TIRÉES DES DÉSORDRES DU REGNE VÉGÉTAL
La terre est , dit-on , un jardinier fort mal ordonij. Des hommes d'esprit, qui n'ont point voyagé, s! sont plu à nous la peindre sortant des mains de Inature, comme si les géants y eussent combattu, ij nous ont représenté ses fleuves vaguant ça et if, ses marais fangeux, les arbres de ses forêts n versés, ses campagnes couvertes de roches, de jjhces et d'épines, tous ses chemins rendus imjlatiquables, toutes ses cultures devenues l'effort a génie. J'avoue que ces tableaux , quoique pitttesques, m'ont quelquefois attristé , parcequ'ils À donnaient de la méfiance de l'auteur de la naife. On avait beau supposer d'ailleurs que l'homy était comblé de ses bienfaits, il avait oublié un d| nos premiers besoins en négligeant de pren- 'tliî soin de notre habitation.
1 Mais , en y réfléchissant, il m'a paru que non- Vilement la nature avait fait un jardin magnifiée du monde entier, mais encore qu'elle en avait, pjir ainsi dire, placé plusieurs les uns sur les auffitis, pour embellir le même sol de ses plus charmies harmonies.
1 Dans nos climats tempérés, on voit se développa, dès les premiers jours d'avril, au milieu des snbres forêts, les réseaux de la pervenche, et feu de Y anemonanemorosa, qui recouvrent d'un !g tapis vert et lustré les mousses et les feuilles (>séchées par Tannée précédente. Cependant, à Bernardin.
l'orée des bois, on voit déjà fleurir les primevères, les violettes et les marguerites , qui bientôt disparaissent en partie, pour faire place , en mai, à l'hyacinthe bleue, à la croisette jaune qui sent le miel, au muguet parfumé, si aimé des amants, au genêt doré , au bassinet doré et vernissé , et aux trèfles rouges et blancs, si bien alliés aux graminées. Bientôt les orties blanches et jaunes , les fleurs du fraisier , celles du sceau de Salomon , sont remplacées par les coquelicots et les bluets, qui éclosent dans des oppositions ravissantes ; les églantiers épanouissent leurs guirlandes fraîches et variées, les fraises se colorent, les chèvrefeuilles parfument les airs ; oii voit ensuite les vipérines d'un bleu pourpré, les bouillons blancs avec leurs longues quenouilles de fleurs soufrées et odorantes, les scabicuses battues des vents, les ansérines, les champignons et les asclépias qui restent bien avant dans l'hiver, où végètent des mousses de la plus tendre verdure.
Toutes ces fleurs paraissent successivement sur la même scène. Le gazon , dont la couleur est uniforme, sert de fond a ce riche tableau. Quand ces plantes ont fleuri et donné leurs graines , la plupart s'enfoncent et se cachent, pour renaître avec d'autres printemps. 11 y eu a qui durent toute l'année, comme la pâquerette et le pissenlit; d'autres s'épanouissent pendant cinq jours, après lesquels elles disparaissent entièrement: ce sont les éphémères de la végétation.
Les agréments de nos forêts ne le cèdent pas à ceux de nos champs. Si les bois ne renouvellent point leurs arbres avec les saisons, chaque espèce présente, dans le cours de l'année, les progrès de la prairie. D'abord les buissons donnent leurs fleurs ; les chèvrefeuilles déroulent leur tendre verdure ; l'aubépine parfumée se couronne de nombreux bouquets; les ronces laissent pendre leurs grappes d'un bleu mourant ; les merisiers sauvages embaument les airs, et semblent couverts de neige au milieu du printemps ; les néfliers entr'ouvrenl leurs larges fleurs aux extrémités d'un rameau cotonneux ; les ormes donnent leurs fruits ; les hêtres développent leurs superbes feuillages; et enfin le chêne majestueux se couvre le dernier de ses feuilles épaisses, qui doivent résister à l'hiver.
Comme dans les vertes prairies les fleurs se détachent du fond par l'éclat de leurs couleurs, de même les rameaux fleuris des arbrisseaux se détachent du feuillage des grands arbres. L'hiver présente de nouveaux accords ; car alors les fruits noirs du troëne, la mûre d'un bleu sombre, le
ETUDE CINQUIÈME
fruit de corail de l'églantier, la baie do myrtille , brillent souvent au sein des neiges, et offrent aux petits oiseaux leur nourriture, et un asile pendant la saison rigoureuse. Mais comment exprimer les ravissantes harmonies des vents qui agitent le sommet des graminées , et changent la prairie en une mer de verdure et de fleurs; et celles des forêts, où les chênes antiques agitent leurs sommets vénérables ; le bouleau, ses feuilles pendantes ; et les sombres sapins, leurs longues flèches toujours vertes? Du sein de ces forêts s'échappent de doux murmures , et s'exhalent mille parfums qui influent sur les qualités de l'air. Le matin , au lever de l'aurore , tout est chargé de gouttes de rosée qui argentent les flancs des collines et les bords des ruisseaux; tout se meut au gré des vents ; de longs rayons de soleil dorent les cimes des arbres et traversent les forêts. Cependant des êtres d'un autre ordre, des nuées de papillons peints de mille couleurs, volent sans bruit sur les fleurs ; ici l'abeille et le bourdon murmurent ; la des oiseaux font leurs nids - les airs retentissent de mille chansons d'a-
mour. Les notes monotones du coucou et de la tourterelle servent de basse aux ravissants concerts du rossignol , et aux accords vifs et gais de la fauvette. La prairie a aussi ses oiseaux : les cailles, qui couvent sous les herbes ; les alouettes, qui s'élèvent vers le ciel , au-dessus de leurs nids. On entend de tous côtés les accents maternels ; on respire l'amour dans les vallons , dans les bois , dans les prés. Oh ! qu'il est doux alors de quitter les cités, qui ne retentissent que du bruit des marteaux des ouvriers et de celui des lourdes charrettes, ou des carrosses qui menacent l'homme de pied, pour errer dans les bois , sur les collines , au fond des vallons, sur des pelouses plus douces que les tapis de la Savonnerie , et qu'embellissent chaque jour de nouvelles fleurs et de nouveaux parfums 1
Mais si nous considérons la nature dans les autres climats, nous verrons que les inondations des fleuves , telles que celles de l'Amazone , de l'Orénoque, et de quantité d'autres, sont périodiques : elles fument les terres qu'elles submergent. On sait d'ailleurs que les bords de ces fleuves étaient peuplés de nations avant les établissements des Européens : elles tiraient beaucoup d'utilité de leurs débordements, soit par l'abondance des pêches, soit par les engrais de leurs champs. Loin de les considérer comme des convulsions de la nature, elles les regardaient comme des bénédictions du ciel, ainsi que les Égyptiens considéraient les inondations du Nil. Était-ce donc un spectacle si dé
plaisant pour elles, de voir leurs profondes forêts coupées de longues allées d'eau qu'elles pouvaient parcourir sans peine, en tous sens, dans leurs pirogues , et dont elles recueillaient les fruits avec la. m plus grande facilité ? Quelques peuplades même , comme celles de l'Orénoque, déterminées par ces avantages, avaient pris l'usage étrange d'habitei le sommet des arbres , et de chercher sous leui feuillage, comme les oiseaux, des logements, de; vivres et des forteresses. Quoi qu'il en soit, la plir part d'entre elles n'habitaient que les bords de| fleuves, et les préféraient aux vastes déserts qu1 les environnaient, et qui n'étaient point expose! aux inondations.
Nous ne voyons l'ordre que la où nous voyou! notre blé. L'habitude où nous sommes de resser rer dans des digues le canal de nos rivières , <j sabler nos grands chemins , d'aligner les allées c nos jardins, do tracer leurs bassins au cordeau d'équarrir nos parterres , et même nos arbreî nous accoutume à considérer tout ce qui s'écarj de notre équerre comme livré à la confusion. Ma) c'est dans les lieux où nous avons mis la main qil l'on voit souvent un véritable désordre. Nous fcj sons jaillir des jets d'eau sur des montagnes ; no I plantons des peupliers et des tilleuls sur des 1 Chère ; nous mettons des vignobles dans des valléil
et des prairies sur des collines. Pour peu que travaux soient négligés, tous ces petits nivcllemei sont bientôt confondus sous le niveau général ff continents , et tontes ces cultures humaines dis) I raissent sous celles de la nature. Les pièces d'(| se changent en marais, les murs de charmilles]! hérissent, tous les berceaux s'obstruent, toutes j avenues se ferment; les végétaux naturels a il que sol déclarent la guerre aux végétaux étri gers ; les chardons étoiles et les vigoureux vert cum étouffent sous leurs larges feuilles les gaz) anglais ; des foules épaisses de graminées et trèfles se réunissent autour des arbres de Judli les ronces de chien y grimpent avec leurs crochj comme si elles y montaient a l'assaut ; des ton! d'orties s'emparent de l'urne des naïades, et forêts de roseaux , des forges de Vulcain ; des i ques verdâtres de mnium rongent les visages Vénus , sans respecter leur beauté. Les arl même assiègent le château ; les cerisiers sai ges, les ormes, les érables montent sur sesc bles, enfoncent leurs longs pivots dans ses fron élevés, et dominent enfin sur ses coupoles org1 leuses. Les ruines d'un parc ne sont pas moin; gnes des réflexions du sage que celles des er res : elles montrent également combien le pou
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i l'homme est faible quand il lutte contre celui | la nature.
! Je n'ai pas eu le bonheur , comme les premiers jàrins qui découvrirent des îles inhabitées, de voir ;s terres sortir, pour ainsi dire, de ses mains; ais j'en ai vu des portions assez peu altérées , !mr être persuadé que rien alors ne devait égaler urs beautés virginales. Elles ont influé sur les remières relations qui en ont été faites, et elles ont répandu une fraîcheur , un coloris , et je ne lis quelle grâce naïve qui les distinguera toujours lantageusement , malgré leur simplicité , des Inscriptions savantes qu'on en a faites dans les îrniers temps. C'est a l'influence de ces premiers ipects que j'attribue les grands talents des premiers écrivains qui ont parlé de la nature , et l'eniousiasme sublime dont Homère et Orphée ont ImpH leurs poésies. Parmi les modernes, l'histo- |en de l'amiral Anson , Cook, Banks, Solander, I quelques autres, nous ont décrit plusieurs de Is sites naturels dans les îles de ïinian, de Masso, 3 Juan-Fernandez et de Taïti , qui ont ravi tous is gens de goût , quoique ces îles eussent été décidées en partie par les Indiens et par les Espamls.
I Je n'ai vu que des pays fréquentés par les Eubpéens, et désolés par la guerre ou par l'esclavage; :j bis je me rappellerai toujours avec plaisir deux : je ces sites , l'un en-deçà du tropique du Capriorne , l'autre au-delà du 60e degré nord. Malgré I: lion insuffisance , je vais essayer d'en tracer une i jsquisse, afin de donner au moins une idée de la 1 Unière dont la nature dispose ses plans dans des I limais aussi opposés.
li î Le premier était une partie alors inhabitée de Ile-de-France , de quatorze lieues d'étendue , qui ft (l'en parut la plus belle portion , quoique les noirs larrons, qui s'y réfugient, y eussent coupé s sur si is rivages de la mer , des lataniers avec lesquels ]i s fabriquent des ajoupa , et dans les montagnes , 10f es palmistes dont ils mangent les sommités, et 8|] es lianes dont ils font des filets pour la pèche. Ils ,if jégradent aussi les bords des ruisseaux en y fouil- (jf; imt les oignons des nymphœa, dont ils vivent, et eux mêmes de la mer, dont ils mangent sans exeption toutes les espèces de coquillages, qu'ilsîaisent ça et la sur les rivages par grands amas brûlés, lalgré ces désordres, cette portion de l'île avait onservé des traits de son antique beauté. Elle est xposée au vent perpétuel du sud-est, qui empêhe les forêts qui la couvrent de s'étendre jusqu'au »ord de la mer ; mais une large lisière de gazon l'un beau vert gris, qui l'environne, en facilite la
communication tout autour, et s'harmonie, d'un côté , avec la verdure des bois, et de l'autre avec l'azur des flots. La vue se trouve ainsi partagée en deux aspects, l'un terrestre, et l'autre maritime. Celui de la terre présente des collines qui fuient les unes derrière les autres en amphithéâtre , efc dont les contours , couverts d'arbres en pyramides, se profilent avec majesté sur la voûte des cieux. Audessus de ces forêts , s'élève comme une seconde forêt de palmistes , qui balancent au-dessus des vallées solitaires leurs longues colonnes couronnées d'un panache de palmes et surmontées d'une lance. Les montagnes de l'intérieur présentent au loin des plateaux de rochers garnis de grands arbres , et de lianes pendantes qui flottent comme des draperies au gré des vents. Elles sont surmontées de hauts pitons, autour desquels se rassemblent sans cesse des nuées pluvieuses ; et lorsque les rayons du soleil les éclairent, on voit les couleurs del'arc-encielse peindre sur leurs escarpements, et les eaux des pluies couler sur leurs flancs bruns en nappes brillantes de cristal ou en longs filets d'argent. Aucun obstacle n'empêche de parcourir les bords qui tapissent leurs flancs et leurs bases; car les ruisseaux qui descendent des montagnes présentent, le long de leurs rives, des lisières de sable, ou de larges plateaux de roches qu'ils ont dépouillés de leurs terres. De plus , ils fraient un libre passage depuis leurs sources jusqu'à leurs embouchures, en détruisant les arbres qui croîtraient dans leurs lits, et en fertilisant ceux qui naissent sur leurs bords ; et ils ménagent au-dessus d'eux , dans tout leur cours , de grandes voûtes de verdure qui fuient en perspective, et qu'on aperçoit des bords de la mer. Des lianes s'entrelacent dans les cintres de ces
voûtes , assurent leurs arcades contre les vents , et les décorent de la manière la plus agréable, en opposant a leurs feuillages d'autres feuillages, et a leur verdure des guirlandes de fleurs brillantes ou de gousses colorées. Si quelque arbre tombe de vétusté , la nature , qui hâte partout la destruction de tous les êtres inutiles , couvre son tronc de capillaires du plus beau vert et d'agarics ondés de jaune, d'aurore et de pourpre, qui se nourrissent de ses débris. Du côté de la mer , le gazon qui termine l'île est parsemé çà et là de bosquets de lataniers dont les palmes, faites en éventail et attachées à des queues souples, rayonnent en l'air comme des soleils de verdure. Ces lataniers s'avancent jusque dans la mer sur les caps de l'île, avec les oiseaux de terre qui les habitent , tandis que de petites baies, où nagent une multitude d'oiseaux de marine , et qui sont , pour ainsi dire , pavées de
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madrépores couleur de fleur de pêcher , déroches noires couvertes de nérites couleur de rose , et de toutes sortes de coquillages, pénètrent dans File, et réfléchissent, comme des miroirs, tous les objets de la terre et des cieux. Vous croiriez y voir les oiseaux voler dans l'eau et les poissons nager dans les arbres , et vous diriez du mariage de la Terre et de l'Océan , qui entrelacent et confondent leurs domaines. Dans la plupart même des îles inhabitées situées entre les tropiques, on a trouvé, lorsqu'on en a fait la découverte , les bancs de sable qui les environnent remplis de tortues qui y venaient faire leur ponte, et de flamants couleur de rose qui ressemblent , sur leurs nids , a des brandons de feu. Elles étaient encore bordées de mangliers couverts d'huîtres , qui opposaient leurs feuillages flottants a la violence des flots, et de cocotiers chargés de fruits, qui, s'avançant jusque dans la mer, le long des récifs, présentaient aux navigateurs l'aspect d'une ville avec ses remparts et ses avenues, et leur annonçaient de loin les asiles qui leur étaient préparés par le dieu des mers. Ces divers genres de beauté ont dû être communs à Flle-de- France comme a beaucoup d'autres îles, et ils auront sans doute été détruils par les besoins des premiers marins qui y ont abordé. Tel est le tableau bien imparfait d'un pays dont les anciens philosophes jugeaient le climat inhabitable, et dont les philosophes modernes regardent le sol comme une écume de l'Océan ou des volcans.
Le second lieu agreste que j'ai vu était dans la Finlande russe , lorsque j'étais employé, en 1 704 , à la visite de ses places avec les généraux du corps du génie, dans lequel je servais. Nous voyagions entre la Suède et la Russie, dans des pays si peu fréquentés, que les sapins avaient poussé dans le grand chemin de démarcation qui sépare leur territoire. Il était impossible d'y passer en voiture, et il fallut y envoyer des paysans pour les couper , afin que nos équipages pussent nous suivre. Cependant nous pouvions pénétrer partout a pied, et souvent à cheval , quoiqu'il nous fallût visiter les détours , les sommets et les plus petits recoins d'un grand nombre de rochers , pour en examiner les défenses naturelles, et que la Finlande en soit si couverte que les anciens géographes lui ont donné le surnom de Lapidosa. Non-seulement ces rochers y sont répandus en grands blocs à la surlace de la terre , mais les vallées et les collines tout entières y sont, en beaucoup d'endroits, formées d'une seule pièce de roc vif. Ce roc est un granit tendre qui s'exfolie , et dont les débris fertilisent
les plantes, en même temps que ses grandes masses les abritent contre les vents du nord , et réfléchissent sur elles les rayons du soleil par leurs courbures , et par les particules de mica dont il est rempli. Les fonds de ces vallées étaient tapissés de longues lisières de prairies qui facilitent partout la communication. Aux endroits où elles étaient de roc tout pur , comme à leur naissance, elles étaient couvertes d'une plante appelée kloukva , qui se plaît sur les rochers. Elle sort de leurs fentes, et ne s'élève guère à plus d'un pied et demi de hauteur; mais elle trace de tous côtés, et s'étend fort loin. Ses feuilles et sa verdure ressemblent à celles du buis, et ses rameaux sont parsemés de fruits rouges, bons à manger , semblables à des fraises. Des sapins, des bouleaux et des sorbiers végétaient à merveille sur les flancs de ces collines, quoique souvent ils y trouvassent à peine assez de terre pour y enfoncer leurs racines. Les sommets de la plupart de ces collines de roc étaient arrondis en forme décalottes, et rendus tout luisants par des eaux qui suintaient h travers de longues fêlures qui les sillonnaient. Plusieurs de ces calottes étaient toutes nues, et si glissantes, qu'à peine pouvait-on y marcher. Elles étaient couronnées, j tout autour , d'une large ceinture de mousses d'un ! vert d'émeraude, d'où sortaient çà et Fa une mul-î litude infinie de champignons de toutes les formes j et de toutes les couleurs. 11 y en avait de faits i comme de gros étuis, couleur d'écarlate, pique- j lés de points blancs ; d'autres, de couleur d'orange, | formés en parasols; d'autres jaunes comme du sa-j fran, et allongés comme des œufs. Il y en avait dujj plus beau blanc, et si bien tournés en rond , qu'on j les eût pris pour des dames d'ivoire. Ces mousses et ces champignons se répandaient le long des filets d'eau qui coulaient des sommets de ces collines de roc, s'étendaient en longs rayons jusqu'à travers les bois dont leurs flancs étaient couverts,] et venaient border leurs lisières en se confondant! avec une multitude de fraisiers et de framboisiers.! La nature, pour dédommager ce pays de la rareté j| des fleurs apparentes qu'il produit en petit nom-| bre, en a donné les parfums a plusieurs plantes,! telles qu'au calamus aromaticus , au bouleau , qui! exhale au printemps une forte odeur de rose, et au sapin , dont les pommes sont odorantes. Elle a! répandu de même les couleurs les plus agréables] j et les plus brillantes des fleurs sur les végétations! les plus communes, telles que sur les cônes du?
mélèze, qui sont d'un beau violet, sur les baies
écarlates du sorbier , sur les mousses , les cham-î pignons, et même sur les choux-raves. Voici ce \
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lie dit, a l'occasion de ces derniers végétaux, Iilxact Corneille Le Bruyn , dans son Voyage à ^cliangel* : « Pendant le séjour que nous fîmes il; chez les Samoïèdes ) , on nous apporta plusieurs sortes de navets de différentes couleurs, d'une ibeauté surprenante. 11 y en avait de violets, Jcomme les prunes parmi nous; de gris, de ■ ijblancs et de jaunâtres , tous tracés d'un rouge 11 ijsemblableau vermillon ou a la plus belle laque, ibt aussi agréables à la vue qu'un œillet. J'en
I ipeignis quelques uns à l'eau sur du papier, et lien envoyai en Hollande dans une boîte remplie
C( i|iie sable sec , à un de mes amis , amateur de ces
II isortes de curiosités. Je portai ceux que j'avais ipeints à Archangel, où l'on ne pouvait croire ibu'ils fussent d'après nature, jusqu'à ce que
1 «'eusse produit les navets mêmes : marque qu'on ip'y fait guère d'attention a ce que la nature y 1 ïlbeut former de rare et de curieux. » jJe pense que ces navets sont des choux-raves , ijnt les raves croissent au-dessus de la terre. Du ibins je le présume par le dessin même qu'en f|îme Corneille Le Bruyn, et parceque j'en ai vu i| pareils en Finlande ; ils ont un goût supérieur ipelui de nos choux, et semblable à celui des culs •artichaut. J'ai rapporté ces témoignages d'un Ijintre, et d'un peintre hollandais, sur la beauté cj ces couleurs . pour détruire le préjugé où l'on cfque ce n'est qu'aux Indes que le soleil colore ijignifîquement les végétaux **. Mais rien n'égale , Imon avis, le beau vert des plantes du nord, af printemps. J'y ai souvent admiré celui des Iuleaux , des gazons, et des mousses , dont quelles unes sont glacées de violet et de pourpre. Ifs sombres sapins même se festonnent alors du Hrl le plus tendre : et , lorsqu'ils viennent à jeter, cj l'extrémité de leurs rameaux, des touffes jaunes
jTom. III, p. 21.
'Ces faits sont appuyés par une observation très singulière que } j'apporterai ici , quoique je l'aie déjà consignée dans un autre (jvrage. Le savant M. Patrin , qui voyagea sept ans dans les délits de la Sibérie , ne racontait jamais sans enthousiasme qu'un Ir, en descendant les sommets glacés du mont Altaï , comme iijtait parvenu au dernier gradin qui domine une plaine arrosée i le îleuve de l'Ob , il fut frappé du spectacle le plus majestjux qu'il eût jamais vu. Il quittait des rochers arides , aussi ssiens que le monde ; il était encore environné des frimas et A neiges de l'hiver : tout-à-coup une plaine immense s'ouvre rat lui ; elle resplendit des couleurs les plus vives ; trois estes de végétaux en couvrent la surface ; on n'y voit point de i dure ; c'est la fleur pourpre de l'iris de Sibérie qui forme le
d de ce tapis magnifique ; il est brodé, dans toute son étendue, îc des groupes d'hémérocales à fleurs d'or, et d'anémones leurs de narcisse, d'un éclat argenté. Nulle colline ne •ne cette riche plaine; elle se déroule jusqu'à 1 horizon , et (ible unir le ciel et la terre par ses guirlandes éclatantes.
d'étamines, ils paraissent comme de vastes pyramides toutes chargées de lampions. Nous ne trouvions nul obstacle à marcher dans leurs forêts. Quelquefois nous y rencontrions des bouleaux renversés et tout vermoulus ; mais en mettant les pieds sur leur écorce, elle nous supporlait comme un cuir épais. Le bois de ces bouleaux pourrit fort vite , et leur écorce, qu'aucune humidité ne peut corrompre, est entraînée, à la fonte des neiges, dans les lacs, sur lesquels elle surnage tout d'une pièce. Quant aux sapins, lorsqu'ils tombent, l'humidité et les mousses les détruisent en fort peu de (emps. Ce pays est entrecoupé de grands lacs qui présentent partout de nouveaux moyens de communication en pénétrant par leurs longs golfes dans les terres , et offrent un nouveau genre de beauté en réfléchissant dans leurs eaux tranquilles les oriOces des vallées, les collines moussues , et les sapins inclinés sur les promontoires de leurs rivages.
11 serait difficile de rendre le bon accueil que nous recevions dans les habitations solitaires de ces lieux. Leurs maîtres s'efforçaient, par toutes sortes de moyens, de nous y retenir plusieurs jours. Ils envoyaient, a dix et quinze lieues de là, inviter leurs amis et leurs parents pour nous tenir compagnie. Les jours et les nuits se passaient en danses et en festins. Dans les villes, les principaux habitants nous traitaient tour à tour. C'est au milieu de ces fêtes hospitalières que nous avons parcouru les villes de la pauvre Finlande, Wibourg, Wilmanstrand, Frédériksham, Nislot, etc. Le château de cette dernière est situé sur un rocher, au dégorgement du lac Kiemen, qui l'environne de deux cataractes. De ses plates-formes, on aperçoit la vaste étendue de ce lac. Nous dînâmes dans une de ses quatre tours, dans une petite chambre éclairée par des fenêtres qui ressemblaient a des meurtrières. C'était la même chambre où vécut longtemps l'infortuné Ivan , qui descendit du trône de- Russie a Tâge de deux ans et demi. Mais ce n'est pas ici le lieu de m'étendre sur l'influence que les idées morales peuvent répandre sur les paysages.
Les plantes ne sont donc pas jetées au hasard sur la terre ; et , quoiqu'on n'ait encore rien dit sur leur ordonnance en général dans les divers climats , cette simple esquisse suffit pour faire voir qu'il y a de l'ordre dans leur ensemble. Si nous examinons de même, superficiellement, leur développement , leur attitude et leur grandeur, nous verrons qu'il y a autant d'harmonie dans l'agrégation de leurs parties que dans celle de leurs espèces. Elles ne peuvent en aucune manière être
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considérées comme des productions mécaniques du chaud et du froid , de la sécheresse et de l'humidité. Les systèmes de nos sciences nous ont ramenés précisément aux opinions qui jetèrent les peuples barbares dans l'idolâtrie, comme si la fin de nos lumières devait être le commencement et le retour de nos ténèbres. Yoici ce que leur reproche l'auteur du livre de la Sagesse : « Aut iguem, » aut spiriturn, aut citatum aerem , aut gyrum » stellarum, aut nimiam aquam , aut solem et lu- » nam, rectores orbis terrarum deos putaverunt*. » Ils se sont imaginé que le feu , ou le vent , ou » l'air le plus subtil , ou l'influence des étoiles , ou » la mer, ou le soleil et la lune, régissaient la » terre, et en étaient les dieux. »
Toutes ces causes physiques réunies n'ont pas ordonné le port d'une seule mousse. Pour nous en convaincre , commençons par examiner la circulation des plantes. On a posé, comme un principe certain , que leurs sèves montaient par leur bois et redescendaient par leur écorce. Je n'opposerai aux expériences qu'on en a rapportées qu'un §rand marronnier des Tuileries , voisin de la terrasse des Feuillants, qui, depuis plus de vingt ans, n'a point d'écorce autour de son pied, et qui cependant est plein de vigueur. Plusieurs ormes des boule varts sont dans le même cas. D'un autre côté, on voit de vieux saules caverneux qui n'ont point du tout de bois. D'ailleurs, comment peut-on appliquer ce principe a la végétation d'une multitude de plantes, dont les unes n'ont que des tubes, et d'autres n'ont point du tout d'écorce, et ne sont revêtues que de pellicules sèches ?
Il n'y a pas plus de vérité a supposer qu'elles s'élèvent en ligne perpendiculaire, et qu'elles sont déterminées a cette direction par l'action des colonnes de l'air. Quelques unes , a la vérité , la suivent, comme le sapin, l'épi de blé, le roseau; mais un bien plus grand nombre s'en écartent, tels que les volubiles, les vignes, les lianes, les haricots, etc.... D'autres montent verticalement, et, étant parvenues a une certaine hauteur, en plein air , sans éprouver aucun obstacle , se fourchent en plusieurs liges , et étendent horizontalement leurs branches, comme les pommiers ; ou les inclinent vers la terre, comme les sapins; ou les creusent en forme de coupe, comme les sassafras ; ou les arrondissent en tête de champignon, comme les pins ; ou les dressent en obélisque , comme les peupliers ; ou les tournent en laine de quenouille, comme les cyprès; ou les laissent /lutter au gré
Sopicnlice , cap. ilU, v. 2,
des vents, comme les bouleaux. Toutes ces atti-j1 tudes se voient sous le même rumb de vent. Il y en a même qui adoptent des formes auxquelles! l'art des jardiniers aurait bien de la peine à les* assujettir. Tel est le badamier des Indes, qui croît! en pyramide, comme le sapin , et la porte divisée! par étages, comme un roi d'échecs. 11 y a des! plantes très vigoureuses, qui, loin de suivre lai ligne verticale, s'en écartent au moment même oti1 elles sortent de la terre. Telle est la fausse pataU; des Indes , qui aime à se traîner sur le sable des rivages des pays chauds , dont elle couvre des ar j pents entiers ; tel est encore le rotin de la Chine 1 qui croît souvent aux mêmes endroits. Ces plante,1! ne rampent point par faiblesse. Les scions du rôtit! sont si forts, qu'où en fait, à la Chine , des câble: pour les vaisseaux; et, lorsqu'ils sont sur la terre les cerfs s'y prennent tout vivants, sans pouvoi1 s'en dépêtrer. Ce sont des filets dressés par la nâJ turc. Je ne finirais pas, si je voulais parcourir id les différents ports des végétaux; ce que j'en ai di suffit pour montrer qu'il n'y en a aucun qui soi1 dirigé par la colonne verticale de l'air. On a ét1 induit à cette erreur pareequ'on a supposé qu'il cherchaient le plus grand volume d'air, et cett erreur de physique en a produit une autre en gé( métrie ; car, dans celte supposition , ils devraier se jeter tous a l'horizon , pareeque la colonne d'ai y est beaucoup plus considérable qu'au zénith, faut de même supprimer les conséquences qu'o en a tirées, et qu'on a posées comme des principi de jurisprudence pour le partage des terres, dai des livres vantés de mathématiques, tels que celu ci, « qu'il ne croît pas plus de bois ni plus d'hei » bes sur la pente d'une montagne qu'il n'< » croîtrait sur sa base. » 11 n'y a pas de bûch ron ni de faneur qui ne vous démontre le coi traire par l'expérience.
Les plantes , dit-on , sont des corps mécanique Essayez de faire un corps aussi mince , aussi tendr aussi fragile que celui d'une feuille, qui rosis des années entières aux vents, aux pluies, a gelée et au soleil le plus ardent. Un esprit de vi indépendant de toutes les latitudes , régit les pla tes, les conserve et les reproduit. Elles répare leurs blessures, et elles recouvrent leurs plaies nouvelles écorces. Les pyramides de l'Egypte s' vont en poudre, et les graminées du temps C Pharaons subsistent encore. Que de lombea grecs et romains, dont les pierres étaient ancn de fer, ont disparu ! Il n'est resté , autour de let ruines , que les cyprès qui les ombrageaient. C'i le soleil, dit-on , qui donne l'existence aux ïé{
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aux, et qui l'entretient. Mais ce grand agent de k nature, tout puissant qu'il est, n'est pas même ia cause unique et déterminante de leur développement. Si la chaleur invite la plupart de ceux de jios climats à ouvrir leurs fleurs , elle en oblige l'autres a les fermer : tels sont , dans ceux-ci , la jjelle-de-nuit du Pérou , et l'arbre triste des Mouques, qui ne fleurissent que la nuit. Son éloi- [mement même de notre hémisphère n'y détruit [point la puissance de la nature. C'est alors que végètent la plupart des mousses qui tapissent les [rochers d'un vert d'émeraude, et que les troncs des jarbres se couvrent , dans les lieux humides, de plantes imperceptibles à la vue, appelées mnium et lichen, qui les font paraître au milieu des glaces comme des colonnes de bronze vert. Ces végétations, au plus fort de l'hiver, détruisent tous nos raisonnements sur les effets universels de la [chaleur , puisque des plantes d'une organisation si .délicate semblent avoir besoin, pour se développer , de la plus douce température. La chute même des feuilles , que nous regardons comme un effet de l'absence du soleil , n'est point occasionnée par jje froid. Si les palmiers les conservent toute l'année dans le midi, les sapins les gardent, au nord, en [tout temps. A la vérité , les bouleaux , les mélèzes et plusieurs autres espèces d'arbres les perdent, dans le nord , à l'entrée de l'hiver ; mais ce dépouillement arrive aussi a d'autres arbres dans le midi. |Ce sont , dit-on , les résines qui conservent , dans le nord , celles des sapins ; mais le mélèze , qui est |résineux, y laisse tomber les siennes; et le filaria, Ile lierre , l'alaterne , et plusieurs autres espèces qui ne le sont point , les gardent chez nous toute l'année. Sans recourir a ces causes mécaniques, dont ;les effets se contredisent toujours dès qu'on veut I les généraliser, pourquoi ne pas reconnaître, dans | ces variétés de la végétation, la constance d'une (Providence? Elle a mis, au midi, des arbres tou- | jours verts , et leur a donné un large feuillage pour ; abriter les animaux de la chaleur. Elle y est encore | venue au secours des animaux en les couvrant de I robes a poil ras , afin de les vêtir a la légère ; et elle | a tapissé la terre qu'ils habitent de fougères et de lianes vertes , afin de les tenir fraîchement. Elle n'a pas oublié les besoins des animaux du nord : | elle a donné à ceux-ci pour toits les sapins toujours | verts, dont les pyramides hautes et touffues écar- | tent les neiges de leurs pieds , et dont les branches sont si garnies de longues mousses grises, qu'a peine on en aperçoit le tronc ; pour litières , les mousses mêmes de la terre , qui y ont en plusieurs endroits plus d'un pied d'épaisseur , et les feuilles
molles et sèches de beaucoup d'arbres , qui tombent précisément a l'entrée de la mauvaise saison ; enfin, pour provisions , les fruits de ces mêmes arbres, qui sont alors en pleine maturité. Elle y ajoute ça et la les grappes rouges des sorbiers, qui, brillant au loin sur la blancheur des neiges , invitent les oiseaux a recourir a ces asiles ; en sorte que les perdrix , les coqs de bruyère , les oiseaux de neige, les lièvres, les écureuils , trouvent souvent , a l'abri du même sapin , de quoi se loger, se nourrir et se tenir fort chaudement.
Mais un des plus grands bienfaits de la Providence envers les animaux du nord est de les avoir revêtus de robes fourrées, de poils longs et épais , qui croissent précisément en hiver , et qui tombent en été. Les naturalistes, qui regardent les poils des animaux comme des espèces de végétations, ne manqueut pas d'expliquer leurs accroissements par la chaleur. Ils confirment leur système par l'exemple de la barbe et des cheveux de l'homme, qui croissent rapidement en été. Mais je leur demande pourquoi, dans les pays froids, les chevaux, qui y sont ras en été, se couvrent en hiver d'un poil long et frisé comme la laine des moulons. A cela ils répondent que c'est la chaleur intérieure de leur corps, augmentée par l'action extérieure du froid, qui produit cette merveille. Fort bien. Je pourrais leur objecter que le froid ne produit pas cet effet sur la barbe et sur les cheveux de l'homme, puisqu'il retarde leur accroissement; que de plus, sur les animaux revêtus en hiver par la Providence, les poils sont beaucoup plus longs et plus épais aux endroits de leur corps qui ont le moins de chaleur naturelle , tels qu'a la queue , qui est très touffue dans les chevaux , les martres, les renards et les loups , et que ces poils sont courts et rares aux endroits où elle est la plus grande, comme au ventre. Leur dos, leuïs oreilles j et souvent même leurs pattes , sont les parties de leur corps les plus couvertes de poil. Mais je me contente de leur proposer cette dernière objection : la chaleur extérieure et intérieure d'un lion d'Afrique doit être au moins aussi ardente que celle d'un loup de Sibérie ; pourquoi le premier est-il a poil ras , tandis que le second est velu jusqu'aux yeux?
Le froid , que nous regardons comme un des plus grands obstacles de ia végétation , est aussi nécessaire a certaines plantes que la chaleur l'est à d'autres.
Si celles du midi ne sauraient croître au nord , celles du nord ne réussissent pas mieux au midi. I Les Hollandais ont fait de vaines tentatives pour
ÉTUDE CINQUIÈME
élever des sapins au cap de Bonne-Espérance, afin d'avoir des mâtures de vaisseaux, qui se vendent très cher aux Indes. Plusieurs habitants ont fait a l'Ile-de-France des essais inutiles pour y faire croître la lavande , la marguerite des prés , la violette, et d'autres herbes de nos climats tempérés. Alexandre, qui transplantait les nations à son gré, ne put jamais veuir à bout de faire venir le lierre de la Grèce dans le territoire de Babylone*, quoiqu'il eût grande envie déjouer aux Indes le personnage de Baccbus avec tout son costume. Je crois cependant qu'on pourrait venir à bout de ces transmigrations végélales , en employant , au midi, des glacières pour les plantes du nord , comme on emploie, dans le nord , des poêles pour les plantes du midi. Je ne pense pas qu'il y ait un seul endroit sur le globe où , avec un peu d'industrie , on ne puisse se procurer de la glace comme on s'y procure du sel. Je n'ai trouvé nulle part de température aussi chaude que celle de l'île de Malle , quoique j'aie passé deux fois la ligne, et que j'aie vécu à nie-de-France , où le soleil monte deux fois par an au zénith. Le sol de Malte est formé de collines de pierres blanches qui réfléchissent les layons du soleil avec tant de force, que la vue en est sensiblement affectée; et quand le vent d'Afrique, appelé siroco, qui part des sables du Zara pour aller fondre les glaces du nord , vient a passer sur celle île, l'air y est aussi chaud que l'haleine d'un four. Je me rappelle que, dans ces jours-la , il y avait un Neptune de bronze sur le bord de la mer, dont le mêlai devenait si brûlant, qu'à peine on y pouvait tenir la main. Cependant on apportait dans l'île de la neige du mont Elna, qui est a soixante lieues de là; on la conservait pendant des mois entiers dans des souterrains , sur de la paille, et elle ne valait que deux liards la livre; encore y était-elle affermée. Puisqu'on peut avoir de la neige à Malte dans la canicule, je crois qu'on peut s'en procurer dans tous les pays du monde. D'ailleurs la nature, comme nous l'avons vu , a multiplié les montagnes à glace dans le voisinage des pays chauds. On pourra peut-être me reprocher d'indiquer ici des moyens d'accroître le luxe : mais, puisque le peuple ne vit plus que du luxe des riches , celui-ci peut tourner au moins au profit des sciences naturelles.
11 s'en faut beaucoup que le froid soit l'ennemi de toutes les plantes, puisque ce n'est que dans le nord que l'on trouve les forêts les plus élevées et les plus étendues qu'il y ait sur la terre. Ce n'est
* Voyez Plutarque et Pline.
qu'au pied des neiges éternelles du mont Liban L que le cèdre , le roi des végétaux , s'élève dans u toute sa majesté. Le sapin , qui est après lui Par- f bre le plus grand de nos forêts, ne vient a une IL hauteur prodigieuse que dans les montagnes à gla- \i ces, et dans les climats froids de la Norwège et de la Russie. Pline dit que la plus grande pièce de 11 bois qu'on eût vue à Rome jusqu'à son temps II était une poutre de sapin de cent vingt pieds de II long, et de deux pieds d'équarrissage aux deux II bouts, que Tibère avait fait venir des froides mon- H tagnesdela Valteline, du côté du Piémont, et que I Néron employa à son amphithéâtre. « Jugez, dit- ^ » il , quelle devait être la longueur de l'arbre en- b » lier, par ce qu'on en avait coupé. » Cependant, I comme je crois que Pline parle de pieds romains, I qui sont de la même grandeur que ceux du Rhin, il faut diminuer cette dimension d'un douzième à h peu près. 11 cite encore le mât de sapin du vais- |i seau qui apporta d'Egypte l'obélisque que Caligula I fit mettre au Vatican ; ce mât avait quatre brasses \ï de tour. Je ne sais d'où on l'avait tiré. Pour moi , |j( j'ai vu en Russie des sapins auprès desquels ceux jli de nos climats tempérés ne sont que des avortons. I J'en ai vu , entre autres , deux tronçons , entre Pé- |fe tersbourg et Moscou , qui surpassaient en grosseur \i les plus gros mâts de nos vaisseaux de guerre , quoique ceux-ci soient faits de plusieurs pièces. |i Ils étaient coupés du même arbre , et servaient de jl moulant à la porte de la basse-cour d'un paysan. |1 Les bateaux qui apportent du lac Ladoga des pro- fi visions à Pélersbourg ne sont guère moins grands \\ que ceux qui remontent de Rouen à Paris. Ils sont H construits de planches de sapin de deux a trois i pouces d'épaisseur , quelquefois de deux pieds de j large , et qui ont de longueur toute celle du bateau. j Les charpentiers russes des cantons où on les bâtit ne font d'un arbre qu'une seule planche, le bois y | étant si commun , qu'ils ne se donnent pas la peine j de le scier. Avant que j'eusse voyagé dans les pays du nord , je me figurais, d'après les lois de notre physique, que la terre devait y être dépouillée de végétaux parla rigueur du froid. Je fus fort étonné d'y voir les plus grands arbres que j'eusse vus de i ma vie , et placés si près les uns des autres , qu'un j écureuil pourrait parcourir une bonne partie de la j Russie sans mettre pied à terre, en sautant de branche en branche. Cette forêt de sapins couvre la Finlande , l'Ingrie , l'Estonie , tout l'espace compris entre Pétersbourg et Moscou , et de là s'étend sur une grande partie de la Pologne, où les chênes commencent à paraître, comme je l'ai observé moi-même en traversant ces pays. Mais ce que
RÉPONSES AUX OBJECTIONS
jn ai vu n'en est que la moindre partie, puis- |%n sait qu'elle s'étend depuis la Norwège juspau Karatschatka , quelques déserts sablonneux «;ceptés; et depuis Breslau jusqu'aux bords de la m Glaciale.
Je terminerai cet article par réfuter une erreur kt j'ai parlé dans l'Étude précédente, qui est l e le froid a diminué dans le nord, parcequ'on ii abattu des forêts. Comme elle a été mise en ant par quelques uns de nos écrivains les plus lèbres, et répétée ensuite, comme c'est l'usage, r la foule des autres , il est important de la défaire, parcequ'elle est très nuisible à l'économie irale. Je l'ai adoptée long-temps, sur la foi histoire; et ce ne sont point des livres qui m'en ont It revenir, ce sont des paysans.
Un jour d'été , sur les deux heures après midi, intsur le point de traverser la foret d'Ivry , je il des bergers, avec leurs troupeaux, qui s'en telient a quelque distance, en se reposant à l'omtjb de quelques arbres épars dans la campagne. l|leur demandai pourquoi ils n'entraient pas dans lijforêt pour se mettre, eux et leurs troupeaux, à cjivert de la chaleur. Ils me répondirent qu'il y fiait trop chaud, et qu'ils n'y menaient leurs Bjtutons que le matin et le soir. Cependant , clnme je désirais parcourir en plein jour les bois 01 Henri IV avait chassé, et arriver de bonne Mire à Anet, pour y voir la maison de plaisance d Henri II et le tombeau de Diane de Poitiers, Simaîlresse, j'engageai l'enfant d'un de cesberg's a me servir de guide, ce qui lui fut fort aisé, €!' le chemin qui mène à Anet traverse la foret en Ihe droite; et il est si peu fréquenté de ce côtélij que je le trouvai couvert , en beaucoup d'ené)its, de gazon et de fraisiers. J'éprouvai, pendit tout le temps que j'y marchai, une chaleur éjuffanle, et beaucoup plus forte que celle qui rjnait dans la campagne. Je ne commençai même àjespirer que quand j'en fus lout-a-fait sorti, et je fus éloigné des bords de la forêt de plus de ti|is portées de fusil. Au reste, ces bergers, cette sckude, ce silence des bois, me parurent plus ajustes , mêlés au souvenir de Henri IV , que klaltributs de chasse en bronze , et les chiffres de Bliri II entrelacés avec les croissants de Diane, qj surmontent de toutes parts les dômes du chât«p d'Anet. Ce château royal, chargé de trophées a iques d'amour, me donna d'abord un sentiment p*fond déplaisir et de mélancolie; ensuite il m'en itpira de tristesse quand je me rappelai que cet aijour ne fut pas légitime; mais il me remplit a la ■ de vénération et de respect quand j'appris
que, par une de ces révolutions si ordinaires aux monuments des hommes, il était habité par le vertueux duc de Penthièvre.
J'ai depuis réfléchi sur ce que m'avaient dit ces bergers sur la chaleur des bois , et sur celle que j'y avais éprouvée moi-même; et j'ai remarqué, en effet , qu'au printemps toutes les plantes sont plus précoces dans leur voisinage, et qu'on trouve des violettes en fleurs sur leurs lisières, bien avant qu'on en cueille dans les plaines et sur les collines découvertes. Les forêts mettent donc les terres à l'abri du froid dans le nord ; mais ce qu'il y a d'admirable, c'est qu'elles les mettent à l'abri de la chaleur dans les pays chauds. Ces deux effets opposés viennent uniquement des formes et des dispositions différentes de leurs feuilles. Dans le nord, celles des sapins, des mélèzes, des pins, des cèdres, des genévriers, sont petites, lustrées et vernissées ; leur finesse, leur vernis et la multitude de leurs plans réfléchissent la chaleur autour d'elles en mille manières : elles produisent à peu près les mêmes effets que les poils des animaux du nord , dont la fourrure est d'autant plus chaude que leurs poils sont fins et lustrés. D'ailleurs , les feuilles de plusieurs espèces , comme celles des sapins et des bouleaux, sont suspendues perpendiculairement à leursrameaux par delongues queues mobiles, en sorte qu'au moindre vent elles réfléchissent autour d'elles les rayons du soleil, comme des miroirs. Au midi, au contraire , les palmiers, les talipots, les cocotiers, les bananiers, portent de grandes feuilles qui, du côté de la terre, sont plutôt mates que lustrées , et qui , en s'étendant horizontalement, forment au-dessous d'elles de grandes ombres où il n'y a aucune réflexion de chaleur. Je conviens cependant que le défrichement des forêts dissipe les fraîcheurs occasionnées par l'humidité ; mais il augmente les froids secs et âpres du nord , comme on l'a éprouvé dans les hautes montagnes de la Norwège, qui étaient autrefois cultivées, etqui sont aujourd'hui inhabitables, parcequ'on les a totalement dépouillées de leurs bois. Ces mêmes défrichements augmentent aussi la chaleur dans les pays chauds , comme je l'ai observé à l'Ile-de-France, sur plusieurs côtes qui sont devenues si arides depuis qu'on n'y a laissé aucun arbre, qu'elles sont aujourd'hui sans culture. L'herbe même qui y pousse pendant la saison des pluies est en peu de temps rôtie par le soleil. Ce qu'il y a de pis, c'est qu'il est résulté, de la sécheresse de ces côtes, le dessèchement de quantité de ruisseaux; car les arbres plantés sur les hauteurs y attirent l'humidité de l'air, et l'y fixent, comme
ÉTUDE SIXIÈME
nous le verrons dans l'étude des plantes. De plus, en détruisant les arbres qui sont sur les hauteurs, on ôte aux vallons leurs engrais naturels, et aux campagnes les palissades qui les abritent des grands vents *. Ces vents désolent tellement les cultures en quelques endroits , qu'on n'y peut rien faire croître. J'attribue a cedernier inconvénient la stérilité des landes de Bretagne. En vain on a essayé de leur rendre leur ancienne fécondité : on n'en viendra point à bout, si on ne commence par leur rendre leurs abris et leur température, en y ressemant des forets. Mais il faut que les paysans qui les cultivent soient heureux. La prospérité d'une terre dépend, avant toute chose , de celle de ses habitants.
ÉTUDE SIXIÈME