‹ Œuvres;Chapitre 78 sur 236 · TIRÉES I>ES MAUX DU GEKRE HUMAIN · texte numérisé non relu

TIRÉES I>ES MAUX DU GEKRE HUMAIN

Les arguments qu'on tire des variétés du genre humain et des fléaux réunis sur lui par la nature, par les gouvernements et par les religions, tendent a prouver que les hommes n'ont ni la même origine , ni de supériorité naturelle au-dessus des bêtes, et qu'il n'y a point d'espoir pour leurs vertus , ni de providence pour leurs besoins. Nous examinerons successivement ces maux, en commençant par ceux de la nature , dont nous ferons voir la nécessité et l'utilité; et nous démontrerons que les maux politiques ne naissent que des écarts de la loi naturelle, et qu'ils sont eux-mêmes des preuves de l'existence d'une Providence.

Nous commencerons ce sujet intéressant par répondre aux objections tirées des variétés de l'espèce humaine. A la vérité, il y a des hommes noirs et blancs , de cuivrés et de cendrés. Il y en a qui ont de la barbe, et d'autres qui n'en ont presque

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point ; mais ces prétendus caractères ne sont que des accidents, comme nous l'avons dit ailleurs. Des chevaux blancs , bais ou noirs , à poil frisé comme ceux de Tartarie , ou a poil ras comme ceux de Naples, sont certainement des animaux de la même espèce. Les albinos, ou nègres blancs, sont des espèces de lépreux ; et ils ne forment pas plus une race particulière de nègres que ceux qui sortent parmi nous d'avoir la petite vérole ne forment une race d'Européens mouchetés. Quoiqu'il n'entre pas dans mon plan de substituer ici toutes les convenances naturelles a toutes les inculpations de notre mauvaise physique, et que j'aie réservé , dans cet ouvrage , quelques études pour m'occuper principalement de cet objet, suivant mes faibles lumières , j'observerai cependant ici que la couleur noire est un bienfait de la Providence envers les peuples du midi. La couleur blanche réfléchit le plus les rayons du soleil , et la noire les réfléchit le moins. Ainsi, la première redouble sa chaleur, et la seconde l'affaiblit; c'est ce que l'expérience démontre de mille manières. La nature s'est servie, entre autres moyens, de l'effet opposé de ces couleurs pour multiplier ou pour affaiblir , sur la terre, la chaleur de l'astre du jour. Plus on avance vers le midi, plus les hommes et les animaux sont noirs ; et plus on va vers le nord , plus les uns et les autres sont blancs \ Lorsque le soleil môme s'éloigne des parties septentrionales, beaucoup d'animaux qui y étaient, en été, de différentes couleurs, commencent a blanchir : tels sont

les écureuils, les loups, les lièvres ; et ceux

des parties méridionales dont il s'approche se rc-

* lies observations des physiciens modernes viennent à l'appui des spéculations toutes morales de l'auteur des Ét udes. Les corps lancent de tous cotés leur propre chaleur ; c'est ce que les savants appellent le rayonnement du calorique. A mesure que les rayons s'échappent , les corps se refroidissent ; et ils tomberaient bientôt à la température de la glace , si la nature n'avait employé divers moyens pour empêcher le rayonnement. Ainsi , par exemple , elle a donné aux couleurs la propriété de retenir ou d'abandonner le calorique , suivant qu'elles sont plus ou moins foncées. Le blanc rayonne peu , le noir rayonne beaucoup; c'est-à-dire que le blanc conserve la chaleur des corps, et que le noir la laisse échapper. Voilà pourquoi toutes les premières fleurs du printemps sont blanches : leur couleur est comme un vêtement chaud , mais léger, dont la nature les enveloppe avec une sollicitude toute maternelle. Cela est si vrai , que les fleurs se rembrunissent à mesure que les frimas s'éloignent: elles changnnt d'habit, pour avoir frais. Si l'on fait 1 application de cette théorie aux nègres de l'Afrique, on aura le secret de leur couleur. La nature bienfaisante jette sur eux un voile noir afin de faciliter leur rayonnement, comme elle enveloppe nos terres froides d'un voile de neige , comme elle donne la couleur blanche aux premières fleurs de la saison, afin d'y concentrer la chaleur. Bernardin de Saint-Pierre ignorait cette théorie; mais la justesse de son esprit lui en faisait deviner tous les résultats , long-temps avant que les physiciens en eussent fait la découverte. (A. -M.)

vêtent alors de teintes plus foncées: tels sont, dans les oiseaux , la veuve , le cardinal , etc. , qui sont beaucoup plus fortement colorés lorsque le soleil s'approche de la ligne, que quand il s'en éloigne. C'est donc par des convenances de climat que la nature a rendu noirs les peuples de la zone torride, comme elle a blanchi ceux des zones glaciales. Elle a donné encore un autre préservatif contre la chaleur aux nègres qui habitent l'Afrique, qui est la partie la plus chaude du globe, principalement à cause de cette large zone de sable qui la traverse, et dont nous avons indiqué l'utilité. Elle a coiffé ces peuples insouciants et sans industrie d'une chevelure plus crépue qu'un tissu de laine, qui abrite très bien leur tête des ardeurs du! soleil. Ils en reconnaissent si bien la commodité,! qu'ils ne lui en substituent pas d'autre ; et il n'y ai pas de nations parmi lesquelles les coiffures artihM ciellcSjCommeles bonnets, turbans, chapeaux, etc. j soient plus rares que parmi les nègres. Ils ne se) servent même de celles-ci, qui leur sont étrange* res , que comme d'objets de vanité et de luxe ; ei je ne leur en connais point qui appartiennent pro | prement a leur nation. Les peuples de la presqu'îlii de l'Inde sont aussi noirs qu'eux; mais leurs turJ bans donnent h leurs cheveux, qui sans leur coifij fure seraient peut-être crépus, la facilité de croîtr j] et de se développer. Les peuples de l'Amériqu | qui habitent sous la ligne ne sont pas noirs, h il vérité; ils sont simplement cuivrés. J'attribue cel affaiblissement de la teinte noire à plusieurs cause j qui sont particulières à leurs pays : la première I en ce qu'ils se frottent de rouco, qui garantit 11 surface de leur peau des impressions trop vives d soleil ; la seconde , en ce qu'ils habitent un pay i couvert de forêts , et traversé par le plus gran ! fleuve du monde, qui le couvre de vapeurs; 1 troisième, pareeque leur territoire s'élève inseii siblement depuis les rivages du Brésil jusqu'au] montagnes du Pérou, ce qui, lui donnant plu d'élévation dans l'atmosphère, lui procure aust plus de fraîcheur; la quatrième enfin, parceqi I les vents d'est, qui y soufflent jour et nuit, le r\ fraîchissent perpétuellement. Enfin , les couleuj j de tous ces peuples sont tellement des effets < j leurs climats, que les descendants des Europée j qui y sont établis en prennent les teintes au bol de quelques générations. C'est ce qu'on peut vol ! évidemment aux Indes, chez les descendants d| Mogols , peuples venus du nord de l'Asie , dont ( | nom signifie blancs, et qui sont aujourd'hui aufl j noirs que les peuples qu'ils ont conquis.

La grandeur de la taille ne caractérise pas pl|

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: s espèces, dans quelque genre que ce soit, que la jifference des couleurs. Un pommier nain et un fand pommier sortent des mêmes greffes, Cepen-

Ifui la nature l'a rendue invariable dans la seule bèce humaine , parceque des variétés de gran- 3iir eussent détruit , dans l'ordre physique , les importions de l'homme avec l'universalité de ses jivrages, et qu'elles eussent entraîné, dans l'ordre toral , des conséquences encore plus dangereuses, » asservissant, sans retour, les plus petites es-

[pces d'hommes aux plus grandes.

I II n'y a point de races de nains, ni de géants, j^ux que l'on montre aux foires sont de petits ijwnmes raccourcis , ou de grands hommes efflan-

: liés, sans proportion et sans vigueur. Ils ne se rejoduisent ni dans leur petitesse, ni dans leur |andeur, quelques tentatives que plusieurs prins aient faites pour y réussir, entre autres le feu ji de Prusse Frédéric Ier. D'ailleurs, sortent-ils .jsez des proportions de l'espèce humaine pour re appelés des nains ou des géants? Y a-t-il seujment entre eux la même différence qu'entre un |tit cheval de Sardaigne et un grand cheval bra- Jmçon , qu'entre un épagneul et un de ces grands fieiis danois qui courent devant nos carrosses? putes les nations ont été et sont encore de la ;ême taille, à peu de différence près. J'ai vu des jomies d'Egypte, et des corps de guanches des is Canaries, enveloppés dans leurs peaux. J'ai k tirer à Malte , d'un tombeau creusé dans le roc f, le squelette d'un Carthaginois dont tous les os aient violets , et qui reposait la , peut-être , delis le règne de Didon. Tous ces corps étaient de grandeur commune. Des voyageurs éclairés et jns enthousiasme ont réduit à une taille peu difrente de la nôtre la taille prétendue gigantesque os Patagons. Je sais bien que j'ai déjà allégué Heurs ces mêmes raisons ; mais on ne saurait op les répéter, parcequ'elles détruisent sans reur les prétendues influences du climat, qui sont f venues les principes de notre physique, et, qui us est , de notre morale.

II y a eu, dit-on , autrefois de véritables géants. ;la est possible ; mais cette vérité nous est devele inconcevable, comme toutes celles dont la iturene nous offre plus de témoignage. S'il exisiit des Polyphèmes de la hauteur d'une tour, ils iifonceraient, en marchant, la plupart des ter- }ins. Comment leurs gros et longs doigts pour- !iient-iis traire les petites chèvres, moissonner les es j faucher les prairies, cueillir les fruits des 3rgers? La plupart de nos aliments échappelient à leur vue, comme à leurs mains. D'un

autre côté , s'il y avait des races de nains , comment pourraient-elles abattre les forêts pour cultiver la terre? Elles se perdraient dans les herbes. Chaque ruisseau serait pour elles un fleuve , et chaque caillou un rocher. Les oiseaux de proie les enlèveraient dans leurs serres, a moins qu'elles ne fissent la guerre à leurs œufs , comme Homère dit que les pygmées la faisaient aux œufs des grues. Dans ces deux hypothèses, tous les rapports de l'ordre naturel sont rompus, et ces discordances entraînent nécessairement la ruine de l'ordre social. Supposons qu'une nation de géants existât avec notre industrie et nos passions féroces; mettons à sa tête un Tamerlan : que deviendraient nos polygones et nos armées devant leur artillerie et leurs baïonnettes?

Autant la nature a affecté de variétés dans les espèces d'animaux du même genre , quoiqu'ils habitassent le même sol et qu'ils vécussent des mêmes aliments, autant elle a observé d'uniformité dans l'espèce humaine , malgré la différence des climats et des nourritures. On a pris dans quelques individus humains un prolongement accidentel du coccix pour un caractère naturel, et on n'a pas manqué d'en conclure une nouvelle espèce d'hommes à queue. Les passions des bêtes peuvent dégrader l'homme ; mais jamais leurs queues, leurs pieds fourchus et leurs cornes n'ont déshonoré sa noble figure. On essaie en vain de le rapprocher de la classe des animaux par des passages insensibles. S'il y avait quelque race d'hommes avec des formes d'animal , ou quelque animal doué de la raison humaine, on les montrerait en public. On en verrait en Europe , surtout aujourd'hui , que la terre est parcourue par tant de voyageurs éclairés, et que, je ne dis pas des princes, mais des joueurs de marionnettes, font apporter vivants dans nos foires les zèbres si sauvages, les éléphants si lourds, les tigres, les lions, les ours blancs, et jusqu'à des crocodiles qu'on a montrés publiquement à Londres. En vain on suppose des analogies entre la femme de l'homme et la femelle de l'orang-outang, dans la situation et la configuration du sein, dans les purgations périodiques du sexe , dans l'attitude, et même dans une sorte de pudeur. Quoique la femelle de l'orang-outang passe sa vie dans les forêts, certainement xUlegrain, comme je l'ai dit , n'a point été prendre sur elle le modèle de sa Diane que l'on voit a Lucienne. 11 y a une bien plus grande différence encore de la raison de l'homme a celle des bêtes, qu'il n'y en a entreleurs formes; et il faut avoir égaré la sienne pour avancer, comme l'a fait un célèbre écrivain, qu'il y a plus

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de distance de l'intelligence de Newton à celle de tel homme , que de celle de cet homine à l'instinct d'un animal. Nous l'avons déjà dit, le plusstupide des hommes fera usage du feu et de l'agriculture, dont le plus intelligent des animaux ne pourra jamais se servir ; mais ce que nous n'avons pas dit, c'est que l'usage si simple du feu et de l'agriculture l'emporte de beaucoup sur toutes les découvertes de Newton.

L'agriculture est l'art de la nature , et le feu est son premier agent. Il résulte de l'expérience que les hommes ont acquis , par cet art et par cet élément , une plénitude d'intelligence dont toutes leurs autres combinaisons ne sont , pour ainsi dire, que des conséquences. Nos sciences et nos arts découlent, pour la plupart, de ces deux sources, et ils ne mettentpas plus de différence entre les esprits des hommes qu'il n'y en a entre les habits et les meubles des Européens et ceux des sauvages. Comme ils conviennent parfaitement aux besoins des uns et des autres , ils n'établissent point de différence réelle entre les intelligences qui les ont imaginés. L'importance que nous mettons à nos talents ne vient pas de leur utilité, mais de notre orgueil. Il y aurait bien de quoi le rabattre, si nous considérions que les animaux, qui ne font usage ni de l'agriculture ni du feu , atteignent a la plupart des objets de nos arts et de nos sciences , et même les surpassent. Je ne parle pas de ceux qui maçonnent, qui filent, qui fabriquent du papier , de la toile , des ruches, et qui exercent une multitude d'autres métiers qui ne nous sont pas même connus. Mais la torpille se défendait de ses ennemis avec le coup électrique avant que les académies fissent des expériences sur l'électricité ; et le lépas connaissait le pouvoir de la pression de l'air, s'attachait aux roches marines en formant le vide avec sa coquille pyramidale, avant qu'elles eussent des machines pneumatiques. Les cailles, qui partent d'Europe chaque année, pour passer en Afrique , connaissent si parfaitement l'équinoxe d'automne, que le jour de leur arrivée a Malte, où elles se reposent pendant vingt-quatre heures , est marqué sur les almanachs du pays vers le 22 septembre , et varie, chaque année, comme l'équinoxe. Les cygnes et les canards sauvages ont des notions très sûres de la latitude où ils doivent s'arrêter , quand tous les ans ils remontent, au printemps, aux extrémités du nord, et qu'ils reconnaissent, sans boussole et sans octant, les lieux où l'année précédente ils ont fait leurs nids. Les frégates , qui volent a plusieurs centaines de lieues de distance ; d'orient en occident; entre les tropi-

ques , au-dessus des vastes mers où l'on n'aperçoit! aucune terre, et qui retrouvent , le soir , le rocher s a fleur d'eau d'où elles sont parties le matin , ont! des moyens de déterminer leur position en longi-1 tudequi sont encore inconnus de nos astronomes.;

L'homme doit , dit-on , son intelligence à ses! mains : mais le singe , l'ennemi né de toute indus-j trie , a des mains. Le slugard ou paresseux en a pareillement , et elles auraient du lui inspirer l'idée de se fortifier , de se creuser au moins des retraites! dans la terre pour lui et pour sa postérité , exposée a mille accidents par la lenteur de sa démarche. I] y a quantité d'animaux qui ont des outils bien plus ingénieux que des mains, et qui n'en sont pas plu! intelligents. Le cousin a une trompe , qui est à fc fois un pieu propre a enfoncer dans la chair deii animaux , et une pompe par où il aspire leur sang Cette trompe renferme encore une longue scie dont il découpe les petits vaisseaux sanguins ai fond de la plaie qu'il a ouverte. 11 a de plus de ailes pour se transporter où il veut, un corselej d'yeux autour de sa petite tête pour apercevoi tous les objets qui sont autour de lui, des griffes s! aiguës qu'il se promène sur le verre poli et a plomb ; des pieds garnis de brosses pour se nettoyer j un panache sur son front, et l'équivalent d'un trompette dont il sonne ses victoires. Il habit l'air , la terre et l'eau , où il naît en forme de ver et où il dépose ses œufs avant de mourir. Ave tous ces avantages , il est souvent la proie d'in sectes plus petits et plus mal organisés que lui La fourmi , qui rampe, et qui n'a pour tous outil que des pinces, lui est non-seulement redoutable mais elle l'est a de bien plus gros animaux, i même a des quadrupèdes. Elle connaît ce que peu vent les forces réunies de la multitude ; elle form des républiques ; elle amasse des provisions * ; ell

* On a long-temps attribué à ces insectes une prévoyance qi leur serait bien inutile, puisqu'ils restent engourdis pendai tout l'hiver. Les fourmis n'ont point de greniers, comme croyait le bon La Fontaine; mais la perte de cette erreur i mérite pas nos regrets, et de nouvelles observations nous 01 dévoilé de nouveaux prodiges. S'il faut en croire M. Hubert, ( Genève, la nature a donné aux fourmis la faculté de se cou muniquer leurs idées par le seul attouchement des antennes c'est ainsi qu'elles s'entr'aident dans leurs travaux, seseco» rent dans les dangers , et retrouvent leur route lorsqu'ell sont égarées. Tantôt leurs habitations, leurs mœurs, leurs go vernements, leurs amitiés, offrent les tableaux les plus dé cieux; c'est l'idéal de nos institutions: tantôt la scène chang ces cités si heureuses, si (lorissantes se déclarent la guerre; 1 armées s'avancent, le champ de bataille est jonché de mort et lorsque le spectacle de tant de fureur rappelle la fureur d hommes, on est surpris de n'apercevoir que de faibles insed se disputant un espace de quelques pouces , et croyant peut-êt que ce globe n'est pas assez vaste pour deux fourmilières. Ma à ces scènes de désolation , lbistorien des fourmis fait succéd le spectacle paisible des champs : il nous montre ces petits gut

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Construit des villes souterraines ; elle forme ses jttaques en corps d'armée ; elle s'avance par colonnes, et elle force quelquefois, dans les pays jbauds, l'homme même de lui abandonner ses habitations. Bien loin que l'intelligence d'aucun animal dépende de ses memhres , leur perfection est ouvent, au contraire, en raison inverse de sa agacité, et paraît être une compensation de la tature envers lui. Attribuer l'intelligence de l'homme a ses mains , c'est faire dériver la cause les moyens , et les talents de l'outil. C'est comme Il l'on disait que Le sueur a dû l'heureuse naïveté jle ses tableaux a un pinceau de poil de martre jibeline; et Virgile, l'harmonie de ses vers a une !)lume de cygne de Mantoue.

Il est encore plus étrange de dire que la raison les hommes dépende du climat , parcequ'il y a Intre eux quelques variétés d'usages et de coutumes. Les Turcs se coiffent de turbans , et nous de jfhapeaux ; ils portent des robes, et nous des habits écourtés. En Portugal, dit Montaigne, ils boisent la fondrée des vins, etnous la jetons. Les aures exemples que je pourrais citer sont de la jnême importance. Je réponds a cela que nous agirions comme ces peuples si nous étions dans leur Ipays , et qu'ils feraient comme nous s'ils étaient îans le nôtre. Les turbans et les robes conviennent aux pays chauds , où il faut rafraîchir la tête u le corps , en renfermant dans la coiffure et dans [es habits un grand volume d'air. De ce besoin, m venu l'usage des turbans chez les Turcs , les (Persans et les Indiens; des mitres des Arabes; les bonnets en pain de sucre des Chinois et des Siamois, et celui des robes larges et flottantes que portent la plupart des peuples du midi. C'est par un besoin contraire que les peuples du nord, comme les Polonais, les Russes et les Tartares, portent des bonnets fourrés et des robes étroites. ;ll nous faut, a nous , dans nos climats pluvieux, frois gouttières sur la tête, et des habits écourtés

riers renonçant aux conquêtes , et vivant, comme des peuples pasteurs, dans leurs retraites champêtres. Depuis long-temps ton avait remarqué que les fourmis sont très friandes du miel jque les pucerons recueillent sur les végétaux; mais les découvertes de M. Hubert ont singulièrement ajouté à l'intérêt de icette observation. Il a vu les fourmis transporter, élever, nourrir idans leurs habitations ces petits insectes qui leur fournissaient jdu miel. Les fourmilières sont plus ou moins riches, selon 'quelles ont plus ou moins de pucerons: c'est leur bétail, ce isont leurs vaches, leurs chèvres, leurs abeilles. Quelques ! fourmis , plus ingénieuses et plus prévoyantes encore, bâtissent avec de la terre , autour des tiges des plantes, des maisonnettes iet des étables destinées aux pucerons qu'elles y réunissent, t Nous ne pouvons donner plus d'étendue à cette note; mais on I; peut consulter l'ouvrage intitulé Recherches sur les fourmis

indigènes, de M. Hubert; et V Histoire naturelle des fourmis,

deLatreille. (A.» M.)

pour les boues. Les Portugais boivent la fondrée des vins; aussi ferions-nous des vins de Portugal; car dans les vins de liqueur, comme ceux des pays chauds, le plus sucré est au fond du tonneau; et dans les nôtres, qui sont spiritueux, il n'y a que de la lie; le meilleur est au-dessus. J'ai vu en Pologne, où l'on boit beaucoup de vin de Hongrie, servir de préférence le fond de la bouteille. Ainsi , les variétés mêmes des usages des nations prouvent la constance de la raison humaine.

Le climat n'altère pas plus la morale des hommes, qui est la raison par excellence. Je conviens cependant que le grand chaud et le grand froid influent sur les passions. J'ai remarqué même que les jours les plus chauds d'été, et les plus froids de l'hiver, étaient les jours de l'année où se commettaient le plus de crimes. La canicule, dit le peuple, est un temps de malheur. 11 en pourrait dire autant du mois de janvier *. Je crois que c'est d'après ces observations que les anciens législateurs avaient établi, dans ces temps de crise, des fêtes propres a dissiper la mélancolie des hommes, telles que les Saturnales chez les Romains, et les fêtes des Rois chez les Gaulois. Chez chaque peuple, des fêtes suivant son goût : chez ceux-là, des images de république; chez nous, de monarchie. Mais j'ai remarqué aussi que ces temps féconds en crimes sont ceux des plus grandes actions. Cette effervescence des saisons agit sur nos sens comme celle du vin. Elle nous donne une grande impulsion , mais indifférente au bien et au mal. D'ailleurs, la nature a mis dans notre amc deux puissances qui se balancent toujours dans la même proportion. Lorsque le sens physique de l'amour nous abaisse, le sentiment moral de l'ambition nous élève. L'équilibre nécessaire a l'empire de la vertu subsiste, et il n'est rompu que dans ceux chez lesquels il a été détruit par les habitudes de la société, et plus souvent encore par celles de l'éducation. Alors la passion dominante, n'ayant plus de contrepoids, se rend la maîtresse de toutes

* Cette observation est appuyée par un fait très singulier. On lit, dans l'historien De Thou , que le froid apportait une grande altération dans le tempérament de Henri III ; ce prince s'abandonnait alors à une mélancolie profonde , dormait peu , travaillait sans relâche , tourmentait ses ministres, et décidait les affaires en homme qui se laisse dominer par une humeur austère, ce qui ne lui arrivait jamais dans les autres temps de l'année. Après ces observations générales , M. T)e Thou ajoute que , s'étant arrêté chez le chancelier de Chiverny , en se rendant à Blois , où était la cour , le chancelier lui dit que si, pendant la gelée , le duc de Guise continuait de chagriner le roi , ce prince le ferait expédier sans forme de procès. Effectivement , ce duc fut tué la surveille de Noël, par un temps très froid , et peu de jours après la conversation du chancelier de Chiverny et du président De Thou. ( A. - M. )

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nos facultés : mais c'est la faute de la société, qui en porte la punition, et non pas celle de la nature.

Je remarquerai cependant que ces mêmes saisons n'influent sur les passions de l'homme qu'en agissant sur son moral , et non pas sur son physique. Quoique cette réflexion ait l'air d'un paradoxe, je l'appuierai d'une observation fort remarquable. Si la chaleur d'un climat peut agir sur le corps humain, c'est certainement lorsqu'il est dans le sein de sa mère ; car elle agit alors sur celui de tous les animaux, dont elle hâte le développement. Le père Du Tertre, dans son excellente histoire des Antilles, dit que, dans ces îles, tous les animaux de l'Europe portent moins long-temps que dans les climats tempérés , et que les œufs de poule n'y sont pas plus de temps à éclore que des graines d'oranger, vingt-trois jours. Pline avait observé, en Italie, qu'ils éclosent en dix-neuf jours en été, et en vingt-cinq en hiver. Par tout pays, la température du climat accélère ou retarde le développement de toutes les plantes et la portée de tous les animaux, excepté la naissance de l'homme : remarquez bien ceci. « Aux îles Antilles, dit le père » Du Tertre, les femmes blanches ou négresses » portent leur enfant neuf mois, comme en » France. » J'ai fait la même remarque dans tous les pays où j'ai voyagé, a l'Ile-de-France , sous le tropique du Capricorne , et au fond de la Finlande russe. Cette observation est très importante. Elle prouve que le corps de l'homme n'est pas soumis, à cet égard, aux mêmes lois que le reste des animaux. Elle manifeste dans la nature une intention morale, qui conserve l'équilibre dans la population des nations , lequel aurait été dérangé si la femme eût accouché plus souvent dans les pays chauds que dans les pays froids. Cette intention se manifeste encore dans l'admirable proportion avec laquelle les deux sexes viennent au monde en nombre a peu près égal, et dans la différence même qui se trouve, d'un pays a l'autre , entre le nombre des mâles et des femelles : car elle est compensée du nord au midi; en sorte que s'il y a un peu plus de femmes au midi , il y a un peu plus d'hommes au nord : comme si la nature voulait inviter les peuples les plus éloignés à se rapprocher par des mariages.

Le climat influe sur le moral , mais il ne le détermine pas; et quoique celte détermination supposée soit regardée, dansbeaucoupdelivresmodernes, comme la base fondamentale delà législation des peuples, il n'y a pas d'opinion philosophique mieux réfutée par tous les témoignages de l'histoire. « C'est, dit-on , dans les hautes mon-

» tagnes que la liberté a choisi son asile; c'est du W » nord que sont sortis les fiers conquérants du If » monde. C'est au contraire dans les plaines méri- '? » dionales de l'Asie que régnent le despotisme, il» » l'esclavage, et tous les vices politiques et mo- M » raux qui dérivent de la perte de la liberté. » « Faut-il donc que nous réglions à notre baromètre t et a notre thermomètre les vertus et le bonheur 1 des nations ? Nous n'avons pas besoin de sortir de l'Europe pour y trouver une multitude de montagnes monarchiques, telles que celles de la Savoie, j une partie des Alpes , des Apennins , et les Pyrénées tout entières. Nous verrons au contraire, I dans ses plaines , plusieurs républiques , telles que ! celles de Hollande, de Venise, de Pologne , et de l'Angleterre même. D'ailleurs , chacun de ces territoires a éprouvé tour à tour diverses sortes de gouvernements. Ni le froid, nil'âpreté du sol , ne donnent aux hommes l'énergie de la liberté, et encore moins l'injuste ambition d'entreprendre sur j celle d'autrui. Les paysans delà Russie, de laPo- 1 logne et des froides montagnes de la Bohême, sont esclaves depuis bien des siècles ; tandis que les An- 1 grias et les Marattes sont libres et tyrans dans le midi de l'Inde. Il y a plusieurs républiques sur I la côte septentrionale de l'Afrique , où il fait très f chaud. Les Turcs, qui ont envahi la plus belle ; portion de l'Europe . sont venus du doux climat i de l'Asie. On cite la timidité des Siamois et de la | plupart des Asiatiques; mais elle vient, chez i! ces peuples, de la multitude de leurs tyrans, plutôt que de la chaleur de leur pays. Les Macassars, qui habitent Pile Célèbes, située presque sous la ligne, ont un courage si intrépide, que le brave comte de Forbin rapporte qu'un bien petit nom- | bre d'entre eux mit en fuite, avec de simples! poiguards, tout ce qu'il y avait de Siamois et de I Français sous ses ordres a Bancok, bien que les i premiers fussent en fort grand nombre , e t que les autres fussent armés de fusils et de baïonnettes.

Si du courage nous passons a l'amour, nous verrons que le climat n'y détermine pas davantage1 les hommes. Je m'en rapporte, sur l'excès de cette; passion, aux témoignages des voyageurs, pour) savoir qui l'emporte , à cet égard , des peuples du|| midi ou de ceux du nord. Par tout pays l'amour est une zone torride pour le cœur de l'homme.! Nous observerons que ces répartitions de l'amour: aux peuples du midi, et du courage aux peuples1 du nord , ont été imaginées par nos philosophes,; comme des effets du climat, seulement pour les! peuples étrangers : car ils réunissent ces deux qualités, comme des effets du même tempéra-!

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lient, dans ceux de nos héros à qui ils veulent faire jur cour. A leur avis, un Français grand homme (ï' amour est aussi un grand homme à la guerre ; -■jais il n'en est pas de même des autres nations, jii Asiatique avec son sérail est un efféminé; et ji Russe, ou tel autre habitant du nord, dont les lurs font des pensions , est un dieu Mars. Mais lûtes ces distinctions de tempérament, fondées fr les climats , et injurieuses au genre humain , | détruisent par cette simple question : Les tourjrelles de Russie sont-elles moins amoureuses be celles de l'Asie , et les tigres de l'Asie sont- ! moins féroces que les ours blancs de la Nouille-Zemble?

\ Sans aller chercher parmi les hommes des objets à comparaison hors des mêmes lieux, nous troujrons plus de diversité en mœurs , en opinions , |i vêtements , en physionomie même, entre un jteur de l'Opéra et un capucin, qu'il n'y en a iltre un Suédois et un Chinois. Quelle différence ils Grecs babillards, flatteurs, trompeurs, si attaijiés à la vie , aux Turcs silencieux , fiers , sincères, 1 toujours dévoués a la mort ! Cependant , ces mimes si opposés naissent dans les mêmes villes, spirent le même air , vivent des mêmes aliments. ;ur race , dit-on , n'est pas la même ; car l'orgueil tribue parmi nous un grand pouvoir aux effets 1 sang. Mais la plupart de ces janissaires, si rentables aux timides Grecs, sont souvent leurs •opres enfants, qu'ils sont forcés de donner en ibut , et qui passent dans la suite dans ce premier •rps de la milice ottomane. Les bayadères de nde, si voluptueuses, et ses pénitents si austères, 3 sont-ils pas de la même nation , et souvent de | même famille ? Je demande , moi , où l'on a ja- |ais vu l'inclination au vice ou à la vertu se comuniquer avec le sang? Pompée, si généreux, ait fils de Strabon , noté d'infamie par le peuple ►main à cause de son avarice. Le cruel Domitien ait frère du bon Titus. Caligula et Agrippine, ère de Néron , étaient a la vérité frère et sœur ; ais ils étaient enfants de Germanicus , l'espéincc des Romains. Le barbare Commode était s du divin Marc-Aurèle. Quelle distance il y a uvent d'un homme a lui-même , de sa jeunesse son âge mûr; de Néron , appelé le père de la paie lorsqu'il monta sur le trône, à Néron qui en ft déclaré l'ennemi avant sa mort; de Titus, surjommé dans sa jeunesse un second Néron , à Tifs mourant, honoré des larmes du sénat , du peuple et des étrangers , et appelé d'une commune voix s délices du genre humain! Ce n'est donc pas le imat qui forme la morale des hommes , c'est l'o-

pinion, c'est l'éducation : et tel est leur pouvoir , qu'elles triomphent non-seulement des latitudes, mais même des tempéraments. César si ambitieux, si débauché, et Caton si vertueux, étaient tous deux d'une faible santé. Le lieu, le climat , la nation , la famille , le tempérament ne déterminent donc nulle part les hommes au vice ou à la vertu. Partout ils sont libres d'en faire le choix.

Avant de parler des maux qu'ils se sont faits a eux-mêmes, voyons ceux que leur a faits la nature. Il y a, dit-on, des bêtes de proie. Elles sont fort nécessaires : sans elles, la terre serait infectée de cadavres. Il périt chaque année, de mort naturelle , au moins la vingtième partie des quadrupèdes , la dixième des oiseaux , et un nombre infini d'insectes , dont la plupart des espèces ne vivent qu'un an. Il y a même des insectes qui ne vivent que quelques heures, tels que l'éphémère. Comme les eaux des pluies entraînent toutes ces dépouilles aux fleuves , et de là aux mers , c'est aussi sur leurs rivages que la nature a rassemblé les animaux qui devaient les consommer. La plupart des bêtes féroces descendent la nuit des montagnes pour y diriger leurs chasses : il y en a même plusieurs classes qui ne sont créées que pour ces lieux-la : tels sont les amphibies , comme les ours blancs, les loutres, les crocodiles. C'est surtout dans les pays chauds, où les effets de la corruption sont le plus rapides et le plus dangereux , que la nature a multiplié les bêles carnassières. Les tribus des lions , des tigres , des léopards , des panthères, des civettes , des onces, des chakals, des hyènes, des condors, etc. , viennent y renforcer celles des loups , des renards , des martres, des loutres, des vautours, des corbeaux , etc. Des légions de crabes dévorants sont nichées dans leurs sables; les caïmans et les crocodiles sont en embuscade dans leurs roseaux ; des coquillages d'espèces innombrables , armés d'outils propres à sucer , à percer, a limer et à broyer , hérissent les rochers et pavent les lisières de leurs mers ; des nuées d'oiseaux de marine volent à grands cris audessus de leurs écueils , ou voguent tout autour au gré des lames pour y chercher de la proie ; les murènes, lesbécumes, les carangues, et toutes les espèces de poissons cartilagineux qui ne vivent que de chair , tels que les hygiennes , les longs requins, les larges raies, les pantoufliers, les polypes armés de ventouses, et toutes les variétés des chiens de mer , y nagent, en foule, sans cesse occupés à dévorer les débris des corps qui y abordent. La nature appelle encore les insectes pour en hâter la destruction. Les guêpes armées de ciseaux en

ÉTUDE SEPTIÈME

découpent les chairs, les mouches en pompent les liqueurs, les vers marins en dépècent les os. Ceuxci , sur les rivages méridionaux , et surtout à l'embouchure des rivières , sont en si grand nombre et armés de tarières si redoutables, qu'ils peuvent dévorer un vaisseau de guerre en moins de temps qu'on n'en a mis à le construire . et qu'ils ont forcé, dans ces derniers temps , les puissances maritimes de couvrir de cuivre les carènes des escadres , pour les préserver de leurs attaques. Les débris de tous ces corps, après avoir servi de pâture aux tribus innombrables des autres poissons, dont les uns ont les becs faits en cuiller , et d'autres en chalumeau, pour ramasser jusqu'aux miettes de cette vaste table, enfin réduits, par tant de digestions, en flegmes, en huiles, en bitumes, et joints aux pulpes des végétaux qui descendent de toutes parts dans l'Océan, reproduiraient dans ses eaux un nouveau chaos de putréfaction , si les courants n'en portaient aux volcans la dissolution , que leurs feux achèvent de décomposer, et de rendre aux éléments. C'est pour celte raison , comme nous l'avons déjà indiqué, que les volcans ne sont nombreux que dans les pays chauds ; qu'ils sont tous dans le voisinage de la mer ou des grands lacs; qu'ils sont situés à l'extrémité de leurs courants, et ne doivent qu'à l'épuration des eaux les soufres et les bitumes qui donnent un entretien perpétuel à leurs foyers*.

Les animaux de proie ne sont pointa craindre pour l'homme. D'abord, la plupart ne sortent que la nuit. Ils ont des caractères saillants qui les annoncent avant môme qu'on puisse les apercevoir. Les uns ont de fortes odeurs de musc , comme la martre, la civette, le crocodile; d'autres, des voix perçantes, qui se font entendre la nuit de fort loin , comme les loups et les chakals; d'autres ont des couleurs tranchées, qui s'aperçoivent h de grandes distances sur la couleur fauve de leur peau : telles sont les raies obscures du tigre, et les taches foncées du léopard. Tous ont des yeux qui étincellent dans les ténèbres. La nature a rendu même une partie de ces signes communs aux insectes carnivores et sanguisorbes : telles sont les guêpes a fond jaune annelées de noir comme les tigres , et les cousins mouchetés de blanc sur un fond sombre , qui annoncent leurs approches par un bourdonnement aigu. Ceux mêmes qui attaquent le corps humain ont des indices remarquables : ils ont, ou des odeurs fortes, comme la punaise, ou des oppositions de couleur sur les

* Voyez ci-dessus la note sur les volcans,

lieux où ils s'attachent, comme les insectes blancs sur les cheveux , ou la noirceur des puces sur la blancheur de la peau.

Bien des écrivains se sont récriés sur la cruauté des bêtes féroces, comme si nos villes étaient sujettes à être envahies par les loups, ou que les lions de l'Afrique fissent de temps en temps des incursions sur ses colonies européennes. Elles fuient: toutes le voisinage de l'homme; et, comme je l'ai dit , la plupart ne sortent que la nuit. Ces habitii-! des sont attestées unanimement par les naturalistes, 1 les chasseurs et les voyageurs. Lorsque j'étais au cap de Bonne-Espérance, M. deTolback, qui en, était gouverneur, me dit que les lions étaient; communs autrefois dans ce pays ; mais que depuis que les Hollandais s'y étaient établis, il fallait) aller à cinquante ou soixante lieues dans les terrejj pour en trouver. Après tout, que nous importe i leur férocité? Quand nous n'aurions pas des armej, auxquelles elles ne peuvent résister, et une inj dustrie supérieure à toutes leurs ruses, lanatun nous a donné des chiens qui suffisent pour m combattre; et elle a proportionné d'une maniera admirable leurs espèces h celles des animaux le; plus redoutables. Dans les pays où il y a des lions il y a des races de chiens capables de les corn j battre corps a corps. Je citerai, d'après la tra duclion gauloise, mais savante, de Dupinet, c I que rapporte Pline d'un chien de cette espèce j qui fut donné a Alexandre par un roi d'Albanie* « Soudain le roy Alexandre lui fit bailler un lion » lequel fut incontinent mis en pièces par c » chien. Après cela, il fit lascher un éléphant, o » il prit le plus grand plaisir qu'il eut onequesj » car le chien, du commencement se hérisson i » nant, commença a tourner et japper contii » l'elephant, puis le vint assaillir, sautant deçà t » delà , avec les plus grandes ruses qu'on pourra j » imaginer; maintenant l'assaillant, mainlenaij » se couchant deçà et delà ; de sorte qu'il fit tai » tourner et virer l'elephant, qu'il le contraign » tomber, faisant trembler la terre du sault qu'j » print,et le tua. » Je doute que ce chien descend j de la même race que les bichons.

Les animaux redoutables aux hommes sont pli à craindre par leur petitesse que par leur grau deur; cependant il n'en est aucun qui ne tourne son utilité. Les serpents , les cent-pieds , les sco pions, les crapauds, n'habitent guère que les lie] humides et malsains , dont ils nous éloignent pl 1 par leurs figures hideuses que par leurs poisor

* Histoire naturelle de Pline, liv. VIII , chap. XL.

RÉPONSES AUX OBJECTIONS

les serpents véritablement dangereuxont des signes lui les annoncent de loin : tels sont les grelots du erpent à sonnettes. Peu de gens périssent par |èurs blessures, si ce ne sont quelques imprudents. D'ailleurs , nos porcs et nos volailles les mangent ans en éprouver aucune incommodité. Les cafiards surtout en sont très avides, ainsi que de la blupart des plantes vénéneuses. Ceux du royaume [le Pont acquéraient par ces aliments, qui y sont liommuns, tant de vertus, que Mithridate employait leur sang dans ses fameux contre-poisons.

II y a, à la vérité, des insectes nuisibles qui rangent nos fruits, nos grains, et même nos personnes. Mais si les chenilles, les hannetons et es sauterelles ravagent nos campagnes, c'est que [jous détruisons les oiseaux de nos bocages qui les hangent, ou parcequ'en transportant des arbres les pays étrangers dans le nôtre, tels que les marronniers d'Inde, les ébéniers, etc., nous avons jlransporté avec eux les œufs des insectes qu'ils pourrissent, sans apporter les oiseaux du même Jlimat qui les mangent. Chaque pays a les siens, lui en préservent ses plantes. J'en ai vu un au cap le Bonne-Espérance, appelé l'ami du jardinier, Continuellement occupé a prendre des vers et des chenilles, qu'il accrochait aux épines des buissons, l'ai vu aussi h l'Ile-de-France une espèce de sanpnnet appelé martin, qui vient des Indes , et qui îe vit que de sauterelles, et des insectes qui incomnodent les bestiaux*. Si l'on naturalisait ces oileaux en Europe , il n'y a point de découverte dans es sciences qui fût aussi utile aux hommes. Mais îos oiseaux de bocage suffisent encore pour netoyer nos campagnes , pourvu qu'on défende aux

* Le respect que les nations portent à certains oiseaux est un jommage indirect qu'elles rendent à la Providence. L'ibis , qui lévore les serpents, avait des temples en Egypte ; le Hollandais évère la cigogne , qui tue les reptiles ; nos villageois accueillent iiîrondelle , qui vient partager leurs toits de chaume ; et les )aysans de Russie, de Pologne et de Sibérie suspendent à leurs )ortes les nids d'une espèce de mésange qui les délivre des ;henilles et des moucherons.. Chaque climat a ses oiseaux bienaitcurs. Le secrétaire détruit les serpents du cap de Bonne-Esïërance , et le moucherolle, les insectes de la Nouvelle-Zélande, ^es demoiselles de JSumidie vont fouiller dans les marais )our y chercher les vers et les crapauds; et les fourmis de la jiiiane sont la proie de l'oiseau qui y porte leur nom.

Les vautours, les aigles, les corbeaux, ne sont pas moins itiles, Leur odorat est si exquis , que les anciens ont écrit qu'après la bataille de Pharsale , des légions de vautours passèrent (l'Afrique en Grèce , attirés par l'odeur des cadavres. | Telle est l'utilité des oiseaux dans l'ordre de la nature; mais l'homme a su profiter de leur instinct , en se choisissant des serviteurs parmi eux. On ne lit point sans admiration ce que les ■voyageurs racontent du jacana et de l'agami. Gardiens des troupeaux , ces oiseaux les conduisent au pâturage , et les ramènent ifidèiement chaque soir. D'autres oiseaux, comme le faucon, nous apportent leur proie, ou, comme le Ieu-lze des Chinois, vont pêcher au profit de leurs maîtres. (A. - M. )

oiseleurs d'en prendre, comme ils font , des volées entières dans leurs filets, non pas pour les mettre en cage, mais souvent pour les manger. 11 y a quelques années qu'on s'avisa en Prusse d'eu proscrire les moineaux, comme nuisibles a l'agriculture. Chaque paysan y fut taxé à une capitation annuelle de douze têtes de ces oiseaux, dont on faisait du salpêtre ; car , dans ce pays , rien n'est perdu. A la seconde ou à la troisième année, on s'aperçut que les moissons étaient dévorées par les insectes , et on fut obligé de faire revenir bien vite des moineaux des pays voisins, pour en repeupler le royaume. A la vérité, ces oiseaux mangent quelques grains de blé quand les insectes leur manquent ; mais ceux-ci , entre autres les charançons, en consomment des boisseaux et des greniers entiers. Cependant, quand on pourrait éteindre la race des insectes , il faudrait bien s'en garder ; car on détruirait avec elle celles de la plupart des Oiseaux de nos campagnes, qui n'ont pas d'autres pâtures à donner à leurs petits lorsqu'ils sont dans le nid.

Quant aux animaux qui viennent manger les blés dans les greniers et les laines dans les magasins, tels que sont les rats, les souris, les charançons et les teignes, je trouve que les premiers sont utiles en ce qu'ils nettoient la terre d'excréments humains , dont ils vivent en grande partie. D'ailleurs, la nature a donné a l'homme le chat, qui en préserve l'intérieur de sa maison. Elle a doué cet animal, non-seulement d'une légèreté, d'une patience et d'une sagacité merveilleuses, mais encore d'un esprit de domesticité convenable à cet office. Il ne s'attache qu'a la maison : si son maître en déménage , il y revient seul pendant la nuit. Il diffère a cet égard essentiellement du chien, qui ne s'attache qu'à l'homme même. Le chat a l'affection d'un courtisan, et le chien celle d'un ami; le premier lient a la possession, et le second à la personne. Les charançons et les teignes font, à la vérité , quelquefois de grands dommages dans les blés et dans les laines. Quelques écrivains ont dit que les poules suffisaient pour en nettoyer les greniers : cela est possible. Nous avons d'ailleurs l'araignée et l'hirondelle, qui les détruisent dans la saison où ils volent. Je ne considérerai ici que leur utilité politique. A la vue de ces gros magasins, où des monopoleurs ramassent la nourriture et les habillements d'une province entière, ne doit-on pas bénir la main qui a créé l'insecte qui les force de les vendre? Si les grains étaient aussi inaltérables que l'or et l'argent, ils seraient bientôt aussi rares. Voyez sous combien de portes et de ser-

ÉTUDE SEPTIÈME

rures sont renfermés ces métaux ! Les peuples seraient privés à la fin de leur subsistance, si elle était incorruptible comme ce qui en est le signe. Les charançons et les teignes forcent d'abord l'avare d'employer beaucoup de bras pour remuer et pour vanner ses grains', en attendant qu'ils l'obligent à s'en défaire tout-a-fait. Que de pauvres iraient nus, si les teignes ne dévoraient les laines des riches! ce qu'il y a d'admirable, c'est que les matières qui servent au luxe ne sont point sujettes à dépérir par les insectes , comme celles qui servent aux premiers besoins de la vie. On peut garder sans risque le café , la soie et le coton même pendant des siècles ; mais aux Indes , où ces choses sont de première nécessité , il y a des insectes qui les détruisent très promptement, entre autres le coton. Les insectes qui attaquent le corps humain obligent également les riches d'employer ceux qui n'ont rien a entretenir, comme domestiques, la propreté autour d'eux. Les Incas du Pérou exigeaient même ce tribut des pauvres; car, par tout pays, ces insectes s'attachent a l'homme, quoiqu'on ait dit qu'ils ne passaieut pas la ligue. D'ailleurs ces animaux sont plus fâcheux que nuisibles: ils tirent le mauvais sang. Comme ils ne foisonnent que dans les grandes chaleurs, ils nous invitent a recourir aux bains , qui sont si salutaires et si négligés parmi nous , parcequ'étant chers , ils sont des objets de luxe. Après tout, la nature a mis près de nous d'autres insectes qui les détruisent: ce sont les araignées 22. J'ai ouï dire a un vieil officier qu'étant fort incommodé des punaises a l'hôtel des Invalides, il laissa les araignées se multiplier autour de son lit, et qu'elles le délivrèrent de cette vermine. Il est vrai que ce remède paraîtra a bien des personnes pire que le mal. Mais je crois qu'on en peut trouver de plus agréables dans les parfums et dans les essences huileuses ; du moins j'ai remarqué que l'odeur de plusieurs plantes aromatiques chasse ces vilains animaux.

Pour les autres fléaux de la nature , l'homme ne les éprouve que parcequ'il s'écarte de ses lois. Si les orages détruisent quelquefois ses vergers et ses moissons, c'est qu'il les place souvent dans des lieux où la nature ne les a pas destinés a croître. Les orages ne ravagent guère que les cultures de l'homme : ils ne font aucun tort aux forêts et aux prairies naturelles. D'ailleurs, ils ont leur utilité. Les tonnerres rafraîchissent l'air. Les grêles, qui les accompagnent quelquefois, détruisent beaucoup d'insecles ; et elles ne sont fréquentes que dans les saisons où ils éclosent et se multiplient,

au printemps et en été. Sans les ouragans de la j sl zone torride, les fourmis et les sauterelles ren- , f draient inhabitables les îles situées entre les tropi- ] ques. Nous avons déjà parlé de la nécessité et de ;,î l'utilité des volcans, dont les feux purifient les (J eaux de la mer, comme ceux du tonnerre pu ri- | fient l'air. Les tremblements de terre viennent de I la même cause. D'ailleurs, la nature nous prévient ! de leurs effets, et des lieux où sont placés leurs ! foyers. Les habitants de Lisbonne savent bien que v, leur ville a été détruite plusieurs fois par leurs secousses , et qu'il n'y faut pas bâtir en pierre. On n'en a rien à craindre dans des maisons de bois. 1 Naples et Portici n'ignorent pas le sort d'Hercula- Il num. Après tout , les tremblements de terre ne sont point universels; ils sont locaux et périodi- S ques. Pline a observé que les Gaules n'y étaient S pas sujettes; mais il y a bien d'autres pays qui n'y 1 sont pas exposés. Ils ne se font guère sentir que f dans le voisinage des volcans , sur les bords des F mers ou des grands lacs , et seulement dans quel- f ques portions de leurs rivages.

Les maladies épidémiques de l'homme , et les j1 épizootics des animaux, viennent des eaux cor- * rompues. Les médecins qui en ont recherché les I1 causes les attribuent tantôt a la corruption de { l'air, tantôt a la rouille des herbes, tantôt aux I brouillards ; mais toutes ces causes ne sont que f des effets de la corruption des eaux , d'où s'élè- j vent des exhalaisons putrides qui infectent l'air, f les herbes et les animaux. On doit l'attribuer prèsque toujours aux travaux imprudents des hom- > mes. Les lieux les plus malsains de la terre, autant que je puis me le rappeler, sont, en Asie, les J bords du Gange, d'où sortent chaque année des f fièvres mortelles qui, en -1771 , coûtèrent, au Bengale, la vie a plus d'un million d'hommes. Elles ont pour foyer les rivières, qui sont des marais artificiels formés le long du Gange pour y faire croître le riz. Après la récolte de ce grain, les ra- f cines et les pailles de ce végétal, qu'on y laisse, y pourrissent, et les changent en des bourbiers in- ' fects , d'où s'exhalent des vapeurs pestilentielles. C'est à cause de ces inconvénients que l'on en a défendu la culture en plusieurs endroits de l'Europe, j surtout en Russie, aux environs d'Otschakof, où on le cultivait autrefois. En Afrique, l'air de l'île de Madagascar est corrompu par la même cause pendant six mois de l'année, et y sera toujours un obstacle invincible aux établissements des Eu- ! ropéens. Toutes les colonies françaises qu'on y a établies y ont péri successivement par la corruption de Pair; et j'y aurais moi-même perdu la vie,

RÉPONSES AUX OBJECTIONS

jl la Providence divine, par des moyens que je ne buvais prévoir, n'avait mis ^empêchement au

pyage et au séjour que j'y devais faire. C'est des hciens canaux envasés de l'Egypte que sortent Isrpétuellement la lèpre et la peste. En Europe,

s anciens marais salants de Brouage , où l'eau de | mer ne vient plus , et dans lesquels les eaux des

uies séjournent , parcequ'elles y sont arrêtées jar les digues et par les fossés des vieilles salines , |>nt devenus des sources constantes d'épizooties. bs mêmes maladies, les fièvres putrides et bifeuses, et le scorbut de terre, sortent tous les lis des canaux de la Hollande, qui se putréfient jï été à tel point, que j'ai vu , à Amsterdam, les ânaux couverts de poissons morts , et qu'il n'élit pas possible de traverser certaines rues sans j| boucher le nez avec son mouchoir. A la vérité jl en fait écouler les eaux par des moulins à vent m les pompent et les jettent par-dessus les digues, ilns les endroits où les canaux sont au-dessous du :jveau de la mer; mais ces machines n'y sont pas ilsez multipliées. Le mauvais air de Rome, en été, lient de ses anciens aqueducs, dont les eaux se i|nt répandues parmi les ruines, ou qui ont jjondé des plaines dont les niveaux ont été inter- ][mpus par les travaux des Romains. Les fièvres ]»urprées, les dyssenteries, les petites véroles, si «jmmunes dans nos campagnes après les chaleurs <j l'été , ou dans des printemps chauds et humi- <fs, viennent, pour la plupart, des mares des |ysans , dans lesquelles les feuilles et les herbes {'putréfient. Beaucoup de maladies de nos villes s'rtent des voiries qui sont placées dans le voisi- ]|ge, et des cimetières situés autour de nos égliîls, et jusque dans le sanctuaire. Je ne crois pas <îi'il y eût un seul lieu de malsain sur la terre si h hommes n'y avaient mis la main. On cite la ijalignité de l'air de Saint-Domingue , de la Maribique, de Porto-Bello, et de plusieurs autres en- «foits de l'Amérique, comme un effet naturel du «iimat. Mais ces lieux ont été habités par des sauves qui, de tout temps, ont entrepris de dé- Ijurner des rivières et de barrer des ruisseaux, ip travaux font même une partie essentielle de hr défense. Ils imitent les castors dans les fortiiations de leurs villages, en s'entourant de terrins inondés. Cependant la nature prévoyante ja placé ces animaux que dans les latitudes froi- 4s, où, à son imitation, ils forment des lacs qui *\ adoucissent l'air ; et elle a mis des eaux cousîtes dans les latitudes chaudes, parceque les pss'y changeraient bientôt, parles évaporations, u marais putrides, Les lacs qu'elle y a creusés

sont tous situés dans des montagnes, aux sources des fleuves, et dans une atmosphère fraîche. Je suis d'autant plus porté à attribuer aux sauvages la corruption de l'air, si meurtrière dans quelques unes des Antilles, que toutes les îles que l'on a trouvées sans habitants étaient très saines : telles que les îles de France, de Bourbon, de Sainte- Hélène, etc.

Comme la corruption de l'air nous intéresse particulièrement, je hasarderai ici , en passant, quelques moyens simples d'y remédier. Le premier est d'en détruire les causes , en substituant à l'usage des mares , dans nos campagnes, celui des citernes, dont les eaux sont si salubres quand elles sont bien faites. On s'en sert universellement dans toute l'Asie. Il faut aussi s'abstenir de jeter des cadavres et des dépouilles d'animaux dans les voiries de nos villes , mais les porter aux rivières, qui en deviendront plus poissonneuses. Si les villes manquent de rivières qui puissent les emporter , ou si ce moyen présente de trop grands inconvénients, il faut au moins avoir l'attention de ne placer les voiries qu'au nord et au nordest de nos villes, afin de leur éviter, surtout pendant l'été , les fétides bouffées que les vents de sud et de sud-ouest y apportent. Le second est de s'abstenir de creuser des canaux. On voit les maladies qui en sont résultées en Egypte , aux environs de Rome, etc. , dès qu'on a négligé de les entretenir. D'ailleurs, leurs avantages sont très problématiques. A voir les médailles qu'on a frappées chez nous pour celui de Languedoc , ne semblait-il pas que le détroit de Gibraltar allait devenir superflu à la navigation de la France? Je suppose qu'il soit de quelque utilité au commerce intérieur du pays, a-t-on balancé le mal qu'il a fait à ses campagnes? Tant de ruisseaux et de fontaines détournés et recueillis de tous côtés, pour former un canal de navigation , n'ont-ils pas cessé d'arroser une grande étendue de terre ? et peuton regarder comme utile au commerce ce qui est nuisible a l'agriculture? Les canaux ne conviennent que dans les marais. C'est le troisième moyen qui peut contribuer à y établir la salubrité de l'air. Les travaux qu'on a entrepris en France pour dessécher les marais nous ont toujours coûté beaucoup de monde, et souvent, par cette raison, sont restés imparfaits. Je n'en trouve point d'autre cause que la précipitation de ces sortes d'ouvrages , et l'ensemble qu'on a voulu y mettre. L'ingénieur donne son plan, l'entrepreneur son devis, le ministre son approbation, le prince de l'argent, l'intendant de la province des paysans ; tout con-

court à la fois, excepté la nature. Du sein des terres pourries s'élèvent des émanations putrides qui ont bientôt répanda la mortalité parmi les ouvriers. Pour remédier à ces inconvénients , je proposerai quelques observations que je erois vraies. Tout terrain entièrement couvert d'eau n'est jamais malsain : il ne le devieut que lorsque l'eau qui le couvre s'évapore, et qu'il expose à l'air les vases de son fond et de ses rivages. On détruirait d'une manière aussi sûre la putridité d'un marais en le changeant en lac , qu'en terre ferme. C'est sa situation qui doit déterminer l'un ou l'autre procédé. S'il est dans un fond , sans pente et sans écoulement , il faut suivre l'indication de la nature , et le couvrir d'eau. Si elle ne suffît pas pour l'inonder entièrement, il faut le couper de fosses profondes , et en jeter les déblais sur les terres voisines. On aura a la fois des canaux toujours pleins d'eau . et des îles asséchées qui seront très fertiles et très saines. Quant a la saison de ces travaux, il faut choisir le printemps et l'automne, avoir grande attention a ne placer les travailleurs qu'au-dessus du vent, et suppléer par des machines a la nécessité où ils sont souvenl de plonger dans les boues et dans les vases pour les emporter.

Il m'a toujours paru inconcevable qu'en France, où il y a un si grand nombre de sages établissements, il y eût des ministres pour les affaires étrangères, la guerre, la marine, la finance, le commerce, les manufactures , le clergé, les bâtiments, Téquitation, etc.. , et qu'il n'y en eût pas pour l'agriculture. Cela vient, je crois, du mépris qu'on y fait des paysans. Tous les hommes cependant sont solidaires les uns pour les autres ; et indépendamment de la taille et de la configuration uniforme du genre humain , je ne voudrais pas d'autres preuves qu'ils viennent d'une seule origine. C'est de la mare d'un pauvre homme, dont on a détourné le ruisseau, que sortira l'épidémie qui emportera la famille du château voisin. L'Égypte se venge, par la peste qui sort de ses canaux, de l'oppression des Turcs qui empêchent ses habitants de les entretenir. L'Amérique, tombée sous les coups des Européens, exhale de son sein mille maladies funestes à l'Europe. Elle entraîne avec elle l'Espagnol mourant sur ses ruines. Ainsi le Centaure laissa a Déjanire sa robe empoisonnée du sang de l'hydre, comme un présent qui devait être funeste a son vainqueur. Ainsi les maux donton accable les hommes passentdes établesaux palais, delà ligne aux pôles, des siècles passés aux futurs j et leurs longs effets sont des voix formi-

EPTIÈME.

dables qui crient aux puissances : « Apprenez Û » être justes et à ne pas opprimer les mal heureux. s|

Non -seulement les éléments, mais la raison elle-même se corrompt dans le sein des miséra-ï bles. Que d'erreurs, de craintes, de superstitions^ de querelles sont sorties des plus bas étages de lJ société, et ont troublé le bonheur des trônes if Plus les hommes sont opprimés, plus leurs op-< presseurs sont malheureux, et plus la natiorj qu'ils composent est faible; car la force que Ie| tyrans emploient pour se conserver au dedan^ n'est jamais exercée qu'aux dépens de celle qu'iliji pourraient employer à se maintenir au dehors, k

D'abord, du sein de la misère sortent les prop stitutions, les vols, les assassinats, les incendies)) les brigandages, les révoltes, et une mullitudi d'autres maux physiques qui, par tout pays, soi les fléaux de la tyrannie. Mais ceux de l opinioij sont bien plus terribles. Un homme en veut sub juguer un autre, moins pour s'emparer de soj bien que pour en être admiré et môme adoré . Tl est le dernier terme que se propose rambitiori Dans quelque état qu'il l'ait réduit, eût-il a sa dii (lotion sa fortune, ses travaux, sa femme, si personne, il n'a rien s'il n'a son hommage. CI n'était pas assez a Aman d'avoir la vie et les bienfc des Juifs, il voulait voir Mardochée a ses pied» Les oppresseurs font ainsi les opprimés les arb I très de leur bonheur; et ceux-ci, pour l'ordinairl leur rendent injustice pour injustice ; les envi ronnent de faux rapports, de terreurs religieuse J de médisances, de calomnies, qui font naîtil parmi eux les soupçons, les craintes, les jalousie les haines , les procès , les duels , et enfin l guerres civiles, qui finissent par les détruire.

Examinons dans quelques gouvernements a ciens et modernes cette réaction de maux; nous verrons s'étendre à proportion du mal qu'on y a fi au genre humain. A celle balance redoutable, no reconnaîtrons l'existence d'une justice suprôm

Sans avoir égard a leur division commune23 démocratie, en aristocratie et en monarchi qui ne sont, au fond , que des formes politiqi qui ne décident ni de leur bonheur ni de le puissance , nous ne nous arrêterons qu'à leur ce stitution morale. Tout gouvernement, quel qi soit, est heureux au-dedans et puissant au deh< lorsqu'il donne a tous ses sujets le droit natu de parvenir a la fortune et aux honneurs; et contraire arrive lorsqu'il réserve a une classe pi ticulière de citoyens les biens qui doivent ê> communs à tous. Il ne suffit pas de prescrire peuple des limites ; et de l'y contenir par des fa

RÉPONSES AUX OBJECTIONS

nés effrayants : il force bientôt ceux qui les font l5j >uvoir de trembler plus que lui. Quand la polilsJ ue humaine attache sa chaîne au pied d'un esel |ve, la justice divine en rive l'autre bout au cou "4 tyran.

1 II y a eu peu de républiques plus également créances que celle de Lacédémone. On y vit fleurir livertu et le bonheur pendant cinq cents ans. iflgré son peu d'étendue, elle donna la loi a la lèce et aux côtes septentrionales de l'Asie; mais 'Ame Lycurgue n'avait compris dans son plan >^ïes peuples qu'elle devait s'assujettir, ni même lt ilotes, qui labouraient la terre pour elle, ce fut '[flr eux qu'entrèrent les troubles qui l'agitèrent, iffjqui finirent par la renverser.

u'r|Dans la république romaine, il y eut encore |is d'égalité, et partant plus de bonheur et de fissance. A la vérité elle était divisée en patriciens »4n plébéiens ; mais comme ceux-ci parvenaient foutes les dignités militaires , que d'ailleurs ils Einrent le tribunat , dont le pouvoir égala et «((•passa même celui des consuls, la plus grande Éhnonie régna entre les deux ordres. On ne fit voir sans attendrissement la déférence et le Ijjpect que les plébéiens portaient aux patriciens, i#is les beaux jours de la république. Ils choisissent parmi eux leurs patrons , iis les accompagnent en foule lorsqu'ils allaient au sénat ; quand fi étaient pauvres, ils se cotisaient entre eux pour <ter leurs filles. Les patriciens, d'un autre côté, sïùtéressaient a toutes les affaires des plébéiens ;

plaidaient leurs causes dans le sénat ; ils leur ''feaient porter leurs noms , les adoptaient dans 1rs familles, et leur donnaient leurs filles en ma- Étge quand ils se distinguaient par leurs vertus. Ils alliances avec des familles du peuple ne furent % dédaignées même des empereurs. Auguste 'jnna en mariage Julie, sa fille unique, au pléfjien Agrippa. La vertu régna dans Rome, et ja- %is on ne lui éleva de plus dignes autels sur la lire. On en peut juger par les récompenses qu'on iiccordait aux bonnes actions. Un homme crirailll était condamné a mourir de faim en prison ; sa le vint l'y trouver , et l'y nourrit de son lait. Le liât , instruit de cet acte de l'amour filial , or- Jnna que le père fût rendu a la fille , et qu'à la ''lice de la prison on élevât un temple à la Piété. "''Lorsqu'on menait un coupable au supplice, il 'lut absous si une vestale venait a passer. La peine k\e au crime disparaissait en présence d'une perî'ane vertueuse. Si dans une bataille un Romain i sauvait un autre des mains de l'ennemi, on lui f nnait la couronne civique. Cette couronne n'é-

tait que de feuilles de chêne, et elle était même la seule des couronnes militaires qui n'eût pas d'or; mais elle donnait le droit de s'asseoir aux spectacles dans le banc le plus voisin de celui des sénateurs, qui se levaient tous, par honneur, à l'arrivée de celui qui la portail. C'était, dit Pline, la plus illustre des couronnes , et elle donnait plus de privilèges que les couronnes murale, obsidionale et navale, parcequ'il y a plus de gloire a sauver un seul citoyen qu'à prendre des villes et qu'à gagner des batailles. Elle était la même, par cette raison, soit qu'on eût sauvé le général de l'armée ou un simple soldat ; mais on ne l'eût pas obtenue pour avoir délivré un roi allié des Romains qui serait venu à leur secours. Rome , dans la distribution de ses récompenses, ne distinguait que le citoyen. Avec ces sentiments patriotiques , elle conquit la terre, mais elle ne fut juste que pour son peuple , et ce fut par ses injustices envers les autres hommes qu'elle devint faible et malheureuse. Ses conquêtes la remplirent d'esclaves, qui, sous Spartacus, la mirent à deux doigts de sa perte, et qui décidèrent enfin sa ruine par les armes de la corruption, plus dangereuses que celles de la guerre. Ce furent les vices et les flatteries des Grecs et des Asiatiques , esclaves à Rome , qui y formèrent les Catilina, les César, les Néron ; et, tandis que leur voix corrompait les maîtres du monde , celle des Goths, des Cimbres, des Teutons, des Gaulois, des Allobroges, des Vandales, compagnons de leur sort, appelait du nord et de l'orient ceux de leurs compatriotes qui la renversèrent.

Les gouvernements modernes nous présentent les mêmes réactions d'équité et de bonheur, d'injustice et d'infortune. En Hollande, où le peuple peut parvenir à tout, l'abondance est dans l'état , l'ordre dans les villes, la fidélité dans les mariages, la tranquillité dans tous les esprits ; les querelles et les procès y sont rares, pareeque tout le monde y est content. Il y a peu de nations en Europe dont le territoire soit aussi petit , et il n'y en a point qui ait étendu sa puissance aussi loin : ses richesses sont immenses; elle a soutenu seule la guerre contre l'Espagne dans sa splendeur, et ensuite contre la France et l'Angleterre réun ies : son commerce s'étend par toute la terre ; elle pos* sède de puissantes colonies en Amérique , de riches comptoirs en Afrique, des royaumes formidables en Asie. Mais si l'on remonte à la source des maux et des guerres qu'elle a soufferts depuis deux siècles , on verra qu'ils ne viennent que des injustices de quelques uns de ses établissements dans ce pays-là. Son feonheur et sa puissance ne

ÉTUDE SEPTIÈME

sont point dus à sa forme républicaine , mais à cette communauté de biens qu'elle présente indistinctement a tous ses sujets, et qui produit les mêmes effets dans les gouvernements despotiques dont on nous fait de si terribles tableaux.

Parmi les Turcs, comme parmi les Hollandais , il n'y a ni querelles, ni médisances, ni vols, ni prostitutions dans les villes. On ne trouverait peutêtre pas même dans tout leur empire une seule femme turque faisant le mélier de courtisane. Il n'y a dans les esprits ni inquiétude, ni jalousie. Chacun d'eux voit sans envie, dans ses chefs, un bonheur où il peut atteindre , et est prêt à périr pour sa religion et pour son gouvernement. Leur force n'est pas moindre au dehors que leur union est grande au dedans. Avec quelque mépris que nos historiens parlent de leur ignorance et de leur stupidité, ils ont envahi les plus belles portions de l'Asie, de l'Afrique, de l'Europe, et même l'empire des Grecs, si savants et si spirituels, parceque le sentiment de patriotisme qui les unit est supérieur a tout l'esprit et à toutes les tactiques du monde. Ils éprouvent cependant des convulsions par les révoltes des peuples conquis ; mais les plus dangereuses viennent de leurs plus faibles ennemis, de ces Grecs mêmes dont ils pillent impunément les biens, et dont ils enlèvent chaque année des tributs d'enfants pour le sérail. Ce sont ces enfants d'où sortent, par une providence réagissante , la plupart des janissaires, des agas, des bâchas, des vizirs, qui oppriment les Turcs a leur tour, et qui se rendent redoutables même a leurs sultans.

C'est cette même communauté d'espérances et de fortunes présentées a toutes les conditions qui a donné tant d'énergie a la Prusse, dont nos écrivains ont si fort vanté la police au dedans et les victoires au dehors ; quoique le gouvernement en soit encore plus despotique que celui de la Turquie, puisque le prince y est a la fois maître absolu du temporel et du spirituel.

Au contraire, la république de Venise, si connue par ses courtisanes, par les inquiétudes et par les espionnages de son gouvernement , est d'une faiblesse extrême au dehors , quoiqu'elle soit plus ancienne, dans une situation plus heureuse, et sous un plus beau ciel que celle de Hollande. Venise est une puissance maritime a peine connue aujourd'hui dans la Méditerranée, tandis que la Hollande vivifie toute la terre par son commerce ; pareeque la première a restreint les droits de l'humanité à une classe de nobles , et que la seconde les a étendus a tout son peuple.

C'est encore par une suite de ce partage injuste

que Malte, avec le plus beau port de la Méditerranée, située entre l'Afrique et l'Europe, dans lj voisinage de l'Asie, et remplie d'une jeune nobless* pleine de courage, ne sera jamais que la dernièn puissance de l'Europe , pareeque son peuple y es nul.

Nous observerons ici que l'hérédité de la no blesse dans un état ôte a la fois l'émulation au: nobles et aux roturiers. Elle l'ôtc aux premiers qui n'en ont pas besoin, pareeque, par leur seul naissance, ils parviennent à tout ; et aux seconds pareeque, ne pouvant prétendre à rien, elle leu devient inutile. C'est la le vice politique qui ruiné la puissance du Portugal et celle de l'Espa gne ; et non pas l'esprit monastique, comme tan| d'écrivains l'ont avancé. Les moines étaient tou1 puissants du temps de Ferdinand et d'Isabelle. C fut un moine qui décida à la cour le départ d Christophe Colomb pour la découverte d'un nofij veau monde, dont la conquête quadrupla en En pagne le nombre des gentilshommes, line passa \ pas en Amérique un soldat espagnol qui ne s' donnât pour noble, et qui , retournant en Espagïlj avec un peu d'argent, ne s'y établît sur ce pied-fêl La même chose arriva parmi les Portugais qij firent des conquêtes en Asie. L'ordre militaire! chez ces deux nations , fit alors des prodiges , parci que la carrière de l'ambition était ouverte au pcil pie dans les armes. Mais depuis qu'elle lui ei I fermée par le nombre prodigieux de gentilshon^ mes dont ces deux états sont remplis, il s'est je ! du côté de l'ordre monastique , et lui a donné i' puissance tribunitive.

Quelque admirable que paraisse aux spéculatioi ' de nos politiques le triple nœud qui forme le goij vernement de l'Angleterre, c'est aux agitation' de ses trois puissances qu'on doit attribuer il querelles perpétuelles qui en troublent le bonheu ; et la vénalité qui l'a enfin corrompue. Le peuph j a la vérité , forme une chambre dans son pari oient ; mais le droit d'y entrer comme déput n'étant réservé qu'aux seuls possesseurs de terre doit en bannir bien des têtes sages, et y en admc tre beaucoup qui ne le sont guère. Alcibiade I Catilina y auraient joué de grands rôles ; mal Socrate, le juste Aristide, Épaminondas, q! donna l'empire de la Grèce h Thèbes ; Altilii; Régulus, qui fut choisi dictateur a la charrue Ménénius Agrippa, qui pacifia les différends dj sénat et du peuple, n'auraient pu y avoir de séanc; attendu qu'ils n'avaient pas en fonds de terre cei livres sterling de revenu. L'Angleterre se délru rait par sa propre constitution , si clic n'ouvrait

REPONSES AUX OBJECTIONS

jus ses citoyens une carrière commune dans sa jarinc. Tous les ordres de l'état concourent à ce iint de réunion, et lui donnent une telle pondéition, qu'il fixe leur équilibre politique. Qui décrirait la marine en Angleterre en détruirait le iuvernement. Ce concours unanime de toute la ntion vers un seul art lui a acquis le plus grand <i:gré de perfection où il soit jamais parvenu chez jjicun peuple, et en fait l'unique instrument de sa kssance.

Si nous parcourons les autres états qui portent le ilm de républiques, nous y verrons les maux au « dans , et la faiblesse au dehors , croître a proport In de l'inégalité de leurs citoyens. La Pologne a iservé aux seuls nobles toute l'autorité, et a laissé £h peuple dans le plus odieux esclavage, en sorte ce îa guerre, qui établit entre les citoyens d'tme lème nation une communauté de dangers, n'éta- , 1 1 entre ceux-ci aucune communauté de récomïjnses. Son histoire ne présente qu'une longue stte de querelles de palatinat à palatinat, de ville , àplle, de famille a famille, qui l'ont rendue fort Eilheureuse dans tous les temps. Le plus grand Embre des nobles même y est si misérable, qu'il , e obligé, pour vivre, de servir les grands dans les pis vils emplois, comme autrefois les nôtres parmi mis dans le gouvernement féodal , et comme en- I c*e aujourd'hui ceux du Japon ; car partout où les jppans sont esclaves , les gentilshommes sont do- ! Distiques. Enfin il est arrivé, de nos jours, à la fiogne , le malheur qu'elle aurait éprouvé il y a ([1( g-temps, si les royaumes qui l'environnentn'avent pas eu alors les mêmes défauts dans leur ,j,c istitution ; elle a été envahie par ses voisins, malgi ses longues discussions politiques , comme l'upire des Grecs le fut par les Turcs , lorsque ,tqplques prêtres s'y étant emparés de tout, ne les upaient plus que de subtilités théologiques.

j jUi Japon, les maux des nobles y sont proporti inés à leur tyrannie. Ils formèrent d'abord un < gavernement féodal si aisé à renverser , comme ' s ceux de cette nature, que le premier d'entre : qui s'en voulut faire le souverain en vint à Mi par une seule bataille. Il leur ôta le pouvoir d décider leurs querelles par des guerres civiles; dis il leur laissa tous leurs autres privilèges, ceh de maltraiter les paysans qui y sont serfs, le d it de vie et de mort sur tous ceux qui sont à ,l(rs gages, et même sur leurs femmes. Le peuple, ] , dans l'extrême misère , n'a guère, pour subsi er , d'autre moyen que d'effrayer ou de corrompi ses tyrans, produit au Japon une multitude iiroyable de bonzes de toutes les sectes, qui y Bernardin.

ont élevé des temples sur toutes les montagnes ; de comédiens et de farceurs qui ont des théâtres a tous les carrefours des villes ; et de courtisanes qui y sont en si grand nombre, qu'on en trouve sur toutes les routes, et a toutes les auberges où l'on arrive. Mais ce même peuple met à si haut prix la considération que les nobles exigent de lui , que pour peu qu'ils se regardent entre eux de travers, il faut qu'ils se battent; et si l'insulte est un peu grave, il faut que l'offensé et l'agresseur s'ouvrent le ventre, sous peine d'infamie. C'est h cette haine pour ses tyrans qu'il faut attribuer le singulier attachement qu'il témoigna pour la religion chrétienne , qu'il croyait devoir effacer , par sa morale, des différences si odieuses entre les hommes; et c'est aux préjugés populaires qu'il faut rapporter, dans les nobles japonais , le mépris qu'ils marquent en mille occasions pour une vie rendue si versatile par l'opinion d'autrui.

Une sage égalité, proportionnée aux lumières et aux talents de tous ses sujets, a rendu long-temps la Chine la portion la plus heureuse de la terre ; mais le goût des voluptés y ayant a la fin corrompu les mœurs , l'argent qui les procure est devenu le premier mobile du gouvernement. La vénalité y a divisé la nation en deux grandes classes, de riches et de pauvres. Les anciens degrés qui élevaient les hommes a tous les emplois subsistent encore, mais il n'y a que les riches qui y montent. Ce vaste et populeux empire, n'ayant plus de patriotisme que dans quelques vaines cérémonies, a été plusieurs fois envahi par les Tartares , qui y ont été appelés par les malheurs des peuples.

On regarde, en général, les nègres comme l'espèce d'hommes la plus infortunée qu'il y ait au monde. En effet , il semble que quelque destinée les condamne a l'esclavage. On croit reconnaître en eux l'effet de celte ancienne malédiction* : « Que Chanaan soit maudit ! qu'il soit , à l'égard » de ses frères, l'esclave des esclaves ! » Ils la confirment eux-mêmes par leurs traditions. Selon le Hollandais Bosman **, « les nègres de la Guinée » disent que Dieu , ayant créé des noirs et des » blancs, leur proposa deux dons, savoir, ou de » posséder l'or, ou de savoir lire et écrire; et » comme Dieu donna le choix aux noirs , ils choi- » sirent l'or, et laissèrent aux blancs la connais- » sancedes lettres : ce que Dieu leur accorda. Mais » qu'étant irrité de cette convoitise qu'ils avaient » pour l'or, il résolut en même temps que les

Genèse , chap. ix . ft. 25.

* Bosman , Voyage de Gui-iée , leltre x.

ÉTUDE SEPTIÈME

» blancs domineraient éternellement sur eux , et » qu'ils seraient obligés de leur servir d'escla- » ves24. » Ce n'est pas que je veuille appuyer par des autorités sacrées, ni par celles que ces infortunés fournissent eux-mêmes, la tyrannie que nous exerçons à leur égard. Si la malédiction d'un père a pu avoir tant d'influence sur sa postérité, la bénédiction de Dieu, qui, par notre religion, s'étend sur eux comme sur nous, les rétablit dans toute la liberté de la loi naturelle. Le texte de l'Evangile, qui nous ordonne de regarder tous les hommes comme nos frères, parle pour eux comme pour nos compatriotes. Si c'en était ici le lieu , je ferais voir comme la Providence sait observer en leur faveur les lois de la justice universelle , en rendant leurs tyrans, dans nos colonies, cent fois plus misérables qu'eux. D'ailleurs, combien de guerres les traites de l'Afrique n'ont-elles pas fait naître parmi les puissances maritimes de l'Europe ! combien de maladies et d'abâtardissements de races les Nègres n'ont-ils pas occasionnés parmi nous ! Mais je ne m'arrêterai qu'a leur condition dans leur pays, et à celle de leurs compatriotes qui abusent sur eux de leur pouvoir. Je ne sache pas qu'il y ait jamais eu chez eux une seule république, si ce n'est quelque petite aristocratie le long de la côte occidentale d'Afrique, telle que celle de Fanlim. Ils ont une multitude de petits rois qui les vendent quand bon leur semble. Mais , d'un autre côté, le sort de ces rois est rendu si déplorable par les prêtres, les fétiches, les gris-gris , les révolulions subites , l'indigence même d'aliments, qu'il y a fort peu de nos matelots qui voulussent changer d'état avec eux. D'ailleurs les nègres échappent a la plupart de leurs maux par leur insouciance et la mobilité de leur imagination. Ils dansent au milieu de la famine comme au sein de l'abondance, dans les fers comme en liberté. Si une patte de poulet leur fait peur, un petit morceau de papier blanc les rassure. Chaque jour ils font et défont leurs dieux à leur fantaisie.

Ce n'est point dans la slupide Afrique, mais aux Indes, dont l'antique sagesse est si renommée, que les maux du genre humain sont portés h leur comble. Les brames, autrefois appelés brachmanes, qui en sont les prêtres 7 y ont divisé la nation en plusieurs castes , dont ils ont voué quelques unes à l'opprobre, comme celle des parias. On peut bien croire qu'ils ont rendu la leur sacrée. Personne n'est digne de les toucher , de manger avec eux, encore moins d'y contracter aucune alliance. Ils ont étayé cette grandeur imaginaire de superstitions incroyables. C'est de leur main que sort ce

nombre infini de dieux de formes monstrueuses qui ont effrayé toutes les imaginations de l'Asie Le peuple, par une réaction naturelle d'opinions les rend à leur tour les plus misérables de tous le hommes. 11 les oblige, afin de conserver leu réputation , de se laver de la tête aux pieds ai moindre attouchement/déjeuner souvent et rigou reusement , de faire devant leurs idoles si redou tables des pénitences horribles, et comme il m peut s'allier h leur sang, il force, par le pouvoi des préjugés sur les tyrans , leurs veuves de s brûler vives avec le corps de leurs maris. N'est-c donc pas un sort bien affreux , pour des homme qui passent pour sages et qui donnent la loi h leu nation, de voir périr par cet horrible genre d supplice leurs amies , leurs parentes , leurs filles leurs sœurs et leurs mères? Des voyageurs orj vanté leurs lumières; mais n'est-ce pas uneodieuj, alternative pour des hommes éclairés, ou d'effray(j perpétuellement des ignorants par des opinioi qui, a la longue, subjuguent même ceux qui ïî prêchent; ou, s'ils sont assez heureux pour cor j server leur raison, d'en faire un usage honteux j coupable en l'employant à débiter des mensonge j! Comment peuvent-ils s'estimer les uns les autre;': Comment peuvent-ils rentrer en eux-mêmes, i lever les yeux vers celte Divinité dont ils ont , d j on , de si sublimes idées , et dont ils présentent rj peuple de si effroyables images? Quel que soijl pour leur ambition, le triste fruit de leur poli [ que , elle a entraîné les malheurs de ce vaste ei pire, situé dans la plus belle région de la ton Sa milice est formée de nobles appelés naïres, c tiennent le second rang dans l'état. Les bramu pour se maintenir par la force autant que par) ruse, les ont associés à une partie de leurs pri :| léges. Voici ce que dit Gauthier Schouten de 1' différence que porte le peuple aux naïres dans malheurs qui leur arrivent. Après un rude ce bat, où les Hollandais tuèrent beaucoup de c< qui avaient embrassé le parti des Portugais , « ili » fut fait, dit-il", aucun outrage ni insulte auxgj » de métier, paysans, pêcheurs ou autres habit;) «malabares, non pas même dans la fureur j I » combat. Aussi ne s'en étaient-ils point fuis. Il » avait beaucoup de postés en divers endroits, pj j » être spectateurs de l'action , et ils ne parui i » nullement s'intéresser à la perte des naïrejj J'ai vu la même apathie chez les peuples donjil noblesse forme une nation à part , entre autres ;i Pologne. Le peuple des Indes fait partager à j>

* Voyarje aux Indes orientales , tome I , page 307. j |

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àïrcs, comme à ses brames, les maux de l'opiion. Ceux-là ne peuvent contracter de mariages [gilimes. Plusieurs d'entre eux, connus sous le pm d'amoques, sont obligés de se dévouer dans js combats ou à la mort de leurs rois. Ils sont les climes de leur honneur injuste, comme les -âmes le sont de leur religion inhumaine. Leur !>urage, qui n'est qu'un esprit de corps, loin (être utile à leur pays, lui est souvent funeste, [ans tous les temps il a été désolé par leurs guerres testines; et il est si faible au dehors, que des ignées d'Européens s'y sont établis partout où ont voulu. A la fin de l'avant-dernière guerre , 1762, un Anglais proposa au parlement d'Anjeterre d'en faire la conquête, et de payer les kfes de sa nation avec les richesses qu'il se propsait d'y enlever , si on voulait l'y transporter rec une armée de cinq mille Européens. Son rojet n'étonna aucun de ceux de ses compatriotes lai connaissaient la faiblesse de ce pays-là ; et il ne t rejeté, dit-on, que pareequ'il était injuste. En France , le peuple ne parvint à rien dans le luvernement depuis Jules César , qui est le prêter des écrivains qui ait fait cette observation , Jj qui n'est pas le dernier politique qui en ait proie pour s'en rendre aisément le maître , jusqu'au jrdinalde Richelieu, qui abattit le pouvoir féodal, ans ce long intervalle , notre histoire n'offre l'une suite de dissensions, de guerres civiles, mauvaises mœurs, d'assassinats, de lois gothiîes, de coutumes barbares , et est très peu intéssante à lire , quoi qu'en dise le président Hémlt, qui la compare à l'histoire romaine. Ce est pas seulement pareeque les fables des Romains nt plus ingénieuses que les nôtres , mais c'est le, dans notre histoire, on ne voit point l'histoire un peuple , mais seulement celles de quelques andes maisons. 11 faut cependant excepter les es de quelques bons rois, telles que celles de int Louis, de Charles V, de Henri IV, et de lelques gens de bien, qui intéressent, par cela ême qu'ils se sont intéressés pour la nation. Parut ailleurs vous ne voyez pas que le gouverneent s'en occupât ; il ne songeait qu'aux intérêts s nobles. Elle fut tour à tour subjuguée par les )mains, les Francs, les Goths, les Alains et les armands. La facilité avec laquelle elle se fit trétienne prouve qu'elle chercha dans la religion le protection contre les maux de l'esclavage, est à ce sentiment de confiance que le clergé a î le premier rang qu'il a obtenu dans l'état : ais bientôt le clergé dégénéra de son premier prit i etj loin, de songer à détruire la tyrannie ,

il se rangea du côté des tyrans ; il adopta toutes leurs coutumes, il se revêtit de leurs titres , s'appliqua leurs droits et leurs revenus, et se servit même de leurs armes pour défendre des intérêts si étrangers à sa morale. Beaucoup d'églisesavaient des chevaliers et des champions qui se battaient pour elles en duel.

Il ne faut pas attribuer à la religion les maux occasionnés par l'avarice et par l'ambition de ses ministres. Elle nous apprend elle-même à connaître leurs défauts, et elle nous ordonne de nous en méfier. Les plus grands saints, entre autres saint Jérôme*, les leur ont reprochés avec plus de force que ne l'ont fait les philosophes modernes. On a beaucoup écrit, dans ces derniers temps , contre la religion, pour affaiblir le pouvoir des prêtres ; mais partout où elle est tombée, leur puissance s'est augmentée. C'est la religion elle-même qui les contient. Voyez, dans l'Archipel et ailleurs , combien de superstitions frauduleuses et lucratives les papas et caloyer grecs ont substituées à l'esprit de l'Évangile! Quelques reproches d'ailleurs qu'on puisse faire aux nôtres , ils peuvent répondre qu'ils ont été dans tous les temps les enfants de leurs sic* cles, comme leurs compatriotes. Les nobles, les magistrats, les militaires, les rois mêmes des temps passés, ne valaient pas mieux. On les accuse de porter partout l'esprit d'intolérance , et de vouloir être les maîtres en prêchant l'humilité. Mais la plupart d'entre eux, repoussés par le monde, portent dans leurs corps cet esprit d'intolérance du monde dont ils ont été la victime ; et leur ambition n'est bien souvent qu'une suite de cette ambition universelle que l'éducation nationale et les préjugés de la société inspirent à tous les membres de l'état. Sans vouloir faire leur apologie, et encore moins leur satire, ni celle d'aucun corps, dont je n'ai voulu découvrir les maux qu'afin de leur indiquer les remèdes qui me semblent être à leur portée, je me bornerai ici à quelques réflexions sur la religion, qui est, dès cette vie même, le fléau des méchants et la consolation des gens de bien.

Le monde regarde aujourd'hui la religion comme le partage du peuple , et comme un moyen politique imaginé pour le contenir. 11 lui met en opposition la philosophie de Socrate , d'Epictète, de Marc-Aurèle ; comme si la morale de ces sages était moins austère que celle de Jésus-Christ ; et comme si les biens qu'il s'en promet étaient plus assurés que ceux de l'Evangile! Quelle connaissance profonde du cœur de l'homme, quelle con-

Fotjez ses lettres.

ÉTUDE SEPTIÈME

venance admirable avec ses besoins, quels traits touchantsde sensibilité sonl renfermés dans celivre divin ! Je laisse à part ses mystères. Nous en avons pris , dit-on, une partie dans Platon. Mais Platon lui-même les avait tirés de l'Egypte , où il avait voyagé; et les Egyptiens les devaient comme nous aux patriarches. Ces mystères, après tout, ne sont pas plus incompréhensibles que ceux de la nature, et que celui de notre propre existence. D'ailleurs, nous contribuons dans leur examen a nous égarer. Nous voulons remonter a leur source , et nous ne pouvons que sentir leurs effets. Toute cause surnaturelle est également impénérable a l'homme. L'homme n'est lui-même qu'un effet, qu'un résultat passager, qu'une combinaison d'un moment, il ne peut juger des choses divines suivant leur nature, mais suivant la sienne, et par lesseules convenances qu'elles ont avec ses besoins. Si nous nous servons de ces témoignages de notre faiblesse et de ces indications de notre cœur pour étudier la religion, nous verrons qu'il n'y en a point sur la terre qui convienne autant aux besoins du genre humain. Je ne parle pas de l'antiquité de ses traditions. Les poëtes delà plupart des nations, entre autres Ovide, ont chanté la création , le bonheur de l'âge d'or, l'indiscrète curiosité de la première femme, les malheurs sortis de la boîte de Pandore, et le déluge universel, comme s'ils avaient prisées histoires dans la Genèse, On objecte a la nouveauté du monde l'ancienneté et la multiplicité de quelques laves dans les volcans ; mais ces observations ont-elles été bien faites? Les volcans ont dû couler plus fréquemment dans les premiers temps, lorsque la terre était plus couverte de forets , et que l'Océan, chargé de ses dépouilles végétales, fournissait plus abondamment à leurs foyers. D'ailleurs, comme je l'ai dit dans le cours de cet ouvrage, nous ne saurions distinguer ce qui est vieux et ce qui est moderne dans la fabrique du monde. La création a dû y manifester l'empreinte des siècles dès sa naissance. Si on le suppose éternel , et abandonné aux simples lois du mouvement, il y a long-temps qu'il ne devrait plus avoir la moindre colline a sa surface. L'action des pluies, des vents et de la pesanteur aurait mis toutes les terres au niveau des mers. Ce n'est point dans les ouvrages de Dieu, mais dans ceux des hommes, que nous pouvons distinguer des époques. Tous nos monuments nous annoncent la nouveauté de la terre que nous habitons. Si elle était, je ne dis pas éternelle, mais seulement un peu ancienne, nous trouverions des ouvrages del'industriehumainebien plus vieux que de trois à quatre mille ans, comme tous ceux

que nous connaissons. Nous avons des matières que le temps n'altère point sensiblement. J'ai vu, chez le savant comte de Caylus, des anneaux d'or constellés , ou talismans égyptiens , aussi entiers que s'ils sortaient des mains de l'ouvrier. Les sauvages, qui ne connaissent pas le fer, connaissent l'or, et le recherchent autant pour sa durée que pour son éclat. Au lieu donc de ne trouver que des antiquités de trois ou quatre mille ans, comme sont celles des nations les plus anciennes, nous en devrions voir de soixante , de cent , de deux cent mille ans. Lucrèce, qui attribuait la création du monde aux atomes par une physique inintelligible, avoue qu'il est tout nouveau.

Praeterea , si nulla fuit genitalis origo Terrai et cœli, seraperque aeterna fuere, Cur supra bellum Thebanum et funera Trojse Non alias alii quoque res eccinere poetae?

De rerum Naturel, lib. V, v. 325.

« Si le ciel et la terre n'ont eu aucune origine , et s'ils sont » éternels , pourquoi n'y a-t-il pas des poètes qui aient chanté » d'autres guerres avant la guerre de Thèbes et la ruine de » Troie? »

La terre est remplie de nos traditions religieuses: elles servent de fondement à la religion des! Turcs, des Persans et des Arabes; elles s'étendent dans la plus grande partie de l'Afrique ; nous j les retrouvons dans l'Inde, dont tous les peuples; et tous les arts sont originairement sortis; nous les y démêlons dans l'antique et ténébreuse religion des brames*, dans l'histoire de Brama ou! d'Abraham, de sa femme Saraï ou Sara, dans; les incarnations de Wistnou ou de Christnou; enfin elles sont éparses jusque chez les sauvages er-jj rants de l'Amérique. Je ne parlepas des monuments! de notre religion , aussi étendus que ses lradi-j lions, dont l'un, inexplicable par les lois de notre,! physique, prouve un déluge universel par les débris des corps marins qui sont répandus sur la surface du globe; l'autre, incompréhensible aux lois! de notre politique, atteste la réprobation des Juifs,! dispersés dans toutes les régions, haïs, méprisés J persécutés, sans gouvernement , sans territoire,! et cependant toujours nombreux , toujours subsis-! tants, et toujours fidèles a leur loi. En vain on ai voulu trouver des ressemblances de leur sort avec) celui de plusieurs autres peuples , comme les Ar-j méniens, les Guèbres et les Banians. Mais ces peuples-là ne sortent guère de l'Asie; ils sont é& petit nombre; ils ne sont ni haïs, ni persécutés! des autres nations; ils ont une patrie; enfin ils! n'ont point conservé la religion de leurs ancêtres,!

* Voyez Abraham Roger, Mœurs des Br aminés,

REPONSES AUX OBJECTIONS

es écrivains illustres ont fait valoir ces preuves irnaturelles d'une justice divine. Je me bornerai en rapporter d'autres plus touchantes par leur )nvenanee avec la nature et avec nos besoins.

On a attaqué la morale de l'Evangile, parceque isus-Christ, dans la contrée des Géraséniens7 t passer une légion de démons dans un troupeau 3 deux mille porcs, qui furent se précipiter dans

mer. Pourquoi, dit-on, ruiner les maîtres de I animaux ? Jésus-Christ a fait en cela un acte 3 législateur : ceux qui élevaient ces porcs étaient lifs; ils péchaient donc contre leur loi, qui déare ces animaux immondes. Autre objection mtre Moïse. Pourquoi ces animaux sont-ils imondes? Parce qu'ils sont sujets à la lèpre dans le imat de la Judée. Nos esprits forts triomphent i. La loi de Moïse, disent-ils, était donc relative [ climat ; ce n'était donc qu'une loi politique. Je pondrai à cela que si je trouvais dans l'ancien ou nouveau Testament quelque usage qui ne fût pas latif aux lois de la nature, je m'en étonnerais bien tvantage. C'est le caractère d'une religion divineen ti ispirée, de convenir parfai temen t au bonheur ;shommes,etaux lois précédemment établies par mteur de la nature. C'est par ce défaut de confiance qu'on peut distinguer toutes les fausses iligions. Au reste, la loi de Moïse, par ses priitions, ne devait être que la loi d'un peuple articulier; et la nôtre, par son universalité, délit s'étendre a tout le genre humain.

Le paganisme , le judaïsme , le mahomélisme, ît tous défendu l'usage de quelque espèce d'anial; en sorte que, si une de ces religions était liverselle, elle entraînerait ou sa destruction tôle, ou sa multiplication a l'infini ; ce qui contrarie 'idemment le plan de la création. Les Juifs et s Turcs proscrivent le porc ; les Indiens du ange révèrent la vache et le paon. Il n'y a point animal qui ne serve de fétiche a quelque nègre, J de manitou à quelque sauvage. La religion îrétienne permet seule l'usage nécessaire de tous s animaux, et elle ne prescrit particulièrement ibstinence de ceux de la terre que dans la saison i ils se multiplient, et où ceux de la mer abondent ir les rivages, au commencement du printemps, ouïes les religions ont rempli leurs temples de image, et ont immolé a Dieu la vie des bêtes, es brames mêmes , si pitoyables envers elles , ïrent à leurs idoles le sang et la vie des hommes: s Turcs immolent des chameaux et des moutons, otre religion , plus pure , quand on n'aurait ^ard qu'a la matière de son sacrifice, présente en ommage a Dieu le pain et le vin , qui sont les

plus doux présents qu'il ait faits à l'homme. Nous observerons même que la vigne, qui croît depuis la ligne jusqu'au-delà du cinquante-deuxième degré de latitude nord, et depuis l'Angleterre jusqu'au Japon , est le plus répandu de tous les arbres fruitiers; que le blé est presque la seule des plantes alimentaires qui vienne dans tous les climats ; et que la liqueur de l'une et la farine de l'autre peuvent se conserver pendant des siècles, et se transporter par toute la terre. Toutes les religions ont accordé aux hommes la pluralité des femmes dans le mariage : la nôtre n'en a permis qu'une, bien avant que nos politiques eussent observé que les deux sexes naissaient en nombre égal. Toutes se sont glorifiées de leurs généalogies ; et , regardant avec mépris la plupart des nations , elles se sont permis , quand elles l'ont pu , de les réduire en esclavage: la nôtre seule a protégé la liberté de tous les hommes, et elle les a rappelés à une même fin, comme à une même origine. La religion des Indiens promet dans ce monde des plaisirs; celle des Juifs, des richesses; celle des Turcs, des victoires: la nôtre nous ordonne des vertus, et elle n'en promet la récompense que dans le ciel. Elle seule a connu que nos passions infinies étaient d'institution divine. Elle n'a pas borné, dans le cœur humain , l'amour à une femme et à des enfants, mais elle l'étend à tous les hommes: elle n'y a pas circonscrit l'ambition a la gloire d'un parti ou d'une nation, mais elle l'a dirigée vers le ciel et à l'immortalité: elle a voulu que nos passions servissent d'ailes à nos vertus25. Bien loin qu'elle nous lie sur la terre pour nous rendre malheureux, c'est elle qui y rompt les chaînes qui nous y tiennent captifs. Que de maux elle y a adoucis ! que de larmes elle y a essuyées! que d'espérances elle a fait naître quand il n'y avait plus rien à espérer ! que de repentirs ouverts au crime! que d'appuis donnés a l'innocence! Ah! lorsque ses autels s'élevèrent au milieu de nos forêts ensanglantées par les couteaux des druides, que les opprimés vinrent en foule y chercher des asiles , que des ennemis irréconciliables s'y embrassèrent en pleurant, les tyrans émus sentirent, du haut des tours, les armes tomber de leurs mains. Ils n'avaient connu que l'empire de la terreur, et ils voyaient naître celui delà charité. Les amants y accoururent pour y jurer de s'aimer , et de s'aimer encore au-delà du tombeau. Elle ne donnait pas un jour à la haine, et elle promettait l'éternité aux amours. Ah! si cette religion ne fut faite que pour le bonheur des misérables, elle fut donc faite pour celui du genre humain !

ÉTUDE SEPTIÈME

II n'y a que la religion qui donne à nos passions un grand caractère. Elle répand des charmes ineffables sur l'innocence , et donne une majesté divine à la douleur. Il y a quelques années que j'étais à Dieppe, vers l'équinoxe de septembre, et un coup de vent s'élant élevé, comme c'est l'ordinaire dans ce temps-la, j'en fus voir l'effet sur le bord de la mer. Il pouvait être midi ; plusieurs grands bateaux étaient sortis le matin du port , pour aller a la pêche. Pendant que je considérais leurs manœuvres, j'aperçus une troupe de jeunes paysannes, jolies comme le sont la plupart des Cauchoises, qui sortaient de la ville avec leurs longues coiffures blanches que le vent faisait voltiger autour de leur visage. Elles s'avancèrent en folâtrant jusqu'à l'extrémité de la jetée , que des ondées d'écume marine couvraient de temps en temps. Une d'entre elles se tenait a l'écart, triste et rêveuse. Elle regardait au loin les bateaux , dont quelques uns s'apercevaient a peine au milieu d'un horizon fort noir. Ses compagnes d'abord se mirent à la railler, pour tâcher de la distraire. « Est- » ce que tu as là-bas ton bon ami ? » lui disaient elles. Mais , comme elles la voyaient toujours sérieuse, elles lui crièrent : « Allons, ne restons » pas là ! Pourquoi t'affliges-tu? Pieviens, reviens » avec nous. » Et elles reprirent le chemin de la ville. Cette jeune fille les suivit lentement sans leur répondre ; et quand elles furent à peu près hors de sa vue , derrière des monceaux de galets qui, sont sur le chemin, elle s'approcha d'un grand calvaire qui est au milieu de la jetée, tira quelque argent de sa poche , le mit dans le tronc qui était au pied, puis elle s'agenouilla, et fit sa prière, les mains jointes et les yeux levés au ciel. Les vagues qui assourdissaient en brisant sur la côte, le vent qui agitait les grosses lanternes du crucifix , le danger sur la mer, l'inquiétude sur la terre , la confiance dans le ciel, donnaient à l'amour de cette pauvre paysanne une étendue et une majesté que le palais des grands ne saurait donner à leurs passions.

Elle ne tarda pas à se tranquilliser, car tous les bateaux rentrèrent dans l'après-midi, sans avoir éprouvé aucun dommage.

Quoi qu'on ait dit de l'ambition de l'Eglise romaine, elle est venue souvent au secours des peuples malheureux. En voici un exemple pris au hasard, et que je soumets au jugement du lecteur. C'est au sujet du commerce des esclaves d'Afrique, embrassé sans scrupule par toutes les puissances chrétiennes et maritimes de l'Europe , et blâmé par la cour de Piome. « Dans la seconde année de

» sa mission, Merolla se trouva seul à Sogno, par » la mort du supérieur général, dont le père Joseph » Busseto alla remplir la place au couven d'An- » gola. Vers le même temps , les missionnaires » capucins reçurent une lettre du cardinal Cibo, » au nom du sacré collège. Elle contenait des » plaintes amères sur la continuation de la vente » des esclaves , et des instances pour faire cesser » enfin cet odieux usage. Mais ils virent peu d'ap- » parence de pouvoir exécuter les ordres du Saint- » Siège, parceque le commerce du pays consiste » uniquement en ivoire et dans la traite des escla- » ves *. » Tous les efforts des missionnaires n'aboutirent qu'à exclure les Anglais de ce commerce.

La terre serait un paradis , si la religion chré- j P tienne y était observée. C'est elle qui a aboli l'esclavage dans la plus grande partie de l'Europe. Elle tira en France de grandes possessions des!" mains des iarles et des barons, et elle y détruisit! 1 une partie de leurs droits inhumains par les terreurs d'une autre vie. Mais le peuple opposa encore un autre boulevard à ses tyrans, ce fut le pouvoir des femmes.

Nos historiens remarquent bien l'influence que1 quelques femmes ont eue sous certains règnes , et' jamais celle du sexe en général. Ils n'écrivent point l'histoire de la nation, mais celle des princes. Les femmes ne sont rien pour eux, si elles ne sont qualifiées. Ce fut cependant de celte faible portion de la société que la Providence fit sortir, de temps en temps, ses principaux défenseurs. Je ne parle pas de celles qui ont repoussé, même par lef armes , les ennemis du dehors, telles qu'un* Jeanne d'Arc , à qui Rome et la Grèce eussen élevé des autels; je parle de celles qui ontdéfendij la nation des ennemis du dedans, encore plus rei doutables que ceux du dehors; de celles qui son fortes de leur faiblesse, et qui n'on t rien à craindre] parcequ'elles n'ont rien à espérer. Depuis le trôn; jusqu'à la houlette, il n'y a peut-être point dj pays en Europe où les femmes soient aussi mal traitées par les lois qu'en France, et il n'y en ! point où elles aient plus de pouvoir. Je crois quj c'est le seul royaume de l'Europe où elles ne pei vent jamais régner. Dans mon pays, un père peijj marier ses filles sans leur donner d'antre dot qu'u chapeau de roses; à sa mort, elles n'ont lout< ensemble qu'une portion de cadet. Ce droit injus j est commun au paysan comme au genlilhomm Dans le reste du royaume, si elles sont plus riche]

* Extrait de l'Histoire générale des Voyages , par l'ai Prévost, liv. XII, page 186; Merolla, année 1633.

RÉPONSES AUX OBJECTIONS

Biles ne sont pas plus heureuses. Elles sont veniues plutôt que données en mariage. De cent filles lui s'y marient, il n'y en a pas une qui y épouse :-on amant. Leur sort y était encore plus malheureux autrefois. César dit, dans ses Commentaires, [< que le mari avait puissance de vie et de mort sur

> sa femme , ainsi que sur ses enfants; que lors- ) qu'un noble mourait, ses parents s'assemblaient :

> s'il y avait quelque soupçon contre sa femme,

> on la mettait à la torture comme une esclave ; et

> si on la trouvait criminelle, on la brûlait, après

> lui avoir fait souffrir de cruels supplices *. » Ce [u'il y a d'étrange, c'est que, dès ce temps-là, et nême auparavant, elles jouissaient du plus grand >ouvoir. Voici ce qu'en dit le bon Plutarque, dans e style du bon Amyot : « Avant que les Gaulois i passassent les montagnes des Alpes, qu'ils eus- » sent occupé cette partie de l'Italie où ils habi- » tent maintenant, une grande et violente sédition i s'émeut entre eux , qui passa jusques à une i guerre civile : mais leurs femmes . ainsi que

i les deux armées furent prestes a s'entrechoquer, se jetterent au milieu des armes; et prenant leurs différends en main, les accordèrent, et jugèrent avec si grande équité , et si au contentement de toutes les deux parties , qu'il s'en engendra une amitié et bienveillance très grande réciproquement entre eux tous, non seulement de ville à ville, mais aussi de maison à maison : tellement que depuis ce temps-là ils ont toujours continué de consulter des affaires, tant de la guerre que de la paix, avec leurs femmes, et de pacifier les querelles et différends qu'ils avoient avecleurs voisinsetalliés, parlemoyen d'elles : et partant en la composition qu'ils firent avec Annibal quand il passa parles Gaules, entre autres articles, ilsymirentques'iladvenoitqueles Gaulois prétendissent que les Carthaginois leur tinssent quelque tort, les capitaines et gouverneurs carthaginois qui estoient en Espagne en seroient les juges; et si, au contraire les Carthaginois vouloient dire que les Gaulois leur eussent fait quelque tort, les femmes des Gaulois en jugeroient**.» les deux autorités paraîtront difficiles à concilier, qui ne fait pas attention à la réaction des choses umaines. Le pouvoir des femmes venait de leur ppression. Le peuple, aussi opprimé qu'elles, iur donna sa confiance , comme elles l'avaient onnée au peuple. C'étaient deux malheureux qui

* Guerres des Gaules, iiv. VI, page 168, traduction de d'Alancourt.

** Plutarque , tome il , in-fol. ; les vertueux Faits des Fem- \es, pages 233 et 234.

s'étaient rapprochés, et qui avaient mis leur misère en commun. Elles jugeaient d'autant mieux, qu'elles n'avaient rien à gagner ni à perdre. C'est aux femmes qu'il faut attribuer l'esprit de galanterie, l'insouciance , la gaieté, et surtout le goût pour la raillerie , qui ont, de tout temps , caractérisé notre nation. Avec une simple chanson, elles ont fait trembler plus d'une fois nos tyrans. Leurs vaudevilles y ont mis bien des bannières en campagne, et encore plus en déroute. C'est par elles que le ridicule a acquis tant de force en France, qu'il y est devenu l'arme la plus terrible qu'on y puisse employer, quoique ce ne soit que l'arme des faibles; pareeque les femmes s'en saisissent d'abord , et que , dans le préjugé national, leur estime étant le premier des biens, il s'ensuit que leur mépris est le plus grand malheur du monde.

Enfin, le cardinal de Richelieu ayant rendu aux rois la puissance législative , il ôta bien par-là aux nobles le pouvoir de se nuire par des guerres civiles ; mais il ne put abolir parmi eux la fureur des duels , pareeque la racine de ce préjugé est dans le peuple , et que les édits ne peuvent rien sur ses opinions quand il est opprimé. L'édit du prince défend à un gentilhomme d'aller sur le pré, et l'opinion de son valet l'y contraint. Les nobles se sont arrogé tout l'honneur national , mais le peuple leur en détermine l'objet, et leur en distribue la mesure. Louis XIV, cependant, rendit au peuple une partie de sa liberté naturelle par son despotisme même. Comme il ne vit guère que lui dans le monde , tout le monde lui parut à peu près égal. Il voulut qu'il fût permis à tous ses sujets de travailler pour sa gloire , et il les récompensa à proportion que leurs travaux y avaient du rapport. Le désir de plaire au prince rapprocha les conditions. On vit alors une foule d'hommes célèbres se distinguer dans toutes les classes. Mais les malheurs de ce grand roi , et peut-être sa politique , l'ayant forcé de recourir à la vénalité des charges , dont le fatal exemple lui avai t été donné par ses prédécesseurs , et qui s'est étendue, après lui, jusqu'aux plus vils emplois , il acheva bien par-là d'ôter à la noblesse son ancienne prépondérance; mais il fit naître dans la nation une puissance bien plus dangereuse : ce fut celle de l'or. Celle-là y a subjugué toutes les autres, même celle des femmes 26.

D'abord la noblesse ayant conservé une partie de ses privilèges dans les campagnes , les bourgeois qui ont quelque fortune ne veulent point y habiter, pour n'être point exposés , d'une part , à ses incartades , et pour n'être pas confondus , de l'autre ,

ETUDE SEPTIExWE.

avec les paysans , en payant la taille et en tirant a la milice. Ils aiment mieux demeurer dans les petites villes, où une multitude de charges et de rentes financières les font subsister dans l'oisiveté et dans l'ennui, que de vivifier des terres qui avilissent leurs cultivateurs. Il arrive de la que les petites propriétées rurales ont peu de valeur , et que, chaque année, elles s'agrègent aux grandes. Les riches, qui en font l'acquisition, parent aux inconvénients qui les accompagnent, ou par leur noblesse personnelle , ou en en acquérant les privilèges pour de l'argent. Je sais bien qu'un parti fameux , il y a quelques années , a beaucoup vanté les grands propriétaires, parceque, disait-il, ils labourent à meilleur marché que les petits : mais, sans considérer s'ils en vendent le blé moins cher, et toutes les autres conséquences du produit net, dont on a voulu faire l'unique objet de l'agriculture , et môme de la morale, on ne peut douter que, si un certain nombre de familles riches acquérait chaque année les terres qui son t à sa bienséance, cette marche économique deviendrait bientôt funeste à l'état. Je me suis étonné bien des fois qu'il n'y eût point en France de loi qui mît des bornes aux grandes propriétés. Les Romains avaient des censeurs qui fixèrent d'abord pour chaque particulier l'étendue de sa possession à sept arpents, comme suffisante pour la subsistance d'une famille. Ils entendaient par arpent ce qu'un joug de bœufs pouvait labourer dans un jour. Dans le luxe de Rome, on la régla à cinq cents; mais cette loi, malgré son indulgence, fut bientôt enfreinte, et son infraction entraîna la perte de la république. «Les grands parcs et les grands domaines, dit » Pline*, ont ruiné notre Italie et les provinces » que les Romains ont conquises ; car , ce qui causa » les victoires que Néron (le consul) obtint en » Afrique , vint de ce que six hommes tenaient en » propriété près de la moitié de laNumidie, quand » Néron les défit. » Plularque disait que , de son temps, sous Trajan , on n'aurait pas levé trois mille soldats dans la Grèce , qui avait fourni autrefois des armées si nombreuses ; et qu'on y voyageait quelquefois tout un jour sans rencontrer d'autres personnes que quelques bergers le long des chemins. C'est que les terres de la Grèce étaient presque toutes tombées en partage à de grands propriétaires. Les conquérants ont toujours trouvé une faible résistance dans les pays divisés en grandes propriétés. Nous en avons des exemples dans tous les siècles, depuis l'invasion du Bas-Empire,

• Histoire naturelle, liv. XVIII, chap. m et vi.

faite par les Turcs, jusqu'à celle de la Pologne, arrivée de nos jours. Les grandes propriétés ôtent à la fois le patriotisme à ceux qui ont tout et a ceux quin'ontrien. « Les gerbes, disait Xénophon,don- » nent à ceux qui les font croître le courage de les » défendre. Elles sont dans les champs comme un » prix au milieu d'un jeu pour le vainqueur. »

Tel est le danger auquel des possessions trop inégales exposent un état au dehors ; voyons le mal qu'elles font au dedans. J'ai ouï raconter à une personne très digne de foi qu'un ancien contrôleur général s'étant retiré dans la province où il était né, y acheta une terre considérable. Il y j avait aux environs une cinquantaine de fiefs qui pouvaient rapporter depuis quinze cents livres jus- I qu'à deux mille livres de rente. Leurs possesseurs étaient de bons gentilshommes qui donnaient, de père en fils, à la patrie , de braves officiers et des mères de famille respectables. Le contrôleur général , désirant agrandir sa terre, les invita dans son château , les traita splendidement , leur fit goûter le luxe de Paris , et finit par leur offrir le double de la valeur de leurs fonds , s'ils voulaient s'en défaire. Tous acceptèrent son offre, croyant doubler leurs revenus , et dans l'espérance non moins trompeuse pour un gentilhomme campagnard de s'acquérir un protecteur puissant à la cour. Mais s la difficulté de placer convenablement leur argent, I le goût de la dépense inspiré par des sommes qu'ils n'avaient jamais vues rassemblées dans leurs coffres, enfin les voyages à Paris, réduisirent bientôt à rien le prix de leurs patrimoines. Toutes ces fa-jf milles honorables disparurent d'abord du pays; et! trente ans après, un de leurs descendants, qui ; comptait dans ses ancêtres une longue suite de ca-J pitaines de cavalerie et de chevaliers de Saint-jn Louis , parcourait à pied leurs anciens domaines,) sollicitant pour vivre une place de garde de sel.

Voilà le mal que les grandes propriétés font auxj citoyens : celui qu'elles font à la terre n'est pas» moindre. J'étais , il y a quelques années , en Nor-L mandie , chez un gentilhomme aisé qui fait valoirlj lui-même un grand pâturage situé à mi-côte surj un assez mauvais fonds. Il me promena tout autour de son vaste enclos jusqu'à un espace considérable qui n'était couvert que de mousses, dej prêles et de chardons. On n'y voyait pas un brim|i de bonne herbe. A la vérité, ce terrain était à la fois ferrugineux et marécageux. On l'avait coupé de plusieurs tranchées pour en faire écouler lesj eaux ; mais c'était en vain , rien n'y pouvait croître. Immédiatement au-dessous , il y avait une suite de petites métairies dont le fonds était cou-

RÉPONSES AUX OBJECTIONS

ert de gazons frais , planté de pommiers chargés e fruits, et entouré de grands aunes. Quelques aches paissaient sous ces vergers , tandis que des aysannes filaient en chantant à la porte de leurs taisons. Ces voix champêtres, qui se répétaient de istance en distance sous ces bocages , donnaient ce petit hameau un air vivant qui augmentait icore la nudité et la triste solitude de la lande où )us étions. Je demandai à son possesseur pourloi des terrains si voisins étaient de rapports si fférents. « Ils sont de même nature, me dit-il, et il y avait autrefois sur le lieu où nous sommes de petites maisons semblables a celles que vous voyez là. J'en ai fait l'acquisition, mais à ma perte. Leurs habitants ayant du loisir et peu de terre a soigner , l'émoussaient , réordonnaient , le fumaient ; l'herbe y venait. Voulaientils y planter, ils y creusaient des trous, ils en ôtaient les pierres , et ils les remplissaient de bonne terre qu'ils allaient chercher au fond des fossés et le long des chemins. Leurs arbres prenaient racine et prospéraient; mais tous ces soins me coûteraient beaucoup de temps et de dépenses. Je n'en tirerais jamais l'intérêt de mon argent. » Il faut remarquer que ce mauvais onome, mais bon gentilhomme dans toute la rce du terme, faisait l'aumône à la plupart de s anciens métayers qui n'avaient plus de quoi pre. Ainsi , voila encore du terrain et des hom- 3s rendus inutiles par les grandes propriétés, i n'est point dans les grands domaines, mais ns les bras des cultivateurs, que le Père des m mes verse les fruits de la terre.

11 me serait possible de démontrer que les grans propriétés sont les causes principales de la altitude de pauvres qu'il y a dans le royaume, r la raison même qui leur a mérité tant d'éloges plusieurs de nos écrivains, qui est qu'elles argnent aux hommes les travaux de l'agriculre. Il y a beaucoup d'endroits où l'on n'a aucun vrageà donner aux paysans pendant une grande rtie de l'année; mais je ne m'arrêterai qu'à m misère, qui semble croître avec la richesse de aque canton.

jLe pays de Gaux est le pays le plus fertile que connaisse au monde. Ce qu'on appelle la grande ficulture y est portée à sa perfection. L'épaispr de son humus, qui a en quelques endroits iq a six pieds de profondeur, les engrais que lui irait le fond de marne sur lequel il est élevé, ix qu'il tire des plantes marines de ses rivages, 'on répand à sa surface , concourent à le couirde superbes végétaux. Les blés, les arbres, I

les bestiaux, les femmes et les hommes, y sont plus beaux et plus robustes que partout ailleurs : mais comme les lois y ont donné dans toutes les familles les deux tiers des biens de campagne aux aînés , on y voit, d'un côté , la plus grande abondance, et de l'autre une indigence extrême. Je traversais un jour ce pays ; j'admirais ses campagnes si bien labourées, et si vastes, que la vue n'en atteint pas le terme. Leurs longs sillons de blés, qui suivent les ondulations de la plaine, et qui ne se terminent qu'aux villages et aux châteaux entourés d'arbres de haute futaie, me les faisaient paraître semblables a une mer de verdure, d'où s'élevaient ça et là quelques îles à l'horizon. C'était au mois de mars, au petit point du jour. 11 soufflait un vent de nord-est très-froid. J'aperçus quelque chose de rouge qui courait au loin à travers les champs , et qui se dirigeait vers la grande roule, environ un quart de lieue devant moi. Je hâtai mon pas, et j'arrivai assez à temps pour voir que c'étaient deux petites filles en corsets rouges et en sabots, qui traversaient avec bien de la peine le fossé du grand chemin. La plus grande, qui pouvait avoir six à sept ans, pleurait amèrement. Mon enfant, lui dis-je, pourquoi pleurez-vous, et où allez- vous si matin? « Monsieur, » me répondit-elle, ma mère est malade. Il n'y a » point de bouillon dans notre paroisse; nous al- » Ions à ce clocher tout là-bas, chez un autre curé, » pour lui en demander. Je pleure, parceque ma » petite sœur ne peut plus marcher. » Eu disant ces mots , elle s'essuyait les yeux avec un morceau de serpillière qui lui servait de jupon. Pendant qu'elle levait cette guenille jusqu'à son visage, j'aperçus qu'elle n'avait pas même de chemise. La misère de ces enfants si pauvres au milieu de ces campagnes si riches, me pénétra de douleur; mais je ne pouvais leur donner qu'un bien faible secours. J'allais voir moi-même une autre espèce de misérables.

Le nombre en est si grand dans les meilleurs cantons de cette province, qu'il y égale le quart et même le tiers des habitants dans chaque paroisse. 11 y augmente tous les ans. Je tiens ces observations démon expérience, et du témoignage de plusieurs curés dignes de foi. Quelques seigneurs y font distribuer du pain, toutes les semaines, à la plupart de leurs paysans, pour les aider à vivre. Économistes, songez que la Normandie est la plus riche de nos provinces, et étendez vos calculs et vos proportions au reste du royaume! Substituez la morale financière à celle de l'Évangile : pour moi , je ne veux pas d'autre preuve de

ÉTUDE SEPTIÈME

la supériorité de la religion sur les raisonnements de la philosophie , et de la bonté du cœur national sur les grandes vues de notre politique; c'est que, malgré la défectuosité de nos lois, et nos erreurs en tout genre , l'état [se soutient encore, parceque la charité et l'humanité y viennent presque partout au secours du gouvernement.

La Picardie, la Bretague et d'autres provinces, sont incomparablement plus a plaindre que la Normandie. S'il y a vingt et un millions d'hommes en France, comme on le prétend, il y a donc au moins sept millions de pauvres. Cette proportion ne diminue pas dans les villes, comme on peut le voir par le nombre des enfants-trouvés à Paris, qui monte, année commune , à six ou sept mille, tandis que celui des autres enfants qui n'ont pas été abandonnés par leurs parents n'y va pas a plus de quatorze ou quinze mille. On peut bien juger que dans ces derniers il y en a encore beaucoup qui appartiennent a des familles indigentes. Les autres, a la vérilé, sont en partie les fruits du libertinage; mais le désordre des mœurs prouve également la misère du peuple, et même plus fortement, puisqu'elle le contraint de renoncera la fois et a la vertu, et aux premiers sentiments de la nature.

L'esprit de finance a occasionné ces mauxdansle peuple, en lui enlevant la plupart des moyeus de subsister; mais ce qu'il y a de pis , c'est qu'il a corrompu sa morale. Il n'estime et il ne loue plus que ceux qui font fortune. S'il porte encore quelque respect aux talents et aux vertus , c'est qu'il les regarde comme des moyens de s'enrichir. Ce qu'on appelle même la bonne compagnie ne pense guère autrement. Mais je voudrais bien savoir s'il y a quelque moyen honnête de faire fortune, pour un homme sans argent, dans un pays où tout est vénal. 11 faut au moins intriguer, plaire a un parti, se faire des protecteurs et desprôneurs; et pour cela il faut être de mauvaise foi , corrompre, flatter, tromper, épouser les passions d'autrui, bonnes ou mauvaises, se dévoyer enfin par quelque endroit. J'ai vu des gens parvenir dans toutes sortes d'états ; mais , j'ose le dire publiquement, quelques louanges qu'on ait données a leur mérite, et quoique plusieurs d'entre eux en eussent en effet, je n'ai vu les plus honnêtes s'élever et se maintenir qu'aux dépens de quelques vertus.

Voyons maintenant les réactions de ces maux. Le peuple balance à l'ordinaire les vices de ses oppresseurs par les siens. 11 oppose corruption h corruption ; il fait sortir de son sein une multitude

prodigieuse de farceurs, de comédiens, d'où- 1 vriers de luxe, de gens de lettres même, qui, pour flatter les riches et échapper à l'indigence, étendent le désordre des mœurs et des opinions jusqu'aux extrémités de l'Europe. C'est surtout 1 dans la classe de ses célibataires qu'il leur oppose sa plus forte digue. Comme ceux-ci sont très nombreux, et qu'ils comprennent non-seulement la jeunesse des deux sexes , qui chez nous se marie tard , mais encore une infinité d'hommes qui, par état ou par défaut de fortune , sont privés comme elle des honneurs de la société et des premiers plaisirs de la nature, ils forment un corps redou- } table qui dispose de toutes les réputations, et qui ) trouble la paix de tous les mariages. Ce sont eux ! qui, pour prix d'un dîner, distribuent cette foule î d'anécdotes en bien ou en mal , qui déterminent I en tout genre l'opinion publique. 11 ne dépend pasj d'un homme riche d'avoir une jolie femme, etj d'en jouir en paix; ils l'obligent, sous peine du ridicule, c'est-a-dire sous la plus grande des pei-j nés pour un Français , d'en faire le centre de toutes les sociétés , de la promener a tous les specla-f cles , et d'adopter les mœurs qui leur conviennent,] quelque contraires qu'elles soient à la nature el| au bonheur conjugal. Pendant qu'en corps d'ar-j mée ils disposent de la réputation et des plaisirs dm riches, deux de leurs colonnes attaquent de fronlj leur fortune par deux chemins différents: l'un* j s'occupe à les effrayer, et l'autre à les séduire.

Je n'arrêterai pas ici mes réflexions sur le pou i voir et les richesses qu'ont acquis peu a peu plu sieurs ordres religieux , mais sur leur nombre er général. Il y a des politiques qui prétendent qui la France serait trop peuplée s'il n'y avait pas di couvents. La Hollande et l'Angleterre, qui n'eij ont point, sont-elles trop peuplées? C'est connaîj tre d'ailleurs bien peu les ressources de la nature j Plus la terre a d'habitants, plus elle rapporte. L France nourrirait peut-être quatre fois plus dj peuple qu'elle n'en contient, si elle était, commj la Chine, divisée en un grand nombre de petite^ propriétés. Il ne faut pas juger de sa fertilité pa ses grands domaines. Ces vastes terres déserte ne rapportent que de deux ans l'un , ou tout a plus deux sur trois. Mais de combien de récoltej etd'hommes se couvrentles petites cultures! Voye* aux environs de Paris , le pré de Saint-Gervaisj Le fonds , en général , en est médiocre ; et ceper j dant il n'y a aucune espèce de végétal de nos m mats que l'industrie de ses cultivateurs ne lt1 fasse produire. On y voit à la fois des pièces dj blés, des prairies, des légumes, des carrés dj

RÉPONSES AUX OBJECTIONS

eurs, des arbres a fruits et de haute futaie. J'y j vu , dans le même champ , des cerisiers aumieu des pommes de terre, des vignes qui grimaient sur les cerisiers , et de grands noyers qui élevaient au-dessus des vignes; quatre récoltes une sur l'autre, dans la terre, sur la terre et ans l'air. On n'y voit point de haies qui y parlent les possessions, non plus que si c'était au ;mps de l'âge d'or. Souvent un jeune paysan , vec un panier et une échelle, monté sur un arbre uilier, vous présente l'image de Vertunme; tanis qu'une jeune fille, qui chante dans quelque élour de vallon, pour en être aperçue, vous rapelle celle de Pomone. Si des préjugés cruels ont appé de stérilité et de solitude une grande partie b la France, et ne la réservent désormais qu'a p petit nombre de propriétaires , pourquoi , au èu de fondateurs d'ordres , ne s'élève-t-il pas armi nous des fondateurs de colonies, comme jiez les Égyptiens et chez les Grecs? La France !'aura-t-elle jamais ses Inachus et ses Danaùs ? pourquoi forçons-nous les peuples de l'Afrique de altiver nos terres en Amérique, tandis que nos aysans manquent chez nous de travail ? Que n'y kinsportons-nous nos familles les plus misérables |>ut, entières, enfants , vieillards, amants, couines , les cloches même et les saints de chaque jillage, afin qu'elles retrouvent, dans ces terres lintaines, les amours et les illusions de la patrie? !h ! si dans ces pays où les cultures sont si faciles, jn avait appelé la liberté et l'égalité, les cabanes u Nouveau-Monde seraient aujourd'hui préférales aux palaisdel'ancien. Ne reparaîtra-t-il jamais ans quelque coin de la terre une nouvelle Arcaie? Lorsque je me suis cru quelque crédit aurcs des hommes puissants, j'ai tenté de l'employer | des projets de cette nature; mais je n'en ai pas encontréun seul qui s'occupât fortement du bonleur des hommes. J'ai essayé d'en tracer au moins p plan pour le laissera d'autres; mais les nuages lu malheur ont obscurci ma propre vie , et je n'ai ju être heureux, même en songe.

Des politiques ont regardé la guerre même jomme nécessaire a un état, parcequelle y déduit, disent-ils, la surabondance deshommes. En lénéral ils connaissent fort peu la nature. Indépendamment des ressources des petites proprié- ]és, quimultiplientpartout les fruits delà terre, on •eut assurer qu'il n'y a aucun pays qui n'ait a sa jtortée des moyens d'émigration , surtout depuis la iécouverte du Nouveau-Monde. De plus, il n'y a >as un seul état, même parmi les plus peuplés, [ui n'ait quantité de terres incultes dans son ter-

ritoire. La Chine et le Bengale sont, je pense, les pays du monde où il y a le plus d'habitants : cependant la Chine a quantité de déserts au milieu de ses provinces, pareeque l'avarice porte leurs cultivateurs dans le voisinage des grands fleuves et dans les villes, pour s'y livrer au commerce. Plusieurs voyageurs éclairés en ont fait l'observation. Voici ce que dit des déserts du Bengale le bon Hollandais Gauthier Schouten : « Du » côté du sud, le long des côtes de la mer , à » l'embouchure du Gange, il y aune assez grande » partie qui est inculte et déserte , par la paresse » et l'oisiveté des habitants ; et aussi par la crainte » qu'ils ont des coursesdeceuxd'Aracan,etdescro- » codiles et autres monstres qui dévorent les hom- » mes , et qui se tiennent dans les déserts , le long )) des ruisseaux , des rivières , des marais , et dans » les cavernes*. » Bien faibles obstacles , sans doute, pour une nation dont les pères vendent quelquefois leurs enfants , faute de moyens pour les nourrir! Le médecin Bernier remarque aussi, dans son Voyage du Mogol, qu'il trouva quantité d'îles très fertiles et désertes a l'embouchure du Gange.

C'est, en général, au grand nombre d'hommes célibataires qu'il faut attribuer celui des filles du monde, qui par tout pays leur' est proportionné. Ce mal est encore l'effet d'une réaction naturelle. Les deux sexes naissent et meurent en nombre égal; chaque homme vient au monde et en part avec sa femme. Tout homme donc qui se voue au célibat y voue nécessairement une fille. L'ordre ecclésiastique enlève aux femmes la plupart de leurs maris, et l'ordre social les moyens de subsister. Nos manufactures et nos machines, si industrieuses, leur ont ôté presque tous les arts qui les faisaient vivre. Je ne parle pas de celles qui fabriquent les bas, les tapisseries, les étoffes, etc. , qui occupaient autrefois tant de mères de famille, et qui n'emploient plus aujourd'hui que des gens de métier; mais il y a des tailleurs , des cordonniers et des coiffeurs pour femmes. Il y a des hommes qui sont marchands de modes, de linge, de gaze , de mousseline, de fleurs artificielles. Les hommes ne rougissent pas de prendre pour eux les métiers commodes, et de laisser les plus rudes aux femmes. Parmi celles-ci , on trouve des marchandes de bœufs et de porcs qui courent les foires à cheval : il y en a qui vendent de la brique et qui naviguent dans des bateaux, toutes brûlées du soleil ;

* Gauthier Schouten , Voyage aux Indes orientales , tome II, page 154.

ÉTUDE SEPTIÈME

d'autres qui travaillent dans les carrières. On en voit des multitudes dans Paris, porter d'énormes paquets de linge sur le dos ; des porteuses d'eau, des décrotteuses sur les quais; d'autres qui sont attelées , comme des chevaux , a de petites charrettes. Ainsi les sexes se dénaturent, les hommes s'efféminent, et les femmes s'hommassent. A la vérité, le plus grand nombre d'entre elles trouve plus aisé de tirer parti de ses charmes que de ses forces. Mais que de désordres les filles du monde occasionnent chaque jour ! Combien d'infidélités dans les mariages , de vols dans les familles, de querelles, de batteries, de duels, dont elles sont la cause ! A peine la nuit paraît , qu'elles inondent toutes les rues; elles parcourent toutes les promenades, et elles se portent à tous les carrefours. D'autres , connues sous le nom , déjà considéré dans le peuple, de filles entretenues, roulent aux spectacles en superbes équipages. Elles président aux bals et aux fêtes de la moyenne bourgeoisie. C'est en partie pour elles qu'on élève dans les faubourgs, au milieu des jardins anglais, une multitude de palais voûtés à l'égyptienne. Il n'en est point qui ne s'occupe a détruire quelque fortune. Ainsi Dieu punit les oppresseurs d'un peuple par les mains des opprimés. Pendant que les riches croient partager en paix sa subsistance , des hommes sortis de son sein les dépouillent à leur tour par les inquiétudes de l'opinion : s'ils leur échappent, les filles du monde s'en emparent; et, au défaut des pères, elles sont bien sûres au moins de se dédommager sur les enfants.

On a essayé, depuis quelques années, d'encourager à la vertu , par des fêtes appelées rosières , les pauvres filles de nos campagnes ; car pour celles qui sont riches, et pour les bourgeoises, le respect qu'elles doivent a leur fortune ne leur permet pas de se mettre sur la ligne des paysannes , au pied même des autels. Mais vous qui donnez des couronnes a la vertu , ne craignez-vous pas de la flétrir? Savez-vous bien que, chez les peuples qui l'ont honorée véritablement , il n'y avait que le prince ou la patrie qui osât la couronner? Le proconsul Apronius refusa de donner la couronne civique à un soldat qui l'avait méritée ; il regardait ce privilège comme n'appartenant qu'à l'empereur. Tibère la lui donna , et il se plaignit qu'Apronius ne l'eût pas fuit en qualité de proconsul*. Savez-vous bien comment les Romains honoraient la virginité? Ils faisaient porter devant les vestales les masses des préteurs. Nous avons vu ailleurs

* Annales de Tacite , liv. III, année vi.

que leur seule présence délivrait le criminel qu'on menait au supplice, pourvu toutefois qu'elles af-, Armassent qu'elles ne s'étaient pas trouvées sur! son chemin de propos délibéré. Elles avaient un banc particulier dans les fêtes publiques ; et plusieurs impératrices demandèrent, comme le comble de l'honneur, le privilège d'y être assises. Et des bourgeois de Paris couronnent nos vestales, champêtres ! Grand et généreux effort ! ils donnent, \ a la campagne, des roses a la vertu indigente; et! ils couvrent, à la ville, le vice de diamants.

D'un autre côté, les punitions du crime ne me' paraissent pas mieux ordonnéesque les récompenses de la vertu. On n'entend crier dans nos carrefours que ces mots terribles : arrêt qui condamne , et 1 jamais arrêt qui récompense. On réprime le ! crime par des punitions infâmes. Une de leurs simples flétrissures empire un coupable au lieu de le corriger, et détermine souvent toute sa! famille au vice. Où voulez-vous d'abord que se réfugie un homme fouetté, marqué et banni? Lai nécessité en a fait un voleur, la rage en fera un' assassin. Ses parents, déshonorés, abandonnent le pays, et deviennent vagabonds. Ses sœurs se livrent à la prostitution. On regarde ces effets de | la crainte que le bourreau inspire au peuple,! comme des préjugés qui lui sont salutaires. Mais ils produisent, à mon avis, un bien grand mal. Le peuple les étend aux actions les plus indifférentes , et en augmente le poids de sa misère. J'en j ai vu un exemple sur un vaisseau où j'étais passager : c'était en revenant de l'Ile-de-France. Je remarquai qu'aucun des matelots ne voulait manger avec le cuisinier du vaisseau; ils daignaient! même à peine lui parler. J'en demandai la raison] au capitaine; il me dit qu'étant au Pégu, il y avait ; environ six mois, il y avait laissé cet homme àj terre pour y garder un magasin que les gens du j pays lui avaient prêté. Ces gens , a l'entrée de lai nuit, en fermèrent la porte a la clef, et l'emportèrenl chez eux. Le gardien qui était dedans, ne pouvanl sortir pour satisfaire a ses besoins naturels , fui obligé de se soulager dans un coin. Par malheur, et magasin était un temple. Le matin venu, les gen* du pays lui en ouvrirent la porte; mais, s'apercevant que ce lieu était souillé, ils se jetèrent l grands cris sur le malheureux gardien , le lièrent et le mirent entre les mains des bourreaux , qu l'allaient pendre , si lui , capitaine du vaisseau , se-, condé d'un évêque portugais et du frère du roi j n'y fût accouru pour le tirer de leurs mains. De i puis ce moment, les matelots regardaient leurcom j patriote comme déshonoré, pour avoir, disaient |j

RÉPONSES AUX OBJECTIONS

s, passé par les mains du bourreau. Ce préjugé | fut ni chez les Grecs ni chez les Romains. II ne 1 trouve point chez les Turcs, les Russes et les jhinois. Il ne vient point du sentiment de l'honieur , ni môme de la honte du crime; il ne tient u'au genre du supplice. Une tétc tranchée pour jrime de trahison ou de perfidie, ou une tête lissée pour crime de désertion, ne déshonore oint la famille d'un coupable. Le peuple, avili, e méprise que ce qui lui est propre , et il est ms pilié dans ses jugements, parcequ'ilest ïalheureux.

j Ainsi la misère du peuple est la principale source je nos maladies physiques et morales. 11 y en a (ne autre qui n'est pas moins féconde en maux , jest l'éducation des enfants. Cette partie de la potique a fixé, dans l'antiquité, l'attention des plus bnds législateurs. Les Perses, les Égyptiens et |s Chinois, en firent la base de leurs gouvernements. Ce fut sur elle que Lycurguc posa les fonlements de sa république. On peutmemedire que I où il n'y a point d'éducation nationale , il n'y a -oint de législation durable. Chez nous, l'éduca- [on n'a aucun rapport avec la constitution de Féjtt. Nos écrivains les plus célèbres, tels queMoniiigne, Fénelon, J.-J. Rousseau, ont bien senti S défauts de notre police à cet égard ; mais , désjjpérant peut-être de les réformer , ils ont mieux limé proposer des plans d'éducation particulière et ^mestique, que de réparer l'ancien , et de Fas- |)rtir à toutes les inconséquences de notre so- [été. Pour moi, qui ne remonte à l'origine de os maux qu'afin d'en disculper la nature, et ue quelque heureux génie puisse y apporter un >ur quelque remède , je me trouve encore engagé examiner l'influence de l'éducation sur notre onheur particulier , et sur celui de la patrie en énéral.

L'homme est le seul être sensible qui forme sa lison d'observations continuelles. Son éducation >mmence avec sa vie, et ne finit qu'a sa mort. Ses mrs s'écouleraient dans une perpétuelle incertiide, si la nouveauté des objets, et la flexibilité 3 son cerveau dans l'enfance , ne donnaient aux npressions du premier âge un caractère ineffaçale; c'est alors que se forment les goûts et les ob- ;rvations qui dirigent toute notre vie. Nos prelières affections sont encore les dernières. Elles ous accompagnent au milieu des événements dont asjours sont mêlés ; elles reparaissent dans la vieilsse, et nous rappellent alors les époques de Pennée avec encore plus de force que celles de l'âge ril. Les premières habitudes influent même sur

les animaux , jusqu'à détruire en eux l'instinct naturel. Lycurgue en montra un exemple frappant aux Lacédémoniens , dans deux chiens de chasse pris de la même litée, dans l'un desquels l'éducation avait tout-à-fait triomphé de la nature. Mais j'en connais de plus forts parmi les hommes, en ce que les premières habitudes y triomphent quelquefois de l'ambition. Il y a plusieurs de ces exemples dans l'histoire; cependant j'en choisirai un qui n'y est pas, et qui est, en apparences, peu important, mais qui m'intéresse, parcequ'il rappelle à mon souvenir des hommes qui m'ont été chers.

Lorsque j'étais au service de Russie, j'allais souvent dîner chez son excellence M. de Villebois21, grand-maître de l'artillerie , et général du corps du génie , où je servais. J'avais remarqué qu'on lui présentait toujours sur une assiette je ne sais quoi de gris , et de semblable , pour la forme, à de petits cailloux. 11 mangeait de ce mets avec fort bon appétit , et il n'en offrait à personne, quoique sa table fut honorablement servie , et qu'il n'y eut pas un seul plat qui n'y fût présenté au moindre convive. Il s'aperçut un jour que je regardais son assiette favorite avec attention. Il me demanda, en riant, si j'en voulais goûter: j'acceptai son offre , et je trouvai que c'étaient de petits blocs de lait caillé , salés et parsemés de grains d'anis, mais si durs et si coriaces, que j'avais toutes les peines du monde à y mordre, et qu'il me fut impossible d'en avaler. « Ce sont , me » dit le grand-maître , des fromages de mon pays. » C'est un goût de l'enfance. J'ai été élevé parmi » nos paysans à manger de ces gros laitages. Quand » je voyage , et que je suis loin des villes , aux » approches d'un village , je fais aller devant moi » mes gens et mon équipage; et mon plaisir alors » est d'entrer tout seul, bien enveloppé dans mon » manteau, chez le premier paysan, et d'y manger » une terrine de lait caillé avec du pain bis. A ma » dernière tournée en Livonie, il m'arriva, à cette » occasion , une aventure qui m'amusa beaucoup. » Pendant que je déjeunais ainsi, je vis entrer dans » la maison un homme qui chantait, et qui portait » unpaquetsursonepaule.il s'assit auprès de moi, » et dit à l'hôte de lui donner un déjeuner semblable » au mien. Je demandai à ce voyageur si gai d'où » il venait , et où il allait. Il me dit : Je suis ma- » telot, je viens des grandes Indes. J'ai débarqué d à Riga, et je m'en retourne à Erlang, mon pays, » d'où il y a trois ans que je suis parti. J'y reste- » rai jusqu'à ce que j'aie mangé les cent écus que » voilà , me dit-il en me montrant un sac de cuir

» qu'il faisait sonner. Je le questionnai sur les » pays qu'il avait vus, et il me répondit avec » beaucoup de bon sens. Mais f lui dis-je , quand » vous aurez mangé vos cent écus, que ferez- » vous? Je m'en retournerai, répondit-il , en Hol- » lande, me rembarquer pour les grandes Indes, » afin d'en gagner d'autres, et revenir me diver- » tir à Erlang , mon pays , en Franconie. La bonne » humeur et l'insouciance de cet homme me plu- » rent tout-a-fait , continua le grand-maîlre. En » vérité j'enviais son sort. »

La sage nature, en donnant tant de force aux habitudes du premier âge, a voulu faire dépendre notre bonheur de ceux à qui il importe le plus de le faire, c'est-à-dire de nos parents, puisque c'est des affections qu'ils nous inspirent alors que dépend celle que nous leur porterons un jour. Mais, parmi nous, dès qu'un enfant est né, on le livre à une nourrice mercenaire. Le. premier lieu qui devait l'attacher à ses parents est rompu avant d'être formé. Un jour viendra peut-cire où il verra sortir leur pompe funèbre de la maison paternelle avec la môme indifférence qu'ils en ont vu sortir son berceau. On l'y rappelle, a la vérité, dans l'âge où les grâces, l'innocence et le besoin d'aimer devraient l'y fixer pour toujours ; mais on ne lui en fait goûter les douceurs que pour lui en faire sentir aussitôt la privation. On l'envoie aux écoles; on l'éloigné dans des pensions. C'est là qu'il répandra des larmes que n'essuiera plus une main maternelle; c'est là qu'il formera des amitiés étrangères, pleines de regrets ou de repentir, et qu'il éteindra les affections naturelles de frère, de sœur, de père, de mère, qui sont les plus fortes et les plus douces chaînes dont la nature nous attache à la patrie.

Après avoir fait cette première violence à son jeune cœur, on en fait éprouver d'autres a sa raison. On charge sa tendre mémoire d'ablatifs, de conjonctifs, de conjugaisons. On sacrifie la fleur de la vie humaine à la métaphysique d'une langue morte. Quel est le Français qui pourrait supporter le tourment d'apprendre ainsi la sienne? Et s'il s'en est trouvé qui en aient eu la laborieuse patience , l' ont-ils mieux parlée que leurs compatriotes? Qui écrit le mieux, d'une femme delà cour, ou d'un grammairien? Montaigne, si plein des beautés antiques de la langue latine , et qui a donné tant d'énergie à la nôtre, se félicite « de » n'avoir jamais su ce que c'estoit que des voca- » tifs. » Apprendre à parler par les règles de la grammaire, c'est apprendre à marcher par les lois de l'équilibre. C'est l'usage qui enseigne la

EPTÏÈME.

grammaire d'une langue, et ce sont les passions 1 qui en apprennent la rhétorique. Ce n'est que ' dans l'âge et dans les lieux où elles se dévelop- f pent. qu'on sent les beautés de Virgile et d'Ho-1' race, que nos plus fameux traducteurs de collège 1 n'ont jamais soupçonnées. Je me rappelle qu'étant • écolier, je fus long-temps étourdi, comme les au- 1 très enfants, par un chaos de termes barbares, et que, quand je venais à entrevoir dans mes auteurs j quelque trait d'esprit qui éclairait ma raison, ou ; quelque sentiment qui allait à mon cœur, j'en' baisais mon livre de joie. Je m'étonnais de trouver le sens commun dans les anciens. Je pensais qu'il y avait autant de différence de leur raison h la mienne, qu'il y en avait dans la construction de nos deux langages. J'ai vu plusieurs de mes camarades si rebutés des auteurs latins par ces ex- : plications de collège, que, long-temps après en être sortis, ils ne pouvaient en entendre parler. Mais quand ils ont été formés par l'expérience du monde et des passions, ils en ont senti alors les beautés, et en ont fait leurs délices. C'est ainsi qu'on abrutit, parmi nous, les enfants ; qu'on contraint leur âge, plein de feu et de mouvement , ! par une vie triste, sédentaire et spéculative, qui influe sur leur tempérament par une infinité dfil maladies. Mais tout ceci n'est encore que de l'en- I nui et des maux physiques. On leur inspire des vices; on leur donne de l'ambition sous le nom d'émulation.

Des deux passions qui meuvent le cœur humain, qui sont l'amour et l'ambition, l'ambition est la plus durable et la plus dangereuse. Ell< meurt la dernière dans les vieillards , et on lu donne l'essor la première dans les enfants. 11 vaudrait beaucoup mieux leur apprendre à dirigei leur amour vers quelque objet digne d'être aimé, La plupart d'entre eux sont destinés à éprouver un jour cette douce passion. La nature d'ailleurfi en a fait le plus puissant lien des sociétés. Si leùti âge, ou plutôt si nos mœurs financières s'y oppo sent , on devrait la détourner vers l'amitié , et for- j mer parmi eux , comme Platon dans sa républti que, ou Pélopidas à Thèbes, des bataillons d'amiss toujours prêts à se dévouer pour la patrie28 . Mai:' l'ambition ne s'élève qu'aux dépens d'autrui, Quelque beau nom qu'on lui donne, elle est l'en nemie de toute vertu. Elle est la source des vice les plus dangereux, de la jalousie, de la haine, de l'intolérance et de la cruauté ; car chacun cherche à la satisfaire à sa manière. Elle est interdit* à tous les hommes par la nature et par la reli gion j et à la plupart des sujets par le gouverne-;

RÉPONSES AUX OBJECTIONS

peut. Dans nos collèges, on élève à l'empire un icolier qui sera destiné toute sa vie à vendre du loivre. On y exerce, au moins pendant sept ans, bs jeunes gens qui sont les espérances d'une naion à faire des vers , à être les premiers en amilification, les premiers en babil. Pour un qui éussit dans cette futile occupation, que de miliers y perdent leur santé et leur latin !

C'est l'émulation qui donne les talents, dit-on. I serait aisé de prouver que les écrivains les plus élèbres dans tous les genres n'ont jamais été éleés dans les collèges, depuis Homère qui ne savait [uesa langue, jusqu'à J.-J. Rousseau qui savait ! peine le latin. Que d'écoliers ont brillé dans la putine des classes, et se sont éclipsés dans la vaste Iphère des lettres ! L'Italie est pleine de collèges |t d'académies : s'y trouve-t-il aujourd'hui quelque homme bien fameux? N'y voit-on pas , au ontraire, les talents, distraits par les sociétés inégales , les jalousies, les brigues, les tracasseries , ;t par toutes les inquiétudes de l'ambition , s'y iffaiblir et s'y corrompre? Je crois y entrevoir encore une autre raison de leur décadence; c'est mon n'y étudie que des méthodes, ce que les peintres appellent des manières. Cette étude, en iious fixant sur les pas d'un maître, nous éloigne de ta nature, qui est la source de tous les talents. Considérez quels sont en France les arts qui y excellent, vous verrez que ce sont ceux pour lesquels I n'y a ni école publique , ni prix , ni académie ; els que les marchandes de modes , les bijoutiers, es perruquiers, les cuisiniers, etc. Nous avons, i la vérité , des hommes célèbres dans les arts libéraux et dans les sciences; mais ces hommes ivaient acquis leurs talents avant d'entrer aux acalémies. D'ailleurs, peut-on dire qu'ils égalent seux des siècles précédents , qui ont paru avant ju'elles existassent? Après tout, quand les talents se formeraient dans les collèges , ils n'en seraient pas moins nuisibles a la nation ; car il vaut mieux qu'elle ait des vertus que des talents , et des hommes heureux que des hommes célèbres. Un éclat trompeur couvre les vices de ceux qui réussissent Sans nos écoles. Mais, dans la multitude qui ne réussit jamais, les jalousies secrètes, les médisances sourdes, les basses flatteries, et tous les vices d'une ambition négative, fermentent déjà , et sont tout prêts à se répandre avec elle dans le monde.

Pendant qu'on déprave le cœur des enfants, on altère leur raison. Ces deux désordres vont toujours de concert. D'abord, on les rend inconséquents. Le régent leur apprend que Jupiter, Minerve et Apollon sont des dieux ; le prêtre de la paroisse , que

ce sont des démons29. L'un , que Virgile , qui a si bien parlé de la Providence, est au moins dans les champs Élysées , et qu'il jouit dans ce monde de l'estime de tous les gens de bien ; l'autre , qu'il est païen, et qu'il est damné. L'Évangile leur tient encore un autre langage; il leur apprend a être les derniers, et le collège à être les premiers; la vertu à descendre, et les talents à monter. Ce qu'il y a d'étrange, c'est que ces contradictions, surtout dans les provinces, sortent souvent de la même bouche , et que le même ecclésiastique fait la classe le matin et le catéchisme le soir. Je sais bien comment elles s'arrangent dans la tête du régent; mais elles doivent bouleverser celle des disciples, qui ne sont pas payés pour les entendre , comme l'autre pour les débiter. C'est bien pis lorsqu'ils viennent à prendre des sujets de frayeur, la où ils n'en devaient trouver que de consolation ; lorsqu'on leur applique, dans l'âge de l'innocence, les malédictions prononcées par Jésus-Christ contre les pharisiens, les docteurs et les autres tyrans du peuple juif, ou qu'on effraie leurs tendres organes par quelques images monstrueuses, si communes dans nos églises. J'ai connu un jeune homme qui, daus son enfance, fut si effrayé du dragon de sainte Marguerite, dont son précepteur l'avait menacé dans l'église de son village, qu'il en tomba malade de peur, et qu'il croyait toujours le voir sur le chevet de son lit, prêta le dévorer. 11 fallut que son père, pour le rassurer, mîtl'épée à la main et feignît de l avoir tué. On chassa à notre manière son erreur par une autre. Quand il fut grand, le premier usage qu'il fit de sa raison fut de penser que ceux qui étaient destinés à la former l'avaient égarée deux fois.

Après avoir élevé un enfant au-dessus de ses égaux par le titre d'empereur, et même au-dessus de tout le genre humain par celui d'enfant de l'Eglise, on l'avilit par des punitions cruelles et honteuses. « Entre autres choses , dit Montaigne*, » cette police de la plupart de nos collèges m'a » toujours desplu. On eust failli a l'adventure moins » dommageablement s'inclinant vers l'indulgence. » C'est une vraie geôle de jeunesse captive. On la » rend desbauchée, l'en punissant avant qu'elle le » soit. Arrivez-y sur le point de leur office, vous » n'oyez que cris et d'enfants suppliciés , et de » maistres enivrés en leur colère. Quelle manière » pour esveiller l'appétit envers leur leçon, à ces » tendres ames et craintives , et de les y guider » d'une trogne effroyable, les mains armées de

"Essais »1îy.I, chap. m.

ÉTUDE SEPTIÈME

» fouets ! Inique et pernicieuse forme ! Joint à ce >) que Quintilian en a très bien remarqué, que » cette impérieuse autorité tire des suites peril- » leuses, et nommément a nostre façon de chasli- » ment. Combien leurs classes seraient plus dé- » cemment jonchées de fleurs et de feuillées, que » de tronçons d'osier sanglants ! J'y ferois pour- » traire la Joie, l'Allégresse, et Flora, et les » Grâces , comme fit en son eschole le philosophe » Speusippus. Où est leur proufit, que la aussi fust » leur esbat30 . » J'en ai vu au collège, demi pâmés de douleur , recevoir dans leurs petites mains jusqu'à douze férules. J'ai vu , par ce supplice, la peau se détacher du bout de leurs doigts, et laisser voir la chair toute vive. Que dire de ces punitions infâmes , qui influent à la fois sur les mœurs des écoliers et sur celles des régents, comme il y en a mille exemples? On ne peut entrer à ce sujet dans aucun détail sans blesser la pudeur. Cependant des prêtres les emploient. On s'appuie sur un passage de Salomon, où il est dit: « N'é- » pargnez pas la verge a l'enfant. » Mais que sait-on si les Juifs mêmes usaient de ce châtiment a notre manière? Les Turcs, qui ont conservé une grande partie de leurs usages, regardent celui-ci comme abominable. Il ne s'est répandu en Europe que par la corruption des Grecs du Bas-Empire ; et ce furent les moines qui l'y introduisirent. Si en effet les Juifs l'ont employé, que sait-on si leur férocité ne venait pas de cette partie de leur éducation? D'ailleurs, il y a dans l'ancien Testament quantité de conseils qui ne sont pas pour nous. On y trouve des passages difficiles à expliquer, des exemples dangereux et des lois impraticables. Par exemple, dans le Lévitique, il est défendu de manger de la chair de porc. C'est un crime digne de mort de travailler le jour du sabbat; c'en est un autre de tuer un bœuf hors du camp, etc. Saint Paul, dans son épître aux Galates, dit positivement que la loi de Moïse est une loi de servitude : il la compare a l'esclave Agar répudiée par Abraham. Quelque respect que nous devions aux écrits de Salomon et aux lois de Moïse, nous ne sommes point leurs disciples; mais nous le sommes de celui qui voulait qu'on laissât les enfants s'approcher de lui, qui les bénissait, et qui a dit que, pour entrer au ciel, il fallait leur devenir semblable.

Nos enfants, bouleversés par les vices de notre institution, deviennent inconséquents, fourbes, hypocrites, envieux, laids et méchants. A mesure qu'ils croissent en âge, ils croissent aussi en malignité et en contradiction. Il n'y a pas un seul écolier qui sache seulement ce que c'est que les lois de

son pays; mais il y en a quelques uns qui ont en-j tendu parler de celles des Douze Tables, km cun d'eux ne sait comment se conduisent nos guerres; mais il y en a qui vous raconteront quel-, ques traits de celles des Grecs et des Romains.? Il n'y en a pas un qui ne sache que les combats! singuliers sont défendus, et beaucoup d'entre eux^ vont dans les salles d'armes, où l'on n'apprend* qu'à se battre en duel. C'est, dit-on, pour appreu-î dreàsetenir de bonne grâce et à marcher; comme! si on marchait de tierce et de quarte, et que l'atJ titude d'un citoyen dût êlre celle d'un gladiateur!] D'autres, destinés à des fonctions plus paisibles, j vont dans des écoles s'exercer à disputer. La vé-l rité, dit-on, naît du choc des opinions. C'est une| phrase de bel esprit. Pour moi, je méconnaîtrais Iaj vérité, sije la rencontrais dans une dispute. Je me croirais ébloui par ma passion, ou par celle d'autrui. C'est des disputes que sont nés les sophismes, les hérésies, les paradoxes, et les erreurs en toul genre. La vérité ne se montre point devant les tyrans; et tout homme qui dispute cherche à le de-' venir. La lumière de la vérité ne ressemble poinl à la lueur funeste des tonnerres, qui naît du choc des éléments ; mais a celle du soleil, qui n'est pure] que quand le ciel est sans nuages

Je ne suivrai point notre jeunesse dans le monde, 1 où le plus grand mérite de l'antiquité ne peut lu! servir à rien. Que fera-t-elle de ces grands sentiments de républicain dans une monarchie , et d< ceux de désintéressement dans un pays où tout es* à vendre? A quoi lui servirait même l'impassibh philosophie de Diogène, dans des villes où l'on ar rête les mendiants? Elle serait assez malheureuse, ; quand elle n'aurait conservé que cette crainte di blâme el cet amour de la louange dont on a guidr ses études. Conduite sans cesse par l'opinion d'autrui, et n'ayant en elle aucun principe stable, M moindre femme la mènera avec plus d'empin qu'un régent. Mais , quoi qu'on en dise, on aura] beau crier, les collèges seront toujours pleins. J< désirerais au moins qu'on délivrât les enfants de ce! longues misères qui les dépravent dans l'âge le plus! heureux et le plus aimable de la vie , et qui on m ensuite tant d'influence sur leur caractère. L'hom- I me naît bon : c'est la société qui fait les méchants j et c'est notre éducation qui les prépare.

Comme mon témoignage ne suffit pas dans um| 1 assertion aussi grave, j'en citerai plusieurs qui m | sont pas suspects , et que je prends , au hasard I j chez des écrivains ecclésiastiques, non pas d'aprèj 1 leurs opinions qui son t décidées par leur état, mai: d'après leur propre expérience, qui dérange abso

RÉPONSES AUX OBJECTIONS

îment, a cet égard, toute leur théorie. Eu voici |n du père Claude, d'Abbeville, missionnaire eaucin, au sujet des enfants des habitants de l'île de Lragnan, sur la côte du Brésil , où nous avions Eté les fondements d'une colonie qui a eu le sort le tant d'autres, que nous avons perdues par notre konstance et par nos divisions, qui sont les suites jrdinaires de notre éducation. « Davantage, je ne j sais si c'est pour le grand amour que les pères | et mères portent a leurs enfants , que jamais ils , ne leur disent mot qui les puisse offenser ; ains j les laissent en liberté de faire ce que bon leur semble, etleur permettent tout ce qui leurplaist, (sans les reprendre aucunement: aussi est-ce une j chose admirable, et de quoi plusieurs se sont 1 étonnés (non sans sujet) , que les enfants ordijj nai rement ne font rien qui puisse mécontenter leurs parents ; au contraire, ils s'efforcent de faire tout ce qu'ils savent et commissent devoir leur être agréable *. » Il fait le portrait le plus jantageux deleurs qualités physiques et morales, j [m témoignage est confirmé par Jeau de Léry , a i; [égard des Brésiliens, qui ont les mêmes mœurs, l \ qui sont dans le voisinage de cette île. En voici ,„ ta autre d'Antoine Biet, supérieur des prêtres jiissionnaires qui passèrent, en l'an 4 652; a ,1 iayenne, autre colonie que nous avons perdue par H is mêmes causes, et depuis mal rétablie. C'est au t jjjet des enfants des sauvages Galibis**. «La mère [{l j a grand soin de nourrir son enfant. Ils ne savent u ce que c'est, parmi eux, de donner leurs enfants I a nourrir a une autre. Elles sont folles de leurs u enfants, tant elles les aiment. Elles les lavent ' tous les jours dans une fontaine ou rivière. Elles

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ne les emmaillottent point , mais elles les couchent dans un petit lit de coton qu'elles font exprès pour eux. Elles les laissent toujours nus: c'est une merveille de voir comme ils profitent, quelques uns, aneuf ou dixmois, marchent tout seuls. Quandils croissent, s'ils ne peuvent mar- | cher, ils se traînent sur leurs pieds et sur leurs jmains. Ces gens aiment extrêmement leurs enfants. Ils ne les frappent jamais et ne les corrigent point , les laissant vivre dans une grande liberté, sans qu'ils fassent rien qui fâche leurs parents. Ils s'étonnent quand ils voient que quelqu'un des nôtres châtie ses enfants. » En voici un oisième d'un jésuite : c'est du père Charlevoix , 3mme rempli de toutes sortes de connaissances, est tiré de son Voijage à la Nouvelle-Orléans,

autre colonie que nous avons laissée dépérir par nos divisions, suites de notre constitution morale et de notre éducation. Il parle en général des enfants des sauvages de l'Amérique septentrionale. » Quelquefois* , pour les corriger de leurs défauts, » on emploie les prières et les larmes, mais jamais » les menaces... Une mère qui voit sa fille secom- » porter mal se met à pleurer : celle-ci lui en de- » mande le sujet, et elle se contente de lui dire: » Tu me déshonores. Il est rare que cette manière » de reprendre ne soit pas efficace. Cependant, » depuis qu'ils ont eu plus de commerce avec » les François, quelques uns commencent à châ- » tier leurs enfants; mais ce n'cslguèrequc parmi » ceux qui sont chrétiens, ou qui sont fixés dans la » colonie. Ordinairement la plus grande punition » que les sauvages emploient pour corriger leurs » enfants , c'est de leur jeter un peu d'eau au vi- » sage... On a vu des filles s'étrangler pour avoir » reçu une réprimande assez légère de leurs mè- » res , ou quelques gouttes d'eau au visage ; et les » avertir eu disant : Tu n'auras plus de fille.» Ce qu'il y a d'étrange, c'est de voir l'embarras où. est l'auteur de concilier ses préjugés d'Européen avec ses observations de voyageur ; ce qui produit des contradictions perpétuelles dans le cours de son ouvrage. 11 semble, dit-il, qu'une enfance si mal disciplinée doive être suivie d'une jeunesse bien turbulente et bien corrompue. Il convient que la raison les guide de meilleure heure que les autres hommes; mais il en attribue la cause à leur tempérament, qui est, dit-il , plus tranquille. II ne se rappelle pas qu'il a fait lui-même des tableaux pathétiques des scènes que leurs passions présentent lorsqu'elles s'exaltent au milieu de la paix, dans les assemblées des nations, où leurs harangues l'emportent par la justesse et la sublimité des images sur celles de nos orateurs; et dans les fureurs de la guerre, où ils bravent, au milieu des bûchers, toute la rage de leurs ennemis. 11 ne veut pas voir que c'est notre éducation européenne qui corrompt notre naturel, puisqu'il avoue ailleurs que ces mêmes sauvages, élevés a notre manière , deviennent plus méchants que les autres. 11 y a des endroits où il fait de leur morale, de leurs excellentes qualités et de leur vie heureuse, l'éloge le plus touchant. Il semble envier leur sort. Le temps ne me permet pas de rapporter ces différents morceaux, qu'on peut lire dans l'ouvrage que j'ai cité, ni une multitude d'autres témoignages sur les dif-

Histoire de la mission des pères capucins dans Vile de aragnan , ctiap. xlvii.

* Voyage de la terre équinoxiale, liv. III, page 390.

Bernardin.

* Journal historique de l'A 'me 'ri 'que septentrionale , lettre xxiu, août 1721.

ÉTUDE HUITIEME

férenls peuples de l'Asie, où l'on voit la douceur de l'éducation influer sensiblement sur la beauté physique et morale des hommes, et être dans chaque constitution politique le plus puissant lien qui en réunisse les membres. Je terminerai ces autorités étrangères par un trait qu'on n'eût pas laissé passer impunément a J.-J. Rousseau, et qui est tiré mot à mot de l'ouvrage d'un dominicain. C'est de l'agréable Histoire des Antilles, par le père Du Tertre, homme plein de goût, de sens et d'humanité. Voici ce qu'il dit des Caraïbes, dont l'éducation ressemble à celle des peuples dont j'ai parlé*. « A ce seul mot de sauvage % dit-il, la » plupart du monde se figure dans leurs esprits une » sorte d'hommes barbares , cruels , inhumains , » sans raison, contrefaits, grands comme des » géants, velus comme des ours, enfin plutôt des » monstres que des hommes raisonnables; quoique » en vérité nos sauvages ne soient sauvages que » de nom , ainsi que les plantes et les fruilsquela » nature produit sans aucune culture dans les fo- » rets et les déserts , lesquels, quoique nous les » appelions sauvages, possèdent pourtant les vraies » vertus et les propriétés dans leur force et leur » entière vigueur, que bien souvent nous corrom- » pons par nos artiûces, et altérons beaucoup lors- » que nous les plantons dans nos jardins. . . 11 est à » propos, ajoute-t-il ensuite, de faire voir dans ce » traité que les sauvages de ces îles sont les plus » contents, les plus heureux, les moins vicieux , » les plus sociables , les moins contrefaits et les » moins tourmentés de maladies , de toutes les na- » lions du monde. »

Si l'on examinait parmi nous la vie d'un scélérat, on verrait que son enfance a été très malheureuse. Partout où j'ai vu les enfants misérables, je les ai vus laids et méchants ; partout où je les ai vus heureux , je les ai vus beaux et bons. En Hollande et en Flandre, où ils sont élevés avec la plus grande douceur, leur beauté est singulièrement remarquable. C'est parmi eux que François Flamand , ce fameux sculpteur , a pris ses charmants modèles d'enfants; et Rubens, la fraîcheur de coloris dont il a peint ceux de ses tableaux. Vous ne les entendez point, comme dans nos villes, jeter des cris perçants; encore moins leurs mères et leurs bonnes les menacer de les fouetter, comme chez nous.

Ils ne sont point gais, mais ils sont contents; il y a sur leur visage un air de paix et de béatitude

* Histoire naturclt? des Anliltcsl (orne II , traité vu, çli. ! ,

qui enchante, et qui est plus intéressant que la joie bruyante des nôtres , lorsqu'ils ne sont pas sous les yeux de leurs précepteurs et de leurs pères. Ce calme se répand sur toutes leurs actions, et est la source du flegme heureux qui les caractérise dans la suite de leur vie. Je n'ai point vu de pays où les parents aient autant de tendresse pour leurs enfants. Ceux-ci, a leur tour, leur rendent, dans la vieillesse, l'indulgence qu'ils ont eue pour eux dans la faiblesse du premier âge. C'est par ces doux liens que ces peuples tiennent si fortement à leur patrie, qu'on en voit bien peu s'établir chez les étrangers. Chez nous, au contraire, les pères aiment mieux voir leurs enfants spirituels que bons, pareeque, dans une constitution de société ambitieuse, l'esprit fait des chefs de sectes, et la bonté, des dupes. Ils ont des recueils d'épigrammes de leurs enfants ; mais l'esprit n'étant que la perception des rapports de la société, les enfants n'ont presque jamais que celui d'autrui. L'esprit même est souvent en eux la preuve d'une existence malheureuse, comme on le remarque dans les écoliers de nos villes, qui ont pour l'ordinaire plus d'esprit que les enfants des paysans; et dans ceux qui ontquclquedéfautnaturcl, comme « les boiteux, les bossus, qui, sur ce point, sont en- j core plus prématurés que les autres; mais, en gé-| néral, ils sont tous très précoces en sentiment; t et c'est ce qui rend bien coupables ceux qui les, avilissent dans un âge où ils sentent souvent plus! délicatement que les hommes. J'en citerai quel-, ques traits qui nous prouveront que, malgré les! erreurs de nos constitutions politiques, il y a en-1 core dans quelques familles de bonnes qualités na- 1 turelles , ou des vertus éclairées , qui laissent auii affections heureuses de l'enfance la liberté de m développer.

J étais , en i 765 , à Dresde , au spectacle de Itj cour; c'était au Père de Famille. J'y vis arrivai madame l'électrice avec une de ses filles , qui poulj vait avoir cinq ou six ans. Un officier des garde] saxonnes, avec lequel j'étais venu au spectacle me dit : « Cetteenfant vous intéressera autantqu) » la pièce. » En effet, dès qu'elle fut assise, ell posa ses deux mains sur les bords de sa loge , fixj j les yeux sur le théâtre , et resta la bouche oui | verte, tout attentive au jeu des acteurs. C'était une chose vraiment touchante devoir leurs diff( rentes passions se peindre sur son visage comn dans un miroir; on y voyait paraître successive! j ment l'inquiétude, la surprise, la mélancolie I la tristesse ; enfin , l'intérêt croissant à chaqi scène, vinrent les larmes i qui coulaient en aboif ,

RÉPONSES AUX OBJECTIONS

nce le long de ses petites joues ; puis les anxiéîs, les soupirs, les gros sanglots; on fut obligé

la fin de l'emporter de la loge , de peur qu'elle 'étouffât. Mon voisin me dit que toutes les fois ue cette jeune princesse se trouvait à une pièce athétique, elle était contrainte de sortir avant le ïénouement.

J'ai vu des exemples de sensibilité encore plus bûchants dans des enfants du peuple , pareequ'ils l'étaient produits par aucun effet théâtral. Me jromenant, il y a quelques années , au pré Saintjervais, a l'entrée de l'hiver, je vis une pauvre inrne couchée sur la terre, occupée à sarcler un irré d'oseille; près d'elle était une petite fille de x ans au plus, debout, immobile, et toute viotte de froid. Je m'adressai à cette femme qui palissait malade, et je lui demandai quelle était la kture de son mal. « Monsieur, me dit-elle, j'ai depuis trois mois un rhumatisme qui méfait bien S souffrir: mais mon mal me fait moins de peine jque celte enfant; elle ne veut jamais me quitter. Si je lui dis : Te voila toute transie, va te chauffer à la maison; elle me répond : Hélas! ma mère, si je vous quitte, vous n'avez qu'a vous prouver mal ! »

| Une autre fois, étant à Marly , je fus voir, dans ijs bosquets de ce magnifique parc, ce charmant loupe d'enfants qui donnent a manger des parures et des raisins à une chèvre qui semble se jjuer avec eux. Près delà est un cabinet couvert, i i Louis XV , 'dans les beaux jours , allait quejque- '<}: ils faire collation. Comme c'était dans un temps i giboulées, j'y entrai un moment pour m'y mets je à l'abri. J'y trouvai trois enfants bien plus int; jressants que des enfants de marbre. C'étaient I lux petites filles fort jolies qui s'occupaient, avec jaucoup d'activité, à ramasser autour du berceau t js bûchettes de bois sec, qu'elles arrangeaient ni 1ns une hotte placée sur la table du roi , tandis if a'uu petit garçon, mal velu et fort maigre, dcs >rait dans un coin un morceau de pain. Je de- % andai à la plus grande , qui avait huit à neuf iD lis , ce qu'elle prétendait faire de ce bois, i> l'elle ramassait avec tant d'empressement; p.! le me répondit : « Vous voyez bien, monsieur, ;|t i ce petit garçon-là; il est fort misérable; il a C une belle-mère qui l'envoie tout le long du ; jour chercher du bois ; quand il n'en apporte ci pas à la maison, il est battu; quand il en em- '! ( porte, le suisse le lui ôte à l'entrée du parc, 0 et le prend pour lui. Il meurt de faim; nous lui avons donné notre déjeuner. » Après avoir dit pr 3s mots, elle acheva avec sa compagne de rem-

plir sa petite hotte ; elles la chargèrent sur le dos de leur malheureux ami, et elles coururent devant lui la porte du parc, pour voir s'il pouvait y passer en sûreté.

Instituteurs insensés 1 la nature humaine est corrompue, dites- vous; mais c'est vous qui la corrompez par des contradictions, de vaines études, de dangereuses ambitions, de honteux châtiments; mais, par une réaction équitable de là justice divine, cette faible et infortunée génération rendra un jour à celle qui l'opprime , en jalousies, en disputes, en apathies, et en oppositions dégoûts, de modes et d'opinions, tout le mal qu'elle en a reçu.

J'ai exposé de mon mieux les causes et les réactions de nos maux, pour en justifier la nature. Je me propose, à la fin de cet ouvrage , d'y présenter des remèdes et des palliatifs. Ce seront sans doute de vaines spéculations; mais si quelque ministre ose entreprendre un jour de rendre la nation heureuse au dedans et puissante au dehors , je peux lui prédire que ce ne sera ni par des plans d'économie , ni par des alliances politiques, mais en réformant ses mœurs et son éducation. Il ne viendra pas à bout de cette révolution par des punitions et des récompenses, mais en imitant les procédés delà nature, qui n'agit que par des réactions. Ce n'est point au mal apparent qu'il faut porter le remède , c'est à sa cause. La cause du pouvoir moral de For est dans la vénalité des charges ; celle de la surabondance excessive des bourgeois oisifs de nos villes, dans la taille qui avilit les habitants de la campagne ; celle de la mendicité des pauvres , dans les grandes propriétés des riches ; du concubinage des filles, dans le célibat des hommes; des préjugés des nobles, dans les ressentiments des roturiers; et de tous les maux de la société, dans les tourments des enfants.

Pour moi, j'ai dit ; et si j'eusse parlé à la nation assemblée, de quelque point de l'horizon d'où l'on découvrît Paris , je lui eusse montré, d'une part, les monuments des riches; des milliers de palais voluptueux dans les faubourgs; onze salles de spectacles ; les clochers de cent trente-quatre couvents, parmi lesquels s'élèvent onze abbayes opulentes ; ceux de cent soixante autres églises , dont il y a vingt riches chapitres : et de l'autre part, je lui eusse fait voir les monuments des misérables ; cinquante-sept collèges , seize plaidoiries, quatorze casernes, trente corps-de-garde, vingt-six hôpitaux , douze prisons ou maisons de force. Je lui eusse fait remarquer la grandeur des

ÉTUDE HUITIÈME

jardins, des cours, des préaux, des enclos et des dépendances de tous ces vastes édifices, dans un terrain qui n'a pas une lieue et demie de diamètre. Je lui eusse demandé si le reste du royaume est distribué dans la même proportion que la capitale, où sont les propriétés de ceux qui la nourrissent, la vêtent, la logent, la défendent ; et qu'est-ce qui reste enfin à la multitude , pour entretenir des citoyens , des pères de famille et des hommes heureux. 0 puissances politiques et morales ! après vous avoir montré les causes et les effets de nos maux, je me fusse prosterné devant vous, et j'eusse attendu, pour prix de la vérité , la même récompense qu'attendait des puissances insatiables de Rome le paysan du Danube.

ÉTUDE HUITIÈME

RÉPONSES AUX OBJECTIONS CONTRE LA PROVI- DENCE DIVINE ET LES ESPÉRANCES D'UNE AUTRE VIE,

TIRÉES DE LA NATURE INCOMPREHENSIBLE DE DIEU ET DES MISÈRES DE CE MONDE.

«Que m'importe, dira-t-on, que mes tyrans » soient punis, si j'en suis la victime? Ces com- » pensations peuvent-elles être l'ouvrage d'un » Dieu ? De grands philosophes , qui ont étudié la » nature toute leur vie, en ont méconnu l'auteur. » Qui est-ce qui a vu Dieu? qui est-ce qui a fait » Dieu? Mais je suppose qu'une intelligence or- » donne les choses de cet univers, certainement » elle a abandonné l'homme a lui-même: sa car- » rière n'est point tracée; il semble qu'il y ait » pour lui deux dieux , l'un qui l'invite aux jouis- » sances, et l'autre qui l'oblige aux privations ; » un dieu de la nature, et un dieu de la religion. » Il ne sait auquel des deux il doit plaire; et, quel- » que parti qu'il embrasse, il ignore s'il est digne » d'amour ou de haine. Sa vertu même le remplit » de scrupules et de doutes; elle le rend miséra- » ble au dedans et au dehors; elle le met dans une » guerre perpétuelle avec lui-même , et avec ce » monde aux intérêts duquel il se sacrifie. S'il est » chaste, c'est, dit le monde, pareequ'il est im- » puissant; s'il est religieux, c'est qu'il est imbé- » cile ; s'il est bon avec ses citoyens , c'est qu'il » n'a pas de courage; s'il se dévoue pour sa patrie, » c'est un fanatique; s'il est simple, il est trompé; » s'il est modeste , il est supplanté : partout il est » moqué, trahi , méprisé par les philosophes mê- » mes, et par les dévots. Sur quoi fonde-t-il la

» récompense de tant de combats? Sur une autre » vie? Quelle certitude a-t-il de son existence? » en a-t-il vu revenir quelqu'un? Qu'est-ce que » son ame? où était-elle il y a cent ans? où sera- » t-elle dans un siècle? Elle se développe avec » les sens et meurt avec eux. Que devient-elle dans » le sommeil et dans la léthargie? C'est l'orgueil » qui lui persuade qu'elle est immortelle : partout » la nature lui montre la mort, dans ses monu- » ments, dans ses goûts, dans ses amours , dans » ses amitiés; partout l'homme est obligé de se » dissimuler cette idée. Pour vivre moins miséra- » ble, il faut qu'il se divertisse; c'est-à-dire, par » le sens même de cette expression , il faut qu'il » se détourne de cette perspective de maux que la » nature lui présente de toutes parts. A quels tra- » vaux n'a-t-elle pas assujetti sa misérable vie! » Les animaux sont mille fois plus heureux : ve- » tus, logés, nourris par la nature, ils se livrent » sans inquiétudeà leurs passions, et ils finissent » leur carrière sans prévoir la mort et sans crain- » dre les enfers.

» Si un Dieu a présidé h leurs destins , il est » contraire à ceux du genre humain. A quoi me » sert-il que la terre soit couverte de végétaux, si » je ne peux disposer de l'ombre d'un seul arbre? » Que m'importent les lois de l'harmonie et d( » l'amour qui régissent la nature, si je ne vois au- » tour de moi que des objets infidèles, ou si nié » fortune, mon état, ma religion, me forcent ai » célibat? Le bonheur général répandu sur 1j » terre nefaitqueredoubler mon malheur particu n lier. Quel intérêt puis-je prendre a la sagess* » d'un ordre qui renouvelle toutes choses, quand » par une suite même de cet ordre, je me sens dé j » faillir et détruire pour jamais? Un seul malheuj » reux pourrait accuser la Providence, et lui dire j » comme l'Arabe Job* : Pourquoi la lumière a » t-elle été donnée a un misérable, et la vie à ceu j » qui sont dans l'amertume du cœur? Ah! les ap » parences du bonheur n'ont été montrées » l'homme que pour lui donner le désespoir d » atteindre. Si un Dieu intelligent et bon gou » verne la nature , des esprits diaboliques boule » versent le genre humain. »

Je répondrai d'abord aux principales au torit< dont on appuie quelques unes de ces objection Elles sont tirées en partie d'un poëte fameux i d'un savant philosophe, de Lucrèce et de Plin Lucrèce a mis en très beaux vers la philosoph d'Empédocle et d'Épicure. Il enchante par s

* Job, cîiap, m, V 20.

RÉPONSES AU

mages ; mais cette philosophie d'atomes qui s'acrochent au hasard est si absurde, qu'elle détruit, >artout où elle paraît , la beauté de sa poésie. Je n'eu rapporte au jugement même de ses partisans, illene parle ni au cœur ni à l'esprit; elle pèche gaiement par ses prineipeset par ses conséquenes. A qui, peut-on lui dire, ces premiers atomes Sont vous construisez les éléments de la nature ioivent-ils leur existence? Qui leur a communiué le premier mouvement? Comment ont-ils pu onner a l'agrégation d'un grand nombre de corps m esprit de vie, un sentiment et une volonté u'ils n'avaient pas eux-mêmes? Si vous croyez, bmme Leibnitz, que ces monades ou unités ont n effet des perceptions qui leur sont propres, jous renoncez aux lois du hasard , et vous êtes i)rcé de donner aux éléments de la nature l'intel- [gence que vous refusez a son auteur. A la vérip, Descartes a soumis ces principes impalpables, m si je puis dire, cette poussière métaphysique , ux lois d'une géométrie ingénieuse; et après lui , 1 foule des philosophes, séduite par la facilité de âtir toutes sortes de systèmes avec les mêmes matériaux, leur ont appliqué tour a tour les lois d'attraction, de la fermentation, de la cristalliktion , enfin toutes les opérations de la chimie et >utes les subtilités de la dialectique ; mais tous vec aussi peu de succès les uns que les autres, ous ferons voir , dans l'article qui suivra celui- ■ , lorsque nous parlerons de la faiblesse de notre lison, que la méthode établie dans nos écoles, de ^monter aux causes premières, est la source perétuelle des erreurs de notre philosophie, au phyque comme au moral. Les vérités fondameniles ressemblent aux astres , et notre raison au raphomètre. Si cet instrument , avec lequel nous a observons, a été tant soit peu faussé; si au oint de départ nous nous trompons du plus petit pgle, l'erreur, a l'extrémité des rayons visuels, evient incommensurable. Il y a quelque chose encore de plus étrange ans le procédé de Lucrèce ; c'est que , dans un hvrage où il prétend matérialiser la Divinité, il i>mmence par diviniser la matière. En cela , il a Jdé lui-même a un principe universel que nous icherons de développer , lorsque nous parlebns des preuves de la Divinité par sentiment; ['est qu'il est impossible d'intéresser fortement ps hommes, dans quelque genre que ce soit, si n ne leur présente quelques uns des attributs [e la Divinité. Avant donc d'éblouir leur esprit omme philosophe 3 il commence par échauffer

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