AVIS DE
Rennefort , etc. J'ai cité tous ces observateurs avec éloge. Si j'eusse connu quelque auteur latin qui eût attribué à la fonte des glaces polaires la cause des marées , seulement dans quelque partie de l'Océan , je l'eusse également cité, me réservant pour moi la gloire de l'architecte , celle de réunir toutes ces observations isolées, de les répartir aux saisons et aux latitudes qui leur étaient propres , pour en ôter les contradictions apparentes qui avaient empêché jusqu'ici d'en rien conclure, et d'assigner enfin une cause et des moyens évidents à des effets qui , depuis tant de siècles , étaient couverts de mystères. J'ai donc formé un ensemble de toutes ces vérités éparses , et j'en ai déduit l'harmonie générale des mouvements de l'Océan , dont la première cause est la chaleur du soleil ; les moyens sont les glaces polaires ; et les effets , les courants semi-annuels et alternatifs des mers , avec les marées journalières de nos rivages 2. Ainsi , si d'autres ont dit avant moi que les marées venaient de la fonte des glaces polaires, ce que j'ignore même à présent , c'est moi qui le premier l'ai prouvé. D'autres Européens avaient dit , avant Christophe Colomb , qu'il y avait un autre monde ; mais ce fut lui qui le premier y arriva. Si d'autres avaient dit de même que les marées venaient des pôles, personne ne les avait crus, parce qu'ils l'avaient dit sans preuves. Avant de parvenir à rassembler les miennes , et à les rendre lumineuses , il m'a fallu dissiper ces nuages épais d'erreurs vénérables , telles que celles des pôles aplatis, et baignés de mers libres de glaces, que nos prétendues sciences avaient répandues entre la vérité et nous, et qui étaient capables de couvrir toute notre physique d'une nuit éternelle. Voilà donc la gloire que j'ai ambitionnée, celle d'assemb er quelques harmonies de la nature, pour en former un concert qui élevât l'homme vers son auteur; ou plutôt je n'ai cherché que le bonheur de les connaître et de les répandre , car je suis prêt à adopter tout autre système qui présentera à l'esprit de l'homme plus de vraisemblance , et à son cœur plus de consolation. Ce n'est qu'à Dieu que convient la gloire, et aux hommes la paix; , qui n'est jamais si pure et si profonde que dans le sentiment de cette même gloire qui gouverne l'univers. Je n'ai désiré que le bonheur d'en découvrir de nouveaux rayons , et je ne souhaite désormais que celui d'en être éclairé le reste de ma vie, fuyant, pour moimême, cette gloire vaine, ténébreuse et inconstante, que le monde donne et ôte à son gré.
Je me suis un peu étendu ici sur le droit que j'ai à la découverte de la cause des courants et des marées par la fonte des glaces polaires, pareequ'ayant opposé, à la plupart des opinions reçues, beaucoup d'observations qui m'appartiennent , si chacune d'elles exigeait de moi un manifeste pour en défendre la propriété , je n'y suflirais jamais. D'ailleurs , si elles acquièrent assez de célébrité pour m'attirer , suivant l'esprit de ce siècle , des louanges perfides , des persécutions sourdes , des pitiés fausses , et pour renverser ma fortune incertaine , tardive et à peine commencée , je déclare donc que , ne tenant à aucun parti, et ne pouvant opposer que moi à chaque nouvel ennemi , au lieu de me répandre dans les papiers publics , suivant l'usage, en récriminations, en injures, en complaintes, en doléances , en temps perdu , je ne me défendrai que sur mon propre terrain , et je n'opposerai à mes ennemis, tant publics que secrets , que la vérité : ou plutôt puissé-je, loin des hommes inconstants et trompeurs , sous un petit toit rustique à moi , près des bois , dégager la statue de ma Minerve de son tronc d'arbre , et mettre enfin un globe entier à ses pieds !
Au reste , si les journalistes m'ont refusé leurs suffrages sur des objets aussi importants aux progrès des connaissances naturelles , et si d'autres prennent déjà les devants pour me priver de ceux du public , j'en compte déjà d'illustres parmi des hommes éclairés, de toute condition.
Je n'ai pas moins à me féliciter de l'intérêt général avec lequel le public a reçu la partie morale de cet ouvrage. J'y ai cependant omis de grands objets de réforme politique et morale : les uns pareequ'il ne m'a pas été permis de les traiter suivant ma conscience ; les autres , pareeque mon plan ne les comportait pas. Je me suis fixé aux seuls abus ! auxquels le gouvernement pouvait remédier.
Au reste , si je me suis étendu sur les désordres et l'in- ! tolérance des corps , j'ai respecté les états : j'ai attaqué des corps particuliers pour défendre celui de la patrie, et, par-dessus tout, le corps du genre humain. Nous ne sommes tous que les membres de celui-ci. Mais à Dieu ne plaise que j'aie voulu faire de la peine à aucun être sensible en particulier, moi qui n'ai pris la plume que pour remplir l'épigraphe que j'ai mise à la tète de cet ouvrage : Misiris succurrere diseo ! Lecteur , quel que soit donc le rôle que vous remplissiez dans ce monde , je serai content de votre jugement, si vous méjugez comme homme dans un ouvrage où je ne me suis occupé que du bonheur de l'homme. D'un autre côté, si j'ai eu la gloire de vous don* S ner quelqm s plaisirs nouveaux, et d'étendre vos vues dans l'infini et mystérieux champ de la nature, songez encore que ce n'est que l'aperçu d'un homme; que ce n'est rien j auprès de ce qui est; que ce ne sont que des ombres de cette vérité éternelle , recueillies par une autre ombre , et qu'un bien petit rayon de ce soleil d'intelligence dont l'univers est rempli , qui s'est joué dans une goutte d'eau trouble 5.
Multa abscondita sunt majora lus : pauca enim vidimus opéra ejus *.
Il serait inutile de parler ici de la révolution particulière que la révolution générale a opérée dans ma fortune et dans mes projets de retraite et de bonheur à la campagnemais comme j'ai parlé , dans l'avis en tète de l'édition précédente, des bienfaits annuels qui m'ava eut été donnés, au j nom du roi **, par quelques ministres , à l'occasion des pre- I miers succès des Études de la Natice ; la vérité, ainsi que la reconnaissance , m'obligent à dire que j'en ai été privé, en tout ou en partie , à mesure que la révolution que j'y avais annoncée s'approchait; d'un autre côté, que le roi, ayant lu et s mêmes Études , avait témoigné de son propre mouvement qu'il était fâché de la modicité des grâces qui m'avaient été accordées , et qu'il eût désiré les augmenter si les circonstances le lui eussent permis. Si l'état, en effet, m'eût dû quelque récompense, ce sentiment de bienveillance du roi l'eût acquittée. J'ai été très touché de cette marque d'intérêt d'un prince en faveur d'un ouvrage dont le principal mérite a été d'avoir défendu les droits des peuples. Si j'en ai éprouvé quelque surprise, c'est par rapport à moi, qui lui suis personnellement inconnu ; car le désir du bonheur des peuples a été de tout temps dans le cœur du roi. C'est lui qui a été le premier mobile de leur liberté; d'abord , chez les Auglo Américains , qu'il a délivrés de 1 oppression de leur métropole : ensuite, il
* Ecclesiast., cap. lxiii , v. 36.
** Nous rétablissons ici ce morceau, supprimé dans quelques éditions qui n'ont pas été publiées par l'auteur,