‹ Œuvres;Chapitre 70 sur 236 · BIENFAISANCE DE LA NATURE · texte numérisé non relu

BIENFAISANCE DE LA NATURE

La plupart des hommes policés regardent la nature avec indifférence; ils sont au milieu de ses ouvrages, et ils n'admirent que la grandeur humaine. Qu'a donc de si intéressant l'histoire des hommes? Elle ne vante que de vains objets de gloire , des opinions incertaines, des victoires sanglantes, ou tout au plus des travaux inutiles. Si quelquefois elle parle de la nature , c'est pour en observer les fléaux , et pour mettre sur son compte des malheurs qui viennent presque toujours de notre imprudence. Quels soins , au contraire , cette mère commune ne prend-elle pas de notre bonheur! Elle n'a répandu ses biens d'un pôle à l'autre qu'afin de nous engager à nous réunir pour nous les communiquer. Elle nous rappelle sans cesse, malgré les préjugés qui nous divisent , aux lois universelles de la justice et de l'humanité, en mettant bien souvent nos maux dans les mains des conquérants si vantés, et nos plaisirs dans celles des opprimés , a qui nous n'accordons pas même de la pitié. Quand les princes de l'Europe furent, l'Évangile a la main, ravager l'Asie, ils nous en rapportèrent la peste , la lèpre et la petite vérole ; mais la nature montra à un derviche l'arbre du café dans les montagnes de l'Yémen, et elle fit naître a la fois nos fléaux de nos croisades, et nos délices de la tasse d'un moine mahométan. Les des-

ÉTUDE DEUXIÈME

eendants de ces princes se sont emparés de l'Amérique, et ils nous ont transmis, par cette conquête, une succession inépuisable de guerres et de maladies vénériennes. Pendant qu'ils en exterminaient les habitants a coups de canon , un Caraïbe fait fumer, en signe de paix, des matelots dans son calumet; le parfum du tabac dissipe leurs ennuis; ils en répandent l'usage par toute la terre ; et tandis que les malheurs des deux mondes viennent de l'artillerie , que les rois appellent leur dernière raison , les consolations des peuples policés sortent de la pipe d'un sauvage.

A qui devons-nous l'usage du sucre, du chocolat, de tant de subsistances agréables et de tant de remèdes salutaires? a des Indiens tout nus, à de pauvres paysans, à de misérables nègres. La bêche des esclaves a fait plus de bien que l'épée des conquérants n'afait demal; cependant, dans quelles places publiques sont les statues de nos obscurs bienfaiteurs? Nos histoires mêmes n'ont pas daigné conserver leurs noms. Mais, sans chercher au loin des preuves des obligations que nous avons a la nature, n'est-ce pas à l'étude de ses lois que Paris doit ses lumières multipliées, qui s'y rassemblent de toutes les parties de la terre , s'y combinent de mille manières, et se réfléchissent sur l'Europe en sciences ingénieuses et en jouissances de toute espèce? Où est le temps où nos aïeux sautaient de joie , quand ils avaient trouvé quelque prunier sauvage sur les rives de la Loire, ou attrapé quelque chevreuil a la course dans les vastes prairies de la Normandie? Nos terres , aujourd'hui si couvertes de moissons, de vergers et de troupeaux, ne leur fournissaient pas alors de quoi vivre ; ils erraient ça et là , vivant de chasses incertaines, et n'osant se fier à la nature. Ses moindres phénomènes leur faisaient peur; ils tremblaient a la vue d'une éclipse, d'un feu follet, d'une branche de gui de chêne. Ce n'est pas qu'ils crussent les choses de ce monde livrées au hasard ; ils reconnaissaient partout des dieux intelligents; mais, n'osant les croire bons sous des prêtres cruels, ces infortunés pensaient qu'ils ne se plaisaient que dans les larmes , et ils leur immolaient des hommes sur tel terrain peutêtre qui sert aujourd'hui d'hospice aux malheureux7.

Je suppose qu'un philosophe comme Newton leur eût donné alors le spectacle de quelques unes de nos sciences naturelles, et qu'il leur eût fait voir, avec le microscope , des forêts dans des mousses, des montagnes dans des grains de sable, des milliers d'animaux dans des gouttes d'eau, et toutes les merveilles de la nature, qui, en descendant

vers le néant , multiplie les ressources de son intel- u ligence, sans que Tceil humain puisse en aper- j cevoir le terme; qu'ensuite, leur découvrant dans ji les cieux une progression de grandeur également \ infinie , il leur eût montré , dans des planètes qu'on i aperçoit a peine , des mondes plus grands que le j nôtre , Saturne a trois cents millions de lieues de i distance; dans les étoiles, infiniment plus éloi- , gnées, des soleils qui probablement éclairent d'au- j j très mondes; dans la blancheur de la voie lactée, I des étoiles , c'est-à-dire des soleils innombrables i i semés dans le ciel comme les grains de poussière h sur la terre , sans que l'homme sache si ce sont là i seulement les préliminaires de la création : avec; quel ravissement eussent-ils vu un spectacle quej nous regardons aujourd'hui avec indifférence !

Mais je suppose plutôt que, sans la magie de nos sciences, un homme comme Fénelon se fût; présenté à eux avec sa vertu, et qu'il eût dit aux! druides : « Vous vous effrayez vous-mêmes de l'efJ » froique vous donnez aux peuples. Dieu est juste; i » il envoie aux méchants des opinions terribles qui j » réagissent sur ceux qui les répandent; mais ilj » parle à tous les hommes par ses bienfaits. Votrei » religion est de les gouverner par la crainte ; laj » mienne est de les conduire par l'amour, et d'i-j «miter son soleil, qu'il fait luire sur les bons1 » comme sur les méchants. » Qu'ensuite il leur eût j distribué les simples présents de la nature qui leur) étaient alors inconnus, des gerbes de blé, desj ceps de vigne , des brebis couvertes de laine: oh! | quelle eût été la reconnaissance de nos aïeux! M se fussent peut-être enfuis de peur devant l'inven-|l teur du télescope, en le prenant pour un esprit;! mais certainement ils eussent adoré Tau teur du j Télémaque.

Cependant ce n'est la que la moindre partie des biens dont leurs riches descendants sont redevable* à la nature. Je ne parle pas de ce nombre infini d'arts qui travaillent, dans la patrie, a leur pro-j curer des lumières et des plaisirs ; ni de cet art terrible de l'artillerie qui leur en assure la jouis- i sance, sans que son bruit trouble leur repos daf$ Paris, que pour leur annoncer des victoires; ni d< cet art nouveau et encore plus merveilleux de l'é-j lectricité, qui écarte 8 le tonnerrede leurs hôtels.1 ni du privilège qu'ils ont, dans ce siècle vénal, d< présider , dans tous les états , au bonheur des hoflM mes , lorsqu'ils croient n'avoir plus rien à craindn des puissances de la terre et du ciel.

Mais l'univers entier ne s'occupe que de leur;! plaisirs. L'Angleterre, l'Espagne, l'Italie, l'Archi-j pel, la Hongrie, toute l'Europe méridionale, ajou-

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