‹ Œuvres;Chapitre 69 sur 236 · PLAN DE L · texte numérisé non relu

PLAN DE L

le refusent aux hommes. Ils disent que plusieurs [peuples en étaient privés avant l'arrivée des Européens dans leur pays. Ils citent en preuve les habitants des îles Mariannes, autrement dites îles des Larrons*, par une dénomination calomnieuse, si commune à nos navigateurs : mais ils ne fondent cette assertion que sur une supposition ; c'est sur ll'étonnement très naturel où parurent ces insulaires , lorsqu'ils virent leurs villages incendiés

Ear les Espagnols qu'ils avaient bien reçus; et ils 3 contredisent en même temps, en rapportant ue ces peuples se servaient de canots qu'ils enjciuisaient de bitume, ce qui suppose dans des (sauvages qui ne connaissaient pas le fer, qu'ils [employaient le feu pour les creuser , ou au moins ipour les espalmer. Enfin , ils ajoutent qu'ils vivaient de riz, dont l'apprêt, quel qu'il soit, en exige nécessairement l'usage. Cet élément est partout nécessaire a l'existence de l'homme dans les climats les plus chauds. Ce n'est qu'avec le feu jqu'il éloigne la nuit les bêtes de son habitation ; [qu'il en chasse les insectes avides de son sang ; iqu'il nettoie la terre des arbres et des herbes qui ta couvrent, et dont les tiges et les troncs s'opposeraient a toute espèce de culture , quand il trouverait d'ailleurs le moyen de les renverser. Enfin , dans tout pays , avec le feu il prépare ses aliments, fond les métaux, vitrifie les rochers, burcit l'argile , pétrit le fer , et donne a toutes les Sproductions de la terre les formes et les combinaisons qui conviennent à ses besoins.

L'utilité qu'il tire de l'air n'est pas moins étendue. Il y a peu d'animaux qui puissent , comme lui, le respirer au niveau des mers , et au sommet des plus hautes montagnes. Il est le seul être qui lui Idonne toutes les modulations dont il est susceptible. Avec sa seule voix , il imite les sifflements, les ;cris et les chants de tous les animaux, et il n'y a [que lui qui emploie la parole, dont aucun d'eux îne peut se servir . Tantôt il rend l'air sensible , il le (fait soupirer dans les chalumeaux , gémir dans les flûtes , menacer dans les trompettes , et animer au gré de ses passions le bronze , le buis et les roseaux : tantôt il en fait son esclave ; il le force de foudre , de broyer et de mouvoir à son profit une multitude de machines ; enfin il l'attèle à son char , et il l'oblige de le voiturer sur les flots mêmes de ji'Océan.

; Cet élément , où ne peuvent vivre la plupart des

j * Voyez l'histoire de leur découverte , par Magellan , dans l'Histoire des îles Mariannes , par le père Le Gobien , t. II , b, 44 ; et dans celle des Indes occidentales , par Herrera , t. III , p. 10 et 712.

Bernardin.

'OUVRAGE. \w

habitants de la terre, et qui met entre leurs différentes classes une barrière plus difficile a franchir que les climats , offre à l'homme seul la plus facile des communications. Il y nage, il y plonge, il y poursuit les monstres marins dans leurs abîmes, il y darde la baleine jusque sous les glaces, et il aborde dans toutes ses îles pour y faire reconnaître son empire.

Mais il n'avait pas besoin de celui qu'il exerce sur l'air et sur les eaux pour le rendre universel. Il lui suffit de rester sur la terre où il est né. La nature a placé son trône sur son berceau. Tout ce qui a vie vient y rendre hommage. II n'y a point de végétal qui n'y attache ses racines, point d'oiseau qui n'y fasse son nid, point de poisson qui n'y vienne frayer. Quelque irrégularité qui paraisse à la surface de son domaine , il est le seul être qui soit formé d'une manière propre a en parcourir toutes les parties. Ce qu'il y a d'admirable, c'est qu'il règne entre tous ses membres un équilibre si parfait, si difficile à conserver, si contraire aux lois de notre mécanique , qu'il n'y a point de sculpteur qui puisse faire une statue à l'imitation de l'homme, pluslargeetplus pesante par le haut que par le bas , laquelle puisse se soutenir droite et immobile sur une base aussi petite que ses pieds. Elle serait bientôt renversée par le moindre vent. Que serait-ce donc s'il fallait la faire mouvoir comme l'homme même? Il n'y a point d'animaux dont le corps se prête a tant de mouvements différents, et je suis tenté de croire qu'il réunit en lui tous ceux dont ils sont capables , en voyant comme il s'incline, s'agenouille, rampe, glisse, nage, se renverse en arc, fait la roue sur les pieds et sur les mains, se met en boule, court, marche, saute, s'élance, descend, monte, grimpe; enfin comme il est également propre à gravir au sommet des rochers et à marcher sur la surface des neiges, à traverser les fleuves et les forêts, à cueillir la mousse des fontaines et le fruit des palmiers , à nourrir l'abeille et à dompter l'éléphant.

Avec tous ces avantages la nature a rassemblé dans sa figure ce que les couleurs et les formes ont déplus aimable parleurs consonaances et par leurs contrastes. Elle y a joint les mouvements les plus majestueux et les plus doux. C'est pour les avoir bien observés que Virgile a aehevé, par un coup de maître , le portrait do Vénus déguisée parlant a Énée, qui la méconnaît malgré toute sa beauté, mais qui la reconnaît à sa démarche : Vera incessu patuit dea. « A son marcher elle parut » une vraie déesse. » L'auteur de la nature a réuni dans l'homme tous les genres de beauté; il

ETUDE PREMIÈRE

en a formé un assemblage si merveilleux, que les animaux, dans leur élat naturel, sont frappés, a sa vue, d'amour ou de crainte; c'est ce que nous prouverons par plus d'une observation curieuse. Ainsi s'accomplit encore cette parole qui lui donna l'empire dès les premiers jours du monde : » * Que tous les animaux de la terre et tous les oi- » seaux du ciel soient frappés de terreur, et trem- » blent devant vous, avec tout ce qui se meut sur » la terre. J'ai mis entre vos mains tous les pois- » sons delà mer. »

Comme il est le seul être qui dispose du feu, qui est le principe de la vie, il est encore le seul qui exerce l'agriculture, qui en est le soutien. Tous les animaux frugivores en ont comme lui le besoin , la plupart l'expérience; mais aucun n'en a l'exercice. Le bœuf ne s'avisa jamais de ressemer les grains qu'il foule dans l'aire, ni le singe le maïs des champs qu'il ravage. On va chercher bien loin les rapports que les bêtes peuvent avoir avec l'homme pour les mettre de niveau , et, on écarte ces différences triviales qui mettent sous nos yeux , entre elles et nous, un intervalle incommensurable, et qui sont d'autant plus merveilleuses qu'elles paraissent plus faciles a franchir. Chacune d'elles est circonscrite dans un petit cercle de végétaux et de moyens propres a les recueillir; elle n'étend point son industrie au delà de son instinct, quels que soient ses besoins. L'homme seul élève son intelligence jusqu'à celle de la nature. NÔn-setilement il suit ses plans, mais il s'en écarte : il leur en substitue de nouveaux; il couvre de vignes et de moissons les lieux destinés aux forêts; il dit au pin de la Virginie et au marronnier de l'Inde: « Vous croîtrez en Europe. » La nature seconde ses travaux, et semble par sa complaisance l'inviter a lui donner des lois. C'est pour lui qu'elle a couvert la terre de plantes; et quoique leurs espèces soient en nombre infini, il n'y en a pas une seule qui ne tourne à son usage. D'abord elle en a tiré de chaque classe pour subvenir a sa nourriture et à ses plaisirs, partout où il voudrait habiter : dans les palmiers de l'Arabie, le dattier; dans les fougères des Moluques, lesagou; dans les roseaux de l'Asie, la canne a sucre; dans les solanum de l'Amérique, la pomme-de-terre; dans les lianes, la vigne; dans les papilionacées , les haricots et les pois: enfin la patate, le manioc, le maïs, et une multitude innombrable de fruits, de graines et de racines comestibles, sont distribués pour lui dans

* Genèse . en p. i , y. 28.

toutes les familles des végétaux, et sous toutes les latitudes du globe. Elle a donné aux plantes qui lui sont le plus utiles de croître dans tous les climats ; les plantes domestiques , depuis le chou jusqu'au blé, sont les seules qui, comme l'homme, soient cosmopolites. Les autres servent à son lit, k son toit, a son vêtement, à la guérison de ses maux, ou au moins à son foyer. Mais afin qu'il n'y en eût aucune qui ne fût utile au soutien de sa vie , et que l'éloignement et l'âpreté du sol où elles croissent ne fussent pas des obstacles pour en jouir, la nature a formé des animaux pour les aller chercher, et pour les tourner à son profit.

Ces animaux sont a la fois formés d'une manière admirable pour vivre dans les sites les plus rudes, et animés de l'instinct le plus docile pour se rapprocher de l'homme. Le lama du Pérou gravit avec ses pieds fourchus et armés de deux ergots les précipices des Andes, et lui rapporte sa toison couleur de rose. Le renne au pied large et fendu parcourt les neiges du nord, et remplit pour lui ses mamelles de crème dans des pâturages de mousse. L'âne, le chameau , l'éléphant, le rhinocéros, sont répartis pour son service aux rochers, aux sables, aux montagnes et aux marais de la zone torride. Tous les territoires lui nourrissent un I serviteur; les plus âpres, le plus robuste; les plus j ingrats, le plus patient. Mais les animaux qui! réunissent le plus grand nombre d'utilités sont les i seuls qui vivent avec lui par toute la terre. La vache pesante paît au fond des vallées; la brebis légère, sur les flancs des collines ; la chèvre grimpante broute les arbrisseaux des rochers ; le porc, armé d'un groin, fouille les racines des marais à l'aide des ergots en appendices que la nature aj placés au-dessus de ses talons pour l'empêcher d'y I enfoncer; le canard nageur mange les plantes flu- j viatiles; la poule, à l'œil attentif, ramasse toutes ! les graines perdues dans les champs; le pigeon aux ailes rapides, celles des forêts les plus écartées; et l'abeille économe, jusqu'aux poussières des fleurs. Il n'y a point de coin de terre dont ils ne! puissent moissonner toutes les plantes. Celles qui; sont rebutées des uns font les délices des autres, j et jusqu'aux poisons servent à les engraisser. Le! porc dévore la prêle et la jusquiame ; la chèvre,1 le tithymale et la ciguë. Tous reviennent le soiràj l'habitation de l'homme avec des murmures, des j bêlements et des cris de joie, en lui rapportant les doux tributs des plantes , changées , par unej métamorphose inconcevable, en miel, en lait, en beurre, en œufs et en crème.

Non- seulement l'homme fait ressortir à In

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[toutes les plantes, mais encore tous les animaux, Iquoique leur petitesse, leur légèreté, leurs forces , leurs ruses, et les éléments même , semblent les Soustraire à son empire. A commencer par les lésions infinies d'insectes , son canard et sa poule s'en nourrissent. Ces oiseaux avalent jusqu'aux | [reptiles venimeux, sans en éprouver aucun mal. j Son chien lui assuje tit toutes les autres bêtes. Ses j nombreuses variétés paraissent ordonnées a leurs différentes espèces : le chien de berger, aux loups; ' le basset, aux renards; le lévrier, aux animaux de la plaine ; le mâtin , à ceux de la montagne ; le j chien couchant, aux oiseaux; le barbet, aux amphibies : enfin, depuis l'épagneul de Malte, fait ipour plaire, jusqu'à ces énormes chiens des Indes lui ne veulent combattre que des lions et des éléiphants, suivant Pline et Plutarque, et dont la race jsubsiste encore chez les Tartares , leurs espèces isont si variées en formes, en grandeurs et en instincts, que je pense que la nature en a fait d'aujtant de sortes qu'il y avait d'espèces d'animaux à [subjuguer. Nous croisons les races des chats , des [chèvres, des moutons et des chevaux de mille [manières; et, malgré toutes nos combinaisons , il n'en sort que quelques variétés , qui ne peuvent !en aucune façon être comparées à celles des ichiens.

Tandis que des philosophes donnent à toutes les espèces de chiens une origine commune, d'autres en attribuent de différentes aux hommes. Ils fondent leur système sur la variété des tailles et des icouleurs dans l'espèce humaine; mais ni la couleur, ni la grandeur, ne sont des caractères, au jugement de tous les naturalistes. Selon eux, la première n'est qu'un accident; la seconde n'est qu'un plus grand développement de formes. La différence des espèces vient de la différence des proportions : [or, elle caractérise celle des chiens. Les proportions de l'homme ne varient nulle part : sa couleur noire entre les tropiques est un simple effet de la chaleur du soleil , qui le rembrunit à mesure qu'il approche de la ligne. Elle est, comme nous le verrons, un bienfait de la nature. Sa taille est constamment la même dans tous les temps et dans bus les lieux , malgré les influences de la nourriture et du climat, qui sont si puissantes sur les [autres animaux. Il y a des races de chevaux et de 'bœufs d'une grandeur double l'une de l'autre, comme on peut le remarquer en comparant les grands chevaux d'artillerie tirés du Holslein aux petits chevaux de Sardaigne qui sont grands comme des moutons; et les gros bœufs de la Flandre aux petits bœufs du Bengale : mais de la plus grande

race d'hommes à la plus petite, il y a tout au plus un pied de différence. Leur grandeur est la même aujourd'hui que du temps des Égyptiens, et la même à Archangel qu'en Afrique , comme on le peut voir à la grandeur des momies, et a celle des tombeaux des anciens Indiens qu'on trouve en Sibérie le long du fleuve Pelzora. La taille un peu raccourcie des Lapons est, à ce que je présume, un effet de leur vie trop sédentaire; car j'ai observé parmi nous le même raccourcissement dans les hommes de certains métiers qui demandent peu ! d'exercice. Celle des Patagons, au contraire, est j plus développée que celle des Lapons, quoiqu'ils j vivent sous une latitude aussi froide , parcequ'ils s'y donnent beaucoup plus de mouvement. Les ! Lapons passent la plus grande partie de l'année I renfermés au milieu de leurs troupeaux de rennes; les Patagons, au contraire, sont sans cesse errants, ne vivant que de chasse et de pêche. D'ailleurs, les premiers voyageurs qui ont parlé de ces deux peu- | pies ont beaucoup exagéré la petitesse des uns et j la grandeur des autres, parcequ'ils ont vu les pre- ; miers accroupis dans leurs cabanes enfumées, et j les autres dans une position qui agrandit tous les [ objets , c'est-à-dire de loin , sur les hauteurs de leurs rivages, où ils accourent dès qu'ils voient j des vaisseaux , et à travers les brumes qui sont si fréquentes daus leurs climats , et qui , comme on sait, agrandissent tous les corps, surtout ceux qui sontà l'horizon, en réfrangeant la lumière qui les environne. Les Suédois et les Norv égiens, qui habitent des latitudes semblables, où le froid em- ; pêche, dit-on, le développement du corps humain, [ sont de la même taille que les habitants du Séné- [ gai, où la chaleur, par la raison contraire, devrait : le favoriser; et les uns et les autres ne sont pas plus grands que nous. L'homme par toute la terre est au centre de toutes les grandeurs, de tous les mouvements et de toutes les harmonies. Sa taille, ! ses membres et ses organes ont des proportions si [ justes avec tous les ouvrages de la nature, qu'elle ! les a rendues invariables comme leur ensemble. 11 fait à lui seul un genre qui n'a ni classes ni es- ' pèces, et qui a mérité par excellence le nom de genre humain. Il forme une véritable famille, dont tous les membres sont dispersés sur la terre pour en recueillir les productions, et qui peuvent se correspondre d'une manière admirable dans leurs besoins. Non-seulement les hommes ont été unis, dans tous les temps, par les intérêts du I commerce, mais par les liens plus sacrés et plus j durables de l'humanité. Des sages ont paru en I Orient, il y a deux ou trois mille ans, et leur sa-

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gesse nous éclaire eiicore au fond de l'Occident. Aujourd'hui, un Sauvage est opprimé dans un désert de l'Amérique; il fait courir saflèehe de famille en famille, de nation en nation, et la guerre s'allume dans les quatre parties du monde. Nous sommes tous solidaires les uns pour les autres. Nous reviendrons souvent sur cette grande vérité, qui est la base de la morale des particuliers comme de celle des rois. Le bonheur de chaque homme est attaché au bonheur du genre humain. 11 doit travailler au bien général, pareeque le sien en dépend. Mais son intérêt n'est pas le seul motif qui lui fasse un devoir de la vertu; il en doit de plus sublimes leçons à la nature. Comme il est né sans instinct, il a été obligé de former son intelligence sur ses ouvrages. Il n'a rien imaginé que d'après les modèles qu'elle lui a présentés dans tous les genres : il a créé les arts mécaniques d'après l'industrie des animaux: les arts libéraux et les sciences, d'après les harmonies et les plans mêmes de la nature. Il doit à ses éludes sublimes une lumière qui n'éclaire aucun animal. L'instinct ne montre à celui-ci que ses besoins; mais l'homme seul, du sein d'une ignorance profonde, a connu qu'il y avait un Dieu. Cette connaissance n'a point été particulière aux Socrale et aux Platon ; elle est commune aux Tartares, aux Indiens, aux Sauvages, aux Nègres, aux Lapons, et a tous les hommes : elle est le résultat de toutes les contemplations, de celle d'une mousse comme de celle du soleil. C'est sur elle que sont fondées toutes les sociétés du genre humain, sans en excepter aucune. Comme l'homme a développé son intelligence sur celle de la nature , il a cherché à régler sa morale sur celle de son auteur. II a senli que, pour plaire a celui qui était le principe de tous les biens, il fallait concourir au bien général; et il s'est efforcé dans tous les temps de s'élever a lui par la vertu. Ce caractère religieux . qui le distingue de tous les êtres sensibles, appartient encore plus a son cœur qu'à sa raison. C'est moins en lui une lumière qu'un smliment; car il paraît indépendant du spectacle même de la nature, et il se manifeste avec autant de force dans ceux qui en vivent les plus éloignés que dans ceux qui en jouissent continuellement. Les sensal ions de l'infini, de l'universalité , de la gloire et de l'immortalité, qui en sont lessuites, agitent sanscesse leshabilants des villes comme ceux des campagnes. L'homme faible, misérable et mortel , s'abandonne partout à ces passions célestes. 11 y dirige, sans s'en apercevoir, ses espérances, ses craintes, ses plaisirs, ses peines, ses amours; et il passe sa vie h pour-

suivre ces impressions fugitives de la Divinité, ou à les combattre.

Telle est la carrière que je me suis proposé de parcourir. Mais comme, dans un long voyage, on aperçoit quelquefois sur la route des îles fleuries au milieu d'un grand fleuve, et des bocages enchantés sur le sommet d'un rocher inaccessible; de même les pas que nous ferons dans l'étude de la nature nous ouvriront , le long de notre chemin, des perspectives ravissantes. Si nous n'y pouvons mettre les pieds, nous y jetterons au moins les yeux. Nous remarquerons que tous les ouvrages de la nature ont des contrastes, des consonnances et des passages qui joignent leurs différents règnes les uns aux autres.

Nous examinerons par quelle magie les contrastes font naître à la fois le plaisir et la douleur, l'amitié et la haine , l'existence et la destruction. C'est d'eux que sort ce grand principe d'amour qui divise tous les individus en deux grandes classes d'objets aimants et d'objets aimés. Ce principe s'étend depuis les animaux et les plantes, qui ont des sexes , jusqu'aux fossiles insensibles , comme les métaux qui ont des aimants dont la plupart nous sont encore inconnus; et depuis les sels qui cherchent a se réunir dans les fluides où j ils nagent, jusqu'aux globes qui s'attirent mu-j tuellement dans les cieux. Il oppose les individus i parles sexes, et les genres par les formes, afinj d'en tirer une infinité d'harmonies. Dans les élé-i ments, la lumière est opposée aux ténèbres, le ' chaud au froid; la terre a l'eau , et leurs accords jj produisent les jours, les températures et les vues I les plus agréables. Dans les végétaux nous ver- ' rons , dans les forêts du nord , le feuillage épais j et sombre, l'attitude tranquille et la forme pyramidale des sapins contraster avec la verdure tendre et le feuillage mobile des bouleaux, qui ressemblent, par leurs vastes cimes et leurs bases, étroites , à des pyramides renversées. Les forêtsj du midi nous offriront de pareilles harmonies, el! nous les retrouverons jusque dans les herbes dejl nos prairies. Les mêmes oppositions régnent danil les animaux ; et, sans sortir de ceux qui nouij sont le plus familiers, la mouche et le papillon J la poule et le canard, le moineau sédentaire e ( l'hirondelle voyageuse, le cheval fait pour la course et le bœuf pesant, l'âne patient et la chè-j vre capricieuse, enfin le chat et le chien, conj trastent sur nos fleurs, dans nos prairies et dawj nos maisons, en formes, en mouvements et eij I instincts.

Je ne comprends point dans ces opposition; j

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jiarmoniques les animaux carnassiers qui font la guerre aux autres. Ils ne sont point ordonnés aux rivants, mais aux morts. J'entends par contractes !;eux que la nature a établis entre deux classes différentes en mœurs, en inclinations et en figufes, et auxquelles cependant elle a donné des fconvenances secrètes qui les portent, dans l'état jiaturel , à habiter les mêmes lieux , a se rapprocher les unes des autres , et a y vivre en paix. Tel M le contraste du cheval , qui aime a s'exercer a a course dans la même prairie où le bœuf se proinène gravement en ruminant. Tel est encore ceui de l'âne , qui se plaît à suivre d'un pas lent k tranquille !a chèvre légère jusque dans les roihers où elle grimpe. Depuis la mouche et le papillon jusqu'à l'éléphant et au caméléopard , il l'y a point d'animal sur la terre qui n'ait son Contraste, excepté l'homme.

''1 Les contrastes de l'homme sont au dedans de lui-même. Deux passions opposées balancent tou-

lesses actions, l'amour et l'ambition. A l'amour

1 |e rapportent tous les plaisirs des sens; a l'ambition, tous ceux de l'ame. Ces deux passions sont [oujours en contre-poids égal dans le même sujet; t tandis que la première rassemble sur l'homme joutes les jouissances corporelles , et le fait descendre insensiblement au-dessous de la bête , la jeconde le porte a réunir sur lui tous les empi-

1 es, et a se mettre, a la fin, au-dessus de la Di-

'[ Nnité. On peut observer ces deux effets contrajlictoires dans tous les hommes qui ont pu se livrer sans obstacles à ces deux impulsions , dans ja classe des rois comme dans celle des esclaves : es Néron, les Caligula, les Domitien , vécurent omme des brutes , et se firent adorer comme les dieux. On retrouve chez des nègres la même Incontinence, le même orgueil et la mêmestupidité.

1 Cependant la nature a donné à l'homme ces jeux passions pour son bonheur; elle fait naître es deux sexes en nombre égal , afin de fixer IV bour de chaque homme a un seul objet, sur lettel elle a réuni toutes ses harmonies éparses ans ses plus beaux ouvrages. Il y a entre l'homme |t la femme une grande analogie de formes, d'inllinations et de goûts, mais il y a une différence ncore plus grande entre leurs qualités. L'amour, iomme nous le verrons, ne résulte que des conrastes ; et plus ils sont grands , plus il a d'énerie : c'est ce que je pourrais prouver par mille raits d'histoire. On sait, par exemple, avec quelle

1 vresse ce grand et lourd soldat de Marc-Antoine ima et fut aimé de Cléopâtre , non pas de celle }ue nos sculpteurs représentent avec une taille

de Sabiue, mais de la Cléopâtre que l'histoire nous dépeint petite, vive, enjouée, courant la nuit les rues d'Alexandrie, déguisée en marchande, et se faisant porter, cachée parmi des hardcs, sur les épaules d'Apollodore , pour aller voir Jules César.

L'influence des contrastes en amour est si certaine, qu'en voyant l'amant on peut faire le portrait de l'objet aimé, sans l'avoir vu, pourvu qu'on sache seulement qu'il est affecté d'une forte passion : c'est ce que j'ai éprouvé plusieurs fois , entre autres, dans une ville où j'étais tout-a-fait étranger, lin de mes amis m'y mena voir sa sœur, demoiselle fort vertueuse , et il m'apprit en chemin qu'elle avait une passion. Quand nous fûmes chez elle , la conversation s'étant tournée sur l'amour, je m'avisai de lui dire que je connaissais les lois qui nous déterminaient à aimer, et que je lui ferais, si elle le voulait, le portrait de son amant, quoiqu'il me fût tout-a-fait inconnu. Elle m'en défia. Alors prenant l'opposé de sa grande et forte taille, de son tempérament et de son caractère, dont son frère m'avait entretenu, je lui dépeignis son amant petit, peu chargé d'embonpoint , aux yeux bleus, aux cheveux blonds, un peu volage, aimant à s'instruire.. . Chaque mot la fit rougir jusqu'au blanc des yeux , et elle se fâcha fort sérieusement contre son frère, en l'accusant de m'avoir révélé son secret. 11 n'en était cependant rien, et il fut aussi étonné qu'elle. Ces observations sont plus importantes qu'on ne pense; elles nous prouveront combien nos institutions s'écartent des lois de la nature , et affaiblissent le pouvoir de l'amour, lorsqu'elles donnent aux femmes les études et les occupations des hommes. La vertu seule sait faire usage de ces contrastes dans le mariage, où les devoirs des deux sexes sont si différents. Elle y présente encore a leur ambition naturelle la plus sublime des carrières dans F éducation de leurs enfants, dont ils doivent former la raison , et recevoir en hommage les premiers sentiments. Ce sont les cœurs de leurs enfants qui doivent perpétuer leur mémoire sur la terre, d'une manière plus touchante et plus durable que les monuments publics n'y conservent le souvenir des rois. Quelle puissance peut égaler celle qui donne l'existence et la pensée , et quel souvenir peut durer autant que celui de la reconnaissance filiale? On compare le gouvernement d'un bon roi à celui d'un père; mais on ne peut comparer celui d'un père vertueux qu'à celui de Dieu même. La vertu est pour l'homme la véritable loi de la nature; elle est l'harmonie do toutes les harmonies ; elle seule

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rend l'amour sublime et l'ambition bienfaisante ; elle tire des privations mêmes ses plus grandes jouissances. Otez-lui l'amour, l'amitié, l'honneur, le soleil, les éléments, elle sent que, sous un être juste et bon, d'autres compensations lui sont réservées , et elle accroît sa confiance en Dieu de l'injustice même des hommes. C'est elle qui a soutenu dans toutes les positions de la vie les Antonin, les Socrate, les Epictète, les Féuelon , et qui les a fait vivre a la fois les plus heureux des Sommes , et les plus dignes d'hommages.

Si d'un côté la nature a établi des contrastes dans tousses ouvrages, de l'autre elle en fait sortir des consonnances qui en rapprochent tous les genres. Il semble qu'après avoir déterminé un modèle, elle a voulu que tous les lieux participassent de sa beauté. C'est ainsi que la lumière et le disque du soleil sont réfléchis de mille manières, par les planètes dans les cieux, par les parhélies et l'arc-en-ciel dans-Ies nuages, parles aurores boréales dans les glaces du nord ; enfin par les réfractions de l'air, les reflets des eaux, et les réflexions spéculaires de la plupart des corps sur la terre. Les îles représentent, au milieu des mors, les formes montucuses du conlinent; et les méditerranées et les lacs, au sein des montagnes, les vastes plaines de la mer.

Des arbres, dans le climat de l'Inde, affectent le port des herbes; et des herbes, dans nos jardins, celui des arbres. Une multitude de fleurs semblent patronées sur les roses et sur les lis. Dans nos animaux domestiques, le chat paraît formé sur le tigre, le chien sur le loup, le mouton sur le chameau. Tous les genres ont leurs consonnances, excepté le genre humain. Celui des singes , dont on a voulu faire une variété de l'espèce humaine, a des relations beaucoup plus directes avec les autres animaux. L'homme des bois, avec ses longs bras , ses pieds maigres, ses pattes décharnées, son nez écrasé, sa gueule sans lèvres terminées, ses yeux ronds , son vilain poil, a certainement des ressemblances fort imparfaites avec l'Apollon du Belvédère \ et, quelque envie qu'on ait de rapprocher l'homme de la bête, il serait difficile de trouver, dans la femelle de cet animal , un second modèle de la figure humaine qui approchât de la Vénus de Médicis , ou de la Diane d'AIIegrain , qu'on voit a Lucienne. Mais j'ai vu des singes qui ressemblaient fort bien a des ours, comme le bavian du cap de Bonne Espérance, ou à des lévriers , comme le maki de Madagascar. Il y en a qui sont faits comme de petits lions; telle est une très jolie espèce blanche a crinière, qu'on trouve au Brésil. Je présume que

la plupart des espèces de quadrupèdes, surtout parmi les bêtes féroces, ont leurs consonnances dans celles des singes. Ces mêmes consonnances se retrouvent dans les variétés nombreuses des perroquets, qui , par leurs formes, leurs becs, leurs griffes, leurs cris et leurs jeux , imitent la plupart des oiseaux de proie. Enfin, elles s'étendent jusque dans les plantes appelées mimeuses pour cette raison , qui représentent , dans leurs fleurs ou dans l'agrégation de leur graines, des insectes et des reptiles, tels que des limaçons , des mouches, des chenilles, des lézards, des scorpions , etc.. La nature, dans ces sortes de consonnances, a quelque I intention qui ne m'est pas connue. Ce qu'il y a de remarquable , c'est qu'elles ne sont communes qu'entre les tropiques, dont les forêts fourmillent de toutes sortes d'espèces de singes et de perroquets. Peut-être a-t-elle voulu mettre sous des formes innocentes celles des animaux nuisibles qui y sont très nombreuses, afin de faire paraître a la lumière du jour la figure terrible de ces enfants de la nuit et du carnage, et qu'aucun de ses ouvrages ne demeurât caché dans les ténèbres, aux yeux de l'homme. Quoi qu'il en soit , aucun animal sur j la terre n'est formé sur les nobles proportions de la figure humaine ; et si l'homme descend souvent, I par ses passions , au niveau des bêtes , ses inquié- 1 tudes, ses lumières et ses affections sublimes démontrent assez qu'il est lui-même une consonnance de la Divinité.

Enfin les sphères de tous les êtres se communiquent par des rayons qui semblent réunir leurs i extrémités. Nous remarquerons, dans les stalactites et les cristallisations des fossiles , des procédés de végétation; et nous croirons même apercevoir le mouvement des animaux dans celui de leurs ai-l mants. D'un autre coté, nous verrons des plantes se former, a la manière des fossiles, sans organisation apparente : telle est, entre autres, la truffe, qui n'a ni feuilles, ni fleurs, ni racines; d'autres représenter dans leurs fleurs la figure des animaux, comme les orchis; ou leur irritabilité, comme la sensitive, qui abaisse ses feuilles et les ferme ai moindre attouchement ; ou leur instinct apparent,) comme la dionœa muscipula, qui prend des mou-j ches. Les feuilles de cette plante sont formées d(j folioles opposées, enduites d'une substance sucré<j qui attire les mouches; mais , dès qu'elles s'y pb-JJ sen t;ces folioles se rapprochent tout-a-coup, comm( | les mâchoires d'un piège h loup, et les percent dei épines dont elles sont hérissées " 11 y en a enconj

' Les drosera rolundifolia et angustifotia , qui fleurissw :

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I de plus étonnantes , en ce qu'elles ont elles-mêmes f le principe du mouvement : telle est Yhedysarum : gyrans, qu'on a apporté, il y a quelques années , ! du Bengale en Angleterre. Cette plante remue alj ternativement les deux lobes allongés qui accom- ; pagnent ses feuilles, sans qu'aucune cause exlé- | rieure et apparente contribue a cette espèce d'os- ; cillation. Mais, sans aller chercher des merveilles | si loin, nous en trouverons peut-être de plus surprenantes dans nos jardins. Nous verrons nos pois pousser leurs vrilles précisément a la hauteur où ! ils commencent a avoir besoin d'appui , et les accrocher aux ramées avec une adresse qu'on ne >; peut attribuer au hasard. Ces relations semblent ; supposerde l'intelligence; mais nous en (rouverons \ encore de plus aimables, qui prouvent de la bonté, [| non pas dans le végétal , mais dans la main qui l'a I formé. Lesilpkium de nos jardins est une grande [ férulacée qui ressemble, au premier coup d'œil, h la i) plante qu'on appelle soleil. Ses larges feuilles sont I opposées à leur base, et leurs aisselles, qui s'unisi sent, forment un godet ovale où l'eau des pluies

■ se ramasse jusqu'à la concurrence d'un bon verre j d'eau. Elles sont placées par étages, non pas dans I la même direction , mais à angles droits , afin ! qu'elles puissent recevoir les pluies dans toute ï l'étendue de leur circonférence; sa tige carrée est I très propre à être saisie fermement par les pattes

■ des oiseaux, et ses fleurs leur présentent des grai- I nés que plusieurs d'entre eux, et surtout les gri- 1 ves, aiment beaucoup : en sorte que toute cette ! plante, semblable a un bâton de perroquet, offre | a la fois aux oiseaux a se percher , a manger et a j boire.

Nous parlerons aussi des parfums et des saveurs | des plantes. Nous remarquerons , sous ces relations, un grand nombre de caractères botaniques qui ne sont pas les moins sûrs. C'est par l'odorat et le goût que l'homme a acquis les premières connaissances de leurs qualités vénéneuses, médicinales ou alimentaires. Les bruits mêmes des plantes ne sont pas a négliger ; car lorsqu'elles sont agitées par les vents , la plupart rendent des j sons qui leur sont propres , et qui produisent des convenances ou des contrastes fort agréables avec les sites où elles ont coutume de naître. Aux Indes, les cannes creuses du bambou , qui ombragent les rivages des fleuves, imitent, en se froissant les unes contre les autres , le gémissement des

dans la vallée de Montmorency , au bord de l'étang de Saint- Gratien, ferment également leurs feuilles au plus léger attouchement : ces plantes ont mérité , comme la dionœa , le surnom d'attrape-mouche. (A, -M.)

manœuvres d'un vaisseau; et les siliques du caneficier, agitées par les vents sur le haut d'une montagne, le tic-lac d'un moulin. Les feuilles mobiles des peupliers font entendre, au milieu de nos bois, les bouillonnements des ruisseaux. Les vertes prairies et les tranquilles forêts , agitées par les zéphyrs, représentent, au fond des vallées et sur les pentes des coteaux , les ondulations et les murmures des flots de la mer qui se brisent sur le rivage. Les premiers hommes , frappés de ces bruits mystérieux , crurent entendre des oracles sortir du tronc des chênes, et que des nymphes et des dryades habitaient, sous leurs rudes écorces, les montagnes de Dodone.

La sphère des animaux étend encore plus loin ses consonnances merveilleuses. Depuis le coquillage immobile qui pave et fortifie le bassin des mers, jusqu'à la mouche qui vole la nuit sur les Ccim pagnes de la zone torride , tout étincelantc de lumière comme une étoile, vous trouverez en eux les configurations des rochers, des végétaux et des astres. Mille passions et mille instincts ineffables les animent, et leur font produire des chants, des cris, des bourdonnements , et jusqu'à des mots articulés de la voix humaine. Los uns vivent en républiques tumultueuses, d'autres dans une solitude profonde. Les uns passent leur vie à faire la guerre, d'autres à faire l'amour. Ils emploient dans leurs combats toutesles espèces d'armures imaginab'es, et toutes les manières de s'en servir, depuis le porc-épic qui lance des traits , jusqu'à la torpille qui frappe invisiblement comme l'électricité *. Leurs amours

* La torpille n'est pas le seul poisson qui jouisse de cette propriété; les gymnotes électriques, le Irembleur du Niger, Y anguille de Surinam, offrent le même phénomène ; niais il ne doit pas être attribué à l'électricité. Hunier a décrit les organes, ou, si l'on veut, les instruments qui serventaux gymnotes pour frapper leurs ennemis d'engourdissement, et quelquefois de mort. L'intérieur de chacun de ces instruments présente un grand nombre de séparations horizontales , coupées presque à angle droit par d'autres séparations à peu près verticales, et si nombreuses qu'on en a compté 2-40 dans la longueur d'un pouce: il est facile de reconnaître que cet appareil est une véritable pile galvanique. Les gymnotes ont la faculté de proportionner la force de leur commotiou à la force de leurs ennemis; mais ils s'épuisent, et leurs pertes ne se réparent qu'après un long repos. Les habitants ne l'Amérique méridionale protitent de cette circonstance pour se donner le plaisir de la pêche. M. de Humboldt, qui a fait une description de cette pêche singulière , dit que les Indiens font courir des mulets et des chevaux dans les eaux stagnantes des marais, et que ce bruit et ce mouvement excitent les gymnotes au combat. On les voit glisser comme des serpents à la surface des eaux , se dresser sous le ventre des chevaux, et les frapper sans relâche; les uns succombent à la violence des coups; les autres haletants , la crinière hérissée , les yeux étincelants, cherchent à s'élancer sur le rivage ; mais les Indiens les repoussent avec de longs bambous. Cependant peu à peu l'impétuosité de ce combat inégal diminues les gymnotes , fatigués , se dispersent comme des nuées déchar »

ETUDE PREMIÈRE

ne sont pas moins variées que leurs haines. Aux uns, il faut des sérails ; aux autres, des maîtresses passagères ; a d'autres, des compagnes fidèles qu'ils n'abandonnent qu'au tombeau. L'homme réunit, dans ses jouissances, leurs plaisirs et leurs fureurs; et quand il les a satisfaites, il soupire, et demande au ciel un autre bonheur. Nous examinerons, par les seules lumières de la raison, si l'homme, assujetti par son corps a la condition des animaux , dont il réunit en lui tous les besoins, ne tient pas, par son ame , a des créatures d'un ordre supérieur; si la nature, qui a fait ressortir sur la terre l'immensité de ses productions h un être nu, sans instinct, et a qui il faut plusieurs années d'apprentissage pour apprendre seulement a marcher, Tamis, dès sa naissauce , dans l'alternative d'en étudier les qualités, ou de périr; et si elle ne s'est pas réservé quelque moyen extraordinaire devenir a son secours , au milieu des maux de toute espèce qui traversent son existence jusque parmi ses semblables.

En parcourant ces passages qui unissent les différents règnes, et qui étendent leurs limites a des l égions qui nous sont encore inconnues, nous n'adopterons pas l'opinion de ceux qui croient que les ouvrages de la nature étant les résultats de toutes les combinaisons possibles, toutes les manières d'exister doivent s'y rencontrer. « Vous y trouve- » rez l'ordre, disent-ils, et en même temps le dés- » ordre. Jetez d'une infinité de manières les carac- » tèresde l'alphabet, vous en formerez Y Iliade, et » des poèmes même supérieurs à Y Iliade; mais » vous aurez en même temps une infinité d'assem- » blages informes. » Nous adoptons cette comparaison, en observant cependant que la supposition des vingt-quatre lettres de l'alphabet renferme déjà une idée d'ordre, qu'on est forcé d'admettre pour établir l'hypothèse même du hasard. Si donc les jets multipliés de ces vingtquatre lettres donnaient en effet une infinité de poèmes bons et mauvais , combien les principes bien plus nombreux de l'existence en elle-même, tels que les éléments, les couleurs, les surfaces, les formes, les profondeurs, les mouvements, produiraient de diverses manières d'exister! Quand on ne prendrait qu'une centaine de modifications de chaque combinaison primordiale de la matière, on aurait, au moins, les passages généraux des différents règnes. On verrait des plantes marcher avec des pieds comme les animaux, des animaux

gces d'étcclricilé ; et c'est alors que les pécheurs les frappent avec îles harpons, et les entraînent sur le rivage. ( A. -M.)

fixés à la terre avec des racines comme les plantes, des rochers avec des yeux , des herbes qui ne végéteraient qu'en l'air. Les principaux intervalles des sphères de l'existence seraient remplis ; mais tout ce qui est possible n'existe pas. Il n'y a d'existant que ce qui est utile relativement à l'homme. Le même ordre qui règne dans l'ensemble des sphères subsiste dans les parties de chacun des individus qui les composent. 11 n'y en a aucun qui ait dans ses organes quelque excès ou quelque défaut. Leurs convenances sont si sensibles, et elles ont des caractères si frappants, que si l'on montre à un habile naturaliste quelque représentation de plante ou d'animal qu'il n'ait jamais vu , il pourra juger , à l'harmonie de ses parties, si elle est faite d'après l'imagination , ou d'après la nature. Un jour, des élèves de botanique, voulant éprouver le savoir du célèbre Bernard de Jussieu , lui présentèrent une plante qui n'était point dans l'école du Jardin du roi, en le priant d'en déterminer le genre et l'espèce. Dès qu'il y eut jeté les yeux, il leur dit : « Cette plante est » composée artificiellement ; vous en avez pris les » feuilles de celle-ci, la tige de celle-là, et la Heur » de cette autre. » C'était la vérité. Ils avaient cependant rassemblé, avec le plus grand art, les parties de celles qui avaient le plus d'analogie. J'ose assurer que, par la méthode que je présenterai, la science peut aller beaucoup plus loin, et déterminer, à la vue d'une plante étrangère, la nature du sol où elle croît , si elle est d'un pays chaud ou d'un. pays froid, de montagne ou aquatique; et peut-être même les espèces d'animaux auxquels elle est particulièrement affectée.

En étudiant ces lois , dont la plupart sont inconnues ou négligées, nous en détruirons d'autres qui ne sont fondées que sur des observations particulières qu'on a rendues trop générales. Telles sont, par exemple, celles-ci : que le nombre et la féconditédesêtressonten raison in versede leur grandeur, et que le temps de leur dépérissement est proportionné à celui de leur accroissement. Nous ferons voir qu'il y a des mousses moins fécondes que les sapins, et des coquillages moins nombreux que les baleines; tel est, entre autres, le marteau. Il y a des animaux qui croissent fort vite, et qui dépérissent fort lentement ; tels sont la plupart des poissons. Nous ne nous lasserons pas de prouver que la durée, la force, la grandeur, la fécondité, la forme de chaque être, sont proportionnées d'une manière admirable, non-seulement à son bonheur particulier , mais au bonheur général de tous , d'où résulte celui du genre humain. Nous détrui-

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) jons aussi ces analogies si communes que l'on tire [lu sol et du climat , pour expliquer toutes les opé- ) jations de la nature par des causes mécaniques, ^ En taisant voir qu'elle y fait naître souvent les a iégétaux et les animaux dont les qualités y sont le t |)lus opposées. Les plantes tubulées et les plus û- lèches , comme les roseaux , les joncs , ainsi que les k Rouleaux , dont l'écorce , semblable à un cuir \ )assé à l'huile, est incorruptible à l'humidité, « Toissent sur le bord des eaux, comme des bateaux H- )ropres à les traverser. Au contraire, les plantes un es plus grasses et les plus humides viennent dans e- es lieux les plus secs; telles que les aloès, les cierùt !;es du Pérou, et les lianes pleines d'eau, qu'on ne •n rouve que dans les rochers arides de la zone tor- 30 jide, où elles sont placées comme des fontaines ii- jégétales. Les instincts mêmes des animaux pard bissent moins ordonnés a leur utilité propre qu'a lil belle de l'homme, et sont tantôt d'accord, tantôt en at Apposition avec la nature du sol qu'ils habitent. y [Le porc gourmand se plaît a vivre dans les fanges si lont il devait nettoyer l'habitation de l'homme ; et « |e chameau sobre, à voyager dans les sables arides )t ïe l' Afrique, inaccessibles sans lui aux voyageurs. d| Les appétits de ces animaux ne naissent point des s lieux qu'ils habitent; car l'autruche, qui vit dans t les mêmes déserts que le chameau , est encore plus forace que le porc. Aucune loi de magnétisme, de pI pesanteur, d'attraction, d'électricité, de chaleur la )u de froid, ne gouverne le monde. Ces prétends lues lois générales ne sont que des moyens partij. ïuliers. Nos sciences nous trompent, en supposant {M la nature une fausse Providence. Elles mettent à a vérité des balances dans ses mains ; mais ce ne ,. |>ont pas celles de la justice, ce sont celles du com- ,j Imerce. Elles ne pèsent que des sels et des masses, it elles mettent de côté la sagesse, l'intelligence et I a bonté. Elles ne craignent pas d'écarter du cœur h le l'homme le sentiment des qualités divines qui ui donne tant de force, et de rassembler sur son îsprit des poids et des mouvements qui l'acca- , oient. Elles mettent en opposition les carrés des | ;emps et des vitesses, et elles négligent ces com- ' sensations admirables avec lesquelles la nature est tenue au secours de tous les êtres , en donnant les plus ingénieuses aux plus faibles, les plus aboniantes aux plus pauvres, et en les réunissant . toutes sur le genre humain , sans doute comme sur l'espèce la plus misérable.

Nous ne pouvons connaître que ce que la nature nous fait sentir , et nous ne pouvons juger de ses ouvrages que dans le lieu et dans le temps où elle înous les montre, Tout ce que nous nous figurons

au-delà ne nous présente que contradiction, doute, erreur ou absurdité ; je n'en excepte pas même les plans de perfection que nous imaginons. Par exemple, c'est une tradition commune a tous les peuples, appuyée sur le témoignage de l'Écriture sainte, et fondée sur un sentiment naturel , que nous avons vécu dans un meilleur ordre de choses , et que nous sommes destinés à un autre qui doit le surpasser. Cependant nous ne pouvons rien dire ni de l'un ni de l'autre ; il nous est impossible de rien retrancher ou de rien ajoutera celui où nous vivons , sans empirer notre situation. Tout ce que la nature y a mis est nécessaire : la douleur et la mort même sont des témoignages de sa bonté. Sans la douleur, nous nous briserions à chaque pas sans nous en apercevoir ; sans la mort, de nouveaux êtres ne pourraient renaître dans le monde; etsi l'on suppose que ceux qui existent maintenant pouvaient être éternels, leur éternité entraînerait la ruine des générations, de la configuration des deux sexes, et de toutes les relations de l'amour conjugal, filial et paternel, c'est-à-dire de tout le système du bonheur actuel. En vain nous allons chercher dans nos berceaux les archives que le tombeau nous refuse: le passé comme l'avenir couvre nos mystérieuses destinées d'un voile impénétrable. En vain nous y portons la lumière qui nous éclaire, et nous cherchons, dans l'origine des choses, les poids, les temps et les mesures que nous trouvons dans leur jouissance ; mais l'ordre qui les a produites n'a eu , par rapporta Dieu, ni temps, ni poids, ni mesure. Les divisions de la matière et du temps n'ont été faites que pour l'homme circonscrit, faible et passager. L'univers, disait Newton, a été jeté d'un seul jet. Nous cherchons une jeunesse à ce qui a toujours été vieux, une vieillesse à ce qui est toujours jeune, des germes aux espèces, des naissances aux générations, des époques a la nature; mais quand la sphère où nous vivons sortit de la main divine de son auteur, tous les temps, tous les âges, toutes les proportions s'y manifestèrent a la fois. Pour que l'Etna pût vomir ses feux, il fallut à la construction de ses fourneaux des laves qui n'avaient jamais coulé ; pour que l'Amazone pût rouler ses eaux a travers l'Amérique , les Andes du Pérou durent se couvrir de neiges que les vents d'orient n'y avaient point encore accumulées. Au sein des forêts nouvelles naquirent des arbres antiques, afin que les insectes et les oiseaux pussent trouver des aliments sous leurs vieilles écorces. Des cadavres furent créés pour les animaux carnassiers. Il dut naître dans tous les règnes des êtres jeunes , vieux, vivants, mourants. Toutes les parties de

ÉTUDE PREMIÈRE

cette immense fabrique parurent à la fois; et si elle eut un échafaud, il a disparu pour nous.

Que d'autres étendent les bornes de nos sciences, je me croirai plus utile si je peux fixer celles de notre ignorance. Nos lumières , comme nos vertus, consistent a descendre, et notre force à sentir notre faiblesse. Si je ne suis pas la route que la nature s'est réservée, au moins je marcherai dans celle que l'homme doit parcourir : c'est la seule qui lui présente des observations faciles, des découvertes utiles , des jouissances de toute espèce, sans instrument, sans cabinet, sans métaphysique et sans système.

Pour nous convaincre de son agrément, ordonnons, d'après notre méthode, quelques groupes avec les sites, les végétaux et les animaux les plus communs de nos climats. Supposons le terroir le plus ingrat, un écueil sur nos côtes, à l'embouchure d'un fleuve escarpé du côté de la mer , et en pente douce de celui de la terre. Que, du côté de la mer, les flots couvrent d'écume ses roches revêtues de varechs , de fucus et d'algues de toutes les couleurs et de toutes les formes, vertes, brunes, purpurines, en houppes et enguirlandes, comme j'en ai vu sur les côtes de Normandie à des roches de marne blanche que la mer détache de ses falaises ; que du côté du fleuve on voie, sur son sable jaune, un gazon fin mêlé d'un peu de trèfle, et ça et la quelques touffes d'absinthe marine ; mettons-y quelques saules, non pas comme ceux de nos prairies, mais avec leur crue naturelie, et semblables a ceux que j'ai vus sur les bords de la Sprée, aux environs de Berlin , qui avaient une large cime et plus de cinquante pieds de hauteur; n'y oublions pas l'harmonie des différents âges, si agréable à rencontrer dans toute espèce d'agrégation, mais surtout dans celle des végétaux; qu'on voie de ces saules, lisses et remplis de suc, dresser en l'air leurs jeunes rameaux, et d'autres bien vieux, dont la cime soit pendante et les troncs caverneux; ajoutons-y leurs plantes auxiliaires, telles que des mousses vertes et des lichens dorés qui marbrent leurs écorces grises, et quelques uns de ces convoi vulus appelés chemises de Notre- Dame, qui se plaisent à grimper sur leur tronc et à en garnir les branches , «ans fleurs apparentes, de leurs feuilles en cœur et de leurs fleurs évidées en cloches blanches comme la neige: mettons-y les habitants naturels au saule et a ses plantes, leurs papillons, leurs mouches, leurs scarabées et leurs autres insectes, avec les volatiles qui leur font la guerre, tels que les demoiselles aquatiques, polies comme l'acier bruni , qui les attrapent en l'air ;

des bergeronnettes qui les poursuivent a terre en hochant la queue, et des martins-pêchenrs qui les prennent à fleur d'eau : vous verrez naître d'une seule espèce d'arbre une multitude d'harmonies

agréables.

Cependant elles sont encore imparfaites. Opposons au saule l'aune qui se plaît comme lui sur les bords des fleuves, et qui, par sa forme, pareille1 à celle d'une longue tour, son feuillage large, s| verdure sombre, sesracinescharnues, faites comme} des cordes qui courent le long des rivages dont elles lient les terres, contraste en tout avec la masscj étendue, la feuille légère, la verdure frappée de blanc et les racines pivotantes du saule ; ajoutons-^1 les individus de l'aune de différents âges, qui s'é^ lèvent comme autant d'obélisquesde verdure ,avcj leurs plantes parasites, telles que des capillaires! qui rayonnent en étoile sur leur tronc humide, d< longues scolopendres qui pendent de leurs rameau}! jusqu'à terre, et les autres accessoires en insecte,1 et en oiseaux, et môme en quadrupèdes, qui cou! trastent probablement en formes, en couleurs, cr allures et en instincts avec ceux du saule : nou aurons, avec deux genres d'arbres, un concert ra vissant de végétaux et d'animaux. Si nous celai rons ces bosquets des premiers rayons de l'aurore nous verrons à la fois des ombres fortes et des om bres transparentes se répandre sur le gazon , un verdure sombre et une verdure argentée se décou per sur l'azur des cieux, et leurs doux reflets, cou fondus ensemble, se mouvoir au sein des eauj Supposons-y (ce que ne peut rendre ni la peintur ni la poésie) l'odeur des herbes et même celle del marine, le frémissement des feuilles, le bourdon nementdes insectes, le chant matinal des oiseaux le murmure sourd et entremêlé de silence des flol qui se brisent sur le rivage, et les répétitions qu : les échos font au loin de tous ces bruits qui, se pei | dant sur la mer, ressemblent aux voix desnéréides ah! si l'amour ou la philosophie vous porte dan cette solitude, vous y trouverez un asile plus dou à habiter que les palais des rois.

Voulez-vous y faire naître des sensations d'u autre ordre, et entendre des passions et des s©$ timents sortir du sein des rochers? qu'au milieji de cet écueil s'élève le tombeau d'un homm vertueux et infortuné , et qu'on y lise ces mots Ici repose J.-J. Rousseau.

Voulez- vous augmenter l'impression de ce tJ bleau, sans toutefois en dénaturer le sujet ? EloJj gnez le lieu , le temps et le monument. Que cetl île soit celle de Lemnos, les arbres de ces bosque des lauriers et des oliviers sauvages, et ce lomhea

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elui de Philoctète. Qu'on y voie la grotte où ce jrand homme vécut abandonné des Grecs qu'il ivait servis, son pot de bois, les lambeaux dont il e couvrait, l'arc et les flèches d'Hercule qui renersèrent tant de monstres dans ses mains, et dont \ se blessa lui-même : vous éprouverez à la fois eux grands sentiments, l'un physique qui s'accroît I mesure qu'on s'approche des ouvrages de la nas ure , parceque leur beauté ne se développe que >ar l'examen ; l'autre moral qui augmente à me- ! ure qu'on s'éloigne des monuments de la vertu, s mrceque faire du bien aux hommes, et n'être plus ! i leur portée, est une ressemblance avec la Divi- . ité.

Que serait-ce donc si nous jetions un coup d'ceil jur les harmonies générales de ce globe? En ne (|ious arrêtant qu'a celles qui nous sont les mieux (jonnues, voyez comme le soleil environne conijitamment de ses rayons une moitié de la terre, I, > andis que la nuit couvre l'autre de son ombre, [ÇCombien de contrastes et d'accords résultent de leurs oppositions versatiles ! 11 n'y a pas un point lies deux hémisphères où ne paraissent tour a tour -âne aube , un crépuscule, une aurore, un midi , j)bn occident chargé de feux, et une nuit tantôt ^constellée , tantôt ténébreuse. Les saisons s'y doni jient la main comme les heures du jour. Le prini temps, couronné de fleurs, y devance le char du ( soleil; l'été l'environne de ses moissons, et l'automne le suit avec sa corne chargée de fruits. En , jyain l'hiver et la nuit , retirés sur les pôles du i monde , veulent donner des bornes a sa magnifique i [carrière ; en vain ils élèvent du sein des mers (australes et boréales de nouveaux continents qui , but leurs vallées , leurs montagnes et leurs clartés : ( le père du jour renverse de ses flèches de feu ces |i /Ouvrages fantastiques , et, sans sortir de son trône, m reprend l'empire de l'univers. Rien n'échappe m sa chaleur féconde. Du sein de l'Océan, il élève i jdans les airs les fleuves qui vont couler dans les deux mondes. Il ordonne aux vents de les distribuer sur les îles et sur les continents. Ces invisi- ■

i jbles enfants de l'air les transportent sous mille iformes capricieuses. Tantôt ils les étendent dans le ijciel comme des voiles d'or etdes pavillons de soie; tantôt ils les roulent en forme d'horribles dragons et de lions rugissants , qui vomissent les feux du tonnerre. Ils les versent sur les montagnes d'autant I de manières différentes , en rosées , en pluies , en i -grêles, en neiges , en torrents impétueux. Quelque bizarres que paraissent leurs services, chaque i partie de la terre n'en reçoit tous les ans que sa ; portion d'eau accoutumée. Chaque fleuve remplit

son urne , et chaque naïade sa coquille. Chemin faisant , ils déploient sur les plaines liquides de la mer la variété de leurs caractères. Les uns rident a peine la surface de ses flots; les autres les sillonnent en ondes d'azur; d'autres les bouleversent en mugissant , et couvrent d'écume les hauts promontoires. Chaque lieu a ses harmonies qui lui sont propres, et chaque lieu les présente tour a tour. Parcourez a votre gré un méridien ou un parallèle, vous y trouverez des montagnes a glace et des montagnes a feu , des plaines de toutes sortes de niveaux, des collines de toutes les courbures, des îles de toutes les formes , des fleuves de tous les cours : les uns qui jaillissent et semblent sortir du centre de la terre ; d'autres qui se précipitent en cataractes, et paraissent tomber des nues. Cependant ce globe agité de tant de mouvements, et chargé de poids en apparence si irréguliers , s'avance d'une course ferme et inaltérable à travers l'immensité des cieux.

Des beautés d'un autre ordre décorent son architecture, et le rendent habitable aux êtres sensibles. Une ceinture de palmiers, auxquels sont suspendus la datte et le coco, l'entoure entre les brûlants tropiques , et des forêts de sapins moussus le couronnent sous les cercles polaires. D'autres végétaux s'étendent , comme des rayons , du midi au nord, et viennent expirer à différents degrés. Le bananier s'avance depuis la ligne jusqu'aux bords de la Méditerranée. L'oranger passe la mer , et borde de ses fruits dorés les rivages méridionaux de l'Europe. Les plus nécessaires , comme le blé et les graminées, pénètrent le plus loin , et, forts de leur faiblesse , s'étendent à l'abri des vallées , depuis les bords du Gange jusqu'à ceux de la mer Glaciale. D'autres , plus robustes , partent des rudes climats du nord , s'avancent sur les croupes du Taurus , et arrivent, a la faveur des neiges , jusque dans le sein de la zone torride. Les sapins et les cèdres couronnent les montagnes de l'Arabie et du royaume de Cachemire, et voient à leurs pieds les plaines brûlantes d'Aden et de Lahor , où se recueillent la datte et la canne à sucre. D'autres arbres, ennemis à la fois du chaud et du froid, ont leur centre dans les zones tempérées. La vigne languit en Allemagne et au Sénégal. Le pommier , l'arbre de ma patrie, n'a jamais vu le soleil à plomb sur sa tête, ou, décrivant autour de lui le cercle entier de l'horizon, mûrir ses beaux fruits. Mais chaque sol a sa Flore et sa Porno ne. Les rochers , les marais , les vases , les sables , ont des végétaux qui leur sont propres ; les écueils mêmes de la mer sont fertiles. Le cocotier ne se plaît que sur les sa-

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bles marias , où il laisse pendre ses fruits pleins de lait au-dessus des flots salés. D'autres plantes sont ordonnées aux vents , aux saisons et aux heures du jour avec tant de précision , que Linnée en avait formé des almanacbs et des horloges botaniques. Qui pourrait décrire la variété infinie de leurs figures? Que de berceaux, de voûtes, d'avenues, de pyramides de verdure chargées de fruits , offrent de ravissantes habitations ! Que d'heureuses républiques vivent sous leurs tranquilles ombrages ! Que de banquets délicieux y sont préparés ! Rien n'en est perdu. Les quadrupèdes en mangent les tendres feuillages , les oiseaux les semences, d'autres animaux les racines et les écorces. Les insectes en ont la desserte : leurs légions infinies sont armées de toutes sortes d'Instruments pour la recueillir. Les abeilles ont sur leurs cuisses des cuillers garnies de poil pour ramasser les poussières de leurs fleurs ; -les mouches , des pompes pour en sucer la sève; les vers, des tarières, des vilebrequins et des râpes pour en dépecer les parties solides; et les fourmis , des pinces pour en emporter les miettes. A la diversité de formes, de mœurs , de gouvernements, et aux guerres perpétuelles de tous ces animaux , vous diriez d'une multitude de nations étrangères et ennemies, qui vont bientôt s'entre-détruire. A la constance de leurs amours, a la perpétuité de leurs espèces, à leur admirable harmonie avec toutes les parties du règne végétal , vous diriez d'un seul peuple qui a sa noblesse domaniale, ses charpentiers, ses pompiers, ses artisans.

D'autres tribus dédaignent les végétaux, et sont ordonnées aux éléments, au jour , a la nuit, aux tempêtes , et aux diverses parties du globe. L'aigle confie son nid au rocher qui se perd dans la nue ; l'autruche, aux sables arides des déserts ; le flamant couleur de rose, aux vases de l'Océan méridional. L'oiseau blanc du tropique et la noire frégate se plaisent a parcourir ensemble la vaste étendue des mers, avoir du haut des airs voguer les flottes des Indes sous leurs ailes , et a circonscrire ce globe d'orient en occident, en disputant de rapidité avec le cours du soleil. Sous les mêmes latitudes , des tourterelles et des perroquets moins hardis ne voyagent que d'île en île , promenant a leur suite leurs petits , et ramassant dans les forêts des graines d'épiceries qu'ils font crouler de branche en branche. Pendant que ces oiseaux conservent une température égale sous les mêmes parallèles , d'autres la trouvent en suivant le même méridien. De longs triangles d'oies sauvages et de cygnes vont et viennent chaque année du midi au

nord, ne s'arrêtent qu'aux limites brumeuses de l'hiver , passent sans s'étonner au-dessus des cités populeuses de l'Europe , et dédaignent leurs campagnes fécondes sillonnées de blés verts au milieu des neiges, tant la liberté paraît préférable a l'abondance , même aux animaux ! D'un autre côté, des légions de lourdes cailles traversent la mer, et vont au midi chercher les chaleurs de l'été. Vers la fin de septembre , elles profitent d'un vent de nord pour quitter l'Europe ; et en battant une aile et présentant l'autre au vent , moitié voile , moitié rame, elles rasent les flots de la Méditerranée de leurs croupions chargés de graisse , et se réfugient dans les sables de l'Afrique, pour y servir de nourriture aux faméliques habitants du Zara. Il y a des animaux qui ne voyagent que la nuit. Des millions de crabes descendent , aux Antilles , des montagnes , a la clarté de la lune, en faisant son ner leurs tenailles, et offrent aux Caraïbes, sur les grèves stériles de leurs îles, leurs écailles remplies de moelles exquises. Dans d'autres saisons , au contraire , les tortues quittent la mer pour aborder aux mêmes rivages , et entassent des sachées d'œufs dans leurs sables chauds. Les glaces mêmes des pôles sont habitées. On voit dans leurs mers , et sous leurs promonloires flottants de cristal, de noires baleines chargées de plus d'huile que n'en peut donner un champ d'oliviers. Des renards, revêtus de précieuses fourrures, trouvant a vivre sur leurs rivages abandonnés du soleil ; des troupeaux de rennes y grattent la neige pour chercher les mousses , et s'avancent en bramant dans ces régions désolées de la nuit, à la lueur des aurores boréales. Par une providence admirable, les lieux les plus arides présentent I l'homme, dans la plus grande abondance, des vivres , des habits , des lampes et des foyers qu'ils n'ont pas produits.

Qu'il serait doux de voir le genre humain recueillir tant de biens, et se les communiquer en paix d'un climat a l'autre 1 Nous attendons chaque hiver que l'hirondelle et le rossignol nous annoncent le retour des beaux jours. Il serait bien plus touchant de voir des peuples éloignés arriver avec le printemps sur nos rivages, non pas au bruit de l'artillerie, comme les modernes Européens, mais au son des flûtes et des hautbois , comme les anciens navigateurs , aux premiers temps du monde. Nous verrions les noirs Indiens de l'Asie méridionale remonter comme autrefois leurs grands fleuves dans des canots de cuir; pénétrer, par les eaux du Petzora , jusqu'aux extrémités du nord, et étaler, sur les bords de la mer Glaciale,

PLAN DE L'OUVRAGE

s ; Iles richesses du Gange. Nous verrions les Indiens ii (cuivrés de l'Amérique parcourir en pirogues la ait [longue chaîne des Antilles, et d'île en île, de in (rivage en rivage, apporter, peut-être jusque l'a idans notre continent, leur or et leurs émeraudes. i](f pe longues caravanes jd'Arabes , montés sur des i (chameaux et sur des bœufs , viendraient , en suiier jvant le cours du soleil, de prairie en prairie, i l bous rappeler la vie innocente et heureuse des ai anciens patriarches. L'hiver même ne serait point iiii un obstacle à la communication des peuples. Des ij Lapons, couverts de chaudes fourrures, arriveici raient , à la faveur des neiges , dans leurs traîneaux t tirés par des rennes , et étaleraient dans nos marv chés les zibelines de la Sibérie. Si les hommes vilj vaient en paix , toutes les mers seraient naviguées,

i [toutes les terres seraient parcourues, toutes les on (productions en seraient ramassées. Qu'il serait

ii curieux d'entendre les aventures de ces voyageurs Il étrangers , attirés chez nous par la douceur de r nos mœurs! Ils ne tarderaient pas à donner à

notre hospitalité les secrets de leurs plantes, de 1, leur industrie et de leurs traditions , qu'ils cacheta ront toujours à notre commerce ambitieux. C'est ifj (parmi les membres de la vaste famille du genre i<. humain que sont épars les fragments de son hisi toire. Qu'il serait intéressant d'entendre celle de e notre antique séparation, les motifs qui déterminèrent chaque peuple a se partager sur un globe inconnu, et a traverser au hasard des montagnes qui n'avaient pas de chemins , et des fleuves qui ne portaient pas encore de noms ! Quels tableaux nous offriraient les descriptions de ces pays décorés d'une pompe magnifique, puisqu'ils sortaient des mains de la nature , mais sauvage et inutile aux besoins de l'homme sans expérience ! Ils nous .diraient quel fut l'étonnement de leurs aïeux à la vue des nouvelles plantes que leur présentait chaque nouveau climat ; les essais qu'ils en firent pour subsister ; comment ils furent aidés sans doute , dans leurs besoins et dans leur industrie, par quelque intelligence céleste touchée de leurs mal* [heurs ; comment ils s'établirent , quelle fut l'origine de leurs lois, de leurs coutumes et de leurs religions. Que d'actes de vertu, que d'amours généreux ont ennobli des déserts, et sont inconnus a notre orgueil ! Nous nous flattons, d'après i quelques anecdotes recueillies au hasard par les 1 voyageurs, d'avoir mis en évidence l'histoire des 1 nations étrangères. Mais c'est comme s'ils composaient la nôtre d'après les contes d'un matelot , ou l les récits artificieux d'un courtisan , au milieu j des méfiances de la guerre ou des corruptions du

commerce. Les lumières et les sentiments d'un peuple ne sont point renfermés dans des livres : ils reposent dans la tête et dans le cœur de ses sages, si toutefois la vérité peut avoir sur la terre quelque asile assuré. Nous les avons assez jugés : il serait plus intéressant pour nous d'en être jugés à notre tour , et d'éprouver leur surprise à la vue de nos coutumes, de nos sciences et de nos arts. S'il est doux d'acquérir des lumières , il est bien plus doux de les répandre. Le plus noble prix de la science est le plaisir de l'ignorant éclairé. Quelle joie pour nous de jouir de leur joie , de voir leurs danses dans nos places publiques , et d'entendre retentir les tambours des Tartares et les cornets d'ivoire des nègres autour des statues de nos rois ! Ah ! si nous étions bons , je me les figure , frappés de l'excessive et malheureuse population de nos villes, nous inviter à nous répandre dans leurs solitudes , à contracter avec eux des mariages, et à rapprocher par de nouvelles alliances les branches du genre humain, qui s'écartent de plus en plus, et que les passions nationales divisent encore plus que les siècles et que les climats.

Hélas! les biens nous ont été donnés en commun , et nous n'avons partagé que les maux. Partout l'homme manque de terre, et le globe est couvert de déserts. L'homme seul est exposé h la famine, et jusqu'aux insectes regorgent de biens. Presque partout il est esclave de son semblable , et les animaux les plus faibles se sont maintenus libres contre les plus forts. La nature , qui l'avait fait pour aimer , lui avait refusé des armes , et il s'en est forgé pour combattre ses semblables. Elle présente à tous ses enfants des asiles et des festins; et les avenues de nos villes ne s'annoncent au loin que par des roues et par des gibets. L'histoire de la nature n'offre que des bienfaits, et celle de l'homme que brigandage et fureur. Ses héros sont ceux qui se sont rendus les plus redoutables. Partout il méprise la main qui file ses habits, et qui laboure pour lui le sein de la terre; partout il estime qui le trompe, et révère qui l'opprime. Toujours mécontent du présent, il est le seul être qui regrette le passé et qui redoute l'avenir. La nature n'avait donné qu'à lui d'entrevoir qu'il existât un Dieu , et des milliers de religions inhumaines sont nées d'un sentiment si simple et si consolant. Quelle est donc la puissance qui a mis obstacle a celle de la nature? Quelle illusion a égaré cette raison merveilleuse d'où sont sortis tant d'arts, excepté celui d'être heureux? 0 législateurs! ne vantez plus vos lois. Ou l'homme est né pour être misérable, ou la terre, arrosée partout de

ETUDE PREMIERE

son sang et de ses larmes , vous accuse tous d'avoir méconnu celle de la nature.

Qui ne s'ordonne pas a sa pairie, sa patrie au genre humain, et le genre humain a Dieu, n'a pas plus connu les lois de la politique que celui qui, se faisant une physique pour lui seul, et séparant ses relations personnelles d'avec les éléments, la terre et le soleil, n'aurait connu les lois de la nature. C'est à la recherche de ses harmonies divines que j'ai consacré ma vie et cet ouvrage. Si , comme tant d'autres, je me suis égaré, au moins mes erreurs ne seront point fatales a ma religion. Elle seule m'a paru le lien naturel du genre humain , l'espoir de nos passions sublimes, et le complément de nos destins misérables. Heureux si j'ai pu quelquefois étayer de mon faible support sou édifice merveilleux, ébranlé aujourd'hui de toutes parts! Mais ses fondements ne portent point sur la terre , et c'est au ciel que sont attachées ses colonnes augustes. Quelque hardies que soient mes spéculations, il n'y a rien pour les méchants. Mais peutêtre plus d'un épicurien y reconnaîtra que la volupté suprême est dans la vertu ; peut-être de bons citoyens y trouveront de nouveaux moyens d'être utiles. Au moins je serai récompensé de mes travaux, si un seul infortuné, troublé par le spectacle du monde , se rassure en voyant dans la nature un père , un ami et un rémunérateur.

Tel est le vaste plan que je me proposais de remplir. J'avais ramassé pour cet objet plus de matériaux que je n'en avais besoin ; mais plusieurs obstacles m'ont empêché de les rassembler en entier. Je m'en occuperai peut-être dans des temps plus heureux. En attendant, j'en ai extrait ce qui était suffisant pour donner une idée des harmonies de la nature. Quoique mes travaux se trouvent réduits ici a de simples études, j'y ai conservé cependant assez d'ordre pour y laisser entrevoir mon plan général. C'est ainsi qu'un péristyle, des arcades à demi ruinées, des avenues de colonnes, de simples pans de murs, présentent encore aux voyageurs, dans une ile de la Grèce , l'image d'un temple antique, malgré les injures du temps et des barbares qui l'ont renversé.

D'abord, je ne change presque rien a la première partie de mon ouvrage , si ce n'est la distribution. J'y expose, en premier lieu, les bienfaits de la nature envers notre siècle , et les objections qu'on y a élevées contre la providence de son auteur. Je réponds ensuite successivement a celles qui sont tirées des désordres des éléments , des végétaux ; des animaux , des hommes, et a celles qui sont dirigées contre la nature même de Dieu. J'ose dire

que j'ai traité ces sujets sans aucune considération personnelle ni étrangère. Après avoir répondu à ces objections, j'en propose à mon tour quelques unes contre les éléments de nos sciences, que nous croyons infaillibles; et je combats ce principe prétendu de nos lumières, que nous appelons raison.

Après avoir nettoyé le champ de nos opinions dans mes premières Etudes , je tâche d'élever j dans les suivantes l'édifice de nos connaissances, j J'examine quelle est la portion de notre intelligence dû se fixe la lumière naturelle ; ce que nous en- ! tendons par beauté, ordre, vertu, et par leurs covm traires. J'en déduis l'évidence de plusieurs lois! physiques et morales, dont le sentiment est univer- s sel chez tous les peuples. Je fais ensuite l'applicat ion ! des lois physiques, non pas a l'ordre de la terre, mais à celui des plantes.

J'ai balancé beaucoup entre ces deux ordres, je 1 l'avoue. Le premier aurait présenté des relations, j'ose dire tout-a-fait neuves, utiles à la navigation, au commerce et a la géographie ; mais le second m'en a offert d'aussi nouvelles, d'aussi agréables, de plus aisées à vérifier au commun des lecteurs, de très importantes a l'agriculture, et par conséquent a un plus grand nombre d'hommes. D'ailleurs, quelques unes des relations harmoniques de ce globe se trouvent présentées dans mes réponses aux objections contre la Providence, et dans les relations élémentaires des plantes , d'une manière assez développée pour démontrer l'existence de m nouvel ordre. L'ordre végétal m'a donné de plus l'occasion de parler des relations du globe qui s'étendent directement aux animaux et aux hommes, et de toucher même quelque chose des premiers voyagea du genre humain vers les principales parties du monde.

J'applique, dans l'Elude suivante , les. lois de h nature à l'homme. J'établis des preuves de l'immortalité de l'ame et de la Divinité , non pas d'après notre raison qui nous égare si souvent, mai} d'après notre sentiment intime qui ne nous tromp( jamais. Je rapporte a ces lois physiques et morales l'origine de nos principales passions, l'amour ei l'ambition , et les causes mêmes qui en troublen les jouissances , et qui rendent nos joies si volage: et nos mélancolies si profondes. J'ose croire qu< ces preuves intéresseront par leur nouveauté e! leur simplicité.

Je pars ensuite de ces notions, pour proposeï les remèdes et les palliatifs convenables aux mam de la société, dont j'ai exposé le tableau dans le; Études qui précèdent. Je n'ai pas voulu imiter Iî plupartdenos moralistes, qui se contentent de sévit;

PLAN DE L'OUVRAGE

ontrc nos vices , ou de les tourner en ridicule, ans nous en assigner ni les causes principales , ni m remèdes; et bien moins encore nos politiques lodernes, qui les fomentent pour en tirer parti, l'ose espérer que dans cette dernière Étude , qui n'a été très agréable, il se trouvera plus d'une vue tuile à ma patrie.

; Les riches et les puissants croient qu'on est mijérable et hors du monde quand on ne vit pas omme eux ; mais ce sont eux qui , vivant loin de a nature, vivent hors du monde, lis vous trouveaient , ô éternelle beauté , toujours ancienne et

vivre seul et sans considération; et vous m'avez appris que la solitude valait mieux que le séjour des cours i et que îa liberté était préférable à la grandeur. Je m'affligeais de n'avoir pas trouvé d'épouse qui eût été la compagne de ma vie et l'objet de mon amour; et votre sagesse m'invitait a marcher vers elle, et me montrait dans chacun de ses ^ouvrages une Vénus immortelle. Je n'ai cessé d'être heureux que quand j'ai cessé de me fier à vous. 0 mon Dieu! donnez a ces travaux d'un homme, je ne dis pas la durée ou l'esprit de vie, mais la fraîcheur du moindre de vos ouvrages! Que leurs pujours nouvelle 1 ô vie pure et bienheureuse de grâces divines passent dans mes écrits, et ramènent

ous ceux qui vivent véritablement, s'ils vous cher liaient seulement au dedans d'eux-mêmes! Si ous étiez un amas stérile d'or, ou un roi victoieux qui ne vivra pas demain, ou quelque femme [trayante et trompeuse, ils vous apercevraient, t vous attribueraient la puissance de leur donner quelque plaisir. Votre nature vaine occuperait leur fanité; vous seriez un objet proportionné a leurs pensées craintives et rampantes. Mais pareeque ; ous êtes trop au dedans d'eux , où ils ne rentrent jamais, et trop magnifique au dehors, où vous vous [épandez dans l'infini , vous leur êtes un Dieu caillé". Ils vous ont perdu en se perdant. L'ordre et ja beauté même que vous avez répandus sur toutes m créatures, comme des degrés pour élever ['homme à vous, sont devenus des voiles qui vous lérobent à leurs yeux malades. Ils n'en ont plus ue pour voir des ombres. La lumière les éblouit, e qui n'est rien est tout pour eux ; ce qui est tout le leur semble rien. Cependant, qui ne vous voit >as n'a rien vu ; qui ne vous goûte point n'a janais rien senti : il est comme s'il n'était pas, et sa ie entière n'est qu'un songe malheureux. Moinême , ô mon Dieu ! égaré par une éducation rompeuse, j'ai cherché un vain bonheur dans les ystèmes des sciences, dans les armes, dans la faeur des grands, quelquefois dans de frivoles et langereux plaisirs. Dans toutes ces agitations, je mirais après le malheur , tandis que le bonheur Hait auprès de moi. Quand j'étais loin de ma parie , je soupirais après des biens que je n'y avais fras ; et 'cependant vous me faisiez connaître les jiens sans nombre que vous avez répandus sur oute la terre , qui est la patrie du genre humain, le m'inquiétais de ne tenir ni à aucun grand, ni à uicun corps; et j'ai été protégé par vous dans mille dangers où ils ne peuvent rien. Je m'attristais de

Saint Augustin , Cité de Dieu.

k Fénelon, Existence de Dieu.

mon siècle à vous, comme elles m'y ont ramené moi-même! Contre vous toute puissance est faiblesse; avec vous toute faiblesse devient puissance. Quand les rudes aquilons ont ravagé la terre, vous appelez le plus faible des vents; à votre voix le zéphyr souffle, la verdure renaît, les douces primevères et les humbles violettes colorent d'or et de pourpre le sein des noirs rochers.

ÉTUDE DEUXIÈME

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