OUVRAGE
lion d'Aristote, de Pline, du chancelier Bacon , et de plusieurs modernes célèbres. Ce champ me parut si vaste, que je ne pus croire qu'il eût été entièrement parcouru. D'ailleurs la nature y invile tous les hommes de tous les temps; et si elle n'en promet les découvertes qu'aux hommes de génie, elle en réserve au moins quelques moissons aux ignorants, surtout à ceux qui, comme moi , s'y arrêtent à chaque pas , ravis de la beauté de ses divins ouvrages. J'étais encore porté à ce noble dessein par le désir de bien mériter des hommes, et principalement de Louis XVI, mon bienfaiteur, qui , à l'exemple de Titus et de Marc-Aurèle , ne s'occupe que de leur félicité. C'est dans la nature que nous en devons trouver les lois, puisque ce n'est qu'en nous écartant de ses lois que nous rencontrons les maux. Etudier la nature, c'est donc servirson prince et le genre humain. J'ai employé à cette recherche toutes les forces de ma raison ; et, quoique mes moyens aient été bien faibles, je peux dire que je n'ai pas passé un seul jour sans recueillir quelque observation agréable. Je me proposais de commencer mon ouvrage quand je cesserais d'observer, et que j'aurais rassemblé tous les matériaux de l'histoire de la nature; mais il m'en a pris comme à cet enfant qui avait creusé un trou dans le sable avec une coquille , pour y renfermer l'eau de la mer.
La nature est infiniment étendue, et je suis un homme très borné. Non-seulement son histoire générale, mais celle de la plus petite plante, est bien au-dessus de mes forces. Voici a quelle occasion je m'ensuis convaincu.
Un jour d'été, pendant que je travaillais a mettre en ordrequelques observations sur les harmonies de ce globe, j'aperçus sur un fraisier, qui était venu par hasard sur ma fenêtre, de petites mouches si jolies, que l'envie me prit de les décrire. Le lendemain, j'y en vis d'une autre sorte, que je décrivis encore. J'en observai , pendant trois semaines, trente-sept espèces toutes différentes; mais il y en vint à la fin en si grand nombre, et d'une si grande variété, que je laissai la cette étude, quoique très amusante , parcequeje manquais de loisir, et, pour dire la vérité, d'expression.
Les mouches que j'avais observées étaient toutes distinguées les unes des autres par leurs couleurs , leurs formes et leurs allures. Il y en avait de dorées, d'argentées, de bronzées , de tigrées, de rayées , de bleues , de vertes , de rembrunies ; de chatoyantes. Les unes avaient la tête arrondie comme un turban; d'autres, allongée en pointe
de cîou. À quelques unes elle paraissait obscure comme un point de velours noir; elle étincelait à d'autres comme un rubis. Il n'y avait pas moins de variété dans leurs ailes : quelques unes en avaient de longues et de brillantes comme des lames de nacre; d'autres , de courtes et de larges, qui ressemblaient à des réseaux de la plus fine gaze. Chacune avait sa manière de les porter et de s'en servir. Les unes les portaient perpendiculairement, les autres horizontalement, et semblaient prendre plaisir à les étendre. Celles-ci volaient en tourbillonnant, à la mauière des papillons ; celles-là s'élevaient en l'air, en se dirigeant contre le vent, par un mécanisme à peu près semblable a celui des cerfs- volants de papier, qui s'élèvent en formant, avec l'axe du vent, un angle, je crois, de vingt-deux degrés et demi. Les unes abordaient sur cette plante pour y déposer leurs oeufs ; d'autres, simplement pour s'y mettre à l'abri du soleil. Mais la plupart y venaient pour des raisons qui m'étaient tout-à-fait inconnues; car les unes allaient et venaient dans un mouvement perpétuel , tandis que d'autres ne remuaient que la partie postérieure de leur corps. Il y en avait beaucoup d'immobiles, et qui étaient peut-être occupées, comme moi, à observer. Je dédaignai, comme suffisamment connues, toutes les tribus des autres insectes qui étaient attirées sur mon fraisier; telles que les limaçons qui se nichaient sous ses feuilles , les papillons qui voltigeaient autour , les scarabées qui en labouraient les racines, les petits vers qui trouvaient le moyen de vivre dans le parenchyme, c'est-à-dire dans la seule épaisseur d'une feuille; les guêpes et les mouches a miel qui bourdonnaient autour de ses fleurs, les pucerons qui en suçaient les tiges, les fourmis qui léchaient les pucerons ; enGn , les araignées qui, pour attraper ces différentes proies , tendaient leurs filets dans le voisinage.
Quelque petits que fussent ces objets, ils étaient dignes de mon attention , puisqu'ils avaient mérité relie de la nature. Je n'eusse pu leur refuser une place dans son histoire générale, lorsqu'elle leur en avait donné une dans l'univers. A plus forte raison, si j'eusse écrit l'histoirede mon fraisier , il eût fallu en tenir compte. Les plantes sont les habitations des insectes, et l'on ne fait point l'histoire d'une ville sans parler de ses habitants. D'ailleurs, mon fraisier n'était point dans son lieu naturel, en pleine campagne, sur la lisière d'un bois ou sur le bord d'un ruisseau , où il eût été fréquenté par bien d'autres espèces d'animaux. II était dans un pot de terre au milieu des fumées de
R EMI È RE.
Paris. Je ne l'observais qu'à des moments perdus, Je ne connaissais point les insectes qui le visitaient dans le cours de la journée , encore moins ceux qui n'y venaient que la nuit, attirés par de simples émanations, ou peut-être par des lumières! phosphoriques qui nous échappent. J'ignorais; quels étaient ceux qui le fréquentaient pendant; les autres saisons de l'année, et le reste de ses relations avec les reptiles, les amphibies, les pois-j sons, les oiseaux, les quadrupèdes, et les homme? surtout , qui comptent pour rien tout ce qui n'es: pas à leur usage.
Mais il ne suffisait pas de l'observer, pour ainsi dire , du haut de ma grandeur ; car , dans ce cas , ma science n'eût pas égalé celle d'une des mouches qui l'habitaient. Il n'y en avait pas une seule qui, le considérant avec ses petits yeux sphéri-, ques, n'y dût distinguer une infinité d'objets qu< je ne pouvais apercevoir qu'au microscope, aval des recherches infinies. Leurs yeux mêmes son! très supérieurs à cet instrument, qui ne nous montre que les objets qui sont à son foyer, c'està-dire à quelques lignes de distance; tandis qu'il; aperçoivent, par un mécanisme qui nous échappe ! ceux qui sont auprès d eux et au loin. Ce sont à lf| fois des microscopes et des télescopes. De plus j par leur disposition circulaire autour de la tête, il{ voient en même temps toute la voûte du ciel, doni ceux d'un astronome n'embrassent tout au plu; que la moitié. Ainsi mes mouches devaient voiw d'un coup d'œil, dans mon fraisier, une distribution et un ensemble de parties que je ne pouvai; observer au microscope que séparées les unes de! autres , et successivement.
En examinantes feuilles de ce végétal aumoyei d'une lentille de verre qui grossissait médiocre! ment, je les ai trouvées divisées par compartiment hérissés de poils , séparés par des canaux , et par semés de glandes. Ces compartiments m'ont pan semblables à de grands tapis de verdure, leur j poils à des végétaux d'un ordre particulier, parm I lesquels il yen avait dè droits, d'inclinés, de foui | chus , de creusés en tuyaux , de l'extrémité des! quels sortaient des gouttes de liqueur; et leurs ca naux , ainsi que leurs glandes, me paraissait j remplis d'un fluide brillant. Sur d'autres espèces de plantes, ces poils et ces canaux se présenter; avec des formes, des couleurs et des fluides difftj rents. Il y a même des glandes qui ressemblent des bassins ronds, carrés ou rayonnants. Or, la na I turc n'a rien fait en vain : quand elle dispose Uj lieu propre à être habité, elle y met des animaux) j elle n'est pas bornée par la petitesse de l'espncrj
PLAN DE L'OUVRAGE
if|e en a mis avec des nageoires dans de simples gouttes d'eau, et en si grand nombre que le physicien Leuweolioek y en a compté des milliers. Plusieurs autres après lui, entre autres Robert itïook, en ont vu dans une goutte d'eau de la petitesse d'un grain de millet, les uns 40, les autres 50, et quelques uns jusqu'à ^5 mille. Ceux qui ignorent jusqu'où peuvent aller la patience et la sagacité d'un observateur pourraient douter de la justesse de ces observations , si Lyonnet, qui le rapporte dans la Théologie des insectes de Lester * , n'ea faisait voir la possibilité par un mécanisme assez simple. Au moins on est certain de l'existence de ces êtres , dont on a dessiné les différentes figures. On en trouve d'autres avec des pieds armés de crochets , sur le corps de la moujche, et même sur celui de la puce. On peut donc jcroire, par analogie, qu'il y a des animaux qui paissent sur les feuilles des plantes, comme lesbes- Itiaux dans nos prairies; qui se couchent à l'ombre de leurs poils imperceptibles, et qui boivent dans leurs glandes, façonnées en soleils , des liqueurs d'or et d'argent. Chaque partie des fleurs (doit leur offrir des spectacles dont nous n'avons [point d'idée. Les anthères jaunes des fleurs , sus- Ipendues sur des filets blancs , leur présentent de doubles solives d'or en équilibre sur des colonnes plus belles que l'ivoire ; les corolles , des voûtes de rubis et de topaze, d'une grandeur incommensurable; les nectaires, des fleuves de sucre; les autres parties de la floraison , des coupes , des |urnes, des pavillons, des dômes, que i'architeciture et l'orfèvrerie des hommes n'ont pas encore imités.
I Je ne dis point ceci par conjecture; car un jour, ayant examiné au microscope des fleurs de thym, j'y distinguai , avec la plus grande surprise, de superbes amphores a long col , d'une matière semblable a l'améthyste , du goulot desquelles semblaient sortir des lingots d'or fondu. Je n'ai jamais observé la simple corolle de la plus petite fleur, que je ne l'aie vue composée d'une matière admirable, demi transparente, parsemée de i brillants, et teinte des plus vives couleurs. Les êtres i qui vivent sous leurs riches reflets doivent avoir (i d'autres idées que nous de la lumière et des autres phénomènes de lanature. Une goutte de rosée, qui filtredans les tuyaux capillaires et diaphanes d'une plante, leur présente des milliers de jets d'eau; fixée en boule a l'extrémité d'un de ses poils, un océan sans rivage; évaporée dans l'air, une mer aérienne. m "
f « Liv. Il , chap, III.
Ils doivent donc voir les fluides monter au lieu de descendre; se mettre en rond au lieu de se mettre de niveau , et s'élever en l'air au lieu de tomber. Leur ignorance doit être aussi merveilleuse que leur science. Comme ils ne connaissent à fond que l'harmonie des plus petits objets, celle des grands doit leur échapper. Ils ignorent, sans doute, qu'il y a des hommes, et parmi les hommes, des savants qui connaissent tout, qui expliquent tout; qui, pas* sagers comme eux, s'élancent dans un infini en grand, où ils ne peuvent atteindre; tandis qu'eux, à la faveur de leur petitesse , en connaissent un autre dans les dernières divisions de la matière et du temps. Parmi ces êtres éphémères, se doivent voir des jeunesses d'un matin et des décrépitudes d'un jour. S'ils ont des histoires, ils ont des mois, des années, des siècles, des époques, proportionnés a la durée d'une fleur. Ils ont une autre chronologie que la nôtre , comme ils ont une autre hydraulique et une autre optique. Ainsi , à mesure que l'homme s'approche des éléments de la nature , les principes de sa science s'évanouissent.
Tels devaient donc être ma plante et ses habitants naturels aux yeux de mes moucherons ; mais quand j'aurais pu acquérir, comme eux, une connaissance intime de ce nouveau monde , je n'en aurais pas encore eu l'histoire. 11 aurait fallu étudier ses rapports avec le reste de la nature, avec le soleil qui la fait fleurir, les venls qui la ressèment, et les ruisseaux dont elle fortifie les rives, qu'elle embellit. Il eût fallu savoir comment elle se conserve en hiver par des froids qui font fendre les pierres , et comment elle reparaît verdoyante au printemps, sans qu'on ait pris soin de la préserver de la gelée ; comment, faible et se traînant sur la terre , elle s'élève depuis le fond des humbles vallées jusqu'au sommet des Alpes, et parcourt le globe du nord au midi, de montagne en monlagne , formant dans sa route mille réseaux charmants de ses fleurs blanches et de ses fruits couleur de rose , avec les plantes de tous les climats; comment elle a pu s'étendre depuis les montagnes de Cachemire jusqu'à Archangel , et depuis les monts Félices en Norwège jusqu'au Kamtschatka; comment enfin on la retrouve dans les deux Amériques , quoiqu'une infinité d'animaux lui fassent partout la guerre, et qu'aucun jardinier ne se mêle de la ressemer.
Avec toutes ces lumières, je n'aurais encore eu que l'histoire du genre, et non celle des espèces. Il en resterait encore à connaître les variétés, qui ont chacuneleur caractère , par leurs fleurs uniques, accouplées, ou disposées en grappes; par la cou-
ÉTUDE PREMIÈRE
leur, le parfum et la saveur de leurs fruits ; par la grandeur, les découpures, les nervures, le lissé ou le velouté de leurs feuilles. Un de nos plus fameux botanistes, Sébastien Vaillant*, en a trouvé, dans les seuls environs de Paris, cinq espèces différentes, dont trois portent des fleurs, sans donner de fruits. On en cultive une douzaine d'étrangères dans nos jardins, (elle que celles du Chili, du Pérou, des Alpes ou de tous les mois ; celle de Suède, qui est verte, etc. Mais combien de variétés nous sont inconnues ! Chaque degré de latitude n'a-t-il pas la sienne ? N'est-il pas à présumer qu'il y a des arbres qui portent des fraises, comme il y en a qui portent des pois et des haricots? ne peut-on pas même considérer comme des variétés du fraisier les espèces très nombreuses des framboisiers et des rubus, avec lesquels il a une analogie frappante, par la découpure de ses feuilles, par ses sarmentsqui tracent sur la terre et qui se replantent eux-mêmes , par la forme de ses fleurs en rose, et celle de ses fruits dont les semences sont en dehors? N'a-t-il pas encore des affinités avec les églantiers et les rosiers par ses fleurs, avec le mûrier par ses fruits et par ses feuilles ; avec le trèfle même, dont une espèce, aux environs de Paris, porte, de plus, des semences agrégées en forme de fraises, ce qui lui a fait donner le nom de tri fo Hum frag'iferum? Si l'on pense maintenant que toutes ces espèces, variétés, analogies, affinités, ont dans chaque latitude des relations nécessaires avec une multitude d'animaux , et que ces relations nous sont tout-à-fait inconnues, on verra que l'histoire complète du fraisier suffirait pour occuper tous les naturalistes du monde.
Que serait-ce donc s'il fallait écrire ainsi celle de toutes les espèces de végétaux répandues sur la surface de la terre? Le fameux Linnée en comptait sept a huit mille; mais il n'avait pas voyagé. LecélèbreSherarden connaissait, dit-on, seize mille. Un autre botaniste en fait monter le nombre a vingt mille. Enfin, un plus moderne se vante d'en avoir fait, a lui seul, une collection de vingt-cinq mille, et il porte a quatre ou cinq fois autant le nombre de celles qu'il n'a pas vues " ? Mais toutes ces
* Bulanicon Ponsknse.
" Wildcnow, dans son excellente édition du Species plantarum , a décrit r7, 457 espèces déplantes, comprises dans les 23 premières classes de Linnée ; ce nombre peut être porté à 20,000 , en y ajoutant 3 ou 4,000 cryptogames. Mais outre ces espèces déjà décrites, il y en a au moins 10,000 dont la description est faite, et non publiée , dans les her'.iers de MM. Ruiz et Pavon , de Tussac , Patrin , Bonpland , de HumboUlt . Née , Sesse . Mutis et Palissot de Beauvois. Enfin , M. Auguste de Saint-Hilaire a rapporté plus de 6,000 espèces nouvelles du Brésil , où il a passé plusieurs années . et sacrifié sa santé et une
évaluations sont bien faibles, si Ton considère, d'après les remarques mêmes de ce dernier observateur , que l'on ne connaît presque rien de l'intérieur de l'Afrique , de celui des trois Arabies , et même des deux Amériques ; fort peu de chose de la Nouvelle-Guinée, des nouvelles Hollande et Zélande, et des îles nombreuses de la mer du Sud, don t la plupart elles-mêmes sont encore inconnues. On ne connaît guère que quelques rivages de l'île de Ceylan , de la grande île de Madagascar , des j archipels immenses des Philippines et des Molu-! ques, et de presque toutes les îles de l'Asie. Pour ce vaste continent, à l'exception de quelques grands 1 chemins dans l'intérieur, et de quelques côtes oîi trafiquent nos Européens, on peut dire qu'il nous ' est tout-a-fait inconnu. Combien de terrains en Tar- ; tarie , en Sibérie , et dans beaucoup de royaumes de l'Europe même , où jamais les botanistes n'ont I mis le pied ! Quelques uns à la vérité nous ont don- ! né des Flores Malabres, Japonaises, Chinoises, ctc.^; mais si l'on fait attention qu'ils n'ont parcouru, j dans ces pays, que quelques rivages, bien souvent I dans une seule saison de l'année où il ne paraît qu'une partie des piaules naturelles à chaque climat ; qu'ils n'ont vu que les campagnes si- ; tuées dans les environs de nos comptoirs; qu'ils ! n'ont pu s'enfoncer dans des déserts où ils auraient ! été sans subsistances et sans guides , ni pénétrer dans le sein d'une foule de nations barbares dont ils ignoraient la langue : on trouvera que leurs collections les plus vantées, quoique très estimables, \ sont encore bien imparfaites.
Pour s'en convaincre, on n'a qu'à comparer le temps qu'ils ont mis à recueillir leurs plantes dans un pays étranger, à celui que Vaillant employa à rassembler celles des seuls environs de Paris. Le savant Tournefort s'en était déjà occupé ; et, après un maître aussi infatigable , il semblait que tous les botanistes de la capitale pouvaient se reposer. Vaillant , son élève, osa marcher sur ses pas, et il découvrit, après lui, une quantité si considérable d'espèces oubliées , qu'il doubla au moins le catalogue de nos plantes. 11 les a portées à quinze ou
partie de sa fortune , dans l'unique but d'être utile à la science j et à la France; sacrifice qui n'a pu lui mériter les secours de l'administration pour publier ses nombreuses découvertes, mais qui a été dignr-ment récompensé par les persécutions des savants. Ainsi , le nombre des espèces reconnues par les botanistes est d'environ 30,000. Nous ferons remarquer que presque tous les nouveaux genres sont de grands arbres , dont la découverte pouvait se faire dans toutes les saisons , et offrait plus de facilité que celle des autres plantes frêles et passagères. D'après ! ces observations, il semble que, sans être accusé d'exagération, j on puisse porter à dix fois autant le nombre des plantes qui couvrent la terre. ( A. -M. )
PLAN DE L'OUVRAGE
jeize cents; encore ne comprend-il pas dans ce «ombre celles qui ne diffèrent que par la couleur les fleurs et les taches des feuiles, quoique la na- ■ùre emploie souvent ces signes, dans l'ordre végétal, pour en distinguer les espèces , et en former Ile vrais caractères. Voici ce que dit, de ses laborieuses recherches, Boerhaave, son illustre éditeur: ncubuit quippe huic labori ah anno 4 696, usque m martium -1722 ; loto qu'idem tanti decursu èemporis in eo occupatus semper, nullum prœeriens unquam, cujus plantas liaud excuterët, mgulum; vlas, agros, valles , montes , liortos , minora, stagna, paludes, (iumina, ripas, fossas, puteos yUndequaque lustrans. Conligit ergocrebro itdetegeret maxlmi quœ Tournefortii inlentissinos oculos effugeranl*. « 11 se livra tout en- |» tierace travail , depuis l'année -1696 jusqu'en > mars 1 722. Pendant un si grand espace de temps |) il en fut toujours occupé. 11 ne passa jamais le |> plus petit coin de terre sans en recueillir lesplan- » tes; parcourant, dans le plus grand détail, les |» chemins, les champs, les vallées, les montagnes, I» les jardins, les forets, les étangs, les marais, les !» fleuves, les rivages, les fossés et les puits. 11 |» arriva de là qu'il en découvrit un grand nombre » qui avaient échappé aux yeux très attentifs du cé- » lèbre Tournefort. » Ainsi Sébastien Vaillant employa vingt-six ans entiers à compléter dans sa patrie, et souvent aidé de ses élèves, la botanique de quelques lieues carrées de terrain ; tandis que ceux qui nous ont donné celle de plusieurs royaumes jctrangers étaient seuls, et n'y ont employé que quelques mois. Mais quoique sa sagacité et sa conistance semblent ne nous avoir rien laissé a désirer, [je doute qu'il ait recueilli tous les présents que Flore sa répandus sur nos campagnes, et qu'il ait vu, si j'ose dire , le fond de son panier ; car Pline a observé des plantes dans des lieux qui ne sont point Compris dans rémunération de Boerhaave , et qui [croissent sur les tuiles des maisons , sur les cribles ! pourris , et sur les têtes des vieilles statues. Ce qu'il jy a de certain, c'e&t qu'on en découvre de temps (en temps dans les environs de Paris, qui ne sont [point inscrites dans le Botanicon de Vaillant**.
I * Botanicon Parisience , Pracf., p. 3 et 4. i ** 11 est probable que ces espèces n'existaient point du temps ! de Vaillant dans les lieux où on les trouve aujourd'hui. Les na- ; turalistes qui ont observé les voyages des plantes ne chercheront jamais à compléter la Flore du plus petit espace de terrain; ! chaque année le vent , les eaux , les quadrupèdes , les oiseaux , ; les insectes, mettraient leur science en défaut, en les enrichissant de moissons inattendues. C'est ainsi que, dans les forêts de ' la Bavière, les sangliers ont multiplié Yalropa bella-dona , et I que les chevaux ont propagé le politricum commune dans les campagnes de la Suède. Un de nos plus célèbres botanistes ,
Pour moi , s'il m'est permis de hasarder mes conjectures sur le nombre des espèces de plantes répandues sur la terre, j'ai une telle idée de l'immensité de la nature et de ses répartitions, que j'estime qu'il n'y a point de lieue carrée de terrain qui n'en présente quelqu'une qui lui soit propre, ou du moins qui n'y vienne plus belle que dans aucun autre endroit du monde ; ce qui doit porter à plusieurs millions le nombre d'espèces primordiales de végétaux, réparties sur autant de millions carrés de lieues qui composent la surface solide de notre globe. Plus on avance vers le midi, plus leur variété augmente dans le même territoire. L'ile de Taïti, dans la mer du Sud, avait sa botanique particulière, qui n'avait rien de commun avec celle des autres lieux situés en Afrique et en Amérique a la même latitude, ni même avec celle des îles voisines. Si l'on songe a présent que chaque plante a plusieurs noms différents dans son propre pays, que chaque nation lui en donne de particuliers, et que tous ces noms varient pour la plupart à chaque siècle, quelles difficultés n'ajoute pas a l'étude de la botanique sa seule nomenclature!
Cependant toutes ces notions préliminaires ne formeraient encore qu'une vaine science , quand même on connaîtrait dans le plus grand détail toutes les parties qui composent les plantes. C'est leur ensemble, leur attitude, leur port, leur élégance, les harmonies qu'elles forment étant groupées ou en contraste les unes avec les autres, qu'il serait intéressant de déterminer. Je ne sache pas qu'on ait seulement rien tenté à ce sujet. Quant à leurs vertus, on peut dire que la plupart sont inconnues, ou négligées, ou employées mala propos. Souvent on abuse de leurs qualités, pour faire des expériences cruelles sur des bêtes innocentes, tandis qu'on pourrait s'en servir pour apporter des remèdes miraculeux aux maux de la vie humaine. Patexemple, on conserve au Cabinet du roi des flèches plus redoutables que cel les d' Hercule trem pées dans le sang de l'hydre de Lerne; leurs pointes sont pénétrées du suc d'une plante si vénéneuse, que, quoiqu'elles soient exposées a l'air depuis un grand nombred'années, elles peuvent, d'une seule piqûre, tuer dans quelques minutes l'animal le plus robuste. Pour peu qu'il en soit blessé, son sang se coagule
M. Gilibert , m'a assuré qu'après une absence de plus de dix ans il trouva dans les environs de Lyon une multitude de végétaux inconnus jusqu'alors dans ces campagnes , et qui ne pouvaient avoir été apportés que par les eaux rapides du Rhône. Au reste, Bernardin de Saint-Pierre a décrit ailleurs avec tant de charmas les moyens que la nature emploie pour disséminer les végétaux sur la terre , que nous ne pouvons mieux faire que de renvoyer à celte pwtie de non ouvrage. ( A.-M. )
ÉTUDE PREMIÈRE
tout-à-coup; mais si on lui fait avaler aussitôt un peu de sucre, la circulation s'en rétablit sur-le-champ. Le poison etle remèdeont été trouvés par des Sauvages qui habitent les bords de l'Amazone ; et il n'est pas inutile d'observer qu'ils n'emploient jamais a la guerre, mais a la chasse, un moyen aussi meurtrier. Pourquoi nous, qui sommes si humains et si éclairés , n'avons-nous pas essayé si ce poison ne serait pas salutaire dans les maladies où le sang éprouve une dissolution subite ; et le sucre , dans celles où il vient à s'épaissir? Hélas ! comment pourrions-nous appliquer a la conservation du genre humain les qualités redoutables et malfaisantes des végétaux étrangers, nous qui employons a notre commune destruction ceux mêmes que la nature nous a donnés pour mener une vie heureuse et innocente? Ces ormes et ces hêtres, à l'ombre desquels dansent les bergères, servent a faire des flasques d'affûts aux terribles canons. ÎNous enivrons de fureur nos soldats, qui se tuent sans se haïr , avec ce même jus de la vigne donné par la Providence pour réconcilier les ennemis. Ces hauts sapins qu'elle a plantés dans les neiges du nord , pour en abriter et réchauffer les habitants, servent de mâts aux vaisseaux européens qui vont porter l'incendie aux peuples paisibles du midi. C'est avec les chanvres qui habillent nos pauvres villageoises que sont faites les voiles des corsaires qui vont dépouiller les cultivateurs de l'Inde. Nos récoltes et nos forêts voguent sur les mers pour désoler les deux mondes.
Mais laissons l'histoire des hommes, et revenons a telle de la nature. Si du règne végétal nous passons au règne animal, nous verrons s'ouvrir devant nous une carrière incomparablement plus étendue. Un savant naturaliste annonça a Paris, il y a quelques années, qu'il possédait une collection de plus de trente mille espèces d'animaux. J;ignore si celle du magnifique Cabinet du roi en renferme davantage ; mais je sais que ses herbiers ne contiennent que dix-huit mille plantes, et qu'on en cultive environ six mille dans son jardin *. Cependant ce nombre d'animaux , si supérieur a celui des végétaux, n'est rien en comparaison de celui qui existe sur le globe. Que l'on se rappelle que chaque espèce de plante est un pointde réunion pour différents genres d'insectes, et qu'il n'y en a peut-être pas une seule qui n'ait en propre une espèce de mouche, de papillon, de puceron, de scarabée, de gallinsecte, de limaçon, etc.; que ces insectes servent de pâture a d'autres espèces très nombreuses,
' Ce nombre e&t a peu prés le meme aujourd 'liui. ( A. -M, ;
telles que celles des araignées , des demoiselles , ijii! des fourmis , des formica-leo , et aux familles \$ immenses des petits oiseaux, dont plusieurs classes, telles que celles des piverts et deshirondelles, n'ont pas d'autre nourriture ; que ces oiseaux sont man- $ gés a leur tour par les oiseaux de proie, tels que les milans, les faucons, les buses, les corneilles, les corbeaux, les éperviers, les vautours, etc. ; que la dépouille générale de ces animaux , entraînée par i les pluies aux fleuves, et de là dans les mers, devient l'aliment des tribus presque infinies de poissons , à la plupart desquelles les naturalistes de j g l'Europe n'ont pas encore donné de nom ; que des légions innombrables d'oiseaux de rivière et de marine vivent aux dépens de ces poissons : on sera fondé à croire que chaque espèce du règne végétal sert de base a un grand nombre d'espèces du rè- ; gne animal, qui se multiplient autour d'elle, coin- j me les rayons d'un cercle autour de son centre. Cepéildaht je n'ai compris dans ce simple aperçu ni les quadrupèdes, dont tous les intervalles de j grandeur sont remplis, depuis la souris qui vit SOUs l'herbe, jusqu'au caméléopard qui paît le j feuillage des arbres a quinze pieds de hauteur; ni les amphibies, ni les oiseaux de nuit, ni les reptiles, ni les polypes a peine connus, ni les insectes de la mer, dont quelques familles, comme celles des cancres et des coquillages , suffiraient seules pour I remplir nos plus vastes cabinets, quand on n'y mettrait qu'un individu de chaque espèce. Je n'y comprends point les madrépores, dont la mer est pavée entre les tropiques, et qui sont d'espèces si variées que j'ai vu à l'Ile-de-France deux grandes salles remplies de celles qui croissent seulement autour de cette île, quoiqu'il n'y en eût qu'un de chaque sorte. Je n'ai point fait mention d'insectes de plusieurs genres, tels (pie le pou et le ver, dont chaque espèce d'animal a ses variétés particulières qui lui sont affectées, et qui triple au moins le règne de tout ce qui respire; ni de ceux en nombre infini , visibles et invisibles, connus et inconnus, qui n'ont aucune détermination fixe, et que la nature a répandus dans les airs, les terres, et les profondeurs de l'Océan.
Que serait-ce donc s'il fallait décrire chacun de ces êtres avec la sagacité d'un Réaumur? La vie d'un homme de génie suffirait à peine à l'histoire de quelques insectes. Quelque curieux même que soient les mémoires que l'on a rassemblés sur les mœurs et l'anatomie des animaux qui nous sont les plus familiers , on se flatte encore en vain de les connaître. La principale partie y manque , a mon gré; c'est l'origine de leurs amitiés et de leurs
PLAN DE L'OUVRAGE
;! jiimitiés. C'est la , ce me semble , l'essence de jîur histoire, à laquelle il faut rapporter leurs in- |tincts , leurs amours , leurs guerres , les parures , 3s armes et la forme même que la nature leur 11 !ohne. Un sentiment moral semble avoir déterbiné leur organisation physique. Je ne sache pas ru'aucuif -naturaliste se soit jamais occupé de cette ' recherche. Les poètes ont tâché d'expliquer ces 11 |ostincls merveilleux et innés par des fables ingéf (lieuses. L'hirondelle Progné fuyait les forets ; sa ls jœur Philomèle aimait a chanter dans ces lieux ' Jolitaires ; Progné lui dit un jour :
Le désert est-il fait pour des talents sî beaux ? Venez faire aux cités éclater leurs merveilles.
Aussi bien , en voyant les bois , Sans cesse il vous souvient que Térée autrefois ,
Parmi des demeures pareilles , Exerça sa fureur sur vos divins appas. — Et c'est le souvenir d'un si cruel outrage Qui fait , reprit sa sœur , que je ne vous suis pas :
En voyant les hommes , hélas !
Il m'en souvient bien davantage.
Je n'entends point de fois les airs ravissants et Inélancoliquesd'un rossignol caché sous une feuilée, etlespiou-piou prolongésqui traversentcomme jies soupirs le chant de cet oiseau solitaire, que je ae sois tenté de croire que la nature a révélé son kventure au sublime La Fontaine, en môme temps Qu'elle lui inspirait ces vers. Si ses fables n'étaient pas l'histoire des hommes, elles seraient encore pour moi un supplément a celle des animaux. Des philosophes fameux, infidèles au témoignage de leur raison et de leur conscience, ont osé en parler comme de simples machines. Us leur attribuent des instincts aveugles, qui règlent d'une [manière uniforme toutes leurs actions, sans passion, sans volonté, sans choix, et même sans aucune sensibilité. J'en marquais un jour mon étonnement a J.-J. Rousseau; je lui disais qu'il était bien étrange que des hommes de génie eussent son tenu une thèse aussi extravagante; il me répondit fort sagement : Cest que quand V homme commence à raisonner, il cesse de sentir. ! Pour détruire leur opinion, je ne recourrai pas aux animaux qui nous étonnent par leur industrie , | tels que les castors, les abeilles, les fourmis, etc.; je ne citerai qu'un exemple pris dans la classe de ceux qui sont les plus indociles , tels que les poissons, et je le choisirai parmi ceux qui sont guidés par l'instinct le plus impétueux et le plus stupide, qui est celui de la gourmandise. Le requin est un poisson si vorace, que non-seulement il dévore ses semblables quand il en trouve l'occasion, mais qu'il avale sans distinction tout ce qui tombe des vais-
seaux à la mer, cordes, tuile, goudron, bois, fer, et jusqu'à des couteaux. Cependant j'ai toujours été témoin de sa sobriété dans deux circonstances remarquables : dans l'une, c'est que, quelque affamé qu'il soit , il ne touche jamais a une espèce de petits poissons bariolés de jaune et de noir, appelés pilotins, qui nagent devant son museau poulie conduire vers sa proie* , qu'il ne voit que lorsqu'il en est fort près; car la nature, pour balancer la férocilé de ce poisson , l'a rendu presque aveugle. Dans l'autre , c'est que si l'on jette à la mer une poule morte, il s'en approche au bruit de sa chute ; mais dès qu'il l'a reconnue pour un oiseau, il s'en éloigne aussitôt : ce qui a fait dire en proverbe aux matelots , que le requin fuit la plume. 11 est impossible , dans le premier cas , de ne pas lui supposer une portion d'intelligence qui réprime sa voracité en faveur de ses guides , et de ne pas attribuer, dans le second, son aversion pour les oiseaux à cette raison universelle qui , le destinant à vivre le long des écueils où échouent les cadavres de tout ce qui périt dans les eaux, lui a donné de l'aversion pour les animaux emplumés, afin qu'il n'y détruisît pas les oiseaux de nier qui y nagent en grand nombre, occupés comme lui a y chercher leur vie, et h en nettoyer les rivages.
D'autres philosophes, au contraire, ont attribué les mœurs des animaux, comme celles des hommes, a leur éducation; et leurs affections, ainsi que leurs haines naturelles, à des ressemblances ou à des dissemblances de forme. Mais si leurs amitiés naissent de leurs ressemblances, pourquoi la poule, qui se promène avec sécurité, a lu tête de ses poussins , autour des chevaux et des bœufs d'une métairie, qui , en marchant, écrasent assez souvent une partie de sa famille, rappelle-t-elle ses petits avec inquiétude a la vue d'un milan emplumécommeelle, qui ne paraît en l'airque comme un point noir, et que la plupart du temps elle n'a jamais vu? Pourquoi un chien de basse-cour Imrlet-il la nuit à la simple odeur d'un loup qui lui ressemble? Si de longues habitudes pouvaient influer sur les animaux comme sur les hommes, pourquoi a-t-on rendu l'autruche du désert familière jus-
* Le pilotin accompagne le requin , mais il ne le guide pas , c'est la finesse de l'odorat qui compense dans ce poisson là faiblesse de la vue. Ce sens seul lui fait reconnaître la présence de sa proie : il règle ses courses, dirige ses attaques ; et l'on a remarqué que les objets qui répandent l'odeur la plus forte sont ceux sur lesquels le requin se jette avec le plus de rapidité. Au reste, les observations des savants sur les squales ne présentent qu'une série de faits contradictoires , et l'étude de cette partie dfl l'histoire naturelle n'est encore que celle des opinions des différents voyageurs. ( A.-M. )
qu'à lui faire porter desenfauts sur sa croupe emplumée , taudis qu'on n'a jamais pu apprivoiser l'hirondelle , qui, de temps immémorial, bâtit son nid dans nos maisons?
Où sont , dans les historiens de la nature , les Tacites qui nous dévoileront ces mystères du cabinet descieux, sans l'explication desquels il est impossible d'écrire l'histoire d'aucun animal sur la terre? Jamais on n'en vit aucune espèce déroger, comme celle de l'homme, aux lois qu'elle a reeues de la nature. Partout les abeilles vivent en république, comme elles y vivaient du temps d'Esope ; partout les mouches communes sont restées vagabondes, comme une populace sans police et sans frein. Comment, parmi celles-ci, ne s'est-il pas trouvé quelque Lycurgue qui les ait rassemblées pour leur bien général, et qui leur ait donné, comme des philosophes disent que firent les premiers législateurs parmi les hommes , des lois tirées de leur faiblesse, et de la nécessité de se réunir? D'un autre côté, pourquoi, comme Machiavel l'assure des peuples trop heureux , ne s'élève-t-il pas parmi les chiens , liers de la surabondance de leurs forces, quelque Catilina qui les invite a abuser de la sécurité de leurs maîtres pour les détruire tous à la fois, ou quelque Spartacusqui les appelle par ses hurlements à la liberté, et à vivre en souverains daus les forets, eux à qui la nature a donné des armes , du courage , et l'art de dompter eu corps les animaux les plus redoutables? Lorsque tant de lois triviales sont, sous nos yeux, ignorées ou méconnues, comment osons-nous assigner celles qui règlent le cours des astres, et qui embrassent l'immensité de l'univers?
A ces difficultés que nous oppose la nature, ajoutons celles que nous y apportons nous-mêmes. D'abord, des méthodes et des systèmes de toutes les sortes préparent dans chaque homme la manière de la voir. Je ne parle pas des métaphysiciens qui l'expliquent avec des idées abstraites, des algébristes avec des formules , des géomètres avec leur compas, des chimistes avec des sels, ni des révolutions que les opinions des savants, quoique très intolérantes, éprouvent dans chaque siècle. Tenons-nous-en aux notions les plus constantes et les plus accréditées. Commençons par les géographes. Ils nous montrent la terre divisée en quatre parties principales, quoiqu'elle ne le soit réellement qu'en deux*; au lieu des fleuves qui l'arro-
* Celte division du globe en quatre parties paraît effectivement peu naturelle ; car l'Europe et l'Asie ue sont séparées ni par des mers , ni par un isthme , ni même par des montagnes , excepté dans la partie septentrionale , où s'étend la chaîne de