‹ Œuvres;Chapitre 77 sur 236 · TIRÉES DES DÉSORDRES DU REGNE ANIMAL · texte numérisé non relu

TIRÉES DES DÉSORDRES DU REGNE ANIMAL

Nous continuerons de parler de la fécondité des terres du nord, pour détruire le préjugé qui n'attribue le principe de la vie, dans les plantes et dans les animaux, qu'a la chaleur du midi. Je pourrais m'étendre sur les chasses nombreuses d'élans, de rennes, d'oiseaux aquatiques, de Irancolins, de lièvres, d'ours blancs, de loups, de renards, de martres, d'hermines, de castors, etc., que les habitants des terres septentrionales font tous les ans7 et dont les seules pelleteries, qu'ils n'emploient pas a leur usage, leur produisent une bran-

* Il suffit de jeter les yeux sur la France, depuis la destruclion de uos forêts , pour apprécier toute la justesse de cette observation : la seule vallée de Montmorency en offre un exemple frappant. Ses sources ont presque toutes disparu avec les buis qui couronnaient ses coteaux nord ; et la diminution des eaux qui la fertilisent ne tardera pas à lui faire perdre les épilhêtes de riche et de belle, que Jean Jacques Rousseau lui a prodiguées. Suivant un excellent observateur, les eaux de 1 étang de Montmorency sont considérablement diminuées , et seraient môme taries sans les forêts du coteau sud qui les alimentent encore. Ces forêts une fois abattues , on n'aura ni sources , ni ruisseaux, ni cerisiers, ni poissons , ni moulins ; à la place de tout cela , on aura quelques arpents d'un sol sec et aride.

L'influence que des bouquets de bois exercent sur la fertilité d'une vallée, les grandes masses des forêts l'exercent sur le climat des plus vastes contrées. C'est ainsi que les forêts de la Guiane attirent une si prodigieuse quantité d'eau , que ses habitants , pour éviter les inondations , sont obligés d'établir, pendant six mois , leurs demeures au sommet des arbres , tandis qu'aucun nuage, aucune vapeur ne vient rafraîchir les champs dépouillés de l'Egypte , de la Libye et de l'Arabie. On peut consulter sur cet important phénomène l'excellente Histoire naturelle de l'air, de l'abbé Richard; les Harmonies hydrorà/éialcs , de Rauch ; et les Époques de la nature, de Buffon. (A.-M.)

che considérable de commerce par toute l'Europe. Mais je m'arrêterai seulement a leurs pèches s pareeque ces présents des eaux sont offerts a toute? les nations, et ne sont nulle part aussi abondant' que dans le nord.

On tire des rivières et des lacs du nord une multitude prodigieuse de poissons. Jean Schaeffer, bis torien exact de Laponie. dit * qu'on prend chaqut année, à Tornéo, jusqu'à treize cents barques di saumons ; que les brochets y sont si grands, qu'il y en a de la longueur d'un homme, et qu'on ei sale chaque année de quoi nourrir quatre royau mes du nord. Mais ces pêches abondantes n'ap prochent pas encore de celles de ces mers *\ C'esj dans leur sein qu'on prend ces monstrueuses baj leines qui ont pour l'ordinaire soixante pieds d longueur, vingt pieds de largeur au corps et a 1 queue, dix-huit pieds de hauteur, et qui donnen jusqu'à cent trente barriques d'huile. Leur lard deux pieds d'épaisseur, et on est obligé de se ser vir de couteaux de six pieds de long pour le décou; per. Il sort tous les ans, des mers du nord, un| multitude innombrable de poissons qui enrichis; sent tous les pêcheurs de l'Europe ; tels sont le; morues, les anchois, les esturgeons, les dorchesj les maquereaux , les sardines, les harengs, kl chiens de mer, les bélugas, les phoques, les mai souins , les chevaux marins, les souffleurs, le licornes de mer, les poissons à scie, etc..,. Ils j sont tous d'une taille plus considérable que dam les latitudes tempérées, et divisés en un plus gran nombre d'espèces. On en compte jusqu'à douz dans celle des baleines; et les plies ou flétans pèsent jusqu'à quatre cents livres. Je ne m'arrête rai qu'à ceux des poissons qui nous sont les pli; connus, tels que les harengs. C'est un fait cerlaij qu'il en sort, tous les ans, une quantité plus qu suffisante pour nourrir tous les habitants de l'Eu rope.

Nous avons des mémoires qui prouvent que 1 pêche s'en faisait dès l'an 1 108, dans le détro] du Sund, entre les îles de Schonen et de Séelant j Philippe de Mézières, gouverneur de Charles Y. rapporte , dans le Songe du vieux Pèlerin, qu'e -1589 , aux mois de septembre et d'octobre, il avait une quantité si prodigieuse de harengs dai ce détroit, que, « dans l'espace de plusieurs lieue » on pouvoit, dit-il , les tailler à l'espée; et c'e » commune renommée qu'ils sont quarante mil » bateaux qui ne font aultre chose , en deux inoii

* Histoire de Laponie , par Jean Schiffer. ** Voyez Frédéric Murteos , de Hambourg,

RÉPONSES AUX OBJECTIONS

| que pescher le hareng , et en chacun bateau il y ( a au moins six personnes et jusqu'à dix ; et , de

plus , il y a cinq cents grosses et moyennes neufs \ qui ne font que recueillir et saler les harengs

en caque. » II fait monter le nombredes pêcheurs i trois cent mille hommes de la Prusse et de l'Allemagne. En 1610, les Hollandais, qui pèchent ê poisson encore plus au nord, où il est meilleur, [ employaient trois mille bateaux , cinquante mille pêcheurs , sans compter neuf mille autres vaiseaux qui l'encaquent et l'apportent en Hollande, pt cent cinquante mille hommes, soit sur terre, iïoit sur mer, occupés à le transporter, à l'apprêcr et à le vendre. Ils en tiraient alors de revenu lieux millions six cent cinquante-neuf mille livres jiterling *. J'ai vu moi-même à Amsterdam, en (1762, la joie du peuple, qui met des banderoles et Ses pavillons aux boutiques où l'on vend ce poisï>on à son arrivée : il y en a dans toutes les rues, l'y ai ouï dire que la compagnie formée pour la îpêche du hareng était plus riche et faisait vivre plus de monde que la compagnie des Indes. Les Dajnois , les Norwégtens , les Suédois , les Hambourjgeois, les Anglais, les Irlandais, et quelques né- Igociants de nos ports, comme de celui de Dieppe, envoient des vaisseaux a cette pêche, mais en trop Ipetit nombre pour une manne aussi aisée h rejcueillir.

En -1782, à l'embouchure de la Gothela, petite (rivière qui baigne les murs de Golhembourg, on ëi a salé cent trente-neuf mille tonneaux , enfumé [trois mille sept cents, et extrait deux mille huit cent quarante-cinq tonneaux d'huile de ceux qui ne pouvaient être conservés. La Gazelle de France , qui rapporte cette pêche , remarque ique, jusqu'en ^752, ces poissons avaient été ! soixante-douze ans sans y paraître. J'attribue leur

j * Ceux qui méditent sur la richesse des nations n'ont point assez examiné l'influence que peut exercer sur elles la simple culture d'une plante ou la pêche d'un poisson. C'est aux harengs que la Hollande doit presque toute jsa puissance; et peutêtre que , pour changer la balance politique de l'Europe , il eût suffi qu'un petit poisson tût de moins dans la mer. Les Hollandais ont attribué , par reconnaissance , l'invention de l'art de saler et de caquer le hareng à un de leurs compatriotes nommé Beuckelz ; mais la gloire qu'ils en veulent tirer n'est qu'une gloire usurpée, puisqu'en {337, c'est-à-dire plusieurs années avant la naissance de ce pilote , Philippe VI, roi de France, avait rendu une ordonnance dans laquelle il est question de harengs salés et caqués. Or. ces mots salés et caquês , placés dans cette ordonnance sans explication, sans définition , prouvent que ce procédé industriel était déjà très connu en France dès l'année 1337, c'est-à-dire trois ans avant la naissance de l'inventeur hollandais. Voyez à ce sujet le premier volume de l'Histoire des pèches , de Noël , et le Recueil des ordonnances de nos rois, 1. 11 , p. 5ID et 424, et t; XII , p. 4! . (A.-M.) '* Vendredi H octobre 1782»

éloignement de cette côte à quelque combat naval qui les en aura éloignés par le bruit de l'artillerie, comme il arrive aux tortues de l'île de l'Ascension d'abandonner la rade pendant plusieurs semaines , lorsque les vaisseaux qui y passent tirent du canon. C'est peut-être aussi quelque incendie de forêts qui aura détruit le végétal qui les attirait sur la côte. Le bon évêque de Berghen, Pontoppidan, le Fénelonde laNorwège, qui mettait dans ses sermons populaires des traits d'histoire naturelle tout entiers , comme d'excellents morceaux de théologie, rapporte" que, lorsque les harengs côtoient les rivages de la Norwège, « les baleines, qui les poursuivent en grand nom- » bre, et qui lancent en l'air leurs jets d'eau , font » paraître la mer au loin comme si elle était cou- » verte de cheminées fumantes. Les harengs pour- » suivis se jettent le long du rivage dans les en- » foncements et dans les criques, où l'eau, au- » paravant tranquille, forme des lames et des » vagues considérables partout où ils se sauvent. » Ils s'y retirent en si grand nombre, qu'on » peut les prendre h pleine corbeille, et que » même les paysans les attrapent a la main. » Cependant , ce que tous ces pêcheurs réunis en pèchent n'est qu'une très petite partie de leur colonne qui côtoie l'Allemagne, la France, l'Espagne, et s'avance jusqu'au détroit de Gibraltar, dévorée, chemin faisant , par une multitude innombrable d'autres poissons et d'oiseaux de mer qui la suivent nuit et jour, jusqu'à ce qu'elle se perde sur les rivages de l'Afrique , ou qu'elle retourne, selon dautres, dans les climats du nord.

Pour moi , je ne crois pas plus que les harengs retournent dans les mers du nord, que les fruits ne remontent aux arbres d'où ils sont tombés. La nature est si magnifique dans les festins qu'elle prépare aux hommes , qu'elle ne leur présente jamais, deux fois le même mets. Je présume, d'après une observation du père Lamberti , missionnaire en Mingrélie, que ces poissons achèvent de circuire l'Europe en entrant dans la Méditerranée, et que le terme de leur émigration est à l'extrémité de la mer Noire, avec d'autant plus de fondement, que les sardines, qui partent des mêmes lieux , suivent la même route, comme le prouvent les pêches abondantes qu'en font les Provençaux sur leurs côtes et sur celles d'Italie. « L'on voit, » dit le père Lamberti**, quelquefois dans la mer

* Pontoppidan , Histoire naturelle de la Norwège. "Relation de Mingrélie, collection delhévenole

ÉTUDE SIXIÈME

» Noire beaucoup de harengs ; et ces années-là » les habitants en tirent un présage que la pêche » de l'esturgeon doit être fort abondante ; et ils » en font un jugement contraire quand il n'en pa- » raît point. L'on en vit, en -1642, une si grande » quantité , que la mer les ayant jetés sur la plage » qui est entre ïrébisonde et le pays des Abcas- » ses, elle s'en trouva toute couverte, et bordée » d'une digue de harengs qui avait bien trois pal- » mes de haut. Ceux du pays appréhendaient que » l'air ne s'empestât de la corruption de ces pois- » sons ; mais l'on vit en même temps la côte » pleine de corneilles et de corbeaux, qui les déli- » vrèrent de cette crainte en mangeant ces pois- » sons. Ceux du pays disent que la même chose » est arrivée autrefois, mais non pas en aussi » grande quantité. »

Ce nombre prodigieux de harengs a certainement de quoi étonner; mais l'admiration redoublera si l'on considère que cette colonne n'est pas la moitié de celle qui sort du nord tous les ans. Elle se partage a la hauteur de l'Islande; et tandis qu'une partie vient répandre l'abondance sur les côtes de l'Europe, l'autre va la porter sur celles de l'Amérique. Anderson dit que les harengs sont si abondants sur les côtes de l'Islande, qu'une chaloupe peut à peine les traverser a la rame. Ils y sont accompagnés d'une multitude prodigieuse de sardines et de morues; ce qui rend le poisson si commun dans celte île, que les habitants le font sécher, et le réduisent en farine avec les arêtes, pouren nourrir leurs bœufs et leurs chevaux. Le P. Raie, jésuite , missionnaire en Amérique, en parlant des sauvages qui sont entre l'Acadie et la Nouvelle-Angleterre , dit ' « qu'ils se rendent en un » certain temps à une rivière peu éloignée, où, » pendant un mois, les poissons montent en si » grande quantité, qu'on en remplirait cinquante » mille barriques en un jour, si l'on pouvait suf- » lire a ce travail. Ce sont des espèces de gros ha- » rengs, fort agréables au goût quand ils sont frais. » Ils sont pressés les uns sur les autres à un pied » d'épaisseur, et on les puise comme l'eau. Les » sauvages les font sécher pendant huit ou dix «jours, et ils en vivent pendant tout le temps » qu'ils ensemencent leurs terres. » Ce témoignage est confirmé par un grand nombre d'autres, et en particulier par un Anglais, né en Amérique, et qui a écrit l'histoire de la Virginie. « Au prin- » temps, dit-il " , les harengs montent en si grande

* Lettres édifiantes , t. XXIII, p. 199. ** Histoire de la Virginie , p. 202.

» foule dans les ruisseaux et les gués des rivières, 1 » qu'il est presque impossible d'y passer à cheval » sans marcher sur ces poissons... Delà vient que, » dans cette saison de l'année, les endroits desri- » vières où l'eau est douce sont empuantis par le » poisson qu'il y a. Outre les harengs, on voit une » infinité d'aloses , de rougets, d'esturgeons, et » quelque peu de lamproies qui passent de la mer ! » dans les rivières. »

11 paraît qu'une autre colonne de ces poissons sort du pôle nord , à l'est de notre continent, et j passe par le canal qui sépare l'Amérique de l'Asie. Car un missionnaire dit que les habitants de la terre d'Yesso vont vendre au Japon , entre autres poissons secs * , des harengs. Les Espagnols , qui ont tenté des découvertes au nord delà Californie, en ont trouvé tous les peuples ichthyophages, et ne s'appliquantà aucune culture. Quoiqu'ils n'y aient abordé qu'au milieu de l'été, où la pêche de ces poissons ne s'y faisait peut-être pas encore, ils y trouvèrent une abondance prodigieuse de sardines, dont la patrie et les émigrations sont les mêmes; car on en prend une grande quantité de petites à Archangel. J'en ai mangé en Russie, chez M. le maréchal Munich, qui les appelait des anchois du nord. Mais comme les mers septentrionales qui séparent l'Amérique de l'Asie nous sont inconnues, je ne suivrai pas ce poisson plus loin. J'observerai toutefois que plus de la moitié de ces harengs sont remplis d'œufs, et que, s'ils venaient tous à éclore pendant trois ou quatre générations seulement, l'Océan entier ne serait pas capable de les contenir. Ils ont, à vue d'œil, au moins autant d'œùfs que les carpes. M. Petit, célèbre démonstrateur en anatomie , et fameux médecin , a trouvé que les deux paquets d'œufs d'une carpe de dix-huit pouces de longueur pesaient huit onces deux gros, qui font quatre mille sept cent cinquante-deux grains, et qu'il fallait le poids de soixante-douze de ces œufs pour faire le poids d'ua grain ; ce qui fait trois cent quarante-deux mille cent quarante-quatre œufs compris dans les huit onces deux gros. Je me suis un peu étendu au sujet de ces poissons , non pas pour l'avantage de notre commerce, qui , avec ses offices, ses privilèges, ses exclusions, rend rare tout ce qu'il entreprend; mais à cause de la subsistance du peuple, réduit, en beaucoup d'endroits, à ne manger que du pain, tandis que la Providence donne à l'Europe , d une main si libérale, les poissons peut-être les plus

* Histoire ecclésiastique du Japon , par le père F. Solier, liv. XIX, chap.xi.

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jiandsdela mer20. Il n'en faut pas juger par ceux |i'on apporte a Paris dans l'arrière-saison , et |i'on a péchés à peu, de distance de nos côtes ; lais par ceux qu'on pèche dans le nord , connus il Hollande sous le nom de harengs-pecs , qui :|nt épais, longs, gras, ayant un goût de noisette , (délicats et si fondants, qu'on ne peut les faire jiire , et qu'on les mange crus et salés comme p anchois.

Le pôle austral n'est pas moins poissonneux que ! pôle septentrional. Les peuples quil'avoisinent, ls que les habitants des îles de la Géorgie, de la buvelle-Zélande, du détroit de Le Maire, de la arre-de-Feu et du détroit de Magellan , sont ichsyophages, et n'exercent aucune sorte d'agriculjre. Le véridique chevalier Narbrought dit , dans

i n Journal a la mer du Sud , que le port Désiré ,

ii est par le 47e degré 48' de latitude sud, est (rempli de pingoins , de veaux marins et de lions jarins, que tout vaisseau qui y touchera y trouka des provisions en abondance. Tous ces anijjaux, qui y sont fort gras , ne vivent que de poisijns. Quand il fut dans le détroit de Magellan , il lit, d'un seul coup de filet, plus de cinq cents j os poissons , semblables à des mulets, aussi longs Jie la jambe d'un homme; des éperlans de vingt iuces de longueur, une grande quantité de pois- 1ns semblables aux anchois; enfin, ils en trouèrent tant de toutes sortes, qu'ils ne mangèrent utre chose pendant tout le temps qu'ils y restè- ;nt. Les moules à belles nacres, connues dans i)s cabinets sous le nom de moules de Magellan , Isont d'une grandeur prodigieuse , et excellentes iimanger. Les lépas, de même , y sont très grands, [faut, dit-il , qu'il y ait sur ces rivages une injiité de poissons, pour nourrir les veaux marins, js pingoins et les oiseaux qui ne vivent que de |)issons, et qui sont tous également gras, quoiip'ils soient innombrables. Ils tuèrent un jour jiatre cents lions marins en une demi-heure. Il en avait de dix-huit pieds de long ; ceux qui en ut quatorze sont par milliers. Leur chair est •kssi belle et aussi blanche que celle d'agneau , (| très bonne à manger fraîche ; mais elle est bien jeilleure quand on l'a tenue dans le sel. Sur quoi Observerai qu'il n'y a que les poissons des pays pids qui prennent bien le sel, et qui conservent, ins cet état, une partie de leur saveur. II semble je la nature ait voulu faire participer, parce oyen , tous les peuples de la terre à l'abondance ïs pêches qui sortent des zones glaciales.

La côte occidentale de l'Amérique, dans cette êine latitude, n'est pas moins poissonneuse.

« Dans toute la côte de la mer, dit le Péruvien » Garcilasso de la Vega*, depuis Aréquipa jus- » qu'à Tarapaca, où il y a plus de deux cents » lieues de longueur, ils n'emploient d'autres » fientes pour fumer les terres que la fiente de » certains oiseaux appelés passereaux marins, » dont il y a des troupes si nombreuses, qu'on » ne saurait les voir sans être étonné. Us se tien- » nent dans les îles désertes de la côte ; et , à force » d'y fienter, ils les blanchissent d'une telle ma- » nière, qu'on les prendrait de loin pour quel- » ques montagnes couvertes de neige. Les Incas » réservaient ces îles pour en disposer en faveur » de telle province qu'ils jugeraient à propos. » Or cette fiente provenait des poissons dont vivent ces oiseaux. « En d'autres pays de la même côte, » dit-il**, dans les contrées d'Atica, d'Atitipa, » de Villacori, de Malla et de Gliilca, on engraisse » les terres avec les têtes de sardines, qu'on y » sème en abondance. On les enterre à une petite » distance les unes des autres, après y avoir mis » dedans deux ou trois grains de maïs. En certaine » saison de l'année, la mer jette sur le rivage une » si grande quantité de sardines vives, qu'ils en » ont de reste pour leur provision et pour en- » graisser leurs champs; jusque-la même que » s'ils les voulaient ramasser toutes, ils en pour- » raient charger plusieurs navires. »

On voit que la côte du Pérou est à peu près le terme de l'émigration des sardines qui sortent du pôle sud , comme les côtes de la mer Noire sont le terme de celle des harengs qui sortent du pôle nord. Le développement de ces deux routes des sardines australiennes et des harengs septentrionaux est à peu près de la même longueur , et leurs destinées sont à la fin semblables. On croirait que quelques néréides sont chargées, tous les ans, de conduire, depuis les pôles, ces flottes innombrables de poissons, pour fournir à la subsistance des habitants des zones tempérées, et que, quand elles sont arrivées au terme de leurs courses, dans les pays chauds où les fruits abondent, elles vident sur le rivage ce qui reste dans leurs filets.

Il ne me sera pas aussi facile, je l'avoue, de rapportera la bienfaisance de la nature les guerres que se font entre eux les animaux. Pourquoi y at-il des bêtes carnassières? Quand je ne résoudrais pas cette difficulté, il ne faudrait pas accuser la nature de cruauté, pareeque je manquerais de

* Histoire des Incas, liv. V, chap. m. **Id,

ÉTUDE SIXIÈME

lumières. Elle a ordonné ce que nous connaissons avec tant de sagesse, que nous en devons conclure que la même sagesse règne dans ce que nous ne connaissons pas. Je me hasarderai cependant à dire mon sentiment, et a répondre a cette question , d'autant que cela me donnera lieu de mettre en avant quelques observations que je crois neuves, et dignes d'attention.

D'abord, les bêtes de proie sont nécessaires. Que deviendraient les cadavres de tant d'animaux qui périssent dans les eaux et sur la terre , qu'ils souilleraient de leur infection? A la vérité, plusieurs espèces de bêtes carnassières dévorent les animaux tout vivants. Mais que savons-nous si elles ne transgressent pas leurs lois naturelles? L'homme a peine sait son histoire : comment pourrait-il savoir celle des bêtes? Le capitaine Cook a observé, dans une île déserte de l'océan Austral, que les lions marins , les veaux marins , les ours blancs, les nilgauts, les aigles et les vautours, vivaient pêle-mêle, sans qu'aucune troupe cherchât en rien à nuire aux autres. J'ai observé la même paix parmi les fous et les frégates de l'île de l'Ascension. Mais, dans le fond, on ne doit pas leur savoir beaucoup de gré de leur modération. C'étaient corsaires contre corsaires. Ils s'accordaient entre eux pour vivre aux dépens des poissons qu'ils avalaient tout vivants.

Remontons au grand principe de la nature. Elle n'a rien fait en vain. Elle desline peu d'animaux à mourir de vieillesse , et je crois même qu'il n'y a que l'homme à qui elle ait donné de parcourir la carrière entière de la vie , parccqu'il n'y a que lui dont la vieillesse soit utile a ses semblables. A quoi serviraient , parmi les bêtes, des vieillards sans réflexion , a des postérités qui naissent avec toute leur expérience? D'un autre côté, comment des pères décrépits trouveraient-ils des secours parmi des enfants qui les quittent dès qu'ils savent nager , voler ou marcher ? La vieillesse serait pour eux un poids, dont les bêtes féroces les délivrent. D'ailleurs, de leurs générations sans obstacles naîtraient des postérités sans fin , auxquelles le globe ne suffirait pas. La conservation des individus entraînerait la destruction des espèces. Les animaux pouvaient toujours vivre , dira-t-on , dans une proportion convenable aux lieux qu'ils habitent. Mais il fallait dès-lors qu'ils cessassent de multiplier; et adieu les amours, les nids, les alliances, les prévoyances, ettouteslcs harmoniesqui régnent parmi eux. Tout ce qui naît doit mourir. Mais la nature, en les dévouant a la mort, en ôte ce qui peut en rendre l'instant cruel. C'est d'ordinaire

pendant la nuit, et au milieu du sommeil, qu'ils succombent aux griffes ou aux dents de leurs en-j nemis. Vingt blessures portées à la fois aux sour-1 ces de la vie ne leur laissent pas le temps de son-j ger qu'ils la perdent. Ils ne joignent à ce moments fatal aucun des sentiments qui le rendent si amer à la plupart des hommes, les regrets du passé et! les inquiétudes de l'avenir. Leurs ames insoucian-i tes s'envolent dans les ombres de la nuit, au mi-; lieu d'une vie innocente, et souvent dans les illu-i sions de leurs amours.

Des compensations inconnues adoucissent peut-; être encore ce dernier passage. Au moins j'obser-l verai, comme une chose digne de la plus grande considération , que les espèces d'animaux dont II vie est prodiguée au soutien de celle des autres,; comme celle des insectes, ne paraissent susceptibles d'aucune sensibilité. Si on arrache la jamb(j d'une mouche , elle va et vient comme si elle n'a»] vait rien perdu. Après le retranchement d'urj membre aussi considérable , il n'y a ni évanouis-i sèment , ni convulsion , ni cri , ni aucun symptômi de douleur. Des enfants cruels s'amusent à leur! enfoncer de longues pailles dans l'anus; elless'élc! vent en l'air, ainsi empalées; elles marchent efont leurs mouvements ordinaires, sans paraîtri s'en soucier. D'aulres prennent des hannetons; leur rompent une grosse jambe , leur passent dan les nerfs et les cartilages de la cuisse une fort | épingle, et les attachent avec une bande de papie à un bâton. Ces insectes étourdis volent, en boui donnant, tout autour du bâton , sans se lasser, c sans paraître éprouver la moindre souffrance! Réaumur coupa, un jour, la corne charnue ( musculcuse d'une grosse chenille, qui continua d manger comme si rien ne lui fût arrivé. Peut-o penser que des êtres si tranquilles entre les marri des enfants et des philosophes éprouvent quelqul sentiment de douleur quand ils sont gobés en l'ai par les oiseaux?

Je puis étendre ces observations plus loin. C'a que les poissons de la classe de ceux qui n'ont il os ni sang, et qui forment le plus grand nombi des habitants de la mer, paraissent également il sensibles. J'ai vu, entre les tropiques, un thon à qui un de nos matelots avait enlevé un lopin ( chair de la nuque d'un coup de harpon , qui se r< I broussa contre sa tête , suivre notre vaisseau peij dant plusieurs semaines, sans qu'aucun de s< compagnons le surpassât a nager ou à faire d< culbutes. J'ai vu des requins, percés de balles c fusil, revenir mordre a l'hameçon dont ils sV taient déjà échappés une fois, la gueule toute d<

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îirée. On trouvera encore une plus grande anasgie entre les poissons et les insectes, si l'on eonjdère que les uns et les autres n'ont ni os ni |ng, qu'ils ont une chair imprégnée d'une eau uante, et qui paraît encore être la même dans pi uns et les autres, en ce qu'elle jette la même ideur lorsqu'on la brûle; et qu'ils ne respirent oint par la bouche, mais par les côtés, les injectes par les trachées, les poissons par les ouïes; ju'ils n'ont point d'organe auditif , mais qu'ils ntendent par le frémissement que leur corps prouve par la commotion de l'élément fluide où s vivent ; qu'ils voient de tous côtés l'horizon par a situation de leurs yeux; qu'ils accourent également à la lumière; qu'ils ont la même^avidité, et ont, pour la plupart, carnivores; que, dans ces jleux genres, les femelles sont plus grosses que les pâles ; qu'elles jettent leurs œufs en nombre intrii , sans les couver ; que la plupart des poissons fassent, en naissant, par l'état d'insecte, sortant |le leurs œufs en forme de vers, et quelques uns [nême en celle de grenouille, comme une espèce le poisson de Surinam; que les uns et les autres ont revêtus d'écaillés; que plusieurs poissons Ut des barbillons et des antennes, comme les infectes; que les uns et les autres renferment, dans ieurs catégories, une variété incroyable de formes, qui n'appartiennent qu'à eux; enfin, que leurs constitutions, leurs métamorphoses , leurs Bœurs, leur fécondité étant les mêmes , on est enté d'admettre , entre ces deux grandes classes, a même insensibilité.

| Pour les animaux qui ont du sang, quoi qu'en iait dit Malebranche , ils sont sensibles ; ils manifestent la douleur par les mêmes signes que nous. [Mais la nature les a remparés de cuirs épais, de ^ongs poils , de plumages, qui les abritent contre les atteintes du dehors. D'ailleurs ils ne sont guère jex posés aux mauvais traitements qu'entre les mains des hommes méchants.

Passons maintenant à la génération des animaux. Nous avons vu que les plus grandes et les plus nombreuses espèces du globe , dans le règne animal et végétal , naissent dans le nord , indépendamment de la chaleur du soleil. Voyons si celle de la fermentation a plus de puissance au midi. Des (Egyptiens ont dit a Hérodote que quelques espèces j d'animaux s'étaient formées des vases fermentées ! de l'Océan et du Nil. Quelque respect que je porte aux anciens, je récuse leur autorité en physique. La plupart de leurs philosophes ressemblaient assez aux nôtres : ils observaient fort peu, et ils raisonnaient beaucoup. Si quelques uns, pour tranquil-

liser des princes voluptueux, ont avancé que tout sortait de la corruption et y rentrait, d'autres, de meilleure foi, les ont réfutés, même dès ce tempslà. Non-seulement la corruption ne produit aucun corps vivant, mais elle leur est funeste, surtout à ceux qui ontdu sang, et principalement à l'homme. Il n'y a d'air malsain que là où il y a corruption. Comment aurait-elle pu engendrer, dans les animaux, des pieds assortis de molettes, d'ongles, de doigts ; des peaux velues de tant de sortes de poils et de plumages ; des mâchoires palissadées de dents taillées les unes pour couper, d'autres pour moudre ; des têtes ornées d'yeux, et des yeux défendus de paupières pour les garantir du soleil? Comment aurait-elle pu rassembler ces membres épars, les lier de nerfs et de muscles, les soutenir d'ossements avec des pivots et des charnières ; les nourrir de veinespleinesd'un sang qui circule, soit que l'animal marche, soit qu'il se repose; les couvrir de peaux si convenablement fourrées de poils pour les climats qu'ils habitent ; ensuite les faire mouvoir par l'action combinée d'un cœur et d'un cerveau, et donner à toutes ces machines , nées dans le même lieu, formées du même limon , des appétits et des instincts si différents? Comment leur eûtelle inspiré le sentiment d'eux-mêmes, et allumé en eux le désir de se reproduire par d'autres voies que celle qui leur avait donné l'existence ? La corruption, loin de leur donner la vie, eût dû la leur ôter, puisqu'elle fait naître des tubercules, enflamme les yeux, dissout le sang; et produit une infinité de maladies dans la plupart des animaux qui en respirent les émanations 21 . La fermentation de quelque matière que ce soit n'a pu former aucun animal, pas même l'œuf d'où il est sorti. On trouve dans les voiries de nos grandes villes , où tant de matières fermentent , des molécules organiques de toute espèce , des corps entiers d'animaux, du sang, des plantes, de l'ammoniac, des huiles, des flegmes, des esprits, des minéraux, des matières plus hétérogènes et plus combinées par les caprices des hommes en société que les flots de l'Océan n'en ont accumulé et confondu sur ses rivages : cependant on n'y a jamais trouvé aucun corps organisé. Qu'on ne dise pas que la chaleur nécessaire à leur développement y manque ; il y en a de tous les degrés, depuis la glace jusqu'au feu. Les sels s'y cristallisent, et les soufres s'y forment. On a recueilli dans Paris même, il y a quelques années , du soufre formé par la nalure, dans d'anciennes voiries du temps de Charles IX. Nous voyons tous les jours que la fermentation peut croître dans du fumier, au point que le feu y

ÉTUDE SIXIÈME

prenne. Sa chaleur modérée est même si favorable au développement des germes , qu'on s'en est servi pour faire éclore des poulets. Mais les combinaisons de toutes ces matières n'y ont jamais rien produit de vivant ni d'organisé. Que dis-je ? les premiers travaux de la nature, que nous voulons expliquer, sont couverts de tant de mystères, qu'un œuf, tant soit peu ouvert, cesse d'être fécond. Le moindre contact de l'air extérieur suffit pour y détruire les premiers linéaments de la vie. Ce ne sont donc ni les matières , ni les degrés de chaleur qui manquent a l'homme pour imiter la nature dans la prétendue création des êtres ; et cette puissance, toujours jeune et active, ne s'est point affaiblie, puisqu'elle a toujours le pouvoir de les reproduire, qui n'est pas moins grand que celui de leur donner l'existence.

La sagesse avec laquelleelle a ordonné leurs proportions n'est pas moins digne d'admiration. Si on vient a examiner les animaux , on n'en trouvera aucun de défectueux dans ses membres , si l'on a égard h ses mœurs et aux lieux où il est destiné à vivre. Le long et gros bec du toucan , et sa langue faite en plume, étaient nécessaires à un oiseau qui cherche les insectes éparpillés dans les sables humides des rivages de l'Amérique. Il lui fallait a la fois une longue pioche pour y fouiller, une large cuiller pour les ramasser, et une langue frangée de nerfs délicats pour y sentir sa nourriture. 11 fallait de longues jambes et de longs cous aux hérons, aux grues, aux flamants et aux autres oiseaux qui marchent dans les marais, et qui cherchent de la proie au fond de leurs eaux : chaque animal a les pieds et la gueule, ou le bec, formés d'une manière admirable pour le sol qu'il doit parcourir, et pour les aliments dont il doit vivre. C'est de leurs configurations que les naturalistes tirent les caractères qui distinguent les bêtes de proie de celles qui sont frugivores. Ces organes n'ont jamais manqué aux besoins des animaux, et ils sont eux-mêmes indélébiles comme leurs instincts. J'ai vu, dans des campagnes , des canards élevés loin des eaux , depuis plusieurs générations, qui avaient conservé à leurs pieds les larges membranes de leur espèce, et qui, aux approches des pluies , battaient des ailes, jetaient des cris, appelaient les nuées, et semblaient se plaindre au ciel de l'injustice de l'homme qui les privait de leur élément. Aucun animal n'a manqué d'un membre nécessaire, ou n'en a reçu d'inutiles. Des philosophes ont regardé les ergots appendices des pieds du porc comme superflus, pareequ'ils ne portent pointa terre : mais cet animal, destiné a vivre dans les lieux marécageux, où il aime a se

vautrer, et a faire avec son boutoir des fouille, profondes, s'y fût souvent enfoncé par sa glouton! nerie, si la nature n'eût disposé au-dessus de se; pieds deux ergots en saillie , qui lui donnent le;! moyens de s'en retirer. Le bœuf, qui fréquente lei bords marécageux des fleuves , en a d'à peu prè semblables. L'hippopotame, qui vit dans les eauj et sur les rivages du Nil, a le pied fourchu, et audessus du paturon deux petites cornes qui plieni contre terre quand il marche, de sorte qu'il laisse sur le sable une empreinte qu'on dirait être celh de quatre griffes. On peut voir la description d( cet amphibie à la fin des Voyages de Dampier.

Comment des hommes éclairés ont-ils pu méconnaître l'usage de ces membres accessoires doni; les paysans de quelques unes de nos provinces imitent la forme dans les échasses,qu'ilsappcllent, pat cette ressemblance même , pieds de porc , et dont; ils se servent pour traverser les endroits maréca-^ geux ? ces mêmes paysans ont imité pareillement! celle des ergots pointus et écartés du pied de lai chèvre, qui lui servent à gravir les rochers, en se servant de ces pieux ferrés a deux pointes, qui retiennent dans la pente des montagnes les derrières! de leurs lourdes charrettes. La nature, qui varie! ses moyens comme les obstacles, a donné les er-| gols appendices au pied du porc par les mêmes rai-1 sonsqu'elle a revêtu le rhinocéros d'une peau plissée de plusieurs plis, au milieu de la zone torride. On croirait ce lourd animal couvert d'un triple manteau : mais, destiné a vivre dans les marais' fangeux de l'Inde, où il fouille avec la corne de son museau les longues racines des bambous, il y eût enfoncé par son poids énorme, s'il n'avait l'étrange faculté d'étendre en se gonflant les plis multipliés de sa peau, et de se rendre plus léger en occupant un plus grand volume. Ce qui nous paraît, au premier coup d'œil , une défectuosité dans les animaux, est, a coup sûr, une compensation merveilleuse de la Providence ; et ce serait souvent une exception a ses lois générales,, si elle en avait d'autres que l'utilité et le bonheur des êtres. C'est ainsi qu'elle a donné a l'éléphant une trompe qui lui sert, comme une main, a grimper sur les plus rudes montagnes, où il se plaît a vivre, et à cueillir l'herbe des champs et les feuillages des arbres, auxquels la grosseur de son cou ne lui permettrait pas d'atteindre.

Elle a varié, a l'infini , parmi les animaux, les moyens de se défendre comme ceux de subsister. On ne peut pas supposer que ceux qui marchent lentement ou qui jettent des cris souffrent habituellement; carcommcntdesracesdemaladesauraient-

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les pu se perpétuer, et devenir même une des plus j différents animaux, de becs de chats-huanls, de

îpanduesdn globe? Le slugard, ou paresseux, se ouve en Afrique , en Asie et en Amérique*. Sa :nteur n'est pas plus une paralysie que la lenteur e la tortue et du limaçon ; les cris qu'il jette quand n l'approche ne sont point des cris de douleur", lais, parmi les animaux, les uns étant destinés à arcourir la terre , d'autres a vivre a poste fixe i jurs défenses sont variées comme leurs mœurs, [es uns échappent a leurs ennemis par la fuite , 'autres les repoussent par des sifflements, des fibres hideuses, des odeurs infectes, ou des voix Imentables. 11 y en a qui disparaissent a leur vue, jomme le limaçon, qui est de la couleur des mutiles ou de l'écorce des arbres où il se réfugie ; ['autres, par une magie admirable, prennent, à 1 ur volonté, la couleur des objets qui les environnt, comme le caméléon. Oh 1 que l'imagination s hommes est stérile auprès de l'intelligence de ! naturel Ils n'ont rien produit, dans quelque jpnre que ce soit, qu'ils n'en aient trouvé le modèle ans ses ouvrages. Le génie même dont ils font int de bruit , ce génie créateur que nos beaux |prits croient apporter en venant au monde, et rfectionner dans les cercles ou dans les livres , est autre chose que l'art de l'observer. On ne peut s même sortir des routes de la nature pour s'érer. On n'est sage que de sa sagesse , on n'est u qu'en en dérangeant les plans. Le burin de allot, si fertile en monstres, n'a composé tant de Ornons affreux que des membres mal assortis de

Les paresseux ne se trouvent que dans le Nouveau-Monde, uteur a été sans doute induit en erreur par Séba , ou par smaër , qui ont confondu le loris , genre de quadrupède de famille du makis , avec le paresseux , genre de quadrupède l'ordre des tardigrades. Ce dernier genre renferme trois es ces distinctes : l'aï . Yunau et le kouri ; mais elles sont tes trois de l'Amérique. ( A-M.)

Cette observation est très juste ; et le cri de l'aï , qui est eximé par son nom , n'a même rien d'horrible : c'est donc mal ropos que Linnée l'a qualifié de clamor horrendus. L'aï t un jour à faire cinquante pas , et deux jours à grimper sur arbre. Souvent il s'accroche aux branches , et y demeure pendu la tête en bas, semblable à une excroissance de orce : c'est par ce moyen qu'il échappe aux recherches des res et des chasseurs. Ainsi sa couleur est une prévoyance de nature , qui , en le privant de vitesse , ne l'a cependant nt abandonné. Par un autre acte de la même prévoyance I iji a été revêtu d'une fourrure impénétrable à l'humidité. Le $1 en est épais , serré , uni , sec , de sorte que l'eau glisse sur M : surface sans jamais la mouiller. Si l'on observe que l2aï vé e dans un climat où il pleut par averses pendant huit mois de née , et que tous les moyens de chercher ou de se construire abri lui ont été refusés , on ne peut trop admirer la sagesse la Providence , qui lui a donné un manteau pour la pluie

me elle a donné un toit d'écaillé à la tortue , qui, ayant la me lenteur , avait les mêmes besoins. C'est ainsi que , pour us servir d'une expression de Buffon , la nature , dans ses oductions les plus négligées, paraît plus en mère qu'en irâtre. (A.-M.)

Bernardin.

gueules de crocodiles , de carcasses de chevaux , d'ailes de chauves-souris, de griffes et d'ergots qu'il a joints à la figure humaine, pour rendre ses contrastes plus odieux. Les femmes même, qui , par de plus doux caprices, s'exercent à broder sur leurs étoffes des fleurs de fantaisie, sont obligées d'en prendre les modèles dans nos jardins. Examinez sur leurs robes les folâtres jeux de leur imagination : vous y verrez des œillets sur les feuillages d'un myrte, des roses sur des roseaux, des grenades sur.la tige d'une herbe. La nature seule ne produit que des accords raisonnables , et n'assortit dans les animaux et dans les fleurs que des parties convenables aux lieux, a l'air, aux éléments, et aux usages auxquels elle les destine. Jamais on n'a vu sortir aucune race de monstres de ses sublimes pensées.

J'ai entendu plusieurs fois annoncer dans nos foires des monstres vivants; maisjamaisjen'aipu parvenir a en voir un seul, quelque peine que je me sois donnée. Un jour on afficha, à la foire de S. -Ovide , une vache à trois yeux, et une brebis à six pattes. Je fus curieux de voir ces animaux, et d'examiner l'usage qu'ilsfaisaient d'organes et de membres qui me paraissaient leur êtresuperflus. Comment, medisaisje , la nature a-t-elle pu poser le corps d'une brebis sur six pattes, lorsquequatre étaient suffisantes pour la porter? Cependant je vins à me rappeler que la mouche, qui est bien plus légère qu'une brebis , en avait six , et j'avoue que cette réflexion m'enbarrassa. Mais ayant observé , un jour, une mouche qui s'était reposée sur mon papier, je remarquai qu'elle était fort occupée à se brosser alternativement la tête et les ailes avec les deux pattes de devant et avec celles de derrière. Je vis alors évidemment qu'elle avait besoin de six pattes, afin d'être soutenue par quatre lorsqu'elle en emploie deux à se brosser, surtout sur un plan perpendiculaire. L'ayant prise et considérée au microscope , je vis avec admiration que ces deux pattes du milieu n'avaient point de brosses, et que les quatre autres en avaient. Je remarquai encore que son corps était couvert de grains de poussière, qui s'y attachent dans l'atmosphère où elle vole , et que ses brosses étaient doubles, garnies de poils fins, entre lesquels elle faisait sortir et rentrer, à volonté, deux griffes semblables a celles d'un chat, mais incomparablement plus aiguës. Ces griffes servent aux mouches à s'accrocher sur les corps les plus polis, comme sur le verre des vitres, où on les voit monter et descendre sans glisser. J'étais très curieux de voir comment la nature avait attaché deux

ÉTUDE SIXIÈME

nouvelles pattes au corps d'une .brebis , et comment elle avait formé , pour les faire mouvoir, de nouvelles veines, de nouveaux nerfs et de nouveaux muscles avec leurs insertions. Le troisième œil de la vache m'embarrassait encore davantage. Je fus donc comme les autres badauds porter mon argent pour satisfaire ma curiosité. J'en vis sortir en foule de la loge de ces animaux, très émerveillés de les avoir vus. Enfin je parvins, comme eux, au bonheur de les contempler. Les deux pattes superflues de la brebis n'étaient que des peaux desséchées, découpées comme des courroies, et pendantes à sa poitrine sans toucher à terre , et sans pouvoir lui être d'aucun usage. Le troisième œil prétendu de la vache était une espèce de plaie ovale au milieu du front, sans orbite, sans prunelle, sans paupière, et sans aucune membrane qui présentât quelque partie organisée d'un œil. Je me retirai, sans examiner si ces accidents étaient naturels ou artificiels ; car, en vérité, la chose n'en valait pas la peine. Les monstres que l'on conserve dans des bocaux d'esprit-de-vin, tels que les petits cochons qui ont des trompes d'éléphant, et les enfants accouplés et à deux têtes que Ton montre dans nos cabinets avec une mystérieuse philosophie, prouvent bien moins le travail de la nature que son interruption. Aucun de ces êtres n'a pu parvenir à lin développement parfait ; et, loin de témoigner que l'intelligence qui les a produits s'égarait, ils attestent, au contraire, Timmuabilité de sa sagesse, puisqu'elle les a rejetés de son plan en leur refusant la vie.

Il y a, dans la conduite de la nature envers l'homme, une bonté bien digne d'admiration : c'est qu'en lui défendant, d'une part, d'altérer la régularité de ses lois pour satisfaire ses caprices , de l'autre, elle lui permet souvent d'en déranger le cours pour subvenir a ses besoins. Par exemple, elle fait naître, de l'accouplement de l'àne et de la jument, le mulet, qui est si utile dans les montagnes; et elle prive cet animal du pouvoir de se reproduire, afin de conserver les espèces primitives, qui sont d'une utilité plus générale. On peut reconnaître, dans la plupart de ses ouvrages, ces condescendances maternelles et ces prévoyances, si j'ose le dire, royales. Elles se manifestent surtout dans les productions de nos jardins. On les trouve dans celles de nos fleurs qui ont des surabondances de corolles, comme dans la rose double, qui ne se reproduit point de graines, et que pour cette raison quelques botanistes ont ose qualifier de monstre, quoiqu'elle soit la plus belle des fleurs, au sentiment de tous les peuples. Des natu-

ralistes ont cru qu'elle sortait des lois de la nalure, parcequ'elle s'écartait de leurs systèmes; comme si la première des lois qui gouverne le monde n'avait pas pour objet le bonheur de l'homme ! Mais' si les roses et les fleurs qui ont une surabondance : de corolles sont des monstres, les fruits qui ont: une surabondance de chairs fondantes et de pâtes ^ sucrées inutiles au développement de leurs graines, comme les pommes, les poires, les melons; et les | fruits qui n'ont pas même de semences, comme les ananas, les bananes, le fruit a pain, sont donc des monstres aussi? Les racines qui deviennent sij charnues dans nos jardins, et qui se tournent enj gros pivots, en glandes succulentes, en bulbes fari-j neuses inutiles au développement de leurs tigesJ sont encore des monstres. La nature ne nourri! l'homme, en partie, que de cette surabondance végétale ; elle ne l'accorde qu'a ses travaux. Quel | que fertile que soit un terrain, les végétaux de; j mêmes espèces que ceux de nos jardins y crois j sent sauvages, et s'y jettent en feuilles et en bran j ches. S'ils portent du fruit , la chair en est tottj jours maigre, et la semence ou le noyau fort gros J N'est-ce donc pas une véritable complaisance, de 1 j part de la nature, de transformer, sous la main d l'homme, en aliments, les mêmes sucs qui se con verti raient , dans les forêts, en hautes tiges et ei fortes racines? Sans sa condescendance, en vaii l'homme dirait a la sève des arbres : « Vous vou » rendrez dans les fruits, et vous n'irez point auj » delà. » Il aurait beau, dans la terre Iaplusfécond( j mutiler, étêter, ébourgeonner, l'amandier n'y coi vrira point son amande d'une'pulpe charnue et for j dante comme celle de la pêche. C'est la nature qi j fait, de temps en temps, présent a l'homme des m riélésutilesetagréablesqu'elle tire du même gennj Tous nos arbres fruitiers sortent originairemei des forêts, et aucun ne s'y perpétue dans s(| espèce. La poire appelée Saint-Germain a ê\ trouvée dans la forêt de Saint-Germain avec j saveur que nous lui connaissons. La naturel) choisie , comme les autres fruits de nos verger: j sur la table des animaux, pour la placer sur ce] de l'homme; et, afin que nous ne pussions doj'i ter de son bienfait et de son origine, elle a vou|> que ses semences ne reproduisissent que des saj vageons. Ah 1 si elle suspendait ses lois par ticulièi de bienfaisance dans les jardins de nos mécréai pour y rétablir ses prétendues lois générales, qi serait leur étonnement de ne retrouver dans lei potagers et dans leurs vergers que quelques mi* rables daucus , de petites roses de chien, cl, poires rêches et des fruits agrestes , tels qu'elle

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oduit dans les montagnes pour l'âpre palais des ngliers ! A la vérité, ils y trouveraient des tiges 'arbre bien hautes et bien vigoureuses; leurs jjrgers croîtraient au double, et leurs fruits dimiberaient de moitié.

; La môme métamorphose arriverait dans les anijaux de leurs métairies. La poule qui pond des jufs beaucoup trop gros par rapport à sa taille , i pendant neuf mois de suite , contre toutes les lis de l'incubation des oiseaux , rentrerait dans iprdre , et n'en donnerait tout au plus qu'une ngtaine dans le cours d'une année. Le porc perdait de même son lard superflu. La vache , qui jurnit , dans les riches prairies de la Normandie, jisqu'à vingt-quatre bouteilles de lait par jour , \m laisserait couler que ce qui suffit à son veau . j Ils répondent à cela que ces surabondances œufs, de lard et de crème, dans nos animaux im es tiques, sont des effets de la nourriture qu'on jur prodigue. Mais ni la jument ne donne autant le lait que la vache , ni la cane ne pond autant œufs que la poule , ni l'âne ne se couvre de lard imme le porc, quoique ces animaux soient nours aussi plantureusement les uns que les autres, ailleurs, la jument, la chèvre, la brebis, l'âlesse , n'ont que deux mamelles , tandis que la

iche en a quatre. La vache s'écarte à cet égard , lune manière bien remarquable , des lois génères de la nature, qui a proportionné dans toutes !S espèces le nombre des mamelles des mères a ïlui de leurs petits; elle a quatre mamelles, quoi- 11' elle ne porte qu'un veau, et bien rarement deux, arceque ces deux mamelles superflues étaient fistinées a être les nourrices du genre humain.

truie , a la vérité , n'en a que douze , et elle burrit jusqu'à quinze petits. Ici la proportion paît défectueuse. Mais si la première a plus de maelles qu'il n'en faut a sa famille , et si la seconde en a pas assez pour la sienne, c'est que l'une evait donner a l'homme la surabondance de son it, et l'autre celle de ses petits. Par tout pays, le orc est la viande du pauvre, â moins que la reliion, comme en Turquie, ou la politique, comme ans les îles de la mer du Sud , ne le prive de ce ienfait de la nature. Nous observerons, avec Pline, ue de toutes les chairs c'est la plus savoureuse. On distingue, dit-il, jusqu'à cinquante goûts difféents. Elle sert, dans les cuisines de nos riches , a onner du goût a tous les aliments. Par tout pays, omme nous l'avons dit , ce qu'il y a de meilleur stce qu'il y a de plus commun.

N'est-il pas étrange que , lorsque tant de plantes t tant d'animaux nous présentent de si belles pro-

portions , des convenances si admirables avec nos besoins, et des preuves si évidentes d'une bienveillance divine, on recueille des fœtus informes, des porcs avec de longs groins, comme si c'étaient de petits éléphants nés dans nos basses-cours, pour les mettre en parade dans nos cabinets destinés k étudier la nature? Ceux qui les gardent comme des choses précieuses , et qui en tirent des conséquences et des doutes sur l'intelligence de son auteur, ne sont-ils pas d'aussi mauvais goût et d'aussi mauvaise foi que ceux, qui, dans l'atelier d'un fondeur , ramasseraient les figures estropiées par quelque accident, les bouffissures et les môles de métal , et les montreraient comme une preuve de l'ignorance de l'artiste? Les anciens brûlaient les monstres; les modernes les conservent. Ils ressemblent à ces mauvais enfants qui épient leur mère pour la surprendre en défaut , afin d'en conclure pour eux-mêmes le droit de s'égarer. Oh ! si la terre était en effet livrée au désordre, et qu'après une infinité de combinaisons il parût enfin , au milieu des monstres qui la couvriraient , un seul corps bien proporlionné et convenable aux besoins des hommes , quelle joie ne serait-ce pas , pour des êtres sensibles et malheureux , de soupçonner quelque part une intelligence qui s'intéresserait à leurs destinées !

ETUDE SEPTIEME

REPONSES AUX

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