OBJECTIONS CONTRE LA PROVIDENCE
» Mais la discorde qui divise les animaux n'ap-
! » proche pas de celle qui agite les hommes*. D'a-
» bord plusieurs espèces d'hommes différentes, » répandues sur la terre, prouvent qu'ils ne sor- » lent pas de la même origine. 11 y en a de noirs, » de blancs , de rouges ,'de cuivrés et de cendrés.
|» Il y en a qui ont de la laine au lieu de cheveux, » d'autres qui n'ont point de barbe. Il y a des » nains et des géants. Telles sont en partie les » variétés dii genre humain } ^partout également » odieux a la nature. Nulle part elle ne le nour-
\ » rit de son plein gré. Il est le seul être sensible » qui soit forcé , pour vivre , de cultiver la terre ;
! » et comme si cette marâtre repoussait l'enfant » sorti de ses latitudes , les insectes ravagent ses » semences , les ouragans ses moissons , les bêles » féroces ses troupeaux, les volcans et les trem- » blements de terre ses villes ; et la peste, qui , de » temps en temps, fait le tour du globe , le me- » nace de l'enlever quelque jour tout entier. 11 a » dû son intelligence h ses mains, sa morale au » climat, ses gouvernements a la force, et ses re- » ligions à la peur. Le froid lui donne de l'éner- » gie ; la chaleur la lui ôte. Libre et guerrier dans
, » le nord , il est lâche et esclave dans les tropi- » ques. Ses seules lois naturelles sont ses pas- » sions. Eh! quelles autres lois chercherait-il? Si » elles le jettent dans quelque égarement , la na-
; » ture , qui les lui a données , n'en est-elle pas » complice? Mais il ne les ressent que pour » ne les jamais satisfaire. La difficulté de subsis- » ter, les guerres, les impôts, les préjugés, les » calomnies , les ennemis irréconciliables , les » amis perfides , les femmes trompeuses , quatre » cents sortes de maladies du corps, celles de l'es- » prit ^ et plus cruelles et en plus grand nombre , » en font le plus misérable animal qui soit jamais » venu à là lumière. Il vaudrait mieux qu'il ne fût » jamais né. Partout il est la victime de quelque » tyran. Les autres animaux ont au moins les » moyens de fuir ou de combattre; mais l'homme » a été jeté au hasard sur la terre , sans asile , sans » griffes , sans gueule , sans légèreté , sans instinct, » et presque sans peau ; et comme si ce n'était pas » assez d'être persécuté par toute la nature, il est » en guerre avec sa propre espèce. En vain il cher-
i» cherait à s'en défendre; la vertu vient le lier, » afin que le crime l'égorgé à son aise. Il faut qu'il m souffre et qu'il se taise. Quelle est, après tout, » celte vertu dont il fait tant de bruit? une com- » binaison de son imbécillité , un résultat de son
* Dans l'Étude VII.
» tempérament. De quelles illusions se nourrit- » elle? d'opinions absurdes, appuyées par les » seuls sophismes d'hommes trompeurs, qui ont » acquis un pouvoir suprême en recommandant » l'humilité , et des richesses immenses en prê- » chant la pauvreté. Tout meurt avec nous. Pre- » nons du passé notre expériënce de l'avenir : » nous n'étions rien avant de naître, nous ne se- » rons rien après la mort. L'espoir de nos vertus » est d'invention humaine; et l'instinct de nos » passions, d'institution divine.
» Mais il n'y a point de Dieu \ S'il y en avait » un, il serait injuste. Quel est l'être tout puis- » sant et bon qui aurait environné de tant de )) maux l'existence de ses créatures , et qui aurait » voulu que la vie des unes ne se soutînt que par » la mort des autres? Tant de désordres prouvent » qu'il n'y en a point : c'est la crainte qui l'a fait. » Oh ! que le monde a dû être étonné de cette idée » métaphysique , quand le premier homme , ef- » frayé, s'avisa de s'écrier qu'il y avait un Dieu! » Eh ! qu'est-ce qui aurait fait Dieu ? pourquoi se- » rait-il Dieu ? Quel plaisir aurait-il dans ce cercle » perpétuel de misères, de renaissances et de » morts?" »
ÉTUDE QUATRIÈME