‹ Œuvres;Chapitre 67 sur 236 · REM 1ÈRE · texte numérisé non relu

REM 1ÈRE

sent, des rochers qui la fortifient , des chaînes de montagues qui la partagent par climats, et des autres sous-divisions naturelles, ils nous la présentent bariolée de lignes de toutes couleurs, qui la divisent et subdivisent en empires, en diocèses, en sénéchaussées, en élections, en bailliages, en greniers à sel. Ils ont défiguré ou remplacé par des noms sans aucun sens ceux que les premiers habitants de chaque contrée leur avaient donnés, et qui en exprimaient si bien la nature. Ils appellent, par exemple, Yille-des-Ànges une ville près de celle du Mexique, où les Espagnols ont répandu souvent le sang des hommes , mais que les Mexicains nommaient Cuet-lax-coupan , c'est-à-dire couleuvre dans l'eau , pareeque de deux fontaines qui s'y trouvent, il y en a une qui est v enimeuse ; Mississipi, ce grand fleuve de l'Amérique septentrionale que les Sauvages appellent Mécliassipi , le père des eaux; Cordilières, ces hautes montagnes toujours couvertes de glaces, qui bordent la mer du Sud, et que les Péruviens appelaient, dans la langue royale des Incas, RUisuyu, écharpe déneige; ainsi d'une infinité d'autres. Ils ont ôté aux ouvrages de la nature leurs caractères, et aux nations leurs monuments. En lisant ces anciens noms et leur explication dans Garcilasso de la Vega, dans Thomas Gage et dans les premiers voyageurs, vous vous imprimez dans l'esprit , avec quelques mots simples , le paysage et l'histoire de chaque pays , sans compter le respect attaché à leur antiquité, qui rend les lieux dont ils nous parlent encore plus vénérables. Les Chinois ne savent point que leur pays s'appelle la Chine , si ce ne sont ceux qui trafiquent avec les Européens. Ils l'appellent Chium Iwa , le royaume du milieu. Ils en changent le nom, lorsque les familles de leurs souverains viennent à s'éteindre; une nouvelle dynastie lui donne un nouveau nom : ainsi l'a voulu la loi, afin d'apprendre aux rois que les destinées de leurs peuples leur étaient attachées comme celles de leur propre famille. Les Européens ont détruit toutes ces convenances. Ils porteront éternellement la peine de cette injustice , comme celle de tant d'autres ; car, s' obstinant a donner les noms qui leur

l'Oural. Les géographes modernes, loin de chercher à établir des divisions plus raisonnables, ont fait des îles de la mer du Sud une cinquième partie du monde , à laquelle les uns donnent le nom d'Océanique , les autres celui de Polynésie. L'espace que ces îles occupent entre les deux continents est d'environ 1,721 myriamètres (3,875 lieues) de l'est à l'ouest , c'est-à-dire depuis l'île de Pâques jusqu'à l'île de Sumatra. Cette vaste étendue n'offre que des débris et des terres isolées , entre lesquels il ect difficile d'apercevoir quelques rapports généraux; ce qui n'a pas empêché les géographes de les réunir pour donner une cinquième partie au monde. ( A. -M. )

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biaisent* aux pays dont ils s'emparent et à ceux pu ils s'établissent , il arrive de là que , lorsque i^ous voyez les mêmes contrées sur des cartes , ou llans des relations hollandaises, anglaises, portugaises , espagnoles ou françaises , vous n'y reconnaissez plus rien. Leur longitude même est changée, chaque nation la comptant aujourd'hui de sa capitale.

j Les botanistes nous égarent encore davantage, l'ai parlé des variations perpétuelles de leurs dictionnaires ; mais leur méthode n'est pas moins fautive. Ils ont imaginé, pour reconnaître les plantes, lies caractères très compliqués, qui les trompent jîouvent , quoique tirés de toutes les parties du règne végétal; et ils n'ont jamais pu exprimer celui de leur ensemble, où les ignorants les reconnaissent d'abord. 11 leur faut des loupes et des pchelles pour classer les arbres d'une forêt. II ne [leur suffit pas de les voir en pied et couverts de ifeuilles , il leur faut des fleurs , et souvent de la [fructification. Un paysan les reconnaît tous dans les branches de son fagot. Pour me donner une jidée des variétés de la germination, ils me montrent dans des bocaux une longue suite de graines bues de toutes les formes ; mais c'est la capsule qui les conserve, les aigrettes qui les ressèment , la branche élastiquequi les élance au loin,qu'i!m'imjportait d'examiner. Pour me montrer le caractère d'une fleur, ils me la font voir sèche, décolorée, et jétendue dans un herbier. Est-ce dans cet état que ije reconnaîtrai un lis? N'est-ce pas sur le bord d'un [ruisseau, élevant au milieu des herbes sa lige auiguste, et réfléchissant dans les eaux ses beaux ca- ; lices 6 plus blancs que l'ivoire , que j'admirerai le ! roi des vallées? Sa blancheur incomparable n'est- \ elle pas encore plus éclatante quand elle est mou- ! chetée, comme des gouttes de corail, par de petits (scarabées écarlates, hémisphériques, piquetés de I noir, qui y cherchent presque toujours un asile? ; Qui est-ce qui peut reconnaître dans une rose sèche ; la reine des fleurs? Pour qu'elle soit à la fois un | objet de l'amour et de la philosophie, il faut la voir i lorsque, sortant des fentes d'un rocher humide, i elle brille sur sa propre verdure, que le zéphyr la I balance sur sa tige hérissée d'épines, que l'Aurore ! l'a couverte de pleurs, et qu'elle appelle par son éclat et par ses parfums la main des amants. Quel-

* Les voyages récents de Péron aux Terres Australes offrent les exemples les plus déplorables de la manie que l'auteur blâme avec tant de raison. Celte relation , d'ailleurs si curieuse , aura besoin quelque jour , pour être entendue , d'une synonymie géographique ; et l'on s'étonnera sans doute qu'un homme ait pu porter tant de pei fection dans deux sciences si opposées , celle de la nature et celle de l'adulation. ( A.-M, )

quefois une canlharide, nichée dans sa corolle, en relève le carmin par son vert d'émeraude; c'est alors que cette fleur semble nous dire que, symbole du plaisir par ses charmes et par sa rapidité, elle porte, comme lui, le danger autour d'elle, et le repentir dans son sein.

Les naturalistes nous éloignent encore bien davantage de la nature, quand ils veulent nous expliquer par des lois uniformes, et par la simple action de l'air , de l'eau et de la chaleur , le dévelop^?ment de tant de plantes qui naissent sur le même fumier, de couleurs , de formes , de saveurs et de parfums si différents. Veulent-ils en décomposer les principes? le poison et l'aliment présentent dans leurs fourneaux les mêmes résultats. Ainsi la nature se joue de leur art, comme de leur théorie. La seule plante du blé, qui n'a été manipulée que par le peuple, sert a une infinité d'usages, tandis qu'une multitude de végétaux sont restés inutiles dans de savants laboratoires. Je me souviens d'avoir lu autrefois de grandes dissertations sur la manière d'employer les marrons d'Inde à la nourriture des bestiaux. Chaque académie de l'Europe a au moins donné la sienne ; et de toutes ces lumières il en était résulté que le marron d'Inde était inutile s'il n'était préparé à grands frais, et qu'il ne pouvait servir qu'à faire de la bougie ou de la poudre a poudrer. Je m'étonnais , non pas que les naturalistes en ignorassent l'usage, et qu'ils n'eussent étudié que les intérêts du luxe, mais que la nature eût produit un fruit qui ne servît pas même aux animaux. Je fus a la fin tiré de mon ignorance par les bêtes mêmes. Je me promenais un jour au bois de Boulogne, en tenant dans ma main un marron d'Inde, lorsque j'aperçus une chèvre qui était à pâturer. Je m'approchai d'elle, et je m'amusai à la caresser. Dès qu'elle eut vu le marron que je tenais entre mes doigts, elle le saisit, et le croqua sur-le-champ. L'enfant qui la conduisait me dit que toutes les chèvres en mangeaient , ce qui leur faisait venir beaucoup de lait. A quelque distance de là , je vis, dans l'allée des marronniers qui conduit au château de Madrid, un troupeau de vaches uniquement occupées à chercher des marrons d inde, qu'elles mangeaient d'un grand appétit, sans lessive et sans saumure. Ainsi nos méthodes savantes nous cachent les vérités naturelles , connues même des simples bergers.

Quel spectacle nous présentent nos collections d'animaux dans nos cabinets ! En vain l'art des Daubenton leur rend une apparence de vie : quelque industrie qu'on emploie pour conserver leurs

ÉTUDE PREMIÈRE

formes, leur attitude roide et immobile, leurs yetix fixes et mornes, leurs poils hérissés , nous disent que les traits de la mort les ont frappés. C'est Ta que la beauté même inspire l'horreur , tandis que les objets les plus laids sont agréables lorsqu'ils sont à la place où les a mis la nature. J'ai vu plus d'une fois aux lies , avec plaisir , des crabes sur le sable , s'efforcer d'entamer avec leurs tenailles un gi0 coco ; ou un singe velu se balancer au haut d'un arbre, à l'extrémité d'une liane toute chargée de gousses et de fleurs brillantes. Nos livres sur la nature n'en sont que le roman, et nos cabinets que le tombeau. Combien nos spéculations et nos coutumes ne l'ont-elles pas dégradée? Nos traités d'agriculture ne nous montrent plus, dans les champs de Cérès , que des sacs de blé ; dans les prairies aimées des nymphes , que des bottes de foin ; et dans les majestueuses forêts , que des cordes de bois et des fagots. Que dire du tort que lui ont fait l'orgueil et l'avarice? Que de collines charmantes sont devenues roturières par nos lois ! que de fleuves majestueux sont réduits en servitude par les impôts! L'histoire des hommes a été bien autrement défigurée. Si l'on en excepte l'intérêt que la religion ou l'humanité ont inspiré en leur faveur à quelques hommes de bien . mille passions ont conduit le reste des écrivains. Le politique les représente divisés en nobles ou en vilains, en papistes ou en huguenots, en soldats ou en esclaves; le moraliste, en avares, en hypocrites, en débauchés, en orgueilleux; le poète tragique, en tyrans, en opprimés; le comique ; en bouffons et en ridicules; le médecin, en pituileux ; en flegmatiques, en bilieux. Partout des sujets de dégoût, de haine ou de mépris; partout on a disséqué l'homme, et l'on ne nous montre plus que son cadavre. Ainsi le plus digne objet de la création a été dégradé par notre savoir, comme le reste de la nature.

Je ne dis pas cependant que de ces moyens partiaux il ne soit sorti quelque découverte utile; mais tous ces cercles dont nous circonscrivons la puissance suprême, loin d'en assigner les bornes, ne montrent que celles de notre génie. Nous nous accoutumons à y renfermer toutes nos idées, et a rejeter avec mauvaise foi tout ce qui s'en écarte. Nous ressemblons à ce tyran de Sicile qui appliquait les passants sur son lit de fer : il allongeait de force les jambes de ceux qui les avaient plus courtes que son lit, et il les coupait à ceux qui les avaient plus longues. Ainsi nous appliquons toutes les opérations de la nature à nos petites méthodes, afin de les restreindre a une seule loi. Moi-même , en-

traîné par l'esprit de mou siècle, j'ai donné , a la fin d'une relation du voyage que j'ai fait à l'Ile-de- France, un système sur les plantes, où j'expliquais leur développement , comme nos physiciens expliquent celui des madrépores, par le mécanisme de petits animaux qui les construisent. Je cite cet ouvrage, quoique je l'aie fait en m'amusant , pour prouver combien il est aisé d'étayer un principe faux d'observations vraies; car, l'ayant communiqué à J.-J. Rousseau , qui était , comme on sait , très savant en botanique , il me dit : « Je n'adopte » pas votre système ; mais il me faudrait six mois » pour le réfuter : encore je ne me flatterais pas » d'en venir à bout. » Quand le suffrage de cet homme sincère aurait été sans réserve , il ne justifierait pas ce libertinage de mon esprit. La fiction n'embellit que l'histoire des hommes; elle dégrade celle de la nature. La nature est elle-même la source de tout ce qu'il y a d'ingénieux, d'utile, d'aimable et de beau. En lui appliquant de force les lois que nous imaginons , ou en étendant à toutes ses opérations celles que nous connaissons , nous en masquons de plus admirables que nous ne connaissons pas. Nous ajoutons, au nuage dont elle voile sa divinité , celui de nos erreurs. Elles s'accréditent par le temps , les chaires , les livres , les protecteurs, les corps, et surtout par les pensions, tandis que personne n'est payé pour chercher des vérités qui ne tournent qu'au profit du genre humain. Nous portons dans ces recherches si indépendantes et si sublimes les passions du collège et du monde, l'intolérance et l'envie. Ceux qui sont entrés les premiers dans la carrière forcent ceux qui viennent après eux de marcher sur leurs pas, ou d'en sortir : comme si la nature était leur patrimoine, ou que son étude fût un métier où il n'y eût pas de place pour tout le monde. Que de peines n'a-t-il pas fallu pour déraciner en France la métaphysique d'Aristote, devenue une espèce de religion! La philosophie de Descartes, qui l'a détruite, y subsisterait encore, si elle eût été aussi bien rentée. Celle de Newton , avec ses attractions , n'est pas plus solidement établie. Je respecte infiniment la mémoire de ces grands hommes, dont les écarts mêmes ont servi à nous ouvrir de grandes routes dans le vaste champ de la nature; mais en plus d'une occasion je combattrai leurs principes, et surtout les applications générales qu'on en a faites, bien persuadé que si je m'écarte de leurs systèmes, je me rapproche de leur intention. Ils ont cherché toute leur vie a élever l'homme vers la Divinité par leurs sublimes découvertes, sans se douter que les lois qu'ils cla-

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lissaient en physique serviraient un jour a déduire celles de la morale.

Pour bien juger du spectacle magnifique de la i jàture , il faut en laisser chaque objet à sa place , j: rester à celle où elle nous a mis. C'est pour notre i onheur qu'elle nous a caché les lois de sa toute- , jùissance. Comment des êtres aussi faibles que ous en pourraient-ils embrasser l'étendue infi^ . le? Mais elle en a mis à notre portée qu'il était lus utile et plus doux de connaître : ce sont celles ( lui émanent de sa bonté. Afin de lier les hommes s lar une communication réciproque de lumières , s lie a donné à chacun de nous en particulier l'ignoi ince. et elle a mis la science en commun \ pour . pus rendre nécessaires et intéressants les uns aux . utres. La terre est couverte de végétaux et d'ani- : liauXjdontun savant, une académie, un peuple ( bême , ne pourra jamais savoir la simple nomen- , llature ; mais je présume que le genre humain en ( bnnaît toutes les propriétés. En vain les nations \ blairées se vantent d'avoir réuni chez elles tous ps arts et toutes les sciences ; c'est à des Sauvages f ju à des hommes ignorés que nous devons les pre- , jiières observations qui les ont fait naître. Ce n'est . |i aux Grecs, ni aux Romains policés , mais à des , jeuples que nous appelons barbares, que nous de- , tons l'usage des simples, du pain, du vin, des , |nimaux domestiques ; des toiles, des teintures, es métaux , et tout ce qu'il y a de plus utile et „ e plus agréable dans la vie humaine. L'Europe iioderne se glorifie de ses découvertes ; mais l'imrimerie , qui doit , dit-on , les immortaliser, a été , rouvée par un homme si peu connu, que pluieurs villes en Allemagne , en Hollande , et même la Chine, s'en attribuent l'invention. Galilée j 'eût point calculé la pesanteur de l'air, sans l'ob- . ervation d'un fontainier qui remarqua que l'eau je pouvait s'élever qu'à trente-deux pieds dans es tuyaux des pompes aspirantes. Newton n'eût •oint lu dans Iescieux, si des enfants, en se jouant n Zélande avec les verres d'un lunetier, n'eussent rouvé les premiers tuyaux du télescope. Notre rtillerie n'eût point subjugué l'Amérique , si un aoine oisif n'avait trouvé par hasard la poudre à anon ; et quelle que soit pour l'Espagne la gloire l'avoir découvert un nouveau monde , les Sauvais de l'Asie y avaient établi des empires avant jue Christophe Colomb y eût abordé. Qu'y seait-il devenu lui-même , si les hommes bons et iimples qu'il y trouva ne l'eussent secouru de livres? Que les académies accumulent donc les uachînes , les systèmes , les livres et les éloges ; es principales louanges en sont dues a des igno-

rants qui en ont fourni les premiers matériaux.

C'est a ce titre que je présente les miens; ils sont les fruits de plusieurs années , qui , malgré de longs et de cruels orages , se sont écoulées dans ces douces recherches comme un jour tranquille. J'ai désiré, si je n'ai pu arriver à un terme où je pusse m'arrêter , de donner au moins à d'autres^ le plaisir que j'avais trouvé dans le chemin. Jtfjpl mis dans ces observations le meilleur style quew j'ai pu y mettre, m'écartant souvent a droite et a gauche, entraîné par mon sujet; quelquefois me livrant a une multitude de projets qu'inspire l'intelligence infinie de la nature; tantôt me plaisant à m'arrêter sur des sites et des temps heureux que je ne reverrai jamais ; tan tôt me jetant dans l'avenir vers une existence plus fortunée , que la bonté du ciel nous laisse entrevoir a travers les nuages de cette vie misérable. Descriptions, conjectures, aperçus, vues, objections , doutes, et jusqu'à mes ignorances, j'ai tout ramassé , et j'ai donné a ces ruines le nom d'Études, comme un peintre aux études d'un grand tableau auquel il n'a pu mettre la dernière main.

Au milieu de ce désordre , il fallait cependant adopter un ordre , sans quoi la confusion de la matière eût ajouté encore à l'insuffisance de l'auteur. J'ai suivi le plus simple. Je réponds d'abord aux objections faites contre la Providence ; j'examine ensuite l'existence de quelques sentiments qui sont communs à tous les hommes , et qui suffisent pour reconnaître dans tous les ouvrages de la nature les lois de sa sagesse et de sa bonté. Je fais ensuite l'application de ces lois au globe, aux plantes, aux animaux, et a l'homme.

Voici d'abord comme je me proposais de développer ma marche. Si, dans l'exposé rapide que j'en vais faire , le lecteur trouve un peu de sécheresse, je le prie de considérer qu'elle est une suite nécessaire de tout abrégé; que, d'un autre coté, je lui sauve l'ennui d'une préface ; et que Pline , qui avait une meilleure tête que la mienne , n'a pas balancé a faire le premier livre de son Histoire naturelle avec les seuls titres des chapitres qui la composent.

Je me disais donc : J'exposerai dans la première partie de mon ouvrage les bienfaits de la nature envers notre siècle , et les objections qu'on y a élevées contre la providence de son auteur. Je ne dissimulerai aucune de celles que je connais, et je leur donnerai de l'ensemble, afin de leur donner plus de force. J'emploierai, pour les détruire, non pas des raisonnements métaphysiques ? tels que ceux dont elles sont formées ;

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parcequ'ils n'ont jamais terminé aucune dispute; mais les faits mêmes de la nature, qui sont sans réplique. Avec ces mômes faits, j'élèverai a mon tour des difficultés contre les principes de nos sciences humaines, que nous croyons infaillibles, f Je remonterai de là a la faiblesse de notre raison ; j'examinerai s'il y a des vérités universelles ; ce ^mie nous entendons par ordre, beauté, convenance, harmonie, plaisir, bonheur, et par leurs contraires; ce que c'est enfin qu'un corps organisé. De cet examen de nos facultés et des effets de la nature, résultera l'évidence de plusieurs lois physiques, dirigées constamment vers une seule fin , et celle d'une loi morale qui n'appartient qu'à l'homme, et dont le sentiment a été universel dans tous les siècles et chez tous les peuples. Ces préliminaires étaient nécessaires : avant d'élever l'édifice, il fallait nettoyer le terrain , et y poser des fondements.

Dans la seconde partie , je ferai l'application de ces lois au globe; j'examinerai sa forme, son éteudue, la division de ses hémisphères; et comme il est composé, ainsi que tous les ouvrages organisés de la nature, de parties semblables et de parties contraires, j'en considérerai successivement les éléments, et la manière dont ils sont ordonnés, le feu à l'air, l'air a l'eau, l'eau à la terre. Cet ordre établit eutre eux une véritable subordination, dont le soleil est le principal agent; mais il n'est pas le seul moteur de la nature, et il en est encore moins l'ordonnateur. Son action uniforme sur les éléments devrait à la fin les séparer ou les confondre. D'autres lois balancent lessiennes, et entretiennent l'harmonie générale. J'observerai l'admirable variété de son cours, les effets de sa chaleur et de sa lumière, et de quelle manière merveilleuse ils sont affaiblis et multipliés dans les cieux, en raison inverse des latitudes et des saisons. Je parlerai des grands réverbères du ciel, de la lune, des aurores boréales, des étoiles, et des mystères de la nuit, seulement autant qu'il est permis à l'œil de l'homme de les apercevoir , et à son cœur d'en être ému. J'y parlerai aussi de la nature du feu, non pas pour l'expliquer, mais pour nous convaincre à cet égard de notre ignorance profonde. Cet élément, qui nous fait apercevoir toutes choses, échappe lui-même à toutes nos recherches. Nous observerons qu'il n'y a ni animal, ni plante, ni même de fossile, qui puisse y subsister long-temps. Il est le seul être qui augmente son volume en se communiquant; il pénètre tous les corps sans être pénétré ; il n'est divisible que dans une dimension; il n'a point de pesanteur. Quoique rien ne l'attire

au centre de la terre, il est répandu dans toutes ses parties. Sa nature diffère de celle de tous les autres corps, Son caractère destructeur et indéfinissable semble favoriser l'opinion de Newton, qui I ne le regardait que comme un mouvement com- j muniqué à la matière, et partant réduisait les élé- j ments a trois *. Cependant, comme il est un des! quatre principes généraux de la vie dans tous les! êtres vivants , qu'on le découvre souvent dans les j autres dans un état de repos, et qu'il n'en est au-j cun, comme nous le verrons, qui n'ait ou des or- j ganes ou des parties disposées pour affaiblir ou pour multiplier ses effets , nous le reconnaissons nonseulement comme élément , mais comme le premier agent de la nature. Du feu je passerai à l'air. J'examinerai la qualité qu'il a de s'étendre et de se resserrer, de s'échauffer et de se refroidir; et les effets de cette grande couche d'air glacial qui environne notre globe à une lieue environ de sa surface, et dont on n'a déduit jusqu'ici l'explication de presque aucun phénomène. Je considérerai ensuite les effets de l'eau : de quelle manière la chaleur l'évaporé et le froid la fixe; ses diverses existences : de volatilité dans l'air , en nuages, en rosées et eu pluies ; de fluidité sur la terre, en rivières et en mers; de solidité sur les pôles et sur les hautes montagnes , enneiges et en glaces. J'observerai comment les mers, qui sont les grands réservoirs de cet élément, sont distri-

* La physique moderne a singulièrement multiplié le nombre des éléments, que les anciens réduisaient à quatre. Lorsque Bernardin de Saint-Pierre publia ses Études, on croyait encore que le feu , l'air , l'eau et la terre étaient des corps simples ; mais les belles expériences de Lavoisier changèrent la face de la science , et dévoilèrent bien des erreurs. Il fit voir que l'eau est composée de deux gaz , l'hydrogène et l'oxygène; que l'ait' dans lequel nous sommes plongés est un mélange de vingt et une par ies de ce même oxygène , de soixante-dix-huit d'azote , et d'un peu de gaz acide carbonique. Ces gaz entrent dans la composition des corps, et l'histoire de leurs diverses combinaisons est presque toute l'histoire da la chimie. Plusieurs terres s'annoncent aussi comme des substances simples, et sont placées au nombre des éléments. Quant au feu, il a la plus grande analogie avec la lumière, qui est composée de rayons dont les] propriétés sont distinctes : cependant ou ne sait point encore ; s'il doit être placé parmi les corps simples ou composés. Comme dans le cours de l'ouvrage le mot élément est quelquefois ap | pliqué à l'air , à l'eau et au feu , nous avons cru devoir rappelei j ici l'état actuel de la science , afin de ne pas être obligé de ré- 1 péter plusieurs fois les mêmes observations. Cependant il est 'f utile de remarquer que toutes ces découvertes éprouvent chaque j jour des modifications nouvelles. La complication de la nomen- ' clature , des classifications et des expériences, annonce une] science dont les bases sont loin d'être fixées. Telle est la varia- 1 tion de nos idées dans les sciences les plus positives , qu'il peut ( venir un moment où cette note , qui ne présente aujourd'hui que des faits , ne présente plus que des erreurs. Ainsi chaque année nous changeons d'incertitudes : et ce qui prouve nolrt faiblesse , c'est que nous ne manquons jamais de prendre lu dernière pour la vérité. ( A .-M. )

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[buées par rapport au soleil ; comment elles reçoivent de lui, parla médiation de l'air, une partie de 'leurs mouvements; de quelle manière elles renouvellent sans cesse leurs eaux au moyen des glaces accumulées sur les pôles, dont la fusion annuelle jet périodique entretient leurs cours, aussi constamment que la fusion des glaces qui sont sur les sommets des hautes montagnes entretient et renou- \ velle les eaux des grands fleuves. J'en déduirai l'oî! rîgine des marées, des moussons de l'Inde, et des ' courants principaux de l'Océan. Je hasarderai en- « suite mes conjectures sur la quanti té d'eaux qui enut vironnentla terre dans les trois états de volatilité, m jde fluidité, et de solidité; et j'examinerai s'il est i possible qu'étant toutes réunies dans un état de fluidité , elles couvrent entièrement le globe. Je lu considérerai de quelle manière toutes les parties il tlela terre, c'est-à-dire de l'élément aride, sont distribuées par rapport au soleil ; de sorte qu'il f l'y a aucun entonnoir de vallée, ni aucun escar- I jpement de rocher, qui n'en soit vu dans quelque saison de l'année , et qui ne soit disposé en mémo I temps dans l'ordre le plus convenable pour multiiplier sa chaleur, ou pour l'affaiblir, soit par sa forme , soit même par sa couleur. Je ferai voir I jque, malgré l'irrégularité apparente des diverses parties de ce globe , elles sont opposées avec tant d'harmonie aux différents coursde l'air, qu'il n'en est aucune où il ne souffle tour a tour des vents chauds, froids, secs et humides; que les vents froids soufflent le plus constamment dans les pays chauds , et les vents chauds dans les pays froids ; que ces mêmes pays réagissent à leur tour sur l'air, en sorte que la cause des vents n'est pas , comme on le croit communément, aux lieux d'où ils parlent, mais à ceux où ils arrivent. Je parlerai en- Isuite de la direction des montagnes, de leurs pentes et de leurs aspects par rapport aux lacs et aux imers où leurs chaînes sont toutes ordonnées pour len recevoir les émanations, et de la matière qui les attire et les fixe autour de leurs pics, qui sont comme autant d'aiguilles électriques. J'examinerai enfin par quelle raison la nature a divisé ce globe en deux hémisphères , et quels moyens elle emploie pour accélérer ou retarder le cours des fleuves, et protéger leur embouchure contre les mouvementsetlescourantsde l'Océan. Je traiterai ' des bancs, des écueils, des rochers, des îles mari- ; limes et fluviatiles; et je démontrerai, j'ose dire jusqu'à l'évidence, que ces portions détachées du continent n'en sont pas plus des ruines, que les baies , les golfes et les méditerranées ne sont des irruptions de la mer. Je terminerai cette partie par

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