disposés à les recevoir : il songea donc à faire un peuple avant de lui donner des lois. Ce fut le trait marquant de son génie , et le véritable but, le but secret de l'Emile. Et comment n'aurait-il pas rempli ce but ? comment n'aurait-il pas maîtrisé son siècle ? Il offrait à la jeunesse les nobles images des vertus antiques , aux femmes les tableaux touchants de la famille et de la maternité ; il vivifiait les ames par l'attrait invincible des sentiments naturels, il remuait les passions par les idées sublimes de liberté. Ainsi, quoiqu'il ne donnât que des préceptes individuels , il s'adressait à la nation entière, il l'animait d'une seule pensée, il la poussait en masse vers de nouvelles institutions ; il devenait le père, l'instituteur de la génération naissante. Platon n'avait fait qu'étendre à tout un peuple les devoirs d'un homme , sa République est un admirable traité d'éducation ; J.-J. Rousseau montra dans un seul homme le modèle idéal de tout un peuple : son Emile est une magnifique introduction à tous ses traités de politique. Mais en insp:'rant

1 Discours sur l'Economie politique, Œuvres de Rousseau, t. Vil, p. 297, édition de Poinçot.

l'enthousiasme, trop souvent il oublie d'éclairer la raison; il ne s'aperçoit pas que la destruction des préjugés ouvre une vaste carrière à l'erreur ; et là s'arrête son triomphe , le plus beau , sans doute , mais aussi le plus dangereux qu'ait jamais remporté le génie !

A la suite de Fénelon et de Rousseau, se présente Bernardin de Saint-Pierre. Moins exclusif que ses modèles, il ne trace aucun plan, ne rejette aucun système. L'homme appelé à vivre dans tous les climats , lui semble né pour tous les gouvernements, royaume ou république, n'importe; son but n'est pas de renverser les institutions, mais d'y faire régner la justice.

Persuadé de cette vérité, que l'ignorance est le partage des individus , Terreur celui des nations, et la science véritable celui du genre humain, il en tira cette conséquence, qu'il n'y a de vérités morales que celles qui conviennent aux intérêts non d'un homme , non d'un corps , non d'un peuple, mais au bonheur du monde entier. Principe admirable qui appartient à l'Évangile, et devant lequel s'évanouissent les superstitions , les erreurs et les préjugés qui se partagent l'univers. L'auteur en fit la base de toutes les espèces de gouvernements , c'est-à-dire le point de perfection vers lequel ils doiveut tendre.

Tous nos maux , disait-il , viennent de notre faux savoir. La science véritable nous conduirait au bonheur, car elle comprend les convenances de la nature, et les observations du genre humain. Législateur, que veux-tu faire? des Grecs, des Romains, des Anglais: fais mieux encore; fais des hommes; tu prétends mesurer tes institutions sur les intérêts politiques qui isolent les gouvernements, et moi je te propose de les fonder sur les vertus morales qui unissent les nations.

L'histoire de tous les siècles appuie ces principes. Le genre humain est solidaire : une injustice commise à Londres ou à Moscou peut ébranler le monde. Une doctrine ambitieuse soutenue à Rome peut renverser les rois et détrôner la religion. Voulez vous savoir si une loi est morale, si elle est juste, ne consultez ni Athènes, ni Sparte, ni Rome, examinez si elle blesse les lois de la nature : on ne peut blesser ces lois sans outrager l'humanité , et cet outrage porte avec lui sa peine. Ainsi , là où Ton renferme les femmes, il faut mutiler les hommes; là où un prêtre se voue au célibat, il faut qu'une femme se fasse religieuse ; et cela devait être, car si Ton considère le genre humain dans son ensemble , on voit que les deux sexes y naissent en nombre égal. Les lois de la nature ne sont donc que les lois de la morale universelle : en vain nos législateurs les renversent pour satisfaire leurs passions, le grand législateur des mondes les rétablit pour satisfaire sa justice. Il attache à leur infraction l'avilissement des individus et le malheur des peuples.

C'est ainsi que Bernardin de Saint-Pierre nous montre tous les hommes enchaînés par les lois de la morale, comme il nous avait montré tous les peuples unis par les biens naturels. Différent en cela de Montesquieu , qui attribue à l'influence du climat l'origine de certaines lois injustes et bizarres, il fait ressortir la nécessité des bonnes lois de la contemplation du globe, et de la conscience du genre humain.

Ces principes sont vastes , ils sont utiles, ils sont vrais. L'auteur les reproduit sans cesse ; c'est le lien de tous ses ouvrages, et cependant je ne serais pas étonné qu'ils parussent nouveaux à quelques uns des lecteurs de Bernardin de Saint-Pierre. Il ne dépend pas d'un écrivain de se donner des lecteurs attentifs; ce qui dépend de lui, c'est de dire la vérité, sauf à la voir méconnue , ou à se voir per-

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sécuté. Ainsi ceux qui n'ont écouté que l'harmonie de son style, n'ont rien entendu; ceux qui n'ont vu en lui qu'un grand peintre , n'ont rien vu ; et ceux qui n'ont cherché dans les Études que les méthodes des savants, n'y ont rien trouvé. Une pensée supérieure domine tout; elle unit l'homme aux nations, les nations au monde, et le monde à Dieu.

Telles sont les pensées , les observations et les découvertes de Bernardin de Saint-Pierre. Le monde lui apparaît comme un paysage immense qui a des milliers d'aspects différents; le physicien en observe les phénomènes, et les explique; le botaniste y recueille des plantes, et les classe; le chimiste y cherche les éléments des corps, et les combine; et le géomètre leur applique des formules savantes qui lui en révèlent les lois. Les uns du fond de la vallée , les autres du sommet de la montagne , chacun suivant la place qu'il occupe et à la portée de sa vue, observent un des points de cet univers ; mais l'auteur des Études en embrasse l'ensemble et en dessine les proportions. Ses pensées, comme des filles du ciel, parcourent le globe pour en saisir les harmonies ; elles guident le voyageur dans ses courses lointaines, et s'asseyant auprès du pilote mélancolique, elles lui montrent dans les mêmes parages des courants attiédis et des courants glacés qui ne sont point marqués sur ses cartes; elles lui découvrent les relations secrètes de ses courants avec les aquilons du pôle les vents réglés de la zone torride, l'ordre constant de nos saisons , et le cercle immense des harmonies du globe !

Non , l'étude de la nature n'est point une aride classification, une étude des genres , des classes et des espèces; c'est une hymne sublime et religieuse : il faut être poète pour la chanter; il faut être chrétien pour la comprendre.

Qu'on ne s'étonne donc pas si les savants, accoutumés à n'étudier que les méthodes, ont accusé d'ignorance un homme qui n'étudiait que la nature, et qui l'étudiaitcn présence de Dieu. Les sciences réduites à elles-mêmes sont semblables à ces chambrières du palais d'Itaque, qui trahissaient leur maîtresse et dépravaient leurs amants. Je veux bien, disait en riant Bernardin de Saint-Pierre, que les doctes et les savants courtisent parmi ces chambrières celles qui leur agréent ; mais qu'ils ne trouvent pas mau- ! vais si je m'en tiens à la maîtresse.

Tandis qu'il se raillait ainsi des savants, ceux-ci le pre- j naient en haine, et plaignant la faiblesse d'esprit qui le faisait croire en Dieu , ils cherchaient à l'accabler du poids de leur supériorité. C'est un pauvre botaniste , disait l'un, | il ne connaît pas les méthodes, et n'a jamais lu nos catalogues. C'est un niais en politique, disait l'autre, il veut | que le souverain propose les lois, que deux chambres les discutent, et que les ministres soient responsables. Mais ne voyez-vous pas que c'est un révolutionnaire, reprenait un troisième, il blâme l'esclavage des nègres, et dit que les rois sont faits pour les peuples, et non \q$ peuples pour les rois. En vérité, d:sait un quatrième, le bonhomme n'en sait pas davantage. Croit-on qu'il demande une éducation nationale, comme si nous n'étions pas le peuple le plus poli et le mieux élevé de l'Europe ! son ouvrage est plein d'idées du même genre ; i! vante le bonheur de la campagne, les délices de la solitude; c'est un philosophe qui n'aime pas les ville?, et qui hait les riches. Telles sont les

1 Des physiciens attaché- à diverses expéditions viennent de mesurer , à l'aide du thermomètre , les différentes températures des courants, et ils ont publié comme des observations nouvelles, les observations de Bernardin de Saint-rierre. D'autes physiciens ont fait l'application de ses idées à la météorologie ; tel est le professeur Diltman , en Allemagne.

phrases que les ennemis de Bernardin de Saint-Pierre ne cessent de répéter, afin de les apprendre aux gens du monde, qui les répètent à leur tour; car dans le monde, où toutes les opinions sont reçues d'autorité, on lit peu, on lit mal, et l'on juge de tout.

Cependant, comme les esprits éclairés persistaient à voir dans les Études de la Nature un grand écrivain, et que les nombreux lecteurs de Paul et Virginie confirmaient ce jugement par leurs larmes, on imagina d'affaiblir ce dernier hommage, en laissant dire du bien du livre, et en disant du mal de l'auteur. Ne pouvant nier le talent, l'envie essaya de le dégrader. Bizarre destinée du génie ! pour détruire l'influence du philosophe , on l'accusait d'être un mauvais citoyen: pour détruire l'influence de l'observateur, on publiait qu'il n'était ni physicien, ni chimiste, ni botaniste; les géomètres se moquaient de son ignorance, les politiques en faisaient un sot, les calomniateurs en firent un méchant.

Mais à ces tristes efforts de la haine, il suffit d'opposer les actions du sage, témoins irrécusables dans cette révolution qui soumit les hommes à de si terribles épreuves.

Lorsqu'il publia les Études , une fermentation générale agitait les esprits : tout tendait à se dissoudre. Les magistrats rêvaient la république ; les prêtres se disaient citoyens de Rome; les philosophes, citoyens du monde. Les uns demandaient l'indépendance , les autres réclamaient l'égalité: tous aspiraient aux mêmes désordres, depuis la noblesse, indignée de ne pouvoir monter plus haut, jusqu'à la bourgeoisie, humiliée de se voir placée si bas. Leurs cris réveillèrent la populace engourdie par la misère, et les passions déchaînées, la haine, la vengeance, les cupidités, les vanités, inondèrent la France de sang par le fer des bourreaux , et toute la terre par celui des soldats.

C'est alors que la fortune ameua successivement aux pieds de Bernardin de Saint-Pierre les ambitieux qui voulaient dominer la France. Us s'approchent de lui, et viennent dans sa pauvre retraite fléchir le genou devant celte plume divine qui, selon eux, avait écrit le roman delà nature, et dont ils imploraient le secours pour embellir celui de leur politique. Us se disaient ses disciples, et tependanl aucun n'avait reconnu en lui un ami de Dieu et des hommes, un philosophe rigide exercé à la vertu par le travail , l'injustice et la pauvreté. Tous oublièrent le sage et se prosternèrent devant l'écrivain. Servez-nous, lui dibaienl-ils , donnez à nos idées le charme de vos talents, et rous vous porterons à la fortune , et nous vous donnerons la gloire. 11 les refusa , et fut calomnié.

Il avait résisté aux offres de M. iNecker, ou l'accusa d'apathie et de paresse; il avait résisté aux offres de l'archevêque d'Aix, on l'accusa d'indifférence et de pusillanimité. Ce dernier lui proposait une pension du clergé; mais il fallait la solliciter, c'est-à-dire qu'il fallait se déclarer le champion de l'église, et de généreux défenseurs de la religion , descendre au rôle de salarié de ses ministres. Il repoussa un engagement, il eût accepté une récompense. L'abbé Fauchet vint à so n tour, et lui offrit sa fortune et la main de sa nièce. Prédicateur du roi , il voulait embellir ses sermons de l'éloquence de l'auteur des Études. Plaire à Louis XVI , c'était obtenir la pourpre. M. de Saint-Pierre dissipa, en se retirant, les illusions de cet ambitieux, et l'abbé Fauchet ne pouvant devenir cardinal , se fit le missionnaire de la liberté et le prédicateur de la république. Peu de temps après, le faubourg Saint- Victor voulu porter l'auteur des Études à l'assemblée constituante. Des hommes qui se disaient envoyés du peuple l'engagèrent à se déclarer contre la noblesse et le clergé. Il répondit en refusant son

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|i élection. EnGn madame de Genlis chercha à l'introduire I dans le parti d'Orléans; cajoleries, petits soins, billets j doux, prévenances, tout fut employé pour faire sa coni quête : jamais la muse fantasque ne déploya tant d'adresse [ et de charme : jamais elle ne fit jouer des ressorls si souples j et si puissants ; il y fut pris, et reçut une pension du prince.

Mais un jour, à l'occasion d'une insinuation qu'il n'avait I pas comprise, M. de Genlis lui dit en riant qu'il était le plus grand sot du monde, et que les princes ne donnaient rien pour rien. M. de Saint-Pierre fut si vivement frappé j de ce discours, que dès le lendemain il renvoya le brevet 1 du duc d'Orléans. Madame de Genlis se rappellera, je l'espère, ces circonstances; et combien je serais heureux, si les lignes que je viens de tracer pouvaient réveiller ses souvenirs, et l'engager à peindre cette époque de sa vie Ij qu'elle a si modestement oui liée dans ses Mémoires.

Telle fut, dans les premiers temps de la révolution , la : conduite de Bernardin de Saint-Pierre : plus tard, obligé j de réclamer, pour vivre, le prix de ses anciens services, [ il vit successivement venir à lui tous les chefs sanglants de : la république. 11 repoussa Brissot, et recula d'épouvante ! devant Robespierre, qui lui fît dire qu'il n'y avait pas de fortune où il ne pût prétendre s'il voulait représenter sa ! conduite comme le résultat d'une mesure philosophique. Mon refus d'écrire en sa faveur , disait M. de Saint-Pierre, pouvait être suivi de ma mort; mais j'étais résolu de mourir ! plutôt que de manquer à ma conscience et à l'humanité r.

Voilà les faits. Les contemporains sont là, et j'invoque } leur témoignage; qu'ils disent si , au milieu de notre révoj lution, ils ont vu un dévouement plus sublime à la cause de Dieu et de l'humanité I qu'ils disent si le sage a manqué de ; force contre les séductions de la fortune , et s'il a été faible j contre les menaces des bourreaux ! Ainsi la France, comme j autrefois la Grèce , vit un homme, ferme sous le bouclier j de sa conscience, servir sa famille en lui sacrifiant son repos, i servir sa patrie en rendant hommage à la vérité , servir ! le genre humain en se montrant prêta mourir pour elle !

Je n'ai donc point à le justifier, si les mêmes hommes \ qui étaient venus lui demander sa plume pour M. jXecker, i pour le duc d'Orléans, pour la Convention , pour Robes- ! pierre , s'empressèrent ensuite de répandre sur lui le venin I de la calomnie. Ils lui auraient bien pardonné sa vertu; ils ne pouvaient lui pardonner leur bassesse. Mais revenons nu moment sur nos pas, et voyons quelle i était la fortune de cet homme qui savait souffrir l'injustice, ! et qui ne craignait pàs la puissance. En 1792, il possédait ; trois mille francs de rente, terme de son ambition. Alors j il se crut riche , et se proposa de tracer le plan des llari monies, et surtout de terminer YArcadie dout il avait I publié le premier livre. A ses projets de travail , se joigni- ; rent bientôt des projets de bonheur personnel. Après tant de maux, le sentiment lui en élait doux comme celui d'une ! convalescence. Il entrevoyait dans le lointain une retraite champêtre, une jeune épouse, uue heureuse famille. ; Comme il n'était plus jeune , il attendit , pour ainsi dire , j le cœur qui devait s'offrir au sien. Depuis long temps ma- '< demoiselle Didot s'était fait une douce habitude de le voir : elle admirait son génie, elle aimait sa vertu , elle ne craignit pas de lui en faire l'aveu; et lorsqu'il fut intendant du Jardin du roi, les parents de cette jeune personne le pressèrent d'accepter sa main qu'elle lui pvait offerte. C'est ainsi qu'il trouva, dans la fille de son imprimeur, une femme qui joignait à un bon cœur une figure

\ Voyez l'Essai sur la Vie de Bernardin de Saint-Pierre , à la tète du volume des OEuvrcs posthumes,

aimable, des habitudes vertueuses et de l'esprit naturel.

Toutes les choses de ce monde ont leurs déceptions. Le plus heureux mariage a les siennes. Les grossesses, les langueurs, la perte des enfants, les désespoirs qui suivent ces pertes , et tant de maux qu'aucune sagesse humaine ne saurait prévenir, allaient éprouver la constance de M. de Saint-Pierre , et troubler un bonheur dont il s'était fait de si douces images. La place d'intendant du Jardin du roi ayant été supprimée, il se trouva sans revenu; et la révolution, qui lui avait tout enlevé, ne lui laissait pas même la ressource de vendre ses ouvrages. Bientôt la mort de son beau-père vint accroître sa détresse. Le plus riche héritage se trouva disputé à la fois par des cohéritiers avides et par des nuées de créanciers. M. de Saint-Pierre, qui n'avait pas une dette personnelle, vit tout à coup sa petite maison d'Essonne chargée de deux cent quatre-vingts mille francs d'inscriptions. Chaque jour de nouvelles assignations portaient le trouble dans ses études, et la ruine dans sa maison. Pour comble de douleur, sa jeune femme, épuisée par une maladie de poitrine, se mourait à ses yeux. Faible, mais aimante, elle pleurait sur son propre destin et sur l'abandon où allaient se trouver les tendres objets de son amour. Les divisions de sa famille l'avaient profondément blessée. Elle voyait ses enfants dépouillés, son mari calomnié, ruiné, et s'accusait de tous leurs maux. Eh quoi ! disait-elle avec désespoir, en serrant ses enfants dans ses bras; eh quoi ! chers nourrissons , il faudra donc vous voir arracher à la fois le patrimoine de votre père par des lois barbares, et celui de votre mère par des hommes injustes et cupides ! A ces pensées sa tète s'égarait; elle maudissait tout ce qu'on doit aimer, la vie, la patrie, la famille. Vainement M. de Saint-Pierre l'environnait des secours de l'art , et des soins du plus tendre amour, il ne pouvait ni calmer la fièvre qui la dévorait, ni faire entrer la résignation dans son cœur. Souvent même elle repoussait son mari , éloignait ses enfants et tombait dans les accès de la plus noire mélancolie; car, dans l'affaiblissement de ses facultés, voyant de toutes parts le triomphe des ir.éclr.ints, elle venait à douter s'il y avait une Providence. Hélas! en aggravant ainsi les peines du meilleur des hommes, elle était loin d'imaginer qu'elle préparait des armes à la calomnie, et qu'un jour viendrait où M. de Saint-Pierre se verrait accusé d'avoir fait le malheur de sa femme par ceux mêmes qui la réduisaient au désespoir. Ainsi procèdent les mé^ chruits; ce n'est point assez pour eux de commettre le crime, il faut encore qu'ils en accusent la vertu!

Au milieu de ces tristes circonstances , M. de Saint- Pierre vit un jour entrer dans son cabinet un jeune officier dont la physionomie le frappa. Il croyait se rappeler ses trai's, niais d'une manière confuse. Le jeune homme se hâta de lui dire qu'à peine adolescent, il avait osé lui écrire à l'occasion de Paul et Virginie; puis il ajouta : Je viens réclamer aujourd'hui l'amitié que vous me promîtes alors dans une réponse que je conserve précieusement. M. de Saint-Herre le pria de s'asseoir, et lui demanda son nom. Je m'appelle Louis, repris l'officier; je suis le frère et l'aide-de camp du général Bonaparte !.. No; s arrivons d'Italie, et je viens remercier l'auteur des Études des heureux moments queje dois à la lecture de son livre : nous le lisions souvent; il reposait sous le chevet du général en chef, comme Homère sous celui d'Alexandre ! celte compara'son flatteuse fit sourire M. de Saint-Pierre; mais comme si elle n'eût réveillé que son admiration pour Homère , il

'Voyez, dans les OEuvres posthumes , la lettre singulière de Louis Bonaparte.

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répondit : Homère est , à mou gré , le plus grand peintre de l'homme et de la nature. — Oui , et je n'ai point oublié le passage des Études où vous faites son éloge; car vous aussi , vous êtes un grand peintre de la nature ! — J'ai tracé , reprit doucement Bernardin de Saint-Pierre, quelques faibles aperçus de ses plans sur la terre ; mais parlons de vos campagnes d'Italie. — La guerre est un sujet bien triste pour un ami des hommes , dit le jeune officier. — J'y prends part comme Français; reprit M. de Saint- Pierre ; d'ailleurs , j'ai habité les camps et vu la mort de près sur les champs de bataille. Il est vrai que depuis ce temps j'ai beaucoup philosophé; mais, comme dit Montaigne , philosopher , c'est encore apprendre à mourir.* A la suite de ces préliminaires , la conversation s'engagea d'une manière plus vive : après quoi Louis Bonaparte , avec une brusque effusion de cœur, demanda à M. de Saint- Pierre la permission de le revoir; permission dont il profita dès le lendemain. Dès lors ses visites se succédèrent sans interruption. Souvent ils allaient ensemble aux Tuileries. Là , dans une allée solitaire , ils aimaient à s'entretenir de leurs peines. M. de Saint-Pierre, au déclin de la vie, voyait mourir sa jeune femme, et gémissait sur luimême et sur ses enfants. Louis Bonaparte , à la fleur de l'âge , mais sombre , mécontent , malade , fatigué de la guerre , dégoûté du monde , se plaignait avec amertume des exigences de son frère , de la rudesse du service et de l'aridité des mathématiques. M. de Saint-Pierre écoutait doucement ses plaintes , et lui conseillait de mêler à de si pénibles travaux l'étude de la philosophie. C'est la vraie science de l'homme, lui disait-il; elle le rend propre à toutes choses : par elle, Épictète était heureux dans les fers , et Marc-Aurèle sur le trône. Que vous soyez appelé à prendre part aux affaires publiques , elle vous fera goûter le plus grand des biens , celui d'être utile aux autres, en vous sacrifiant vous-même; que vous conserviez l'indépendance , elle mettra dans votre cœur la modération, qui est le vrai trésor du sage. Sans elle, les richesses ne sont rien; avec elle, la pauvreté est heureuse !

Ces entretiens philosophiques furent le seul résultat du rapprochement de Louis Bonaparte et de Bernardin de Saint-Pierre. Ces deux hommes eurent cela de remarquable , au milieu de leur siècle , que le plus jeune, élevé malgré lui sur un trône, eu redescendit avec joie pour rentrer dans la vie privée; tandis que l'autre, préférant les douceurs de la sagesse aux jouissances de la fortune , s'endormit du sommeil du juste , après avoir méprisé l'ambition et vu passer à ses pieds tous les ambitieux.

Oh ! c'est un ravissant spectacle que celui de l'homme de bien luttant contre les préjugés , la haine , la calomnie , et marchant d'un pas toujours égal dans l'étroit sentier de la vertu ! Que peuvent contre lui les injures delà fortune? La misère le fortifie , les persécutons l'élcvent ; il leur oppose l'éclat du génie et la puissance d'un noble caractère! Couvert de ces armes divines , seul contre tous , ô mou maître ! tu échappas miraculeusement à la protection des philosophes , à la hache des bonnets rouges et aux chaînes durées de Bonaparte 1

Avec quelle joie je trace ces lignes pour la génération présente, pour cette génération qu'on veut nourrir de haine , et qui bientôt n'osera plus croire à la vertu ! Puisset-elîe, en me lisant, je ne dis pas'adopler mon témoignage, mais le soumettre au plus sévère examen ! Louis Bonaparte est plein de vie , et sans doute les imputations de M. de Las-Cases ne lui sont pas restées inconnues : j'en appelle à la rougeur quia dû couvrir son front, s'il a lu ces lignes i nfàuies dont j'ai publiquement dénoncé l'imposture ! 11

n'aura point oublié que lorsque, entraîné par un noble instinct, il recherchait l'amitié de Bernardin de Saint-Pierre, f l'officier n'avait rien à donner , et pouvait beaucoup rece- \ voir , je ne parle pas d'argent , tous deux alors eu étaient j également dépourvus ; qu'il dise enfin si jamais l'auteur j de Paul et Virginie, inspiré par une ambition tardive, est allô rappeler au roi de Hollande l'amitié que lui avait | promise l'aide- de- camp du général Bonaparte 1

Un matin , Louis entra dans le cabinet de M. de Saint- Pierre , sa physionomie était soucieuse : Je ne voulais pas vous importuner , lui dit-il ; mais ils l'ont exigé : et prenant ses mains de l'air le plus caressant : voici uu ouvrage dont l'auteur est de mes amis ; dites-moi franchement si vous le trouvez digne de l'impression. Eu parlant ainsi , il posa sur la tab'e un rouleau de papier. M. de Saint- Pierre eût bien voulu se dispenser d'un pareil examen , mais les instances de Louis furent si pressantes , qu'il fallut se rendre; il promit même quelques notes , et dès le I lendemain il se mit à l'ouvrage. La crainte d'avoir à juger • 1 un livre de politique s'évanouit à l'ouverture du manuscrit : c'était un petit roman pastoral , dans lequel , à sa grande surprise , il remarqua un tableau des malheurs de | la guerre . suivi d'une énergique apostrophe contre les ambitieux et les conquérants.

Cette lecture achevée , il attendit plusieurs jours Louis Bonaparte , qui ne revint plus.

Trois mois s'étaient écoulés depuis sa dernière visite, lorsqu'un autre officier se présenta chez M. de Saint-Pierre; celui-ci ressemblait à la fois à Louis et à Napoléon. Comme eux il portait un modeste uniforme : il avait leur parler bref, leurs manières simples et brusques; même I air , même taille , même son de voix , seulement quelque | chose de plus gracieux, de plus ouvert, adoucissait sa physionomie : c'était Joseph , l'aîné des Bonaparte. Vous voyez le frère d'un de vos plus zélés admirateurs , dit-il à M. de Saint-Pierre, et je viens vous remercier de soins que vous avez bien voulu donner à un ouvrage dont je suis l'auteur. — Vous parlez sans doute du roman de Moina? reprit M. de Saint-Pierre : l'agré;ible ouvrage ! et combien | j'en aime les généreux sentiments ! — Oui, dit Joseph, des sentiments inspirés par la lecture de Paul et Virginie , mais il manque à tout cela le talent de l'écrivain : au:-si le général a-t-il voulu que je vous visse , car il craint de ! passer à vos yeux pour l'auteur d'une aussi faible production. Après quelques compliments de part et d'autre, M. de | Saint-Pierre rendit le manuscrit, et Joseph se retira.

Napoléon vint à son tour : ce n'était pas la première avance que le guerrier faisait au philosophe. Dans le cours des campagnes d'Italie , ce héros , dont la gloire était alors , i toute nationale , lui avait écrit une lettre charmante : « Votre plume est un pinceau , lui disait-il ; tout ce que | » vous peignez , on le voit; vos ouvrages nous chai ment ! » et nous consolent ; vous serez à Paris un des hommes » que je verrai le plus souvent et avec le plus de plaisir. » Celte prévenance d'un illustre guerrier , l'éclat de ses victoires , l'amitié de Louis , la visite de Joseph , tout avait i favorablement disposé M. de Saint-Pierre, et cependant , Bonr.parte fat frappé de sa tristesse et peut-être de la froideur de son accueil; c'est qu'à cette époque les malheurs du père de famille étaient à leur comble : toutes ses ressources , comme nous l'avons déjà dit , se trouvaient épui- J sées : les huissiers assiégeaient sa porte , il voyait sa femme mourante, et depuis dix-huit mois, il n'était payé ni de sa gratification d'homme de lettres , ni de son traitement de l'Institut. Bonaparte venait d'être élu par la classe des sciences : il paria beaucoup de ses projets de travail et de

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retraite; il dit qu'il voulait acheter une petite maison de campagne aux environs de Paris , et qu'il ne viendrait à la ville que pour assister aux séances de l'Institut. M. de Saint-Pierre applaudit naïvement à ce projet qui lui semble tout naturel ; l'idée lui vient môme de proposer sa petite maison d'Essonne au vainqueur de l'Italie, qui sourit d'un air un peu embarrassé, et murmure tout bas quelques mots de train , d'équipage et de repos de chasse. M. de Saint-Pierre comprit aussitôt que ce jeune homme aux cheveux plats , au teint jaune , au maintien sévère , était tout autre chose qu'un Cincinnatus ; dès lors il fut en méfiance , car il se dit : Cet homme est un ambitieux , il ne me flatte que pour s'emparer de ma volonté ; et celte réflexion le refroidit encore. Cependant Bonaparte prolongea sa visite, et finit par engager M. de Saint-Pierre à dîner ; mais comme celui-ci s'excusait sur la sauté de sa femme : c'est un dîner d'amis , reprit Bonaparte , nous aurons Ducis, Collin d'Harleville, Lemercier, Arnault,etc. M. de Saint-Pierre persista dans son refus , et le .général donnant un autre tour à la conversation, parla du désordre des finances , du retard des paiements , lui demanda assez brusquement si ces retards le gênaient, après quoi il se leva et sortit.

Deux jours après, Bonaparte revint; il fut reçu par madame de Saint-Pierre, qui se trouvait seule à la maison. Voilà , dit-il en posant un sac d'argent sur la cheminée , une petite somme que je viens de toucher pour vous à l'Institut; ayant obtenu l'ordonnance du ministre, j'ai voulu la faire exécuter moi-même; à l'avenir, nous n'éprouverons plus de retard ! Puis il ajouta en se retirant : il faut que M. de Saint-Pierre signe le registre à la première séance. (Les personnes qui ont lu M. de Las-Cases, reconnaîtront ici les fails sur lesquels il a établi ses assertions calomnieuses : heureusement Louis et Joseph Bonaparte vivent encore , ils diront quel est l'historien fidèle de M. de Las-Cases ou de moi. )

Touché d'une démarche aussi bienveillante, M. de Saint-Pierre crut devoir saisir cette occasion d'offrir au général un exemplaire des Études ; et dès le lendemain il il se présenta à son hôtel. Bonaparte demeurait alors rue de la Victoire : le portier , en voyant passer M. de Saint- Pierre avec un paquet délivres, lui dit qu'il était défendu de rien offrir au général, et pour ne lui laisser aucun doute à cet égard, il lui montra de magnifiques vases d'or et d'argent étalés dans sa loge : c'était un présent des fournisseurs de l'armée ; le général n'avait pas même permis qu'on le déposât dans son antichambre. Cependant M. de Saint-Pierre insista , et tout en lui promettant le même sort qu'aux fournisseurs , on le laissa passer. La pièce qui précédait le cabinet du général était pleine d'étrangers de distinction parmi lesquels se trouvait un corps diplomatique ; M. de Saint-Pierre traversa la foule , dit son nom et fut introduit. Bonaparte reçut ses remerciements avec modestie , et son livre de la meilleure grâce du monde. Voyez , lui dit-il , en tirant de sa bibliothèque un exemplaire tout usé du même ouvrage , comme votre présent vient à propos ; vraiment ce jour est heureux pour moi ! Il prononça ces mots de l'air le plus aimable, en étalant sur la table quelques médailles récemment frappées sur les campagnes d'Italie ; prenant ensuite une de ces médailles, il l'offrit à M. de Saint-Pierre et le pria de la conserver comme un souvenir de sa première visite. M. de Saint- Pierre voulait se retirer, Bonaparte le retint : Mais , dit M. de Saint-Pierre , des étrangers attendent à votre porte. — Eh bien 1 ils attendent , dit Bonaparte d'un ton rude, c'est leur vie ; et avec un sourire méprisant : Ce sont les

misérables agents de celte politique ^moderne qui ne sait que tromper, mentir , finasser , sans jamais arriver au but. Il parlait ainsi, et sa main dirigeait machinalement un petit canon sur une table à la Tronchin. — Général , dit M. de Saint-Pierre en posant le doigt sur le canon , voici un joujou qui, entre les mains d'un héros , arrange plus d'affaires en un jour que tous les cabinets de l'Europe en dix ans. Bonaparte leva un front pâle et soucieux; mais sa bouche était souriante et son regard pénétrant ; il le fixa sur M. de Saint-Pierre, comme pour lire dans sa pensée; et se voyant observé par un homme qui savait lire aussi dans le secret des cœurs, il détourna les yeux, et son sourire s'évanouit. En échangeant ce regard, ces deux hommes comprirent qu'ils n'étaient pas faits pour s'entendre : l'ambitieux et le sage s'étaient jugés.

Peu de temps après, M. de Saint-Pierre alla dîner chez Bonaparte , qui avait renouvelé son invitation. Tout alors était modeste et sans faste , chez celui qui devait bientôt subjuguer l'Europe et habiter le palais de nos rois. Sa table était frugale ; mais une femme pleine de grâce en faisait les honneurs; lui-même cherchait à plaire; il avait des éloges pour tous les talents , et chaque trait de sa louange renfermait une pensée ! L'auteur d'Agamemnon , le père d'Othello, le peintre de Marius, les grâces modestes de Collin d'Harleville , les inspirations touchantes de Paul et de Virginie, recueillirent tour à tour les plus flatteuses paroles. On parla ensuite des campagnes d'Italie; Bonaparte raconta ses actions les plus glorieuses avec une énergique concision , mais froidement, comme s'il eût en tretenu ses auditeurs des actions les plus communes : en prodiguant la louange, il y paraissait insensible; cependant quelques traits heureux épanouirent son visage. On avait pris le café ; madame Bonaparte , s'approchant de son mari, lui frappa doucement sur l'épaule, en le priant de conduire ses convives dans le salon : Messieurs , dit Bonaparte, je vous prends à témoin, ma femme me bat. — Tout le monde sait, reprit vivement Collin d'Harleville, qu'elle seule a ce privilège. Ce mot eut les honneurs de la soirée, et fut fort applaudi. Rentré dans le salon, Bonaparte resta debout; la conversation continuait sur les campagnes d'Italie, on se pressait autour de lui, et il s'abandonnait à toute sa verve. Il rapporta plusieurs traits de cette valeur brillante qui n'appartient qu'aux Français ; il dit les actions d'éclat, les nobles dévouements dont il avait été témoin ; mais ce qui frappa surtout M. de Saint-Pierre , ce fut l'histoire pitoyable d'un chien resté sur le champ de bataille, auprès d'un soldat dont la tète était emportée. En nous voyant passer , dit Bonaparte, cet animal jetait d'abord des cris de détresse; mais ayant reconnu que nous étions Français, il sembla par ses gémissements nous appeler au secours de son maître. Je parcourais le champ de bataille en comptant nos morts et ceux des ennemis , comme un joueur qui veut connaître sa perte , compte ses pions et ceux de son adversaire ; mais les cris et l'action de ce pauvre animal me remuèrent malgré moi . j'interrompis ma reconnaissance , et , plein de tristesse , je rentrai dans ma tente, où cette impression me poursuivit long-temps.

Après quelques récits semblables, Bonaparte parla de son goût pour la retraite , du dessein qu'il avait de vivre à la campagne ; et tout à coup , s'animant contre les journalistes qui osaient l'accuser d'ambition , il s'indigna de leur servilité et de leurs mensonges; rappela plusieurs traits amers de satire dirigés contre sa personne , ou les écrits de ceux mêmes qui l'écoutaient, et finit par engager tous ses amis à se réunir à lui pour rédiger une feuille

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consacrée à la vérité et qui formerait l'opinion publique. L'adresse du héros ne réussit pas ; et soit que sa proposition eût effrayé la paresse de ses auditeurs, soit qu'elle eût éveillé quelques soupçons de ses projets , les uns s'excusèrent sur le mépris qu'inspiraient de si misérables adversaires ; les autres soutinrent , à l'exemple de Boileau , que la critique , même injuste , double les forces du génie. Mais un incident imprévu décida la question; un poëte doué d'une voix sonore et d'une haute stature , apostrophant Bonaparte , lui dit : Général , vous nous appelez à un pouvoir qui ne souffre point de maître ! si nous devenions journalistes, vous nous redouteriez, vous nous écraseriez. S'il faut en croire l'événement, cette prévision ne déplut pas à Bonaparte; elle lui apprit au moins le danger de ce qu'il souhaitait. Et qui pourrait dire ce que serait devenue la fortune de cet homme extraordinaire , si les Ducis, les Arnault, les Lemercier, les Collin d'Harlevile, les Bernardin de Saint-Pierre, se rendant maîtres de l'opinion publique , l'avaient dirigée dans l'intérêt de la patrie et de la vertu! Bonaparte ne songeait qu'à l'intérêt de sa gloire; il devint rêveur, distrait, ne prit plus aucune part à la conversation , et ses convives comprirent qu'il était temps de se retirer.

En confiant à Bonaparîe le commandement de l'armée d'Italie , le Directoire n'avait pas prétendu donner un héros à la France ; son but était de flatter Barras , et d'offrir un mari à madame de Beauharuais. Ces rois de notre république s'émerveillèrent d'abord des grands succès de leur petit général; ils allèrent même jusqu'à se parer de sa gloire; mais lorsqu'ils s'aperçurent qu'il grandissait à chaque bataille, et que le nain devenait un géant , ils craignirent d'avoir découvert un grand homme , et furent épouvantés de leur ouvrage. Pour échapper à la peur, ils imaginèrent l'expédition d'Egypte : les insensés croyaient dissiper le péril en l'éloignant ! ils ne voyaient pas que prêter à un héros la distance, le temps, la gloire et nos soldats, c'était armer le bras qui devait les détruire.

A peine la France entrevit-elle un grand homme à son horizon, qu'elle rougit des maîtres que ses crimes lui avaient donnés. Ses vœux rappelaient le vainqueur d'Arcole et de Lodi , et déjà les manœuvres secrètes d'un frère habile préparaient son retour. Il revint, et saisit, dit-on, d'une main avide , mais tremblante, la puissance dont la soif le dévorait. Qu'elle était belle alors , cette puissance qui rétablissait un grand peuple ! il effaçait nos douleurs en abaissant nos ennemis ! il effaçait nos crimes en les couvrant de sa gloire! Sous le titre de premier consul , Bonaparte régnait.

Bernardin de Saint-Pierre put espérer alors qu'il serait appelé au Sénat. La bienveillance publique le désignait, et son nom se trouvait sur toutes les listes des notables. Le premier consul l'en effaça ; il fît plus : piqué sans doute de ne pas le voir dans la foule de ses courtisans , il lui suscita des persécutions à l'Institut. Puis , dans le seul dessein de l'amener à lui, il fit courir le bruit que toutes les gratifications des gens de lettres allaient être supprimées. Poussé dans ses derniers retranchements, M. de Saint-Pierre n'amena pas son pavillon; mais il entra en pourparlers. Il adressa à M. Arnault (qui vivait alors dans la familiarité de Bonaparte) une lettre évidemment écrite pour le premier consul. Cette lettre est un modèle de naïveté , de finesse et de force. Bernardin de Saint-Pierre y fait d'abord l'apologie de Ducis qui venait de refuser la place de sénateur. 11 s'excuse lui-même avec délicatesse , de n'avoir rien sollicité , et pour toute grâce il demande qu'on lui laisse sa gratification ; c'est ce qu'il appelle la

portion de moine à laquelle on le réduit, et dont il se contente. Très bien, disait gaiement Ducis à cette occasion : ! vous traitez Bonaparte comme Diogène traitait Alexandre! j vous ne lui demandez rien , mais vous lui dites : Retire-toi de mon soleil. Cependant Bonaparte, instruit de cette démarche indiscrète , crut devoir saisir l'occasion de jouer ] une place de sénateur contre la plume de Bernardin de j Saint-Pierre. Ce n'était pas trop risquer sans doute : aussi ce dernier trouva-t-il bon de refuser la partie. J'ai déjà publié cette anecdote, et cependant j'en redirai les détails : il est des choses qui ne sont point encore assez dites, quand | on ne les a dites que deux fois.

Peu de temps après la lettre à M. Arnault, M. de Saint- Pierre reçut la visite d'un jeune publiciste qui lui proposa, de la part de Bonaparte , d'écrire les campagnes d'Italie. Tous les papiers sont à votre disposition, lui dit-il , et ce travail vous ouvre les portes du Sénat. Bonaparte vous aime; mais il ne peut rien , si vous ne lui rendez un hommage public, car il doit beaucoup à vos ennemis M. de Saint-Pierre rejeta ces offres , et les persécutions sourdes recommencèrent 3. Son refus se fit sans ostentation, sans éclat , sans bruit. 11 sacrifiait sa fortune pour remplir un devoir et non pour s'atirer des applaudissements ; mais , 1 comme ses ressources diminuaient chaque jour, il résolut, dans l'intérêt de ses enfants , de tenter une entreprise qui ne coûtât rien à sa conscience. C'est alors qu'il imagina de publier une magnifique édition de Paul et Virginie, et d'é- . j chapper aux contrefacteurs par le luxe de l'impressiou et J des gravures. L'idée était heureuse; niais il fallait de l'argent. M. de Saint-Pierre crut résoudre le problème, en offraut son ouvrage par souscription. Dans sa candeur naïve, il se dit : Adressons-nous au public : pour le servir j'ai négligé ma fortune ; c'est de lui que je dois recevoir ma récompense. Tu croyais , ame généreuse , éveiller la justice de tes contemporains ! tu en appelais à cette bienveillance nationale qui est le plus doux prix de la vertu, et le traité que tu proposais à tes lecteurs était comme un lien sacré qui devait les unir à toi. Mais cette pensée ne fut pas même comprise, et cinquante-cinq souscripteurs seulement répondirent à ce noble appel 3. Je le dis en rougissant, j'ai entendu ses prétendus amis calomnier sa vie pour ne pas souscrire à son livre; j'ai vu de stupides admirateurs de ses belles phrases assurer qu'il prostituait son talent, pareequ'il osait se plaindre au public des vols des contrefacteurs; j'ai vu des femmes spirituelles et sensibles le blâmer d'avoir refusé une place qui aurait assuré le sort de ses enfants. Dans leur exquisse délicatesse , elles croyaient rougir des inconvenances d'un grand

1 Ces ennemis, c'étaient les savants qui avaient porté Bonaparte au pouvoir , et qui professaient un grand mépris pour les lettres et pour la religion. Bonaparte les écoutait , mais il ne les croyait pas.

* On le renvoya du Louvre avec une indemnité de 600 fr ancs, tandis que celle de tous ses confrères fut de 1200 francs. On réduisit ensuite sa gratification, qui était de 3,000 francs , à2,400fr: Enfin on le menaça de la suppression de cette gratification.

3 On voit avec plaisir, sur cette courte liste, les noms de quelques anciens amis de l'auteur. Gauthey, Lamendé , Roland , ses vieux camarades aux ponts et chaussées: et vous aussi pauvre Ducis, Dingé, Toscan, Arnault, Laya, Patris de Breuil, vous lui rendîtes cet hommage ! Une grande reine desirait souscrire; son ambassadeur, le marquis de L...., crut devoir refuser l'avance des 36 tranc8,qui était une des conditions du marché , et le nom de la reine fut effacé de la liste des souscripteurs. C'est ainsi que l'écrivain resta toute sa vie inflexible dans sa dignité et dans sa justice. Pourquoi aurait-il fait à une reine d'autres condit ons que celle; qu'il faisait au public?

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