‹ Œuvres;Chapitre 5 sur 236 · DE L'AUTEUR DE P · texte numérisé non relu

DE L'AUTEUR DE P

AUL ET VIRGINIE

j homme , et rougissaient de ses vertus. Dira-t-on que ! j'exagère ces ridicules opinions P qu'on ne m'en croie pas , l j'y consens. Mais qu'on observe ce qui se passe à l'occasion

| j du plus illustre disciple de ce grand maître ; lui aussi mé- | connu, repoussé par le pouvoir, se voit obligé de publier

' ; ses ouvrages pour acquérir une modeste indépendance. ■ Croit-on que la noble et douce pensée de rendre un pur

, | hommage à ce beau génie se soit emparée de toutes les ames? il n'en est rien. On calcule froidement si son libraire : fait une bonne ou une mauvaise spéculation. Les temps sont

j mauvais , le commerce ne va pas , l'ouvrage est considérable. — Eh quoi ! n'y a-t-il plus que de petits intérêts ou des passions coupables qui puissent nous remuer? n'éprouverons-nous jamais la joie d'un noble enthousiasme ?

' C'est trop demander , dites-vous ! — Eh bien ! cessez doue

' déjuger ce que vous ne sauriez comprendre? I L'édition de Paul et Virginie coûta 30,000 fr., et con- ! somma la ruine de l'auteur. Cette édition n'était point encore publiée, lorsqu'un homme en crédit, M. Maret,

s [sollicita son entrée à l'Institut. Bernardin de Saint-Pierre,

' I profitant de cette circonstance, lui écrivit une lettre dans laquelle il osait rappeler le premier consul à des sentiments de justice et de dignité. Bonaparte lut cette lettre et

' n'y fut point insensible : huit jours après, ici les dates sont

! précieuses, on lisait le nom de Joseph sur la liste des souscripteurs. Plus tard, M. de Saint-Pierre fut invité, par l'entremise de M. Audrieux , à se rendre à Morfon-

j jtainej ils y allèrent ensemble dans une voiture à quatre [chevaux qui leur fut envoyée. Après le dîner, Joseph Boinaparte, tirant M. de Saint-Pierre dans l'embrasure d'une îfenètre , lui proposa une habitation dans son parc et 6,000 ifrancs de pension , avec un titre , ou sans titre , comme il jle jugerait convenable. Un peu surpris de cette offre ,

: M. de Saint-Pierre gardait le silence; mais Joseph, se hâtant de le rassurer, lui dit : « Quoique j'aie toujours eu le

j désir de vous être utile , ce n'est pas mon argent que je vous offre, c'est celui du gouvernement; c'est une faible

! jrécompense de ce que la nation doit à vos longs services. » !M. de Saint-Pierre comprit que Bonaparte consentait enfin jà lui laisser son indépendance. Toutefois , entrevoyant j encore quelque apparence de vasselage dans les propositions de Joseph, il lui dit : « Lorsque l'infortuné

j [Louis XVI me fit offrir par M. Terrier de Monciel, alors [ministre , la place d'intendant du Jardin du Roi, je pris

1 [trois jours pour me décider. Accordez-moi le même délai, car je ne puis rien accepter d'aucun homme , sans en avoir ! délibéré avec moi-même. » De retour à Paris, M. de Saint-

' i iPierre eut un entretien avec Ducis, et après deux jours de | réflexion s, il écrivit à Joseph : « Je ne puis accepter ni place ni titre , mais je consens à vous être attaché par les liens de la reconnaissance. » O Joseph! puisse la gloire

! d'avoir été l'appui d'un grand homme , vous consoler dans

; j votre solitude 1 puisse le souvenir d'un bienfait qui ne fit ; point un ingrat, éloigner l'amertume de votre cœur! jouissez aux jours de l'infortune, d'une reconnaissance qui vous fut fidèle sur la terre, et qui dure encore dans le ciel ! Napoléon n'a fait que passer. Comme un torrent pro-

; duit par l'orage , il a bouleversé , il a rajeuni le sein de la vieille Europe. Nos soldats , poussés par son ambition et

' guidés par la gloire, voulaient asservir le monde, et ils ont réveillé la liberté endormie sur les bords du Nil et de la ; Moscowa. A leurs cris de victoire, à leurs cris de détresse,

' du Nord au Midi les peuples se sont émus , et secouant i leurs chaînes , ils ont demandé des institutions libérales

, aux rois qu'ils avaient délivrés d'un despote. Ainsi l'indé-

: pendance du monde est sortie vivante de notre court

asservissement. La Providence a permis que le tyran des peuples leur ait légué la liberté.

Appelé par la reconnaissance à rendre hommage à un grand guerrier , Bernardin de Saint-Pierre aura parlé dignement si son langage doit être un jour celui de la postérité ; on lui a reproché cet éloge, et cet éloge ne renferme que des faits consacrés par l'histoire ou des vœux pour l'avenir du pays ! Le sage invite les muses à célébrer, non les conquêtes de Napoléon , mais la paix qu'il doit donner au monde ; il admire le héros , et remarque cependant qu'il manque quelque chose à sa renommée. « Tu ne seras » l'amour des humains, dit-il, que si lu mets ta gloire dans » leur bonheur »

Les cœurs froids m'accuseront sans doute de donner trop d'importance à de petites choses ; et si je ne signale ces petites choses , ils diront que j'ai laissé les faits les plus graves sans réponse. Semblables à ces accusateurs qui veillaient en Egypte, à l'entrée des Pyramides, ils se sont assis sur la tombe de l'homme de bien , et ils ont dit : Il ne reposera pas en paix , qu'il ne nous ait rendu compte de sa vie. Mais déjà Bernardin de Saint-Pierre avait remplj son honorable tâche; ses ouvrages le représentent tout entier. Vous le retrouverez dans l'admirable dialoque de Paul et du Vieillard, opposant les agitations de sa jeunesse à l'expérience de son âge mûr. Vous le retrouverez dans la sainte résignation du Paria , dans la pitié de Benezet pour les malheureux, dans l'amour de Céphas pour le genre humain. Il n'a cessé de se peindre en peignant la vertu, et partout ses sublimes contemplations nous révèlent cette simplicité de cœur qui appartient à l'honnête homme, et qui constitue le génie !

Bernardin de Saint-Pierre aimait les hommes, et voyait leurs faiblesses avec indulgence. Son humeur était douce, un peu railleuse, parfois mélancolique. Sa voix touchante, ses paroles simples, son regard fin et caressant pénétraient les cœurs. Son teint était frais et vermeil ; les grâces de la jeunesse semblaient encore se jouer sur son front et autour de ses lèvres , souvent embellies du plus gracieux sourire. La vue des enfants le réjouissait. Il se plaisait avec les jeunes gens quand ils étaient modestes , et jamais son éloquence n'était plus élevée que lorsqu'il voulait faire passer dans leur ame cette force qui était en lui, et sans laquelle il n'y a point de vertu.

Au milieu de sa famille , M. de Saint Pierre était plein d'abandon. Dans le monde , il avait de la noblesse et de la simplicité. D'un coup d'œil il pénétrait un homme. Avait-il affaire à un sot , il se taisait; à un fat, il le raillait; à un méchant , il s'éloignait. Se trouvait-il au milieu de personnes entièrement étrangères à tout intérêt moral , et toujours occupées d'objets mécaniques ou de spéculations mercantiles , il les écoutait , les questionnait , les remerciait ; il savait en apprendre quelque chose. Ainsi un papetier , un graveur, un fondeur de caractères , un marchand de tableaux (ses calomniateurs), pouvaient facilement le prendre pour un sot , et se croire , eux , des gens de génie; car , suivant le conseil de Montaigne , « il sondait la partie » d'un chacun. 11 savait tout mettre en besogne , et em- » prunter de chacun selon sa marchandise : la sottise » même lui était instruction 3. » Se trouvait-il dans un cercle d'hommes choisis , dont les cœurs battaient à l'unis^ son du sien, son éloquence devenait touchante et sublima.

» On sait que le cardinal Mauri et Regnault de Saint-Jeand'Angely le forcèrent de supprimer un paragraphe entier du Discours académique où se trouve cet éloge , en disant que l'empereur n'aimait ni les leçons ni les conseils.

2 Essais , lis. I , chap. 25 , p. t'rô, édition in-4°.

DE L'AUTEUR DE PAUL ET VIRGINIE

Il contait avec tant de charme , que j'ai vu ses enfants euxmêmes perdre en l'écoutant toute leur turbulence , rester immobiles , respirant à peine , les yeux attachés sur les siens , et comme suspendus à ses lèvres , croyant voir ce qu'il avait vu , et sentir ce qu'il avait senti. Les gens du monde , presque toujours aussi turbulents et plus inconsidérés que des enfants, s'accoutumaient avec peine à la lenteur de son élocution ; mais dès qu'ils avaient goûté le charme de ses paroles, ils ne pouvaient plus s'en déprendre. Que de fois je me suis trouvé meilleur en le quittant ! que de fois, pour conserver l'enchantement de ses pensées, j'ai cherché à les ressaisir dans ses ouvrages I Alors la vertu me semblait naturelle et facile ; une flamme divine me consumait : j'étais comme ces disciples de Jésus-Christ, qui , en se rappelant l'impression de ses discours , se disaient entre eux : « Notre cœur brûlait en l'écoutant!»

Que les pensées des grandes ames se corrompent dans lame du méchant ; qu'elles blessent les petits esprits et meurent sur les cœurs froids ; l'honneur de l'humanité est sauvé si , semblables à une rosée céleste , elles fécondent le génie et la vertu !

Telle fut l'influence de Bernardin de Saint-Pierre. Tel fut le mouvement donné par son génie ! Sa gloire préside à un siècle nouveau ! Qui n'a reconnu ses couleurs dans les pages de notre premier écrivain, sa manière d'observer

dans les relations d'un illustre voyageur , et son 'inspiration dans les accords de notre plus grand poète ! Chàteaubrilland, Lamartine, Humboldt , vous êtes sortis de son école ? Delille , privé de la lumière , disait que les Éludes de la Nature étaient les yeux de son intelligence , et Girodet se plaisait à répéter que ce livre lui avait appris à voir la nature et à sentir Virgile. Sois donc à jamais cher aux peintres , aux poètes , aux voyageurs et aux philosophes , toi qui fus l'élève de l'antiquité , de la nature et du malheur ! Sois à jamais cher à l'homme de bien , toi l'ami de Ducis et de Jean- Jacques ; sois cher surtout aux infortunés ! Tes ouvrages , portés dans l'exil, devinrent une source d'abondance pour les émigrés français , et sur les rochers de Sainte-Hélène , ils consolèrent Bonaparte dans son adversité ' .

Le 20 juillet 1826.

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