UNE DAME ET UN VOYAGEUR
LA DAME
Vous m'avez donné, monsieur, des curiosité fort rares. Comment appelez-vous ces jolis arbre1 de pierre qui ont des racines, des tiges, des masse I de feuilles, et même des fleurs couleur de pêche!» dites-vous? S'ils étaient verts, on les prendrai! pour des plantes de nos jardins.
LE VOYAGEUR
Madame , ce sont des madrépores. Rien n'est si commun dans les mers des Indes. Presque toute I les îles en sont environnées. Ils croissent sous l'eau M et y forment des forêts de plusieurs lieues. On à voit nager des poissons de toutes couleurs, comm I les oiseaux volent dans nos bois.
LA DAME
Ce doit être un spectacle charmant. Avez-vou apporté des fruits de ces arbres-la?
LE VOYAGEUR
Ces plantes ne donnent point de fruits; ce n< sont point des végétaux : ils sont l'ouvrage de pe| tits animaux qui travaillent en société.
LA DAME
Je ne m'en serais jamais doutée.
LE VOYAGEUR
Il y a quelque chose de plus merveilleux. Vous f voyez avec mes madrépores des arbrisseaux qui! ont de véritables feuilles, et dont les branches] sont flexibles comme le bois : cesontdeslilhophy-f tes. Ces lithophytes et ces coraux sont égalcmenlj l'ouvrage de petits animaux marins.
LA DAME
Mais enfin quelle preuve en a-t-on?
LE VOYAGEUR
On les a vus avec de bons microscopes. La chn
• On peut voir dans les Études, une critique faite par l'auteur : lui-même du système développé dans ces Dialogues. Il n'écrivit ce badinage que pour prouver combien il est aisé d etayer un principe faux d'observations vraies. (A. M.)
VOYAGE A L'ILE-DE-FRANCE
; fie a fait sur eux quelques expériences toujours m peu douteuses, parcequ'elle ne raisonne que iSïr ce qu'elle détruit1. Enfin, on a conclu que 4s ouvrages si réguliers devaient appartenir a des ijres doués d'un esprit d'ordre et d'intelligence. (Après tout, de petits arbrisseaux ne sont pas jus difficiles à faire que les cellules de cire à six ins que maçonnent nos abeilles. On a disputé ijielque temps ; à la fin tout le monde est resté [accord.
LA DAME
! Si tout le monde le dit , il faut bien le croire. Je i serai pas seule d'un avis contraire.
LE VOYAGEUR
i Ah ! si j'osais, j'aurais quelque chose de bien jus difficile a vous faire croire.
si( LA DAME.
«Osez, monsieur. 11 y a tant de choses incomitjléhensibles où il faut s'en rapporter à l'opinion Implique !
Ill LE VOYAGEUR.
Malheureusement mon opinion est à moi seul.
LA DAME
t Tant mieux, j'aurai le plaisir de la combattre, utifiand nous paraissons dans le monde, notre caté- Hisme est tout fait. Les hommes nous ont prescrit 'ne que nous devions penser, désirer et faire, infime à rencontrer des gens qui ne sont pas de J vis des autres : on a le plaisir de détruire une freur, ou d'adopter une vérité nouvelle. Voyons vitre hérésie.
LE VOYAGEUR
Madame , je crois que les fleurs de votre parfibre et les arbres de votre parc sont habités.
| LA DAME
Vous croyez aux Hamadryades? Vraiment votre jstème est renouvelé des Grecs. Je suis fâchée «ji'on ait quitté leur philosophie; elle était plus lâchante que la nôtre. J'aimerais a croire que mes hriers sont autant de Daphnés.
[ï LE VOYAGEUR.
t |Les anciens étaient peul-être aussi ignorants que ifijus ; mais je ne suis ni de leur avis ni de celui gijs modernes.
Lorsque la chimie décompose une pêche ou un melon, elle Uive le même résultat. Une plante vénéneuse et une plante .nentaire paraissent, dans ses opérations, formées des mêmes i ments. Il est vrai qu'en brûlant des matières animales, il s'en ; nale une odeur alcaline , qui se retrouve dans la combustion « s madrépores ; mais nous avons des plantes végétales qui , ! ;me sans être détruites , ont le goût et l'odeur de la viande îaiilie, de la morue sèche, etc. D'ailleurs, comment imaginer i il y ait une différence réelle entre les éléments du végétal et ( l'animal , lorsqu'on voit un bœuf changer en sa substance lerbe d'un pré?
LA DAME
Quels sont donc les habitants de nos forêts?
LE VOYAGEUR
Ceux qui logeaient dans les plantes étaient presque tous des infortunés ou des étourdis. L'un avait été tué au palet , l'autre était mort à force de s'aimer lui-même. Ils n'étaient pas plus heureux dans leur nouvelle condition. Un paysan coupait bras et jambes aux sœurs de Phaélon , pour faire un mauvais fagot de peuplier. Mes habitants sont très sages, très ingénieux, et n'ont rien à risquer.
LA DAME
Je vous vois venir. Voilà une idée prise de vos arbres de mer. Mais , monsieur , je vous avertis que je ne croirai point à vos animaux , que vous ne me les ayez fait voir occupés de leur travail.
LE VOYAGEUR
Madame , vous avez cru ce que je vous ai dit des madrépores, dont personne ne doute.
LA DAME
La chose n'intéresse personne. On s'embarrasse peu de ce qui se passe au fond de l'eau ; mais des objets qui sont sous la main , dont tout le monde fait usage , sur lesquels on a une opinion reçue , sont bien différents. Faites-moi voir, et je croirai.
LE VOYAGEUR
Si vous étiez sur le sommet d'une très haute montagne, et que vous vissiez a vos pieds la ville de Paris, vous jugeriez que ses clochers , ses rues, ses places si régulières sont l'ouvrage des hommes , quoique les habitants échappassent à votre vue.
LA DAME
Oh ! quand on sait une fois qu'une ville est l'ouvrage des hommes , la vue d'une autre ville rappelle la même idée.
LE VOYAGEUR
Eh bien I puisque nos plantes ressemblent aux madrépores, leurs habitants se ressemblent aussi.
Prouvez-moi qu'elles sont habitées , comme s'il n'y avait pas de mer dans le monde. Les gens qui raisonnent par analogie sont trop à craindre.
LE VOYAGEUR
Vous m'avez invité au combat, et vous m'ôtez le choix des armes.
LA DAME
C'est qu'elles sont trop dangereuses entre les mains des hommes. Quand ils n'ont pas de bonnes raisons à nous donner, ils nous citent des autorités, des exemples, et finissent par nous persuader quelque sottise.
LE VOYAGEUR
Mes animaux sont si petits , qu'ils échappent à
MO
VOYAGE A L' ILE-DE-FRANCE
notre vue. Si j'avais un microscope, je vous ferais voir des animaux vivants dans des feuilles : vous seriez persuadée tout d'un coup.
' LÀ DAME
Oh non ! J'en ai vu : j'ai vu même celte poussière si fine qui couvre les ailes des papillons; c'étaient de fort belles plumes. Il ne s'agit pas de prouver qu'il y a des animaux dans le suc des plantes, mais qu'elles sont fabriquées par eux. Il faut prouver qu'un arbre n'est pas un assemblage ingénieux de pompes et de tuyaux , où la sève monte et descend. Vous m'obligez de me servir de toute ma science.
LE VOYAGEUR
Madame, on a piqué dans vos prairies des tronçons de saule, qui ont poussé des racines et des feuilles : si on y avait planté une des pompes de Marly, croyez-vous qu'il y serait venu une machine hydraulique?
LA DAME
Quelle folie! Chaque partie des arbres est une machine vivante et entière, que l'humidité et la chaleur mettent en mouvement. C'est un ouvrage de la nature , bien supérieur aux nôtres.
LE VOYAGEUR
Toutes les machines de la nature ont une organisation intérieure, qui ne les rend propres qu'à produire un certain effet , et par un endroit particulier. Par exemple, on voit dans l'oreille un tympan élastique et concave, propre h rendre les sons; et dans l'œil, des membranes transparentes et convexes, qui rassemblent les rayons de lumière sur la rétine. L'œil est évidemment construit pour voir , et l'oreille pour entendre. Jamais un aveugle ne verra par son ouïe , et un sourd n'entendra par sa vue.
LA DAME
Vous vous donnez bien de la peine pour prouver ce qui est évident.
LE VOYAGEUR
Si donc un arbre estime machine, il doit avoir un lieu destiné a donner des feuilles, et un autre pour les racines. Les premières viendront toujours à uneextrémité, et leschevelusdelaracineà l'autre.
Il faut que je vous aide Vous pouvez ajouter qu'un bourgeon de feuilles ne donne point de fruits : je sais très bien distinguer les bourgeons à feuilles des bourgeons a fruits.
LE VOYAGEUR
Eh bien ! madame, si vous faites replanter vos saules la tête en bas, leurs racines donneront des feuilles,
LA DAME
J'imagine, monsieur, que vous ne seriez W assez hardi pour me citer des faits douteux. f
LE VOYAGEUR
Celui-ci est très certain. Croyez- vous que si o renversait la Samaritaine dans la rivière, il moij f terait beaucoup d'eau dans son réservoir?
LA DAME
Je n'ai rien à dire : on ne s'attend pas a une e: périence folle.... Mais peut-être chaque parti change d'usage en changeant de position.
LE VOYAGEUR
Toutes ces lois, composées et variables, ncrel semblent point à celles de la nature : elles soin simples et constantes. Dans toutes les machin' que l'homme a examinées , chaque partie a s(| effet qu'on ne peut changer en un autre. Qu'i; animal reste couché toute la vie, il ne lui viend point de pattes sur le dos.
LA DAME
Si le fait du saule renversé est vrai , comme; l'expliquez-vous ? Voyons votre système : api j tout , j'aime mieux l'attaquer que de défendre ! mien. La défense n'est pas aisée, et les homnr nous chargent toujours du rôle le plus difficile. j|
LE VOYAGEUR
Je pense, madame, qu'un arbre est une répi blique. Lorsqu'on a planté le long de ce ruisse des branches de saule, les petits animaux qu étaient renfermés se sont portés au plus près, On a laissé tous les accessoires. Les feuilles (j été abandonnées, et sont tombées. Les uns se soi occupés h clore la brèche qu'on avait faite à le habitation, en la fermant par un bourrelet. Les ( très ont poussé en terre des galeries souterrain ! pour chercher des vivres et des matériaux prop a la communauté. S'ils ont rencontré un roch i ils se sont détournés, ou ils l'ont environné de I<j ouvrage, pour en faire un point d'appui. Df| quelques espèces , comme ceux du chêne, ils il coutume d'enfoncer un long pivot qui souti toute l'habitation. Chaque nation a sa manié] L'une bâtit sur pilotis, comme les Vénitiens ; Y f\ tre, sur la surface de la terre, comme les Sauva j élèvent leurs cabanes.
Quand le désordre a été réparé, on a ch! ché a multiplier les vivres. 11 paraît que cliez ^ petits républicains la population est fort pronq i pareeque la subsistance est fort aisée. Ils viv ! d'huiles et de sels volatils, dont l'air et la toi» sont remplis. Pour saisir ceux qui sont dans IV ils ont imaginé de faire ce que font les mateil* sur les Yaisseaux où ils manqnent d'eau dou(
VOYAGE A L ILE-DE-FRANCE
[[jnand il pleut, ils étendent des voiles : de même, ils se sont empressés de déployer les feuilles comme autant de surfaces. Pour empêcher le vent [d'emporter leurs tentes, ils les ont attachées sur un point d'appui, à l'extrémité d'une queue souple jet élastique, ce qui est très bien imagine.
Les uns montent par le tronc avec des gouttes de liqueur, les autres redescendent par l'écorce [avec les aliments superflus. Yous jugez bien que si on renverse leur ouvrage , comme dans l'expérience du saule, mes architectes ne perdront i pas la tête : c'est comme si vous renversiez une || ruche.
LA. DAME
On pourrait expliquer cela par une sève qui j monte et descend d'elle-même, et qui prend dans | les conduits de l'arbre une forme constante, comme l'or qui passe à la filière.
LE VOYAGEUR
| Si la sève formait les feuilles, elle formerait éga- ! lement les fleurs et les fruits. Mais dans un sauva- ! geon enté, les fruits de l'ente sont bons, tandis que | ceux du pied ne changent point de nature. Si la j sève qui a monté par le tronc de l'ente, et qui est ! redescendue par son écorce, avait acquis quelque qualité, elle se découvrirait dans les fruits du sauvageon. Pourquoi cela n'arrive-t-il pas?
LA DAME
| C'est à vous a vous défendre.
LE VOYAGEUR
i Les animaux du sauvageon apportent des maté- ! riaux pour fermer la brèche ; ceux de l'ente les 1 prennent à mesure qu'ils arrivent : ils en fabrii quent des fruits excellents, tandis que les autres j n'en font rien qui vaille. La matière est la même, j les conduits sont communs, mais les ouvriers sont I différents.
LA DAME
| Si les arbres étaient peuplés d'animaux, l'hiver ! les ferait tous mourir ; car vous ne me persuaderez i pas qu'ils ont des fourrures comme les castors.
LE VOYAGEUR
Ils ont eu la précaution d'envelopper leurs maisons de plusieurs étoffes fort épaisses. Les unes sont souples comme des cuirs , des autres bien sèches, et semblables à une grosse croûte. Personne n'est assez malavisé pour se loger dans cette enceinte extérieure. Les arbres du nord, comme le sapin et le bouleau, ont jusqu'à trois écorces différentes.
LA DAME
Selon vous, les arbres des pays chauds n'en ont donc point?
LE VOYAGEUR
Ils n'ont que des pellicules par où la sève descend; mais je n'y ai jamais vu de ces écorces raboteuses , insensibles et multipliées qui paraissent nécessaires aux arbres des pays froids. Comparez l'oranger au pommier , qui vient cependant dans les climats tempérés.
LA DAME
Vous m'étonnez, mais vous ne me persuadez pas. Si un arbre n'était pas une machine, il n'aurait pas reçu toutes ses dimensions, comme les machines des bêtes qui ont chacune une grandeur fixe. Selon vous, un arbre croîtrait toujours. Vos petits animaux étant toujours en action, on verrait des chênes gros comme des montagnes; un cerisier s'élèverait autant qu'un orme : ce seraient des travaux monstrueux et sans fin, et nous voyons le contraire.
LE VOYAGEUR
À quoi sert l'élévation pour le bonheur? Ces petits animaux ont beaucoup de sagesse ; ils proportionnent toujours la hauteur de leur édifice à sa base.
En jetant les fondements de leur habitation, ils trouvent de grands obstacles dans la terre. C'est le voisinage d'un autre arbre ; ce sont des rochers; c'est, à quelques pieds de profondeur, un mauvais sol. En l'air, rien ne les arrête que la considération de leur propre sûreté. La preuve en est bien forte; c'est que les plantes qui s'accrochent vont toujours en s'allongeant sans s'arrêter. II y a des lianes aux îles , dont il ne serait pas facile de trouver les deux bouts. Voyez jusqu'où s'élèvent les haricots qui grimpent , tandis que la fève de marais acquiert à peine trois pieds de hauteur ; cependant, ces deux légumes naissent et meurent dans la même année. La fortune de ceux qui rampent paraît sûre ; ceux qui s'élèvent d'eux-mêmes sont plus circonspects. Les arbres qui croissent sur les montagnes sont peu élevés : ceux de la même espèce qui viennent dans les vallons resserrés et profonds, n'ayant rien à craindre des vents , s'élèvent avec plus de hardiesse ; ils sont beaucoup plus grands.
Je suis persuadé que si la lige d'un orme traversait, dans son élévation, plusieurs terrasses, ses habitants rassurés y enfonceraient des pivots , et élèveraient sa tête à une hauteur prodigieuse.
LA DAME
Vous m'assurez cela bien gratuitement. Vous devenez hardi.
LE VOYAGEUR
J'ai vu, aux Tndes, les lianes dont je vous parle.
VOYAGE A L'ILE-DE-FRANCE
J'y ai vu de nos plantes potagères devenir vivaces, et de nos herbes devenir des arbrisseaux. Les Chinois font sur les arbres une expérience curieuse qui prouve pour mon opinion. Ils choisissent, sur un oranger, une branche avec son fruit ; ils la serrent fortement d'un fil de cuivre ; ils environnent cet étranglement de terre humide ; il s'y forme un bourrelet et des racines : on coupe ce petit arbre, et on le sert sur la table avec son gros fruit. Si on l'avait laissé sur pied, n'aurait-il pas formé un second étage d'oranger ?
La preuve donc que les arbres ne sont pas des machines, c'est qu'ils peuvent toujours croître, et qu'ils n'ont pas une grandeur déterminée.
* LA DAME
Vous n'avez évité un mauvais pas que pour tomber dans un autre. Selon vous , les arbres ne devraient jamais mourir. Un arbre étant une espèce de ville dont les familles se reperpétuent, on devrait voir des chênes aussi vieux que Paris.
LE VOYAGEUR
Tout a son terme ; à la longue les canaux s'obstruent. On prétend que les chênes vivent trois cents ans : trouvez-moi une ville dont les maisons aient duré si long-temps sans se renouveler. Les quartiers de Paris qui existaient il y a trois siècles ne subsistent pas plus que les hommes qui les habitaient : il faut en excepter quelques édifices publics.
LA DAME
Trois cents ans font une belle vieillesse ; aussi je respecte beaucoup les vieux arbres. Je n'ai pas voulu faire abattre ceux de mon parc; ils ont vu mes aïeux, et ils verront mes petits-enfants. Cette idée-lame touche. Demain nous continuerons : je vous donne rendez- vous au milieu de mes fleurs.